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couverture

Les formidables aventures de
JASON
&
ROBUR

journalistes extra-dimensionnels

Épisode #1
Malheur au vaincu !

Jacques Fuentealba

Table des matières

 

 

 

 

À Sébastien Martin, évidemment,
et à son défunt fanzine

 

— Alors c’est ça, Algrive ?

Je regardai mon frère, puis admirai la ville nichée dans une étroite vallée luxuriante. Elle devait vraiment être agréable à contempler, sans ces régiments de soldats qui s’amassaient à ses portes, avec ses tours d’un bleu si pur qu’elles semblaient ne faire qu’un avec le ciel, et son château fort si... classique, qui ne manquait néanmoins pas de charme. Et pourtant, durant toutes ses années d’explorations et de reportages sur les dimensions cataloguées ou inconnues, j’en avais vu des bâtisses de type médiéval de toute beauté... Même ainsi, je m’émerveillais devant cette imposante forteresse, comme si j’en étais à mon premier article pour le compte de la revue scientifico-sociohistorique (mais pas que) Mondes parallèles.

Mon frère Robur, quant à lui, ne partageait pas mon enthousiasme et me l’avait bien fait comprendre. Il trouvait le sujet de ce reportage, le siège d’une ville médiévale, sans intérêt. Je lui avais alors rappelé que l’on n’y pouvait rien, puisque notre rédac’chef nous avait expressément demandé de couvrir l’événement.

En grommelant sa résignation, mon frère avait commencé à faire des relevés topographiques de la région et à prendre des 3D. Ce monde ayant une haute teneur en magie, il n’avait pas apporté de matériel trop élaboré, craignant qu’il ne tombe en panne. Lorsqu’il eut fini, je lui proposai qu’on se rende dans la ville pour la suite du reportage.

— Attends un peu, Jason, me dit-il, je vais programmer les imagiers pour que l’on ait l’apparence de vendeurs d’épices banals, on ne peut tout de même pas y aller comme ça...

Je jetai un coup d’œil à sa tenue, chemise aux couleurs criardes, jean déchiré au genou et grosses chaussures de marche, inspectai la mienne, à peu près similaire, et appuyai son idée.

Robur tapota son petit clavier multitâche qui ne le quittait jamais et l’air se mit à ondoyer autour de nous avec un léger bruissement, comparable à celui d’un ventilateur. Quand l’air s’arrêta de trembler, l’accoutrement de mon frère me parut différent du tout au tout : une bure beige descendait jusqu’à ses pieds et il arborait à la ceinture une dague ornée de pierreries. Je portais pour ma part des bottes fourrées, des hauts-de-chausses et une chemise bouffante, ainsi qu’un manteau de laine grossière. S’ajoutait à cela un vieux chapeau à larges bords orné d’une plume noire. Ces déguisements ne correspondaient pas trop aux métiers que nous nous étions donnés, mais cela n’avait pas grande importance...

Je me mis à pianoter sur mon propre clavier multitâche, rentrai les coordonnées approximatives d’Algrive, puis paramétrai la fonction « glissement », pour que nous ne nous matérialisions pas dans un mur ou un arbre, ce qui aurait pu s’avérer assez gênant. Cela fait, nous nous évaporâmes de notre lieu d’observation, un piton rocheux qui surplombait la cité, pour nous retrouver dans une ruelle calme. Mon frère prit tout de suite des 3D de la ville de façon discrète : son appareil ayant pris la forme d’un large médaillon, grâce à son imagier, il n’avait qu’à le diriger vers ce qu’il souhaitait reproduire sous forme d’hologrammes. Nous sortîmes de cette petite impasse, pour déboucher sur l’invraisemblable...

Un champ de blé qui s’étendait sur presque toute la grande place nous faisait face.

— Ça alors, c’est bien la première fois que je vois cela ! dis-je à l’intention de mon frère, ébahi, un champ de blé de cette taille en pleine ville...

— Ils se nourrissent comme ils peuvent. Avec ces envahisseurs à leurs portes, le commerce est impossible, répliqua Robur, en haussant les épaules.

Rien ne l’étonnait plus depuis longtemps, l’ennui pouvait presque se lire sur son visage.

— Une ville de ploucs, assiégés par des ploucs, l’entendis-je murmurer, à la limite de l’audible, pour lui-même.

Je fis celui qui n’avait pas entendu et m’approchai d’un citadin afin qu’il m’explique la situation, non sans avoir auparavant mis en marche la fonction enregistreuse de mon multitâche. L’homme, à n’en pas douter un bourgeois, vu la richesse de sa parure et le coutelas en argent damasquiné qui pendait à son côté, nous adressa ce que je supposai être un salut : il se toucha le front, puis frappa de sa paume droite l’épaule opposée et la cuisse droite d’un geste rapide. Je lui rendis la pareille en imitant ses mouvements. J’essayai ensuite de lui parler en einchlig, un sabir qui évoquait vaguement un anglais abâtardi… À moins que ce soit l’anglais qui est une version abâtardie de l’einchlig. Nous avions déjà travaillé dans cette région et savions d’une part qu’il s’agissait de la lingua franca du coin et d’autre part, que nos traducteurs universels, du fait du...