Je vous écris

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«Aimer un écrivain contemporain, c’est forcément d’un amour complet et indécis, assuré et imprévu – d’un vrai amour, quoi. Écrire sur un contemporain, c’est s’exposer à un double démenti, de la part de l’œuvre dans l’avenir, de la part de l’auteur dès le présent. Mais à quoi servent les écrivains s’ils ne font pas écrire? Les récits critiques contenus dans ce volume, ces aventures dont des livres et leurs auteurs sont les héros (Hervé Guibert, Marie NDiaye, Christine Angot, Rachid O., Mathieu Lindon), ne prétendent à aucune vérité autre que celle qu’atteint parfois la fiction. Ils racontent une œuvre prise dans l’engrenage de la littérature, ils sont la voix de la lecture, d’une lecture évidemment, s’exprimant par écrit. Ils sont une autobibliographie, comme le dit le sujet du dernier texte. J’ai tâché de mettre par écrit ma façon de lire des auteurs qui me sont proches, d’exprimer mon affection pour eux et leur œuvre. Contemporain sous-entendant vivant, on peut s’étonner de trouver ici un texte sur Hervé Guibert, mort fin 1991, mais il m’a été si longtemps si contemporain qu’il le demeure.»
Publié le : vendredi 13 mai 2011
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EAN13 : 9782818006979
Nombre de pages : 156
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DU MÊME AUTEUR
chez le même éditeur
LELIVRE DEJIMCOURAGE, 1986 PRINCE ETLÉONARDOURS, 1987 L’HOMME QUI VOMIT, 1988 LECŒUR DETO, 1994 CHAMPION DU MONDE, 1994 MERCI, 1996 LESAPEURÉS, 1998 LEPROCÈS DEJEANMARIELEPEN, 1998 CHEZ QUI HABITONSNOUS?, 2000 LALITTÉRATURE, 2001 LÂCHETÉ D’AIRFRANCE, 2002 MA CATASTROPHE ADORÉE, 2004
aux éditions de Minuit
NOS PLAISIRS, PierreSébastien Heudaux, 1983 JE TAIME,Récits critiques, 1993
Mathieu Lindon
Je vous écris
Récits critiques
P.O.L e 33, rue SaintAndrédesArts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 2004 ISBN : 2867449898 www.polediteur.fr
HERVÉGUIBERT
« Il faut que les secrets circulent… » Telle est la dernière phrase deL’Image fantômeen 1981, le pre mier de ses livres qu’il n’a pas « discrètement rayés de “la liste du même auteur” », et Hervé Guibert annonce que ce mouvement sera son projet litté raire. Ses secrets ne lui sont pas donnés : il lui faut les découvrir. Écrivain, il sait que les hommes aiment, souffrent, jouissent, meurent. Peutêtre, diraton, point n’est besoin de publier des livres pour ne pas ignorer de tels faits. Comme le premier livre édité d’Hervé Guibert (en 1977) s’intituleLa Mort propagandeet que les prémonitions sont au cœur d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, comme le récit de sa mort en direct pour cause de sida fit une grande part de son succès public, on a pourtant
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bien célébré sa voyance, alors qu’il n’y a pas grand risque de se tromper à prévoir sa propre mort. Bien sûr, à trentesix ans, la sienne est survenue plus tôt que pour la moyenne des humains. C’est comme si, mieux qu’un autre, Hervé Guibert sait aimer, souf frir, jouir et mourir, comme s’il était à l’affût indif féremment de chacun de ces quatre éléments. Après L’Image fantôme, l’écrivain publie le recueilLes Aventures singulières. Ces aventures, sontelles singu lières de lui être effectivement arrivées ou d’être instituées au rang d’aventures, quand un autre n’y aurait pas vu matière à écriture ? Aimer, souffrir, jouir, mourir, sontce de singulières aventures ? Ça peut le devenir. Hervé Guibert a un secret : soi. Il est vital qu’il circule. Le secret est un mal moral, c’est un vice. La pudeur et l’impudeur sont des notions interchan geables, des remparts contre la vie. Conserver son secret pardevers soi est une agression contre soi et contre les autres, quoi d’autre aton à partager ? Il faut le divulguer si on veut entrer de plainpied dans la communauté des humains, quoi d’autre a ton à offrir ? Mais, pour le donner, encore fautil le connaître. Comment le circonscrire et comment l’étendre ? Hervé Guibert dit « je » et le lecteur le croit. Aucun fait ne peut atténuer le caractère auto biographique de ses textes. Sa vie écrite acquiert une autonomie par rapport à sa vie réelle, mais que serait cette vie prétendue réelle qui ne prendrait
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pas en compte l’écriture ? On ignore tout d’un écri vain quand on ne connaît que sa profession, c’est évidemment son œuvre qui parle. Hervé Guibert dit son corps – son sexe, son cul, son cœur, son cerveau. Ce corps est un secret mouvant et c’est pourquoi il publie tant de livres. Écrire, c’est croire à une exhaustivité qu’on sait impossible, c’est ima giner qu’un torrent figé est toujours un torrent, poser que tout torrent se fige. On a souvent une conception trop raisonnable des secrets, on sup pose qu’il ne tient qu’à soi de le révéler. Encore fautil qu’on nous écoute. On suppose qu’on vit dans un roman d’Agatha Christie, qu’on peut dire le secret comme le nom du coupable, comme si tout ainsi était résolu, qu’on pouvait en revenir, justice faite, au cours habituel du monde. La théorie hitchcockienne du « Mac Guffin » qui veut d’une certaine manière qu’on puisse inventer le mystère, qu’un simple « docu ment » suffise sans plus de précisions à passionner héros et spectateurs, dit déjà que l’énigme vit sa vie propre, dans toutes les réactions qu’elle suscite, et non dans ce dont on feint de croire qui la consti tue. (« Dans mon travail, j’ai toujours pensé que les “papiers”, ou les “documents”, ou les “secrets” de la construction de la forteresse doivent être extrê mement importants pour les personnages du film mais sans aucune importance pour moi, le narra teur », dit Hitchcock à Truffaut.) Le bonheur n’est
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il pas le MacGuffin type dont on s’imagine qu’un simple mot peut rendre compte ? Mais aucun Mac Guffin n’est permis à l’écrivain, ils sont réservés à sa narration. Aucun mot, aucune phrase magique ne peut le délivrer de toutes ses autres phrases, tous ses autres mots, rien ne peut les lui épargner. Nous sommes tous des secrets en activité. Com ment se dévoiler ? Il faut à Hervé Guibert beau coup de raison et beaucoup d’imagination. Notre secret est comme la vérité, la réalité, si bien caché qu’il en devient inaccessible au commun des mor
tels. Le problème, quand on parle de soi, c’est qu’on parle des autres. Parler des autres, c’est immanquablement les révéler. Malgré eux ? C’est toujours malgré soi, quoi qu’on veuille, sinon tout le monde serait écrivain et les écrivains n’auraient aucune difficulté à écrire en permanence. « Être dans une salle de dissection et disséquer un cul » : c’est la première phrase deLa Mort propagande. On ne sait rien de la sodomie si on ne sait rien des culs. La plupart de ses récits « suintent l’homo sexualité ». C’est qu’il est allé y voir de près. Hervé Guibert ne parle pas que du sien quand il parle de son corps. MaisLa Mort propagandeest le livre où apparaît le personnage le plus familier aux lecteurs de l’écrivain : je. Les autres viendront rapidement et on peut relire son travail en guettant leurs appa ritions : dès le deuxième livre publié, le roman
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