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Jean Déperet

De
230 pages

Jean avait huit ans.

C’était un joli enfant, aux yeux vifs et caressants, bien pris dans sa petite taille, capable de toutes les gentillesses comme de toutes les sottises.

Son fin petit visage était fait pour le rire, et, quand il était content, tout riait en lui ; mais si une idée se plantait dans son crâne, sans qu’il pût la mettre à exécution, il devenait terrible.

Cet esprit d’indépendance qui le tourmentait lui avait déjà fait arriver bien des malheurs et verser bien des larmes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Augustine Lion

Jean Déperet

A

 

MON PETIT JEAN

 

 

Le voilà, cher ami, ce livre que tu m’as si souvent demandé.

Puisse-t-il te faire autant de plaisir que j’en ai eu à l’écrire, et amuser aussi ceux de tes petits camarades à qui tu l’offriras !

Augustine LION.

Maisons-Laffitte, 29 janvier 1884.

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PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Jean avait huit ans.

C’était un joli enfant, aux yeux vifs et caressants, bien pris dans sa petite taille, capable de toutes les gentillesses comme de toutes les sottises.

Son fin petit visage était fait pour le rire, et, quand il était content, tout riait en lui ; mais si une idée se plantait dans son crâne, sans qu’il pût la mettre à exécution, il devenait terrible.

Cet esprit d’indépendance qui le tourmentait lui avait déjà fait arriver bien des malheurs et verser bien des larmes.

Obéir était pour lui un supplice, et quant à admettre que les grandes personnes en savaient plus long que lui, n’agissaient qu’en vue de son bonheur, non ! c’était une rengaine que les parents apprenaient par cœur, et qu’ils récitaient ensuite à leurs enfants.

Jean avait un frère, Louis, plus âgé que lui de dix-huit mois, et une petite sœur Lili, qui avait cinq ans ; il avait aussi un papa, une maman, et de plus une nounou qui les avait nourris, Louis et lui, du même lait.

Cette nourrice était restée dans la maison et avait aussi élevé la petite Lili, mais avec le lait de Roussette, la vache de la Villa Louise.

Et la bonne nounou disait, en les enlaçant tous les trois : « Je les ai tous nourris. »

Ce n’est pas tout : Jean avait aussi une petite tante qu’il aimait de tout son cœur, qu’il avait toujours vue là, à côté de sa mère, si bien que pendant longtemps il avait cru avoir deux mamans.

Puis, un jour, il la vit pleurer en cachette de leur mère, dans des coins, avec lui et Louis sur ses genoux. Elle les embrassait plus fort, leur demandait si toujours, toujours ils l’aimeraient, s’ils se souviendraient d’elle toujours. Puis, vingt fois elle se faisait répéter comment ils l’aimaient. Eux, qui l’aimaient de tout leur cœur, la serraient très fort dans leurs petits bras.

« Comme ça, tiens, et encore comme ça ! »

Et avec leurs baisers ils séchaient ses larmes. Une autre fois elle leur avait pris à chacun une mèche de cheveux qu’elle avait enfermée dans un médaillon.

Jean se rappelait aussi qu’un soir de fête il l’avait trouvée si jolie, avec une robe blanche et des fleurs dans les cheveux, qu’il lui avait proposé d’être son petit mari et qu’il avait été très sage pour en devenir digne.

Mais un jour tante Louise fut appelée, par une parente, à Gap, dans leur pays, où elle n’était plus retournée depuis la mort de son père.

De là, elle écrivit qu’elle restait pour recueillir et élever les pauvres petits qui n’avaient pas de maman.

Jean pleura beaucoup, Louis aussi, et madame Déperet, qui ne s’était doutée de rien, eut tant de chagrin que, l’été suivant, leur père résolut de l’emmener voir tante Louise.

Ils partirent donc tous pour les Alpes, où ils passèrent deux mois.

Alors leur mère ne pleura plus, elle aida au contraire sœur Louise à organiser sa crèche ; c’était elle qui préparait les bonnets et les brassières des tout petits.

Et leur père, qui avait beaucoup grondé, qui s’était bien fâché parce que la petite tante les quittait, faisait maintenant le plan des salles, calculait, avec sœur Louise, la disposition des petits lits, la salle de bains, de gymnastique, le réfectoire, la salle de récréation, etc.

Lili, qui était encore toute petite, ne se rappelait que le grand torrent là-bas, au fond, près de la ferme où nounou avait toujours peur de la voir tomber ; mais Louis et Jean se souvenaient très bien des hautes montagnes qui semblaient toucher le ciel.

Et la maison de Malcombe ! Et les chevaux Charlot et Bibi, les vaches Noirotte et Tigrette ! Mouton le chien !

Tout ça sentait bon, sentait la ferme.

Et la mère Pierroune, et Pierre père, et Pierrou fils, qui les emmenait chercher des nids et des noisettes dans les blaches de Charence.

Et le grand char où on s’empilait tous pour descendre à Gap chez tante Louise !

En deux mois ils avaient appris à parler patois, mais ils l’écorchaient tellement que nounou en riait aux larmes, et, pour qu’ils ne perdissent pas ce qu’ils en savaient, elle le leur parlait souvent, si bien que Lili, qui ne savait ni le français ni le patois, en faisait un jargon qui amusait tout le monde.

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CHAPITRE II

La famille Déperet habitait, l’hiver, un appartement, boulevard Montmartre.

Le matin du 15 décembre 1882 on chuchotait de bonne heure dans la chambre des enfants.

« Nounou ! fais taire Louis, il y a une heure qu’il me regarde en riant, il se moque de moi. »

Et croyant que c’était parce qu’il avait un bonnet de fille, Jean l’arracha et le jeta à la figure de son frère, qui, contre son habitude, ne riposta pas.

« Allons, dépêchons nous ! dit nounou d’un air discret.

  •  — Et Lili ? fit Jean.
  •  — Lili est déjà dans la chambre de maman ; allons vite, tu vas être le dernier. »

Mais Jean enfilait une jambe, faisait un discours à sa nourrice ; passait un bras, commençait un autre discours, si bien qu’il y avait longtemps que Louis était parti quand il fut prêt.

En passant dans le cabinet de toilette, il jeta un coup d’œil dans la glace, essaya de coller sa mèche rébarbative avec un peu de salive ; mais, ne réussissant pas, il fit plusieurs grimaces à la glace, ouvrit le robinet du lavabo, pour le plaisir de voir jaillir l’eau ; et enfin, pensant à sa maman, il courut pour l’embrasser.

En entrant, il fut aveuglé par de gros bouquets que Louis et Lili, dans leur émotion, lui lancèrent à la figure.

« Vive Jean ! Vive Zean ! » criaient-ils. Jean, un peu vexé pourtant de s’être laissé surprendre, les embrassa et se précipita sur le lit de ses parents, où on le couvrit de baisers.

Cependant Lili le tirait par un pied et lui montrait un superbe livre à tranches dorées, tandis que Louis, enfourchant un vélocipède caché derrière les rideaux, venait triomphant parader devant lui.

C’en était trop ; ce furent des cris de joie à faire trembler la maison.

Nounou, qui faisait partie de la famille, accourut, embrassa son petit qui, trop occupé, lui rendit à peine ses caresses.

Elle les emmena dans la salle à manger et, malgré les grognements de Germain qui venait de frotter, il fallut faire quelques fois le tour de la table en vélocipède : « Plus qu’un, mon petit Germain, disait l’heureux Jean, et puis c’est fini ; regardez comme ça va vite ! »

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Il fallut faire le tour de la table en vélocipède.

Nounou intervint. On porterait le vélocipède aux Champs-Elysées si Jean était raisonnable, et à Maisons-Laffite donc ! on aurait bien le temps de s’en fatiguer. Il fallait se dépêcher, on avait bien à faire pour que tout fût prêt à deux heures quand on arriverait.

« Et qui doit venir ? demanda Jean curieusement.

  •  — Ah ! fit Louis, on a invité, sans te le dire ; je ne sais pas si maman le permet maintenant.
  •  — Ma ze sais tout, dit Lili mystérieusement, ze danserai avec André Boyer, z’ai une belle robe blancel ! »

Et dans sa joie elle exécuta une polka.

« Ce n’est pas ça, dit Jean, contrarié. Louis, dis-moi qui doit venir.

  •  — Eh bien ! allons le demander à maman. »

Jean arriva le premier et dans sa précipitation lança la porte dans le dos de son père, qui s’habillait.

« Mère, est-ce qu’on peut me dire qui vient ? » cria-t-il vers le lit sans s’apercevoir que sa mère n’y était plus ; et, comme il restait tout ébahi, le père et Louis éclatèrent de rire.

« Non, » répondit madame Déperet, du fond du cabinet de toilette.

Jean allait être de mauvaise humeur ; sa mère s’en aperçut et, comme elle ne voulait pas que ce jour fût troublé par le moindre nuage, elle le retint, tandis que les autres suivaient leur père, qui allait recevoir des fleurs pour la fête.

« Oh ! chère mère, exclama Jean, quelle belle bague tu as ! Oh ! comme ça fait des feux ! Est-ce que tu l’avais déjà ?

  •  — Non, mon trésor, c’est ton père qui a voulu me fêter aussi pour ta naissance.
  •  — Ah ! qu’il est gentil, papa ! Quand je serai grand et que je gagnerai de l’argent, je t’en donnerai aussi de belles bagues, et des bracelets, et de tout.

Oh ! chère mère, que je t’aime, vois-tu, et que je suis content ! »

Et de ses grands bras de huit ans il entourait sa maman, devenait câlin, la couvrait de baisers et lui disait de ces tendresses que lui seul connaissait.

« Je sais que tu m’aimes, que tu nous aimes tous, mon Jean, lui dit sa mère en le serrant sur sa poitrine ; mais alors pourquoi te mets-tu si souvent en colère ? pourquoi désobéis-tu, à ta pauvre nourrice surtout, à qui tu donnes plus de mal que ton frère et ta sœur ensemble ? Quand on aime bien, mon ami, on le prouve d’abord en ne faisant pas de chagrin à ceux qu’on aime. Jusqu’à présent tu étais trop jeune pour comprendre ces choses, et je ne t’en veux pas ; mais maintenant que tu as huit ans, c’est fini, n’est-ce pas ?... Oh ! promets-moi que tu vas être un grand garçon, comme ton frère.

Vois comme il est bon, notre Louis, comme il est obéissant ; personne ne se plaint de lui, tandis que toi, c’est à tout instant qu’on a des reproches à te faire.

  •  — Oui ! oui, c’est vrai, s’écria Jean dont le bon cœur se gonflait à l’idée de chagriner sa mère, mais tu vas voir comme je vais être obéissant et gentil. — D’abord je regarderai tout le temps Louis pour voir comment il fait, j’écouterai bien aussi ma nounou.

Je l’aime bien, ma nounou ! tu sais qu’elle m’a donné un beau porte-plume tout blanc ; elle m’a dit que c’était pour lui écrire ses lettres.

Je peux les lui faire ses lettres, dis, mère....

  •  — Qu’est-ce que vous vous dites là, tous les deux ? demanda M. Déperet, qui rentrait.
  •  — Oh ! nous nous disons de bien jolies choses. D’abord je te présente un grand garçon qui va être si raisonnable que personne ne le reconnaîtra. »

Et la mère, souriante, passa son grand bébé à son père, qui l’embrassa.

Puis, portant la main à la poche de son paletot, le père ajouta :

« Devinez ce qu’il y a là dedans !

  •  — Quoi donc ? » fit Jean ; et, apercevant le coin d’une enveloppe, il grimpa jusqu’à la petite poche et en tira une lettre.

« Une lettre à mon adresse ! » s’écria-t-il tout joyeux.

Il lut : Monsieur Jean Déperet, boulevard Montmartre, Paris.

Il tenait la lettre dans ses mains, sans oser la décacheter ; puis, maladroitement, déchirant un coin, puis l’autre, il réussit à la sortir de l’enveloppe.

La figure de sa mère s’était assombrie.

« Lis, » lui dit son père.

Et il lut en tâtonnnant :

« Gap, le 14 décembre.

Mon cher petit Jean,

Tout le monde te fête aujourd’hui, et je veux te dire que moi aussi je pense à toi, que je t’aime, que je vous aime bien tous les trois.

J’ai préparé aussi une grande fête ici, avec mes pauvres petits orphelins. De l’argent que vous m’avez envoyé, je leur ai acheté des gâteaux, des bonbons ; il y aura un grand dîner ; on boira à ta santé avec du vin muscat que Pierrou m’a apporté ce matin ; il y aura aussi une loterie, et l’on dansera.

Voilà le programme ; te plaît-il ?

Va, ils seront bien heureux. Et moi aussi ; ce qui ne m’empêchera pas d’avoir le cœur bien gros en pensant à vous tous, à toi surtout, mon Jeannot.

Je te revois, le jour de ta naissance, si petit, si joli, au fond de ton berceau. Ta maman me grondait parce que je t’embrassais trop.

Ah ! que j’étais heureuse, mon Jean, que je t’aimais !

Va, quand tu seras grand, tu comprendras tout ce qu’on souffre à quitter ceux qu’on aime tant ; mais quand je vois mes pauvres petits, qui n’ont pas comme vous des papas et des mamans pour les gâter, qui n’ont personne, cela me donne du courage et, tout en pensant à vous, mes meilleurs amis, je soigne mes enfants, je les réchauffe, je borde leur petit lit et je les embrasse comme les mamans.

Tu vois que je te parle comme à un grand garçon, écris-moi avec Louis, donnez-moi tous les détails de la fête. Embrassez Lili ; qu’elle m’écrive aussi.

Et toi, mon cher petit, reçois les caresses de ta tante qui t’aime bien, bien fort.

Sœur Louise. »

Jean releva la tête. Les yeux de sa mère étaient pleins de larmes, mais elle sut les dérober pour ne pas l’attrister davantage.

« Eh bien, je pense que tu vas lui répondre, à cette bonne petite tante, dit le père en tâchant d’être gai.

  •  — Oh ! oui, papa, je vais bien faire attention à tout pour ne rien oublier. »

Puis, partant comme une flèche, il cria dans l’antichambre :

« Louis ! Lili ! une lettre pour moi, venez voir ! »

Et le gros Louis appuyé sur l’épaule de son frère, Lili grimpée sur une chaise, Médor assis sur son derrière, tous quatre recommencèrent la lecture.

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Tous quatre recommencèrent la lecture.

Ils n’eurent pas le temps de faire leurs réflexions ; nounou passait, avec un grand carton ; les enfants la suivirent-chez leur mère, et Jean put voir sortir de cette boîte mystérieuse une superbe culotte de velours brun avec la veste et le gilet : tout un costume Louis XV.

Jean était encore en jupon ; un tout petit jupon, [qui sortait à peine de la veste, mais enfin c’était un jupon. Il n’avait pas la vraie culotte, à poches, que portait Louis.

Cette surprise le ravit. Il voulut qu’on l’habillât tout de suite.

Il était si drôle ainsi, que nounou en laissait son travail et restait là plantée à le regarder.