Jean-Jacques à M. S. [Servan] sur des réflexions contre ses derniers écrits, lettre pseudonyme [par la Mise de Saint-Chamond]

De
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Dufresne (Paris). 1789. In-12, 75 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1789
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JEAN- ACQUES
A MR. S....
SUR DES RÉFLEXIONS
Contre ses derniers Ecrits.
LETTRE PSEUDONYME.
A GÊNEVE.
Et se trouve, à PARIS,
Chez DUFRESNE, Libraire au Palais-Marchand.
1785.
AVERTISSEMENT,
DES Lettres , où l'on trouve des
idées profondes & tendres , ont pa-
ru fur les ouvrages & le caractère
de Jean-Jacques-Rouffeau : elles
:femblent deftinées à faire aimer fon
génie & plaindre fon fort plus qu'à
le défendre des envieux & des ca-
lomniateurs qu'il eut pendant fa vie
& après fa mort.
L'Auteur des Lettres ne connoît
point d'éloge de Jean-Jacques.
Eh ! qu'eft-ce qu'un éloge prouve-
roit ? qu'eft-ce qu'un Oremus, près
du Coeli enarrant ?
Il n'étoit plus permis de parler
de Jean-Jacques lorfqu'une perfonne
voulut répondre à l'écrit de M. Ser...
qui le traduifoit comme un fou haïf-
1784.
fable (1) & dangereux. La lettre fut
repouffée dans la claffe des écrits
furtifs , malgré l'approbation d'un
Cenfeur. On croit pouvoir la faire
paroître aujourd'hui pour prouver
feulement que s'il suffit de lire Jean-
Jacques pour l'admirer & l'aimer ;
il eft cependant néceffaire de prendre
fa défenfe de bonne foi, afin d'em-
pêcher les gens qui ne lifent point,
de le haïr fur parole.
(1) Ce moyen a été imité cette année
contre un Magiftrat eftimé, on ne penfe pas
que ce foit la même main, à en juger par la
plume, l'indécence de la circonftance & la
baffeffe de l'intention.
JEAN-JACQUES
A Mr. S.. ...
Sur des RÉFLEXIONS contre fes
derniers Ecrits.
LETTRE PSEUDONYME.
V
VOUS ne me trouverez point errant
autour de cette tombe qui renferme
la pouffière , qui ne fut pas , niais
qui configura Jean-Jacques. Mon
âme enfin dégagée des élémens qui
l'enchaînoient, plane dans l'immen-
fìté , pour la punition de ses erreurs,
en attendant la récompenfe de fes
vertus.
Je n'ai point la triste faculté
A ij
(4)
d'entendre ce que le vulgaire peut
dire de moi sur le globe dont je fuis
échappé ; mais je sens ce que les
génies, encore liés a là matière , ont
de rapports avec mon efprit, & ce
que les âmes sensibles ont d'analogue
avec mon coeur.
Vous m'avez agité dans l'efpace ;
mais comment vous répondre ? Me
défendre? Vous vous appercevrez aifé-
ment que ce n'eft pas Jean-Jacques
qui tient la plume ; il inspire ; il ne
dicte pas,
Vous que j'ai vu réunissant l'élo-
quence du barreau aux grâces de la
belle littérature ; législateur & bel
esprit, Montefquieu ou Voltaire , &
fi je puis le dire, moi quelquefois,
comment avez-vous pu vous égarer
dans ma cause, & vous tromper dans
vos résultats ? Accusant mes princi-
pes , vous en servir pour prouver que
je n'en avois pas , où qu'ils étoient
dangereux ? Je ne vous recuferai
point cependant ; celui qui a fait le
discours fur l'administration de la
justice fera toujours mon juge de
choix : je fuis fâché seulement que
des circonftances particulières vous
aient , en quelque forte , engagé. Je
voudrois, pour le bonheur des hom-
mes , que l'amour seul de l'humanité
les fit parler. Vous avez dit : « * la
» Loi civile est celle qui, de concert !
» avec la nature , propose a chaque
» citoyen ce qui peut le rendre heu-
» reux : fi par ses fautes il perd le
» bonheur, c'eft un fou ; il faut
» des Loix pour ce fou-là ».
C'eft-a-dire, pour défendre de ses
caprices & de ses cruautés tout ce
qui lui est subordonné par la Loi
ou par la nature : le vrai fou , c'eft
le méchant ; c'eft celui qui dégrade
toutes les vertus humaines & mora-
les d'époux, de père , de fils , de
prince, de citoyen : il doit être fouf-
trait de la société qu'il corrompt.
A iij
Réflexions
P. 4.
* Difcours
fur l'admi-
niftration de
la juftice cri-
minelle.
( 6 )
Autour de loi règne la terreur & la
haine , & bientôt les crimes vont le
suivre ; mais le solitaire , indépen-
dant , réfléchissant fur les défauts &
les bonnes qualités des hommes pour
Ses aider à détruire les uns, à encou-
rager les autres, encore qu'il ne foit
pas heureux, parce qu'il est trop
sensible, ne peut être un fou : cepen-
dant vous venez de me déclarer tel
dans vos réflexions fur mes écrits.
Plus sage que de mon vivant , je
répondrai avec moins de chaleur ,
mais avec autant de véracité ; car j'in-
siste, erreur ou incertitude, j'ai tou-
jours été de bonne foi.
J'ai cherché le bonheur où j'ai
dit qu'il étoit, dans la vérité, la tem-
pérance , le courage ; fans leur réu-
nion , l'homme n'eft qu'un fantôme
paffager, dissous par la lumière, détruit
par la corruption, annihilé par la
foibleffe.
Mais tout le monde fait-il renoncer
Réflexions
(7)
aux chimères, aux illufions ; diftin-
guer les faux defirs ?
L'homme en perdant les limites des
paffions en a perdu les douceurs ;
une fausse gloire , des fatigans plai-
firs lui tiennent lieu de grandeur &
de bonheur.
Mais celui qui, comme moi , dé-
daignant les prestiges d'une vaine
renommée , en brava les dangers, qui
fut vaincre la douleur , les paffions ;
frugal dans fa vie , modefte & foli-
taire , ne peut être le fou que vous
avez dénoncé.
Que feront donc ces intrigans
devenus impérieux à force de baffeffe ,
qui ne se sont élevés qu'en rampant ,
fléaux , esclaves , tirans de la fociétés
lâches égoïftes , froids cosmopolites ,
soumettant tout à leur seul intérêt,
& usurpateurs insatiables des suffrages
& des récompenses ?
« Ce n'étoit pas affez d'être hon-
» nête homme , felon l'opinion des
A iv
Réflexions
p. 32.
(8)
» hommes ; avec moi, dites-vous , il
» falloit l'être selon ma fantaisie ».
Je ne croyois pas qu'il y eût deux
manières d'être honnête homme ? Je
fais bien que l'opinion a fait quel-
ques arrangemens avec le monde,
mais je ne fuis pas du traité.
Idem p.
75.
« Si l'on ne convenoit pas au
» modèle de vertu que je m'étois
» fait, ajoutez-vous , on étoit le vice
» même ». Je ne fuis pas fi févère ; je
sais qu'il y a des gens fans vertus &
fans vices. Enfin , je fuis un fou :
avez-vous marqué ma claffe ? car la
folie a ses degrés.
J'ai pu me faire un monde à ma
manière ; je voulois être heureux hors
de la manière des autres : mais je
ne fuis pas arrivé dans le monde
comme un recruteur, avec une mefure
où je voulusse que tout allât ; j'ai vu
feulement, après m'être approché de
beaucoup de perfonnes, que je n'étois
de la taille d'aucunes.
« Mon naturel indépendant m'a
» rendu incapable des affujettiffe-
» mens nécessaires à qui veut vivre
» avec les hommes. On n'a pas eu
» tort de m'écarter de la société
» comme un membre inutile , mais
» de m'en proscrire comme un mem-
» bre pernicieux : car fi j'ai fait peu
» de bien, jamais l'envie de faire du
» mal n'eft entrée dans mon âme ».
Les romans m'avoient présenté des
tableaux de vertus , de bonheur ; mort
coeur y croyoit.
L'hiftoire m'a démontré la vérité
des crimes dont je doutois ; elle a
fatigué, affligé mon esprit ; j'ai fermé
mes livres, & j'ai examiné les hom-
mes ; qu'ai-je vu ! Je crains de n'en
avoir pas assez dit , & contre eux;
& pour eux : mais fi j'ai fui , ce
n'a été qu'à cause de moi, pour mon
repos.
N'eft-il permis de fortir de la
société que par la mort ? Ne peut-on
A v
Prome
VI.
(10)
chercher à être utile aux hommes
qu'en se faisant soupçonner de leur
vouloir nuire ? J'aimois l'humanité ;
je croyois pouvoir l'inftruire en rap-
pellant les coeurs aux véritables sen-
timens pour lesquels ils me semblent
avoir été formés : fuis-je le fou mifan-
thrope ? J'ai porté l'amitié jusqu'au
transport : fuis-je le fou atrabilaire ?
Je vous parois ingrat envers les per-
sonnes qui m'ont obligé , même en
en difant du bien ; ingrat envers les
personnes qui m'ont desservi , en
avouant que je m'en fuis apperçu
trop tard. J'ai apprécié les uns & les
autres ; il est permis de marchander
fur le prix quand on vous furfait.
J'ai commis des indiscrétions con-
damnables ! J'ai fait un mal particu-
lier pour un bien général ; & si j'ai
intimidé quelques femmes , tant
mieux ; elles ne font pas faites pour
être hardies. J'ai inquiété la con-
ftance ? Eh ! faut-il ajouter aux fottifes
(11)
l'encouragement de les redire impu-
nément ?
J'improuve cette urbanité traîtreffe,
recommandée aujourd'hui , qui fait
garder le silence fur tous les vices, &
qui fera bientôt un coupe-gorge de
toutes les villes. Si les supplices étoient
pour les instigateurs , les recéleurs
& les fauteurs, il y auroit bien moins
de coupables : je l'avouerai , je me
fuis méfié des hommes , ils m'ont
trompé long-tems. J'en ai été puni
par le désespoir de n'oser plus rien
aimer. J'ai peut-être repoussé des
coeurs fincères, après en avoir accueil-
li tant de faux : mais la manière
dont je me défendois accufoit encore
ma foibleffe ; mon malheur a voulu
que ceux qui pouvoient ne savoient
rien m'offrir , & que ceux qui étoient
sans pouvoir m'auroient tout donné.
Madame la Marquife de S. ... .
m'avoít cherché , parlé , offert fon
amitié & demandé la mienne ; j'avois
A vj
(12)
mal réfifté, peu cédé; elle partoit pour
ses terres ; elle m'y vouloit procurer
un afyle.... J'ai pu croire qu'elle
m'avoit oublié ; je sais à-préfent com-
bien elle étoit de bonne foi, comme
elle étoit peu maîtresse de ses actions ;
je favois , d'ailleurs , que je n'étois
pas l'homme des hommes, mais dans
le tems j'ai pu m'en plaindre. Eh
bien ! elle ne me craint pas , & ne
se dit point en tremblant, & moi
auffì j'ai approché de cet homme ?
On a dû trouver de fes lettres ; elle
a des miennes qu'elle n'a point
données aux collections, ou peut-être
les a-t-elle perdues ; je rapporte-
rai la première; vous jugerez de mon
genre de misanthropie..
A Madame la Marquife de S.....
« Très-heureufement, Madame ,
» pour ceux qui vous écoutoient ,
eflexions :
(13)
» vous perdîtes fi peu la parole, que
» vous me l'ôtâtes à force de bien
» dire. Je ressens comme je dois
» l'honneur que vous me faites de
» m'offrir votre amitié ; mais par mal-;
» heur mon coeur est fermé défor-
» mais aux nouvelles amitiés , &
» même aux nouvelles connoiffances.
» Il ne reste qu'un moyen de le
« rouvrir, c'eft, avant de me deman-
» der mon amitié, de me donner de
» celle qu'elle doit payer des preuves
» dont je fois content , & mon efti-
» mation là-deffus n'eft affurément
» pas celle des gens qui m'entourent.
» J'ai cherché pendant huit ans une
» âme parmi les hommes ; mainte-
» nant, je ne cherche plus rien, &
» ma lanterne est éteinte.
» Je vous supplie , Madame, d'a-
gréer mon respect ,
ROUSSEAU.
Je rendrai cette justice aux femmes.
A vj
( 14 )
Elles m'ont toujours mieux connu
que les hommes. La douceur de leur
âme qui les porte vers les objets de
sentiment, leur a donné une secrète
sympathie pour moi. Je leur ai mon-
tré leurs torts ; elles n'ont jamais
exagéré les. miens : j'ai voulu dé-
montrer jusqu'où l'homme fort pou-
voit élever la vertu ; les hommes m'ont
haï & regardé comme fou.
Je ne m'excuferai point d'avoir
écrit mes Confeffions puifque vous
en jugez l'effet si terrible , quand la
cause en étoit humble & la fuite falu-
taire : il n'eft pas prouvé cependant
que j'aie eu le dessein de les publier ;
vous femblez ne pas le croire ; pour-
quoi donc m'accufer avec tant de
rigueur ?
Me faites-vous l'honneur de me
traiter comme les Grands , fur lef-
quels il eft bon de faire des exem-
ples pour en imposer aux Petits ?
Vous ne voyez plus que des con-
feffions ; il vous semble que tous les
secrets des familles vont sortir des
portes-feuilles des morts.
Si j'ai pu defirer qu'un jour mes
confessions devinssent publiques , ç'a
été la difficulté que je fuppofois de
trouver de vrais imitateurs : oui, je
défie tous ceux qui m'ont désolé , de
se procurer la satisfaction de tout
dire comme moi.
Si j'ai dégradé quelques personnes ,
vous les avez dégradées bien davan-
tage ; & si j'ai des torts , vous les'
avez rendus irréparables..
On auroit dit, Jean-Jacques a fait
un roman ; n'a-t-on pas cru que les
d'Etange , les Saint-Preux, les Vol-
mar avoient existé ?
Mais vous m'avez donné la dignité
de l'hiftoire ; vous avez apposé à mes
derniers écrits le sceau de la noto-
riété , & par la considération de
votre perfonne & par l'éclat de votre
ftyle. Frappé de quelques vérités de
(16)
votre discours , tel qui avoit déja
oublié mes erreurs , les relira ; &
tel ne m'auroit jamais lu , voudra me
lire.
Tout engourdi que l'on foit dans
le monde , un homme comme vous re-
donne du refforte Puiffiez-vous n'être
pas, a mon égard, « l'homme qui, à
» force de se passionner pour la juftice,
» a perdu toute indulgence , quand je
» ne ferai que l'homme de Fontenelle,
» qui seulement a façonné la vérité ».
J'aurai du moins donné des leçons né-
cessaires aux jeunes gens trop tôt livrés
à eux-mêmes, aux pères indifférens,
aux familles défunies, aux époux tyra-
niques , aux femmes défordonnées.
On faura que rien ne reste ignoré,
& qu'il faut toujours se conduire
comme si l'on étoit vu de tous les
coins du monde , & représenté à
tous les fiècles. A cet égard , je
crois que j'aurai quelqu'avantage fur
vous , qui voulez que la cenfure fe
(17)
taife dans les gouvernemens où les
moeurs font corrompues..... de
crainte que les hommes ne fe difent,
puifque nous fommes tous vicieux ,
affocions-nous & foyons libres. Des
hommes bornés peuvent s'autorifer
des mauvais exemples pour soutenir
leurs vices ; mais pour peu qu'ils aient
du bon sens , ils fentiront que , qui
n'a plus à répondre pour fa défenfe
que la comparaison d'un homme vi-
cieux comme lui , s'avoue coupable.
Ce n'eft pas que votre réclamation
contre l'abus des personnalités ne foit
jufte, décente & sage ; mais pour
deux du trois objets qu'une indifcré-
tion domestique a livrés à des éditeurs
publiquement indifcrets, méritois-je
votre animadverfion ?
Je n'ai voulu accuser M. Bovier,
ni défendre Madame de Warens ; vous
ne deviez pas le dire, quand même vous
l'euffiez cru, puisque vous improuviez
mes aveux , mes narrations.
Réflexion
p. 77.
Idem p
84.
(18 )
J'ai voulu faire voir feulement les
dangers d'un certain genre de bêtife ,
& d'un certain genre d'efprit. J'ai
fait voir dans M. Bovier que les allu-
res de la finesse dégingandent les fots ;
& dans Madame de Warens, que les
systêmes fur la pudeur font tomber
dans les libertés les plus honteuses ;
& que le défoeuvrement fait contracter
de mauvaises habitudes aux femmes
affez foibles pour se laisser per-
suader qu'elles peuvent, fans s'avilir,
être fortes à la manière des hommes.
J'ai qualifié d'avanturier un M. Dau-
bonne, un nom aujourd'hui en hon-
neur dans le pays de Vaud. Je n'ai
donc fait nul tort au nom ? J'ai pu
regarder comme avanturier un homme
qui couroit les Princes avec des pro-
jets de finance. Ce M. Daubonne
m'a bien jugé un fot ? Sa loterie
rejettée en France a passé à Turin ;
& je fuis , malheureusement pour
moi, venu recevoir des couronnes à
Réflexions,
17.
( 19 )
Paris ; il faut croire que nous nous
sommes trompés tous deux , & que
le jugement du moment ne fait rien
pour l'avenir.
Le jeune Condillac mon Elève ,
peut être auffi bien ou mal jugé ,
fur ce que j'ai dit de son enfance ; c'eft
un léger inconvénient d'être mufard
& têtu. On peut avoir l'apparence
d'un bon observateur & d'un homme
ferme ; les circonstances donnent un
nouveau tour aux caractères, encore
qu'ils restent fonciérement les mêmes ;
je le penfe. Les Jéfuites n'ont peut-
être dû la puiffance dont ils ont
joui si long-tems, qu'à ces registres
où ils tenoient un compte exact des
penchants de leurs écoliers.
J'ai raconté une simplicité extraor-
dinaire de M. Bovier : loin de véri-
fier l'apperçu d'un empoifonnement,
il falloit ne voir que le faux respect que
j'attaquois , l'humilité dauphinoife ;
& rejettant le déplorable dilême , ou
(20)
M. Bovier est le plus méchant des
hommes, ou Jean-Jacques eft fou,
ne pas nous dénoncer comme tels à
la postérité ; il falloit enfin écarter
l'horreur du trait , & s'en tenir à
l'hiftoire que vous auriez encore dû
simplifier, fi vous n'euffiez pas mieux
fait de n'en point parler du tout.
J'arrivois à Grenoble ; on favoit
que j'herborifois ; on me croyoit
sûrement très-inftruit ; M. Bovier qui
n'aimoit ni ne connoissoit la bota-
nique m'accompagnoit. Je mange des
grains que l'on croit des poifons :
il ne m'avertit pas de cette idée reçue
dans toute la ville ; & fur lé léger
reproche que je lui en fais, il me
répond, je n'ai pas ofé prendre cette
liberté. Prendre la liberté de m'avertir
que je m'empoifonne ! Je ris de ce
faux respect en le reconnoiffant pour
la vanité. M. Bovier a craint de com-
promettre son intelligence en paroif-
fant douter de ma science ; le vulgaire
( 21 )
dit voilà des poifons ; j'en mange ;
M. Bovier fe tient pour fûr que ce
n'en sont pas. Il me jugeoit Apo-
thicaire & point naturaliste: je pense
bien qu'il ne connoît pas la diffé-
rence qui fe trouve entre l'organifation
des plantes & leurs vertus médici-
nales. Les Dauphinois passent pour
avoir de la finesse ; M. Bovier n'a
pas voulu déroger à cette qualité , &
son respect pour mes lumières n'eft
qu'une fauffe humilité ; au furplus, je
ne me reprocherai pas de l'avoir enta-
ché , puifqu'il a pu croire que l'on
m'avoit prêté neuf francs, non The-
venin le Chamoifeur, mais qui que
ce soit : neuf francs ! Et vous don-
neriez mille fermens pour un que
M. Bovier étoit dans cette occafion,
comme dans toutes les autres, de la
meilleure foi du monde ? Convenez
donc que l'on peut rire de ses niai-
feries fans offenser jusqu'à ses derniers
neveux ? Que de sots ont fait des
Réflexions
p. 32.
( 22 )
gens d'efprit, & des gens d'efprit des
fots , fans que les uns ni les autres
participassent du mérite ou des vices
de leurs auteurs !
Vous voulez que je rie de la méprise
du Chamoifeur, qui m'accufoit d'ef-
croquerie ; & vous ne voulez pas que
je rie du faux refpect dauphinois ?
J'ai voulu rire, quand il n'y auroit
eu que ma vie en danger ; mais je
devenois sérieux quand on attaquoit
mon honneur. Je n'ai certainement
jamais voulu que l'on puisse se dire
en voyant M. Bovier, voilà celui qui
vouloit empoifonner Rouffeau.
Je ne répondrai pas à l'article de
ma lapidation ; vous avez pour cette
fois paru chercher à me disculper ;
mais falloit-il accuser la pauvre com-
pagne de mes malheurs ? Auroit-elle
pu chercher à me les rendre plus
douloureux encore , en me faisant
croire à la haine publique , par la
plus noire fourberie ? Ai-je dû l'en
Réflexions
p. 40.
croire capable ? Et n'étoit-il pas plus
sage à moi de fuir de cette Toparchie,
dans la crainte d'y renouveller le sup-
plice de Valentin (1) ?
Ce que j'ai dit de M. Hume
ne fera pas plus de tort à fa postérité ;
il fera toujours pour l'Angleterre ,
à ce que je crois , un historien de
mérite ; mais les personnes qui nous
jugeront fans partialité, me trouveront
le plus à plaindre, parce qu'il m'a-
voit appellé à lui ; que je m'étois jeté
dans fes bras ; ce n'étoit pas afin
qu'il me fît avoir du pain en Angle-
terre ; c'étoit pour y porter le mien,
pour retrouver ce repos que je perdois
Chez une nation que j'avois choisie
par goût , & que j'ai bien regrettée
chez celle que j'avois choisie par
(1) Jean Valentin de Gentilis , Anti-
trinitaire, condamné à jetter fes écrits an
feu, voyagea en Dauphiné , en Savoie,
revint en Berne, y fut mis en prifon, &
décapité en 1566.
( 24 )
raison. M. Hume me conduifoit &
trahiffoit les devoirs de l'hofpitalité,
puifqu'il eft vrai qu'en route il écrivoit
fort à mon defavantage, & que l'Abbé
de Laporte a vu dans les mains du
Baron d'Ol. .. une lettre qui depuis
a servi à beaucoup d'autres ; je ne
J'ai pas fu , mais l'Abbé l'a dit à la
Marquise de S & ni lui ni elle
ne sont capables d'un mensonge.
Quant à moi , les soupçons étoient
fi peu dans mon âme , qu'en arrivant
à Douvres, « je me jettai au cou de
» M. Hume , fans rien pouvoir lui
» dire, en couvrant son visage des
» baisers & des larmes de la recon-
» noiffance & de la joie. ...
» Je m'apperçus, après quelque
» féjour à Londres, du changement
» qui se faifoit dans les esprits à mon
» égard ; & par la faute de mon
» patron ; il fembloit ne chercher
» qu'à me rendre défagréable. Le
» Pafteur Pennek défiroit me voir ;
il
Lettre du 10
Juillet 1766.
(25)
» il a préféré, lui dit-il, parlant dé
» moi de suivre Madame Garrick à
» la Comédie. . . . » Je ne crois pas
que l'on puisse donner une bonne in-
tention a ce discours, ne fût-il qu'une
impolitesse !
» J'obtins la permission de vivre
» à la campagne ; ce n'étoit pas à cause
» des refroidiffemens que j'éprouvois,
» mais pour ma fanté, à qui les champs
» étoient nécessaires.
» M. Hume parut fort aise de mon
» éloignement ». Tout simple que j'é-
tois , il eût été possible que je m'ap-
perçuffe de la dégradation des nuances
d'intérêt, de considération ; je trou-
vois, malgré moi, l'ceil de M. Hume
ardent & moqueur.
« Il me traitoit avec une sécheresse
» qui n'alloit pas à mon âme : le
» fentiment me trouble, me presse.
» Je me reproche un leger soupçon,
» je veux l'expier dans ses bras ; je
» m'y jette en m'écriant, non, David
B
( 26 )
» Hume n'eft point un traître: s'il
» n'étoit le meilleur des hommes , il
» faudroit qu'il fût le plus noir ?
» David Hume me rend poliment mes
» embraffemens , & me répète d'un
» ton tranquille ; quoi ! mon cher
» Monsieur ? Eh ! mon cher Mon-
» fieur » ?
Je sens combien un être passionné
eft ridicule aux yeux de l'indifférence ;
M. Hume a dû me croire un imbé-
cille. Le bel usage du monde interdit
les épanchemens du coeur, soupçonne
les careffes, prohibe les explications ;
on feroit jugé faux , pusillanime ,
grossier. Mais moi quand j'ai parlé,
agi, accusé , il faut me répondre, fe
mouvoir , se défendre.
Je sais plus qu'un autre que les
âmes délicates & fenfibles s'étonnent,
se troublent à des imputations offen-
fantes ; mais un inftant, bientôt la
consfience & l'honneur font retrouver
l'efprit & le courage. Le coupable n'a
( 27)
point de voix , s'il ne lui reste en-
core assez de vertu pour obéir à celle
du rémord : tout accuse qui ne répond
plus est un criminel endurci ; je
valois bien peu, fi je ne méritois pas
que l'on daignât conserver mon efti-
me , & il falloit que M. Hume fût
bienaffuré d'être foutenu, pour croire
pouvoir s'en passer. N'a-t-il été que
prudent ? Je le veux ; mais l'ai-je tra-
duit comme un fripon , quand je
ne l'accufe que de trop de complai-
sance pour mes ennemis ?
M. Hume a bien voulu me mener
en Angleterre ; l'idée ne lui en est
pas venue fur le récit de mes malheurs ;
elle lui a été suggérée par certains
de mes amis qui craignoient que je
ne leur devinsse à charge ; & la calom-
nie qui me chaffoit de Paris, couroit
me fermer les portes de Londres, à fin
que je restasse fufpendu, pour ainsi
dire, entre les deux Capitales. Infen-
fiblement , l'efpèce de bonne opinion
B ij
( 28 )
que M. Hume pouvoit avoir de moi
s'eft détruite. De mon côté , je n'ai
pas trouvé le moyen de lui plaire ;
mon visage , qu'il avoit peu regardé
en France , lui a paru tout-à-fait
étranger en Angleterre : les mêmes
perfonnes qui lui avoient dit emmenez-
le, lui ont dit laiffez-le. Quelle gloire
obtient-on en soutenant un homme
qui n'a que du mérite fans faveur ,
fans intrigue , fans fortune ? Gens
qui n'êtes rien fans protecteurs, vous
n'en pouvez servir,
J'ai pu reprocher à M. Hume les
différens traitemens que j'en ai reçus;
j'ai pu le croire mon détracteur après
l'avoir cru mon bienfaiteur : mais
vous, toujours extrême, qui peut donc
vous engager à conclure si fortement
contre lui? Vous me reprochez de
l'accuser, & vous le condamnez comme
si j'avois prouvé mes soupçons !
J'ai pu l'accufer d'une fauffe bonté,
lui reprocher de véritables offenfes, fans
Réflexions p. 12.
qu'un fripon puiffe me dire : appuie
ton burin tant que tu voudras , mon
portrait ne fera jamais que le pendant
de celui de M. Hume.
Quant à Madame de Warens, c'eft
un objet plus intéressant à cause d'elle
& pour tout son sexe. Si j'ai fixé fur le
nom l'attention que l'on ne devoít
qu'aux moeurs, j'ai tort ; mais je n'ai
pas tort-feul , grâces à vous.
J'ai fait tant de portraits idéaux ;
vous pouviez y ranger celui de Ma-
dame de Warens , comme un exem-
ple donné aux femmes , pour les
prémunir contre le désir d'être nom-
mées honnête homme, d'après ceux
même qui croient l'être : je ne parle
pas des Ninons ; il feroit à souhaiter
cependant que vos courtisanes y ref-
femblaffent , mais non les femmes.
Je l'ai dit, je ne voudrois d'aucu-
nes d'elles , ni pour amie ni pour
maîtresse : des femmes-hommes ! elles
me feroient peur, comme les hom-
B iij
Réflexion
page 12.

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