Jean Reboul, étude historique et littéraire ; par Maxime de Montrond,...

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L. Lefort (Lille). 1865. Reboul. In-12, 133 p., portrait.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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In-12. 3e Série
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HISTOIRE — BIOGRAPHIE
Format in -12
Magistrats les plus célèbres. » 85
Constantin le Grand. » 75
Charlemagne, r.de France. » 7 S
Godefroi de Bouillon. 1 »
Philippe Auguste. 1 »
Du Guesclm. t »
Charles de Blois. » 75
Clisson, connétable. » 75
D'Aubusson (Pierre). » 85
Christophe Colomb. » 85
Louis XII, roi de France. 1 »
Marguerite de Lorraine. » 75
Michel Ange. » 75
Bayard. » 85
Raphaël. » 75
Fernand Gortez. »' 78
François I"', roi de France. 1 »
Grillon. i »
Henri IV, roi de France. 1 »
Henri IV jugé par ses actes, ses
paroles et ses écrits. » 75
Bérulle (le cardinal de). » 85
Turenne. » 8 5
Colbert. » 75
Maintcnon (Mme de). » 8b
Condé. ,1 »
Brydayne, missionnaire. 1 »
Vaubau. ' In
Louis XIV, roi de France, i »
Racine (Jean). » 75,
Fénelon, arch. de Cambrai. ! »
Jean Bart. » 75
Villars (le maréchal de). « 75
Bossuet, évêque de Meaux. I »
Pie VI. 1 »
Marie Leczinska, r. de Fr. 1 »
Pie VII. i .
Stanislas, roi de Pologne, i »
Marie-Antoinette, r. deFr. I »
Mozart. » 75
Napoléon. I »
De la Motte, év. d'Amiens. » ■ 8 S
De Sombreuil (Melle). » 75
Silvio Pellico. » 75
De Quélen (Mgr). D 30
Borghèse (la princesse). 1 »
Curé (le) de N.-D. des Vic-
toires : M. Desgenettes. » 75
Curé (le) d'Ars:M.Vianney.» 75
D'Àguessean (le chancelier). » 75
Lacordaire (le Père). » 75
Format in 18
Jeanne d'Arc. » 60
Thomas Morus. » 30
Fisher, év. de Rochester. » 30
Charles le Bon, c. de,FI. » 60
Claver, apôtre des nègres. » 3"
Eudes (le P.), fond.d'ordre. » 30
Sobieski. » 30
Boufflers (le maréchal de). » 30
Leuïs XVI. » 60
Drouot, général. » 30
Daniel O'Connell. » 30
Louis XVII. » 60
Hohenlohe (le pr. A. de). » 30
Affre (Mgr), arch.de Paris. » 30
Lafeùillade, soldat. » 30
Cheverus (Mgr de), archevêque
de Bordeaus. » 30
Chateaubriand, >> 30
JEAN
ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
PAR
MAXIME DE MONTROND
CHEVALIER BE L'ORDRE DE SAINT - GRÉGOIRE LE, GRAND
auteur de Pere Lacordaire, le Caré d'Art, etc.
Souviens-toi du ciel, ô ma lyret
REBOUL.
LIBRAIRIE DE L. LEFORT.
IMPRIMEUR, ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart
PRÉS L'ÉGLISE NOTRE-DAME
PARIS
rue des Saints - Pères, 30
J. MO LLIE , LIBRAIRE-GÉRANT
MD CCCLXV
Tout droits réservés.
VI INTRODUCTION
et en décernant à son illustre fils des hommages
funèbres qu'un prince eut enviés. Le 31 mai der-
nier, dans la chaire d'une cathédrale, devant un
illustre pontife et un immense auditoire, en face
d'un cercueil, un prêtre éloquent a rappelé « le
noble caractère et les mâles vertus de Jean Reboul,
boulanger par état, poëte par vocation, grand
homme et grand chrétien par la grâce de Dieu et
de Jésus-Christ Notre-Seigneur '. » Aujourd'hui la
ville de Nîmes s'apprête à élever un monument à
l'homme de bien et à l'éminent poëte qui sera
toujours l'une de ses plus pures gloires.
Notre siècle, malgré ses défaillances et ses fai-
blesses, n'est pas pleinement déshérité encore,
grâce à Dieu, de ces exemples d'une union sainte
et féconde du génie et de la vertu qui réjouissent
et consolent les regards attristés. Nous avons connus
quelques-uns de ces hommes éminents, naguère dis-
1 Eloge funèbre de J, Reboul, par M, l'abbé de Cabrières,
INTRODUCTION VII
parus du monde, nous en connaissons qui y de-
meurent encore pour l'honneur de l'humanité.
Jean Reboul vient ajouter son nom à cette pléiade
d'esprits d'élite.
Qu'est-ce que le génie sans la vertu? un feu
étincelant et éphémère qui peut plaire et séduire
un instant, mais qui ne réchauffe point; un vent
brûlant qui dessèche, dévore et rie féconde rien.
Avec la vertu, au contraire, le génie est une
flamme bienfaisante qui vivifie, échauffe, éclaire,
fertilise. C'est un flambeau qui dirige nos pas dans
la voie souvent douteuse où nous devons marcher.
C'est une brise qui vient des rivages du ciel pour
détourner notre nef des écùeils et la pousser vers
le bienheureux ' port.
Le souffle poétique dont Dieu avait animé l'âme
de Reboul a été réellement cette flamme bienfai-
sante , ce flambeau conducteur et cette brise céleste.
Ce souffle inspirateur ne fut jamais en lui qu'un
VIII INTRODUCTION
noble instrument dont il se servit pour épancher
sur la terre les flots de l'éternelle vérité dont la
source est dans les cieux.
Souviens-toi du ciel, ô ma lyre,
Car c'est du ciel que tu descends !
Ces deux vers du poëte sont comme le résumé
de l'histoire de Reboul. La poésie fut la forme d'un
apostolat qu'il exerça constamment dans la mesure
de son talent et de ses forces. Voilà pourquoi ;
ayant rempli ici-bas une sainte mission , il a mérité
que la religion lui décernât des honneurs extra-
ordinaires. Voilà pourquoi encore son nom et sa
mémoire seront plus vénérés que d'autres noms
plus brillants et plus illustres peut-être, mais dont
la gloire n'a point été si pure et si chrétienne.
On lit dans les annales de nos missions d'Amé-
rique que les missionnaires, voulant attirer à eux
les sauvages indiens, afin de leur apprendre les
bienfaits de l'Evangile, venaient quelquefois s'as-
INTRODUCTION IX
seoir dans les savanes où sur le Bord des grands
fleuves, un instrument de musique à la main, et
que là, par le .charihë de leurs accords, ils
amenaient autour d'eux des foutes dociles ensuite
à leur parole.
La" lyre de Reboul, toujours noble, chrétienne
et pure, fut entre ses mains, comme dans celles,
des apôtres du Nouveau - Monde, un instrument
mélodieux à l'aide duquel il rappelait aux hommes
les vérités immuables, trop oubliées ou méconnues
dans notre temps et dans notre pays. Quand on
a parcouru les oeuvres de ce poëte chrétien, on
ne peut s'empêcher de dire : Telle fut sa mission,
et il a su dignement la remplir.
Compatriote presque de Reboul, c'est avec un
plaisir mêlé d'une fierté légitime que je rends
hommage à l'une des plus pures illustrations de
notre cher pays. J'ai vu souvent et connu
Reboul, bien que je n'aie pas eu, comme tant
2
X INTRODUCTION
d'autres, l'honneur d'être son ami. Un jour sans
doute, l'un de ces amis intimes, qui ont vécu de
sa vie et lu dans le cristal de son âme, tracera
d'une main plus habile et plus autorisée un por-
trait moins incomplet de cette noble figure. Puisse
déjà cependant notre modeste esquisse commencer
à faire connaître et aimer notre poëte chrétien !
Lorsque chacun de ses amis et admirateurs s'em-
presse d'envoyer sa pièce d'or et d'argent pour le
monument que va lui ériger sa ville natale, il
nous est doux d'y joindre le tribut de cet hom-
mage public comme la plus humble pierre de ce
monument.
" Toulome, septembre 1864.
CHAPITRE I
Naissance, éducation et premiers maîtres
de Jean Reboul. — Premiers vers.
Jean Reboul naquit le 23 janvîer 1796,
dans la petite maison d'un honnête serrurier de
la ville de Nîmes, qui jouissait d'une certaine
aisance acquise par son travail. Ce père , vou-
lant donner à son fils quelque éducation, le
plaça dans un pensionnat de Nîmes pour y
12 JEAN REBOUL
acquérir les connaissances que requérait une
profession manuelle.'Le petit Jean grandit dans
l'espoir de devenir un ouvrier de renom;
l'ambition de son père n'allait point au delà.
Celle de sa pieuse mère était qu'il fût, par-
dessus toutes choses, un homme et un chrétien.
Voilà sous quels auspices Reboul entra dans
la vie. Ajoutons-y l'influence salutaire du
prêtre qui lui enseignait le catéchisme, et
nous aurons l'histoire de ces premières an-
nées, plus fécondes qu'on ne pense. Plus
tard, à l'âge d'homme, le poëte les rappe-
lait avec amour à sa pensée :
« Revenez, revenez, beaux jours de mon enfance....
Jours naïfs, plaisirs purs emportés par lé temps
Ainsi que le parfum dès fleurs' par tés autans;
Quand notre bon curé, d'un doigt glacé par l'âge,
Me caressait la joue en me disant : « Sois sage ! »
Quand mes pieuses mains, aux prières du soir,
Pour ranimer ses feux balançaient l'encensoir ». »
Parmi les premiers maîtres de l'enfance de
Reboul, on ne doit pas oublier de nommer les
arènes de Nîmes, qu'il a si souvent chantées :
1 Souvenirs d'enfance, juillet 1832. — Poésies de J. Reboul.
CHAPITRE I 13
l
elles furent le berceau de ses jeunes années ;
« Et tant de fois, enfant, j'ai dormi sur tes pierres,
Qu'elles sont sans rêves pour moi... »
Les arènes de Nîmes , il y a soixante ans,
n'étaient point ce que nous les voyons, au-
jourd'hui : un sol déblayé, laissant contem-
pler un monument romain qui se dresse dans
sa belle et majestueuse solitude. Une masse
disparate de maisons, de boutiques, d'échoppes,
de créneaux et de tourelles mauresques, s'en-
tassait sur cette colossale ruine, au sein de
laquelle une population de plus de deux mille
âmes trouvait un asile. L'amphithéâtre se. per-
dait sous ce travestissement. Reboul, comme
tous les autres Nîmois, ne vit là bien long-
temps que la demeure d'un peuple laborieux,
charmant par des chants joyeux son paisible,
travail sur un sol jadis ensanglanté :
« Et je crois voir encor l'essaim des jeunes filles
Qui chantaient en filant le lin de leurs familles,
Sur un sol où le meurtre eut une ample moisson,
Comme on voit quelquefois la colombe timide
Faire son nid aux lieux où le vautour avide
A cent fois rougi le gazon *. » '
. ' Les Arènes de Nimes, à M. Alex. Dumas.
14 JEAN REBOUL
N Mais, un jour , tout à coup , vers la fin
de l'Empire, les masures ayant été rasées et
le sol déblayé, le cirque du peuple-roi ap-
parut dans son imposante majesté. Tout un
monde de poésie s'éveilla ce jour-là même
dans l'âme du jeune Reboul. Rome revivait
dans Nîmes : sous ces arceaux noircis et cre-
vassés l'enfant cherche maintenant :
« .... La. place de César;
Celle des proconsuls et des nobles familles,
Et celles que Vesta réservait à ses filles
Dont l'index était un poignard. »
« Il y trouvait également, dit l'auteur d'une
intéressante notice, la trace des héroïques che-
valiers des arènes , la croix des pèlerins du
moyen-âge avec le nom d'un des plus vail-
lants compagnons de saint Louis. N'y a-t-il
pas, sur le globe, des lieux prédestinés qui
sont comme le rendez-vous des choses immor-
telles ? Reboul le pensait ainsi, et soit que
les arènes se montrassent à lui, regorgeant
de peuple , magnifiquement éclairées par les
torches de résine ,• au sein de ces fêtes pu-
CHAPITRE I 15
bliques dont il nous a parlé, soit que soli-
tairement il écoutât la plainte triste et sourde
du vent s'engouffrant sous cos voûtes, il eu
sortait une voix qui allait à son âme et qui
le sacrait poëte '. »
Reboul n'eut guère d'autres maîtres ; à
treize ans l'écolier, sachant lire et écrire,
quittait le pensionnat d'instruction primaire :
il ne se distinguait en rien encore de ses
condisciples, si ce n'est par une passion ex-
trême pour la lecture. Mais plus heureux que
beaucoup d'autres, il avait recueilli sous le toit
paternel tes leçons et l'exemple des vertus. Son
père était un digne citoyen de culte noble ville
« Où, tout intelligence, on ne vit que par l'âme,
Où sous des cheveux noirs brillent des yeux de flamme,
Où la misère sobre, et portant la fierté
Que donne à ses entants le Dieu de vérité.
Dédaignant le nectar qui pend à nos collines,
Convive de la foi, s'enivre de doctrine ,
N'arme jamais son bras pour demander du pain...
Ce n'est que de l'esprit qu'elle ressent la faim '. »
i L'abbé L. Baunard, Revue d'économie chrétienne, —r
(juin 1864.)
' Poésies de Reboul. — Nimes. — A M. de Lamartine.
16 JEAN REBOUL
Ce bon serrurier, simple de moeurs,
chrétien convaincu, n'avait pas de meilleur
héritage à donner à ses enfants, mais il
leur apprenait
« A marcher le front haut comme l'on a toujours
Marché dans notre humble famille. »
« Il leur enseignait, avec les principes de
la foi qu'on lisait le soir, autour de la table,
l'amour d'une vie laborieuse, digne et fière.
La grande âme de Reboul buvait avec avi-
dité ces leçons. Aussi, quand , à treize ans ,
il sortit de l'école où il avait appris tout
ce que doivent savoir les enfants du peuple,
il avait déjà le germe de toutes les vertus
que sa longue carrière devait développer et
mûrir 1. »
Sa famille crut servir ses dispositions pour
l'étude en plaçant le jeune Reboul en qualité
de clerc, chez maître Boyer, avoué*. C'était
un singulier noviciat de poésie. Le métier de
copiste n'allait guère à' l'âme ardente du
1 M. l'abbé de Cabrières, Eloge funèbre de .1. Reboul,.
* Le père dé M. Alph. Boyer, le célèbre avocat de Nimes.
CHAPITRE I 17
jeune clerc. Aussi plu? d'une fois, dans ses
heures perdues, essaya-t-il d'échanger la
langue de la chicane contre celle des muses.
Il jetait parfois en cachette à la marge d'un
dossier quelques rimes qui ne tardaient pas
à s'en aller au feu; car maître Boyer tenait
pour les choses positives, et l'honnête clerc
se reprochait à lui-même comme un larcin
le temps dérobé au patron par ses digressions
dans le pays des rêves. •
Mais un événement fatal vint bientôt chan-
ger la position de Jean Reboul. Son père
mourut. Dans une pièce, Souvenirs d'&ifanée,
le poëte raconte en vers singulièrement tou-
chants la maladie de son père, les larmes
de sa mère et les siennes,:
« Que de fois loin du lit où gisait sa souffrance,
vMa mère, avec des yeux qui cherchaient l'espérance,
A dit au médecin qui nous donnait ses soins :
« Ne le trouvez-vous pas mieux qu'hier? — Beaucoup moins. »
bit ses yeux se mouillaient de larmes, et les miennes
Se mettaient à couler, voyant couler les siennes.
Puis elle me disait : « Pourquoi gémir ainsi ?
» Enfant, de jour en jour tu deviens pâle aussi :
« Bientôt dans la maison nous aurons deux malades.
18 JEAN REBOUL
» Va te distraire avec tes jeunes camarades. »
Et', sortant, pour aller essayer le bonheur,
J'entendais une voix me dire au fond du coeur :
« Comment te réjouir quand ta famille pleure? »
Et, triste, je rentrais dans ma pauvre demeure.,
Et, le front dans la main, sur la table accoudé ,
Je me sentais encor de larmes inondé. »
Cette perte domestique changea le cours de
la destinée de Reboul. Restée veuve avec
quatre enfants , sa mère se vit dans l'obli-
gation de restreindre la' dépense. Le jeune
clerc dut quitter la carrière qu'il avait com-
mencée , et songea désormais à gagner sa vie
à la sueur de son front. Reboul, contraint de
choisir un état manuel, endossa bravement le
gilet rond et se mit sans murmurer au métier
de boulanger.
Le voilà donc entré dans l'humble pro-
fession qui sera celle de presque toute sa
vie. Un boulanger-poëte ! Et pourquoi non?
Ici nous sommes tout d'abord en présence
d'une question qui intéresse de près la gloire
de Reboul, et qu'il est dès lors utile d'é-
claircir ayant d'aller plus loin. Un boulanger
CHAPITRE I 19
qui sait rimer des vers! Tel est, aux yeux
de beaucoup de personnes, le phénomène qui
constitue le mérite de Reboul, et qui a con-
tribué à la fortune de ses vers et de son nom.
Il devrait donc sa gloire bien plus à son
humble profession qu'à ses oeuvres elles-
mêmes. C'est une grave erreur. Reboul a été
un grand poète, parce qu'il avait le souffle
du génie poétique, et comme il l'eût été dans
toute autre condition. Qu'on nous permette
d'emprunter ici le langage d'un de nos plus
spirituels écrivains, pour expliquer dans quel
milieu a vécu Reboul et répandre le vrai jour
sur l'étrangeté apparente de sa carrière.
« Qu'y a-t-il d'exact, sinon dans le con-
traste, au moins dans la contradiction radi-
cale, ce qui n'est pas tout à fait la même
chose, entre la profession de boulanger ou
toute autre d'un genre analogue., et le noble
métier do poète? N'était-ce pas exagérer un
moyen de succès dont Reboul n'avait pas
besoin, que de trop insister sur ce mérite
du tour de force, de la difficulté vaincue
20 JEAN REBOUL
de ce phénejnène permanent d'un homme qui
fait du pain le matin, et qui, le soir, rime
/ de beaux vers ? Je me permets d'être là-dessus
d'un avis un peu différent de L'opinion géné-
rale, et je demande à fournir mes raisons....
» Etant données la vocation et l'aptitude
poétiques pu simplement littéraires, étant
donnée une éducation suffisante pour que l'on
soit naturellement amené à puiser aux grandes
sources et à s'inspirer des grands modèles ,
je voudrais savoir en quoi une profession
purement manuelle qui laisse l'esprit libre
et dont on est quitte à dix heures du matin,
est plus difficile à concilier avec la poésie ou
la littérature, que celle de propriétaire, par
exemple,, en lutte continuelle avec les paysans,
avec la terre, avec les rudes épreuves de
l'agriculture, le plus noble des états, je le
veux bien, mais le plus fertile en mécomptes,
le plus agaçant pour les nerfs, le plus absor-
bant pour l'intelligence. Si, dans le milieu
où il vit, il passe des mois entiers sans
entendre un mot, sans cueillir une idée qui
CHAPITRE I 21
réponde à sa pensée intime et s'accorde avec
ses goûts, s'il est entouré de gens trop peu
dissimulés pour lui cacher que son entête-
ment littéraire est à leurs yeux un enfantil-
lage ou une manie ; si la littérature en arrive
à être une supérfétation, un contre-sens, une
herbe parasite dans sa vie, je voudrais que
l'on me dît en quoi sa condition, au point
dé vue du culte dés» muses,ou de la pratique
des lettres , est préférable à celle d'un bôu-
tariger-poëte, qui, une fois le pain retiré du
four j pouvait se rasseoir à sa table dé tra-
vail , reprendre sa Bible ou son Corneille,
continuer le poëme commencé, ou bien,
mettant le pied dans la rue, rencontrer à
chaque pas des amis prêts à applaudir son
oeuvré et à s'enorgueillir dé son génie.
» Pour moi, lorsque j'étais appelé à Nîmes,
et que, sur cette magnifique esplanade que
décore là fontaine de Pradier, devant le café
Peloux , je retrouvais Reboul calme , serein,
le sourire aux lèvres, le pied dans cette pous-
sière contemporaine des Césars, le front dans
22 JEAN REBOUL
l'Olympe chrétien , me couvrant de ce regard
poétique et fin qui illuminait sa tête sculptu-
rale et où se confondaient le bonhomme,
l'honnête homme et le grand homme, mon
premier mouvement : était de l'envier, non-
seulement pour son génie, mais pour ce bon-
heur et ce talent qui me semblent supérieurs
à tous les autres et qui consistent, pour le
penseur ou l'artiste ,* à établir une parfaite
harmonie entre sa vie et son oeuvre , ses
goûts et ses habitudes, ses travaux et son
entourage , son tableau et son cadre, le monde
intime qu'il habite par la pensée et le monde
extérieur où son imagination se retrempe, se
repose et se recueille.
» Pour me bien comprendre, il faut con-
naître notre Midi, la ville de Nîmes surtout,
ville intelligente, active, douée d'une ému-
lation féconde et. d'un patriotisme énergique,
où un excellent esprit d'égalité se charge de
modifier à sa façon les catégories sociales
d'après les distinctions du talent, les qualités
du coeur et l'honneur qui en revient au pays.
CHAPITRE I 23
Là, le peuple n'est pas ce qu'un vain bour-
geois penne : il a une âme, une volonté, des
croyances, un sentiment de sa dignité natu-
relle , qui , si Dieu y ajoute une étincelle de
feu sacré, peuvent produire de grandes choses.
On dirait que le voisinage des monuments
antiques entretient dans ces intelligences fortes
et fières un idéal de grandeur et de beauté.
Le génie du poëte, la statue du sculpteur, .le
tableau du peintre, la parole de l'avocat, les
vertus du prêtre, l'éloquence de l'évêque
deviennent le patrimoine et le trésor familier
de ces populations ardentes qu'agite une sura-
bondance de vie et dont il suffit de bien
diriger les généreux instincts. Que l'on soit
plébéien ou patricien , pauvre ou riche, qu'im-
porte ? si l'on ajoute un nom à la liste des
noms populaires, une fleur à la couronne que
porte sur son front de marbre la monumentale
cité? Il y a, entre le riche-et le pauvre, mille
points de contact, mille rapprochements affec-
tueux qui relève l'un sans abaisser l'autre '. »
' M. Arm. de Pontmartin : Etude sur J. Reboul.
24 JEAN REBOUL
La muse suivit donc Reboul dans sa bou-
tique de boulanger. Il était naturellement gai,
vif, ami des plaisirs honnêtes. Le goût de la
lecture redoublant en lui, il sentit, sous cette
culture toute spontanée, toute libre, s'éveiller
dans son âme l'instinct poétique , et il le
manifesta bientôt par diverses productions.
Les premiers essais de sa muse qui nous soient
parvenus, sont des pièces badines pleines de
vërvè et de grâce, écloses dans une fête pour
réjouir un cercle de joyeux compagnons. Dès
l'année 1820, Reboul était membre de ce
cercle, où son talent poétique préludait en
chansons rieuses et en satires du meilleur crû.
On a dé cette époque une pièce, Un Duel,
où abonde la verve comique. Un membre de
cette société de joyeux vivants ayant fait repré-
senter un vaudeville sur le théâtre de Nîmes ,
pria RëbÔûl d'y joindre une cantate sur la
guerre d'Espagne en 1824. La caritale fut
chantée aux grands applaudissements du public,
et révéla aux Nîmois un vrai talent poétique.
Elle se terminait par cette strophe :
CHAPITRE I 23
» Jadis le fier Ibérien
Nous reprochait une défaite.
Le monde aujourd'hui n'a plus rien
Qui n'ait subi notre conquête.
Des preux tombés à Roncevaux
Que l'ombre sanglante s'apaise :
Nous triomphons sur leurs tombeaux,,
La victoire est encor française. »
Le chantre mélancolique de l'Ange et l'En-
fant n'était pas mûr encore : le souffle du
temps et des afflictions n'avait pas réveillé sur
Sd lyre ces notes tristes et graves qui seules
font les chants immortels.
Reboul s'était marié de bonne heure. Nous
avons de lui des vers intitulés Promenade sur
mer, qui respirent la plus pure fleur du
sentiment. Il les adressait sans doute à la
femme qui lui était fiancée, et l'on entrevoit
dans ces nobles lignes un rêve d'avenir con-
jugal trop tôt évanoui :
« Ainsi de notre vie, en ce secret asile,
Le cours s'achèverait transparent et tranquille;
Dans le sein du bonheur nous nous verrions vieillir;
La mort même , la mort ne saurait nous cueillir
Que comme un fruit mûri dans la saison d'automne,
Non pas dans l'appareil que la terreur lui donne, ■
»
26 JEAN REBOUL
Mais calme et revêtant lé fraîche majesté
De la nuit qui descend sur un beau jour d'été. »
Ce rêve de bonheur s'évanouit bientôt.
Reboul, très-jeune encore, eut la douleur de
voir deux fois la mort arracher de ses bras
une épouse chérie; Il promit à la dernière
que jamais il n'en aimerait une autre, et il
lui tint parole. Il n'avait alors ' que vingt-
cinq ans. Dix mois plus tard, ce deuil était
encore un deuil récent dans son coeur : celle
qu'il pleurait revenait le visiter dans les appa-
ritions de la nuit. Il avait conservé comme de
pieuses reliques tout ce qui lui restait d'elle :
il se faisait même honneur de n'avoir point
enlevé le funèbre voile blanc dont les habi-
tants du Midi ont coutume de recouvrir les
miroirs dans la chambre où reposent, leurs
morts.
« Le miroir dont l'éclat renvoyait ton image,
De ses longs voiles blancs n'a pas quitté les plis >. »
1 Ce vieil usage de couvrir d'un voile blanc, dans les chambres
mortuaires, les miroirs qui reflétaient habituellement les trails
du défunt, a quelque chose de touchant. La figure des morts ne
doit plus apparaître aux vivants que dans leurs souvenirs et leurs
prières.
CHAPITRE I 27
Ce double coup, en renouvelant la solitude
autour de Reboul, opéra une transformation
dans son génie. Ce n'est point la joie qui
fait les chantres inspirés. La souffrance est
le baptême de cette divine initiation, « Que
pourrait savoir celui qui n'a pas été tenté ? »
dit la sainte Ecriture. Deux fois frappé dans
les plus intimes "affections de l'homme, Reboul
sentit disparaître à jamais son inclination pour
les oeuvres légères qui avaient d'abord tenté
l'essor de sa pensée. Quelques mois après son
second veuvage il écrivait :
« Tu veux que je chante la joie,
Que mes vers désormais aient l'éclat du plaisir :
Des larmes, malgré moi, mouilleraient mon sourire,
Et d'involontaires douleurs
S'échapperaient des cordes de ma lyre;
Mon génie est né de mes pleurs. »
« Mais l'époux attristé n'expliquerait pas
seul le poëte chrétien, s'écrie ici un prêtre
éloquent.
» Il y a dans l'âme baptisée, à côté et au-
dessus de tous les points délicats où la flèche
acérée ' de la douleur peut l'atteindre dans
28 JEAN REBOUL
l'ordre des affections humaines, il y a place
pour les douleurs divines. Saintes indigna-
tions, imprécations généreuses, cris ardents
de pieuse colère , vous venez de ces blessures
qui font saigner le coeur du fidèle ! Et quand
une fois l'âme a été enivrée de ce vin des
chastes amours, tantôt suave comme le chant
des tourterelles , tantôt acre comme l'absynthe
ou le fiel, elle ne peut plus se prendre aux
grossiers attraits des sens ; elle en subit encore
les secousses comme les parois de la barque
supportent le choc des flots, mais elle a pour
lest ses convictions et un meilleur amour: elle
va sans crainte des récifs ni des tempêtes l. »
1 M. l'abbé de Cabrières, Eloge funèbre de J. Reboul.
CHAPITRE II
Mission de la poésie. — Vol du poète.
La poésie, dans son sens le plus élevé, est,
comme tous les autres arts, la reproduction
du beau, qui est lui-même, selon la belle
définition de Platon, la splendeur du vrai.
Réfléchir ici-bas, par le langage rithmique,
quelques-uns des rayons de l'éternel Soleil de
justice et de vérité, tel est donc le sublime
rôle de la poésie, comme sous d'autres formes
c'est le rôle également de l'architecture, de
la peinture et de la musigue. Lorsque les
beaux-arts demeurent fidèles à cette haute
mission reçue du ciel, ils remplissent sur la
30 JEAN REBOUL
terre un véritable apostolat. Ils glorifient Dieu
à leur manière, en mêlant ainsi leur voix à
l'harmonieux concert que la création tout en-
tière fait monter constamment vers le trône
du souverain Roi.
Heureux les poëtes et les artistes qui, com-
prenant leur mission, savent s'élever à sa
hauteur, et ne descendent point dans la vul-
gaire arène où l'art devient un métier dont
l'unique but est d'acquérir fortune et renom-
mée ! Ces poëtes et ces artistes sont eux aussi
membres de la tribu sainte; ils font partie de
ce sacerdoce royal à qui Dieu a confié la garde
du dépôt sacré des vérités qu'il est venu en-
seigner au monde.
Tel fut Jean Reboul. Il trouva dans ses
douleurs domestiques et dans les sentiments
élevés de son âme le secret de ces puissances
célestes qui font le grand poëte et le sou-
tiennent dans son vol au-dessus de tous les
intérêts humains. A partir de ce jour, Reboul
commença' donc à se faire de la religion une
famille, et de la poésie une pieuse compagne,
CHAPITRE II 31
Ou ne lira plus rien de lui désormais qui ne
soit pur, noble et saint. Au souvenir des vers
de son jeûne âge , il disait :
Tout n'est qu'images fugitives ,
Coupe d'amertume ou de miel,
Chansons joyeuses ou plaintives
Abusent des lèvres fictives :
Il n'est rien de vrai que le ciel. »
Ecoutons-le, au début de sa véritable car-
rière poétique, exposer son manifeste dans les
strophes suivantes, qui ont acquis une grande
célébrité :
A MA LYRE.
« Au jour de ténèbres profondes,
Tout chantre sublime est jeté
Comme un soleil parmi les mondes
Pour leur prodiguer sa clarté.
Astre choisi, si je dois luire,
Que mes rayons soient bienfaisants!
Souviens-toi du ciel, ô ma lyre,
Car c'est du ciel que tu descends.
Que la vertu daigne sourire,
Voilà le prix où je prétends.
Souviens-toi du ciel, ô ma lyre ,
Car c'est du ciel que tu descends.
32 JEAN REBOUL
Que ma bouche, avant que j'expire,
Puisse avouer tous tes accents!
Souviens toi du ciel, ô ma lyre,
Car c'est du ciel que tu descends. »
Reboul n'ignorait point que les voix du
ciel ne plaisent pas toujours à la terre. Mais
jamais il ne chercha la popularité au préju-
dice de la vérité et de la vertu. Il attendait de
Dieu seul le prix de ses chants.
Un rayon de la gloire vint cependant luire
à son front. En 1828, Reboul, initié à la
poésie par la douleur, adressait à une dame
de Nîmes une petite pièce de vers pour la con-
soler de la perte de son enfant. Cette élégie ,
née d'une larme, s'appela l'Ange et l'Enfant.
C'était un chef d'oeuvre de pureté, d'onction
et de grâce céleste. La Quotidienne la publia
d'abord. Elle y fut aussitôt distinguée. D'autres
journaux la reproduisirent, et partout elle fut
accueillie avec un applaudissement unanime.
« Cette élégie de l'Ange et l'Enfant a fait
le tour du monde, dit M. de Pontmartin ;
toutes les femmes, soeurs:, aïeules ou mères
la savent par coeur, et l'ont répétée en sou-
CHAPITRE II 53
liant ou en sanglotant devant des berceaux
pleins ou vides. La modeste chambre de Reboul
était tapissée de dessins, signés par des peintres
célèbres qui avaient traduit pour le regard
cette pieuse et consolante pensée. Rien n'a
manqué à ce glorieux début, qui, pour bien
des esprits indifférents ou superficiels, — et qui
n'est pas superficiel ou indifférent quand il
s'agit de poésie? — résumait encore, après
trente ans, le génie et le bagage de Reboul. »
Si connue que soit cette élégie, elle a ici
sa place naturelle. On nous reprocherait jus-
tement son absence de ce petit volume.
L'ANGE ET L'ENFANT
ÉLÉGIE A DNE MÈRE.
« Un ange au radieux visage
Penché sur le bord d'un berceau
Semblait contempler son image
Comme dans l'onde d'un ruisseau.
« Charmant enfant qui me ressemble,
» Disait-il, oh ! viens avec moi !
» Viens, nous serons heureux ensemble,
» La terre est indigne de toi.
» Là, jamais entière allégresse :
» L'âme y souffre de ses plaisirs ;
34 JEAN REBOUL
» Les cris de joie ont leur tristesse,
» Et les voluptés leurs soupirs.
» La crainte est de toutes les fêtes ;
» Jamais un jour calme et serein
» Du choc ténébreux des tempêtes
s N'a garanti le lendemain.
« Eh quoi ! les chagrins, les alarmes
» Viendraient troubler ce front si pur !
» Et par l'amertume des larmes
» Se terniraient ces yeux d'azur !
» Non, non, dans les champs de l'espace,
» Avec moi tu vas t'envoler ;
» La Providence te fait grâce
» Des jours que tu devais couler.
» Que personne dans ta demeure
» N'obscurcisse ses vêtements;
» Qu'on accueille ta dernière heure
» Ainsi que tes premiers moments.
» Que les fronts y soient sans nuage,
» Que rien n'y révèle un tombeau ;
» Quand on est pur comme à ton âge,
» Le dernier jour est le plus beau. »
» Et, secouant ses blanches ailes,
L'angé, à ces mots, a pris l'essor
Vers lès demeures éternelles...
Pauvre mère!.;., ton fils est mort! »
Telle est cette ravissante élégie qui a com-
mencé la renommée du poëte Reboul. Et certes,
CHAPITRE 11 33
cette composition d'un sentiment si religieux,
si pur, méritait cet honneur. Jamais peut-être
à travers la transparence de là pensée et dû
langage , on n'a vu plus clairement là rayon-
nante et douce figure d'un ange penche avec
amour sur le berceau d'un petit élu! A dater
de ce jour une étoile de plus brilla dans notre
pléïade poétique. A cette époque Lamartine
en était l'astre le plus étincelant. C'était comme
l'âge d'or de la poésie parmi nous. Le chantre
des Méditations lut le petit poëmeet en fut
charmé. Il s'empressa de féliciter le poëte
nîmois ; quelque temps après il lui ouvrit le
chemin de la renommée par la dédicace d'une
de ses odes : le Génie dans l'obscurité :
« Le souffle inspirateur qui fait de l'àme humaine
Un instrument mélodieux,
Dédaigne des palais la pourpre souveraine :
Que sont la pourpré et l'or à qui descend à péihë
Des palais rayonnants dés cieùx?
» Ne t'étonne donc pas qu'un ange d'harmonie
Vienne d'en haut te réveiller.
Souviens-toi de Jacob ! les songes du génie
Descendent SUÏ des fronts qui n'ont dans l'insomnie
Qu'une.pierre pour oreiller! »
36 JEAN REBOUL
Reboul, le moins vaniteux des hommes et
même des poëtes, dut éprouver cependant une
vive émotion, en recevant au fond de sa bon-
tique de boulanger cet hommage public du
plus grand poëte d'alors. Dans une Réponse
à M. de Lamartine, la reconnaissance lui
inspira de magnifiques strophes.
« Mon nom, qu'a prononcé ton généreux délire,
Dans la tombe avec toi ne peut être emporté ;
Car toute chose obscure, en passant par ta lyre,
Se revêt d'immortalité.
n S'il est vrai que ma- muse en plus d'une mémoire
Ait laissé des accords et des pensers touchants;
Chantre ami, qu'à toi seul en retourne la gloire !
Mes chants naquirent de tes chants.
» C'est toi qui fus pour moi cet ange de lumière
Qui se laisse tomber du haut du firmament,
Et qui sur le palais comme sur la chaumière
Se repose indifféremment.
» Tu t'abattis vers moi : des sphères immortelles
Tu me vantas l'éclat, les choeurs mystérieux ;
Et soudain comme toi je secouai mes ailes,
Et nous partîmes pour les cieux ! »
Une belle page dans la vie des deux poëtes
de Nîmes et de Mâcon sera toujours l'amitié
et l'estime réciproque qui n'ont cessé de ré-
CHAPITRE II 57
gner entre eux jusqu'à la fin, malgré les chocs
du temps et des révolutions. Lamartine a eu
la gloire, que personne ne lui contestera, d'être
le premier Mécène du poëte-boulangér : celui-
ci lui conserva dans son coeur une reconnais-
sance qu'il témoigna hautement plus d'une
fois dans un touchant langage. Nous lisons
ces lignes en tête de son poëme le Dernier
Jour.
« En mettant pour la première fois une
préface en tête de mes oeuvres, j'éprouve
d'abord le besoin de remercier le public, du
bienveillant accueil qu'il a daigné faire à mes
premières poésies. Ce volume parut sous les
auspices de deux noms célèbres, et je ne me
dissimule pas tout ce que la puissante recom-
mandation de M. de Lamartine, tout ce que
les pages brillantes de M. Alexandre Dumas
m'ont valu auprès de mes lecteurs. Qu'ils en
reçoivent publiquement aujourd'hui l'un et
l'autre, l'expression de ma gratitude la plus
vive, la mieux sentie. Quelles que soient les
croyances ou les opinions qui peuvent nous
4
38 JEAN REBOUL
séparer, je leur serai éternellement lié, j'ose
le dire, par quelque chose de plus encore que
la reconnaissance. Grâce à eux, je puis être
écouté sans trop de défaveur dans la mani-
festation de principes que je crois vrais, et
pour lesquels je ne regarde la poésie que
comme instrument, comme moyen. »
Ces dernières lignes sont dignes de re-
marque : elles prouvent à quelle hauteur se
tenait le vol du poëte.
Qu'on me permette, à l'occasion de cette
constante amitié entre deux grands poëtes
dignes de se comprendre, de rapporter une
anecdote. Elle m'a été racontée par un intime
de Reboul, présent à la petite scène dont je
vais parler.
C'était à Paris dans un cercle d'amis. On
causait des grands personnages du jour. On
vint à parler de Lamartine. Par la publication
récente de Joeelyn, de la Chute d'un ange
et des Girondins, le chantre des Méditations
et des Harmonies avait terni l'éclat d'une
gloire justement acquise. On regrettait qu'une
CHAPITRE II 39
si belle intelligence se fût laissée ainsi dévoyer
dans sa marche. L'un des assistants, le pre-
nant sur un ton plus sévère, exhala son indi-
gnation dans l'une de ces formes hyperbo-
liques de langage où l'expression va bien plus
loin que la pensée. « Pour moi, s'écria-t-il,
je voudrais qu'on le suspendît à la plus haute
des potences ! » A ces mots , qu'il prend pres-
qu'au sérieux, Rehoul ne peut plus se con-
tenir. Son visage s'anime et rougit d'indi-
gnation à son tour. « Quoi, messieurs, s'écrie-
t-il, Lamartine à une potence ! Et bien , moi,
si je l'y voyais attaché, j'accourrais en toute
hâte pour couper la corde, et cette corde je
la mettrais aussitôt à ma lyre! »
La compagnie applaudit à cet heureux à-
propos. On comprit qu'on avait eu tort de
parler de l'ami de Reboul dans un tel lan-
gage, et l'on admira cette amitié pour un
noble bienfaiteur restée forte et fidèle à tra-
vers les orages et les révolutions.
CHAPITRE III
Premières poésies.
Reboul avait donc désormais conquis droit
de cité dans la république des lettres. Le
renom du poëte -boulanger se répandit bientôt
de toutes parts. Chaque étranger voulut le
voir ! On ne venait pas à Nîmes sans visiter
Reboul. Après avoir admiré les arènes, on
s'acheminait vers une rue voisine, où se
trouvait l'humble demeure d'un homme re-
gardé lui aussi comme l'une des merveilles
de la ville nîmoise. Autour de la glace de
sa modeste cheminée vous auriez vu rangées
les cartes des princes de la science, des
CHAIMTRE III 41
princes de la parole et des princes de l'art.
Après Lamartine, Alexandre Dumas s'était fait
son patron dans le monde littéraire. Il a
décrit lui-même cette visite où, ravi des beaux
vers que Reboul exhumait pour lui de son
modeste secrétaire, il le décida à publier son
premier recueil. Nul peintre n'a retracé avec
une plus ingénieuse fidélité le travail de la
boutique, le costume du maître, « costume
» très-simple mais très-propre, et tenant
» un milieu sévère entre le peuple et la bour-
» geoisie.... » Le petit escalier tournant situé
dans un angle de rue ; le ' grenier sur le
plancher duquel est amoncelé, entas séparés,
du froment de qualités différentes ; les petites
vallées que ces montagnes nourricières forment
entre elles ; et au bout de dix pas, la porte
d'une chambre dont la simplicité est presque
monastique. Des rideaux blancs au lit et à la
croisée , quelques chaises de paille, un bureau
de noyer, un crucifix d'ivoire, un modeste
canapé forment tout l'ameublement. »
Un jour, un étranger de distinction se pré-
42 JEAN REBOUL
sente et demande à maître Rebout le plaisir
d'une audience. Le boulanger quitte son four,
et s'excusant lui-même auprès du visiteur, il
le prie de revenir après l'heure de l'ouvrage.
Celui-ci remet sa carte, s'incline et va sortir,
quand le poëte regarde et lit le nom : Cha-
teaubriand ! Quels ne sont pas son étonne-
ment et sa confusion ! Il se hâte de retenir le
noble visiteur. Le chantre des Martyrs, sou-
riant de son émotion, s'assied volontiers auprès
de l'ouvrier et s'entretient quelque temps avec
lui.
Reboul garda de cette visite un très-pré-
cieux souvenir. L'auteur du Génie du chris-
tianisme , dans quelques-unes de ces lignes qui
jettent la gloire sur un nom, s'est plu à son
tour à mettre en lumière celui du poëte-
boulanger.
Reboul, très-peu soucieux de la gloire,
continuait cependant son humble métier, s'a-
donnant toujours à la lecture pour suppléer
à l'éducation qui lui manquait. Il cultivait
avec ardeur la poésie ; mais il réservait pour
CHAPITRE III 43
ses amis les nobles inspirations de sa lyre ,
dont quelques-unes seulement étaient connues
du public. Enfin, en 1836, cédant aux instances
d'Alexandre Dumas, il publia un premier re-
cueil de vers, dont cinq éditions furent enle-
vées en peu de temps. Ce recueil, -augmenté
de plusieurs pièces l, forme aujourd'hui, avec
le pôëme le Dernier Jour, publié en 1839 ,
le premier volume des oeuvres du poëte-bou-
langèr. On y lit en tête cette dédicace noble
et touchante à M. de Lamartine :
« Il y avait autrefois à la porte des églises
une table en pierre sur laquelle on exposait
les enfants abandonnés, afin qu'ils trouvassent
dans la charité des fidèles une paternité que
leur refusait la nature. Les premiers jours
de mon existence littéraire furent semblables
à ceux dé ces infortunés. Je vis longtemps
passer l'indifférence devant moi ; mais enfin
vous parûtes, et la pauvre musé délaissée ,
réchauffée aux rayons de votre gloire , revint
à là vie et à l'espérance, et multiplia ses chants
1 La dernière édition est de 1842.
44 JEAN RUBOUL
jusqu'à former ce volume, qui, sans vous en-
core , n'aurait peut-être pas vu le jour. A
qui pourrais-je en offrir la dédicace, sinon à
vous, ô mon illustre protecteur ?
» Nîmes, avril 1836. »
Il serait trop long d'analyser ce premier
recueil d'une quarantaine de pièces environ,
portant la plupart une date (de 1821 à 1835).
Mais comme résumé, nous dirons hardiment
à tout lecteur : « Aimez-vous à nourrir votre
âme de pensées tantôt grandes, fortes et
généreuses, tantôt douces, gracieuses et con-
solantes , toujours exprimées en des vers cor-
rects et purs, dont le sentiment chrétien relève
encore la beauté , prenez ce recueil, et ne crai-
gnez point d'être trompé dans votre attente.
Il y a là en effet, dans ces Poésies de Reboul,
un aliment pour l'âme, fort et substantiel,
qui la relève, l'ennoblit, la purifie ou la con-
sole. C'est une muse chrétienne, parlant tou-
jours le langage de la droite et gaine raison,
et s'inspirant des pensées du ciel pour chanter,
CHAPITRE III 45
soit • par un hymne de louange et d'amour ,
soit par un hymne de tristesse et de deuil, ce
que ses regards ont entrevu sur la terre.
Plus tard il venait de célébrer l'expédition
française contre le dey d'Alger, quand la révo-
lution de 1830 le surprit au milieu de ses
hymnes de triomphe. Le caractère impie qu'elle
eut à l'origine l'attrista surtout profondément,
et son Ode au Christ exhala l'indignation
d'une âme blessée au fond de ses plus chères
croyances. Mais ce cri de colère s'attendrit
ensuite peu à peu dans les larmes. Plaindre
ses ennemis, prier pour eux, c'est la plus
chrétienne manière de s'en venger. Reboul
terminait donc par cette strophe son ode le
Christ à Gethsémani :
« Et nous, fils de son culte , imitons son exemple :
Sur le profanateur de la croix et du .temple
Gémissons : un remords peut le rendre au Seigneur !
Sous notre affliction que toute haine expire !
C'est le temps de pleurer et non pas de maudire :
Le ciel même est dans la douleur ! »
Le même sentiment de pitié et de tristesse
se retrouve au fond de tous les vers que Reboul
46 JEAN REBOUL
écrivit à cette époque, sous forme d'impréca-
tions ou sous forme de regrets. « Rien ne
pouvait l'en distraire, dit l'auteur d'une Notice,
et c'est alors qu'assis sur le rivage de la mer ,
près d'Aigues-Mortes, dans le lieu où saint
Louis disait adieu à la France, il comparait
la vague qui s'élève et retombe à ce flot popu-
laire dont il venait de voir la trop cruelle
inconstance.
Nous ne pouvons résister au désir de citer
encore ces vers si noblement chrétiens que
Reboul adressait à Dieu presque au début de
sa carrière poétique :
« Tu sais bien cependant si mon âme est sincère
A désirer ton règne au ciel et, sur là terre....
Si les profanateurs, dans leurs jours triomphants,
M'ont jamais fait rougir d'être un de tes enfants.
Tu sais quelle tristesse en secret me consume,
Tristesse dont toi seul peut savoir l'amertume ;
Chaque fois que le siècle a d'un ton solennel
Prophétisé la fin de ton règne éternel,
Quand la science impie étendant son ravage ,
De tes livres sacrés s'effaee quelque page,
Et quand dans mon esprit passe le doute impur
Comme un nuage noir sur un beau ciel d'azur !...
CHAPITRE III 47
J'ai tout mis à tes pieds, Seigneur, et ta. justice
Donnera quelque chose à ce grand sacrifice. ' »
Ce premier recueil de poésies avait révélé
un grand poëtè à là France. A l'admiration
cependant se joignit la surprise. « Comment,
se dit-on , Reboul, sorti des rangs du peuple,
n'a-t-i'l pas laissé dans ses vers les traces de
son humble profession ? » Trompés par les
apparents contrastes dont on a un peu abusé
entre la profession de l'homme et la vocation
du poëte, certains critiques ont regretté de
ne pas voir Reboul écrire en langue proven-
çale. Ils ont demandé ensuite pourquoi sa muse
familière n'a pas consacré ses chants à retracer .
les tableaux, lés scènes d'intérieur , les détails
caractéristiques de la vie du pauvre et du
peuple.
Le spirituel écrivain que nous citions tout
à l'heure a parfaitement répondu à ces ques-
tions en montrant qu'il n'en devait point être
ainsi. Dans une ingénieuse causerie , il a rap-
pelé à nos bons Parisiens et à beaucoup d'autres
1 L'Esprit et les Sens, — Septembre 1832.
48 JEAN REBOUL
qui l'ignorent peut-être, que la langue pro-
vençale ne règne pas en maître absolu, de
Valence à la mer, et que si en réalité on
parle le provençal dans le Midi, on ne lit et
on n'écrit que le français. Reboul ensuite n'en
a pas moins été, non pas peut-être dans le
sens habituel du mot, mais dans sa meilleure
et véritable acception, un poëte populaire.
Laissons parler ici M. de Pontmartin :
« La poésie , telle que nous essayons de
l'esquisser et telle que Reboul l'a pratiquée,
convient mieux aux petits et aux humbles
qu'aux heureux et aux grands de la terre. Pour
ceux-ci elle n'est qu'un plaisir fugitif, une
émotion stérile ; pour ceux-là elle est une con-
solation , une sauvegarde et un refuge ; elle les
aide à combler la distance qui sépare leur
misère de ces sphères enchantées où s'assouvit
celte faim à laquelle le pain du jour ne suffit
pas , où l'imagination se délecte, où le coeur
s'apaise, où le désir s'épure, où s'épanouissent
les fleurs de l'âme. Dire que Reboul, quand
il a chanté las douleurs et les consolations des
CHAPITRE III 49
mères, les petites-soeurs des pauvres, les mys-
tères de la religion , la nativité de Notre-Sei-
gneur Jésus-Christ, le sacerdoce , la charité,
les devoirs du citoyen, les noms chers à la
fidélité politique, n'a pas été au plus haut
degré un poëte populaire, c'est absurde ; c'est
comme si l'on disait que le christianisme, la
charité, les fêtes de l'Eglise n'intéressent en
rien le peuple, que le clergé ne se recrute que
dans les classes riches, que les noëls ne sont
chantés que dans les réunions aristocratiques ,
qu'un citoyen n'a pas de devoirs s'il ne pos-
sède en même temps vingt mille livres de
rente.... Ce serait bien mal connaître notre
Midi, où les plus pauvres foyers nourrissent
parfois les flammes les plus généreuses et en-
tretiennent le plus obstinément leur feu sous
leur cendre.
» Voilà le trait distinctif de Reboul, son
charme et sa gloire, sa place dans son pays
et dans notre histoire littéraire. Posé par les
contrastes de son éducation et de sa pauvreté,
de sa profession et de son oeuvre, de sa nais-
50 JEAN REBOUL
sance et de son génie, au point où se réunissent
les diverses classes sociales pour adorer le
même Dieu, professer la même foi, évoquer
les mêmes souvenirs, prier ou sourire aux
mêmes fêtes, compter les même? battements
de coeur et répandre les mêmes larmes, il a
exprimé cette unité féconde dans une langue
que tous pouvaient, parler, dans une poésie
que tous pouvaient comprendre : il a écrit les
paroles et noté la musique de ce choeur chanté
par des milliers d'âmes, fières et heureuses
d'échapper par leurs célestes ressemblances aux
différences de costume et de figure. Lorsque
j'ouvre les volumes de Reboul, et que je lis
les Langes de Jésus, l'Hymne au Christ,
l'Apostat (Lamennais), l'Aumône, l'Ange
et l'Enfant, la Fêle de l'Immaculée-Con-
ception à Nîmes, la Raison et la Foi,
l'Inondation, la Marraine magnifique, les
vers au Comte de Chambord, à la Fille de
Louis XVI, je crois entendre vibrer dans
ees pages l'âme d'une noble ville et d'un noble
peuple, et je me dis que si ce n'est pas là
CHAPITRE 111 51
la poésie populaire, je suis trop vieux et
trop peu ingambe pour aller la chercher ail-
leurs 1. »
1 M. A. de Pontmartin. — Extrait du Correspondant.
CHAPITRE IV
Le Dernier Jour.— Le Martyre de Vivia.
Reboul représentant.
Au mois d'avril 1839 , Reboul vint à Paris,
où il publia son -poëme du Dernier Jour.
Paris l'étonna sans l'éblouir. Accueilli, fêté
par ses amis, par les écrivains les plus célèbres
et de hauts personnages, il parut dans de bril-
lants salons. Mais la vie parisienne n'allait
nullement à ses allures. Il retourna bientôt
dans sa chère ville natale, à sa laborieuse
existence, à ses anciennes habitudes. Le calme
et la retraite étaient l'objet de ses désirs.
Ce poëme du Dernier Jour avait déjà été

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