Jeanne d'Arc ou La France reconquise poëme en douze chantspar un mainteneur des jeux floraux

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E. Privat (Toulouse). 1867. 1 vol. (384 p.) ; in-16.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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JEANNE D'ARC
ou
L.A FRANGE RECONQUISE
JEANNE D'ARC
011
LA FRANCE RECONQUISE
POëMB EN DOUZE CHANTS
PAR
UN MAINTENEUn DES JEUX FLORAUX
TOULOUSE
EDOUARD PRIVAT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DES TOURNEURS, 46
1867
TOULOUSE, IMPRIMERIE VKUltfr, RUE DES CHAPELIERS, 13.
AVANT-PROPOS
Dans un temps où l'on voit tant do carac-
tères (Vuno faiblesso qui tonclio n la lâcheté,
nous avons cru utilo do romottro sous les
yeux des personnes chez qui la foi chrétienno
n'est pas entièrement morte, lo caractère le
plus forme et lo plus héroïque qui ait honoré
la France.
Notre poOmo n'est guère quo de l'histoire;
mais notre conviction est quo Thistoiro s'est
trouvée cette fois au-dessus do la poésie.
Lo surnaturel employé dans le poiime est
lui-même en grande partie rigoureusement
conforme aux faits historiques, Jeanne d'Arc
Il AVANT-PHOl-OS.
ayant constamment afïlrmé dans ses interro-
gatoires qu'elle avait vu et ontondu, dos yeux
et des oroillos du corjs, les archanges et les
saintes quo nous mêlons i\ l'action, saint
Michel, saint Gabriel, sainto Catherino ot
sainto Marguerite Libro aux incrédules, qui
n'admettent aucun miraclo, do no voir dans
Jeanno d'Arc qu'uno hallucinéo : les chré-
tiens n'y peuvent voir qu'uno grando sainto,
favoriséo do visions aussi extraordinaires quo
celles do sainte Gertrude, do sainto Catherine
do Sienno, ou do sainto Thérèso.
Tous les personnages humains mêlés au
récit sont aussi des personnages historiques,
un seul excepté, lo fils de Talbot, auquel
nous avons donné lo nom d'Edouard. La
condamnation do Jeanne d'Arc fut une chose
si injuste, si lâche, si abominablo, quo cer-
tainement la grando majorité do la nation
anglaise en fut innocente. C'est Edouard Tal-
/ YAîiT-Pnol'09. III
bot qui, dans notro poOmo, roprésento toute
la partio do cetto grando nation quo dût ré-
volter la cruauté hypocrito do Hedford.
La mort do Jeanno fut, du reste, pour la
Franco uno tacho prcsquo aussi grando que
pour l'Angletorro, tant la guorrièro rencontra
choz les Français, au moins parmi les hom-
mes puissants, d'indifférence et d'ingratitudo.
Nous serions heureux quo la lecturo do
notre oeuvro pût communiquor quelque fer-
meté à uno multitude do gens sceptiques ou
d'une foi languissanto, qui, bastionnés dans
leur égoïsme, restent indifférents à toutes
choses pourvu qu'on n'inquiète point leurs
écus.
L'occasion nous parait d'autant plus oppor-
tune pour publier notre poémo, quo l'in-
fluence anti-catholiquo grandit au-delà du
Rhin 5 et la Franco est peut-être à la veille
d'avoir besoin do quelque caractère héroïque
IV AVANT-PROPOS.
pour défendro lo rang qu'ollo a on Huropo,
et pour conserver l'influenco qu'ollo oxorco
sur lo mondo depuis Glovis.
Nous constatons, du rosto, avec bonheur
quo lo culto de Jean no d'Arc doviont do plus
en plus populaire Uno statuo va lui être élo-
véo ù Compiôgno, uno autro aussi, dit-on, A
Paris, et l'on sait quo la tour do Rouen> où
rhéroïno fut prisonnière, vient d'être racho-
téo pour devenir un monument de sa gloiro.
Nous no doutons pas quo la Religion no bé-
nisse ensuite l'édiflco, et quo Jeanno d'Arc no
soit désormais honorée dans l'ancienno villo
anglaise où s'accomplit son martyre, autant
qu'elle l'est à Orléans, théâtre do ses plus
grands triomphes.
JEANNE D'ARC
ou
LA FRANGE REGONQUISE
CHANT PREMIER
filai de la chrétienté du dixième au treizième slocle. Avènement
des Valois. Commencement des guerres entre l'Angleterre et la
France. Folle de Chartes VI. Luttes des Armagnacs et des Bour-
guignons. Traité de Troves. Siège d'Orléans. Combat de Rouvray.
Vision de l'évéque d'Orléans.
Je célèbre en mes chants l'héroïque bergère,
Saint appui de la France, effroi de l'Angleterre,
Qui refit en trois mois l'ouvrage de Clovis,
Et mourut pour sa foi, son prince et son pays.
Vierge, Mère dt Dieu, devant vous je m'incline.
C'est de vos flancs sacrés que la grâce divine
2 JEANNK D'ARC.
Sur la terre jaillit chaque jour h grands flots
Pour enfanter partout des saints et des héros.
Si de vos doux parfums un atome mystique,
Porté sur l'aile d'or d'un esprit séraphique,
Pouvait du haut'des deux venir jusqu'à mon coeur,
Jo brûlerais pour vous d'une céleste ardeur '.
Je pourrais sans effroi, secondé par vos anges,
D'une illustre héroïne entonner les louanges,
Et d'un luth que j'osai saisir dans mes vieux ans
Essayer do tirer quelques pieux accents.
Jusqu'à la fin des temps on verra sur la terre
Le mal livrer au bien une cruelle guerre :
Les méchants, de l'enfer seconder la fureur;
I^es bons, flétrir lo vice et poursuivre l'erreur.
Dans ce combat sans fin tantôt le bien domine,
Tantôt le mal grandit lorsque le bien décline.
En France, les derniers des Carlovingiens
Laissèrent de l'Etat se briser les liens,
Et l'on vit aussitôt les passions brutales
Partout armer le crime et semer les scandales.
CHANT pnEMifcn. S
Partout la chrétienté voyait avec douleur
I,e droit rester sans force et les lois saïu vigueur,
Et les peuples, plongés dans une nuit profonde,
Croyaient déjà toucher aux derniers jours du monde.
Mais quand, depuis le Christ fait Homme dans le temps,
A l'horloge du ciel eurent sonné mille ans,
De terreurs sans sujet la chrétienté remise
Redemanda la force et la vie h l'Eglise :
Et l'Eglise aussitôt fit de ses flancs divins
Eclore en mille lieux des phalanges de saints.
Do héros valeureux c'étaient des myriades
Suivant avec transport l'étendard des croisades,
Ou de moines pieux c'étaient de saintes voix '
Remplissant les déserts, et les monts et les bois.
Les cris saints des croisés et les pieux cantiques,
Furent bientôt troublés par des voix hérétiques :
D'Arius, de Manès d'immondes successeurs
Sous le nom d'Albigeois ravivaient leurs erreurs,
Sur l'Etat des Raymonds jetant un voile sombre.
D'un splendide tableau ces erreurs étaient l'ombre.
Aussitôt qu'à Latran le grand Innocent Trois
Eut solennellement frappé les Albigeois,
4 JEANNE D'ARC
La chrétienté partout enfanta des merveilles
Qui dans les temps passés n'eurent point leurs pareilles.
Elle eut de saints volcans, dont les éruptions
Lancèrent dans les deux les saints par millions.
Deux héros de vertu, François et Dominique,
Joignent la terre au ciel par l'amour extatique;
Dominique est surtout le marteau de l'erreur,
De Jésus dans François on revoit la douceur.
L'art, h son tour, remplit l'univers de miracles;
lia pierre tout-à-coup a rendu des oracles,
Tant l'architecte a su dans le temple chrétien
Par ses arcs merveilleux écraser l'art païen,
Et faire resplendir dans l'église gothique
Du séjour du Très-Haut le ravissant portique.
Un puissant roi, plus saint que les saints des déserts,
Par ses hautes vertus étonne l'univers :
Son admirable foi no connaît point lo doute ;
La chrétienté l'admire et l'islam le redoute.
L'àmo do Godefroy dans Louis a parlé,
Et les soudans altiers sur leur trône ont tremblé.
En voyant les exploits que son courage enfante,
\JQ prince des enfers a frémi d'épouvante ;
CHANT PREMIER. fi
Mais le ciel bien souvent a des desseins secrets
Que ne peuvent sonder nos regards indiscrets;"' '
Sur le sol africain le saint monarque expire...
La vérité commence à perdre son empire,
Et, cinquante ans plus tard, dans" Philippe-le-Del
On ne reconnaît plus son aïeul immortel.
Ce prince astucieux est frappé dans sa race.
Ses trois fils tour à tour ont occupé sa place :
Sans héritiers directs ils sont morts tous les trois,
Et leur couronne passe au premier des Valois.
Que de sang à tes fils, ô ma chère patrie,
De Valois va bientôt coûter la dynastie I
Satan se réjouit de son avènement
Qui présage h l'Europe un bouleversement.
A dater de ce jour, de la flère Angleterre
Commencent contre nous les trois cents ans do guerre :
A Crécy malheureuse, écrasée à Poitiers,
La France voit bientôt reverdir ses laurier»
Sous un roi qui, joignant la prudence au courage,
Est par son peuple heureux nommé Charles-lc-Sage.
Ce prince mort, l'enfer redouble ses fureur*
Et des siècles païens ramène les horreurs;
0 JEANNE D'ARC.
Charles VI, jeune encor, est frappé de démence,
Et ses proches bientôt, princes sans conscience,
Ecrasent les sujets par d'odieux impôts
Et de l'esprit du mal deviennent les suppô.ts.
Un abîme toujours appelle un autre abîme t
La luxure et l'orgueil n'enfantent que le crime.
Chez le duc de Bourgogne, appelé Jean-sans-Peùr,
La valeur n'était point compagne de l'honneur.
Pour le duc d'Orléans son implacable haine
De la France amenait la ruine certaine,
Des deux princes rivaux les funestes discords
Des Anglais en tous lieux secondant les efforts.
Daiw un coeur dévoré par une haine immense
Que ne peut conseiller l'amour de la vengeance I
D'Orléans dans Paris est mort assassiné :
Jean comme l'assassin en tous lieux désigné,
Montre pour se défendre une audace incroyable,
Osant tirer honneur d'un crime abominable.
Sous lui Paris devient un ramas d'assassins
Quo de sang chaque jour on voit rougir leurs mains.
Jamais auparavant la soif de la vengeance
N'avait par tant d'horreurs épouvanté la France.
CHANT PREMIER. 7
En douze heures l'on vit les cruels Bourguignons
De quatre mille morts encombrer leurs1'prisons.-
Tu péris en ce jour, malheureux connétable,
Illustre d'Armagnac, dont le nom redoutable
Aux partisans du roi servait de ralliement 1
Sénat parisien, auguste Parlement,
Tu vis périr alors quarante de tes membres,
Et deux des présidents manquèrent à leurs chambres!
L'héritier de Suger, l'abbé de Saint-Denis,
Pour recevoir la mort est venu dans Paris ;
Et de Reims et de Tours les pieux archevêques
Mêlent leur sang au sang de cinq autres évoques.
Tout Armagnac connu sans grâce est immolé ;
Caché dans des réduits, tout le reste a tremblé.
Pour comble de malheur, une exécrable reine,
Qui dans la volupté boit à longs traits la haino,
Abandonne son coeur aux esprits de l'enfer :
Contre son propre fils elle emprunte le fer
D'ennemis acharnés que sa soif de vengeance
Appelle à partager les lambeaux de la Franco.
L'Anglais avec transport répond à sa fureur,
Et tout loyal Français va reculer d'horreur.
8 JEANNE D'ARC.
Quels sont tes noirs projets, malheureuse Isabelle !
Tu vas couvrir ton nom d'une honte éternelle.
Que de ta passion l'Anglais n'obtienne pas
Ce qu'il n'a pu gagner par cent ans de combats,
Ce dont il î.'osà point concevoir l'espérance •
Quand deux rois généreux, trompés par leur vaillance,
Le premier à Crécy, le second à Poitiei's,
Virent leurs compagnons expirer par milliers 1
Ne va pas lui livrer dans d'odieuses fêtes
Ce qu'il n'espéra pas de nos grandes défaites,
Le droit de commander en maître dans Paris
Aux Français par ta haine à son joug asservis.
Vain espoir I l'Allemande orgueilleuse, inflexible,
Etonne l'univers par un forfait horrible.
A Troye elle conclut le plus honteux traité
Qu'en ses fastes jamais nulle histoire ait cité.
Charles, de qui s'accroît chaque jour la démence,
Garde le nom de roi, vain titre sans puissance;
Mais c'est dès ce moment le fier monarque anglais
Qui fait sentir le joug aux généreux Français,
Et do ses lieutenants les altières cohortes
Occupent de Paris les remparts et les portes.
CHANT PREMIER. 9
Jour néfaste à jamais, jour de honte et de deuil,
Oit la France creusait de ses mains son 1 ' cercueil, >
Et de ses nobles rois oubliant les trois races,
Vendait à l'étranger leurs glorieuses places 1
La mort de Charles Six suit de près le traité :
Dans Paris aussitôt il est exécuté.
Henri Cinq d'Angleterre est nommé roi de France :
Paris servilement lui jure obéissance,
Et Charles Sept, hélas i par sa mère trahi,
Dans un quart du royaume h peine est obéi.
Au nord comme au couchant domine l'Angleterre,
Au levant la Bourgogne, autre terre étrangère
Depuis qu'avec l'Anglais son duc a contracté
Les devoirs imposés par la vassalité.
Au centre et dans le sud quelques cités fidèles
Aux yeux do Henri Cinq sont des villes rebelles
Que son frère Bedford se croit sûr, avant peu,
De vaincre par le fer, la famine ou le feu.
Une do ces cités, de toutes la plus flère,
A vu ses murs cernés par une armée entière.
Ses enfants valeureux et ses puissants remparts
Sont do l'honneur français les derniers boulevards.
10 JEANNE D'ARC.
D'Orléans assiégé la vive résistance
De l'orgueilleux Bedford irrite l'arrogance,
Et de l'humanité l'adversaire éternel
Remplit ce prince altier de son venin mortel.
Il ne peut oublier que la France chrétienne
De la foi fut toujours l'invincible gardienne :
Que Clovis écrasa les enfants d'Arius;
Que par Charles-Martel les Musulmans vaincus
Ne cessèrent de fuir que quand les Pyrénées
Cachèrent dans leurs plis leurs troupes consternées;
Qu'au temps de Oodefroi les échos de Sion
Des chefs français aimaient h redire le nom,
Et que sous saint Louis comme au temps d'Abdérame
Le croissant reculait, vaincu par l'oriflamme.
Un Etat si chrétien sous ses coups doit périr,
Du sang'de tous ses fils fallût-il lo rougir.
C'est un prince sans coeur, c'est Bedford qu'il emploie
Pour contenter sa rage et déchirer sa proie.
Par l'ordre de Bedford Orléans est cerné,
Do pierriers, de canons partout environné;
Et les plus braves fils do toute l'Angleterre
Y vont porter sa haine et servir sa colère.
CHANT PREMIER. \\
Au premier rang paraît le fier Salisbury,
Dans les cours élevé, dans les grandeurs nourri,
Dont le corps vigoureux au déclin de son âge
Sert autant qu'à vingt ans l'ardeur et le courage.
I*e comte de Suffolk a son rang après lui,
Et le chef des Anglais, comptant sur son appui
Et l'intrépidité de Jean Pôle son frère,
Voit deux types en eux de valeur militaire.
Falstolf lui prête aussi le secours de son bras,
Et le présomptueux et cruel Glacidas
Rappelle Goliath par sa stature immense
Comme par les dédains de sa vaine jactance.
Mais, quel que soit l'orgueil de cet aventurier,
Il mord son frein jaloux en face d'un guerrier
Qu'a toujours jusque-là couronné la victoire,
Et dont le nom partout brille entouré do gloire.
Ce guerrier généreux, c'est le vaillant Tnlbot.
Richard Coeur-de-Lion n'eut pas le coeur plus haut.
Qu'il combatte en campagne ou qu'il force une ville,
11 rappelle partout la vaillance d'Achille.
Talbot auprès de lui mène son jeune fils
Dont le front virginal a la candeur du lys,
il JEANNE D'ARC
Et dont le regard vif et la démarche flère
Présagent une noble et brillante carrière.
Mais la fleur la plus belle est souvent au printemps
Celle qu'en leur fureur arrachent les autans.
Parmi les Bourguignons quantité d'hommes d'armes
De ce siège ont voulu connaître les alarmes.
D'Ègres et Lancelot, d'Escalle, du Moulin,
Sont venus des Anglais partager le destin.
FauquenDerg, Rochefort, comme eux de gloire avides,
Montrent dans les combats des âmes intrépides :
Tous devant Orléans ont conduit avec eux
Des soldats plus obscurs, mais non moins courageux.
Contre tant de guerriers vieillis dans les batailles
Que pourraient d'Orléans les épaisses murailles,
Si des chefs de bonne heure aguerris dans les camps
Ne guidaient au combat ses généreux enfants 1
Aussi de tous côtés, avides de vengeance,
D'héroïques guerriers courent à sa défense.
On compte dans leurs rangs Gaucour, Mailhac, Villars,
Chabot, Chailly, Clermont,;iet Culant et Thouars,
Saint-Sever, Verduran, et bien d'autres encore
En qui la France espère et dont elle s'honore.
CHANT PREMIER. 13
De Saint-Jean les vaillants et nobles chevaliers
Y paraissent ornés de leurs saints baudriers, "''
Et Girème, entre eux tous, montre par sa vaillance
Qu'il pourra devenir le Grand-Prieur de France.
D'Albret, sur les remparts guerroyant chaque jour,
Tente de réparer les malheurs d'Azincour (I).
LesSt'uarts,delaFrance,au temps de nos victoires,
Devinrent alliés pour partager nos gloires;
Au temps de nos revers, intrépides héros,
Ils affrontent le fer de nos heureux rivaux.
Pour défendre Orléans, au péril de leur vie
Deux d'entre eux ont quitté leur lointaine patrie.
De la gloire d'autrui nullement envieux,
Malgré leur sang royal, nul n'estimo autant qu'eux
1/63 héros qui devront enrichir nos légendes
D'exploits audacieux et d'actions si grandes
Qu'on croit revoir en eux les Clissons, les Gucsclins,
Et de Chnrlcs-le-Grand les fameux paladins :
C'est Poton, c'est Xaintraille, et le brave Lahire
Que l'Angleterre hait et pourtant qu'elle admire;
(I) Il fut en grande partie cause, par une attaque imprudente, de
la perte de cette bataille.
14 JEANNE D'ARC.
Et bien plus haut qu'eux tous, c'est le brave Dunois
Dont le sang généreux est le sang de nos rois,
Et qui sait effacer à force de vaillance
La tache que la barre imprime h la naissance.
Qui pourrait retracer les exploits glorieux
De tant d'illustres chefs, de héros valeureux I
Chaque jour amenait des attaques nouvelles;
Chaque jour des Français les bataillons fidèles
Arrosaient de leur sang les remparts d'Orléans,
Quand celui des Anglais en inondait les champs,
La mort, qui ne connaît ni les rangs ni les âges,
Sans pitié chaque jour exerçait ses ravages ;
lies combattants, atteints à toute heure, en tout lien,
Tombaient à chaque instant au Tribunal de Dieu.
Près do morts ignorés sont d'illustres victimes : .
Salisbury, frappé, va voir les noirs abîmes,
Et lo brave Suffolk, qui déplore son sort,
Veut périr à son tour s'il ne venge sa mort.
La prise d'Orléans ou bien sa délivrance
Devait, aux yeux de tous, peiVlro ou sauver la France :
C'était des deux côtés le même dévoûmcnt,
La même fermeté, le même acharnement,
CHANT PREMIER. 15
Et l'Europe étonnée attendait en silence
Le succès incertain de cette lutte immense.
C'est quand sur son déclin l'été rend les fruits mûrs
Que l'Anglais d'Orléans vint investir les murs,
Et l'hiver couvrait tout de son manteau de glace
Sans que de résister la ville parût lasse.
Suffolk, qui s'en irrite, appelle à son secours
Le monstre qui se rit des remparts et des tours :
Il accourt à sa voix, et l'horrible famine
De la ville aussitôt prépare la ruine.
Pour seconder cr.cor ce monstre en ses efforts,
Suffolk serre Orléans dans un cercle de forts,
Dont les chaînons unis, de la vaillante ville.
Devront rendre bientôt la défense inutile
Quand tous les assiégés, épuisés par la faim,
Ne pourront plus tenir les armes dans leur main.
Do beaucoup d'habitants déjà lame inquiète
Aggrave par la peur l'horreur de la disette.
Dtmois, pour rassurer ces timides esprits,
Ouvre dans le conseil un héroïque avis.
Sur un sol dépouillé par la glace et le givre,
Les assiégeants cux*mèino avaient grand'peino à vivre.
10 JEANNE D'ARC
Pour sustenter leur camp souvent manquant do pain,
lueurs bataillons battaient tout le pays voisin,
Et pour les habitants de l'héroïque ville
Une sortie heureuse était alors facile.
Dunois parle : Dunois veut que, sans hésiter,
De valeureux soldats aillent intercepter
Un convoi que l'Anglais, privé de subsistance,
Attend depuis un mois avec impatience.
11 espère à son tour que l'Anglais affamé,
S'il voit à ses dépens Orléans ranimé,
Devra, découragé par la faim et la glace,
Abandonner enfin le siège de la place.
Cet avis courageux par tous est accepté,
Tant la famine à tous cause d'anxiété.
Chacun, comme Dunois, veut hasarder sa vie,
Et tient h grand honneur d'être d'une sortie
Que devra diriger un guerrier dont le bras
Compte autant de succès qu'il livra de combats.
Dunois, qui voit chez tous la même âme intrépide,
Veut qu'on mèlo les noms et quo le sort décide,
N'exceptant par honneur que les deux Ecossais,
Libres de se mêler aux exploits des Français.
CHANT PREMIER. 17
Mais du vaillant guerrier cette offre si loyale
Doit à la France, hélas I être bientôt fatale, V
I^e Ciel, dans ses desseins toujours mystérieux,
N'exauçant pas toujours les grands coeura dans leurs voeux.
Avec ses fiers Français et les princes d'Ecosse,
Dunois prend nuitamment les routes de ,1a Beauce;
Pour augmenter sa force, un secoui-s du dehors
A ses coups vigoureux doit joindre ses efforts.
Les soldats des deux corps s'élèvent à cinq mille,
Et saisir le convoi va leur sembler facile
Quand les Anglais venus, en comptant tous leurs gens,
N'en offriront au fer que deux mille cinq cents.
Mais les frères Stuart, qu'entraîne leur vaillance,
Vont compromettre, hélas I la cause do la France.
Par les boulets français les Anglais foudroyés,
Par les feux et le fer allaient ètro broyés
Si les Stuarts, poussés par leur bouillant courage,
Aux nôtres n'eussent pas ôté cet avantage.
Ils courent sur l'Anglais retranché dans son camp :
lies canons do Dunois so taisent sur-le-champ
Quand des princes d'Ecosse ils exposent la vie,
Et pour les dégager on court avec furie.
18 JEANNH D'ARC
Des archers de Falstolf les traits sûrs et pressés
Percent alors partout les Français entassés.
Pour viser, ils n'ont plus besoin de leur adresse :
I41 mort impitoyable h les servir s'empresse.
Chaque trait est certain, tous les coups sont mortels;
Et quand les morts tombés font des vides cruels,
Loschevaux, se cabrant pour prendre une autre route,
Changent une victoire en affreuse déroute (I).
Qui d'Orléans peindra le découragement
Quand on reçoit l'avis do cet événement I
Du courageux Dunois la complète défaite
No laisse plus d'espoir d'éloigner la disette.
Malgré la faim pourtant les fiers Orléanais
Ont horreur do livrer leur ville à des Anglais.
Philippe de Bourgogne est un fils do la France :
Ils offrent de cesser à l'instant leur défense
Si Bedford leur promet que du prince français
Leur ville dépendra jusqu'au traité de paix.
L'Anglais victorieux, que ce scrupule blesse,
Les serre de plus fort, augmente leur détresse,
(t) Cette bataille, livrée à Rouvray-Salnt-Denis, est ordinairement
désignée sous le nom de Journée des Hartngt, vu que le convoi te
composait en grande partie de salaisons.
CHANT PREMIER. 10
Repousse aveo dédain toute condition,
Et veut que tout se livre h sa discrétion.
A peine a-t-on connu cette affreuse nouvelle
Qu'Orléans est frappé d'une angoisse mortelle;
On n'entend en tout lieu que des gémissements :
De la famine on craint les horribles tourments.
La pâleur et l'effroi sont sur tous les visages,
Et bientôt de la faim l'on peut voir les ravages.
Les enfants au cercueil rejoignent leurs parents,
lies guerriers, amaigris, se traînent expirants;
I^es temples sont remplis de mères affamées
Que viennent soutenir leurs filles alarmées,
Et d'épouses tremblant de perdre en leurs époux
Ce qu'ici-bas le ciel leur donna de plus doux.
Tous les coeurs sont fermés à la douce espérance,
Et nul n'ose plus croire au salut de la France.
Tranquille et résigné, l'évêque d'Orléans
Encourageait toujours ses généreux enfants,
Et quand on a parlé près de lui de se rendre,
A co lâche projet bien loin de condescendre,
Il veut que d'Orléans le patron glorieux
Soit dès le lendemain l'objet de mille voeux,
20 JEANNE D'ARC
Dans les cloîtres, du Christ les épouses pudiques
S'uniront par leurs voeux aux prières publiques,
Et d'humbles pénitents, en deux files rangés,
Feront trois fois le tour des remparts assiégés.
IiO saint pasteur se met dès la veille en prière.
Il avait h genoux passé la nuit entière
Quand, cédant nu sommeil, devant son crucifix
11 a clos doucement ses yeux appesantis.
Il aperçoit alors la menaçante image
D'un farouche guerrier avide de carnage,
Dont l'oeil hagard répand les terreurs en tout lieu.
Sur son casque est écrit ce nom : Fléau de Dieu.
De Huns à demi nus les troupes innombrables
Imitent de leur chef les fureurs implacables ;
Satan même avec eux, Satan paraît marcher.
D'Orléans on le» voit déjà se rapprocher...
Quand Aignan apparaît. Tout-à-coup, ô miracle I
Devant les Huns se dresse un formidable obstacle '.
Ce sont des légions d'archanges et de saints
Qui du fier Attila frappent les noirs essaims,
Balayés aussitôt comme l'est la poussière
Quand les autans fougueux ont brisé leur barrière.
CHANT PREMIER. ' 31
Dans les plaines do l'air Aignan seul demeuré
Dit II son successeur, par sa voix rassuré :
« Ce qu'en ce Heu j'ai fait, c'est une fille d'Eve
Qui le fit pour Paris, d'où l'humble Geneviève
Put aussi repousser par ses soupirs fervents
Des guerriers d'Attila les bataillons sanglants,
Aujourd'hui c'est encor d'une simple bergère
Quo Dieu veut se servir pour frapper l'Angleterre,
Déchirer d'Isabeau le traité scandaleux
Et rendre ses états au Dauphin malheureux.
Mais il veut cette fois une bergère armée,
Et qu'aux mâles accents de sa voix bien aimée
Les soutiens d'Orléans redoublent leurs efforts
Pour abattre Suffolk et ruiner ses forts. »
Le successeur d'Aignan à ces mots se réveille,
Et soulevant ses cils, cette fois, ô merveille I
11 voit des yeux du corps une fille des champs
Qui lui dit : Dieu par moi veut sauver Orléans.
Se levant aussitôt, des foules consternées
Il court rendre à l'espoir les âmes étonnées.
CITANT DEUXIÈME
Apparition d'archanges el de saintes à une jeune fille. Knls'ance de
Jeanne d'Arc. Son éducation,ses habitudes, ses visions. Son en-
trevue avec Baudrlcourt. Elle s'arme.pour aller au recours de
Charles VII. Ses adieux & son village.
Dans un vallon riant arrosé par la Meuse,
Non loin d'une forêt sombre et mystérieuse,
Une bergère en pleurs prie au pied d'un autel.
Son front paraît marqué d'un sceau surnaturel;
Son teint rose est celui d'une vierge timide,
Mais ce teint calme et pur cache une àme intrépide
Un feu vif et divin brille dans son regard,
Et sa beauté rustique étincelle sans art.
Dans ce lieu solitaire et séparé du monde,
Elle est toute livrée à sa douleur profonde.
Tout-à-coup son visage, entouré de clarté,
Des habitants du ciel reflète la beauté.
CHANT DEUXIEME. ■ 23
C'est que le temple obscur d'un modeste vlllago
Des deux en ce moment représente l'image,
;Auprès du tabernacle où repose Jésus,
i
Deux archanges brillants soudain sont apparus ;
D'une couronno d'or tous les deux resplendissent;
Î,'éclat et la douceur dans leur regard s'unissent.
Ain d'entre eux dans son port a plus do majesté,
Et l'autre n plus de grâce et de sérénité.
1/5 premier dans ses mains porte un glaive invincible
Dont l'orgueilleux Satan sentit le coup terrible
Quand, voulant primer Dieu, de son trône éclatant
11 roula jusqu'au fond de l'abîme béant.
L'autre au plus jeune enfant ne peut causer d'alarme:
Dans ses paisibles mains on ne voit aucune arme;
Sous son manteau d'azur parsemé de rubis
L'oeil, charmé, n'aperçoit qu'une tige de lis;
Mais ce lis éclatant, délices de la terre,
Est plus craint des* démons quo les feux du tonnerre ;
(Test la mystique fleur qu'à Marie autrefois
Offrit le messager de Dieu, le Roi des rois.
Promptes comme l'éclair, des hauts sommets des nues
Deux saintes sur l'autel sont aussi descendues.
24 JEANNE D'ARC.
Différentes d'abord do patrie et d'état,
Dans les splendeurs des deux égal est leur éclat.
Celle qu'à l'orient l'humble bergère admire,
Est sainte Catherine, une vierge martyre
Qui des juges romains brava la cruauté j
Au milieu d'un tourment par l'enfer inventé. j
Celle do l'occident eut un trône en partage \
Et remplit de vertus vingt ans de mariage :.
Elle porto le nom d'une modeste fleur,
Emblème gracieux de champêtre candeur,
Et répand en tous lieux une senteur bénite
Sous lo vocable doux de sainte Marguerite.
L'image do Marie, au-dessus do l'autel,
Sépare deux par deux lo beau groupe immortel (I).
I«i divine clarté des anges et des saintes
A la fille des champs communique ses teintes.
Tout-à-coup de l'autel s'illumine la croix,
Et le grand saint Michel fait entendre sa voix :
« Jeanne, l'heure a sonné : tu ne dois plus attendre.
Orléans, affamé, devra bientôt se rendre
(I) 11 est certain par les dépositions de Jeanne qu'elle vit ou en-
tendit a diverses reprises les deu\ archanges et les deux saintes.
On a seulement réuni les diverses apparitions en une seule.
CHANT DEUXIEME. 25
Si tu n'obéis pas h l'ordre solennel
Qu'uno dernière fois to donne l'Eternel.
C'est par toi qu'en ce jour il veut sauver la France
Et briser des Anglais l'odieuse puissance.
Nos voix to l'ont déjà bien souvent déclaré :
Obéis, il est temps, à cet ordre sacré..
Qui résiste au Seigneur doit craindre que la gràco
Ne décroisse en son coeur et bientôt ne s'efface. »
« Moi, résister à Dieu I dit la vierge à l'instant,
Non, non 1 plutôt mourir sur un bûcher ardent !
Je devais hésiter quand mon père et ma mère
M'affirmaient que j'étais dupe d'une chimère :
Je ne puis plus, mon Dieu, résister cette fois
Lorsque vous me parlez par de si grandes voix ! »
La vierge qui voyait do si hauts émissaires
Venir mêler leurs voix à ses humbles prières,
Etait une bergère à la fleur de ses ans,
Qui n'avait pas encor vu vingt fois le printemps.
Elle avait pour demeure une chaumière obscure,
Mais où resplendissait la vertu la plus pure.
Son modeste village, appelé Domremy,
Du parti bourguignon fut toujours l'ennemi,
20 JEANNE D'ARC.
Et ne voulut jamais faire aucune alliance
Avec les artisans des malheurs do la France,
De qui la faction avait des fiers Anglais
En tous lieux secondé les sinistres succès.
Son père, Jacques d'Arc, à cette jeune fille
Qui devait à jamais illustrer sa famille,
Donna le nom de Jeanne, et ne soupçonnait pas
Que des plus grands héros vainqueurs dans les combats
Nulle gloire jamais n'égalerait la sienne.
Quatorze cent dix ans depuis l'ère chrétienne
Avaient vieilli la terre alors que cet enfant
Dans des langes grossiers fut mis en vagissant.
Chez Jeanne, de bonne heure une piété tendre
Put faire présager ce qu'on devait attendre
D'une enfant qui n'avait que de pieux désirs,
Qui sans cesse fuyait les jeux et les plaisirs,
Et qu'on voyait toujours jusqu'aux pleurs attendrie
Sitôt qu'elle entendait le doux nom do Marie.
Orner de fleurs l'autel de la Reine des deux
Remplissait de bonheur son coeur dévotieux,
Et de son frais vallon les asiles rustiques
Sans cesse résonnaient de ses pieux cantiques.
CHANT DEUXIEME. 27
Ces doux chants allégeaient de pénibles travaux,
Qui sont le plus souvent, dans les pauvres hameaux,
Des hommes les plus forts le lot et le partage.
Aucun péril jamais n'effrayait son courage.
Jacques d'Arc élevait des chevaux indomptés,
Jusqu'au fleuve souvent par leur fougue emportés :
C'était merveille alors de voir la jeune fillo
Rejeter sa houlette ou lancer sa faucille,
Et courant aussitôt, plus prompte que lo vent,
Devancer dans les prés le cheval bondissant,
Saisir sans sourciller sa crinière flottante,
Atteindre d'un seul bond sa croupe frémissante,
Et du coursier fougueux ne plus quitter lo flanc
Jusqu'à ce qu'au pacage il eût repris son rang.
A seize ans, ce n'était qu'un simple jeu pour elle
De reprendre sa proie à la bête cruelle
Quand un loup affamé fondait sur ses agneaux;
De trancher l'herbo épaisse avec la grande faux;
Ou, quand un long reptile affaissant les herbages
Des plus braves faucheurs effrayait les courages,
De faire deux tronçons du monstrueux serpent
En le frappant sans crainte avec son fer tranchant.
28 JEANNE D'ARC.
Cette héroïque fillo avait huit ans à peine
Quand d'Armagnac périt victime do la haine,
Et de son sang illustre ensanglanta Paris,
Qui vit le même jour périr tous ses amis.
Ces crimes odieux, ces massacres horribles
Révoltaient des hameaux les habitants paisibles.
Quand Jacques d'Arc contait à Jeanne ces horreurs,
Sa fille sanglotait et répandait des pleurs,
Et sa douleur devint encor bien plus amère
Quand le crime inouï d'Isabeau de Bavière,
Livrant aux Léopards le royaume des Lis,
Enleva la couronne au fils de Charles Six.
' Pour expulser l'Anglais du sol de sa patrie,
Jeanne eût voulu dès-lors sacrifier sa vie,
Déplorant nuit et jour le malheureux destin
Qu'une mère sans coeur avait fait au Dauphin.
A l'âge de treize ans, faisant une prière
Auprès de son troupeau, dans un lieu solitaire,
Elle aperçut soudain l'archange glorieux
Qui gouverne les choeurs des Esprits bienheureux.
Muette de terreur, là pauvre fille émue
Vers l'ange du Très-Haut n'ose élever sa vue.
CHANT DEUXIEME. 20
« Jeanne, lui dit Michel, sois humble, et souviens-toi
Qu'à la France Dieu veut quo tu rendes son roi. »
Par ses rayons divins Jeanne presque aveuglée
Sent d'effroi tout d'abord sa jeune nmo troublée.
la pauvre enfant savait quo Satan bien souvent
Revêt pour nous tromper un aspect éclatant.
Elle craignit d'abord que par un sortilège
A son àme naïve il ne tendit un piège;
Mais elle se disait en son coeur virginal :
« L'ange m'a dit : Sois humble; et l'esprit infernal
Pourrait-il conseiller aux frêles créatures
lia vertu qui ne peut que les rendre plus pures? »
Voulant pourtant de Dieu tenir le don secret,
Des filles de son âge elle se séquestrait,
Et de l'humilité faisait sa seule étude
Dans les travaux des champs et dans la solitude.
Elle passa dans l'ombre ainsi cinq à six ans
Sans que de Domremy les pauvres habitants
Eussent pu soupçonner que la jeune bergère
Dans le fond de son coeur cachait un grand mystère.
Mais quand fut publié le traité monstrueux
Ou l'on vendait la France aux Anglais odieux,
30 JEANNE D'ARC
Dès que Jeanne faisait ses prières ferventes,
Elle entendait des Voix (I) de plus en plus pressantes.
A ces voix se mêlaient do belles visions
■ Et d'habitants des deux des apparitions.
Tantôt elle voyait les princes des archanges,
Tantôt d'anges nombreux de splendides phalanges,
Ou bien cncor le ciel lui daignait envoyer
Des saintes, dont l'éclat devait moins l'effrayer.
La martyre que vit souffrir Alexandrie (2)
Encourageait souvent la bergère attendrie
En lui montrant, au bout de chemins épineux,
Do belles légions do guerriers valeureux.
En d'autres temps, c'était do sainte Marguerite
Que Jeanne dans les prés recevait la visite,
Et la sainte toujours de sa royale main
Du midi de la Franco indiquait lo chemin.
Toutes ces Voix disaient à la jeune bergère
Qu'elle no devait plus s'entourer de mystère,
(1) Jeanne, dans ses Interrogatoires, parla toujours des voix qu'elle
avait entendues, non pas connue de simples Inspirations Intérieure*,
mais comme de voix physiques qui frappaient son oreille absolument
comme le* sons ordinaires de la nature.
(2) Sainte Catherine.
CHANT DEUXIÈME. 31
Que le ciel voulait d'elle et voulait sans retard
Qu'elle prit dans ses mains un brillant étendard,
Et que, sans écouter les faux conseils du doute,
Pour joindre Charles Sept elle se mit en route.
Quand Jeanne ainsi pressée à son père s'ouvrit,
L'iiumblo et bon villageois fut d'abord interdit
Et se mit à pleurer sans dire une parole,
Pensant que Jeanne, hélas 1 n'était plus qu'une folle.
Puis, son coeur sut trouver les plus tendres accents
Pour retenir sa fille au toit do ses parents,
Lui peignant le bonheur qui d'une humble chaumière
Peut faire un doux abri do paix et de prière,
Quand un saint mariage y vient dorer les jours
D'époux jeunes, unis pur do chastes amours.
Il sollicite alors deux ou trois mois d'attente;
Et quand Jeanne a promis, il n'est rien qu'il ne tente
Pour tacher d'allumer dans son coeur d'autres feux
Et pour favoriser le succès d'autres voeux.
Un bel adolescent aspirait à sa fille :
11 l'accueille à toute heure au sein do la famille»
Et bientôt le jeune homme ose publiquement
Dire qu'il a do Jeanne obtenu le serment.
32 JEANNE D'ARC
Perdu d'amour, il veut l'obtenir par surprise
Et la cite devant le juge de l'Eglise (I),
Qui, voyant sur-le-champ l'astucieux détour
Qu'a fait prendre au jeune homme un inutile amour,
Dans Jeanne reconnaît une àme sainte et pure
Que ne pouvait atteindre un soupçon de, parjure.
La vierge, libre ainsi do suivre de son coeur
L'attrait mystérieux et l'héroïque ardeur,
Cédait pourtant encor aux larmes de sa mère.
Mais quand de Domremy l'église solitaire
Sur son modeste autel montra devant ses yeux
Près de Jésus caché quatre habitants des deux,
Elle ne pouvait plus hésiter davantage.
Qu'importe la faiblesse ou du sexe ou de l'àgo
A qui ne peut douter' que c'est l'Esprit de Dieu
Qui dans son frêle corps vient d'allumer son feu I
Quand cet esprit de force a dicté ses oracles,
Son souffle au même instant briso tous les obstacles.
Parfois dans la campagne on voit de grands ormeaux
Sur un espace immense étendre leurs rameaux ;
(I ) L'offlclnl de Toul, devant qui Jeanne alla se défendre elle-même.
L'offlclal n'eut pas de peine A voir le mensonge du jeune homme, et
donna gain de cause sur-le-champ a la Jeune tille.
CHANT DEUXIÈME. 33
De racines sans nombre ils étreignent la terre
Et semblent défier les vents et le tonnerre...
Quand, un jour, accourant du bout de l'horizon,
Une trombe s'élance, et dans son tourbillon
Des palais emportant les toitures entières,
Renverse en un moment les ormeaux séculaires.
Ainsi tout ce que Dieu dans le ciel a prescrit
N'attend, pour exister, qu'un souffle de l'Esprit.
Nul ici-bas no sent qu'il traverse l'espace,
Et du monde pourtant il a changé la face.
Jeanne dès ce moment ne délibère plus :
Elle voit les Anglais terrassés et vaincus
Quitter honteusement sa France bien-nimée,
Que depuis trop longtemps leurs chefs ont opprimée.
Mais comment espérer jusqu'au noble Dauphin,
A travers l'ennemi, se frayer un chemin?
De Paris asservi la lâche obéissance
Avait mis sous le joug tout le nord de la France.
Dans les cités surtout les grossiers intérêts
Chez les marchands peureux secondaient les Anglais.
Dans tout coeur ou de l'or le culte prédomine,
De l'honneur chancelant 11 prédit la ruine.
31 JEANNE tl'ARC.
Si le Dauphin comptait, cachés au sein des champs,
Quelques rares amis et zélés partisans,
Ils ne pouvaient offrir d'asile à la bergère
Sans craindre des Anglais d'exciter la colère.
Devant de tels périls qui n'aurait reculé?
Pour Jeanne, c'est assez que le Ciel ait parlé.
Elle avait vu souvent venir dans son village
Le loyal Beaudricourt, vieillard plein de courage,
Qui, dans un fort voisin, lo fort de Vaucouleurs,
Du fils de Charles Six arborait les couleurs.
A ce vaillant guerrier sans crainte elle s'adresse
Pour lui faire du Ciel connaître la promesse.
Elle charge un parent de la représenter.
A peine Beaudricourt daignc-t-il l'écouter :
Jeanne n'est à ses yeux qu'uno pauvre insensée
Dont l'offre sur-le-champ doit être repoussée.
Jeanne, instruite aussitôt d'un si dur traitement,
N'en éprouve en son coeur aucun ressentiment.
Elle-même bientôt au guerrier so présente.
Son courage l'étonné et sa beauté l'enchante;
Mais il no voit toujours dans la fille des champs
Qu'uno femme exaltée à qui manque lo sens.
CHANT DEUXIÈME. 35
Jeanne revient encor. Frappé de sa constance,
Beaudricourt réfléchit et garde le silence ;
Puis, il paraît confus d'avoir délibéré,
Et dit aux serviteurs dont il est entouré :
« Que l'on ne donne plus accès à cette fille,
Et qu'on la recorduise au sein de sa famille. »
Jeanne ne s'émeut point : elle sait par ses Voix
Que Beaudricourt devait la refuser trois fois.
Elle lui dit alors : « Vous doutez-vous, Messire,
De ce qu'en ce moment dans les deux je puis lire?
J'y lis qu'à l'instant même, au couchant d'Orléans,
De valeureux Français dans leur sang sont gisaus.
Ils voulaient s'emparer d'un grand convoi de vivres :
Aux archers de Bedford, Dieu puissant, tu les livres!
J'en vois qui sont percés par des grêles de traits;
D'autres ont fui, honteux de leur triste succès.
Danois même, Danois reconnaît sa défaite,
Et, blessé, tout sanglant, il fuit baissant la tète.
Attendez douze jours, et par vos messagers
Vous saurez si je fais des récits mensongers (I).
(I) le récit miraculeux de Jeanne est un fait des plus nulhen*
tiques.
30 JEANNE D'ARC.
—Eli bien 1 dit Beaudricourt, j'attendrai; mais ta vie
Me répond, si tu mens, de ton effronterie.
— J'y consens, lui répond Jeanne d'Arc fièrement. »
Elle a dit; et son coeur attend patiemment
Que du combat sanglant si bien décrit par elle,
Avant le jour fatal arrive la nouvelle.
Ce jour est arrivé; ses parents tout troublés
Par des doutes affreux se sentent ébranlés,
bille, au contraire, est calme, aussi douce et sereine
Qu'au milieu de sa cour l'est une heureuse reine.
Le jour baisso pourtant et lo soleil descend ;
Son disque va toucher l'horizon du couchant;
Un seul moment encore, et puis plus d'espérance!...
C'en est fait : ô douleur! ô désespoir immense 1
Le soleil a jeté sa dernière lueur.
Jeanne voit ses parents tout pâles de frayeur...
Quand l'angélus du soir au village résonne.
On entend aussitôt uno trompe qui sonne :
. C'est le cornet perçant dont usent les hérauts
Pour avertir de loin les seigneurs des châteaux.
Beaudricourt, étonné, court lui-même à la porte.
Un messager poudreux arrive sans escorte,
CHANT DEUXIÈME. 37
Et raconte au guerrier, pâle d'étonnement,
Du combat de Rouvray le triste dénoûment.
Il marque exactement le lieu, le jour et l'heure;
Dès qu'il nomme Dunois, il s'interrompt et pleure,
Puis montre ce héros qui désire mourir
Quand il voit près de lui les plus braves périr.
Jeanne avait donc été par le ciel avertie.
Mandée au même instant, sans trouble elle est partie;
Et Beaudricourt dès-lors sent l'ascendant vainqueur
Qui Lient/1 des Anglais doit faire la terreur.
Il demande pardon à la jeune bergère,
Admire son air doux et sa parole fière,
S'empresse de l'armer, et trace de sa main
I*i lettre qu'elle ira présenter au Dauphin,
Si le Ciel, en effet, guide son entreprise,
Et veut qu'une bergère, à l'instar do Moïse
Qui des Hébreux captifs fut le libérateur,
Des Français opprimés devienne le sauveur.
Pour qu'elle soit plus tôt vers le Dauphin conduite,
Beaudricourt aussitôt lui compose uno suite.
L'histoire avec respect a conservé les noms
A jamais illustrés de ses cinq compagnons :
38 JEANNE D'ARC
I*e premier, Pierre d'Arc, est son troisième frère,
Qui tiendra lieu pour elle et de père et de mère
Quand Jeanne, à des moments de calme et de loisir,
De ses parents chéris voudra s'entretenir.
Puis viennent deux guerriers qui diffèrent par l'âge,
Mais dont la foi dans Jeanne égale le courage :
Bertrand do Poulengy, c'est le nom du premier;
Jean do Metz est le nom que l'on donne au dernier.
Près de ces chevaliers de la plus noble race,
Collet, l'archer Richard, obtiennent une place.
Puis, à ce nombre encor chaque jeune seigneur
Ajoute le concours d'un zélé serviteur.
Jeanne, au retour du jour, avec sa faible escorte,
Du fort de Vaucouleurs devra franchir la porte,
Mais après qu'elle aura vêtu son corps d'acier,
D'une vierge lo Ciel voulant faire un guerrier.
Elle offre à Dieu d'abord sa plus chère parure,
Et, coupant do ses mains sa longue chevelure,
Pose au pied d'un autel cet hommage pieux,
Du grand voeu virginal signe religieux.
Un casque étincelant cache sous sa visière
De son front gracieux la beauté printnnlèru ;
CHANT DEUXIÈME. 39
Elle revêt ensuite une armure de fer
Dont chaque pièce étonne et fait trembler l'enfer.
L'archange saint Michel de sa divine épêo
L'a touchée en tout sens et partout retrempée.
Ce vainqueur de Satan se plaît, du haut des deux,
A voir de Jeanne d'Arc le maintien valeureux,
Et bénit le Seigneur, dont la toute-puissance
Veut dans ce jeune corps révéler sa présence.
Prenant enfin sa lance et son grand bouclier,
Jeanne a volé d'un trait sur son blanc destrier.
De la vierge Mario elle prend une image
Et, la baisant, s'écrie : « En avant, bon courage I
I^e Dauphin sera roi. Quand le Ciel est pour nous,
Qui pourrait des Anglais redouter le courroux? »
De Vaucouleui's alors le pont-levis s'abaisse,
Et, les guerriers sortis, derrière eux se redresse
I*i vierge éprouve alors un tel saisissement
(Juo tout son corps est pris par un saint tremblement,
Et quoique son grand coeur demeure sans alarmes,
Son doux et beau visage est inondé de larmes.
Elle jette les yeux uno dernière fois
Sur Domremy, son temple, et ses prés et ses bois,
40 JEANNE D'ARC
« Sites chéris, dit-elle, où ma paisible enfance
S'écoula dans l'amour, la joie et l'innocence,
Jeanne peut-être, hélas ! ne doit plus vous revoir !
Eglise vénérée, où j'osai recevoir
Pour la première fois dans mon coeur de bergère
Le Maître souverain du ciel et de la terre,
Peut-être qu'en tes murs au banquet des élus
La voix de ton clocher ne m'appellera plus I
Mais dans le ciel il est de si beaux pâturages,
Des sites si riants et de si purs breuvages,
Qu'ils passent en douceurs ce que le coeur charmé
Peut jamais sur la terre avoir le plus aimé.
Si je dois expirer loin de mon cher village,
Daignez, mon Dieu, «l'admettre en ce saint héritage
Oit votre Agneau sacré doit tenir lieu pour nous
Et de père et de mère, et d'épouse et d'époux I
Recevez dès ce jour ma vie en sacrifice;
*
A votre volonté faites que j'obéisse
Avec l'empressement que vous montrent au ciel
l.es chefs des séraphins, Michel et Gabriel,
Et qu'au milieu des camps je demeure aussi pure
Que les vierges qu'abrite une sainte clôture :
CHANT DEUXIÈME. 41
Semblable, grâce à vous, aux trois jeunes Hébreux
Que votre amour rendait insensibles aux feux,
Et qui sentaient la joie augmenter dans leur âme
Quand de leur grand brasier on avivait la flamme.
Puisque vous me jetez, Seigneur, dans le danger,
A vous de m'y défendre et de m'y protéger 1 >•
Du bourg de Donremy la modeste bergère
A peine finissait sa pieuse prière,
Que tous ses compagnons entendirent des voix
A tous les points du ciel s'écriant à la fois :
Puisque ton coeur en Dieu place sa confiance,
Jeanne, en moins de trois mois tu sauveras la France.
« Vous entendez? dit-elle à ses sept compagnons i
« Les Anglais sont à nous, au nom du ciel marchons 1 »
Elle frappe à l'instant son coursier de sa lance:
Il tressaille de joie et dans l'air il s'élance.
CHANT TROISIEME
Départ de Jeanne avec son escorte. Incidents de son voyage dans la
Champagne. Sa réception dan; les châteaux. Son entrevue avec
Gerson. Combat avec un détachement anglais. Jeanne Messe le fils
de Tolkit, qu'elle secourt ensuite. Passage de la Loire.
Depuis que dans les flancs d'une vaste chaudière
L'homme a su retenir la vapeur prisonnière;
Que par elle emportés, des colosses mouvants
Ont glissé sur le fer et devancé les vents,
On ne se doute plus do ce qu'au moyen-âge
Un voyage lointain demandait do courage.
On no trouvait alors que des chemins fangeux,
Où les chars s'embourbaient souvent jusqu'aux essieux.
IXÎ long do ces chemins, sans trafic et sans vie,
On no voyait jamais aucune hôtellerie,

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