Jeannette, poëme

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A. Lemerre (Paris). 1872. In-12, 177 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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LÉON GRANDET
JEANNETTE
POËME
Triste chose, IJ guerre 1
• PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
PASS1GE CIIOISEUI. , |7
l872
LÉON GRANDET
JEANNETTE
-POËME !
Triste cfibse, la ^ffij^T
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
PASSAGE CHOISEUL, 47
1872
I
DANS LES CHAMPS
JEANNETTE s'est levée aujourd'hui de bonne heure
Et, furtive et sans bruit, a quitté sa demeure.
Cependant les bouvreuils qui chantent dans l'ormeau,
Près du bassin rustique où la fontaine pleure,
N'ont pas de leurs concerts réveillé le hameau.
Le front blanc et paré de rougeur virginale,
L'aube nouvelle hésite au bord de l'horizon,
Et du haut de la tour la cloche matinale
N'a pas encor sonné l'heure de l'oraison.
2 DANS LES CHAMPS.
Le villageois repose en ses rideaux de serge;
Les dogues, fatigués d'aboyer à la nuit,
Sont venus s'allonger sur le seuil de l'auberge.
Mais voici qu'épiant si nul oeil ne la suit,
Jeannette sort, et marche en retournant la tête.
C'est un jour de travail et, comme aux jours de fête,
Elle a mis ses rubans et même sa croix d'or.
Où donc s'en va la belle ainsi, presque dans l'ombre,
A l'heure où, seule au fond de son alcôve sombre,
Sûre de son bon coeur, sa mère dort encor ?
Mais où s'en irait-on, fraîche et si bien parée,.
Si ce n'est, je vous prie, à quelque rendez-vous,
Quand on a dix-huit ans et la taille cambrée,
De beaux et grands yeux bleus et d'épais cheveux roux?
Quel motif vous ferait oublier la prière,
Votre mère malade, et devancer le jour,
Et parfois en marchant regarder en arrière
Si nul oeil ne vous suit, — si ce n'était l'amour?
Pourquoi du grand chemin franchirait-on la haie,
Et dans l'étroit sentier hàterait-on le pas,
Si quelque beau garçon, caché dans la saulaie.
Pâle et l'oreille au guet, ne vous attendait pas?
Pourtant, rassurez-vous! —- Jeannette est la plus belle,
DANS LES CHAMPS.
Mais la plus fine aussi des filles du canton.
Sa mère peut dormir, se confiant en elle :
Jeannette ne sera jamais la Jeanneton.
Pour naïve qu'elle est, ce n'est pas une sotte,
Et vivre sans honneur, ce n'est pas là son fait.
Que chacun sur son compte et jabote et radote,
La fille a son idée et sait ce qu'elle fait.
Nul ne la trompera, j'en réponds.
Puis encore,
Lorsque l'on a dessein d'oublier son devoir,
Ce n'est pas au matin, ce n'est pas à l'aurore,
Que l'on s'en va trouver son amant, — c'est le soir.
On choisit pour se voir les heures les plus sombres,
Et les taillis épais, et les secrets halliers.
La nuit et les grands bois jettent sur vous leurs ombres
Et les bois et la nuit sont mauvais conseillers.
Là, quoique l'on en ait, tout sert votre défaite :
Les fatigues du jour ont brûlé votre sang,
A chaque pas qu'on fait un buisson vous arrête,
Et la mousse est glissante, et l'amoureux pressant.
Lorsqu'on ne porte en soi nul désir de mal faire,
Ce n'est pas en ces lieux qu'on va parler d'amour.
On choisit pour se voir l'heure crépusculaire
Où les ombres du soir luttent avec le jour.
4 DANS LES CHAMPS.
Les blancheurs du matin, les larmes de l'aurore, "
Vous sont des confidents aussi chastes que vous ;
Et, quelque feu secret qui monte et vous dévore,
On craint l'aube naissante et les regards jaloux.
Il faut à des amours innocentes encore
De candides abris, de purs et frais témoins...
Mais Jeannette n'en sait pas si long. Néanmoins,
Elle a tout pour le mieux arrangé dans sa tête.
Le sommeil de la nuit a rafraîchi son sang.
Elle prend tout appui que le hasard lui prête,
Et le joli garçon qui fit cette conquête
Doit avoir l'esprit souple et le coeur innocent.
A cent pas du village, à l'endroit où se dresse
La Croix de Mission qu'on planta l'an dernier,
Jeannette, se lassant de suivre le sentier,
A pris à travers champs. Le temps fuit, l'heure presse,
Et le pauvre amoureux qui se morfond là-bas
Ne doit pas s'expliquer qu'elle n'arrive pas.
Mais, comme chacun sait, c'est chose malaisée
Que d'éviter la boue au milieu des sillons;
Et la ronce méchante, et l'herbe, et la rosée
Fripent en un moment les plus beaux cotillons.
Elle a joint le ruisseau qui murmure et qui glisse
DANS LES CHAMPS. 5
Sur un lit de cresson, bordé d'épais roseaux,
Où l'iris et les joncs, sur l'onde qui se plisse,
Redressent leurs longs cols, penchés au fil des eaux.
Voici les grands prés verts semés de violettes ;
Tout là-bas, le moulin dont la roue à palettes
Fait silence et repose en attendant le jour.
Et les chardonnerets, et les bergeronnettes,
Les pinsons, ces chanteurs de folles chansonnettes.
Blottis dans les buissons qui voilent leur amour,
Les fauvettes des bois qui d'un rien sont troublées,
Tout le peuple des nids, quand Jeannette passait,
S'enfuyait devant elle en rapides volées.
Mais plus elle marchait, plus l'aube s'avançait.
Enfin, au jour naissant, parmi les vapeurs blanches,
Proche de la forêt, — elle vit une main
Qui d'un saule écarta soudain les longues branches,
Et son jeune amoureux bondit sur le chemin.
« Jeannette, c'est donc vous !
— Je vous ai fait attendre?
Pardonnez-moi,Sylvain! Encore ai-je dû prendre
Le sentier du moulin qui fait un raccourci,
Sans quoi vous n'auriez pu me voir si tôt ici.
Sur cette affreuse route, en n'y prenant pas garde,
6 DANS LES CHAMPS.
Voyez comme on se met ! Et puis, j'étais de garde
Près de ma mère, hier, et c'est tard dans la nuit
Qu'elle s'est endormie. Alors, j'ai pu sans bruit
M'éloigner, en passant par l'escalier de pierre.
Le sommeil fut bien lent à clore ma paupière.
Ma foi, je ne sais plus tout ce que j'ai rêvé :
Je vous avais perdu, je crois, — puis retrouvé ;
Mais vous ne m'aimiez plus. C'est affreux, de tels songes!
N'y pensons plus; ce sont, n'est-ce pas, des mensonges;
Quand je me suis levée, il faisait presque jour.
Je me dois à ma mère avant qu'à mon amour,
Et sous le pâle éclat de sa lampe expirante
J'ai vu qu'elle dormait et semblait moins souffrante :
Je pouvais la quitter; et j'ai pressé le pas
Pour venir jusqu'ici. Vous ne m'en voulez pas?
— Ah! lorsque je te vois, une seule parole
Suffit, tu le sais bien, et ma peine s'envole !
Ma souffrance, et les pleurs que je verse parfois,
Je ne m'en souviens plus lorsque j'entends ta voix !
Dans tout ce que tu dis, il est comme des charmes
Qui calment les douleurs, qui tarissent les larmes,
Et ta seule présence est un remède à tout.
Loin de toi mon coeur brûle, et souvent mon sang bout.
J'accuse le destin qui nous sépare encore,
DANS LES CHAMPS..
Et je maudis la nuit, et j'invoque l'aurore.
En vain, dans les travaux et les soins du labour,
Je tâche d'échapper à la longueur du jour.
Souvent dans un sillon j'arrête ma charrue :
C'est que ta douce image alors m'est apparue !
Je suis là-haut des yeux l'astre du firmament
Qui dans le ciel vermeil marche si lentement,
Et, quand il s'est éteint, rentré dans ma demeure,
Je regarde l'horloge et je compte chaque heure.
Mais tu viens, et soudain tout s'apaise et s'endort,
Et, si je t'en voulais, je sens que j'aurais tort.
— Vous êtes bon, Sylvain, c'est pourquoi je vous aime,
Et beau de plus, et riche, hélas ! plus que moi même,
Car je suis sans fortune et ne possède rien,
Si ce n'est votre amour, mon seul et meilleur bien !
Votre père a des champs, et ces champs seront vôtres.
Le mien n'a cultivé jamais que ceux des autres.
Les guérets et les prés qui sont aux alentours
Se sont de ses sueurs arrosés tous les jours.
Mais à pousser la herse, à tenir la faucille,
Il gagnait juste assez pour nourrir sa famille,
Et le jour qu'il mourut il ne possédait pas
Ce qu'il fallait de terre à son cercueil, — trois pas !
Notre pauvre logis, nous le tenons en ferme,
0 ' DANS LES CHAMPS.
Et c'est quelquefois dur d'en acquitter le terme :
La saison est mauvaise, et le maître exigeant.
Je gagnais autrefois, sans doute, un peu d'argent,
Quand j'étais en service au bourg du voisinage ;
Mais j'ai dû revenir chez ma mère. A son âge,
Ma présence et mes soins ne sont pas superflus :
Depuis qu'elle est au lit son rouet ne va plus.
Je l'ai pris à mon tour et j'ai filé la laine.
Mais ma bourse à la fin n'en est guère plus pleine,
Et je ne pourrai pas payer ce que je dois,
Si le prochain hiver paralyse mes doigts
Et si mon gain s'en va tout par la cheminée.
N'importe! je bénis ma triste destinée
Qui, m'ayant faite pauvre et pas trop belle aussi,
A voulu que par vous mon sort fût adouci,
Et que votre bon coeur préférât la fillette
Qui n'a que ses dix doigts et que sa quenouillette,
N'ayant su s'amasser, quoiqu'en bien travaillant,
Pas l'ombre d'une dot et pas un sou vaillant.
— Eh! qu'importe une dot, des fichus, des dentelles,
De l'or et des bijoux, et d'autres bagatelles !
Jeannette, n'as-tu pas, ce qui vaut beaucoup mieux,
Un coeur pur comme est pur l'éclat de tes doux yeux,
Un esprk juste et fin, une âme chaste et droite?
DANS LES CHAMPS. Ç)
Pour peu qu'avec cela, n'étant pas maladroite,
Tu ne redoutes pas de te gâter la main,
Nous pourrons vivre heureux et sûrs du lendemain ;
Et même quelquefois, sans plaindre la dépense,
Je pourrai t'acheter quelques rubans, je pense.
Mon père n'est pas riche autant que tu le crois :
Si j'étais seul encor, bon! mais nous sommes trois,
Et trois fils sur les bras n'est pas petite affaire.
Mais je suis le plus jeune et celui qu'il préfère,
Et, s'il doit nous quitter, — que ce jour soit bien tard I —
J'aurai de tous ses biens la bonne et grosse part :
Car, du matin au soir, chaque jour à l'ouvrage,
Il sait bien qu'à l'aider j'ai mis tout mon courage,
Et que, sans nul souci d'un destin plus flatteur,
Je suis resté chez lui simple cultivateur,
Autant pour augmenter son modeste héritage
Que pour le soulager quand viendra le grand âge,
Et que j'ai, dans ce but, fidèle à sa maison,
Aux fossés de son champ borné mon horizon.
Pour ses deux autres fils, plus hardis que leur frère,
A leur mauvais destin ils ont su se soustraire,
Et rien ne fait chez nous présager leur retour.
L'un est au séminaire, et sera prêtre un jour.
Le curé, lui voyant, jeune, des goûts d'apôtre,
L'instruisit pour en faire un savant. Quant à l'autre,
10 . DANS LES CHAMPS.
11 habite Paris, et c'est un artisan.
Moi, je suis et serai toujours un paysan.
Content de retourner le champ héréditaire,
Je resterai soumis au travail de la terre,
Et mes prés, mes moissons, mes vignes, tous les ans,
T'offriront leurs produits pour uniques présents.
Les fruits de mon verger brilleront sur ma table
Près du lait apporté tout fumant de l'étable ;
Et la poule qui chante ira pondre ses oeufs
Dans le nid préparé près de la crèche aux boeufs.
Comblés de tous ces dons, nous vivrons dans l'aisance.
Et même, s'il m'en vient plus qu'à ma suffisance,
Ce sera vite fait que d'aller chaque jour
En porter le surplus aux marchés d'alentour.
J'aurai ma carriole où je mettrai la Grise ;
Et le soir, en rentrant, tu seras bien surprise
Quand je t'apporterai, de l'un des bourgs voisins.
Ces affiquets qu'on voit dans les beaux magasins.
C'est toi, dans mon logis, qui seras la maîtresse
De tout le peuple ailé que pour vendre on engraisse,
Et si je règne en chef dans les champs et les bois,
Là, poules et canards marcheront à ta voix.
Ce sera ton empire, et j'aurai mon royaume.
Et le soir, réunis sous notre toit de chaume,
Si quelques beaux enfants grimpent sur nos genoux,
DANS LFS CHAMPS. 11
Nous verrons s'il en est de plus heureux que nous!
Mais toute autre que toi* moins folle et moins rieuse,
Ne voyant là sujet d'être bien glorieuse,
Préférerait peut-être à l'humble travailleur
L'homme qui lui saurait donner un sort meilleur.
Quand on a ta beauté, Jeannette, avec ta grâce,
Un mari n'est jamais ce qui vous embarrasse,
Et tu peux en trouver de mieux lotis que moi.
— Non, Sylvain, je ne veux et je n'aime que toi !
Chasse de ton esprit la crainte qui l'agite.
Vivre avec toi, pour toi, même pauvre et sans gîte,
Quand je devrais gratter la terre de mes mains
Et même mendier sur le bord des chemins,
Pourvu, le soir venu, qu'en fermant la paupière,
Nous eussions pour dormir tous deux la même pierre,
Dieu sait qu'en mes souhaits les plus audacieux
Je n'ai rien demandé de plus délicieux.
Mais, loin qu'il faille craindre un sort si misérable,
Voici de tous les biens le destin qui m'accable,
Qui m'offre la richesse et l'ivresse à la fois,
Tous les tableaux riants que promettait ta voix!
Ah ! le jour trois fois doux où je serai ta femme,
Tous les bonheurs ensemble entreront dans mon âme!
Jusque là, je ne sais, je crains quelque péril
12 DANS LES CHAMPS.
Que j'ignore... Ah! Sylvain, quand ce jour viendra-t-il ?
— Jeannette, après ce jour comme toi je soupire,
Et comme toi je crains bien des maux ; mais le pire
Serait que contre nous le sort se décidât
Et que dans quelques jours je dusse être soldat.
Je suis près, tu le sais, de ma vingtième année.
La foi que j'ai'reçue et que je t'ai donnée
Peut nous être ravie à ce cruel moment.
Va, ce n'est pas sans peur et sans tressaillement
Que le conscrit, sentant défaillir son courage,
Cherche son sort dans Purne où se fait le tirage.
Son visage se trouble et sa main tremble alors,
Car tous ses vieux parents attendent au dehors.
Dans leur groupe inquiet quelquefois s'est glissée,
Pâle et les yeux en pleurs, sa pauvre fiancée.
Et tous, muets de crainte, et s'entreregardant,
Font un même souhait d'un même coeur ardent.
Hélas! au jour marqué pour cette peine amère,
Vous serez là comme eux,toi, mon père et ma mère,
Et tous trois, réunis dans un commun émoi,
Attendrez que le sort ait prononcé sur moi.
Et si le sort voulait... ? Chassons cette pensée !
Mon âme, en y songeant, en est toute glacée.
J'ai l'humeur et les goûts d'un simple laboureur,
DANS LES CHAMPS. I]
Et la guerre, les camps, le sang me font horreur.
J'ai peu lu dans ma vie et connais mal l'histoire,
Mais je sais néanmoins que la moindre victoire
Ne s'achète jamais sans de nombreux trépas.
Ceux que rien ne retient, dont le coeur n'aime pas,
Peuvent partir gaîment quand le sort les appelle :
Je préfère au fusil ma faucille et ma pelle,
Ma rustique chanson à tous leurs chants guerriers,
Et ton amour, Jeannette, aux plus brillants lauriers.
Qu'un autre blesse et tue, et dans le sang s'enivre :
Moi, je plante le blé qui doit nous faire vivre.
Je ne sens pas en moi l'étoffe d'un héros
J'aime, et je veux avoir un des bons numéros.
— Et tu l'auras! Dussé-je, en implorant la Vierge,
Chaque jour sur l'autel faire brûler un cierge,
J'épuiserai pour toi tout ce qu'en y songeant
Je connais d'oraisons, et possède d'argent!
Et si, pour qu'à nos voeux elle soit tutélaire,
Ce n'est assez, chez moi je garde un scapulaire
Qu'un moine de passage a bénit de sa .main.
Tu le prendras, avant de te mettre en chemin,
Et, fort dès ce moment d'une sainte alliance,
Plonge ta main dans l'urne en toute confiance :
Celle qu'en vain jamais personne n'implora v
14 DANS LES CHAMPS.
Sur un bon numéro, Sylvain, la guidera.
Pourrais-tu conserver quelqu'autre objet de crainte?
Je t'ai donné mon coeur, je n'y fus pas contrainte :
Le don que je t'en fais encore en ce moment,
Je te le garderai, je t'en fais le serment,
Quand tu devrais partir, quand je devrais attendre
Sept ans, tout un congé, que tu vinsses le prendre.
Mais tu n'attendras pas, sois-en sûr, si longtemps
L'heure et le jour bénis que moi-même j'attends.
J'en veux croire mon coeur, trop rempli d'assurance
Pour que le sort jaloux trompe son espérance.
Des frayeurs du tirage enfin débarrassés,
Tu penses, mon Sylvain, si nous serons pressés
De conclure la noce et d'aller à l'église !
Rien n'empêchera plus que ne se réalise,
Dès le lendemain même où nous serons unis,
Le rêve de bonheur et de joie infinis
Dont tu m'as su bercer tout à l'heure à merveille...
Mais je crains que bientôt ma mère ne s'éveille.
Il est tard. Le soleil se lève et va dorer
Les coteaux d'alentour. Il faut nous séparer.
Je viendrai, si je puis, demain de meilleure heure.
— Eh quoi! déjà partir?... 0 Jeannette, demeure...
Oui, c'est le jour... Allons! que je presse ta main
DANS LES CHAMPS. 1$
Une dernière fois. A demain.
— A demain »
Oui, c'était bien le jour; et la pauvre Jeannette,
Attardée à causer plus tard que de raison,
Ne pouvait espérer gagner sa maisonnette
Avant que le soleil ne fût sur l'horizon
Dans le ciel, tout rempli de lumière et de joie,
A travers le brouillard léger et floconneux,
Comme un large éventail que le matin déploie,
L'astre lançait déjà ses grands dards lumineux.
Au sommet des coteaux, sur leur pente boisée,
Dans le fond des vallons couverts d'herbe et de fleurs,
La terre étincelait de perles de rosée
Et semblait une enfant qui sourit sous les pleurs.
Les oiseaux emplissaient de leur joyeux ramage
L'étendue où flottaient quelques nuages blancs,
Et s'en allaient par bande, au bord des grands étangs,
Chasser la libellule et lisser leur plumage.
Et le moulin tournait sous la chute du flot,
Le maître ayant levé l'écluse qui l'arrête ;
Et déjà le valet, parti sur sa charrette,
Faisait dans le chemin retentir son grelot. -
Les portes s'entr'ouvraient, et de chaque chaumière
Des paysans sortaient pour les rudes travaux.
l6 DANS LES CHAMPS.
Chacun d'eux, en ouvrant les yeux à la lumière,
S'étant senti tout prêt pour des labeurs nouveaux."
Et tous allaient, épars dans la campagne immense,
Le dos courbé, de l'aube à la chute du jour,
Lutter contre le sol et jeter la semence
Dans le creux des sillons ouverts par le labour.
Sous le poids du soleil et sous sa chaude haleine,
Ils allaient, dispersés des coteaux à la plaine,
Arracher à la terre et le vin et le pain.
Et tous ces simples coeurs ne semblaient pas comprendre
Combien c'est noble et beau que de lui faire rendre
Le raisin pour la soif et le blé pour la faim.
Je veux au milieu d'eux aller planter ma tente ;
Je veux fixer près d'eux mes pas irrésolus.
Les charmes des cités ne me captivent plus :
Mon coeur cède à la fin à l'attrait qui le tente.
J'avais rêvé souvent, sans l'accomplir jamais,
D'aller planter ma tente au sein de la nature.
Je vivais éloigné de tout ce que j'aimais :
Je mettrai dès demain un terme à ma torture.
Assis près des grands bois, sur le tapis des champs,
Devant l'horizon vaste et sous le ciel immense,
Je veux, de l'aube au soir, écouter pour mes chants
L'éternelle chanson qui toujours recommence
II
SCENE D'INTERIEUR
OR ce jour, commencé dans l'ivresse et la joie,
Devait bientôt s'éteindre et finir dans le deuil.
A l'heure du repos, où le couchant flamboie,
Abandonnant la plaine où l'ombre se déploie,
De la ferme, à pas lents, Sylvain gagna le seuil.
Sa mère, en ce moment, penchée auprès de l'âtre,
De son souffle activait la flamme du foyer,
Pendant que du logis les meubles de noyer
Reluisaient au reflet de la lampe rougeâtre.
20 SCENE D'INTERIEUR.
Il entra; mais, au bruit bien-connu de ses pas,
La vieille tressaillit, mais ne se tourna pas.
Elle ne l'accueillait jamais de cette sorte,
Quand il rentrait le soir de ses travaux des champs;
Mais c'était par des cris et des gestes touchants
Que, les jours précédents, quand il poussait la porte,
Elle avait au retour et constamment fêté
Le seul qui de trois fils près d'elle était resté.
Son trouble, ce jour-là, ne pouvait se comprendre;
Ce qui fait que Sylvain, sans paraître en rien voir
Et sans dire un seul mot, dans un angle alla prendre
Le banc qui lui servait pour le repas du soir.
La table était dressée ainsi qu'à l'ordinaire,
Et la lampe éclairait d'un reflet incertain
Les trois couverts rangés sur la nappe grossière,
Et la faïence peinte, et les cuillers d'étain.
Mais celui qui gardait le plus profond silence,
Vu que jamais d'ailleurs il ne parlait en vain,
Possédant le renom d'être par excellence
Sobre en propos, — c'était le père de Sylvain.
Accoudé sur la table où la lampe vacille,
Son grand chapeau de feutre incliné sur ses yeux,
Il lisait lentement et d'un air soucieux
SCÈNE D'INTÉRIEUR. 2!
Un journal apporté ce soir-là de-la ville. •
Car il était allé vendre quelques moutons
A la cité voisine, où c'était jour de foire.
Il s'y trouvait des gens de différents cantons,
Qui, dans un cabaret, étant en train de boire,
Tenaient à haute voix, tout en vidant leurs pots,
Sur la guerre et la paix de si graves propos,
Que le père Sylvain, se refusant d'y croire,
Voyant avec effroi son fils déjà troupier,
Avait, pour s'assurer du fin mot de l'histoire,
Cru devoir acheter ce morceau de papier.
Et, rentré sous son toit, il avait à sa femme
Confié ses ennuis et son secret tourment,
Et puis il s'était mis silencieusement
A lire ce papier qui torturait son âme.
En sorte que longtemps, irnmobile et muet,
-Seule de tout son corps sa lèvre remuait ;
Que seuls on entendait les tic-tac de l'horloge,
Le bruit sec du sarment qui flambait dans le feu,
Et la reinette au loin chantant sous le cierbleu.
Quelquefois cependant, d'un oeil qui l'interroge,
Vers son homme en tremblant la femme se tournait
Pour deviner le sort qu'allait porter l'oracle.
Et Sylvain contemplait cet étrange spectacle,
Sentant dans le silence un malheur qui planait.
2! SCÈNE D'INTÉRIEUR.
Quand il eut achevé, d'un oeil et d'un coeur fermes,
Jusques aux derniers mots épelés lentement,
Le père, vers son fils se tournant tristement,
Parut sourire, et prit la parole en ces termes :
« Et tu veux épouser Jeannette, mon garçon?
— Si vous y consentez...
— Je n'ai pas de raison
Pour n'y pas consentir : vous feriez bon ménage
Et vous seriez heureux Mais, lorsqu'on a ton âge,
Il serait moins chanceux peut être et plus prudent
De réserver un peu ces projets, — attendant
Que tous les potentats aient fini leurs querelles,
Et qu'ils ne forcent plus à se battre pour elles '
Tous les braves sujets qui.leur sont asservis.
Et le mieux, ce serait encore, à mon avis,
D'attendre, pour rêver aux douceurs du ménage,
D'être vieux et cassé, d'avoir atteint mon âge;
De sorte que, le front couvert de cheveux blancs,
Aveugle et sourd, les bras et les genoux tremblants,
Peut-être alors, ce corps que chaque heure délabre,
Ne pouvant plus porter de fusil ni de sabre,
Les rois te permettraient, vaincus ou triomphants,
De choisir une femme et d'avoir des enfants.
SCENE D'INTÉRIEUR.
— Ces noirs pressentiments ne m'inquiètent guère,
Car les rois de longtemps ne feront plus la guerre.
— Pour connaître si peu ces êtres infernaux,
On voit bien que tu lis rarement les journaux ;
Et je ne sais pourquoi je t'ai mis aux écoles,
Si, l'esprit absorbé dans les soins agricoles,
Tu n'as pas le loisir de lire plus souvent
Ces feuilles qu'à la ville on fabrique et l'on vend.
On y trouve parfois des choses instructives,
Qu'ignoreraient encor nos âmes primitives,
Si nous n'avions toujours, pour apprendre nos droits,
Que les vieux almanachs qu'on vendait autrefois.
On sait tout, maintenant que la lumière abonde
Et que de ses clartés le journal nous inonde ;
Et le monde, si simple et si fantasque avant,
Va devenir très-sage et de plus très-savant.
Mais ce qui cependant me choque et m'indispose,
C'est que, plus nous allons, plus c'est la même chose;
Qu'on ne puisse, ce qui serait le vrai progrès,
Abolir les débats, la guerre, et les procès,
Et qu'il faille toujours se battre en fin de compte.
C'est l'histoire, du moins, que ce papier raconte.
Tiens, prends-le, mon garçon, et dis-moi franchement
Sur ce qui s'est passé quel est ton sentiment.
24 SCÈNE D'INTÉRIEUR.
Pendant que nous vivions en paix à la campagne,
Le souverain de France et celui d'Allemagne,
Moins heureux, paraît-il, en leurs nobles maisons
Que nous dans ce logis, se cherchaient des raisons,
Et, ne s'entendant point, se décidaient à mettre
Leurs soldats en campagne. — Or, ne faut-il pas être
Aussi grossiers d'esprit et paysans que nous
Pour ignorer ces faits qui sont connus de tous ?
Nous avons donc la guerre. Et maintenant, la cause,
Je veux être pendu si j'en sais quelque chose.
Ni pourquoi les Prussiens en veulent aux Français,
Ni pourquoi nous serions jaloux de leurs succès.
Des raisons ? ce papier vous en donne à revendre ;
Mais le plus difficile est de pouvoir comprendre
Comment l'homme en tout temps fut assez ingénu
Pour exposer sa peau dans un but inconnu.
Quoi qu'il en soit, la Prusse a passé la frontière.
Déjà, dit-on, pendant une journée entière,
Français, Prussiens luttant commedes enragés,
Ont mesuré leur force et se sont égorgés.
Et voilà, mon garçon. Je n'en sais davantage,
Sinon que les Français n'ont pas eu l'avantage,
Que les Prussiens, étant plus nombreux, sont plus forts,
Et que, pour remplacer nos blessés et nos morts
Et pour boucher les trous ouverts par la mitraille,
SCÈNE D'INTÉRIEUR. 2\
Tous nos fils vont bientôt partir pour la bataille
Et de simples fermiers devenir des héros.
— Tous? oh ! non, vous comptez sans les bons numéros !
Rien ne dit qu'à mes voeux le sort ne soit propice.
— Il faut de cet espoir que ton coeur se guérisse.
Contre ses ennemis, maintenant triomphants,
La France n'a pas trop de ses nombreux enfants,
Et l'on ne fera pas, cette fois, de tirage.
Tu n'as donc, mon garçon, qu'à t'armer de courage,
Car de vingt à trente ans tout Français partira.
Je ne sais même pas si l'on exemptera
Les borgnes, les bossus, les sourds, les culs-de-jatte,
Et les manchots, pourvu qu'il leur reste une patte ;
Tous seront bons soldats, pouvant, valide ou non,
Gober dans la bagarre un boulet de canon
Et les éclats d'obus dont la guerre fourmille.
Quant à.ceux qu'on laissait pour soutiens de famille,
On ne s'est pas encor prononcé sur leur sort ;
On hésite à les prendre, et je crois qu'on a tort.
Car, dès lors que chacun doit être de la fête,
Ils sauront bien se faire aussi casser la tête.
Les familles, pendant ce temps, se soutiendront
Comme elles le pourront ou comme elles voudront.
26 SCÈNE D'INTÉRIEUR.
— Eh bien ! avec la guerre on en finira vite,
Si chacun la soutient et que nul ne l'évite !
Et nous reviendrons tous, sains et saufs et joyeux,
Des vainqueurs d'à présent enfin victorieux,
S'il est bien décidé qu'on prendra tout le monde !
— Encore une autre erreur, garçon, erreur profonde !
De ce torrent humain pour arrêter le flot,
Quand même on armerait les enfants au maillot,
Quand on ferait partir jusqu'aux nonagénaires,
Et jusqu'aux jeunes gens de nos grands séminaires,
— Je voudrais me tromper, — mais je doute pourtant
Qu'on puisse retarder sa marche d'un instant.
Puis, vainqueurs ou vaincus, à la fin de l'histoire,
Je ne sais quels sont ceux qui chanteront victoire :
Car, cependant qu'ici, des premiers aux derniers,
Nous employons, vivant comme des routiniers,
Toujours la même bêche et la même charrue,
Des canons, paraît-il, la force s'est accrue,
Et, tandis que des socs on s'occupait fort peu,
On perfectionnait le tir de l'arme à feu.
On a donc inventé d'effroyables machines
Qui, de vingt mille pas, vous rompent les échines
Et vous cassent les reins, sans qu'on puisse, à l'oeil nu,
Voir en se retournant d'où le coup est venu.
SCÈNE D INTÉRIEUR. 27
Les Prussiens, les Français, les uns comme les autres,
Tous en ont, mais les leurs ne valent pas les nôtres ;
Et tous vont donc, ainsi que dans le Chat botté,
S'entre-hacher menu comme chair à pâté,
Si la paix ne se fait au plus tôt. — Dieu le veuille !
Ah ! depuis que j'ai mis le nez dans cette feuille,
J'en sais plus qu'en vingt ans je n'en avais appris.
Tu liras ça, garçon ! Et tu seras surpris
D'apprendre que, parmi ces choses merveilleuses,
Il s'en trouve .surtout qu'on nomme mitrailleuses.
Cela, d'un tour de main, vous couche un bataillon
Plus vite qu'une faux ne moissonne un sillon,
Et ne fait qu'un amas de têtes et de jambes.
Or, comme tu le dis, vous reviendrez ingambes,
Et dansant et chantant, frais, joyeux et dispos,
A moins que .tous là-bas vous ne laissiez vos os. »
Peut-être qu'il allait poursuivre de la sorte,
Mêlant ainsi le rire aux pleurs, — et préférant
A l'inutile rage où la raison s'emporte
L'ironique gaîté sur ce sujet navrant,
Lorsque l'on entendit un sanglot déchirant.
Et tous deux à la fois, s'étant tournés vers l'àtre,
Virent celle qu'alors on semblait oublier,
Qui, les cheveux épars, plus blanche que l'albâtre,
28 SCÈNE D'INTÉRIEUR.
Pleurait, le front caché dedans son tablier.
Il se fit un instant de solennel silence,
Devant ses pleurs amers chacun d'eux s'étant tu.
Puis, le père Sylvain, parlant sans violence,
D'un ton affectueux lui dit :
« Femme, qu'as-tu ? »
Elle ne se pressa nullement de répondre ;
Mais, quand on eut laissé son désespoir profond
En larmes de douleur s'épancher et se fondre,
Elle put, de ses maux ayant sondé le fond,
Leur parler de la sorte en relevant le front :
« Hélas! de trois enfants, soutiens de ma faiblesse,
Qui me devaient aider aux jours de ma vieillesse,
Le ciel a donc voulu qu'il ne m'en restât point !
Est-il juste qu'on soit malheureuse à ce point !
De force ou de bon gré, dans un but ou dans Pautre:
Tous trois ont séparé leur avenir du nôtre,
Et nous allons bientôt dans ce foyer désert
Rester, le père et moi, tous deux seuls. — A quoi sert
D'avoir rêvé jadis une vieillesse heureuse,
Au sein d'une famille adorée et nombreuse
De jeunes petits-fils, comme nous paysans?...
François nous a quittés, voilà bientôt dix ans.
SCÈNE D'INTÉRIEUR. 29
Nos travaux lui semblant sans doute oeuvre trop vile,
Il alla s'occuper comme ouvrier en ville,
Et depuis ce jour-là, de cités en cités,
De patrons en patrons, ses pas se sont portés,
Sans rien plus amasser qu'une pierre qui roule,
Jusqu'à Paris, — où grouille une si grande foule,
Que le pauvre garçon doit s'y sentir perdu.
C'est pourquoi j'espérais qu'il nous serait rendu,
Et j'attendais ce jour comme on attend l'aurore.
Mais nous l'avons depuis reperdu mieux encore,
Puisqu'il s'est marié, — si bien que j'ai là-bas
Deux beaux petits-enfants que je ne connais pas.
Certe, il faut l'avouer, ils ont grand soin de mettre
Chaque année à la poste une fort belle lettre,
Pleine de bons souhaits ; — mais le reste du temps
Qui sait s'ils sont, là-bas, tous morts ou bien portants ?
A quoi bon un enfant qu'on gâte et qu'on élève,
Puis qui part, — et dès lors qu'on ne voit plus qu'en rêve ?
Autant être défunt qu'éloigné, c'est certain.
Quant à mon autre fils, mon pauvre Baptistin,
Le jour qui le verra sortir du séminaire,
Je crains qu'il n'ait dessein d'être missionnaire.
Quand il m'a dit cela, certes, j'ai bien pleuré;
Mais, quand il partira, je crois que j'en mourrai !
Car il veut s'en aller vers ces plages lointaines
30 SCÈNE D'INTÉRIEUR.
Où déjà les Français ont péri par centaines ;
Vers ces sombres pays d'où ne reviennent pas
Ceux qui, pour entraîner les peuples sur leurs pas,
Ont pour arme la croix, pour chaînes le rosaire.
Et voici maintenant, pour comble de misère,
Que toi que j'espérais pouvoir garder ici,
Toi, mon Sylvain, tu vas m'abandonner aussi !
Tu veux suivre à ton tour l'exemple de tes frères,
Te soumettre comme eux à des lois arbitraires,
Et, sans crainte en partant de me désespérer,
Fuir en ne me laissant que les yeux pour pleurer !
— Ah! Dieu sait, si cela dépendait de moi-même,
Si j'abandonnerais le village que j'aime,
Et, sans parler de vous à qui je dois le jour,
Si je voudrais quitter celle dont j'ai l'amour,
Briser du même coup par une peine amère
Et le coeur de Jeannette et celui de ma mère!
— Eh bien! si cVt ainsi, tu ne partiras pas!
Qu'ils viennent donc ici t'arracher de mes bras !
Je brave leurs décrets, je me ris de leurs armes,
J'ai pour les repousser mes sanglots et mes larmes !
Il faudra bien, Sylvain, qu'ils aient pitié de nous,
Quand je me traînerai, pleurante, à leurs genoux,
SCÈNE D'INTÉRIEUR, JI
Et qu'ils verront l'excès de ma douleur amère !
On ne résiste pas aux larmes d'une mère ! *
Puis, si barbare enfin que soit un souverain,
Pour peu qu'il ait un coeur, ce coeur n'est plus d'airain
Dès lors qu'un fils est né de la femme qu'il aime..
Va, mon Sylvain, le coeur est en tout lieu le même !
Si haut que soit le trône où sa mère s'assied,
Rien ne peut empêcher que j'y pose le pied.
Et là, toutes les deux nous parlant face à face,
Je veux à tous mes voeux que son coeur satisfasse ;
Et, dès lors qu'elle est femme et qu'elle est mère aussi,
De mes propres douleurs qu'elle prenne souci,
Et qu'elle me renvoie en m'accordant ta grâce !
Si je perdais jamais cet espoir que j'embrasse,
Si l'on se refusait à mes désirs ardents,
J'aiguiserais contre eux mes ongles et mes dents,
Et, pressant mon enfant sur mon sein qui le broie,
Ils ne me prendraient pas, moi vivante, leur proie;
Mais, me tournant vers eux dans un dernier soupir,
Je les maudirais tous avant que de mourir!.. »
Elle s'abandonnait à sa tendresse folle,
Lorsque, fixant sur elle un regard plein d'effroi,
Le père de Sylvain lui coupa la parole
Et lui dit brusquement :
?2 SCÈNE D'INTÉRIEUR.
u Allons, femme, tais-toi!
Ces cris de désespoir et ces accents de rage,
Quand nous avons besoin de tout notre courage,
Ne peuvent rien changer, et ne servent au plus
Qu'à ramollir nos coeurs déjà peu résolus.
A quelques maux nouveaux qu'il faille nous attendre,
Quand il devrait partir, — tu ne peux pas prétendre,
Si, comme je le crains, ses amis s'en vont tous,
Que, seul dans le canton, Sylvain reste avec nous.
Ce garçon-là fera son devoir comme un autre.
C'est l'affaire des rois, et ce n'est pas la nôtre,
De savoir si la guerre est nécessaire ou non,
Et de faire parler ou taire le canon.
Nous devons obéir et marcher à leur suite,
Sans prétendre entraver ou juger leur conduite.
Celui des mains duquel ils tiennent le pouvoir
Dira s'ils ont bien fait ou trahi leur devoir,
Et, retirant, s'il veut, ou donnant la victoire,
Gravera son arrêt aux pages de l'histoire.
C'est Lui, sous leurs drapeaux battus ou triomphants,
Qui parmi les boulets guidera nos enfants,
Et, s'il daigne exaucer nos ferventes prières,
Nous les rendra sauvés des balles meurtrières.
Souverains et sujets, nous sommes dans sa main :
C'est pourquoi nous devons marcher le droit chemin,
SCÈNE D'INTÉRIEUR.
Et chacun se garder de faillir à sa tâche.
Il ne sera pas dit que mon fils est un lâche.
Quand au bruit du tambour les conscrits partiront,
Je sais que dans le bourg les filles pleureront;
Mais, malgré leur chagrin, Sylvain suivra leur troupe.
Et Jeannette attendra. Femme, donne la soupe. »
De plus beaux sentiments comme il se piquait peu,
Cela dit, il saisit sa cuillère, — et sa femme
S'en alla décrocher la marmite du feu
Et répandre de l'eau sur la dernière flamme.
Puis sur table elle mit le potage fumant
Dont le père Sylvain emplit chaque assiette.
Mais l'appétit va mal quand l'âme est inquiète,
Et le repas du soir s'acheva tristement.
III
LA FETE DE SAINT-CLOUD
DANS les noirs ateliers où l'industrie humaine,
Au choc retentissant du fer et des marteaux,
Sur la nature entière a conquis son domaine,
Et soumis la matière, et dompté les métaux,
Il arrive qu'au bout de la longue semaine
Où sur sa dure tâche il a courbé son dos,
L'ouvrier, fatigué dans sa chair et ses os,
Salue en souriant l'aube qui lui ramène
Un jour, hélas! trop court, de joie et de repos.
}6 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Ce jour de délivrance est l'unique pensée
Qui lui faisait, malgré le salaire mesquin,
Manier vaillamment, bras nus, tête baissée,
La poitrine en sueur, la manche retroussée,
La lime, le compas et le vilebrequin.
Dans le sombre atelier un rayon d'espérance
Glisse, quand il repense au jour de délivrance,
Et, soulevant gaîment le marteau dans sa main,
Il songe qu il pourra bientôt avec sa femme
Et ses enfants', trésors précieux de son âme,
Passer tout un grand jour, hélas ! sans lendemain.
Loin du logis commun qu'il déserte à l'aurore,
Le travail en tout temps le retient jusqu'au soir,
De sorte que sa femme et ses fils qu'il adore,
C'est à peine s'il peut, esclave du devoir,
Durant six jours entiers leur parler ni les voir.
Aussi, quand il regarde au fond des recoins sombres,
Il croit dans l'atelier apercevoir souvent
Tous ces êtres, vaguant comme de pâles ombres.
Et pendant qu'il est là travaillant et rêvant,
Au bruit des lourds marteaux, au grincement des scies,
Quelques gais compagnons mêlent leurs facéties.
Le plus joyeux d'entr'eux entonne une chanson
Dont le refrain connu se chante à l'unisson.
A voir le rouge éclat des flammes de la forge
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. 37
Et ces fronts qu'a noircis la poussière de fer,
Dans la chaude vapeur qui vous prend à la gorge,
On dirait des démons échappés de l'enfer.
Us sont affreux. C'est bien. Mais, vienne le dimanche,
François mettra bien vite une chemise blanche,
Son beau pantalon noir, son habit bien brossé,
L'habit que pour sa noce il avait endossé,
Et, brisant pour un jour son collier d'esclavage,
Libre, riche, joyeux, loin des murs étouffants,
En plein air, dans les champs, sur quelque frais rivage,
Il ira promener sa femme et ses enfants.
Sa femme a comme lui vécu dans cette attente.
Elle reste au logis avec les deux petits,
Travaillant nuit et jour, et cependant contente
Quand le gain satisfait à tous les appétits.
L'aîné, Pierre, a sept ans. Il suit déjà l'école,
Elève distingué des Frères du quartier.
Le plus jeune, un vrai diable, a cinq ans. C'est Nicole.
Toujours il se démène, et trotte et caracole,
Et dans tout le logis ne laisse rien d'entier.
Mais la mère sourit, penchée à son ouvrage;
Et, distraite, songeant peut-être à ce qu'on doit,
Si l'aiguille un instant s'échappe de son doigt,
En regardant son fils elle reprend courage :
38 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Car il montre déjà tant d'esprit, ce gamin,
Que, pour sûr, dans le monde il fera son chemin.
Quant à Pierre, il suivra le métier de son père ;
Mais, étant plus que lui fort mathématicien,
Il ne sera pas long, — du moins elle l'espère, —
A passer d'apprenti maître mécanicien.
De sorte que tous deux iront à la fortune,
Et que tous deux, — issus d'un simple villageois
Et d'une pauvre enfant de naissance commune, —
Deviendront à leur tour de bons et gros bourgeois.
Mais il faut jusque-là qu'elle couse et travaille,
Et tâche à contenter le magasin de blanc
Pour lequel elle entasse ourlets et points et maille.
A faire ce métier, certe, en bien calculant,
Si, depuis le matin jusqu'à la nuit profonde,
Elle coud et recoud sans perdre une seconde,
Une femme par jour peut bien gagner un franc ;
Mais il faut être habile ! — Il est aisé de croire
Qu'on ne s'enrichit pas d'un tel gain dérisoire.
Le mari par bonheur est un homme de coeur,
Qui fuit le cabaret, et n'aime pas à boire,
Ni dépenser sa paye en bière ni liqueur;
Et pourtant l'eau, le feu, l'huile et le blanchissage,
Tout ce qui se dépense et doit être acheté
Pour tenir un ménage à peu près bien monté,
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. J9
Font que, bien que l'on soit femme économe et sage,
On n'a pu jusqu'alors rien mettre de côté,
Et même que l'on est quelquefois endetté.
Mais la dette est fort mince, — et pourvu que l'on vive
Et qu'on se porte bien, — le reste importe peu.
La femme s'abandonne à la grâce de Dieu ;
Et quand l'homme revient, la joie est toujours vive
Dans le pauvre réduit, — jusqu'au prochain adieu.
Surtout quand c'est le jour qu'il a touché sa paye !
Alors, après six jours d'un labeur incessant,
Il est, convenons-en, trop juste qu'on s'égaye
Et qu'on aille au dehors se rafraîchir le sang.
L'enfance dans Paris s'étiole et se fane ;
Dans les airs viciés l'horrible fièvre plane,
Et fait du plus robuste un être languissant.
On chôme à l'atelier, c'est vacance à l'école :
Donc, loin de la mansarde et loin du carrefour,
Dans les champs et l'air pur, que Pierre et que Nicole
S'en aillent sous les cieux s'ébattre tout un jour.
La chose ainsi réglée, or voici qu'un dimanche,
Par un beau jour d'été, tous quatre sont partis.
Le soleil épandait une clarté si franche
Que tout semblait sourire, et que les deux petits,
Contents d'être parés de leur jaquette blanche,
40 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
S'en allaient d'un pas vif tout le long du chemin,
Riant et folâtrant, et se donnant la main.
D'un pas plus mesuré François marchait derrière,
Ayant, digne ouvrier, sa digne femme au bras,
Et de l'autre portant un énorme cabas.
Lorsque l'on eut ainsi dépassé la barrière,
Franchi d'un pied bruyant la porte des remparts,
Et les tristes logis près des fossés épars,
Après quelque cent pas sur la route poudreuse,
La campagne apparut verte de toutes parts.
Alors donc commença la course aventureuse
Parmi les prés en fleur, les vignes et les blés;
Et, comme des oiseaux dans leur buisson troublés,
Maint garçon de vingt ans avec mainte amoureuse,
Au milieu d'un baiser surpris et tout honteux,
Au détour des sentiers s'enfuyaient devant eux.
Pierre avait secoué l'humeur calme et tranquille
Et la torpeur de corps qu'il gardait à la ville.
Le soleil, le grand air rendaient son pied léger;
Il allait dénichant pinsons, fruits verts, cigales,
Et, bien que de vitesse et de force inégales,
Nicole le suivait sans se décourager.
Les parents cependant, craignant quelque danger
Au fond des frais ravins et des bois qu'on explore,
LA FETE DE SAINT-CLOUD. 41
Voulaient que sur le leur on mesurât ses pas,
Et que de leur présence on ne s'éloignât pas ;
Mais bientôt les enfants disparaissaient encore,
Et, quand ils les avaient longtemps cherchés au loin,
Ils les trouvaient près d'eux, blottis dans quelque coin.
Et c'étaient de grands cris, de francs éclats de rire,
Des ruses quf faisaient que l'on battait des mains.
Ainsi, mille gaîtés impossibles à dire
Allaient s'éparpillant sur le bord des chemins.
De sorte qu'on avait franchi plus d'un village,
Le plaisir allégeant la fatigue, — et voici
Qu'on avait laissé loin Vanves, Clamart, Issy,
Et Meudon, comme un nid perdu dans le feuillage.
Bientôt de Châtillon on gravit le coteau,
Et Nicole arriva le premier au plateau.
Nul n'y montera plus que son coeur ne s'émeuve !
Debout sur son sommet et tournés vers le nord,
Ils virent à leurs pieds, des deux côtés du fleuve
Qui dans la plaine au loin se déroule et se tord,
Paris, l'impérissable et sainte Babylone,
Et le fouillis sans nombre et sans fin de ses toits,
Ses dômes, ses clochers, ses palais, sa colonne,
Et ses hôtels bâtis et rasés tant de fois.
Là, du seuil des maisons débordent dans la rue,
42 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Entraînés et perdus dans le grand tourbillon,
Plus d'hommes que ne fait jaillir dans un sillon
D'invisibles fourmis le soc de la.charrue.
Là, parmi les clameurs, le bruit des pas, des voix,
Sous la vapeur de feu qui dans l'air se promène,
Vit, pleure, chante et meurt la fourmilière humaine.
Certe, il est effrayant de songer quelquefois
Combien, entre ces murs, de poitrines respirent,
Combien de mains, de bras s'agitent pour un gain,
De cerveaux sans profit s'usent, d'âmes soupirent,
Hélas! combien de coeurs n'ont pas ce qu'ils désirent,
Et ce qui s'y commet pour un morceau de pain !
Lorsque l'on descendit de la verte éminence,
On entra de nouveau dans la forêt immense,
Où l'on s'assit à l'ombre, au bord d'un clair ruisseau.
Les arbres y formaient une salle superbe
Avec leurs rameaux verts recourbés en arceau.
Alors, des flancs du sac on déballa sur l'herbe
Ce qui devait servir au champêtre repas :
Les verres, les couteaux, le pain blanc, les bouteilles,
Le pâté de veau froid, l'onctueux cervelas,
Et la tarte dorée, et les pêches vermeilles.
Ce n'était pas princier, et du dîner frugal
La joie et l'appétit faisaient le seul régal.
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. 43
Quand, après un moment, la faim fut assouvie,
Pendant que les enfants gambadaient près de là,
De différents propos l*agape fut suivie,
Et voici justement comme François parla :
« Je voudrais seulement dîner comme cela
Tous les jours qu'il me reste à passer sur la terre :
Boire, sans oublier ma raison dans mon verre,
Et, sans m'embarrasser d'un grand nombre de plats,
Comme aujourd'hui goûter à des mets délicats.
Ce sont de ces faveurs dont le ciel est trop chiche.
Tout le monde, il est vrai, ne peut pas être riche :
Il faut donc accepter son sort comme il vous vient,
Car ce qu'on veut parfois ne vaut pas ce qu'on tient.
Jadis, j'eus le désir d'un destin plus prospère,
Et, bien qu'il m'en coûtât, j'abandonnai mon père:
Or, si jusqu'à Paris je n'étais pas venu,
Qui peut dire comment j'aurais jamais connu
Celle que j'ai pour femme à présent et qui m'aime?
Pourtant, lorsque je fais un retour sur moi-même,
— Sans trouver mon sort triste et sans regretter rien,
Puisque je te possède, ô toi, mon meilleur bien, —
Je ne puis m'empêcher de me sentir moins ferme
En songeant à ma vie écoulée à la ferme,
Combien dans l'abondance et le contentement
44 LA FÊTE- DE SAINT-CLOUD.
Tous mes jours d'autrefois s'y passaient doucement,
Et combien jusqu'au bout il m'eût été facile
D'y vivre heureux, — n'était mon humeur indocile, —
Dans l'accomplissement du plus humble devoir !
C'est là qu'il m'eût été doux de te recevoir
Et de pouvoir t'offrir notre modeste aisance !
Et, désormais comblé par ta seule présence,
J'aurais pu voir les jours commencer et finir
Sans jamais demander rien plus à l'avenir.
Tu connaîtrais alors, ma vaillante compagne,
Combien la vie est douce et large à la campagne,
Puisque, sans être riche, à chacun des repas,
Le beurre, les oeufs frais, le lard ne manquent pas ;
Qu'on n'a point de regret du bois qui se consume,
Que, du matin au soir, sans cesse l'âtre fume ;
Qu'on récolte son pain, qu'on a dans son verger
Plus de fruits qu'en vingt ans on n'en pourrait manger,
Et qu'on voit près du seuil pousser chaque légume.
De sorte qu'en rentrant, autrefois, à la brume,
Nous étions toujours sûrs de voir fumer chez nous.
Mes deux frères et moi, la bonne soupe aux choux! »
La femme souriait ; mais le petit Nicole
Qui, depuis un instant lassé de tous ses jeux,
Était venu s'asseoir, et d'un air sérieux
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. 45
Avait tout écouté, — prit alors la parole
Et d'un ton grave dit :
« Moi, quand je serai grand,
Puisqu'il en est ainsi, je veux avoir un champ,
Et j'y ferai bâtir une ferme bien grande,
Où j'aurai des moutons et des cochons par bande,
Des chèvres pour le lait, des poules pour les oeufs,
Des canards, des lapins, des vaches et des boeufs.
Et vous pourrez venir tous trois, avec grand-père
Et grand'mère, qu'alors je connaîtrai, j'espère,
Et mon oncle Sylvain et l'oncle Baptistin,
Chez moi boire et manger du soir jusqu'au matin ! »
On ne put à ces mots moins faire que de rire,
Et François embrassa Nicole sur le front.
Sa femme alors, après un silence profond,
Redevint tout à fait grave, et se prit à dire :
« Qui sait si Dieu voudra que nous puissions un jour
Voir ces parents pour qui je me sens tant d'amour
Et que tes seuls discours m'ont appris à connaître?
Près d'eux et près de toi j'aurais désiré naître,
Et, sous quelque humble toit d'honnêtes paysans.
Jusqu'à notre union passer mes jeunes ans.
46 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Nous aurions partagé tous les jeux de l'enfance ;
Et plus tard, épanchant nos coeurs en confiance,
De nos jours d'autrefois pour nous entretenir,
Nous n'aurions eu tous deux qu'à nous ressouvenir.
Le ciel n'a pas voulu qu'il en fût de la sorte,
Et j'ai reçu le jour dans Paris ; — mais qu'importe !
Si mes yeux en s'ouvrant ont eu pour horizon
Les murs d'une cité, sombre et morne prison ;
Si je n'ai pas connu de père ni de mère,
Si du lait que j'ai bu la source fut amère,
Et si près du ruisseau je fis mes premiers pas,
Ne sachant si bientôt je n'y tomberais pas,
Dans quelques tristes lieux que je me sois trouvée,
Du jour où tu m'aimas François, je fus sauvée.
Je pus voir dès ce jour se lever quelques fleurs
Sur l'aride chemin arrosé de mes pleurs.
Je te dus de connaître, errante et pauvre fille,
Un foyer, un amour, des fils, une famille,
Et de ne plus voguer comme une graine au vent.
De façon aujourd'hui qu'il m'arrive souvent,
De tristes souvenirs quand je suis oppressée,
De quitter la mansarde et d'aller en pensée,
Loin des murs de Paris, vivre et causer là-bas
Avec ces vieux parents que je ne connais pas.
Assise et travaillant, j'ai, d'un pas vif et ferme
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. 47
Fait avec eux ainsi bien des tours dans la ferme;
J'ai parcouru les prés, les vignes et les bois
Que tu m'as en causant dénommés tant de fois,
Des coteaux d'alentour escaladé la pente,
Suivi dans le vallon le ruisseau qui serpente,
Visité le moulin, traversé le hameau,
Et je me suis assise à l'ombre de l'ormeau.
Ce n'est qu'un songe hélas ! que le réveil efface
Ah ! si je pouvais voir tes parents face à face !
Mais si ce jour pour moi ne doit jamais venir,
Qu'eux du moins puissent voir mes fils, et les bénir!
Je n'en veux plus au ciel demander davantage. »
François, qui, sans bouger ni détourner les yeux,
L'écoutait, dit alors d'un ton presque joyeux :
« Notre bourse est petite et c'est un grand voyage,
Mais il ne faut jamais désespérer de rien.
Si, comme en ce moment, le travail marche bien,
Rien n'empêche qu'un jour, quoi que le trajet coûte,
Je ne puisse amasser de quoi faire la route
Et passer avec vous un mois chez mes parents
Sans que nous leur soyons à charge, tu comprends.
Crois bien, de leur côté, qu'ils n'ont pas moins d'envie
De fêter celle à qui j'ai consacré ma vie,
48 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Et de voir les enfants que Dieu nous a donnés,
Et qui, loin du hameau tous les deux étant nés,
Ont été jusqu'ici soustraits à leur tendresse.
Si pour nous jusqu'au bout un obstacle se dresse,
Eux, quand ils seront grands, du moins voyageront,
Et ceux qui n'auront pu te voir les béniront :
C'est, de même que toi, le seul voeu que je fasse.
Il se peut, au surplus, qu'avant qu'un an se passe,
Vu qu'on ne sait encor ce qu'il adviendra d'eux,
Sylvain ou Baptistin, ou même tous les deux,
S'en viennent près de nous, et dans Paris peut-être,
Sylvain comme soldat et l'autre comme prêtre.
Car Baptistin ne peut tarder d'être ordonné,
Puisque ses vingt-cinq ans ce mois même ont sonné.
Or il s'était promis, je m'en souviens, tout jeune,
Mais exalté déjà par l'étude et le jeûne,
De tourner vers Paris ivre et blasphémateur
Son zèle ardent d'apôtre et de prédicateur.
Docile sous la main qui lui trace sa voie,
Il peut prier pourtant qu'ici même on l'envoie,
Et, si le ciel voulait qu'on exauçât ses voeux,
[1 viendrait sermonner ses deux petits neVeux,
Avec sa belle-soeur, si folle et si volage!...
Quant au frère Sylvain, il vient d'atteindre l'âge
Où le tirage au sort doit décider de lui.
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. 49
Et, comme un fait exprès, cela tombe aujourd'hui
Où l'on entend chacun ne parler que de guerre.
Or, le cas échéant, je ne souhaite guère,
Quelque plaisir que j'eusse à l'embrasser aussi,
Qu'il délaisse la ferme et qu'il s'en vienne ici.
Car nous l'aurions à peine une journée entière,
Qu'il lui faudrait peut-être aller à la frontière,
Au sortir de nos mains, affronter les combats;
Et l'on ne sait jamais, quand on s'en va là-bas,
Le jour qu'on en revient, — surtout quand on est brave.
Baptistin, jeune encor, était tranquille et grave ;
Mais lui, bien qu'on ne pût trouver un coeur meilleur,
Avait l'âme guerrière et l'esprit batailleur.
Lorsqu'avec de plus forts il luttait, dans l'enfance,
Il ne voulait jamais que l'on prît sa défense,
Sachant le pugilat bien mieux que sa leçon!...
Quand je pense à présent que c'est un grand garçon,
Et que je l'ai quitté si petit! — Il me semble
Que c'est encor hier que nous jouions ensemble,
Et que, posant la glu pour prendre les oiseaux,
Plongeant r our attraper la truite au fond des eaux,
Maraudant les fruits verts et buvant l'eau des sources,
Nous faisions dans les champs de si joyeuses courses !
Car, bien qu'il eût de peine à suivre tous mes pas,
Plus jeune de huit ans, — il ne me quittait pas.
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50 LA FÊTE DE SAINT-CLOUD.
Sans cesse on le voyait escortant son grand, frère;
Et moi, qu'avaient séduit son humeur téméraire
Et son coeur qui toujours du péril se moquait,
Je sentais, s'il n'était pas là, qu'il me manquait.
Ah ! quand nous nous verrons, nous en aurons à dire,
Et ce ne sera pas si tôt fini de rire!... »
Pendant qu'ils discouraient, assis sur le gazon,
La nuit dans la forêt tendait déjà ses voiles
Et dans le firmament allumait les étoiles ;
Et, rival du soleil perdu sous l'horizon,
Saint-Cloud sur son coteau flamboyait comme un phare.
De la fête lointaine un murmure de voix,
Des cris joyeux mêlés à des sons de fanfare,
Arrivaient par lambeaux jusques au fond des bois.
Il aurait été doux, dans la clairière sombre,
Assis sous les bouleaux au panache mouvant,
Une main enlacée à la main et rêvant,
D'écouter, recueillis, dans le silence et l'ombre,
Les mille bruits confus apportés par le vent.
C'est loin des flots humains d'où la clameur s'élance,
L'âme et l'esprit bercés par leur sourd grondement,
Quand la nature entière écoute et fait silence,
Que l'on sent dans son coeur entrer l'apaisement ;
Et lorsque de plaisir il s'échappe une larme,
LA FÊTE DE SAINT-CLOUD. JI
Parfois la lèvre y trouve une telle saveur,
Qu'on voudrait, sans que rien s'en vînt rompre le charme.
Passer ainsi sa vie, immobile et rêveur.
Les enfants à cela ne trouvaient pas leur compte :
Effrayés du silence, attristés par la nuit,
Tous deux brûlaient d'aller, d'une démarche prompte,
Retrouver, loin des bois, la lumière et le bruit
On partit; on alla se mêler à la foule
Qui s'écoulait, grondant comme une mer qui roule
Devant les charlatans et les marchands forains.
Ici, sur une estrade où la toile se dresse,
Voici des bateleurs qui font des tours d'adresse;
Là, ce sont des chanteurs égrenant leurs refrains ;
Plus loin, un baladin s'évertue et s'enroue
Sans que cela, ma foi! lui rapporte beaucoup.
Voici le pain d'épice, et là. sur une roue
Tourne la porcelaine : on gagne à chaque coup !
Au milieu de ce bruit, devant tant de merveilles,
Pierre était ébahi, Nicole radieux,
Et tous deux pour entendre ouvrant bien les oreilles,
Pour tout bien regarder n'avaient pas assez d'yeux.
Il fallut bien céder à leur cajolerie
Et les laisser monter sur les chevaux de bois,
Pendant qu'on entendait l'orgue de Barbarie

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