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Jentayu - Hors-série n°1 - Taïwan

De
252 pages

Ce premier numéro hors-série de la revue Jentayu offre un panorama unique de la littérature taïwanaise contemporaine, une littérature diverse et largement ouverte sur le monde, puisant à toutes les sources. Dix-neuf auteurs différents, pour la plupart traduits pour la première fois en français. Un recueil richement illustré, publié avec le soutien du Centre culturel de Taïwan à Paris et du ministère de la Culture de Taïwan. Textes (nouvelles, essais et poèmes) en traduction française de : Chen Fang-ming, Chen Li, Chen Xue, Chen Yu-chin, Chen Yu-hong, Chu Yu-hsun, Hsia Yu, Lai Hsiang-yin, Liglav A-wu, Lo Chih-cheng, Lo Fu, Lo Yi-chin, Ping Lu, Tong Wei-ger, Walis Nokan, Wang Ting-kuo, Wuhe, Yang Fu-min et Yang Mu. Illustrations de Hsu Hui-lan et Xavier Wei (Taïwan). Avant-propos de Tsai Hsiao-ying (Centre culturel de Taïwan). Préface de Pierre-Yves Baubry (Lettres de Taïwan).


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Taïwan

Jentayu

 

 

Avec le soutien de :

178 rue de l’Église – 01300 Andert-et-Condon | email info@editions-jentayu.fr

Pour vous abonner à la revue, rendez-vous sur notre site www.editions-jentayu.fr.

HORS-SÉRIE NUMÉRO 1

DIRECTEUR DE PUBLICATION

Jérôme Bouchaud

TRADUCTEURS

Olivier Bialais, Catherine Charmant, Chen Fang-Hwey, Sabrina Corinus, Deng Xinnan, Gwennaël Gaffric, Coraline Jortay, Matthieu Kolatte, Marie Laureillard, Damien Ligot, Sandrine Marchand, Lucie Modde, Emmanuelle Péchenart et Lise Pouchelon.

RELECTEURS

Marcel Barang, Pierre-Yves Baubry et Gwennaël Gaffric.

DISTRIBUTION

Éditions Jentayu et partenaires.

SITE INTERNET

Éditions Jentayu et Stampede Design.

Sommaire

OURS NOIR OU QUEUE DE PORCELET

Walis Nokan

LES ACCIDENTS DE LA ROUTE

Tong Wei-ger

SAKURA, SAKOR

Yang Mu

BIBI

Yang Fu-min

CHANT DÉCHIRANT DU DÉCHIREUR

Wuhe

LA MORT DANS UNE CELLULE DE PIERRE (1-2-3)

Lo Fu

RENCONTRE À YURAKUCHO

Chen Fang-ming

CONSONNE

Lo Yi-chin

ÉTUDE DU SOIR : DEUX POÈMES

Chen Li

LES CASSETTES DU PROFESSEUR K'ANG

Chu Yu-hsun

LA FAILLE

Wang Ting-kuo

À LA RENCONTRE DU CHAGRIN

Lo Chih-cheng

VIRTUAL TAIWAN

Ping Lu

ZEELANDIA

Lai Hsiang-yin

ÉTOILE DE MER

Chen Yu-hong

LA VIE DE MAMAN DANS LE VILLAGE DE GARNISON

Liglav A-wu

COMMUNICATION SANS FRONTIÈRES

Chen Yu-chin

CONTINUER À PARLER DE LASSITUDE

Hsia Yu

VÉNUS

Chen Xue

AVANT-PROPOS

 

 

 

 

 

 

Le présent ouvrage est une proposition faite au lecteur français, celle de découvrir Taïwan à travers les différents tableaux qu’en dressent les auteurs taïwanais dans leurs écrits. C’est aussi, à l’intention du monde universitaire francophone, un document qui permet d’appréhender concrètement l’évolution et les courants de la littérature taïwanaise, et donc la visibilité internationale de celle-ci.

Pour des raisons relevant de la politique et de la géopolitique, la littérature taïwanaise a longtemps été considérée comme une littérature secondaire ou comme un simple rameau de la littérature chinoise. Longtemps, son développement a été fortement entravé ou ignoré. Sous l’empire des colonisateurs espagnols, hollandais, puis japonais, des contraintes diverses et contradictoires ont pesé sur l’écrit, imposant à la littérature taïwanaise de s’abstenir de toute expression culturelle claire et cohérente. Néanmoins, progressivement, elle est parvenue à manifester sa spécificité, faite de complexité et de diversité des points de vue, lesquelles ne sont pas dues seulement aux vicissitudes de l’histoire sociopolitique de Taïwan, mais aussi à la multiplicité des vecteurs d’expression : littérature de transmission orale des langues austronésiennes des Aborigènes, littérature en chinois classique et littérature taïwanaise traditionnelle sur ce mode, littératures en langue vernaculaire chinoise, japonaise, taïwanaise et hakka.

Le présent recueil reflète une étape fondamentale de la littérature taïwanaise, celle de son épanouissement. Il met en évidence diverses singularités qui se sont dégagées au cours de l’histoire si particulière de Taïwan et au cours de son évolution culturelle, permettant ainsi de mieux cerner, dans l’histoire culturelle mondiale, ce qui distingue la littérature taïwanaise, tant en termes de contenu qu’en ce qui concerne la place qui lui est reconnue.

Taïwan dans l’histoire culturelle mondiale : quelle est la place de la littérature et de la culture taïwanaises dans l’histoire et la culture mondiales ?

Taïwan et l’histoire coloniale : dans la littérature des anciens colonisateurs, Espagnols, Hollandais ou Japonais, que dit-on de Taïwan ? Quelle image de Taïwan y produit-on ? Comment s’y manifeste la conscience du colonisateur ? Quant à l’expérience du colonisé, quels échos en trouve-t-on dans la littérature taïwanaise ? Comment se reflètent dans l’ensemble de la littérature taïwanaise produite à l’époque de l’occupation japonaise le choc entre culture chinoise et culture japonaise ainsi que le dilemme et les avatars d’une affirmation identitaire ?

Taïwan et l’histoire chinoise : où se trouve le point d’intersection entre l’histoire de la Chine et l’histoire de Taïwan ? Quelles traces en trouve-t-on dans l’art littéraire ? Comment, à des époques successives, la littérature chinoise a-t-elle représenté Taïwan et quelle image en a-t-elle donné – particulièrement sous les Qing lorsque la vague de migration entre la Chine et Taïwan atteignit son maximum et que la circulation maritime entre les deux rives était intense ? Quelle image de la Chine trouve-t-on dans la littérature taïwanaise ? Et comment s’est constituée la littérature taïwanaise « du terroir » ?

Taïwan et la modernisation de la littérature extrême-orientale : vers la fin du règne des Qing et au début de la République, la littérature chinoise s’est trouvée confrontée à une vague d’occidentalisation. Quelle fut la réaction de la littérature taïwanaise face à ce phénomène ? Quels sont les points de contact entre la littérature du XXe siècle de la Chine, du Japon et de Taïwan ? Au début du XXe siècle sont apparus en Europe, particulièrement en France et en Espagne, des mouvements littéraires et artistiques modernistes, tels le surréalisme et le cubisme, qui se sont vite répandus dans le monde entier. Quel en fut l’impact en Extrême-Orient ? Quelle signification cela eut-il pour Taïwan ? Comment se situe Taïwan par rapport aux mouvements de modernité qui ont traversé le XXe siècle ? Comment est perçue et reçue cette modernité venue d’ailleurs et quelle influence exerce-t-elle sur les arts et les lettres taïwanais ?

Taïwan et l’afflux de migrants chinois en 1949 : comment les acteurs du monde culturel ayant migré de la Chine à Taïwan et les acteurs culturels ayant reçu à Taïwan une éducation japonaise ont-ils abordé la modernité littéraire des années 1950 et 1960 ? Comment leurs expériences respectives ont-elles interagi lors du processus de modernisation de la littérature ? En outre, comment la littérature moderne taïwanaise a-t-elle perçu les effets des courants modernistes, tels ceux nés en France, sur la littérature chinoise, japonaise et ouest-européenne ?

Taïwan et l’éducation occidentale : quel a été le rôle des élites taïwanaises ayant reçu une éducation occidentale dans les transformations culturelles qui se sont produites à Taïwan au cours des années 1970 et 1980 ?

Transversalité artistique et transdisciplinarité dans l’histoire culturelle taïwanaise : comment l’histoire culturelle prise dans sa globalité est-elle parvenue à produire différents types d’expression culturelle sous la forme de médias intégrant le cinéma taïwanais, la photographie taïwanaise et la création musicale taïwanaise ? Par quelles formes et en traitant quels sujets, la littérature taïwanaise a-t-elle accompagné ou combattu cette évolution ? Et dans quelle mesure cet accompagnement ou cette opposition ont-ils interagi avec les courants internationaux dominants de la recherche universitaire et ceux de la culture ?

Une réflexion comparative et une analyse à partir d’angles différents, telles que les textes réunis ici en offrent la possibilité, permettent assurément de comprendre en profondeur comment l’expérience taïwanaise rejoint l’histoire culturelle mondiale.

Apprécier Taïwan à travers sa littérature, telle a été l’idée de départ qui a mené à l’édition du présent livre, avec l’espoir de faire ressentir au lecteur la profondeur de l’enracinement de la littérature taïwanaise dans la culture et dans le monde. Nos remerciements vont d’abord aux Éditions Jentayu et à tous les traducteurs qui se sont appliqués à la réalisation de cet ouvrage publié avec le soutien du ministère de la Culture de la République de Chine dans le cadre de sa politique d’échanges littéraires internationaux. Mais ils vont bien sûr aussi à tous les écrivains qui, par leur travail au service de la littérature taïwanaise, suscitent notre respect et notre admiration.

 

Tsai Hsiao-ying

Directrice du Centre culturel de Taïwan à Paris (CCTP)

INTRODUCTION

 

 

 

 

 

 

Alors que l’idée de littératures nationales organise encore largement notre perception de la littérature et les classements des librairies, un constat s’impose : les textes publiés à Taïwan manquent dans l’ensemble de visibilité à l’étranger. Les pays francophones ne font guère exception, même si plusieurs salves de traductions ont marqué les 30 dernières années, et que des initiatives récentes laissent augurer de belles découvertes.

Si les lettres taïwanaises se font discrètes, ce n’est pas seulement à cause d’un manque de curiosité des éditeurs ou des lecteurs francophones. La vérité est que parler de littérature taïwanaise a longtemps été incongru. Non pas que Taïwan manque d’auteurs, mais son histoire complexe a largement empêché le développement d’un espace littéraire national et d’un canon facilement identifiable.

Au début du XIXe siècle, quand des fonctionnaires envoyés par l’empire Qing et quelques lettrés nés dans l’île commencent à écrire de la poésie chinoise classique, seuls le nord et l’ouest de Formose sont plus ou moins administrés par la dynastie mandchoue. Les montagnes centrales et la côte orientale restent le territoire inexpugnable des peuples autochtones, présents sur l’île depuis des millénaires et dont les cultures austronésiennes se transmettent oralement.

Dans les années 1930, Taïwan est une colonie nippone depuis une trentaine d’années déjà. Le Japon contrôle l’ensemble de l’île, le japonais est enseigné dans les écoles et c’est dans cette langue qu’écrivent de nombreux auteurs locaux. La promotion d’une littérature en chinois moderne ou en taïwanais (langue minnan) participe de la naissance d’un sentiment national taïwanais mais se heurte aux foudres du colonisateur.

En 1945, Taïwan passe sous le contrôle de la république de Chine, dont l’appareil administratif et militaire, vaincu sur le continent par les communistes, se réfugie dans l’île en 1949. La loi martiale est instaurée. Le mandarin devient langue nationale, ce qui marginalise une génération entière d’écrivains locaux d’expression japonaise. Ce sont les auteurs chinois venus du continent qui dominent pendant plusieurs décennies la scène littéraire, considérée comme étant celle de la Chine tout entière. D’abord engoncée dans les accents patriotiques de la Chine nationaliste, cette littérature conquiert bientôt une plus grande autonomie. Elle est marquée par l’émergence d’un courant moderniste qui l’ouvre aux influences occidentales, bouscule la langue chinoise et l’expression poétique, y compris par des développements des plus formels. De littérature taïwanaise, il n’est toutefois pas question. Tout au plus évoque-t-on, à propos d’auteurs du cru, une forme provinciale de la littérature chinoise – un point de vue qui n’a pas complètement disparu aujourd’hui.

Dans les années 60 et 70, de jeunes auteurs nés à Taïwan, forts de leur maîtrise du mandarin, rivalisent avec les « Continentaux », et placent la question du « terroir » au centre des débats littéraires. À partir des années 80, à la faveur du tournant politique qui aboutit à la levée de la loi martiale en 1987, l’identité taïwanaise s’affirme, l’héritage de groupes linguistiques minoritaires comme les Hakkas est revendiqué, des auteurs de la période japonaise sont redécouverts, les récits aborigènes trouvent peu à peu voix au chapitre, des thèmes jusqu’alors interdits sont abordés avec une grande liberté, et des sujets spécifiques à l’île sont mis en avant.

Ces dernières années, les liens économiques et culturels avec la Chine se sont renforcés, et la question de la relation avec « le Continent » continue à diviser les habitants de Taïwan. Toutefois, dans le même temps, le processus de construction nationale s’est accéléré avec l’avènement d’une démocratie vibrante.

Pouvait-on parler de littérature taïwanaise avant que les Taïwanais eux-mêmes se considèrent comme tels ? La population taïwanaise, aux identités multiples, partage désormais un destin commun, dont elle décide démocratiquement. D’une certaine manière, Taïwan est devenu une évidence. Dans le même temps, sa diversité s’est accentuée avec une immigration économique et matrimoniale en provenance de Chine populaire et d’Asie du Sud-Est.

Pour l’historien Benedict Anderson, la littérature contribue à cette « communauté imaginée » qu’est la nation moderne. Dans le cas taïwanais, l’inverse semble tout aussi vrai. La construction d’une « nation taïwanaise » est certes inachevée, contestée par ceux des Taïwanais qui restent attachés à l’idée d’une Chine unique, et systématiquement combattue par la Chine populaire. Toutefois, cette perspective, renforcée par la longue séparation politique entre les deux rives du détroit de Taïwan, a produit des effets sur la société et sur la culture – y compris la littérature. La société taïwanaise diffère aujourd’hui radicalement de la société chinoise, et lire les textes d’auteurs taïwanais permet d’accéder à un univers et à des imaginaires sans pareils.

Les textes sélectionnés pour ce numéro spécial sont pour l’essentiel postérieurs à la levée de la loi martiale (1987). Ils sont donc contemporains de l’« évidence taïwanaise » évoquée plus haut. Chacun des dix-neuf auteurs présents possède un timbre distinct et c’est tout l’intérêt de ce recueil que d’exposer la diversité des « nouvelles voix » de la littérature taïwanaise, pour beaucoup inouïes en français. Pour autant, le lecteur trouvera dans ce concert de mots des ressemblances, des consonances, des harmonies qui méritent d’être soulignées.

Pour nombre de ces écrits en effet, Taïwan est un point de départ. L’écriture s’ancre dans l’espace et la société où vivent les hommes, où sont accrochées ou ensevelies leurs mémoires, et où se nourrissent leurs imaginaires. Taïwan, sa géographie, son climat, sa végétation, sa faune, ses villages et ses métropoles, constituent, par-delà la diversité des auteurs, des styles, des approches et des thèmes abordés, une matrice commune, un horizon évident.

L’écriture se fait topographie. Elle dresse la carte de ce morceau du monde qu’est Taïwan. Les pages qui suivent foisonnent ainsi de montagnes, de forêts avec leurs essences (bambous, camphriers, ixora…), de plantes luxuriantes aux noms souvent inconnus de ceux vivant sous d’autres latitudes (oreilles d’éléphant aux énormes feuilles, érianthes aux fleurs velues, lotus…), de cultures locales (patates douces, courges, piments…), et d’espèces animales endémiques (sangliers, ours, sambars, aigles, grenouilles…) qui forment bien plus qu’un décor. Les auteurs puisent dans leur force évocatrice et symbolique, y associant parfois les mythes et les totems des peuples autochtones, comme dans « Ours noir ou queue de porcelet » de l’auteur atayal Walis Nokan, qui ouvre ce recueil.

Dans ces paysages faits de mots, on saisit les indices du temps et les réminiscences de l’histoire. Avec le poème « Sakura, Sakor », Yang Mu évoque ainsi une révolte aborigène réprimée en 1878 près de Hualien par les forces impériales Qing. Poète des cicatrices, il va bien au-delà d’une évocation historique et installe une atmosphère évoquant la cosmogonie aborigène, contribuant par ce changement de perspective à l’élaboration d’une « mémoire collective » ouvertement taïwanaise.

C’est souvent un drame intime qui provoque un retour, physique ou figuré, vers le lieu des origines, et fait resurgir le passé et les morceaux épars d’une mémoire à la fois personnelle et collective. À l’occasion d’une grossesse et d’un deuil, l’héroïne de « Zeelandia », nouvelle signée Lai Hsiang-yin, revient dans son Tainan natal, inscrivant ses pas dans l’histoire de l’ancienne forteresse d’Anping et s’identifiant à nouveau à une terre qu’elle avait délaissée.

Les récits biographiques et généalogiques participent de cette exploration. Leurs optiques sont diverses. Dans « Ours noir ou queue de porcelet », Walis Nokan fait l’éloge posthume de son grand-père, que la vie a constamment ramené vers son village tribal, au milieu des montagnes et des forêts. Ce faisant, il le couvre de gloire et le fait accéder à la légende. Avec « Rencontre à Yurakucho », Chen Fang-ming évoque le passé de son père pendant la colonisation nippone et l’immédiat après-guerre. Le texte a des accents mélancoliques, avec notamment l’évocation d’une vieille chanson japonaise, mais il montre surtout l’impossibilité de surmonter l’écart entre des générations ayant vécu dans des circonstances si différentes. En composant « La vie de Maman dans le village de garnison », Liglav A-wu écarte quant à elle toute nostalgie et mène une quête lucide sur son enfance dans un village militaire, là où son père venu du continent s’était installé et avait épousé une Aborigène. L’auteur évoque le racisme dont sa mère, sa sœur et elle-même étaient victimes, et les menaces nouvelles qui pèsent sur le village de sa mère, où celle-ci est retournée vivre à la mort de son époux.

La nostalgie, en particulier celle éprouvée vis-à-vis de la Chine, a fortement marqué la production littéraire à Taïwan à partir des années 60, principalement sous la plume d’écrivains venus du continent. Aujourd’hui, d’autres regards scrutent à leur tour ces épisodes et la mémoire qui en a été conservée, ancrant cet héritage dans la modernité de la société taïwanaise. Dans « Communication sans frontières » de Chen Yu-chin, la disparition brutale d’un père, ancien combattant de l’armée du Kuomintang arrivé du continent en 1949, provoque l’exploration d’un territoire nouveau, le cyber-espace, où la mémoire des disparus, menacée de toutes parts, peut être maintenue en vie.

L’écriture enregistre aussi les déambulations des hommes sur l’île de Taïwan, les petites îles qui la jouxtent, mais aussi au loin, là où les portent les vicissitudes de l’histoire. On suit les pérégrinations de Yukan Bihau, l’Aborigène atayal dont Walis Nokan dresse le portrait, entre son village des montagnes centrales de Taïwan, le Pacifique sud où il sert sous le drapeau impérial nippon, ou encore l’archipel de Kinmen où il est posté par l’armée nationaliste chinoise pour contrer les attaques des communistes. Dans la nouvelle de Yang Fu-min, « Bibi », on suit à la trace le voyage à vélo entrepris par une grand-mère vers sa contrée natale aborigène, alors que son volage de mari, à l’article de la mort, avait, lui, fait partie « de la première génération qui voyageait à travers l’île ». Et ce sont les arrivées et les départs des propriétaires successifs du chien noir Ahmo, de Taoyuan au nord-ouest à Taitung au sud-est, qui rythment « Consonne » de Lo Yi-chin.

Parfois, le relevé topographique ne porte que sur un micro-territoire, à l’image de la route longeant la côte nord de Taïwan, près de laquelle vivent les personnages de Tong Wei-ger dans « Les accidents de la route ». Un microcosme traversé par des flux incessants et soumis au fil des ans à des bouleversements tels que les seuls « repères » et « jalons » qui vaillent sont la mémoire d’un lieu reclus où attendait l’être aimé, et une promesse arrachée en présence du Dieu du sol. Dans un style narratif différent, c’est à travers une opposition saisissante entre régions montagneuses du centre de l’île et beaux quartiers de la ville de Taichung que Wang Ting-kuo évoque, dans « La faille », tout à la fois les répercussions d’une catastrophe naturelle et les brisures intimes d’un jardinier chargé de l’entretien de tombes – un récit qui parvient à saisir des émotions complexes.

Cet espace parcouru, devenu commun ou au contraire étrange, est le support d’un imaginaire métissé avec pour motifs les jardins, les cimetières, les âmes des morts, les fantômes, les dieux et les esprits… Il témoigne aussi de l’évolution récente de sa population et de son identité. De ce point de vue, « Bibi » tient de l’allégorie. La grand-mère d’origine aborigène habite la campagne entourant Tainan, un territoire vieillissant du sud de l’île où elle élève seul son petit-fils, dont les parents sont partis travailler en Chine. La diversité des origines des « nouveaux Taïwanais » qu’elle croise sur son chemin n’a d’égal que la variété des maîtresses conquises par son mari, Taïwanais « de souche ». La dernière d’entre elles, une Chinoise, est au fond la seule à être rejetée d’emblée par la vieille femme.

Les nouvelles « Consonne » et « Les accidents de la route », on l’a vu, s’attardent toutes deux sur des territoires informes, en marge des métropoles, et évoquent des gens de peu confrontés aux fluctuations de la vie. À leur manière, elles perpétuent une tradition amorcée par la « littérature de terroir » des années 70. Elles évoquent aussi le travail photographique d’un Shen Chao-liang dans l’arrière-pays taïwanais. Dans « Vénus » de Chen Xue, les références spatiales et temporelles sont réduites au maximum – la chambre climatisée d’un appartement familial taïwanais, une nuit d’été. Dans cette alcôve, ce sont les corps qui, se découvrant, guident le lecteur vers l’appréhension des transformations à l’œuvre dans une autre dimension identitaire, celle du genre cette fois.

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