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Jeu d'échecs : littérature et mondes possibles

De
246 pages
Le jeu d'échecs et la littérature ont une analogie de fonctionnement, faisant la part belle à la créativité et à la liberté. Nombreux sont les auteurs qui ont exploité la partie symbolique du jeu d'échec par une stratégie d'écriture où les combinaisons prolifèrent. Nabokov, Perec, Zweig l'ont utilisé d'un point de vue thématique ou structurel : le jeu d'échec est la métaphore même de la création.
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Vera JEUX Gandelman Terekhov D’ÉCHECS: littérature et mondes possibles
Perec, Nabokov, Zweig, Lewis Carroll...
Jeu d'échecs : littérature et mondes possibles
L’Ecarlate 19 années d’édition
Littérature, érotisme, essais critiques, rock’n’roll
Déjà parus
Dominique Agostini :La petite fille qui cachait les toursFrançois Audouy :Brighton Rock(s) François Baschet :Mémoires sonores Georges Bataille :Dictionnaire critiqueJean-Louis Derenne :Comment veux-tu que je t’embrasse… Louis Chrétiennot:Le chant des moteurs (du bruit en musique) Jean-Christophe Dollé :Abilifaïe Leponaix Jean-Christophe Dollé :Blue.frGuy Dubois :La conquête de l’Ouest en chansonsBrigitte Fontaine :La limonade bleueErwann Gauthier :L’art d’inexister Erwann Gauthier :Les vivacités silencieuses Pierre Joinul :Dingoraminoir Pierre Jourde :La voix de Valère Novarina Akos Kertesz :Le prix de l’honnêteté Akos Kertesz :Makra Greg Lamazères :Bluesman Marianne Le Morvan :Berthe Weil, la petite galeriste des grands artistes Jacques-André Libioulle: la déraille Marielle Magliozzi :Art brut, architectures marginales Alain Marc: Ecrire le cri (Sade, bataille, Maïakovski…)Thierry Marignac :Des chansons pour les sirènesClaire Mercier :Figures du loupClaire Mercier :Désir d’un épiloguePierre Mikaïloff :Some clichés, une enquête sur la disparition du rock’n’roll André Németh :La Commune de Paris !Bernard Noël :L’espace du désir Ernest Pépin :Jardin de nuit Maria Pierrakos :La femme du peintre, ou du bon usage du masochismeEnver Puska :Pierres tombales Jean-Patrice Roux :Bestiaire énigmatique NathYot :Erotik mental food Jean Zay :Chroniques du grenier
L’Ecarlate – Jérôme Martin Librairie Les Temps Modernes : 57, rue N.D. de Recouvrance, 45000 Orléans ecarlate.jeromemartin@yahoo.fr
Vera GANDELMAN TEREKHOV Jeu d'échecs : littérature et mondes possibles Perec, Nabokov, Zweig, Lewis Carroll... L’Ecarlate
© L’HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99496-6 EAN : 9782296994966
Introduction Le jeu d’échecs fascineàpoint qu tel il aété lobjet dattention dans des domaines de la vie intellectuelle extrêmement divers. Il aété notamment exploitésur le plan thématique et structurel dans la littérature et le cinéma. Le jeu d’échecs sinscrit dans la problématique générale du lien entre le ludique, et l’écriture et la créativité. Ce jeu de compétition intellectuelle représente une des multiples modalités du jeu dans la littérature parmi dautres tels les jeux de hasard ; lactivité ludique, en général, apparaît dans des littératures appartenantàaires culturelles et linguistiques diverses ; entre beaucoup dautresœuvres, le jeu de cartes est au centre du récit de PouchkineLa Dame de 1 2 pique, lengouement pour la roulette dansLe Joueurde Dostoïevski. Lewis 3 Carroll a intégréles cartes et le criquet dansAlice au Pays des merveilles. Plus tard, les multiples facettes du jeu ont intéressé lesécrivains post-modernes non seulement sur le plan thématique mais encore du point de vue 4 structurel ; on penseàLa Marellede Cortázar ou auxécrivains du mouvement Oulipo, qui dévoilent la variétédes jeux et de leurs modes dintégration dans la littérature. On retiendra lexploitation du jeu de go dans la poésie de 5 Roubaud ou du jeu de tarot comme embrayeur narratif chez Calvino dansLe 6 Château des destins croisés. Dans la littérature post-moderne, qui met en avant la notion dauto-référentialité, le jeu sest révélé comme constituant majeur de 1 Pouchkine, Alexandre,«La Dame de pique», trad. par G. Arout, dansPouchkine, Griboïedov, Lermontov. Paris: Gallimard, 1973. 2 Dostoievski, Fédor,Le Joueur, trad. Sylvie Luneau. Paris: Gallimard, 1993. 3  Carroll, Lewis,Alices Adventures in Wonderland, dansThe Complete Works of Lewis Carroll, introduction A. Wollcott. New York : Randon, 4 «Vers l’échiquieréclaté:Marelle, de Julio Cortázar»inEchiquiers dencre: Le Jeu d’échecs et les Lettres (XIXe - XXe s.), sous la direction de Jacques Berchtold, Prologue de George Steiner, Genève: Droz S.A., 1998, p. 426:«Tout se passe donc comme si le conflit opposant le rationnelàlirrationnelétaitàla fois redoubléet figurépar lantagonisme implicite de deux paradigmes ludiques (échecs/marelle).»5 Roubaud, Jacques,, Paris: Gallimard, 1967. 6 Calvino, Italo,Château des destins croisés, trad. de litalien par Jean Thibaudeau, Paris: Seuil, 1998. 5
l’écriture, traduisant un engouement pour lapplication de la règle dans lespace de la fiction. Par post-modernisme, nous entendons un mouvement esthétique post-Auschwitz ou post-Hiroshima: certains critères mettent en avant une crise de la représentation dueàl’érosion des valeurs face aux massacresàgrandeéchelle élaborés par la rationalitéCes crit humaine. ères ontété définis par quelques 7 traits essentiels par Ihab Hassan , dont on retiendra quelques caractéristiques qui nous semblent importantes en fonction des paradigmes discursifs que nous avons choisis. Le premier critère essentiel est lindétermination, induisant le culte de lerreur ou de lomission volontaire qui conduisent le lecteurà une interprétation erronée. Un second pointdoitêtre souligné : le post-modernisme révèle une esthétique de la fragmentation et du montage. L’œuvre est décomposée et reconstituéeàla manière dun puzzle. Une troisième caractéristique peutêtre définie par le refus de la mimésis et de la description. Lauto-référentialité confère au texte une autonomie par rapport au réel. Enfin, le post-modernisme introduit une ironie, qui implique une distanciation et linstauration dun univers de pluralités, qui traduit le refus de lesprit de système. Ces quatre critères essentiels sinscrivent dans le fonctionnement du jeu d’échecs, où les effets en trompe-l’œil permettent de leurrer ladversaire; les unités fragmentées, constituées par les cases et les pièces, forment un ensemble auquel le joueur, créant sa partie de manière distanciée, instaure son univers: ce monde possible cohabite avec une pluralitédautres mondes possibles, qui pourraient s’élaboreràde chaque embranchement de la partie. Le jeu partir d’échecs est fondéune dynamique de localisation, o sur ù leséléments sont disposés de manière significative les uns par rapport aux autres. La fragmentation et la cohérence deséléments entre eux rapprochent le jeu d’échecs du langage, ce qui explique son utilisation métaphorique dans le domaine de la linguistique. Les pièces du jeu d’échecs renvoient aux différentes unités linguistiques qui forment la langue dans son ensemble. Les unités ne sont cohérentes quen relation les unes avec les autres. Lintérêt portéjeu au d’échecs, en effet, ne se limite pasà la production artistique. Au sein de la 7 Hassan, Ihab.The Postmodern Turn : Essays in Postmodern Theory and Culture.Ohio : Ohio State University Press, 1987, pp. 168-173. Ihab Hassanénumère onze critères pour définir lesthétique post-moderne :Indeterminacy,fragmentation,decanonization,self-less-ness(ordepth-less-ness),unpresentable the ,irony,hybridisation,carnivalization,performance (orparticipation), constructionismandimmanence.6
critique littéraire, ce jeu de stratégie aétéutilisécomme un outil, notamment 8 par Saussure qui la présenté comme métaphore du système de la langue. Toutes les pièces du jeu forment entre elles un ensemble pertinent et cohérent oùpi les èces nont pas de signification séparément mais en fonction dune stratégie densemble. Cet aspect aété conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateauxoùil oppose le mondestriédu jeu d’échecsàlespacelissedu jeu de go.«Espacelissedu go, contre espacestriédeséchecs. [] Cest que les échecs codent et décodent lespace, tandis que le go procède tout autrement, le 9 territorialise et le déterritorialise .» Deleuze met en relation deux jeux de sociétéoùles pièces nentretiennent nullement le même rapportàlespace: il est fermépour leséchecs, oùil sagit doccuper lespace, alors que les pièces du goévoluent par un mouvement perpétuel en un espace ouvert; un autre aspect les oppose: les pièces d’échecs ont des caractéristiques intrinsèques, représentant chacune une fonction particulière, alors que les pièces du go sont des unités abstraites, plongées dans lanonymat. Les pièces sont particularisées au jeu d’échecs, alors quau jeu de go, elles ont une valeur commune et universelle, ce qui leur enlève toute valeur dindividualisation. Les pièces d’échecs sont codées, elles ont une nature intérieure ou des propriétés intrinsèques, doùdécoulent leurs mouvements, leurs situations, leurs affrontements. Elles sont qualifiées, le cavalier reste un cavalier, le fantassin un fantassin, le voltigeur un voltigeur. Les pions de go au contraire sont des grains, des pastilles, de simples unités arithmétiques, et nont 10 dautre fonction quanonyme . Cette particularisation du rôle bien défini de chaque pièce est liéeà la structure politique et militaire que le jeu d’échecs est censéSi reproduire. lorigine deséchecs na jamaisétéétablie de façon irréfutable, les historiens saccordentàque le jeu refl dire ète lactivitéde la guerre. L sociale analyse diachronique des termes utilisés pour chaque pièce traduit cette configuration politico-militaire du jeu. A titre dexemple, la dameétaitàlorigine une tente, la tour un char de guerre et le fou unéléphant, animal liéd au éplacement 8  Engler, Rudolf et Harrassovitz, Otto,Cours de linguistique générale de Ferdinand Saussure, Wiesbaden, 1974, p. 1489:«Une langue nest comparable qu’à lacomplète idée de la partie d’échecs, comportantàla fois lespositionset lescoups;àla fois deschangementset desétatsdans la succession.»9 Gilles Deleuze et Félix Guattari,Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 437. 10 Gilles Deleuze et Félix Guattari,Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 436. 7
11 rapide de troupes . Ces appellations correspondentàlancêtre du jeu d’échecs, 12 apparu au Vème siècle en Inde: le Chaturanga, qui se jouaitàquatre . Il est intéressant de noter que ce jeu quadripartite introduisait une part daléa, de 13 hasard qui disparut ultérieurement, le jeu d’échecsétant un jeu agonal . Notreétude de ce jeu complexe qui renvoie, comme nous venons de l’évoquer, aux paradigmes de la guerre et du pouvoir, ne prétend pas retenir tous les aspects du jeu de manière exhaustive. De nombreusesétudes ontétéconsacrées au jeu d’échecs dans des domaines aussi variés que la psychanalyse 14 ou la sociologie . Pour ce qui est du phénomèneéchiquéen dans la littérature, il faut citer louvrage, qui réunit des textes de divers critiques, sous l’égide de Jacques Berchtold, deEchiquiers dencre: Le Jeu d’échecs et les Lettres (XIXème-15 XXème)Nousévoquerons principalement desœuvres modernes et post-modernes,à16 lexception du roman précurseur de Lewis CarrollDe lAutre côté du miroir: cetteœuvre fondatrice associe les paramètres du labyrinthe et du miroir au jeu d’échecs. Nous mettrons en avant le lien entre l’écriture, et les mécanismes et stratégies de ce jeu fondésur la compétition. Dans le jeu d’échecs estévaluée la capacitédu joueuràfaireévoluer les pièces de manière efficace et créatrice sur lespace striél de ’échiquier,évoquéDeleuze, espace structur par é par la géométrie des huit cases sur huit.
11 A. Capece,Le grand livre de lhistoire deséchecs, Paris, De Vecchi, 2001, p. 8. 12 Nicolas Giffard et Alain Biénabe,Le guide deséchecs, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 333:«Le jeu de cetteépoque sappelait Chaturanga, ce qui signifiequatre rois.Il se disputaitégalement sur 64 cases, mais se jouaitàquatre partenaires. Chacun jouait pour soi-même et devait lancer un déqui désignait impérativement la pièceàbouger.»13 Roger Caillois,Les jeux et les hommes: Le masque et le vertige,Paris, Gallimard, 1967, p. 50-51:«Agôn. Tout un groupe de jeux apparaît comme compétition, cestàdire comme un combat oùl’égalitédes chances est artificiellement créée pour que les antagonistes saffrontent dans des conditions idéales susceptibles de donner une valeur précise et incontestable au triomphe du vainqueur. [] Le jeu de dames, leséchecs, en offrent des exemples parfaits.»14 Dans le domaine de la psychanalyse, il ne faut pas oublier de mentionner Jones, Ernst,Essais de psychanalyse appliquée, Paris: Payot, 1973. Cet ouvrage, traduit de langlais, rappelle lenjeu de la partie d’échecs sur le plan psychanalytique, p. 144:«La connaissance que nous avons de la motivation inconsciente qui pousseà jouer auxéchecs nous apprend quils ne peuvent signifier autre chose que le souhait de triompher du père de manière acceptable.»15 Ouvrage publiéàGenève : Droz, 1998. 16  Carroll, Lewis,De lAutre côté du miroir, Through the Looking-Glass,édition bilingue, trad. Henri Parisot, Introduction par Hélène Cixous. Paris: Aubier-Flammarion, 1971. 8
Dans cet espace fini, les possibilités combinatoires sont infinies. La correspondance entre l’écrivain, produisant sonœuvre, et le joueur d’échecs, engagédans une stratégie de combinaisons entre les pièces, est dautant plus frappante dans la littérature moderne, oùle jeu d’échecs est lemblème de la 17 création (Stefan Zweig,Le Joueur d’échecs; Vladimir Nabokov,La Défense 18 Loujine). Cette analogie aétédéveloppée dans la littérature post-moderne, oùla création devient tactique de la combinatoire et activité(Georges ludique 19 20 Perec,La vie mode demploi ,Vladimir Nabokov,Feu pâle ).Cette parentéentre le jeu d’échecs et la création artistique na paséchappéau structuraliste russe Viktor Shklovski dans sa théorie de la prose. Laction duneœuvre littéraire se déroule sur un champ de bataille. Lesmasqueset lestypes du drame moderne correspondent auxpièces du jeu d’échecs.Lintrigue correspond auxcoupset aux gambits, cest-à-dire aux techniques du jeu, telles quutilisées et interprétées par les joueurs. Les 21 tactiques et les péripéties correspondentaux coups exécutés par ladversaire. Cette vision exclusivement fonctionnelle selon laquelle le formaliste Shkovski envisage la combinatoire des motifs dune intrigue lamèneàne pas totalement prendre en compte toute la spécificitédune création particulière. Cette limitation est lun des griefs que les théoriciens des mondes possibles, tel Thomas Pavel dansUnivers de la fiction,adressentàlapproche structuraliste. Les théoriciens poststructuralistes réagirentà loption rationaliste et scientifique du programme structuraliste, en soutenant quil est illusoire de chercher la structure unique et bien définie desœuvres littéraires, une telle structure découlant elle-même du travail de 22 linterprétation qui, de sa nature, est infini et contradictoire.
17  Zweig, Stefan,Le Joueur d’échecs, trad. Brigitte Vergne Caïn et Gérard Rudent, Paris: Delachaux, Collection«Livre de poche», 1991. 18 Nabokov, Vladimir,La Défense Loujine, trad. du Russe par Génia et RenéCannac, préface de lauteur trad. de langlais par Christine Bouvart. Paris: Gallimard, 1964. 19 Perec, Georges,La Vie mode demploi. Paris: Hachette, 1978. 20  Nabokov, Vladimir,Feu pâle, trad. de langlais par Raymond Girard et Maurice-Edgar Coindreau, Préface de Mary McCarthy traduite de langlais par RenéMicha. Paris: Gallimard, 1965. 21  Viktor Shklovski,Theory of Prose,Moscou, M.L., 1925 (Theory of Prose, trad. B.Sher, Elmwood Park, Darkey Archive Press, 1991, p.45). (Ma traduction de langlais en français). 22 Pavel, Thomas,Univers de la fiction,Paris, Seuil, 1988, p.8. 9