Journal d'un séjour fait aux Indes Orientales pendant les années 1809, 1810 et 1811 , traduit de l'anglois de Madame Maria Graham

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J.-J. Paschoud (Genève). 1818. Indonésie -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 302 p. ; in-8.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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1
1
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JOURNAL D'UN SÉJOUR
FAIT
AUX INDES ORIENTALES.
JOURNAL
D'UN SÉJOUR
FAIT
AUX INDES ORIENTALES,
PENDANT LES ANNÉES 1809, 1810 et 1811.
TRADUIT DE L'ANGLOIS
DE MADAME MARIA GRAHAM.
GENEVE,
J.-J. PASCHOUD, Imprimeur-Libraire.
PARIS,
Même Maison de Commerce, rue Mazarine, n.° 22.
1818.
1
p --
♦PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
J'AI été tenté de traduire le journal de «,%I.
Graham, parce qu'ayant voyagé dans les pays
lointains qu'elle décrit, j'ai pu, peut-être mieux
que d'autres , apprécier le mérite de cet ou-
vrage. Depuis trente ans , les savans , et en
général le monde littéraire , ont montré une
grande curiosité de connaître l'état ancien et
moderne, physique et moral de l'Inde et des
peuples qui l'habitent ; les recherches ont été
le plus souvent dirigées sur ce qui est le moins
l, la portée du vulgaire. Nous connaissons
maintenant mieux que nos dévanciers les an-
tiquités, la religion, l'histoire, les langues de
ces peuples antiques ; mais nous ignorons les
usages de leur vie privée , l'influence actuelle
de leurs opinions, leurs préjugés et leurs habi-
tudes ; nous n'avons que des notions impar-
2 PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
faites de la nature et de l'aspect qu'offre le
pays ; nous connaissons assez mal les relations
qui existent entre les Indiens et leurs maîtres
les Européens , ainsi que ces détails qui pla-
cent le lecteur à côté du voyageur, et lui don-
nent une idée juste et vraie de ce qu'il a vu
et senti.
L'esprit juste, observateur et philosophique
de M.me Graham , donne à son journal un ca-
ractère de vérité qui persuade , et semble nous
Conduire avec elle ; c'est Surtout ce genre de
mérite qui m'a engagé à entreprendre cette
traduction : le style négligé de l'original paraît
ajouter à la vérité des faits et des tableaux. Un
préjugé assez généralement répandu , c'est
qu'il n'est pour la civilisation des peuples d au-
tres moyens que ceux qui ont civilisé l'Europe,
Beaucoup de gens instruits, qui n'ont pas
voyagé , croient qu'on ne peut puiser d'ins-
truction que dans les collèges et les univer-
sités de l'Europe; qu'il n'y a de bonne vie cjue
celle qu'on peut mener dans les grandes ca-
pitales ; en un mot, que tout ce qui n'est pas
PREFACE DU TRADUCTEUR. 3
européen, est barbare. L'ignorance sur laquelle
ce préjugé était fondé commence à se dissi-
per ; nous faisons tous les jours connaissance
avec une nature, des peuples, des usages qui,
comparés avec impartialité aux nôtres, ne
perdent pas tout à la comparaison ; et les
savans orientaux ne manquent pas , à leur
tour, de mépriser le savoir des nôtres.
J'ai omis dans cette traduction une digres-
sion sur la composition de la langue chinoise,
que l'auteur ne donne que d'après une autre
personne , et qui ne tient point à son jour-
nal ; je n'ai point traduit l'apendix par la
même raison : j'ai fait d'ailleurs ce qui a dé-
pendu de moj. pour rendre la manière sim-
ple , animée et philosophique de l'auteur; je
1 ..-
ne me flatte pas d'y avoir réussi , mais j'es-
--. -,-
père qu'on rendra jijstice à la fidélité de la
,
traduction. '- "- H--
, -,,"
i
1'-RÉ. ~ACE
; PRÉFACÉ) DE L'AUTEUR.
1 -
(Quoique l'Inde ait été parcourue par un
plus grand nombre d'anglais instruits que par
des voyageurs savans des autres nations, et
que ce pays ait été le sujet de plusieurs ou-
vrages , il est remarquable qu'il n'en existe
point en anglais, qui traite avec quelque éten-
due et quelque détail, de l'aspect, des mo-
numens du pays ; des mœurs, des habitudes
des indigènes , et en même tems de ceux des
colons européens ; cela vient peut-être de ce
que peu d'européens vont aux Indes avec le
projet d observer ; ou que ceux que leur bonne
éducation , leurs vues philosophiques, en ren-
draient capables, sont trop occupés de leurs
devoirs d'hommes d'état , de militaires , de
négocians, etc., pour se livrer à l'observation
et décrire ce que ce pays lointain offre d-*
6 PRÉFACE DE L'AUTEUR.
téressant: prêsqile tous devant séjourner long-
tems dans l'Inde, renvoient a rassembler et à
mettre par écrit les premières impressions que
les objets font sur eux, sous le prétexte d'ac-
quérir plus de connaissances et de mûrir leurs
observations; l'intérêt de la nouveauté passe,
les choses deviennent trop familières pour
qu'elles leur paraissent dignes d'être décrites;
il en résulte que la plupart des écrits mo-
dernes sur l'Inde ne contiennent que des dé-
tails politiques, militaires ou. comnlerciaux ;
ce n'est que par occasion qu'ils nous entre-
tiennent de son obscure et ancienne mytho-
logie, et nous font connaître quelques lam-
beaux de son antique littérature. Quoique la
plupart de ces ouvrages soient bien faits , il
semble qu'il manque encore sur ce vaste pays
un ouvrage populaire où, laissant de côté la
politique et les spéculations commerciales, on
se borne à rendre ce qui frappe les yeux et
l'esprit d'un observateur étranger, dont les
réflexions s'adresseraient à la généralité des
lecteurs, et non à une classe en particulier ;
PRÉFACE DE L'AUTEUR. 7
un ouvrage enfin qui rendrait, à l'égard de
l'Inde , l'humble mais utile service que tant
de descriptions ont rendu , en faisant con-
naître la plupart des autres pays.
On a conseillé à l'auteur de l'écrit qu'on va
lire, d'essayer de remplir ce but, en publiant
son journal ; c'est sans autre prétention qu'il
l'offre au public : il fut écrit, à peu près tel
qu'on le trouve ici, pour l'amusement d'un ami
intime ; on a omis seulement quelques faits,
quelques anecdotes relatives à des individus.
En donnant cette excuse pour ces négligences,
l'auteur n'ose point se flatter que son ouvrage
ellt été meilleur s'il y eût donné plus de soin ;
le mérite de ce journal ( s'il s'en trouve ) doit -
consister dans la vérité et la vivacité des pre-
mières impressions; l'auteur eut craint de le
lui faire perdre s'il eût changé la manière de
sa première exquisse pour lui donner , peut-
être sans succès , des couleurs plus fortes , un
style plus serré et plus méthodique. En se re-
fusant le plaisir de nommer ceux qu'il a con-
sultés et qui l'ont aidé de leurs lumières, peut-
8 PRÉFACE DU L'AUTEUR.
être diminuera-t-il la confiance qu'on aurait
dans ses récits ; il dira au moins qu'il a eu le
bonheur et l'avantage de connaître à Bom-
bay , à Madras et à Calcutta , des personnes
distinguées par leur érudition orientale, et
qu'il a pu , dans leur société , s'instruire des
coutumes, des opinions civiles et religieuses
des peuples qu'il a fréquentés : lumières qui ,
sajis leur secours, lui auraient manquées. Le
public jugera du parti qu'il a tiré de cet avan-
tage ; il n'aspire qu'au mérite d'avoir peint
avec vérité l'aspect du pays et les mœurs de
ses habitans, autant que les circonstances lui
ont permis de les connaître. Il faut ajouter
que l'auteur arriva aux Indes en 1809, qu'il
passa d'abord quelques mois à Bombay , éta-
blissement important et le troisième en rang
de ceux des anglais aux Indes , qui, de plus ,
est intéressant par le voisinage de quelques
vues des plus magnifiques, et des plus anciens
monumens des arts des Hindoux ; de ce nom-
bre est le souterrain d'Elephanta, qui, étant
le plus ancien, a été décrit le plus souvent,
PRÉFACE DE L'AUTEUR. 9
l'île de Salcette, aussi fort riche en antiquités
du même genre, a moins attiré les regards
des curieux. Les excavations de Carli, dans
les montagnes du pays des Mahrattes, sont
comparativement des découvertes modernes ;
l'auteur a été entraîné par sa curiosité à vi-
siter ces lieux, et, des souterrains de Carli,
à aUer à Pounahcapitale des Mahrattes, De
retour à Bombay, il s'est rendu par mer à la
pointe de Galles, dans l'île de Ceylan ; de là
il a passé à Negumbo en cotoyant la mer, et
ensuite à Trincomalé, sur la côte orientale de
l'île , en se rendant à Madrés; de cette ville il
alla à Calcutta, où il termina ses voyages dans
l'Inde ; il ne revint à Madras que pour s'em-
barquer pour l'Europe, au commencement de
l'année 1811. Dans son voyage de retour, il
a touché au cap de Bonne-Espérance, à l'ne
de Sainte-Hélène , et il arriva en Angleterre
dans le courant de l'été de la même année.
Ce journal, à l'exception de ce qu'il con-
tient sur Pounah et Calcutta , ne parle que
des peuples et des pays situés sur les côtes ;
ïo PRÉFACE DE L'AUTEUR.
c'est peut-être pour cette raison que l'auteur
ne donne pas des Indiens une idée aussi fa-
vorable que d'autres voyageurs ; il regrette
de n'avoir rien vu qui rappelle l'âge d'or , ni
ce mélange d'innocence, de bienveillance,
de voluptueuse simplicité qui a frappé l'ima-
gination de quelques écrivains ingénieux, dans
les villages Hindoux. L'auteur pouvait faire
des tableaux fort différens, quoiqu'il fût pré-
paré à trouver d'autres mœurs et d'auires idées
sur la charité et la décence chez des peuples
dont les lois, la religion, les arts , les notions
générales, sont si différens de ceux de l'Eu-
rope. Il souhaite que l'ébauche présentée ici
ne soit pas sans amusement pour le lecteur,
quoiqu'elle offre peu de sujets à la médita-
tion , et que ceux qui peuvent influer sur le
sort des peuples qu'il dé^rit'"troTivent quel-
,'., l,. ,
ques moyens de perfectionner leur ~t~t mo-
ral et intellectuel, en lôs-prékervànt deàVnaux
civils et politiques auxWfels ils sont exposés.
JOURNAL
1,
, 1
1, , 9 11 f
': D'UN SEJOUR
î 1 ï
FAIT
AUX INDES ORIENTALES.
LETTRE PREMIÈRE.
Bombay 28 mai 1809.
A mon départ d'Angleterre , vous m'avez
conseillé de prendre des notes , d'écrire un
journal de ce qui me paraîtrait intéressant et
curieux par lui-même ou par la différence
d'avec les usages , les mœurs, les coutumes
européennes. Je vais, pour vous obéir et dans
l'espérance de vous amuser , vous rendre
compte fidèlement de ce que je verrai , et
tâcher de peindre la nature avec ses seules
couleurs.
Après un voyage de vingt semaines, depuis
l'Angleterre nous débarquâmes à Bombay
le 20 de ce mois, par un brouillard épais ,
13 JOURNAL D'UN SEJOURS
qui, dans cette partie de l'Inde, annonce l'ap-
proche de la saison des pluies. A notre dé-
barquement sur le nouveau Bunder ou Mole,
nous trouvâmes des palanquins pour nous
transporter plus loin. Les palanquins moder-
nes ressemblent assez à de petites voitures sans
roues ; ce sont des espèces de litières , dans
lesquelles on peut être assis ou se coucher,
à volonté ; ils ont des fenêtres et des portes
à coulisses. Les anciens palanquins étaient
des sophas avec des couverts assez élevés, en
forme d'arche ; ils étaient décorés de franges
et de sonnettes d'or ou d'argent, et complè-
tement fermés par un rideau, si on le vou-
lait; les hamauls, ou porteurs de palanquins,
n'ont d'autre vêtement qu'un turban et un
morceau de toile autour des reins. Leur nu-
dité ne me choque point , parce que leur
peau est d'une couleur si différente de celle
des européens, qu'elle parait à ceux qui y
sont peu accoutumés, un habillement brun.
Les hamauls viennent principalement du
pays des Marhattes ; ils sont de la caste des
coumbii , qui est celle des agriculteurs ; ils
gagnent 7 ou 8 roupies par mois ( la roupie
vaut 55 sols de France ). Cette race est ro-
buste et honnête si on lui montre de la con-
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 15
fiance, sinon elle regarde le vol comme un
acte innocent, et même méritoire.
Après avoir quitté le Mole , nous traver-
sâmes l'esplanade , qui offrait dans ce mo-
ment le spectacle animé et brillant d'une foule
de gens en voiture, à cheval, à pied : un
peintre aurait pu faire des études de toutes
les attitudes, de tous les mouvemens imagi-
nables , en prenant pour modèles les figures
pittoresques des koulis (porte-faix), occupés
à laver du linge aux bassins et aux puits ,
dont il y a plusieurs sur l'esplanade : chaque
bassin ou réservoir est entouré de larges
pierres , où les hommes et les femmes ,
groupés diversement, battent du linge, tandis
que des femmes d'une classe supérieure, dans
un costume gracieux qui rappelle celui des
statues antiques , remplissent leurs cruches
aux puits voisins. Les femmes des hindoux
portent un corset court , avec des demi-
manches qui s'attachent derrière ; il est com-
munément de brocard de couleur. Le shali
est un long morceau d'étoffe de coton ou de
soie dont elles entourent leur taille en forme
de jupe , de façon que la moitié d'une jambe
est nue et l'autre couverte jusqu'à la cheville
du pied par l'étoffe, froncée depuis la çein-
l-\ JOURNAL D'UN SÉJOUR
turc en plis gracieux ; l'un des bouts du shali
est assez long pour être jeté par-dessus lépaulo
en travers de la poitrine , et même pour en-
velopper la tête en forme de voile ; les femmes
des musulmans et des parsiis sont vêtues à
peu près de même , et portent de larges pan-
talons ; les cheveux sont jetés en arrière et
attachés en nœud ; la racine des cheveux est
souvent peinte en rouge : les femmes du pays
ont le pied et la main bien faits , et couverts
de bagues et de bangles , ou bracelets , qui
quelquefois cachent le bras jusqu'au coude,,
et la jambe jusqu'au mollet. Gomme la vie
est à bon marché pour les basses classes, il
n'est pas rare de voir des hommes et des fem-
mes décorés de larges bagues, de chaînes d'or
ou d'argent qui entourent le cou, les bras"
la taille , les jambes et les doigts des pieds
couverts de petites bagues de filagramme ;
ils portent aussi des boucles d'oreilles , et au
nez des anneaux de perles et de pierres pré-
cieuses. La vanité des parens pare ainsi les
enlans dès leur, bas âge K ce qui porte sou-
vent les voleurs à les assassiner pour avoir
leurs bijoux. L'usage des naturels du pays, de
dépenser en ornemens de ce genre la plus
grande partie de ce qu'ils possèdent, a son
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 15
origine- dans l'état misérable où ils sont depuis
bien des siècles : lorsqu'on est sans cesse ex-
posé aux ravages d'armées barbares et indis-
ciplinées , il est naturel de convertir ses pro-
priétés en objets de peu de volume, afin de
pouvoir être transportés plus facilement ; et
quoique l'urgence d'une précaution de ce
genre n'existe plus, la coutume et l'habi-
tude, qui ont plus de force ici qu'ailleurs, en
continue la pratique.
En entrant dans la ville noire , qui est
bâtie dans un bois de cocotiers , j'ai été frap-
pée de son étonnante population ;. on ne sait
comment les tranquilles hackrais ( voitures
attelées de bœufs des Indes ) traverseront la
foule d'hommes, de femmes et d'enfans qui
remplit les rues , et moins encore les équi-
pages des riches Indiens, vains de la vitesse de
leurs chevaux, qui sont plus remarquables par
leur beauté et leur légèreté, que par leur
force. On m'a dit que Bombay contenait plus
de deux cent mille habitans , dont les euro-
péens ne sont qu'une petite partie : il y a 6 il
8000 parsiis , à peu près autant de mahomé-
tans, 3 à 4000 juifs, qui ont passé lpng-temâ
à Bombay pour une secte de mahométans,
et qui sont gouvernés par un magistrat nommé
16 JOURNAL D'UN SÉJOUR'
le Casy d'Israel; le reste est composé de Por-
tugais et d'Hindoux. Les juifs mangent et
fraient volontiers avec les mahométans, quel-
ques-uns s'enrôlent dans les sipayes de la
marine, mais le plus grand nombre sont de
petits marchands.
La demeure des riches indigènes est en-
tourée d'une viranda, ou galerie, nécessaire
pour préserver des rayons brûlans du soleil,
et des pluies abondantes de la mousson ; la
plupart de ces galeries sont peintes en feuil-
lages et en fleurs, verts et rouges; on y voit
souvent représentées les fables de la mytho-
logie. Les maisons des hindoux sont néces-
sairement grandes, parce qu'un homme, eût-il
vingt fils, ils demeurent avec lui, même lors-
qu'ils sont mariés ; les oncles, les frères, les
fils et petits-fils, vivent ensemble jusqu'à ce
que leur nombre les force à se séparer. Les
basses classes se contentent de petites cabanes
d'argile couvertes de cadjan ( nattes tressées
faites avec des feuilles de cocotier et de pal-
mira ) ; quelques - unes de ces cabanes sont
si petites qu'elles ne peuvent contenir qu'un
seul homme debout, et mettent à peine ses
pieds à l'abri lorsqu'il il est couché ; un petit
jardin entoure ordinairement ces cabanes,
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 17
a
il contient quelques légumes, un ou deux co-
cotiers, un bananier vie cocotier est la vraie
richesse des indiens; pendant plusieurs mois de
l'année, ils se nourrissent de son fruit; on en
extrait de l'huile pour brûler, après qu'il a été
sécher au soleil; la partie fibreuse de son écorce
extérieure qui enveloppe la noix , s'emploie ,
après avoir été trempée, au même usage que
le chanvre, quoique plus rude et plus gros-
sière ; on l'appelle alors cair: elle sert à faire
des cordes de toute espèce. Le tarry ou toddy,
séve de l'arbre , se distile pour faire le par-
rack, ou eau-de-vie ; on l'extrait en faisant:
une incision près du sommet de l'arbre, ou en
coupant une des premières feuilles ; on la re-
cueille dans un vase placé au-dessous de l'in-
cision ; celle qui coule pendant la nuit est la
plus douce, elle est saine si on la boit avant
le lever du soleil. On couvre les maisons avec
les feuilles du cocotier ; deux feuilles tressées
ensemble font une espèce de manteau que
les paysans mettent sur leurs épaules pendant
la saison des pluies, et lorsqu'ils transplan-
tent le ris. Quand le cocotier ne donne plus
de toddy et qu'il ne porte plus de fruit, son
bois fait de bons tuyaux de fontaine et des
poutres pour bâtir. Le palmira, qu'on appelle
r8 ~JOURNAL D'UN SÉJOUR
ici brab, autre arbre de la famille des pal-
miers , donne les meilleures feuilles pour cou-
vrir les toits; on brûle celles qui sont sèches
le tronc de l'arbre sert aux mêmes usages que.
celui du cocotier ; on dit que les fourmis
blanches ne l'attaquent jamais : il croit- sur
les collines dans les terreins pierreux. Le co-
cotier demande un sol bas, sablonneux et
t s 1 e
très-humide. Les champs préparés pour le
ris étaient déjà sous l'eau dans les envi-
rons de la ville noire ; 011 les laboure dans
cet état : la charrue est faite d'une pièce de
bois tortu, à laquelle on atlèle un bœuf ou
une vache, et quelquefois tous deux. Les
buffles sont utilement employés au trait et
servent ordinairement à puiser de l'eau ; les
bœufs sont de l'espèce qui a une loupe sur
le dos ; les gens du pays les attèlent aux voi-
tures nommées hackrais : ils n'y sont attachés,
que par un morceau de bois en travers sur
leur cou ; ils ne font ainsi point usage de
traits.
Comme il n'y a qu'une auberge à Bombay,,
dans laquelle les dames ne vont point, l'hos-
pitalité des résidens anglais s'exerce toujours
envers les nouveaux arrivés , jusqu'à ce qu'ils
soient arrangés ; nous - avons le bonheur
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 19
d'être sous le toit hospitalier de sir James
Makintosh, à Tarala, situé à près de 5 milles du
fort et de la ville de Bombay : sir James a
la meilleure bibliothèque qui soit à l'est du
cap de Bonne-Espérance ; elle est placée dans
une grande pièce entourée d'une galerie fer-
mée de jalousies qui laissent entrer l'air et
la lumière, ou les excluent, à volonté; comme
cet appartement est la partie la plus élevée
de la maison, bâtie sur une éminence , on a
de tous les côtés Une vue charmante. Cette
bibliothèque réunit tout ce qu'on peut désirer
dans un lieu destiné à servir de retraite à un
homme studieux : après avoir été long-tems
confinés dans la cabine d'une frégate; nous sen-
tons vivement les agrémens de cette habitation.
10 août. La saison des pluies , qui a com-
mencé au milieu de mai, dure encore, mais
nous avons parfois quelques jours de suite de
beau tems ; nous en avons profité pour aller
voir la plupart des villages de l'île de Bom-
bay. Le premier fut Mazagong, sale village
portugais , dont la prétention à la religion
Chrétienne se montre principalement par la
quantité de cochons qu'on y élève ; sa situa-
tion est superbe, sur le rivage de la mer,
-entre deux collines: sur l'une d'elles est la mat-
20 JOURNAL D'UN SÉJOUR
son dite Mazagong, qui sert de marque aux
vaisseaux qui entrent dans le port; elle, in-
téressera les amis de Sterne et de sa manière
d'écrire. C'est de cette maison qu'Élisa s'en-
fuit ; peut-être s'extasiera-t-on, à cette vue,
autant que l'abbé Raynal, lorsque le nom
d'Anjengo lui rappela que cette ville était le
lieu de naissance d'Elisa : Mazagong a des droits
plus réels à notre attention ; il y a un excel-
lent chantier où l'on construit de petits navires,
et il est orné par deux églises catholiques
assez jolies ; ce lieu est renommé dans tout
l'Orient par l'excellence de ses mangues; ce
fruit est le meilleur que j'aie mangé : l'arbre
d'après lequel tous les autres ont été greffés
est honoré d'une garde de sipahis pendant
que le fruit mûrit, et sous le règne de Schah-
Jehan, on avait établi des courriers de Delili
à la côte Mahratte, pour que la table du MogoL
fût toujours abondamment pourvue de ,ces
mangues. Dans une autre promenade nous
allâmes à Sion, à 9 milles du fort de Bom-
bay, à l'extrémité opposée de l'île ; nous tra-
versâmes en voiture un pays ressemblant à
un parc anglais, et je vis pour la première
fois l'arbre banian pu ilcus indieus ; c'est un
grand arbre dont les branches s'étendent au
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 21
loin en laissant tomber des fibres qui pren-
nent racine en touchant la terre , et devien-
nent bientôt de nouveaux troncs -, l'arbre
couvre en peu de tems un grand espace ; il est
sacré , et se trouve ordinairement près des
pagodes, nom que les européens donnent aux
temples indiens. J'ai vu les gens du pays
tourner autour de ces arbres les mains jointes,
les yeux fixés en terre , en signe de respect :
ils répandent au pied de la poudre rouge
et jaune, et des fleurs; on voit sur les racines
des pierres sculptées , qui représentent des
dieux indiens de peu d'importance. Le fort
de Sion est situé sur une colline de forme co-
nique : il commande le passage entre Bom-
bay et l'ile voisine de Salcette ; il était im-
portant lorsque les Marhattes possédaient
cette île, aujourd'hui il ne sert qu'à embellir
le paysage. La garnison n'est composée que
de quelques invalides; le générai Macpherson
en est le gouverneur ; c'est un montagnard
écossais qui était à la bataille de Culloden ,
où son parti fut vaincu; il vint à Bombav , à
l'âge de quarante ans, comme simple cadet ;
il conserve une impression si vive de ce qu'il
a éprouvé dans sa jeunesse , qu'on ne put ja-
mais l'engager à aller à bord du vaisseau le
22 JOURNAL D'UN SÉJOUR
Culloden, que montait l'amiral Pelew lors-
qu'il vint à Bombay ; il secouait la tête en
disant : j'ai assez de Culloden. Au pied de
la petite colline de Sion, est une chaussée ou
vellard, construite par M. Duncan, gouverneur
actuel de Bombay, au travers d'un petit bras
de mer qui sépare l'île de Bombay de celle de
Salcette. Cette chaussée en pierre est bien bâ-
tie ; au milieu est un pont levers: elle est trop
étroite pour que les voitures se hasardent à
y passer quand le tems-est mauvais, mais elle
est utile aux fermiers , aux jardiniers , qui
apportent leurs denrées au marché de Bom-
bay ; elle fut commencée en 1797 , et finie en
i8o5: elle a coûté 5o,575 roupies, ainsi que
me l'apprit une inscription placée sur une pe-
tite maison ; là est une garde pour empêcher
la contrebande depuis l'île de Salcette. Quoi-
que sous la jurisdiction anglaise, cette île est
régie , à l'égard des impôts , d'après les ré-
glemens des Mahrattes. De Sion , nous al-
làmes à Mahaim, en passant auprès d'églises
portugaises ahandonnées, de tombeaux mu-
sulmans et de temples hindoux ; rien de
tout cela ne mérita notre attention jusqu'à
l'entrée d'un bois de cocotiers , près du vil-
lage ; nous y trouvâmes deux superbes tem-
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 25
pies avec des étangs entourés d'arbres ; ces
étangs ou réservoirs sont le luxe du pays ;
le peuple s'y baigne du matin an soir, les
âges , les sexes mêlés, vêtus dans l'eau comme
hors de l'eau. Il y a à Mahaim un pir-kub-
ber, ou tombeau d'un saint mahométan, avec
une belle mosquée , l'un et l'autre sous la
garde d'une famille musulmane de la secte
de Souni ; les Sounis et les Shéas sont les
plus nombreux de ce côté de la péninsule ; les
premiers sont divisés en Humafis et Safeis.
L'église portugaise à Mahaim est près de la
mer, et entourée d'arbres ; un collége pour
les prêtres catholiques indigènes y est annexé,
mais ceux qui prétendent à une éducation
plus scientifique , apprennent à Goa à par-
ler un latin barbare; ils ont l'avantage d'y
voir quelquefois des prêtres de l'Europe :
1 Eglise fait un petit présent à chaque enfant
qu'on y baptise , cela engage beaucoup de
femmes liindoux à y présenter les leurs, qui
dès-lors ne pensent plus au Christianisme.
On va de Mahaim à Pareil, maison de
campagne du gouverneur , par une bonne
chaussée ; c'était autrefois un collège de jé-
suites : on dit que les révérends pères firent
construire cet utile ouvrage par leurs pénitens;
24 JOURNAL D'UN SÉJOUR
i5 août. La durée inusitée du beau tems
dans cette saison , nous engagea hier à aller
à la pointe Malabar, située à l'extrémité sud-
ouest de l'ile , lieu jadis réputé saint, et où
de nombreux pélerins se rendent encore an-
nuellement. Nous laissâmes nos voitures au
pied de la colline, et montâmes à son sommet
par une longue rampe ; près du sommet oïl
voit une multitude de petits temples, et quel-
ques maisons de brahmes ; ils demandent l'au-
mône à ceux que leurs affaires ou la curiosité
attirent dans ce lieu. Après avoir fait deux
milles en nous promenant dans des jardins, ou
plutôt des champs plantés de légumes, nous
arrivâmes à un petit Bungalo , ou pavillon , au
haut de la colline, d'où nous jouîmes de la
plus belle vue possible; toute l'ile, du midi au
nord, se présentait à nous, tapissée d'une ver-
dure brillante et variée par des collines et
des bois; elle est séparée de l'île de Salcette
et de la côte Mahratte , par un bras de mer
étroit ; vers le sud , la baie et le port, semés
de jolies îles boisées, réfléchissaient dans leurs
eaux les grands nuages de la mousson, qui,
dans leurs mouvemens rapides, cachaient et
laissaient voir tour-à-tour les formes majes-
tueuses des Ghautts, montagnes du continent.
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 25
A quelques pas du Bungalo , est un bâtiment
en ruine qui a dû être un beau morceau d'ar-
chitecture des liindoux ; presque toutes les
pierres en sont curieusement sculptées, en
groupes de figures d'hommes, d'animaux ou
autres ornemens : une tradition dit que les
portugais, dans leur zèle pour la conversion
des indiens , tirèrent le canon contre ce tem-
ple, et le détruisirent, ainsi que les idoles qu'il
renfermait ; on le croirait en voyant les ma-
tériaux répandus au loin. Près de cette ruine
le rocher est fendu ; l'intervalle est si petit
qu'on serait étonné de voir un enfant y pas-
ser , cependant la multitude des pélerins le
traversent avec effort, comme un moyen cer-
tain de racheter leurs péchés.
A demi-mille de ce vieux temple, est un
joli village habité par des brahmes ; à son
centre est un réservoir dont les bords sont
plantés de quelques pins , et ornés de piliers
en forme de pyramides , qu'on illumine dans
les fêtes. Un large chemin sépare l'étang des
temples , qui sont en plus grand nombre que
les maisons ; la plupart de ces temples sont
dédiés à Siva , sous le nom de Malia-Déo ,
et h sa femme Parvati. Le taureau sacré,
Nandi, est placé sur le devant de tous les
A6 JOURNAL D'UN SÉJOUR
temples de Siva à Bombay, et il a le plus
souvent une tortue à ses pieds.
Les brahmes de ce village parlent et écri-
vent l'anglais ; les jeunes hommes sont en
général parvoes, ou écrivains, et placés dans
les bureaux du gouvernement ou chez les né-
gocians , tandis que leurs aînés se vouent aux
devoirs sacerdotaux et à l'étude des vedas :
je suis tentée de croire que les brahmes de
Bombay sont très-ignorans, même dans leur
propre science.
La route qui conduit de la colline de Ma-
labar au fort de Bombay , suit la grève de
Bombay, baie dangereuse , formée par la
pointe de Malabar d'un côté , et de l'autre
par l'ile de Coulaba (ou de la vieille femme) ,
sur laquelle il y a un fanal pour diriger les
vaisseaux.
Au bord de la mer, est le cimetière com-
mun à tous les habitans ; celui des anglais
est entouré de murs et bien entretenu ; il
contient de jolis monumens , construits pour
la plupart en plâtre très-lin et très-dur, dont
on fait usage dans toute l'Inde, et qu'on ap-
pelle chunam ; des inscriptions que personne
ne lit, consacrent la mémoire de ceux qui ,
pour me servir du langage oriental,. étaient
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 27
à peine entrés dans le jardin de la vie, et
'avaient pas eu le temsd'y cueillir aucune fleur.
A côté du cimetière des anglais , est celui des
portugais; puis viennent ceux des arméniens ,
des juifs , des mahométans et du petit nom-
bre d'hindoux qui enterrent leurs morts ; ils
sont tous à l'ombre d'un bois épais de coco-
tiers ; la promenade parmi les tombeaux pla-
cés entre le bois et la mer , serait agréable
si la marée n'apportait pas continuellement
sous les pieds , les crânes et les os des hin-
doux dont les corps ont été brûlés sur la
grève , à mer basse. Après ces cimetières,
nous vîmes , en avançant vers le fort, plu-
sieurs jolies maisons de campagne sur le bord
de la mer et près de l'esplanade.
On dit que le fort de Bombay est trop
grand pour soutenir une longue résistance si
un ennemi européen faisait une descente dans
l'île ; il ne contient point de casemate à l'a-
bri de la bombe, et les maisons des indiens
y sont hautes , bâties en bois et entassées les
unes sur les autres ; le fort est sale , la de-
meure en est désagréable , surtout la partie
qui est près de la porte du basar, ou marché;
elle est entourée des décombres de maisons
brûlées il y a quelque tems ; on en rebâtit
38 JOURNAL D'UN SÉJOUR
de nouvelles sur ces ruines, de façon que
les rues sont devenues inégales et pénibles.
Le port est ce qu'il y a de plus important
et de plus intéressant à voir dans le fort ; un
nouveau chantier est à peu près achevé : il
consiste en deux bassins ; il y a danfe celui
qui est le plus dans l'intérieur , un vaisseau
de 74 canons en construction ; on se sert en-
core du vieux chantier, quoiqu'il soit en mau-
vais état, et pas assez spacieux pour y ad-
mettre de grands navires. Le bassin se trouva
être de quelques pouces trop court pour que
le vaisseau le Blenheim pAt y entrer et y
être réparé , comme il en avait besoin pour
revenir en Europe, et il périt dans ce voyage.
Le nouveau chantier passe pour être excel-
lent ; il est louvroge du capitaine Cooper,
officier du génie de la Compagnie des Indes:
il y a une pompe à vapeur pour oter l'eau,
le bassin étant trop bas pour qu'en aucun tems
elle puisse s'écouler naturellement par l'effet
de la marée. Bombay est le seul lieu des In-
des où la marée monte suffisamment pour
pouvoir construire des bassins sur de grandes
proportions; les plus hautes màrées n'ont ja-
mais plus de 15 pieds , et rarement moins de
14; les chantiers, les bassins, etc., appar-
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 29
tiennent à la Compagnie : le roi paie une
forte somme par mois , chaque fois qu'un de
ses vaisseaux y entre ; près du port est le
château, qui sert aujourd'hui d'arsenal; il ap-
partient au roi. Le gouverneur de Bombay se,
fait aussi appeler gouverneur du château
royal de Bombay.
On voit dans le port, des vaisseaux de toutes
les nations, de toutes les formes : les plus
beaux, parmi les navires étrangers, sont ceux
des Arabes; ils apportent des chevaux, des
perles , du café , des gommes de diverses es-
pèces , du miel , du ghi, graisse faite avec du
beurre clarifié et mise dans des outres de
cuir. Outre ces objets qui viennent d'Arabie ,
le golphe Persique fournit des fruits secs, de
llthur (ou essence de rose), de l'eau de rose,
du tabac , une petite quantité de vin de Schi-
rae, quelques objets de curiosité et de luxe,
tels que des livres, des pantouffles brodées ,
des schales de soie. Bombay exporte prin-
cipalement du coton en laine ; on le tire de
la province de Gusurate , qui pourvoit aussi
Bombay, de blé , de ris, de bestiaux, de po-
terie, de vases de métal pour rafraîchir les
boissons , et de cornalines et autres pierres
précieuses. Les îles Laccadives et Maldives
50 - JOURNAL D'UN SÉJÔUR
fournissent en grande quantité de l'huile et des
cordes de cocotiers; les forêts du Malabar, des
bois de construction-, des drogues , des gom-
mes, en particulier celle nommée dammar
dont on se sert en guise de poix; en échange
de ces objets , nous donnons des produits dè;
nos manufactures anglaises, en particulier de
la quincaillerie et une grande variété de mar-
chandises de la Chine , dont Bombay est le
grand magasin, pour cette partie de l'Inde.
Nous avons vu dans le fort les presses pour
emballer le coton avant de l'embarquer; elles
.sont composées d'un cadre ou carré de bois
dans lequel on le place, d'une poutre d'un
grand poids , sur laquelle agit uné forte vis ;
cette vis est tournée par un cabestan placé
dans une chambre au-dessus ; on met souvent
5o hommes à chacune de ces barres, de sorte
qu'il peut y avoir 240 hommes à chaque vis;
ils tournent d'abord avec une grande vitesse
et en criant; à mesure que l'ouvrage devient
difficile, ces cris deviennent de forts soupirs
et des plaintes : on emballe le chanvre de la
même manière ; il faut l'arranger soigneu-
sement dans les presses, parce que les' fibres
se casseraient s'ils étaient plies.
Il n'y a dans le fort qu'une église anglaise ;
FAIT AUX INDES OBIENTALES. 5r
elle est grande, niais elle n'est ni bien des-
servie, ni fort suivie ; il y ^beaucoup d'églises
portugaises et arméniennes dedans et hors des
murs, et trois ou quatre synagogues; les mos-
quées et les temples hindoux sont si nom-
breux qu'on ne saurait les compter ; la plus
grande pagode qu'il y ait à Bombay est dans
la. ville noire , à un mille et demi du fort ; elle
est dédiée à Momba Devee, ou déesse de Bom-
bay : à en juger par ses images et ses attri-
buts , elle semble être la même que Parvati,
femme de Siva.
Dans un grand carré , entouré de mu-
railles , est un superbe étang ou réservoir ,
bien bâti en pierre de grès , avec des mar-
ches qui vont jusqu'au fond , pour la commo-
dité des baigneurs ; autour de cet étang sont
des maisons pour les brahmes, des ~choultries
pour les voyageurs, et des temples à diffé-
rentes divinités ; l'un d'eux contient un tri-
murti, ou dieu triforme, bien sculpté; c'est un
buste colossal à trois faces, ou plutôt trois têtes
jointes ensemble ; celle du milieu représente
Brahma le créateur; le visage à droite, Siva le
destructeur, et celui à gauche, Vishnou, le con-
servateur : on fait tous les jours des offrandes
de ris, de fruits, de lait et de "fleurs à ces
3? JOURNAL D'UN SÉJOUR
divinités , qu'on asperge constamment d'eau.-
Le teint des prêtres est olivâtre, parce qu'ils,
s'exposent peu aux rayons du soleil ; leur
vêtement consiste en une écharpe de toile
tournée autour des reins avec grâce, et retom-
bant jusqu'à la cheville du pied, en plis gra-
cieux ; leur tête est rasée, à l'exception d'une
petite touffe de cheveux au sommet de la
tête; le fil brahminique, ou zenaar, pend sur
une épaule ; ce zenaar doit être fait par Un
brahme , et est composé de trois fils de, coton,
longs de 96 cobes ( 144 pieds anglais ) ; ils
sont tordus ensemble , pliés ensuite en trois ,
et noués aux deux bouts ; on le passe sur
l'épaule gauche, et il pend jusqu'à la cuisse
droite : les brahmes le revêtent en grande céré-'
monie à 14 ans , les xetries à o, et les vaisyas
à 11. Dans les établissemens anglais , quand
les brahmes sortent de leurs maisons , ils
portent ordinairement le turban et le jamma,
robe des musulmans ; je vis au temple de
Momba Devee , quelques soi-disant saints ;
ils étaient jeunes , remarquablement gras, et
poudrés de cendre , leurs cheveux tressés et
sales ; je crois qu'ils étaient complètement
nus , car., pendant le peu de momens que je
lus dans le temple, ils tinrent un voile devant
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 33
5
eux, et restaient derrière les brahmes. Je perds
tous les jours de l'opinion que j'avais de l'in-
nocence et de la vertu des hindoux ; je crains
de ne retrouver parmi les pariahs aucune
trace de ce que Saint-Pierre décrit dans sa
Chaumière indienne : ils sont regardés comme
le rebut de la société, et si méprisés, que les
Lrahmes refusent non-seulement de les ins-
truire, mais se croiraient avilis de prier pour
eux. Ces malheureux sont employés aux fonc-
tions les plus viles et les plus rebutantes ; on
ne leur permet pas de vivre dans les villes ni
dans les villages, pas même de puiser de l'eau
dans les mêmes puits que les hindoux; faut-
il s'étonner si leur âme est dégradée ? Il y a
près de chaque village hindou un hameau
de Pariahs qui paient une légère imposition
au kalkurny (ou collecteur du village) pour
avoir la permission de résider dans le voisi-
nage du basar et des puits ; ils gagnent leur
vie comme porte-faix et vidangeurs ; ils sont
mal-propres dans toutes leurs habitudes , et
mangent les animaux crevés , même , dit-on,
la chair des cadavres. Thevenot dit que lors-
qu'il était aux Indes, en i6G5 , on vendait de
la chair humaine au marché de Debca, à en-
viron 40 lieues de Baroche.
54 JOURNAL D'UN SEJOUR
ig septenibi-e 1809. Nous avons passé la
matinée aujourd'hui d'une manière fort agré-
able , en conversant avec deux indiens ins-
truits , l'un hindou , l'autre musulman ; tous
deux parlent bien anglais et connaissent tout
ce qui a rapport aux lois , à la religion et
aux usages de leur nation. Le Pundit Bapou- ,
gii est un brahme de la secte des Vedantis;
il semble trouver du plaisir à nous faire con-
naître sa mythologie, en ayant grand soin de
nous assurer qu'il est loin de croire aux su-
perstitions du vulgaire : ce sont, dit-il , des
moyens de contenir les basses classes de la so-
ciété, qu'il affecte de nommer castes inférieures.
C'est un homme de vingt-deux ans, d'une figure
agréable , avec des manières élégantes ; son
esprit est vif, pénétrant et délié ; il m'est d'un
grand secours pour comprendre les usages ,
les préjugés et la croyance de ses compa-
triotes; en retour, je ne trouve pas très-facile de
satisfaire sa curiosité sur l'Angleterre, où il a
un grand désir de voyager; mais il craint, en
suivant ce désir, de perdre les honneurs et les
priviléges qui appartiennent à sa caste.
Le Casy Shahab O'dien Maliary , notre
ami, est un sincère mahométan, c'est-à-
dire un grand bigot ; il prend cependant quel-
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 55
quefois le thé avec nous , et mange sans scru-
pule du pain , de la pâtisserie et des fruits ;
il n'a que deux ou trois ans de plus que Ba-
pougii, et quoiqu'il ne paraisse pas avoir au-
tant d'esprit, il est, je crois , plus savant:
ses manières sont bonnes, mais moins d'un
homme de cour que celles de son ami 1 hindou ;
il vint l'autre jour avec nous dans plusieurs
mosquées des environs: comme elles ne dif-
fèrent entr'elles que par la grandeur, je me
bornerai à décrire la plus considérable. C'est
un bâtiment carré, qui peut contenir 5 à
600 personnes ; il est porté sur des arches en
voûtes trèsrpointues, terminées par des fi-
gures de treffle à 5 feuilles ; ces voûtes se sui-
vent sur la même ligne, depuis le frontispice
qui est ouvert ; le seul ornement intérieur est
une chaire en pierre d'une forme très-simple
pour rimaum ; l'extérieur est orné de sculp-
tures dans le genre gothique : tout le bâtiment
est porté sur des voûtes placées sur un grand
réservoir d'une excellente eau ; il est entouré
d'une cour pavée , dans laquelle il y a quel-
ques tombeaux ; il y a une école dépendante
de la mosquée , où on enseigné l'arabe ; le
maître n'instruit que les écoliers les plus âgés, -
qui, à leur tour, enseignent les plus jeunes;
36 JOURNAL D'UN SÉJOUR
ceux-ci, au lieu de livres, se servent d'al-
phabet et de sentences peints sur bois.' *,
Ma sœur et moi nous avons fait une visite
au harem de Shahab O'dien ; nous n'avons
pu engager le Casy à permettre à aucun de
nos messieurs de nous accompagner ; nous
vîmes dans la partie basse de la maison plu-
sieurs musulmans assis, les jambes croisées:,
le dos appuyé sur des coussins ; il y en avait
dans différens appartemens et dans une par-
faite oisiveté., parlant rarement et ouvrant à
peine la bouche pour mâcher le betel ; nous
montâmes dans l'appartement des femmes,
par une échelle qu'on ôte pour les empêcher
de s'évader; nous fûmes reçues par la mère
de la femme du Casy, belle vieille, habillée
de blanc, sans ornement, ainsi qu'il convient
aux veuves. On nous présenta d'abord à la
mère de Shahab O'dien, et aux autres femmes
de son père ; ensuite à Fatime, son épouse ,
à laquelle notre visite était adressée, et enfin
à ses sœurs, dont quelques-unes étaient de
belles et vives jeunes filles : toutes nous en-
tourèrent pour examiner nos babits et les
étoffes dont nous étions vêtues ; elles furent
surprises de ce que nous portions si peu d'or-
nemens ; nous leur dîmes que c'était la cou-
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 37
tume de notre pays , elles trouvèrent que
c'était bien ; je n'étais point fâchée qu'elles
montrassent si ouvertement leur curiosité ,
cela nous donnait le droit de satisfaire la
nôtre. L'appartement dans lequel nous fumes
reçues avait environ vingt pieds de long ;
il était bas, tout autour il y avait de petites
chambres, là plupart remplies de petits lits
à rideaux de mousseline blanche , et pas très-
propre ; le tout ensemble me parut manquer
d'air et être assez désagréable; la plupart des
femmes étaient vêtues avec assez d'élégance; le
cou, les bras, les jambes de Fatime étaient
couverts de bagues, de chaînes , ainsi que les
doigts des mains et des pieds; sa tête était en-
tourée de perles, dont les tours se croisaient
pour contenir les cheveux , rassemblés en
nœud derrière la tête ; sur son front était un
groupe de pierres de diverses couleurs , au-
quel était suspendue une grosse perle ; de pe-
tits fils de perles pendaient à égales distances
autour de son visage ; elle portait de superbes
boucles d'oreilles , mais la coutume d'en-
tburer les oreilles de joyaux ne me plaît pas,
et le beau visage de Fatime ne put me ré-
concilier avec le bijou passé dans son nez :
ses grands yeux noirs, le chesmé-ahou des
38 JOURNAL D'UN SÉJOUR
poètes orientaux, étaient encore plus frap-
paps par les lignes noires peintes dans les
coins , pour les orner et les agrandir ; les,
paumes de ses mains, le dessous de ses pieds,
ses ongles étaient peints avec le hinna, plante
de la graine de laquelle on extrait un rouge
foncé. Le maintien, le ton de Fatime sont
modestes, doux, indolens; elle ne parle ni
ne L've les yeux en présence de son mari, et
à peine fait-elle un mouvement sans la per-
mission des dames plus âgées du harem ; elle
nous offrit du sorbet parfumé , des fruits, de$
confitures, la plupart faites avec, du ghi (es-
pèce de beurre réduit en huile) , des graines
de pavot et du sucre; quelques-unes étaient
bonnes : il fallut toute ma politesse, pour me
faire avaler les autres. Quoique je fusse pré-
parée à l'ignorance des dames musulmanes,
je fus étonnée de trouver leur esprit; aussi
dépourvu, de toute culture ; elles marmottent
leurs prières , quelques-unes lisent FAleoran,
mais il n'y en a pas une. sur mille qui le
comprenne , il y en a moins encore qui. sa-
chent lire et écrire dans leur propre langue ;
leurs ouvrages sont quelques broderies] elles
enfilent des grains, tressent des fils, de cou-
leur, dorment, se disputent, font de la ta-
FAIT ARX INDES ORIENTALES. 59
pisserie et mâchent le betel alternativement;
la mort de quelqu un des leurs , une nais-
sance , un mariage interrompent seuls la mo-
notonie de leur existence. Quand je pris congé,
on nous présenta des fleurs et le paung, mor-
ceau .de noix d'areque enveloppé dans la
feuille aromatique du betel enduite de chaux
melée de cardamone , et d'autres aromates
arrosés avec de l'eau rose.
Comme dans l'Orient les visites sont tou-
jours de cérémonie, et jamais d'amitié, elles
sont une corvée pour celui qui les fait, et ce-
lui qui les reçoit s'en délivre dès qu'il le peut,
en faisant venir les rafraichissemens, ou en
offrant le paung , qui est le signal de départ.
On ne peut faire une offense plus grave aux
orientaux que de refuser le betel qu'ils pré-
sentent. Bernier raconte qu'un jeune noble
prit et avala le paung de Shah Jehan, quoi-
qu'il slit qu'il était empoisonné.
20 octobre. En recevant et en rendant des
visites aux dames de la colonie, j'ai eu l'oc-
casion de voir toutes les maisons des euro-
péens ; comme la nôtre me semble la plus
agréable, je me bornerai à vous la décrire ,
afin que vous ayez l'idée de ce qu'est une
demeure aux Indes. Elle est agréablement
4o JOURNAL D'UN SÉJOUR
située sur le penchant d'une colline, dans la
partie occidentale de- Bombay, d'où l'on voit
la plus grande partie de l'ile ; sur le haut
de la colline sont les ruines d'un Bungalo,
ou pavillon jadis occupé par Rajahhoy ,
pendant son exil de Poonah; ces ruines, ainsi
que les fentes, et les crevasses des rochers
d'alentour, offrent un asile à quelques hiènes
affamées, qui ne font d'autre mal que de
voler des poules et des cabris ; d'innom-
brables troupes de jackalls, ou chiens mar-
rons, s'y cachent aussi; leurs aboiemens pen-
dant; la- nuit sont la seule incommodité que
nous éprouvons de la situation de cette de-
meure ; les bases des rochers sont cachées
par ~des bois qui s'étendent jusque dans là
plaine ; ces bois sont coinposés de brabs ,
de tamariniers, de manguiers et ne sont
interrompus que par quelques clairières où
il y a quelques jardins et maisons de jardi-
niers. En nous promenant hier nous arri-
vâmes tlans une de ces petites colonies que
nous n'avions pas encore apperçue ; nous
vîmes dans la cabane principale trois jolis
petits enfans qui jouaient autour de leur
grand-mère ; elle était assise par terre dans
une petite galerie au bout de la maison, et
PAIT AUX INDES ORIENTALES. 41
occupée à moudre du ris pour le repas du
soir de la famille ; le moulin est composé
de deux pierres plattes et rondes ; dans celle
de dessous est une rainure pour laisser tom-
ber la farine ; le centre de la pierre supé-
rieure entre dans l'autre, qui est creusée pour
le recevoir ; on la tourne par le moyen d'une
manivelle de bois placée au tiers du dia-
mètre de la pierre supérieure ; trois ou quatre
chèvres avec leurs petits, étaient attachées
à des piquets près de la porte, et quelques
volailles couraient, dans le jardin ; nous nous
assîmes à quelque distance de la bonne
femme , pendant qu'elle faisait-son pain ,
mais pas trop près pour ne pas profaner ses
ustensiles de cuisine et son feu ; elle lavait
avec soin chaque vase dont elle se servait,
quoique parût déjà propre ; elle mêla ensuite
sa farine de ris avec du lait, de l'eau et du
sel: elle battit ~de mélange avec la paume de
la main jusqu'à ce qu'il fut rond et mince;,
et le mit cuire sur une plaque de fer, ainsi
que cela se pratiqué en Ecosse, pour cuire
les galettes d'avoine ;i elle prépara encore quel-
ques Jtètes de maïs , en, ôtant la bourre et
les faisant rôlir dans le feu. Dans une autre
cabane , nous trouvâmes une femme occupée
42 JOURNAL D'UN SÉJOUR
a moudre du missala, ou poudre pour le
carri, sur une pierre polie, avec une autre
de la forme d'un rouleau à faire la pâte. On
a pour moins d'un sol anglais assez de cur-
cuma , d'épices, de sel et de ghi, pour assai-
sonner tout le ris nécessaire à la nourriture
d'un laboureur , de sa femme et de 5 ou 6
enfans, pour un jour: on trouve dans toutes
les haies les légumes et les acides nécessaires
à l'assaisonnement ; le carri fut cuit avec les
mêmes soins de propreté que le pain. L'inté-
rieur de la cabane était aussi extrêmement
propre ; on voit dans un coin de ces cabanes
une grosse pierre saupoudrée d'une poussière
rouge : ce sont les dieux pénates; on avait mis
devant eux en offrande quelques grains de ris
et une noix de coco. :
Mais revenons à la description de notre
maison : on y entre par un des côtés- de la
galerie qui entoure m)'gMnd vestibule, dans
lequel nous dînons; de chaque côté de l'ap-
parlement intérieur , sont de grandès portes
Vitrées et des croisées, à l'aide desquelles nous
pouvons laisser entrer l'air ou l'exclure , à
volonté ; la galerie écarte la grande lumière
du soleil, et nous sert de promenoir dans la
saison des pluies; elle a environ 20 pieds de
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 45
large et 100 pieds de long ; de l'un des côtés,
le toit est porté par des voûtes basses qui don-
nent sur le jardin ; le salon est placé à l'un
des angles que forme la galerie qui l'entoure
de trois côtés ; dans le quatrième est une
grande fenêtre en ceintre , qui donne sur le
jardin ; les offices sont joints à la maison par
un corridor ouvert, et cachés à la vue par
une épaisse plantation d'arbustes. La plupart
des maisons de campagne aux environs de
Bombay, n'ont qu'un étage , la nôtre en a
deux ; les chambres à coucher qui sont au
second sont claires et bien aérées ; elles ont
deux fenêtres et des volets brisés dont on ne
se sert que dans la saison des pluies, ou pen-
dant que les vents de terre soufflent ; ils sont
froids et secs ; on dit qu'ils donnent du rhuma-
tisme, des crampes , même de l'enflure, si
on y est exposé en dormant. Notre jardin' est
charmant; des promenades sont tracées dans
le bois qui couvre un des côtés de la colline
on les sable avec de petites coquilles prisej
dans Bach-bay ; elles remplacent le gravier
et" outre l'avantage de sécher promptement
dans la saison des pluies , on dit qu'elles éloi-
gnent les petits serpens, dont la peau est
blessée par le tran,. des coquilles brisées.
44 JOURNAL D'UN SÉJOUR «
Ces sentiers sont bordés d'un rang de briques
blanchies à la chaux , pour les préserver de
l'humidité. On y est toujours à l'abri du soleil
sous les têtes des palmiras à feuilles en éven-
tails; leurs troncs élevés laissent un libre pas-
sage à l'air, et servent d'appui à une variété
inriombrable de plantes rampantes, et para-
sites, qui-décorent des couleurs les plus Vives
leur écorce sombre, et inégale, et qui rivalisent
de beauté avec les arbustes qui croissent à
leurs pieds; des oiseaux, plus brillans encore
que leurs fleurs, se jouent dans leur feuillage;
quelques-uns de ces oiseaux font leur nid dans
les branches odoriférantes du champaka et du
manguier , et un oiseau mouché place son
singulier nid à la pointe de !la feuille du pal-
mira, pour préserver ses petits de l'attaque
du serpent i des arbres. Des volées de per-
ruches se posent sur les arbres fruit, et
de leur voix aigre saluent lé soleil levant :
les minas ', kokeelas et autres oiseaux ,
joignent leurs chants a ces concerts. 1
Dans la partie basse du jardin, est une
allée large plantée de chaque côté de vigne
de pamplemousses , de figuiers et d'autres
arbres fruitiers, parmi lesquels on voit le jam-
boa ou pomme de rose, dont les fleurs, sem-
1
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 45
blables à des mouchets cramoisis , couvrent
en entier la tige. Nos raisins sont excellons,
mais nous sommes obligés de leur faire un
hiver artificiel pour empêcher que le fruit ne
noue avant la saison des pluies , ce qui le
détruirait : pour cela , on ne laisse au cep
qu'une ou deux branches , on découvre la
racine qu'on tient à sec pendant trois ou
quatre semaines, après lesquelles on entoure
le cep d'un compost de poisson, d'herbes sè-
çhes et de terre : on le recouvre alors et
l'arrose tous les jours. A l'un des bouts de
cette promenade , sont placés des bancs de
pierre couverts de gypse, ombragés par quel-
ques arbres qui étendent leurs branches au
loin; droite est une allée d'arbres fruitiers;
à gauche, des groupes de jasmin, de roses,
de tubéreuses : le plombago rosea , l'ixoras
rouge et blanc , le mûrier sauvage écarlate,
l'oleander, mêlent leurs couleurs vives au
blanc délicat du mougri et de la fleura-lune.
On entretient la fertilité et la fraîcheur de ce
charmant jardin , en l'arrosant continuelle-
ment avec l'eau d'un puits qui est près de la
maison; un buffle tourne la roue qui la fait
monter ; sur cette roue sont deux cordes aux-
quelles sont attachés des pots de terre à 5 ou
46 JOURNAL D'UN SÉJOUR
4 pieds de distance les uns des autres ; ils se
plongent dans l'eau à mesure que la roue
tourne , et remplissent une auge d'où l'eau
se répand dans descanaux de gypse qui le
portent à des réservoirs placés dans diffé-
rentes parties du jardin. Ce lieu serait un
paradis si on n'y trouvait pas les reptiles qui
appartiennent à ce climat ; l'un d'eux est un
ver blanc gros comme une forte soie , qui se
met sous la peau et y croit de la longueur
de 2 ou 3 pieds. Le docteur Keer croit que
le vent et la pluie portent et déposent les
œufs de ce reptile dans la peau , parce que
ceux qui n'exposent point leurs jambes et
leurs pieds à l'air extérieur, en sont rarement
affectés, et qu'ils se montrent surtout dans la
saison des pluies. Si on les laisse dans la
peau, ou s'ils se rompent lorsqu'on les en
extrait, ils causent de mauvaises plaies ; les
barbiers du pays les ôtent fort adroitement
avec un instrument pointu; ils écartent la peau
jusqu'à ce qu'ils puissent saisir l'insecte par
la tête , qu'ils attachent à une plume sur la-
quelle ils le roulent, en en tirant 5 ou 6 pouces
par jour, jusqu'à ce qu'il soit tout-à-fait
sorti. On trouve partout des serpens de toutes
les grandeurs , depuis l'énorme serpent des
FAIT AUX INDES ORIENTALES. 47
rochers ,jqui brise d'abord les os de sa proie ,
et l'avale ensuite toute entière, jusqu'aux plus
petits individus de la tribu venimeuse. La
couleuvre capelle , dont la morsure donne la
mort presque subitement, lève ici sa tète en
replis gracieux , en étalant ses crêtes , de
diverses couleurs; là encore gît cachée lapelite
couleuvre manille , brillante , mouchetée , et
dont la morsure est encore plus funeste ; on
a fait des expériences de cette morsure , sur
des chiens sauvages, en serrant fortement leurs
oreilles entre deux planches, et en faisant mor-
dre le bout , qu'on coupait aussitôt ; le chien
n'en mourait pas moins au boul de quelques
secondes ; l'eau de Luce a quelquefois guéri
la morsure de la couleuvre capelle , mais je
l'ai vue sans effet, quoique appliquée peu de
minutes après.
5 novembre. Le tems est maintenant très?
agréable , assez frais le soir et le matin pour
pouvoir faire de longues promenades, mais en-
core trop chaud dans le milieu du jour , pour
s'exposer aux rayons du soleil ; les champs de
légumes sont d'une grande beauté ; je vis ,
hier au soir, un champ de bringelles qui
avait au moins deux arpens ; c'est un solarium
dont le fruit, de la grandeur d'une poire
48 JOURNAL D'UN SEJOUR -
est excellent lorsqu'il est frit ou étuvé ; les
gens du pays les font bouillir ou les mangent
en carri ; le bendy , qu'on appelle okri aux
iles occidentales , est une jolie plante, qui
ressemble au houx nain; le fruit est long et
gros comme le doigt, divisé en cinq longues
cellules, remplies de graines rondes : bouilli,
il est tendre , et mucilagineux : quoique je.
l'aime mieux de cette manière , il est aussi
très-bon en soupe, en carri ou étuvé ; le genre
des potirons , courges et concombres est très-
abondant , mais ce n'est pas la saison ; plu-
sieurs plantes produisent des légumes longs,
qui, étant coupés, ressemblent aux haricots:
ils abondent toute l'année , ainsi que les épi-
-nards ; un cresson qu'on mange bouilli, la
pomme de terre ordinaire, ainsi que la pa-
tate douce, sont excellentes , mais le meilleur
de nos légumes est l'oignon, pour lequel Bom-
bay est renommé dans tout l'Orient ; les pois
et les fèves sont médiocres , les choux , les
racines jaunes, et les raves provenant de
graines d'Europe, sont encore rares ; la lai-
tue , le persil et d'autres plantes potagères ,
croissent dans des paniers ou dans des caisses
placées dans des lieux frais ; le céleri vient
facilement : on le blanchit en plaçant deux

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