Jusqu'à la dernière page

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Louise et William, un couple d’auteurs autrefois à succès, ne partagent plus rien. Leur maison d’édition leur confie alors la tâche d’achever un étrange manuscrit : il contient sept histoires tragiques, toutes sur fond de passion amoureuse, écrites dans un style éblouissant. Mais la dernière nouvelle, celle qu’ils doivent achever, se révèle être le début de leur propre histoire : leur rencontre. Se prenant au jeu, ils poursuivent la rédaction de leur vie, jusqu’à ce que William réalise que les six premières histoires du livre sont réelles, conférant une force prémonitoire à l’ouvrage. Tandis qu’il tente d’en avertir Louise, cette dernière disparaît avec le livre, ne lui laissant qu’une adresse inconnue. William se lance alors dans une enquête digne de ses premiers romans.


Publié le : vendredi 12 février 2016
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EAN13 : 9782334088220
Nombre de pages : 156
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08820-6

 

© Edilivre, 2016

Jusqu’à la dernière page

 

 

Louise ouvrit avec force la porte de l’appartement, jeta son sac dans un coin et s’affala sur le canapé. William, qui la suivait, s’assit sur une chaise un peu plus loin en l’observant du coin de l’œil. Il entreprit d’ouvrir le courrier qu’il tenait à la main et hésita quelques instants avant de briser le silence.

– Encore une facture.

– Comme si on avait les moyens de la payer.

William ne répondit pas. Il se contenta de poser la lettre sur les autres. La journée avait été difficile et Louise, bornée comme à son habitude, refusait de le regarder. Il se leva, se servit un verre et lui en proposa un. Elle fit semblant de ne pas l’entendre.

La maison d’édition leur avait clairement signalé qu’ils avaient trop tiré sur la corde. Ils avaient jusqu’à la fin du mois pour rendre un bon manuscrit. La faillite menaçante ne permettait pas à l’entreprise de perdre son temps avec des petits auteurs incapables d’écrire, comme leur avait fait comprendre de façon peu subtile leur agent.

– Lou, arrête de faire la tête. On savait bien que ça finirait par arriver.

Cette fois, elle lui jeta un regard noir.

– Pas moi. Je pensais que tu arriverais à te ressaisir avant qu’on te pointe un flingue sur la tempe.

– Que j’arriverais à me ressaisir ?

– Ça fait des semaines que tu es incapable d’écrire le moindre scénario pour tes foutues histoires policières.

William décela une trace de mépris dans sa voix et la dévisagea. Ses traits étaient aussi durs que son regard semblait froid. Elle le tenait apparemment pour responsable de tout ce qui se passait mal dans leur vie.

– Je te rappelle que nous écrivons à deux, rétorqua-t-il.

– Ça ne change rien au fait que nous n’aurions sûrement pas tant de problèmes si tu faisais ta partie du boulot correctement William.

– Parce que tu crois qu’il est facile d’intégrer tes petites histoires à l’eau de rose, vues et revues, dans un scénario ?

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Juste que j’ai du mal à me concentrer sur une intrigue quand je passe mon temps à me demander dans quel livre j’ai déjà lu tes idées.

– Je t’interdis de dire ça.

L’indignation avec laquelle elle avait prononcé ces mots inspira à William une curieuse envie de rire mais il se ravisa. Lou s’était levée et le fixait maintenant avec un regard où se mélangeaient colère et défi. Cela faisait des semaines, peut-être même des mois que la tension montait entre eux. Ils étaient incapables d’écrire ensemble à nouveau. Ils s’étaient perdus quelque part et s’éloignaient un peu plus chaque jour. Une autre dispute violente les pousserait un peu plus encore sur le fil du rasoir. William fit une vague tentative pour apaiser la situation.

– Un livre, Lou, il suffirait d’un livre. On peut le faire. On l’a déjà fait.

Mais Lou n’avait aucune intention de se calmer. Elle se dirigea vers le bureau où traînaient en vrac tous leurs travaux et le balaya d’un coup de main. Toutes les feuilles s’envolèrent et retombèrent sur le sol de l’appartement.

– Lou, qu’est-ce que tu fais ?

– Je jette tous ces manuscrits, de toute façon ils ne valent pas un clou, tu as entendu Claudine.

– Lou, tu fais n’importe quoi.

– Tu sais, certains jours je me dis que je n’aurais jamais dû t’épouser. Tu n’as aucun talent finalement, toutes ces histoires sont plates et improbables. Je suis sûre que je serais un bien meilleur écrivain sans toi…

Sa voix s’éteignit et pendant quelques secondes, aucun des deux ne dit rien. Lou sortit de sa rêverie, se pencha, ramassa quelques feuillets et se mit à les déchirer dans de grands mouvements. Cette fois, elle allait trop loin. Mais pensait-elle vraiment tout ce qu’elle disait ?

William se leva pour lui faire face. Il lui attrapa les poignets pour l’empêcher de continuer et lui dit d’une voix calme :

– Arrête ça tout de suite.

– Sinon quoi ? Je ne vois pas ce que tu peux faire de plus, tu gâches déjà ma vie en plus de rater la tienne.

William craqua.

– Lou, tais-toi !

Elle se débattit et il lâcha ses mains. Un bruit de verre brisé leur fit prendre conscience de la situation. Lou venait de faire une victime collatérale ; un de ses grands gestes avait déséquilibré un cadre sur le bureau et avait précipité sa chute. Elle se calma. Elle regarda son mari droit dans les yeux et prit sa voix la plus froide.

– Je vais me coucher. Pas la peine de me suivre.

Elle claqua la porte derrière elle. William se retrouva seul dans la pièce à vivre de l’appartement. Il resta immobile pendant quelques secondes avant de retrouver ses esprits. Il se mit à ramasser les feuilles que Lou avait jetées à terre. Il savait très bien qu’elle n’avait pas complètement tort. Ses histoires manquaient de piquant, de mystère et n’auraient tenu personne en haleine. Elle-même devait probablement avoir conscience de son propre manque d’inspiration. Mais ils étaient tous les deux trop fiers pour l’admettre et donner raison à l’autre. Si seulement ils pouvaient enfin réussir à en discuter calmement. Pourtant, plus les factures et la frustration s’accumulaient, plus leur ego les rongeait, comme si c’était la seule chose qu’il restait à sauver dans le naufrage qu’était leur vie de couple.

Il reposa les papiers sur le bureau et s’attaqua au cadre. Il ramassa les éclats de verre et remit le cadre en bois à sa place. La photo manquait. Elle avait glissé sous une armoire et il la récupéra difficilement. Soudain, le passé lui sauta à la gorge. L’image les représentait, lui et Lou, le jour de la sortie de leur roman. Ils étaient enlacés, tenaient chacun l’extrémité du livre et souriaient comme on sourirait le plus beau jour de sa vie. Il garda le cliché en main et s’allongea sur le canapé.

William avait commencé à écrire des histoires policières bien avant que lui et Lou ne se rencontrent. Il aimait à penser que son côté sombre et pragmatique pouvait l’aider à comprendre les meurtriers et leur logique, mais les quelques amis qui lisaient ses écrits les jugeaient toujours trop froids, trop techniques et sans véritable âme. Il avait été incapable de se faire publier ou de remporter un quelconque concours d’écriture amateur. Cela dit, il n’avait jamais eu le sentiment que quelque chose lui manquait. Et pourtant. Un voyage en Corse, et une plongée sous-marine avaient changé sa vie.

Il y avait fait la connaissance de Lou, cette fille pétillante, spontanée et rêveuse. Tout ce qu’il n’était pas. Il faut croire que les opposés s’attirent véritablement puisqu’il était tombé amoureux. Elle écrivait elle aussi, mais elle préférait les histoires d’amour inspirantes, au risque de manquer de profondeur. Ils avaient finalement décidé de combiner leurs talents. Et leurs histoires avaient du succès. Les histoires policières sur fond de passion amoureuse plaisaient vraiment beaucoup, au point qu’ils avaient décidé d’en faire un recueil de nouvelles. Un éditeur avait été enthousiasmé et leur livre était sorti.

Cette période avait été la plus belle de sa vie. Un magazine avait qualifié leur production de « chef d’œuvre » et les revenus engendrés leur avaient permis d’acheter l’appartement dans lequel ils vivaient aujourd’hui. Il avait fait sa demande à Lou lors d’une interview télévisée, devant la France entière et ils s’étaient mariés peu de temps après. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En tout cas jusqu’à ce qu’ils se réessaient à écrire ensemble. Ce à quoi ils avaient échoué, de toute évidence.

Depuis, la maison d’édition leur mettait la pression pour les voir publier un nouveau roman à succès. Les factures s’accumulaient. La pression montait un peu plus chaque jour, les éloignant un peu plus du bonheur qu’ils avaient pu connaître un jour.

William s’endormit sur le canapé, une fois de plus.

*
*       *

Dix heures cinquante. Cette fois, ils ne pouvaient plus reculer, pensa William. Depuis qu’ils avaient reçu le message de leur agent les convoquant au siège de la maison d’édition, il avait essayé par tous les moyens de se persuader que ce n’était rien de grave. Il avait formé dans son esprit toutes sortes de scénarios pouvant expliquer cette convocation, tous plus improbables les uns que les autres. Son imagination avait construit une barricade pour le protéger de la réalité. Mais tous ces efforts étaient inutiles, puisqu’au fond il savait bien que c’était la fin.

Il regarda sa femme qui achevait de se préparer. Ses gestes étaient plus lents que d’ordinaire. Elle toujours si vive, si légère, l’oiseau plein de gaieté qui l’avait envoûté autrefois, semblait porter sur ses épaules le poids du monde. Cette maudite convocation avait brisé quelque chose entre eux. Plus de disputes, plus d’échanges, fussent-ils violents et cruels. Louise opposait à son inquiétude une froide distance. Elle se réfugiait dans ses pensées, faisant régner dans l’appartement un silence qui glaçait William. Il connaissait bien sa Lou, et sentir son angoisse sans être autorisé à la réconforter le remplissait de désespoir. Sentait-elle comme lui le dénouement de leur carrière et de leur vie commune approcher ? Se préparait-elle déjà à le quitter ?

Il la suivit finalement au-dehors. La porte de l’appartement claqua derrière eux sans qu’ils ne sursautent. Ils ressemblaient tous les deux à des automates, insensibles à la ville autour d’eux, son énergie et les mille bruits dont elle résonnait. Ils prirent le chemin de la maison d’édition comme tous les matins. William frissonna en pensant qu’il s’agissait sans doute d’une des toutes dernières fois qu’ils prenaient ce chemin ensemble. A nouveau, il tourna les yeux vers Louise, espérant saisir une émotion sur son visage, un indice offert pour comprendre ce qui se passait dans sa tête. Mais elle marchait légèrement plus vite que lui, comme si elle voulait rester devant, ne pas le voir – ou ne pas le laisser la voir.

Ils arrivèrent enfin au siège de la maison d’édition Aigue-Marine, dans le 1er arrondissement de Lyon et s’engagèrent dans les couloirs. Ils semblaient si longs que William ne pouvait s’empêcher de penser aux condamnés à mort le jour de leur supplice. Ressentaient-ils ce sentiment étrange d’appréhension et d’impatience ? Ils avaient rendez-vous à 11h avec leur agent ; heureusement, ils n’étaient pas en avance. Ils n’auraient pas besoin d’attendre encore plus. J’espère qu’elle ira vite, pensa William. Claudine Ternac était une femme sèche et hautaine, qui prenait un malin plaisir à leur faire comprendre de façon très explicite à quel point elle les trouvait médiocres. Il espérait juste qu’elle ne pousserait pas le vice jusqu’à faire durer le supplice de l’annonce de leur fin de contrat.

Lorsqu’elle les fit entrer dans son bureau, pourtant, le visage de Claudine Ternac n’affichait aucune réjouissance déplacée. Elle se tenait bien droite comme à son ordinaire, ses mains semblables à des serres repliées sur le clavier de son ordinateur. Elle pinça les lèvres en les apercevant, comme si leur arrivée constituait une désagréable surprise.

– Ah, vous voilà, lança-t-elle de sa voix nasillarde. Eh bien installez-vous, nous n’allons pas y passer la journée.

William ne put s’empêcher d’être surpris par cet accueil impatient. Leur agent martelait à présent son bureau de ses ongles longs, sans cacher son agacement face à la lenteur de Louise. Il s’était attendu à la trouver ravie de pouvoir les humilier en dressant la longue liste des manuscrits que la maison avait refusé d’éditer ces dernières années. Nul doute qu’elle se serait délectée de faux regrets et de formules de politesse hypocrites. Pourtant…

– Je vous ai convoqués ici suite à un mail du directeur des publications, qui m’est parvenu il y a trois jours. « Prière de convoquer le couple Oaxley dans les plus brefs délais, mission intéressante et sur-mesure à leur confier. Avons pensé au couple Oaxley pour achever la rédaction du manuscrit de Monsieur Hector Damas, décédé récemment. Son testament stipule que le livre revient aux éditions Aigue-Marine. Vous vous chargerez de leur faire parvenir notre décision, sous réserve de leur accord, etc, etc.

Claudine Ternac leva les yeux de son écran pour les fusiller du regard.

– Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas moi qui vous ai convoqués ici de mon plein gré, lâcha-t-elle d’un ton sec. Si cela ne tenait qu’à moi (elle s’interrompit pour prendre une profonde inspiration), vous ne seriez même plus rattachés à cette maison. Vous n’avez produit, au cours des dernières années, que des manuscrits qui ne méritent le nom que de torchons. (Sa main s’abattit sur la table pour appuyer ses propos.) Vous ne devez votre survie qu’à l’indulgence du directeur des publications, qui pour une raison que j’ignore totalement, a trouvé votre premier livre absolument merveilleux – je l’avais jugé correct tout au plus, mais que voulez-vous, Christian Gil est un homme, disons, philanthrope…

Elle se leva et alla se poster à la fenêtre, visiblement perdue dans ses pensées haineuses envers le directeur de publication, qui étaient vraisemblablement beaucoup trop sympathique et compréhensif pour lui plaire. William et Louise ne semblèrent même pas remarquer le silence soudain de leur agent. Ils n’avaient probablement pas saisi un traître mot de ce qu’elle venait de dire. Louise avait le regard hébété de quelqu’un qui vient de s’éveiller. Elle avait attrapé la main de William et la serrait avec force. Son autre main agrippait le bord de sa chaise.

William se tourna brusquement vers la fenêtre, n’y tenant plus.

– Claudine ! Est-ce que ça signifie… Est-ce qu’on nous a confié un projet ?

Il tremblait légèrement, n’osant croire à ce retour de fortune. Elle poussa un soupir exaspéré, et revint s’asseoir à son bureau en faisant claquer ses talons sur le sol.

– J’espère que vous vous montrerez plus vif dans l’écriture, William, lâcha-t-elle, méprisante. Que pensez-vous que cela puisse signifier d’autre ? La direction a décidé – contre mon accord, je ne le soulignerai jamais assez – de vous confier la rédaction de la fin de ce manuscrit. L’homme qui nous l’a légué était libraire et écrivain, les circonstances de sa mort sont encore inconnues. On l’a retrouvé gisant sur le sol de sa librairie, elle-même saccagée. Mais le plus important c’est qu’il était bien plus talentueux que vous.

Elle s’accorda une courte pause.

– Vous êtes avec nous, Louise ? ricana-t-elle.

La jeune femme se redressa en secouant légèrement la tête. Ses grands yeux se posèrent sur Claudine Ternac comme si elle la découvrait subitement en face d’elle.

– Oui, bien sûr ! Excusez-moi, c’est simplement que… je m’étais préparée à une tout autre annonce… Je suis un peu troublée, voilà tout.

Elle lança un regard en coin à William. Ce devait être la première fois qu’elle le regardait volontairement depuis leur dispute. Il accentua la pression sur sa main. La vie revenait.

Mais Claudine Ternac n’en avait pas fini avec eux.

– Écoutez-moi bien, tous les deux.

Elle se pencha et pointa un index accusateur vers eux.

– Je tiens à ce que les choses soient parfaitement claires entre nous. Je ne suis peut-être que votre agent, et Christian Gil a peut-être de l’amitié pour vous, mais vous ne pourrez pas vivre éternellement aux crochets de cette enseigne.

Ses yeux se rétrécirent, la faisant ressembler à un oiseau de proie.

– Ceci, déclara-t-elle en détachant les mots, est votre dernière chance. Excédez les délais, et ce projet sera votre dernier projet. Produisez un autre de vos déchets, et vous êtes virés. Si vous ne m’apportez pas entière satisfaction, je n’aurai aucun scrupule à vous mettre à la porte.

Elle s’autorisa un petit sourire cruel.

– A vrai dire, ce serait même un soulagement. Vous n’avez été qu’un boulet financier attaché à cette entreprise depuis votre dernier succès.

William et Louise ne bronchèrent pas. Ils se tenaient toujours par la main, plus soudés et forts qu’ils ne l’avaient été depuis bien longtemps.

Claudine Ternac leur remit donc le manuscrit, glissant encore de petits commentaires en forme de piques dans son discours, et les congédia avec l’ordre de faire un rapport d’activité toutes les semaines et de ne pas l’importuner avec leurs états d’âmes comme pour le dernier projet.

*
*       *

Ils rentrèrent chez eux, tremblants de peur et d’excitation. La perspective de recommencer à écrire ensemble avait quelque chose de terrifiant, étant donnée la pression immense qu’ils avaient sur les épaules. Mais c’était peut-être la dernière fois qu’ils seraient amenés à le faire, et ce peut-être ajoutait à la situation un frisson d’adrénaline pure qui les enivrait. Ils étaient acculés au bord de la falaise ; il ne restait plus qu’à faire le grand saut.

Louise s’empara du livre la première, sans laisser à son mari le temps de faire un geste. Debout dans le salon, sans prendre la peine de s’asseoir, elle se mit à lire à toute vitesse, tournant frénétiquement les pages, ses yeux légèrement exorbités sautant d’une ligne à l’autre sans jamais ciller. Planté à ses côtés, William se tordait nerveusement les mains en guettant une réaction. Finalement, Louise ferma le livre et se laissa tomber dans le canapé, comme épuisée.

– Alors ? s’exclama-t-il impatiemment.

Prise d’un fou rire nerveux, elle ne put que faire un geste du menton pour lui faire signe de lire à son tour. Les nerfs de William étaient mis à rude épreuve, et il lut la première histoire plus vite encore qu’elle, pas toujours certain de saisir les subtilités de l’intrigue et de lire la totalité des mots. Mais il acheva de lire la première histoire rapidement, de plus en plus soulagé au fur et à mesure qu’il progressait dans sa lecture. Louise le regardait d’un air à la fois moqueur et attendri.

– Alors ? demanda-t-elle en l’imitant.

– C’est une pure merveille, souffla-t-il sans rentrer dans son jeu.

Il tremblait à nouveau d’excitation, serrait le livre contre lui.

– C’est exactement le livre qu’il nous fallait ; on aurait pu écrire ça, Lou, on aurait pu, c’est comme ce qu’on écrivait avant !

En temps ordinaire, l’expression « ce qu’on écrivait avant » servait toujours de déclencheur à leurs disputes, chacun rejetant sur l’autre la faute qui avait mené à l’arrêt de ce fameux procédé d’écriture. Mais cette fois Louise était d’accord avec lui. Elle sauta sur ses pieds, les yeux brillants de joie.

– Je sais ! C’est complètement fou. Il faut absolument qu’on finisse ce livre, Will, c’est la chance de notre vie. Je vais finir de le lire aujourd’hui même et on attaquera demain, il ne faut pas qu’on perde de temps, il faut qu’on écrive le plus vite possible, il faut qu’on y arrive ! On ne peut pas laisser passer ça.

Ils avaient l’air de deux fous, exaltés, saisis de la même ivresse créatrice, tenant le livre entre eux comme si leurs vies en dépendaient.

Ils firent donc comme Louise avait dit, et se plongèrent immédiatement dans la lecture de l’ensemble des histoires. Il y en avait sept, chacune possédant un style propre mais toujours avec une intrigue haletante. Seule la dernière était incomplète, et c’est là qu’ils devaient intervenir en tant qu’auteurs.

Ce livre leur apparut comme une sorte de bénédiction. A condition bien sûr d’oublier la manière dont il était arrivé en leur possession. Chaque tranche de vie décrite dégageait une énergie folle qui se communiquait au lecteur jusqu’à densifier la perception de sa propre existence. Il était ainsi possible de s’identifier à chaque protagoniste, d’éprouver viscéralement la plupart des situations puisqu’elles étaient étrangement familières. Et la chute, systématiquement tragique, clôturait chaque histoire par un dénouement des plus machiavéliques. Par exemple, l’avant dernière histoire retenait tout particulièrement l’attention de William. Elle racontait la vie d’un homme, veuf, la quarantaine, propriétaire d’un bric-à-brac aux objets aussi fascinants qu’étranges. Il passait le plus clair de son temps à regarder défiler les quelques clients qui avaient osé passer la porte de cette boutique hors du temps, perdu dans ses pensées. Débarquait alors une femme pas comme les autres, qui s’intéressait de près aux objets mystérieux que contenait le magasin. Peu à peu, les protagonistes rentraient dans une lente et méticuleuse phase de séduction. La partie était des plus haletantes puisque l’homme ignorait tout du passé et des desseins de sa cliente, tandis qu’elle devait manœuvrer habilement pour conquérir un homme totalement dévoué à sa défunte épouse. Elle s’achevait dans une scène incroyable où, juste avant que leurs corps ne se joignent pour la première fois, la mystérieuse femme bandait suavement les yeux du tenancier, lui faisait boire une fiole qui décuplerait le plaisir unique à suivre. Le lendemain l’homme était retrouvé mort, son magasin sens dessus-dessous, comme si son assassin avait cherché avec furie un objet précis. La scène s’achevait sur cette effroyable description : « il gisait nu, le corps repu, la bouche figée dans un rictus de satisfaction. Seuls ses yeux aux pupilles monstrueusement dilatées trahissaient la terreur d’un homme qui a perdu la vie à l’apogée de la jouissance ». Cette histoire fascinait William, il la relisait régulièrement, portant son attention sur chaque détail, comme si une partie du sens lui restait inaccessible. A tel point qu’il monopolisait le livre et que Louise décida de le recopier en version numérique.

– Je m’imprègne mieux des histoires, disait-elle à William lorsqu’il montrait une mine peu convaincue. Et comme ça je serai plus inspirée pour terminer la septième histoire.

La dernière histoire, justement, n’était autre que le récit inachevé de leur propre rencontre.

Louise et William ne s’en aperçurent que tardivement mais, étrangement, cette découverte ne les frappa pas de stupeur : leur couple avait longtemps stagné dans un tel degré de monotonie qu’ils avaient du mal à ressentir ensemble une émotion trop intense. Ils durent tout de même relire à maintes reprises l’épisode les concernant pour se convaincre que quelqu’un, qui devait bien les connaitre, avait scrupuleusement narré les évènements marquants de leur vie depuis leur rencontre.

Lire sa propre histoire est une expérience particulière. A partir du moment où elle est couchée sur le papier, votre vie ne vous appartient plus, elle vous devient étrangère. A tel point que Louise ne réagit pas face à la multitude de détails qui revêtaient pourtant un sens si particulier pour elle. A l’exception d’un seul, imperméable à la distanciation romanesque car initiateur de tout : son premier regard avec William, à travers leur masque de plongée dont la vitre grossissait encore plus leurs pupilles déjà dilatées par la beauté du paysage sous-marin les environnant.

Et ce n’est que lorsque Louise, prise d’insomnie dans le grand lit conjugal – William dormait comme à son habitude sur le canapé du salon –, relut seule le passage de leur rencontre qu’elle prit conscience de la signification profonde de cette découverte : le livre n’était pas entré en leur possession par hasard. Le dernier auteur, car elle était persuadée qu’il y en avait plusieurs, leur avait sciemment légué l’ouvrage. Mais qui était-ce ? Qu’attendait-il d’elle ? D’eux ?

L’étendue de la question l’angoissait. L’ouvrage semblait normal de prime abord, une série de nouvelles oscillant entre romantisme et tragique. Mais la septième donnait au livre un relief différent. Cela paraissait insensé et pourtant si excitant. Un nouveau mystère s’offrait à elle, comme si leurs anciennes enquêtes policières prenaient vie.

C’est alors qu’il se passa quelque chose d’inespéré : Louise sortit discrètement de la chambre à coucher, se dirigea d’un pas gracieux vers le salon. Après s’être glissée sous la couverture du canapé, elle susurra à l’oreille de William : « c’est de notre histoire que nous allons écrire la suite, comme avant ». Sa nuisette gisait négligemment au centre du salon, ils firent l’amour comme si c’était leur première fois.

A partir de ce jour, ce fut comme s’ils avaient retrouvé leur jeunesse. Et quelque part c’était vrai puisqu’ils réécrivaient ensemble la période la plus intense de leur vie. La tentation était grande de sublimer un passé que le temps avait déjà contribué à idéaliser. Et bien qu’aguerris dans l’exercice de la fiction, ils se permirent quelques escapades romanesques, notamment une des plus oniriques à Venise. Mais tout le reste était bel et bien leur histoire telle qu’ils l’avaient ressentie. Au plaisir de l’inspiration retrouvé s’opposait cependant la frustration ne pouvoir revivre charnellement les situations qui les avaient marquées. Encore que, ils n’étaient jamais allés aussi loin dans l’exploration charnelle de leurs sens. C’était comme si leur période de rupture avait décuplé leur goût de l’autre : ils cherchaient sans cesse la confrontation physique qui les ramènerait aux primes sensations de leur ancienne idylle...

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