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Justice humaine

De
334 pages

LE dernier coup de cinq heures vibrait encore au fond de la vallée sur laquelle descendait lentement la nuit, quand Alberte Mingaud quitta la cabane des Chantemesse. La jeune femme s’était attardée chez ces pauvres gens plus longtemps qu’elle n’aurait voulu ; aussi, comme il lui fallait à présent vingt bonnes minutes pour regagner Villepoint et la fabrique, elle résolut de couper au plus court, et, au lieu de suivre la grande route tournante du Mesnil-Houdart, elle se dirigea vers les pentes abruptes qui dévalent droit dans le pays, juste au-dessous des ruines de Charolles.

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Philippe Chaperon
Justice humaine
A M. ADRIEN HÉBRARD Directeur duTemps
Je dédie cette étude, avec l’expression de ma bien vive reconnaissance.
P.C.
I
LE dernier coup de cinq heures vibrait encore au fo nd de la vallée sur laquelle descendait lentement la nuit, quand Alberte Mingaud quitta la cabane des Chantemesse. La jeune femme s’était attardée chez ces pauvres ge ns plus longtemps qu’elle n’aurait voulu ; aussi, comme il lui fallait à présent vingt bonnes minutes pour regagner Villepoint et la fabrique, elle résolut de couper au plus court, et, au lieu de suivre la grande route tournante du Mesnil-Houdart, elle se dirigea vers les pentes abruptes qui dévalent droit dans le pays, juste au-dessous des ruines de Charolles. On touchait aux derniers jours de janvier. Le froid , déjà très vif pendant l’après-midi, était, avec le soir, devenu plus piquant et plus âpre, et, sur le large plateau découvert qui domine la ville, un vent glacé se levait, cinglant la peau de la figure. Étroitement serrée dans un petit paletot gris qui lui moulait la poitrine et les hanches, les mains prises dans de hauts gants, le visage couvert d’une voilette que retenait une longue épingle enfoncée par derrière dans les cheveux, Alberte marchait vite, à pas pressés, comme une femme qui a hâte de regagner sa demeure. Cependant, lorsqu’elle fut arrivée sur l’esplanade qui s’étend au pied des contreforts du château, elle s’arrêta, d’instinct, et, durant un moment, elle s’oublia à contempler le vieux donjon quadrang ulaire et ses tours massives à demi écroulées, aux murailles rongées de lierre, qui se dressaient hautaines encore sous le ciel limpide et profond, et dont l’aspect imposant évoquait l’image de grands seigneurs en haillons, toujours debout sous leurs guenilles et q ue la misère et le temps n’ont pu abattre. Puis, se tournant vers la vallée qui s’élargissait derrière elle, Alberte s’accouda contre un parapet de pierre presque démoli et promena son regard sur le paysage qu’éclairaient encore d’un reflet les dernières lueurs du jour prè s de mourir. A ses pieds, s’étendaient d’abord les « montées, » pelouses escarpées parsemées d’arbres, coupées de sentiers que reliaient entre eux des escaliers taillés dans la terre vive, et qui, d’étage en étage, grimpaient jusqu’aux souterrains du vieux château. Plus bas, on distinguait Villepoint tout entier avec ses rues, ses pâtés de maisons, la tour romane de son église, ses vieux remparts et ses jardinets qui s’étalaient en largeu r, à droite et à gauche, le long de la rivière d’Yverdon dont le cours se perdait au loin dans les prairies, entre une double ligne de saules tordus qui, à distance, ressemblaient à u n interminable défilé de nains difformes. Enfin, de tous côtés, enserrant le ville et la vallée d’une sauvage et gigantesque ceinture, des hauteurs boisées semées d e bruyères et de blocs de grès fermaient l’horizon. Bien que ce recoin pittoresque de l’ancien Hurepoix fût depuis longtemps familier à Alberte qui l’avait contemplé tant de fois déjà, la jeune femme ne pouvait en détacher son regard, saisie qu’elle était par une sorte d’attrac tion irrésistible venant d’en bas. De la hauteur où elle planait, son oeil enveloppait la ville qui se dessinait à ses pieds comme un énorme plan en relief, et, dans une vision brusq ue et rapide, elle revoyait tous les gens qu’elle connaissait et dont les existences. — comme la sienne — se déroulaient, tristes ou fortunées, au milieu de cet amas de pierres qu’étranglait le même horizon. Elle apercevait l’église et son calvaire s’allongeant en croix derrière l’abside, le cimetière tapi à mi-côté sous l’ombre des pins, le couvent des dam es Augustines, la mairie, l’hospice, la halle, la gendarmerie, les bâtiments nouvellemen t construits de l’école, et enfin, derrière ceux-ci, la fabrique — sa maison — install ée dans un vieux corps de logis flanqué d’une tourelle, mais où une cheminée d’usin e en briques rouges se dressait, droite et haute, comme pour symboliser le triomphe de l’industrie moderne sur les débris de la féodalité défunte.
C’était là, dans cette habitation de Villepoint, as sise à deux pas de l’Yverdon et attenant presque au domaine princier des ducs de la Tour-Dieu, qu’Alberte Mingaud, jeune épousée du matin, était arrivée le soir en voiture, à la nuit close ; c’était là qu’elle était devenue femme, là qu’elle était devenue mère, là que depuis huit ans elle avait vécu d’une vie tranquille, heureuse, respectée, enviée s ans doute, entre les délicates prévenances de son mari et les adorables câlineries son enfant. Et, toujours accoudée sur le parapet en ruines, Alberte s’enfonçait dans ses pensées, oubliant l’heure, dédaigneuse du vent qui, par bouffées, venait frôle r ses vêtements et sa chevelure, s’absorbant dans la contemplation de cette petite ville dont les silhouettes s’estompaient par degrés dans le gris cendré du crépuscule et où toute son existence de femme avait tenu jusqu’à ce jour. Soudain, un nouveau coup, envolé du clocher de l’église et tombant gravement dans le silence, vint la tirer de cette c ontemplation muette pendant laquelle elle avait remué des souvenirs si chers à son coeur : c’était le quart qui avait sonné. Avec lenteur, presque à regret, la jeune femme quitta le mur d’appui après avoir jeté un dernier regard sur la vallée qui s’embrumait davantage, et, poursuivant son chemin, elle se dirigea vers l’extrémité de l’esplanade. Comme elle venait de dépasser la tour de l’ouest et se trouvait près d’une ouverture cintrée garnie de grilles servant de prise d’air aux caves qui s’étendent sous le château, Alberte poussa un léger cri en voyant surgir quelqu ’un devant elle. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, aux yeux très vifs, à la face maigre, et dont la barbe rousse taillée en pointe rappelait va guement la figure maladive d’un Charles IX. Il portait un costume de velours à côtes, de coupe élégante, était chaussé de guêtres jaunes montant jusqu’aux cuisses, mais affi chait dans sa démarche, à la fois lourde et cavalière, un laisser-aller qui trahissait le gentilhomme campagnard et l’ancien sous-officier. me — Tiens ! M Pol Mingaud ! fit celui-ci en s’arrêtant droit au milieu du chemin et en écartant vivement le cigare qu’il avait aux lèvres.  — Ah !... M. de Cardane ! dit à son tour Alberte e n réprimant une légère moue de contrariété, que sa voilette et la demi-clarté louche tombant des hautes murailles noircies empêchèrent de voir. C’était, en effet, M. Choisel de Cardane, Choisel, tout court, comme on l’appelait familièrement, — un ex-lieutenant de chasseurs démi ssionnaire, qui habitait, depuis quatre années environ, à la Hutte, un petit domaine situé à trois quarts de lieue de Villepoint, où il s’occupait d’agriculture. Tenu un peu à l’écart des châtellenies environnantes, à cause de sa réputation douteuse, il jouissait néanmoins d’une certaine popularité dans le pays, ne dédaignant pas de court iser les filles d’auberge, voire les patronnes, de battre l’instituteur au billard, au café de la Renaissance, ou de trinquer, les jours de marché, à l’hôtel desTrois Pucelles,avec les commis voyageurs. Aussi, lors des dernières élections municipales, avait-il récolté u ne centaine de voix dans Villepoint. Alberte Mingaud ne pouvait souffrir ce gentillâtre. Son mari ne le prisait guère davantage ; mais, s’étant trouvé mis en relations avec lui pour des affaires concernant sa fabrique, il avait continué à le voir de temps en t emps, autant par nécessité que par politesse.  — Comment allez-vous, chère madame ? demanda galam ment M. de Cardane, qui tendit la main à la jeune femme.  — Un peu froidement, répondit Alberte en effleuran t du bout des doigts la main du propriétaire, dont la pression épaisse lui était généralement désagréable. Et, tout de suite, pour excuser la rapidité de son geste, elle renfonça d’un petit mouvement frileux ses deux mains gantées dans les poches de son paletot.
 — N’est-ce pas ? continua M. de Cardane, les yeux humides, et paraissant jouir du frissonnement gracieux qui avait traversé le corps de la jeune femme. Il fait un peu frisquet, ce soir !... Pourtant ceci ne vous a pas empêchée, je le vois, de vous aventurer dans ces parages... me En quelques mots, M Mingaud expliqua qu’elle sortait de chez les Chant emesse, des pauvres gens malades, sans travail, qui demeura ient là-haut, près de la route du Mesnil, et où elle allait, tous les deux jours, afin de s’enquérir de leurs besoins.  — Toujours charitable et bonne ! reprit Choisel. M ais, au fait, j’oubliais de vous demander comment se porte M. Mingaud ? — Pas mal, je vous remercie. J’ai reçu ce matin de ses nouvelles. — Toujours à Londres ? — Jusqu’à la fin de la semaine. Il achève de conclure là-bas une grosse affaire.  — Allons, tant mieux ! murmura M. de Cardane tiran t quelques bouffées de son cigare. Cependant la nuit arrivait, rapide ; le vent fraîch issait de minute en minute, et, dans l’azur violacé du ciel, au-dessus des bois, la lune apparaissait, brillante et claire, comme par les nuits de dure gelée. Alberte, qui ne tenait pas à prolonger outre mesure cette rencontre, dans un endroit aussi retiré, s’était remise à marcher, un peu nerveuse, allant droit vers l’extrémité de l’esplanade où aboutissaient les montées, sans paraître entendre les galanteries sottes et prétentieuses que M. Choisel de Cardane lui débitait à mi-voix, presque à l’oreille. A la fin, celui-ci lui ayant d emandé si elle irait au concert de bienfaisance qui devait avoir lieu dans les salons de la mairie le soir même : — Certainement ! fit Alberte. Les distractions que nous avons à Villepoint sont si rares que je n’aurais garde d’en manquer une quand elle se présente ! — Sans doute ! Cela fait passer une soirée... et les vôtres doivent commencer à vous sembler longues, après dix jours d’un veuvage qui n’est point fini ?... Cette phrase, remplie de sous-entendus, était accom pagnée d’un sourire tellement équivoque et impertinent, que la jeune femme ne put s’empêcher de dire d’une voix dure : — Vous comptez donc les jours, monsieur de Cardane ? — Ceux que je passe sans vous voir, oui, belle dame. — En ce cas, vous devez faire des additions d’une longueur !... Et elle éclata d’un petit rire sec et sonore. Puis, brusquement, pour couper court à un entretien qui l’énervait, elle ajouta :  — Vous m’excuserez, n’est-ce pas ?... mais je me t rouve un peu en retard et suis obligée de rentrer... A ce soir !... Et, sans tendre, cette fois, la main à M. de Cardan e, elle s’élança, prompte et légère, dans le sentier tortueux qui dévalait au bas des ru ines, laissant derrière elle un exquis parfum de verveine dont Choisel se trouva comme enveloppé. Alors celui-ci se découvrit seulement, d’un geste large, exagéré, et demeura de bout sur l’esplanade, en suivant Alberte des yeux. La jeune femme descendait rapidement, autant du moi ns que le lui permettaient la pente rude et les accidents du chemin pierreux, un peu effrayée de la solitude des montées maintenant désertes, et surtout de la présence de cet homme inquiétant qu’elle sentait là-haut, derrière elle, la guettant sans doute et prêt à s’élancer à son secours si elle trébuchait dans la descente. Aussi, tout en se retournant à chaque instant pour jeter un coup d’œil furtif vers les ruines et s’assurer q ue Choisel n’avait point bougé, elle s’observait, surveillait sa marche, tâtait le sol et posait le pied avec précaution, prise de cette méfiance du dompteur devant le fauve, qui ne songe qu’à demeurer debout,
sachant d’avance que, s’il tombe à terre, il est pe rdu. Elle ne respira vraiment que lorsqu’elle eut atteint le bas des montées et les premières maisons de la ville. Là, elle prit la ruelle du Rempart, passa devant l’hôtel duGrand Courrier,où stationnait l’omnibus peint en jaune qui conduit au chemin de fer et sur lequel on hissait des colis, et des bagages, et arriva devant la halle qui dressait , en bordure de la rue Écuyère, ses lourds piliers en maçonnerie couronnés de charpente s énormes, et d’où se dégageait une forte senteur de poisson, de légumes et de vian de fraîche. Au passage, elle salua d’un signe de tête amical le père Lempereur, le garde champêtre, en train de pérorer au milieu d’un groupe de commères, sur la petite place plantée de tilleuls entre la halle et l’église, mais qui, en l’apercevant, se redressa, p lein de respect, et porta la main, militairement, à la visière de sa casquette. Puis elle poursuivit son chemin, et, arrivée à l’angle de l’école, vis-à-vis du portail méridional de Saint-Luperce, elle tourna à gauche et s’engagea dans la rue Porte-Chartraine. Après l’avo ir gravie pendant une cinquantaine de pas, là jeune femme s’arrêta devant une grille, l’ouvrit, et, traversant une petite cour qui précédait l’habitation, elle franchit les marches du perron et pénétra dans le vestibule. — Tiens ! voilà maman !... s’écria une voix d’enfant joyeuse et claire. Aussitôt, un petit garçon aux cheveux bouclés, à la figure vive et intelligente, qui paraissait âgé de sept ans environ, se montra à l’e xtrémité du couloir, et, accourant au-devant de sa mère, il se précipita dans ses bras. — Bonjour, chéri !... T’es-tu amusé ?... As-tu été bien sage ? me Dans l’après-midi, elle l’avait fait conduire chez M Courtevoise, la femme du juge de paix, qui avait elle-même deux jeunes enfants, avec lesquels Maurice allait jouer presque tous les dimanches. Puis, comme le dîner se trouvait servi, on se mit à table ; mais ce fut me seulement vers le milieu du repas que M Mingaud se décida à annoncer qu’elle sortait le soir, — aveu très grave, qui provoquait la plupart du temps des larmes et de grandes colères, Maurice ne voulant jamais consentir à ce q ue sa mère sortît sans lui, après dîner. Ce soir-là, pourtant, le petit garçon, fatigué déjà de sa longue journée de plaisir, ne broncha pas, et Alberte lui ayant dit, par surcroît de précaution, qu’il pourrait, après son départ, tirer les Rois dans la salle à manger avec la cuisinière, le cocher et la femme de chambre, cette perspective d’une petite débauche en compagnie des domestiques atténua chez l’enfant la tristesse de demeurer seul à la maison sans sa mère. Le dîner me s’acheva donc tranquille, et, dès qu’il fut terminé, M Mingaud monta s’habiller. Alberte, dans tout le charme et l’éclat de ses vingt-huit ans, était alors la femme la plus désirable qu’on pût rêver. Non qu’elle fût véritablement jolie, car, au premier abord, sa physionomie paraissait dure, avec ses grands yeux a u regard sombre et profond, son nez droit et régulier, sa bouche un peu épaisse que terminait un menton ferme et carré. Mais cette énergie était tempérée par les cheveux c endrés qui ombraient le front et qu’elle séparait d’une raie « à la garçon » sur le côté ; par les yeux qui s’adoucissaient et devenaient bons dans le sourire ; par les lèvres, e nfin, qui laissaient voir, en s’entrouvrant, des dents magnifiquement blanches et bien rangées. En somme, il se dégageait d’elle quelque chose de troublant et d’inexpliqué, une puissance de fascination qui inspirait à la fois le désir et la crainte, mai s qu’on subissait et à laquelle il était presque impossible de se dérober. Bien que le concert où elle devait se rendre, ce soir-là, ne fût pas une soirée de gala et d’étiquette, la jeune femme savait à l’avance que t outes les notabilités bourgeoises et administratives de Villepoint s’y trouveraient et que, par conséquent, elle serait regardée, épluchée, déshabillée des pieds à la tête. Aussi, c omme sa situation de commerçante riche et posée lui créait des devoirs et l’obligeait à certaines exigences de représentation, elle mit une robe très simple, assez élégante cependant pour plaire à quelques-uns, mais
assez sérieuse, en même temps, pour ne point choquer les autres. Sa coiffure achevée, une fleur piquée dans l’échancrure de son corsage noir, elle posa sur sa tête une toque en fourrure, jeta sur ses épaules une lourde peliss e, et, après avoir une fois encore embrassé son enfant et fait ses recommandations aux domestiques, elle partit. De la rue Porte-Chartraine à la Promenade, il n’y a pas loin. Alberte eut fait ce chemin en dix minutes ; et, comme elle arrivait devant la mairie, dont la façade illuminée se développait le long du Cours en projetant les lueurs de ses fenêtres sur les alignements de tilleuls et d’ormes aux branches dépouillées, el le aperçut une grande fille mince, d’allure élégante et hautaine, qui se tenait debout devant la marquise aux draperies relevées, tout emmitouflée dans, une longue mante à capuchon qui laissait entrevoir une tête blonde et rose aux traits chiffonnés, à l’expression un peu gouailleuse de Parisienne. Bonsoir, Cécile ! dit Alberte en s’approchant. — Bonsoir, chère madame. — Vous m’attendez depuis longtemps ? — Non, j’arrive. lle C’était M Cécile Charmeux, une jeune institutrice établie de puis trois années à me Villepoint, où elle donnait des leçons d’anglais, d e musique et de littérature. M Mingaud était entrée en relations avec elle, il y avait dix-huit mois environ, afin de lui faire commencer l’éducation première de Maurice qu’elle n e voulait point envoyer à l’école communale de l’endroit ; puis, peu à peu, l’intimit é s’était faite entre les deux femmes, intimité qu’avaient resserrée davantage une communa uté d’idées et d’éducation, une largeur de vues qui les mettaient l’une et l’autre au-dessus des mesquineries étroites et des sots préjugés de petite ville. Alberte la voyai t donc presque tous les jours, et, ce dimanche-là, ne voulant pas laisser perdre une des deux places qu’elle avait prises pour le concert, elle avait immédiatement songé à en faire profiter son amie. Elles entrèrent. Sous le péristyle, Alberte trouva le brigadier de gendarmerie, sanglé dans sa tunique et son pantalon aux jambes larges, tout ganté de blanc , qui rompit son immobilité pour sourire et porter la main à son chapeau en bataille . Puis ces dames déposèrent leurs manteaux-au vestiaire, et, précédées d’un huissier de la mairie, elles se dirigèrent vers la salle de concert qui s’ouvrait au fond du vestibule . Cette grande salle, réservée d’ordinaire à la célébration des mariages et aux op érations du tirage au sort, avait dépouillé, ce soir-là, son aspect sévère et glacé ; les murailles, très blanches, ornées de faisceaux de drapeaux et de guirlandes, s’enlevaient en clair sous la lumière étincelante des lustrés ; enfin, tout au bout, à ce même endroi t où les fiancées rougissantes prononçaient le « oui » sacramentel et où les conscrits défilaient un par un les jours de revision, se dressait la scène — une estrade élégam ment drapée et décorée, encadrée de plantes et de verdure. Quoiqu’il fût de bonne heure encore, la salle était déjà aux trois quarts pleine, et ce fut me même avec quelque difficulté que M Mingaud et son amie purent gagner leurs places qui se trouvaient adossées au mur, sur le côté droit. Une fois installées, non sans avoir distribué au passage une infinité de sourires ou de saluts cérémonieux, elles se mirent à explorer l’assistance du regard, cherchant çà et là des figures de connaissance, forcées d’incliner encore légèrement la tête, chaque fois q u’elles apercevaient un visage nouveau. D’ailleurs, tout Villepoint se trouvait là ou à peu près. Au premier rang des fauteuils, de face, était le maire, M. Dugué-Rousse l, flanqué, de sa femme en robe de soie puce et de ses trois filles vêtues de blanc, d e rose et de bleu — une flatterie à l’adresse du gouvernement dont il espérait les palm es académiques. Du reste, oubliant pour la circonstance sa gravité coutumière, M. le m aire s’était fait souriant et
véritablement athénien. A ses côtés ou derrière lui s’étageaient les deux adjoints et leurs familles ; puis, un peu au hasard, dans le public c hoisi qui encombrait les places réservées, on apercevait le notaire, M. Marquiset, sa femme et son fils ; M. Courtevoise, me le juge de paix du canton nord ; M Maresquier, la présidente du comité de bienfaisance ; le docteur Lazare, l’huissier Pauver t, Delabrive, l’architecte de la ville ; enfin, des femmes de commerçants, industriels, prop riétaires ou agriculteurs, toutes en grande toilette, jouant de l’éventail, se toisant les unes les autres et se déchiquetant du regard. Alberte continuait de promener ses yeux de droite et de gauche, gaie et souriante, les joues légèrement allumées par la chaleur qui commen çait à emplir la salle bondée de monde, lorsqu’elle aperçut tout à coup, de l’autre côté de la scène et presque vis-à-vis d’elle, M. de Cardane, en habit noir et cravate bla nche, qui bavardait avec le fils Marquiset et quelques vieux garçons de la ville, se carrant prétentieusement, lorgnant les femmes avec impertinence et disant bonsoir de la main aux gens qui entraient, avec ce me geste un peu las dont un général acclamé salue la foule. Naturellement, il avait vu M Pol Mingaud, et, tout de suite, il lui avait décoché, de loin, le plus aiguisé de ses sourires.  — Un homme qui ne me plaît guère, ce Choisel ! mur mura Cécile en voyant Alberte qui répondait par un léger signe de tête aux salutations de M. de Cardane. — A qui le dites-vous, ma chère amie ? répondit la jeune femme. Moi, je l’exècre ! — Vous le voyez, cependant, de temps à autre ? — Oh ! si peu !... M. Mingaud a fait sa connaissan ce à la chasse, voilà trois ans. Il a été reçu chez lui, à sa propriété de la Hutte ; il s’est donc trouvé forcé de le réinviter, lui-même... Et puis, ils ont eu des relations d’affaire s pour des travaux que Choisel a procurés à la fabrique. Elle fut interrompue par l’arrivée d’un spectateur qui dut passer devant elle pour gagner un fauteuil demeuré vide à côté du sien. Or, au mom ent où ce monsieur, un grand bel homme d’environ quarante-cinq ans, à la barbe blond e, à la physionomie tranche et ouverte, s’y asseyait, Alberte ne put retenir un mouvement de surprise. — Tiens ! dit-elle, M. Savary ! me — Ah ! M Pol Mingaud ! fit le monsieur, Voilà un hasard ! Et il y eut un balbutiement confus de questions, de réponses et de salutations gracieuses.  — M. Savary... un de nos amis, reprit Alberte en p résentant le nouveau venu à la jeune fille. Puis se tournant vers ce dernier : lle — M Charmeux, que vous connaissez de nom, j’en suis sûre.  — Effectivement. Je n’avais pas encore eu la bonne fortune de rencontrer mademoiselle ; mais j’ai entendu parler bien des fo is de son talent exquis de musicienne... M. Jacques Savary était un riche marchand de soieries du quartier du Mail, à Paris, un de ces négociantsactifsdemeurent tout le jour plantés sur leur porte, le cigare aux qui lèvres, les mains dans les poches, attendant le client, et qui se retirent au bout de dix ans, après fortune faite, en disant qu’ils ont « travaillé. » Au demeurant, le plus aimable des hommes. Habitant l’hiver à Passy, dans un coque t petit hôtel du boulevard Beauséjour, il possédait aux Basses-Fontenelles, à une lieue de Villepoint, une assez Vaste propriété où il venait passer plusieurs semaines, à différentes reprises, surtout à l’époque de la chasse. M. Savary et ses voisines éc hangèrent donc encore quelques paroles à mi-voix ; puis, subitement, sur un signe du maire, chacun fit silence pour écouter l’orchestre exécuter le morceau d’ouverture , — un orchestre des plus