Kaeru

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Japon médiéval, début de l’ère des samouraïs. Un antique fléau se réveille. Les morts se relèvent par milliers, attaquant tout sur leur passage et contraignant les survivants à se battre pour subsister sous le regard d’une étrange communauté secrète. Des samouraïs guidés par l’honneur, un pirate wakō cupide et ingénieux, un vieux moine bouddhiste adepte de kung-fu, une sauvageonne des îles du Nord. Une fresque haletante d’un Japon du XIIIesiècle infesté de zombies ! Katanas, nunchakus, arts martiaux, lutte, trahison... Tout est bon pour venir à bout de ses adversaires, morts ou vivants, dans cette impitoyable quête pour survivre.


Publié le : vendredi 2 octobre 2015
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EAN13 : 9782332983893
Nombre de pages : 368
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ISBN numérique : 978-2-332-98387-9
© Edilivre, 2015
Chapitre 1 Prélude
Japon médiéval, 1242. L’ère des samouraïs ne fait que commencer.
Ryo, un berger de treize ans, et sa petite sœur Kimiko âgée de huit ans habitent dans un village montagnard au sud-ouest du mont Fuji dans la région de Chubu, sur l’île d’Honshu, la plus grande des îles japonaises. Ryo est encore jeune mais son corps, modelé par la dure vie de la montagne, est rompu aux efforts. Il est brun et sec, le teint hâlé par le soleil, toujours alerte. Derrière son apparente robustesse se cache, si l’on plonge au fin fond de son regard, une âme d’enfant qui n’est pas prête à grandir. Kimiko, quant à elle, ressemble tout simplement à une petite poupée. Ses cheveux sont noirs comme du jais et ses yeux forment deux billes rondes qui ne se plissent que lorsqu’elle sourit. Le printemps arrive rapidement et la fraîcheur de l’hiver se dissipe à grands pas. Bientôt, les sakuras commenceront à fleurir et embaumeront l’air. L’herbe drue des montagnes se met à repousser et, en temps normal, pour Ryo, cela serait la période idéale pour mener les chèvres aux pâturages afin de leur faire profiter des premières pousses. En temps normal… Le village est d’ordinaire assez paisible. Il se tient relativement à l’écart du conflit qui oppose les deux clans samouraïs les plus influents et fait partie des terres des Taira. Le shogun Kiyomori Taira y règne en maître, perçoit des redevances sur ses sujets et les protège des diverses menaces. En temps normal… Le soleil est en train de poindre et l’aube devrait voir les deux enfants se préparer pour leurs corvées matinales. Ils ne redoutent pas les réprimandes de leur père. Celui-ci, hélas, a été dévoré vivant par les autres habitants du village. Malgré le peu de chair qu’il lui restait sur les os, il a trouvé le moyen de se relever et erre à présent dans le village, aux côtés de ses assaillants, sans même chercher à se venger de l’horrible traitement infligé par ses pairs. Cela fait trois jours et trois nuits que les premiers morts se sont relevés par ici. Cela a débuté avec deux bergers revenus des pâturages en délirant et en proie à une violente fièvre. Le guérisseur du petit hameau, constitué d’une vingtaine de maisons et d’une cinquantaine d’âmes, a rapidement été dépassé par l’ampleur de l’infection. N’ayant trouvé aucune plaie à panser, à part quelques égratignures dont souffrent tous les bergers serpentant dans les montagnes, il a décidé de les mettre dans une tente à l’écart après les avoir enduits d’onguent pour prévenir la fièvre. Le berger le plus mal en point est rapidement décédé suivi du second au petit matin. Les anciens du village se sont réunis et ont commencé à débattre de cette situation pour le moins inhabituelle. Une minorité a avancé l’hypothèse d’une rencontre avec Yuki-Onna, la déesse des neiges, ce qui a eu pour effet de déclencher une vague de murmures dans l’assemblée. Mais cela n’a pas convaincu grand monde, car l’on raconte que cette terrible déesse ne permet pas aux voyageurs de revenir sur leurs pas. De plus, il serait rare de la croiser si tard dans la saison. Elle se manifeste généralement au cœur de l’hiver, enveloppant ses victimes d’un blizzard sans fin, si bien que les pauvres malheureux décèdent des morsures du froid. Finalement, l’hypothèse la plus probable serait une rencontre avec des onis des montagnes. Ces diables japonais ont l’habitude de jouer de mauvais tours aux bergers et aux voyageurs… Personne n’en a jamais clairement identifié un, mais tout le monde sait que la montagne en est infestée… Pendant que le débat fait rage, une jeune femme surgit pour apporter une nouvelle étonnante : le berger que l’on pensait mort s’est relevé ! Mais il semble être dans un état second et tente de blesser quiconque essaie de l’approcher. Le guérisseur, suivi de plusieurs villageois, se précipite à la suite de la jeune femme pour voir ce qu’il en est. Dans la tente, le berger finit par être maîtrisé, malgré quelques morsures distribuées apparemment pas bien graves. Au moment où tout semble être sous contrôle, le deuxième
berger sort de sa torpeur pour s’attaquer directement au cou du guérisseur qui lui tourne le dos. La morsure ne laisse aucune chance au pauvre Japonais qui voit sa carotide arrachée aspergeant de sang toutes les personnes présentes. C’en est trop pour les autres villageois qui, pétrifiés d’effroi, lâchent le premier berger qui en profite pour attraper la jambe de la victime la plus proche et d’un coup de dent lui déchire la moitié du mollet alors que le second continue de dévorer le guérisseur. À partir de cet instant, le village n’est plus que chaos et affolement. Les quelques villageois non touchés se barricadent dans leurs maisons de torchis et de pierres qui, sous la pression des morts-vivants, s’effondrent comme de vulgaires cabanes, exposant ainsi leurs habitants à la fureur et à la faim de leurs assaillants. Les survivants, rendus fous de terreur par les récents événements et ne sachant plus à qui faire confiance, se mettent à tenter de tuer tous ceux qui les approchent. Petit à petit les habitants du village meurent, agressés par les vivants ou par les morts. À présent, seules quelques maisons tiennent encore debout et Ryo et Kimiko font le moins de bruit possible pour ne pas attirer les morts qui vagabondent dans le village. Transis de peur, dans un état quasi catatonique, les deux enfants ont avalé ce qu’il leur restait de racines et de viande séchée. Mais cela fait bientôt une journée qu’il n’y a plus d’eau et plus rien à manger dans la pièce où ils se sont terrés. De plus, comme leur maison ne peut se fermer que par une légère porte en bois, ils ne sont pas à l’abri de l’extérieur. Ryo explique donc calmement à Kimiko qu’il va falloir sortir et courir pour échapper aux onis. Celle-ci, en entendant ces paroles, commence à geindre. Ryo lui met immédiatement la main sur la bouche. Pas le temps de se morfondre, il faut réfléchir au plus vite. Ces onis ne semblent pas avoir la capacité de se mouvoir très rapidement. Il en a vu quelques-uns marcher à vive allure, mais aucun n’a encore couru devant lui. De plus, ces créatures sont maladroites et gauches, ce qui leur laisse une légère marge de manœuvre. Le garçon espère que celle-ci sera assez large pour deux… Le village est constitué d’une place, avec un puits en son centre, entourée de maisons et de barricades de bois qui ont été placées de manière précaire. Le hameau comporte trois entrées. Celle de l’est, la plus proche du jeune berger et de sa sœur, est barrée par un effondrement de maisons et celle du sud est compromise car quelques créatures se sont empêtrées dans les barricades et risquent de compliquer la fuite. Il ne reste donc que celle du nord qui mène aux montagnes. Ils ne sont qu’à deux maisons de cette sortie et, par chance, elles tiennent encore à peu près debout. Il va leur falloir se faufiler discrètement d’une habitation à l’autre pour atteindre la sortie en restant autant que possible à couvert. Il est temps d’expliquer ça à Kimiko : – Kimiko, écoute-moi bien ! Elle finit par se calmer et tend l’oreille aux propos de son grand frère. Elle prie pour que ce ne soit pas sa dernière occasion de lui parler. – On va sortir de la maison, petite sœur. On va aller se cacher dans celle d’à côté, puis dans celle encore après, tu as compris ? La voix de son frère est chargée d’angoisse et la fillette ne peut réprimer un tremblement. – Oui Ryo, mais j’ai peur, je veux maman. Où elle est Ryo ? – Écoute, maman n’est pas là. Concentre-toi. Je vais te faire passer par la fenêtre et tu vas courir jusqu’à la maison d’à côté et je te rejoins, d’accord ? Tu ne te retournes pas et si je te dis de courir, tu cours, promis ? La fillette n’a pas pour habitude de discuter les ordres de son frère. Elle lui promet donc sans réserve de lui obéir, les larmes aux yeux. Ryo s’assure qu’aucune créature ne rôde à proximité et fait passer sa sœur par la fenêtre. Il la porte à bout de bras, elle attrape le rebord et essaie de l’enjamber. L’effort est difficile. Un mort-vivant au loin est attiré par le bruit. Il se retourne lentement et aperçoit l’enfant à la fenêtre. Dans un mugissement, il commence à se diriger vers elle en titubant, les bras ballants.
Kimiko se met à paniquer et essaye de revenir en arrière mais Ryo, qui n’a pas vu le mort, continue à la pousser en avant. Le cadavre ambulant a du mal à utiliser ses jambes correctement. La moitié de son visage est arrachée et il ne lui reste qu’un œil qui fixe avec intérêt la petite japonaise qui s’élance de la fenêtre, la peur au ventre. Lors du saut, ses vêtements, trop amples pour elle, se coincent dans le chambranle de la fenêtre, la retenant ainsi suspendue à la merci du mort-vivant ! Celui-ci, excité par les mouvements qu’il perçoit, continue à avancer et presse même le pas pour rejoindre sa proie. Il n’est plus qu’à quelques mètres et Kimiko est toujours accrochée. Elle se cache les yeux avec les mains, trop bouleversée pour regarder ce qu’il va lui arriver. Mais au lieu de continuer à se rapprocher, le bruit du revenant stagne tout près d’elle. Elle ouvre les yeux et voit la chose empalée sur un pique en bois, les bras tendus vers elle, effleurant ses habits ! Le pieu retient le mort, mais ne paraît pas très solide. Il faut faire vite. Ryo, qui est monté sur le rebord de la fenêtre, voit sa sœur empêtrée et la détache. Ils contournent précautionneusement le macchabée : c’est leur oncle, ou plutôt c’était leur oncle. Bien que caractériel, il ne leur avait jamais voulu le moindre mal jusqu’à présent. Ils rejoignent hâtivement l’autre maison, le cœur battant la chamade, toujours aussi incrédules face à ce qu’ils voient. Celle-ci semble clairement avoir été le théâtre d’événements tragiques. Les quelques ustensiles de cuisine sont éparpillés à même le sol en Terre battue. Une horrible traînée de sang traverse la pièce et le reste d’un bras dépasse du fond. Les pans de mur encore debout ont été éclaboussés de sang, qui a tout juste eu le temps de sécher. La puanteur est telle qu’ils doivent se boucher le nez. Les mouches volent dans toute la pièce et Kimiko commence à gémir, terrorisée. Ryo cherche une arme, de quoi se défendre, n’importe quoi, tout en s’approchant de la prochaine fenêtre à franchir. Il trouve une serpe rouillée dans un coin. Ils ont dépassé la traînée de sang et sont juste en dessous de la fenêtre. Le petit berger embrasse du regard la pièce qu’ils viennent de traverser : quelque chose le dérange, un peu comme lorsqu’on revient chez soi et qu’on a la sensation que quelqu’un a déplacé nos affaires… Ça y est, il sait : le bras n’est plus là ! Et maintenant, aux gémissements de Kimiko, répondent ceux d’une femme. Des hurlements d’outre-tombe, à glacer le sang, provenant de l’enclos des chèvres jouxtant la maison. La femme, ou plutôt ce qu’il en reste, est en train de se traîner laborieusement vers eux. Elle est coupée en deux au-dessus du bassin et tente de ramper de la main gauche, griffant le sol tout en tendant un bras droit rageur et désossé vers les deux petits Japonais terrorisés qui se plaquent sous la fenêtre contre le mur. Ses intestins et son foie, encore attachés à son corps, traînent dans la poussière et son visage au regard vide n’exprime que colère et faim. C’en est trop pour la petite Kimiko qui pousse un cri d’horreur alertant d’autres morts-vivants situés à proximité. Tous maintenant se dirigent vers la source de ce hurlement. Les deux enfants commencent à perdre pied. Tout ceci est bien trop réel à leurs yeux et ils n’arrivent pas à trouver d’explication à l’expérience macabre qu’ils sont en train de vivre. Leurs gestes sont de moins en moins précis. Leur discrétion de départ est mise à mal par le tapage de leurs mouvements désordonnés luttant pour passer par la fenêtre. Les habitants décharnés du village se rapprochent. Ils sont maintenant une petite dizaine à se traîner vers le refuge précaire des deux derniers survivants. Ryo, haletant, finit par faire passer sa sœur sur le rebord de la fenêtre. Kimiko se rend compte que leurs chances de s’en sortir s’amenuisent à mesure que les cadavres se rapprochent. Et il en arrive de tous les côtés ! Ils commencent déjà à pénétrer dans la maison. Des bras s’agitent aux autres fenêtres et celle-ci sera bientôt encombrée s’ils ne se dépêchent pas ! Son frère enjambe le chambranle pour la rejoindre, mais l’immonde moitié de femme arrive à lui agripper la cheville. D’un geste rageur, il se dégage en lui sectionnant la main au niveau du poignet. Les tendons claquent et la main lâche prise. Kimiko, de son côté, a sauté du rebord et attend Ryo. Mais ils ont perdu des secondes bien précieuses et les morts-vivants ne
sont plus qu’à quelques pas de lui ! Il enjambe la fenêtre. La dernière maison qu’ils doivent traverser n’a même plus de mur au fond : il n’aura pas besoin d’aider sa sœur à monter par la fenêtre. – Cours Kimiko ! Cours vite ! Enfuis-toi, j’arrive ! La petite, dans un état de choc avancé, ne se le fait pas dire deux fois. Elle court à perdre haleine, les yeux pleins de larmes et de peur, vers la sortie nord du village. Ryo n’est qu’à quelques mètres derrière elle. Mais Ryo n’y arrivera pas. Les cadavres, même dans leur lenteur, sont bien trop nombreux et bien trop affamés pour laisser passer une telle proie. Le jeune berger tente de suivre sa sœur qui se faufilein extremishors du village. Rapidement, un premier bras agrippe le garçon, lui faisant perdre son élan, un deuxième lui plante ses griffes dans la jambe tandis qu’un troisième lui tombe déjà dessus. Le souffle coupé, à terre, respirant la poussière et complètement désorienté, Ryo essaye de reprendre ses esprits. Mais c’est trop tard et la douleur de la morsure au niveau de son avant-bras lui arrache un cri de terreur et de désespoir tandis que les membres du village se repaissent de sa chair encore palpitante. Kimiko court. Elle a entendu son frère hurler. Elle a mal à la cheville. Deux de ces monstres sont encore à ses trousses. Elle ne va plus pouvoir aller bien loin. Sa cheville saigne. Ses jambes flageolent. Elle s’effondre. Les deux revenants vont bientôt faire leur apparition. Mais, devant elle, se dresse un autre homme. La petite japonaise semble reconnaître à son armure et à son masque les attributs d’un samouraï. Il doit mesurer une tête de plus que son papa. Il lui paraît fortement musclé, mais se déplace de manière extrêmement souple. Par contre, elle ne peut définir son appartenance ; les seuls samouraïs qu’elle ait vus jusqu’à présent portaient les armes des Taira. Or, celui-ci aborde un blason inconnu. De plus, son armure n’est pas faite de plaques et semble extrêmement légère. Son kimono est simple et discret et recouvre tout son corps. Par-dessus est attachée son armure. Ses jambières sont en toile renforcée de lanières de fer. Ses cuissardes amovibles sont également en toile, avec des écailles de fer, mais au lieu d’être amples, comme on le voit traditionnellement, elles sont plus proches de ses cuisses. Le corset, les brassards et les épaulettes sont eux aussi en toile souple et bardés de lamelles de fer. Le casque et le masque sont moins imposants que ceux portés habituellement, mais semblent offrir un angle de vue plus étendu. Détail étonnant, son armure remonte jusqu’en haut du cou. Elle paraît en avance sur son temps. Son arme principale aussi lui est inconnue. Les samouraïs sont connus pour manier un très grand nombre d’armes et celle-là se présente sous la forme d’un solide bâton presque aussi imposant que lui et comportant une lame à chaque extrémité. Une large et plate comme le rebord d’une pelle d’un côté, et une autre plus étroite et recourbée, comme un éventail, de l’autre. Il est immobile dans l’air frais de la matinée et semble guetter quelque chose, à l’affût du moindre mouvement. Les deux morts-vivants arrivent enfin à la hauteur du samouraï et de l’enfant. Le samouraï semblait les attendre et ne paraît pas surpris de cette apparition contre-nature. Les revenants, eux, n’ont d’yeux que pour la petite fille qui, en voyant cela, se recroqueville au pied du samouraï. Sans un mot, le guerrier s’avance avec son arme et d’un geste souple et précis décapite les deux assaillants, non pas au niveau du cou, mais directement au point de rencontre entre le nez et le front. La cervelle se détache sans éclaboussure, sans bruit, excepté celui des deux cervelles qui tombent mollement dans l’herbe et des deux corps des assaillants qui s’effondrent. Le samouraï ne s’occupe déjà plus des deux cadavres. Il parle à l’enfant d’une voix rassurante : – Ça y est, c’est fini petite. Dis-moi, d’où sors-tu ? Kimiko lui explique qu’elle vient du village d’à côté et que son frère et elle ont essayé d’échapper à ces horribles onis des montagnes. Finalement, la curiosité l’emporte sur la peur : – Vous êtes un samouraï ? Vous tuez les onis ?
L’homme enlève son masque et sourit, dévoilant un visage d’une grande finesse malgré ses trente-huit ans et ses cicatrices. – On peut dire ça, oui. Mon nom est Hayashi Tomoo et je traque les onis de ce genre. Comment t’appelles-tu ?… Mais, tu es blessée ? Qui t’a fait ça à la cheville ? – Moi c’est Kimiko. Un des onis m’a mordue, mais j’ai réussi à partir quand même. Le visage de Tomoo s’assombrit soudainement. Vu la blessure, cela prendra sans doute du temps, peut-être un jour, voire plus, mais finalement, après bien des souffrances, elle rejoindra fatalement l’armée des morts. – Ah, je vois. Dis-moi, Kimiko, est-ce que tu connais une chanson ? – Oui, maman m’en chante une avant de dormir. – Parfait, j’aimerais beaucoup l’entendre. Kimiko ferme les yeux et commence à entonner cette petite chanson qui la calme tant. L’arme de Tomoo part aussi vite que la foudre. Rien ne vient troubler la quiétude de la montagne excepté le bruit de la tête de la petite Kimiko roulant dans l’herbe printanière et son corps frêle s’affaissant dans un buisson. Tomoo regroupe son équipement et selle son cheval pour descendre vers le village. Les signes sont de mauvais augure. Cette année, le cycle commence beaucoup trop tôt et beaucoup trop fort. Il va y avoir du travail et de nombreuses âmes vont passer du côté des morts, à lutter contre les vivants.
Chapitre2 Yamamoto Jôchô
Forêt au sud de Gifu, à l’ouest du mont Fuji.
Le général Yamamoto Jôchô, du clan des Minamoto, passe en revue ses troupes. Sa division comporte cinq cents hommes : cent cinquante cavaliers, une centaine d’archers et deux cent cinquante fantassins. C’est lui qui a imposé les effectifs et réduit volontairement le nombre de cavaliers et d’archers pour favoriser les fantassins. Il connaît bien ses adversaires et la bataille aura lieu dans la forêt. Mais les guerriers risquent d’être moins efficaces que d’ordinaire au vu des contraintes du terrain ; arbres, racines et autres dévers. Il appartient aux Yamamoto, une puissante famille du nord de Kyoto qui a fait allégeance au fameux clan des Minamoto, dirigé par le shogun Minamoto Yoritimo. Celui-ci étend son influence grandissante par-delà les provinces. Mais, rapidement, sa puissance s’est vue menacer par un clan renommé, les Taira, mené par Taira Kiyomori. Dès lors, une guerre ouverte a été déclarée entre les deux plus grands clans de l’île d’Honshu. Jôchô s’est rapidement distingué au sein du clan Minamoto en remportant des victoires décisives contre les Taira, apportant gloire et fortune à sa famille et le propulsant ainsi à la tête d’une véritable petite armée. Les Minamoto contrôlent les territoires à l’est de Kyoto et continuent de s’étendre à l’est vers les terres des Taira. Pour le moment, le front semble s’être stabilisé au niveau de la ville de Gifu. Récemment, les Minamoto ont remarqué que les effectifs Taira étaient moins bien organisés. Il y aurait, selon des informateurs dans les rangs Taira, des rébellions dans les villages montagnards. Du jamais vu selon Jôchô et une réelle source de déshonneur pour les samouraïs ne sachant pas faire respecter leur autorité au sein de leurs propres terres ! Mais une aubaine d’un point de vue militaire. Si les Minamoto persistent à l’est et luttent contre l’âpre résistance des Taira, c’est que l’ouest n’est pas envisageable à cause de la capitale fortifiée Kyoto. Malgré ce conflit d’influence entre clans, le Japon reste tout de même gouverné par Go-Toba Teno, le quatre-vingt-deuxième empereur à monter sur le trône de l’Empire du Soleil levant. Son rôle est emblématique concernant la gestion du pays. Il représente l’unité japonaise auprès des Chinois et des Mongols en traitant avec leurs émissaires dans son palais. Mais il dispose d’une armée bien plus redoutable que celle des Minamoto et pourrait, en engageant de gros moyens et en regroupant ses troupes, mettre un terme à tout cela. Heureusement, l’empereur, pour le moment, n’a cure de ces guerres de territoires. En effet, un ennemi bien plus redoutable menace son pays. Les Mongols accentuent leurs raids sur la Chine et la Corée. Leur chef, Qoubilaï Khan, aurait laissé entendre que les richesses japonaises seraient les bienvenues et plusieurs ports coréens seraient tombés entre ses mains. Il faut donc parlementer et surtout se tenir prêt à une quelconque invasion de leur part. Go-Toba Teno promet d’ailleurs richesses et terres à ceux qui lui fourniraient de précieux renseignements sur les agissements de ces sauvages de l’autre côté de la mer du Japon. Jôchô a fini de passer en revue son armée. Il est juché sur son destrier et attend le rapport de ses éclaireurs dans son armure noire rutilante. Du haut de son mètre soixante-dix, il scrute la lisière des bois. Sa longue chevelure foncée est attachée en chignon traditionnel. Quelques cheveux blancs parsèment sa coiffure. À vingt-neuf ans, le samouraï n’accuse pas une ride si ce n’est les plis de son front plus marqués trahissant son anxiété constante. Sa moustache et ses sourcils fournis lui donnent un air intimidant et lui confèrent une autorité naturelle, celle d’un homme fait pour commander. Une bannière fixée sur son cheval indique sa loyauté envers les Minamoto, tandis que son armure porte les armes de sa dynastie. Les Yamamoto sont une famille ancienne qui a très vite adopté la culture samouraï. Le grand-père de Jôchô a rapidement considéré le bushido comme la seule ligne de conduite
envisageable pour lui et sa descendance. Ce code de vie et d’honneur définit le samouraï et donne un sens à son existence avec le courage, l’honneur et le respect des siens pour valeurs. Aussi, pour atteindre une vie aussi vertueuse, l’éducation des enfants destinés à devenir samouraïs se doit d’être juste, mais impitoyable. Rien ne doit le faire dévier de sa quête ultime : la recherche de l’honneur qui apportera richesse, prospérité et renommée à sa famille. Par tradition, la dynastie Yamamoto est de religion shintoïste, signifiant littéralement « la voie des dieux », et qui explique que la nature foisonne de divinités ou « kamis ». Les kamis sont partout : dans l’air, les arbres, la terre, les animaux. L’homme, lui-même, est fils de kami. Il est donc kami aussi. Il doit respecter la nature, se respecter et respecter ses semblables. Tout ceci est bien évidemment naturel aux yeux du guerrier qui ne voit pas comment quelqu’un sain d’esprit pourrait agir autrement. Jôchô a eu une enfance rigoureuse, partagée entre le respect des ancêtres, de la nature et les rudes leçons de kobudo, art martial japonais. Dès son plus jeune âge, on lui a appris à manier près de quarante armes différentes. À onze ans, il reçut des mains de son père sa première arme personnelle : un wakizashi, léger comme l’air. Le wakizashi est une lame d’honneur qui ressemble à un petit katana et qui signifie que l’enfant est digne d’accéder au titre de samouraï. Mais la route est encore longue. On ne devient samouraï que lorsque l’on s’accomplit spirituellement et physiquement. Lorsqu’on comprend et l’on fait siennes ces vieilles paroles qui résument la pensée samouraï :« Le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre et à mourir quand il est juste de mourir. » Il faudra encore cinq ans au jeune Jôchô pour devenir un samouraï émérite. Cinq années de méditation, d’entraînement, de privation, d’apprentissage et de discipline pour en faire un homme digne de revêtir l’habit des guerriers et de représenter les terres et l’honneur de sa famille… – Alors, général Jôchô, à quoi pensez-vous ? Une voix amicale, à la limite de la raillerie, le sort de ses souvenirs. Tetsuo se tient maintenant à ses côtés. Tetsuo vient d’une famille mineure et n’est donc pas samouraï, mais ses qualités physiques en ont fait un excellent adversaire pour Jôchô lors de ses entraînements. De là sont nées une amitié féroce et une confiance à toute épreuve. Lorsqu’il nous est donné de voir Tetsuo, on comprend pourquoi ses parents l’ont appelé comme cela. Tetsuo veut dire littéralement « homme fort » et c’est peu dire pour ce colosse d’un mètre quatre-vingt-dix pour cent dix kilos ! Une force inégalable et des armes dévastatrices : un nodachi, énorme sabre de guerre de près d’un mètre cinquante de long habituellement utilisé pour désarçonner les cavaliers, mais qu’il manie comme un katana et un fléau en bronze, un bâton relié par une chaîne à une terrible boule hérissée de piques. On raconte que lors d’une bataille, Tetsuo aurait utilisé ses deux armes en même temps, une dans chaque main, pour venir à bout d’une dizaine d’adversaires. Jôchô était à cette bataille, mais il n’y croit guère malgré les vantardises de son ami. En général, Tetsuo en manie une pendant que l’autre reste dans son dos. Toujours est-il que la force de l’un et l’agilité de l’autre en font un duo redoutable et redouté. Jôchô élude la question du géant, car les éclaireurs arrivent au rapport : une division Taira avance tout droit vers eux. Elle a l’air de craindre quelque chose comme si elle avait des fantômes à ses trousses. Elle paraît désordonnée et n’a même pas pris la précaution d’envoyer des éclaireurs. La surprise va être totale. Les Taira, venant de l’est, vont arriver dans la clairière à proximité des archers Minamoto où ils seront décimés, puis les cavaliers et fantassins surgiront de la lisière de la forêt pour engager le combat au corps à corps. La forêt à cet endroit n’est pas très dense même si de nombreux résineux luttent pour la moindre parcelle de soleil ce qui en fait un lieu ombragé mais pas étouffant. Le sol est irrégulier et totalement couvert de mousse rendant les pas incertains. Les Taira débouchent dans la clairière. Ils sont accueillis par le son d’un cor Minamoto qui
annonce, lugubre et puissant, le début de la bataille. Jôchô estime les troupes adverses : ils sont au moins aussi nombreux, voire plus. Malgré l’effet de surprise, les rangs se reforment, les boucliers de bois se lèvent et les flèches décochées par les archers de Jôchô s’avèrent moins efficaces que prévu. Peu importe, la majorité des Taira sont à pied. Il n’y a que le général adverse et ses lieutenants qui sont à cheval, organisant la défense à grands cris. Yamamoto fait sonner la cavalerie. Les cent cinquante cavaliers, divisés en deux unités, foncent dans les rangs ennemis afin de casser leur formation en trois parties et semer la panique au sein des troupes. Immédiatement, les fantassins, menés par Jôchô et Tetsuo, entrent dans la bataille. Le choc est terrible et résonne dans la vallée. L’impact de la charge Minamoto finit par être absorbé par les Taira. Les deux armées se retrouvent mélangées et commencent à lutter pour la victoire. Dans la mêlée, pendant que Tetsuo fend la foule avec son nodachi, Jôchô cherche un adversaire à la mesure de son rang. Un samouraï de haute lignée ne se bat pas au hasard ; son code d’honneur lui dicte de choisir un adversaire de son envergure. Le sol est déjà jonché de cadavres. Le lichen boit le sang de la bataille et se transforme en éponge, le régurgitant sous les pas des combattants. Les Taira perdent rapidement du terrain. La fatigue arrive de manière étonnement rapide dans leurs rangs pour des guerriers d’habitude si farouches. Certains présentent même des blessures antérieures à la bataille… Étrange… Mais Yamamoto Jôchô n’a guère le temps de penser à cela, il reforme les rangs, donne ses directives et encourage ses soldats. Quand, enfin, il aperçoit le général adverse. Leurs regards se croisent, ils se dirigent l’un vers l’autre. Jôchô crie son nom et son rang pour se présenter à son futur adversaire qui lui répond. C’est un Taira, plus vieux que lui, avec plus d’expérience et le prestige de sa maison le place légèrement au-dessus du général. « Parfait, pense Jôchô, plus d’honneur, plus de terre pour la famille Yamamoto. » Quand deux Samouraïs s’affrontent, le plus souvent c’est lors d’un duel à mort et le vainqueur s’empare des biens du vaincu. Les adversaires se jaugent. Le Taira est plus musclé, mais la souplesse sera indéniablement du côté de Jôchô qui arbore une armure cuivrée et est coiffé d’un casque finement ouvragé avec un masque qui exprime la douleur et la colère. Pas de quoi intimider un guerrier aguerri, mais l’expérience du Yamamoto lui conseille de rester humble et de ne pas sous-estimer son adversaire. Les katanas scintillent hors des fourreaux et le duel s’engage. Les deux samouraïs commencent par quelques passes assez simples afin d’évaluer les forces adverses ; tous deux ont déjà vu beaucoup de printemps et ne comptent pas finir sur celui-là. Les passes s’accélèrent à grand renfort de cris pour impressionner l’adversaire et garder son courage. Le Taira est bien plus souple et résistant qu’il ne le laissait paraître. La première touche est d’ailleurs pour lui. Il entaille Jôchô au niveau du bras droit en s’écartant alors que celui-ci tente une attaque d’estoc. La lame est passée entre les protections de fer recouvrant le bras du général. La blessure est superficielle, mais le Taira semble satisfait. Le combat reprend de plus belle ; attaque, parade, pas d’esquive, une danse mortelle se dessine dans la clairière à une allure folle. Jôchô ne voit pas de faille dans la défense adverse. Il commence alors à diminuer son rythme, ses attaques deviennent plus brouillonnes et sa respiration s’accélère. Le Taira prend le dessus et le général Yamamoto aperçoit alors la lueur triomphante dans les yeux de son adversaire. Il ne lui en faut pas plus pour déployer une contre-attaque fulgurante : il pare un dernier coup et se retourne pour envoyer son pied arrière faucher les jambes de son adversaire qui, surpris par ce soudain retournement de situation, perd l’équilibre et tombe à plat dos sur le sol, le katana de Jôchô tout près de sa gorge. Les deux samouraïs savent que c’est terminé. Le Taira le remercie pour ce combat et lui demande le seppuku. Jôchô lui accorde ce privilège. Son adversaire se met alors à genoux et sort son propre wakizashi pour se l’enfoncer dans le ventre. Le seppuku est un suicide rituel
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