Kim

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Kim est comédienne. Parfois au théâtre et au cinéma, beaucoup plus souvent dans la vie, qui devient, après dix ans d’espoirs déçus, sa véritable scène. Le rêve est toujours là, mais il a pris toute la place.
Elle occupe le vide de ses journées en créant un personnage fictif, inspiré des héroïnes hitchcockiennes, à l’intention d’un public unique : un homme, dont on ignore jusqu’au bout l’identité, et qu’elle voudrait captiver à distance, dans ce monde du fantasme qui est désormais le sien.
Derrière la comédie satirique sur cette figure emblématique de notre temps qu’est l’actrice ratée, Kim explore avec acuité le goût de l’échec, cette passion plus dévorante encore que le désir de réussite. Quand le contact avec le réel est rompu, la chute peut commencer.
Angie David travaille aux Éditions Léo Scheer. Elle a publié Dominique Aury (Bourse Goncourt de la biographie 2006) et un premier roman, Marilou sous la neige (2008).
Publié le : mercredi 6 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756108025
Nombre de pages : 256
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couverture

Angie David

Kim

 

roman

 

Kim est comédienne. Parfois au théâtre et au cinéma, beaucoup plus souvent dans la vie, qui devient, après dix ans d’espoirs déçus, sa véritable scène. Le rêve est toujours là, mais il a pris toute la place.

Elle occupe le vide de ses journées en créant un personnage fictif, inspiré des héroïnes hitchcockiennes, à l’intention d’un public unique : un homme, dont on ignore jusqu’au bout l’identité, et qu’elle voudrait captiver à distance, dans ce monde du fantasme qui est désormais le sien.

 

Derrière la comédie satirique sur cette figure emblématique de notre temps qu’est l’actrice ratée, Kim explore avec acuité le goût de l’échec, cette passion plus dévorante encore que le désir de réussite. Quand le contact avec le réel est rompu, la chute peut commencer.

 

Angie David travaille aux Éditions Léo Scheer. Elle a publié Dominique Aury (Bourse Goncourt de la biographie 2006) et un premier roman, Marilou sous la neige (2008).

 

Photo de couverture : Angie David par Thierry

Rateau (DR).

 

Photo : Angie David par Kate Barry. 2006 (DR).

 

EAN numérique : 978-2-7561-0802-5

 

EAN livre papier : 9782756102351

 

www.leoscheer.com

 
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DU MÊME AUTEUR

Dominique Aury, Éditions Léo Scheer, 2006

Marilou sous la neige, Éditions Léo Scheer, 2008

 

© Éditions Léo Scheer, 2010

www.leoscheer.com

 

ANGIE DAVID

 

 

KIM

 

roman

 

 

Éditions Léo Scheer

I

Au milieu, une rue coupe de manière transversale l’image aérienne de la rue Castiglione qui relie la place Vendôme et le jardin des Tuileries. Peu de voitures, mais des piétons qui sillonnent les trottoirs, évitent les échafaudages. La caméra tourne sur elle-même, formant un panorama complet. La Tour Eiffel, illuminée, apparaît en contre-jour de la place de la Concorde. Paris, Île-de-France. C’est l’hiver, on le remarque à la lumière blanche du ciel et aux manteaux qui recouvrent les épaules. Vendredi, le 11 décembre. L’image se fige quelques secondes, poursuit aussitôt son mouvement en accéléré vers les immeubles anciens. Le vieux Paris, en plein centre, entoure le Palais-Royal. Les façades datent du XVIIIe siècle et les bâtiments sont moins élevés, en comparaison avec le quartier haussmannien adjacent qui enserre la Madeleine. Une image cut avec la précédente en dévoilant les contours d’une fenêtre ; l’un des battants est fermé, l’autre resté ouvert dévoile l’intérieur d’un appartement. La caméra avance comme pour traverser la vitre dans le cadre laissé apparent, elle est maintenant à l’intérieur. Elle se pose le temps de s’habituer à la lumière du lieu qui s’éclaire progressivement. Rotation à droite. Un décor années 50 défile à toute vitesse jusqu’à ce que le regard soit définitivement happé par la silhouette d’une femme. À partir de cet instant, la dolly n’est plus autonome, elle est obligée de suivre les mouvements du personnage que l’on aperçoit de dos, et qui a désormais le dessus sur les éléments extérieurs relayés en arrière-plan.

L’œil est captivé par les gestes de l’héroïne. Debout à chercher dans une penderie, plan d’une femme, prénommée Kim, qui a l’air soucieux et s’applique. Beaucoup trop. Ce qui n’est pas encore formulé comme un doute, juste un frisson, s’installe. Caméra fixe. Il est désormais possible d’étudier à loisir le corps et les manières de Kim. Le visage fin, la taille étroite, elle est grande et mince comme un standard hollywoodien. Les cheveux blond platine de Grace Kelly rassemblés en un chignon torsadé et une moue boudeuse à la Tippi Hedren. La fragilité n’est pas chez elle d’ordre physique, son corps est robuste ; elle résulte d’un tempérament nerveux, angoissé. Kim mordille le bout de ses doigts et arrache consciencieusement une petite peau à la naissance de l’ongle, avant de sucer la minuscule goutte de sang qui a coagulé. À son poignet, une montre baignoire de Cartier en or blanc entourée d’un bracelet en crocodile noir. Le regard du spectateur se dirige en fonction du sien : en face, les tenues vestimentaires se déplacent, de modèle en modèle, suivant une cadence rythmée, presque automatique.

Sur un calendrier montrant des robes du soir Schiaparelli sont inscrits le mois et l’année en cours, décembre 2009. L’image, d’abord en noir et blanc, est maintenant en couleur. Le genre du film noir alterne entre les deux, puisque Vertigo d’Alfred Hitchcock est un film en couleur, alors qu’il précède le noir et blanc de Psychose. En proie depuis plusieurs années à un détachement progressif de la réalité quotidienne, Kim s’imagine vivre dans un film du maître. Elle est le personnage principal d’une histoire référencée, fictive, et choisit de porter aujourd’hui la première tenue dans laquelle apparaît Judy Barton (Kim Novak) qui, dans Vertigo, prétend être Madeleine Ester, que Scottie (James Stewart) surveille et dont il tombe amoureux sans connaître sa véritable identité. Il la croit possédée par le fantôme de son arrière-grand-mère, Carlotta Valdès. D’après la légende, cette femme, chez laquelle la prétendue Madeleine va se recueillir après avoir contemplé son portrait dans un musée, était la protégée d’un riche habitant de la ville qui avait construit pour elle cette demeure, située en face du clocher d’une église. Carlotta tomba enceinte de son protecteur, qui l’abandonna. Devenue folle, elle réclamait partout son enfant ; elle se suicida à 28 ans, l’âge de la vraie Madeleine, celui de Kim également, née le 7 juin 1981 sous le signe du Gémeaux.

Scène célèbre où Judy/Madeleine tente de se noyer dans l’océan Pacifique, sous le Golden Gate. Tendance suicidaire que partage Kim dans les périodes de vacances, lorsqu’elle ne travaille pas, la majorité du temps. Bien qu’elle ait le vertige comme Scottie, il lui arrive, certains jours, de songer à se jeter par la fenêtre. La jeune femme que traque Scottie (James Stewart) n’est pas Madeleine, l’épouse de son ami John Gavin qui lui a demandé de la suivre pour servir de couverture à l’assassinat de celle-ci, mais sa représentation, interprétée par Judy Barton. Personnage de fiction dans la fiction elle-même, joué par Kim Novak. Le cinéaste s’approprie une actrice – l’incarnation – pour créer une femme – le rôle. Les pensées de Kim s’absorbent dans ce dédoublement incessant entre le modèle et le personnage. À force de ne pas l’exercer, elle interroge son métier de comédienne. « Faut-il d’abord ressentir les choses en soi, ou au contraire faire naître l’émotion du texte lui-même, appris au cordeau, après l’avoir récité ? » Se poser des questions, disserter dans le vide, est le propre d’une actrice inemployée, qui n’a d’actrice que la prédestination de son nom de baptême puisqu’elle le doit à Kim Novak, que son père adorait ; la plus belle femme au monde selon lui. Et surtout la plus sexy.

Hitchcock ne l’appréciait pourtant guère car pour lui elle portait le sexe sur son visage. Il n’aimait que les beautés froides et sophistiquées. Grace Kelly fut l’objet d’une vénération et d’un regret inconsolable : son mariage lui interdisait d’être une star d’Hollywood ; devenue princesse, elle entendait jouer ce rôle pleinement. Tippi Hedren, remarquée par Hitchcock dans un commercial, lui succéda sans être dotée d’un statut équivalent. Cette débutante qui lui devait toute sa carrière était sa propriété, et le fit affreusement souffrir. Un amour platonique – Hitchcock se présentait comme un « célibataire », « c’est-à-dire un abstentionniste » – mais passionnel et sans partage. Grace Kelly était déjà la remplaçante d’Ingrid Bergman qui l’avait abandonné pour Rossellini. La rivalité est plus grande avec un cinéaste, malgré le respect mutuel. Mais être quitté pour ce prince de carton-pâte... « Hitch » n’en revenait pas. Peut-être ne se doutait-il pas que son égérie n’était, contrairement aux apparences, en rien inaccessible ; la vie à Monaco lui aurait même permis de jouir d’une grande liberté de mœurs en opposition au puritanisme californien.

À la recherche de la femme perdue, le cinéaste poussa la logique des poupées russes à son paroxysme : dans Vertigo, l’actrice principale est une substitution, ce qui constitue le sujet même du film. Hitchcock regrettait la disparition des stars parce qu’il ne « pratiquait pas un cinéma de personnages, mais un cinéma de situations ». Avant de se soumettre, in extremis, à l’état de fait qu’avait imposé la modernité : pour son avant-dernier film, Frenzy, il renonça aux comédiennes glamour pour des femmes au physique ordinaire, donnant plus de réalisme à son cinéma. L’aspect documentaire des films de fiction s’était imposé à partir des années 60, ouvrant une brèche : utiliser des personnes réelles pour incarner leurs propres rôles où elles se révèlent éblouissantes. Kim se trompe sur les raisons qui l’ont éloignée de son rêve. Son physique original, décalé, un maintien naturel, l’élégance en somme, seraient dépassés. Or, être jolie n’a jamais été un obstacle à la carrière d’actrice.

Bien qu’elle ait conscience de se méprendre sur les causes de sa situation actuelle, Kim minimise l’ampleur des dégâts. Il aurait fallu qu’elle perce (l’abcès) à ses débuts, les années ont passé, les erreurs stratégiques se sont accumulées. Son défaut principal – s’ingénier à être le personnage – l’a limitée professionnellement, et conduite à cette perturbation psychologique : s’imprégner totalement d’une héroïne hitchcockienne inventée de toutes pièces. À cet endroit précis, entre le comédien et le rôle se noue une confusion monumentale que beaucoup d’apprentis entretiennent : ressentir personnellement ce qu’ils interprètent. « Je suis Hedda Gabler ! Elle est complètement à côté de la plaque, celle-là ! » Acteur, c’est être dans la langue du personnage, l’incarner parmi les vivants, c’est, d’après Jean Eustache, « se trouver soi-même à l’intérieur d’une chose écrite ». Le rapport intime que Kim entretient au texte lui est néfaste, elle n’en maîtrise pas les proportions, débordée par l’émotion ou, au contraire, sujette à l’indifférence. Elle s’entête à percevoir des sentiments qui l’outrepassent ou, pire, ne la traversent pas. Elle aime lire du théâtre, dans son lit ou à voix haute, au cours de lectures publiques données dans des théâtres. Quel crève-cœur ! Être sur la scène sans y jouer. « Tu as été formidable, ma chérie. »

N’extériorisant pas correctement le texte, Kim ne crée pas une entité autre, séparée d’elle, pratiquement autonome, qui l’étaierait dans sa pratique. Elle s’enflamme avec Lady Macbeth (« Ah venez, vous esprits / Qui veillez aux pensées mortelles, faites-moi / Sans mon sexe, et du front à l’orteil comblez-moi / De la pire cruauté ! faites-moi mon sang épais / À la pitié interdisez accès et passage / Afin que nul mouvement sensible de la nature / N’ébranle mon dessein sinistre, ou ne fasse la paix / Entre lui et l’exécution ! »), en fait trop. Acteur français de génie, également professeur magistral, Louis Jouvet racontait à propos d’une élève : « Dès qu’elle ouvre la bouche, elles est dans un état de congestion émotive. Elle craint de n’être pas assez sensible pour le dire. C’est un émoi monstrueux qui dit les mots ; elle en perd le sens et l’intelligence. Elle ne s’entend plus. On la sent guindée dans son corps, contrainte, gênée dans sa respiration par le souci de dire une phrase dans un certain sens. Elle est empesée, engluée par son état congestif de sensibilité. L’état voisin et supérieur doit être celui du fakir ou du cataleptique. À certains moments, cette tension totale, douloureuse, tensions du corps et de l’esprit qui n’arrivent pas à se dissocier, qui s’exaspèrent l’une par l’autre, font qu’elle éclate de rire ou qu’elle pleure par une sorte d’asphyxie interne. »

 

Un maximum obstinée, comme toutes les actrices qui ne sont jamais retenues ni au théâtre ni au cinéma, en dehors d’une publicité à la noix pour payer les factures, Kim n’a jamais abandonné. Cette persévérance frôle la maladie mentale, qui peut être un atout, quand cela relève du miracle ou que le talent est indiscutable. Elle a essayé, a eu maintes occasions qui, chaque fois, ne se sont pas révélées concluantes, ça n’a pas marché, pourquoi n’a-t-elle pas laissé tomber ? fait autre chose ? Et elle de répondre : « Si je ne travaille pas, je meurs. » Ceux qui travaillent effectivement n’ont pas le temps de ressentir ce mortel désespoir, il faut enlever le « si » impératif (il n’y a pas d’issue) et entendre : « Je ne travaille pas, je meurs. » Par ailleurs, pour y arriver, il faut que ce soit absolument vital. Sinon, l’humiliation de supplier ceux qui vous évitent comme la peste, pour une personne affaiblie par un narcissisme sans écho, est insupportable. Déshonneur où Kim s’engloutit à mesure de son aveuglement, ne pouvant se résigner à avoir manqué ce qui relève de la conversion religieuse.

D’un mauvais choix à l’autre, elle s’est fourvoyée, n’a pas transformé les essais qui se sont présentés, a joué à la star avant d’en devenir éventuellement une, se singularisant avec ses looks années 50, sophistication déplacée de la part d’une débutante. Aux auditions, comme à l’occasion d’un casting, elle ne vient pas, comme il le faudrait, sans maquillage ni coiffure, vêtue d’un jean et d’un pull havane en cachemire. Casual, passe-partout, the girl next door, le type d’actrice qui fait fureur en France. Kim s’imagine que les héroïnes à la Hitchcock existent toujours à Los Angeles, et se demande sérieusement comment se lancer dans cet univers impitoyable à 28, bientôt 29 ans. C’est trop tard, mais surtout elle aurait déjà dû exploser le box-office en France. D’une certaine manière, vu qu’il lui paraît inconcevable d’emprunter une autre voie, Kim est une star née, un être-actrice qui par nature se ratatine, pas une star qui est née – A star is born, flamboyant film de Cukor où l’actrice déploie grâce à un labeur acharné le don qu’elle a reçu à la naissance. Elle ne parvient pas à jouer les partitions distinctes de la sienne.

Comportement névrotique, en mode répétition, fondé sur une esbroufe : la quête de soi. Mais cela ne sert à rien de se trouver, on est changeant, paradoxal, contradictoire, malléable, c’est la capacité à donner au personnage une existence propre que Kim doit chercher. Avec son faux air de Janet Leigh, tout le monde lui répète : « Ne t’inquiète pas, tu as un nom de star ! Kim Bellanger, ça sonne comme Kim Basinger ! » Elle a pris comme nom d’usage celui de jeune fille de sa mère, style Catherine Deneuve, son actrice fétiche. Mais, détail faisant partie de l’histoire du cinéma, ce n’est pas pour se démarquer d’une sœur d’ores et déjà lancée. C’est pour renier le nom du père – le « non dupe erre » – parce qu’il s’en fiche, qu’il ne s’est pas du tout occupé d’elle. Elle se sent dès lors appartenir exclusivement à la lignée maternelle.

Parlant de son inactivité, Kim emploie systématiquement le terme « travailler », y introduit une dimension sérieuse. Pour le booklet d’Autre Ton, la marque de vêtements by Monoprix, elle pose en compagnie d’une brune à la Megan Fox, et dit à ses amis en partant à la séance photo : « Je vais travailler. » Seulement honnête envers sa mère, dont elle est extraordinairement proche (Kim est une vraie fille unique, intégralement élevée par Rebecca ; quand elle était enfant, à la question : « Tu as des frères et sœurs ? », elle répondait : « Non, je suis unique »), Kim se plaint à elle de n’avoir plus jamais de rôle important, et s’emporte contre ceux qui lui ont fait miroiter des chimères. « Ils sont tellement fake. » Il lui aura fallu dix ans pour admettre de mauvaise grâce que sa vie, entièrement fondée sur le désir d’être actrice – elle a tout accepté, la moindre panouille –, était un désastre. Un fantasme, une chose fantomatique avant même d’avoir eu lieu. L’entêtement avec lequel elle continue à faire fausse route – c’est mal parti, mal emmanché, on ne pourra pas redresser la barre… – est stupéfiant, bien que largement répandu dans ce métier.

À l’aube de la trentaine, Kim dérive sans réfléchir, dépourvue en partie de son libre arbitre, vers l’envie de créer son personnage et de le mettre en scène, malgré l’absence de public. Enfin, pour un public composé d’un seul individu. De créer une figure hitchcockienne, symbole de l’icône cinématographique, qui est une façon de refuser l’évidence : Kim n’a pas brûlé les planches, elle les a foulées aussi vite qu’elle en fut exclue, recluse à l’ombre des spotlights. Ce mouvement par lequel elle a agencé son personnage d’actrice fictive évolue vers l’obsession, le déséquilibre psychique. En roue libre, livrée à elle-même, Kim dépasse les bornes et n’atteint pas la limite, bascule de l’autre côté du miroir. Dans la folie. Mot difficile à prononcer, dont la racine en latin, follis, signifie « sac de cuir ».

Le dressing de Kim est rempli de sacs à main et de vêtements, héritage de sa grand-mère maternelle, morte d’un cancer du sein six mois après sa naissance. Quand Rebecca était enceinte de sa fille, sa propre mère luttait contre la maladie depuis deux ans. Décharnée, immobilisée dans son lit, Janine se couvrait de perruques variant selon le temps qu’il faisait dehors. Le ventre de Rebecca grossissait pendant qu’elle tenait la main de sa mère qui maigrissait jusqu’aux os. Janine lui avait promis : « Je tiendrai jusqu’à la naissance de Kim. Je veux voir ma petite-fille avant de partir. » Hantée par la figure de cette grand-mère qu’elle n’a pas connue, et dont elle est sûre qu’elle lui a transmis, lorsqu’elle n’avait que quelques mois, une mission, reculée depuis au fond de son inconscient, celle de réussir, d’être quelqu’un, Kim se projette dans Vertigo, la relation entre la fausse Madeleine et le fantôme de Carlotta, sa grand-mère.

Dans une inversion des partitions, cela l’amuse de recourir à une des allures de Judy Barton, la femme qui « joue » Madeleine et apparaît dans la deuxième partie de Vertigo. Comme guidée par un autre esprit que le sien, Kim recueille les pièces de son stylisme et s’apprête à sortir. Une robe en lainage vert anglais à col rond d’où, par en dessous, et dépassant à peine des manches, se devine un chemisier pistache à pois blancs, la couleur unie étant ravivée par l’imprimé à l’extrémité du cou et des poignets. À manches longues, elle descend au niveau des genoux. Une ceinture à large boucle carrée entoure la taille pour mieux rehausser les hanches. Sac à main « Kelly » d’Hermès et escarpins, tous deux blancs et vintage. Maquillage nude, avec une bouche rose « Confidentielle », teinte de la gamme « Allure » de Chanel. Pour renforcer une similitude lointaine avec Kim Novak, elle frotte un crayon brun sur le carpe de sa main et en enduit une brosse à sourcils sur lesquels elle l’applique ensuite dans le but de les foncer et de les épaissir. En pointe d’éclat, des créoles en or jaune martelé pendent à l’ossature des mâchoires. Kim attrape deux mèches de cheveux et les attache derrière à l’aide d’une fine barrette, de manière à dégager son visage tout en gardant de la masse le long de la nuque. Une sensation de bien-être se lit sur ses lèvres, elle se sent pleinement elle-même dans cette tenue.

Rare envoûtement qu’elle effleure à peine dans l’interprétation d’un personnage, que ce soit sur scène ou sur un plateau. Elle ne s’est véritablement fondue physiquement à un rôle qu’une fois. C’était quand elle s’exerçait en cours, au début de sa vocation, à 20 ans, et qu’ayant le choix de la pièce elle avait proposé : « Nina, la mouette de Tchekhov. » Le prototype, ou le complexe, de l’actrice ratée. Kim, exactement Kim, mais à une époque romantique. De nos jours, Nina n’aurait pas eu davantage d’espoirs auprès du jeune metteur en scène – qui se sacrifie parce qu’elle ne l’aime pas et pour échapper au joug de sa mère qui, elle, est une comédienne célèbre – que de l’écrivain académique qui lui a fait perdre la tête et la laisse abattue au bord d’un lac. Au cœur de ce drame bourgeois, Nina dit les mots que Treplev a écrit sur mesure pour elle, et qu’ils représentent ensemble devant la mère ; à la fin, celle-ci les qualifie d’ennuyeux. Anton Tchekhov s’est inspiré d’Hamlet pour élaborer le personnage de Treplev, artiste incompris qui se perd dans sa cristallisation d’une femme ordinaire. Kim est parfaite lorsqu’elle s’enthousiasme à la manière de Nina, qui tombe dans le panneau de Trigorine, l’écrivain à succès, gigolo de la mère de Treplev.

« Être romancière ! Être artiste ! Pour mériter ce bonheur, je supporterais le manque d’affection de mes proches, la misère, les déceptions, je vivrais dans un grenier et ne mangerais que du pain noir ; je souffrirais de mes défauts, de mes imperfections, mais, en revanche, j’exigerais de la gloire… de l’authentique et retentissante gloire. La tête me tourne… Oh ! » De manière tragi-comique, le parcours de Kim se jumelle à celui de cette héroïne. Au dernier acte de La Mouette, Nina revient voir Treplev en cachette, quand Trigorine l’a abandonnée, et qu’elle a eu de lui un enfant qui est mort. « Elle a débuté dans un théâtre d’été, près de Moscou, puis elle est partie en province. Je ne la perdais pas de vue et, pendant un certain temps, j’allais partout où elle allait. Elle s’attaquait toujours à des rôles importants, mais elle jouait brutalement, sans goût, elle hurlait, elle gesticulait. Il lui arrivait de pousser un cri, de mourir avec talent, mais ce n’était que de rares instants. »

Constatant que Nina n’est plus qu’une mouette échouée, semblable à celle qu’il avait tuée et lui avait offerte en cadeau, Treplev lui propose de l’aimer à nouveau. Mais elle décline, prétextant qu’elle est actrice, alors qu’elle enchaîne les tournées de seconde zone en province avec des moujiks. « Où en étais-je ? Je parlais du théâtre. Maintenant, je ne suis plus la même. Je suis devenue une véritable actrice, je joue avec délice, avec ravissement, en scène je suis grisée, je me sens merveilleuse. Depuis que je suis ici, je marche beaucoup, je marche et je pense intensément ; et je sens croître les forces de mon âme… Je sais maintenant, je comprends, Kostia, que dans notre métier, artistes ou écrivains, peu importe, l’essentiel n’est ni la gloire ni l’éclat, tout ce dont je rêvais, l’essentiel, c’est de savoir endurer. Apprends à porter ta croix et garde la croyance. J’ai la foi, et je souffre moins, et quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur. » Désordre cérébral qui l’incite à faire comme si la gloire devait arriver, même tardivement.

Certaines actrices connaissent un retour de grand-mère chic et contemporaine, reflet d’une nouvelle génération de femmes post-60 ans, mais si elles ont tourné avec les plus grands réalisateurs et sont exceptionnelles de beauté à l’état naturel. À l’abri des caméras, les regards se posent : « Tu as vu ? C’est Françoise Fabian. Elle est sublime ! » Persister, envers et contre tout, jusqu’à l’opportunité tant attendue, un regain d’espoir à chaque fois, puis retomber dans le vide d’un événement aussi rapide que mystérieux. À quoi tient la destinée de Mélanie Laurent ? Kim s’implique dans la sienne, or elle n’a pas basculé du côté des gagneuses. D’ici ses 30 ans, si elle n’a pas trouvé le moyen de réussir, les occasions d’exercer son métier seront presque révolues. L’ultime parade à son dysfonctionnement est cet archétype hitchcockien qui apporte une mesure à ses emportements émotifs. Avant de quitter discrètement l’immeuble, elle se camoufle sous un manteau oversize chiné silver et noir. La caméra filme au ras du sol les jambes voilées de bas nylon couleur castor, qui avancent à un rythme décidé. Kim a emmené son chien Herrmann, un adorable boston terrier à la fourrure noire coupée d’un bandeau blanc qui s’étend du museau jusqu’au buste. Elle l’a reçu en cadeau pour ses 25 ans, sa mère étant fanatique des animaux – Rebecca et son mari vivent avec trois énormes chiens et cinq chats. Il faut reconnaître que Kim se sent moins seule depuis qu’il est auprès d’elle. Sans lui, elle ferait n’importe quoi. Comme prendre de la drogue ou découcher trois nuits de suite, pour aller dormir chez un amant d’une semaine. Responsable d’Herrmann, elle reste à la maison ou l’emmène le plus souvent possible. Lors d’un essai pour un film à gros budget du genre SF – gageure du cinéma français –, Herrmann a mordu le jack russell du directeur de casting, et elle n’a pas été prise. De toute façon, elle était soulagée de n’avoir pas à se raser le crâne, malgré l’accord qu’elle avait bien évidemment donné. L’aurait-elle réellement fait ? Telle Charlize Theron qui n’hésita pas à prendre dix kilos et à s’enlaidir pour un rôle hollywoodien, dans Monster, et démontra qu’elle était comédienne tout autant que mannequin.

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