Kyrie eleison, L'enfant esclave Tome 1

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La Russie du XIXème siècle est dirigée par la main invisible de l'Ordre Noir qui cherche par tous les moyens à asseoir la domination de la « race supérieure » par l'asservissement des autres castes. Pour mener à bien ses obscurs desseins, l'Ordre Noir façonne des enfants en assassins, les réduisant à un esclavage des plus cruels. C'est à cette fin que Mikhaël, un aristocrate de sang, est enlevé alors qu'il n'est encore qu'un nouveau-né.
Ce premier volet s'attache à conter son enfance écartelée entre un quotidien servile et le pressentiment d'une origine illustre et ancienne. Dans un geste de révolte qui est identiquement un geste d'honneur, il résiste aux douloureuses épreuves qu'il subit sous le joug d'une autorité implacable. Par trop souvent, il aura à se dresser contre son maître tandis qu'il se lie d'amitié avec le fils et la fille de ce dernier. Peu à peu, se découvrent à lui les rouages du complot dont il est l'involontaire complice. Il doit alors se débattre de plus belle pour échapper à ce qui s'impose à lui comme inéluctable fatalité. Mais qui est ce mystérieux colonel qui lutte en secret contre l'Ordre Noir avec l'aval du tsar et qui a l'œil sur le garçon qu'il compte leur escamoter quand l'heure sera venue ? Pour les deux camps, Mikhaïl est une expérience : jusqu'à quel point peut-on forger un être humain à sa guise ? Mais l'Ordre Noir n'a pas tout prévu, le destin a lui aussi son mot à dire...

Elsa Sleiman, membre du comité de lecture


Publié le : vendredi 28 septembre 2007
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EAN13 : 9782812138034
Nombre de pages : 412
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Du même auteur aux éditionsEditeur Indépendant: Kyrie Eleison, L’enfant esclave, Tome 2 Kyrie Eleison, L’enfant esclave, Tome 3 Kyrie Eleison, L’enfant esclave, Tome 4 A paraître : Kyrie Eleison, L’Ange noir
Livre I :
L’enfant esclave
Avertissement au lecteur
L’action de ce récit se situe dans la Russie du dix-neuvième siècle… le lecteur va vite réaliser que cette Russie est en partie fictive et qu’elle n’existe que dans mon imagination. J’ai gardé de la vraie Russie son immensité, ses peuples multiples, sa culture, sa cuisine, sa religion, son Tsar (que je ne nomme pas afin qu’il ne puisse être confondu avec aucun des tsars ayant régné) ainsi que son système de servage, si monstrueux et rétrograde que les nations européennes s’en sont fortement émues au cours de ce siècle de progrès (j’ai découvert une caricature de Gustave Doré montrant des propriétaires terriens russes jouant aux cartes des lots de serfs) Le roman se situe au début du dix-neuvième siècle… je ne donne aucune date précise car là aussi, j’ai évité toute référence à la campagne de Russie de Bonaparte ou à la quasi-annexion de la Pologne en 1815. Cette histoire prend donc place hors de toute référence historique locale ; j’ai voulu créer un cadre qui me laisse une grande liberté… j’ai donc inventé une Russie qui aurait suivi un chemin encore plus totalitaire que celui qui fut le sien, et j’ai placé cet état dans l’Europe du dix-neuvième telle qu’elle a été, celle de la démocratie naissante, de la conscience grandissante des droits de l’homme… mais aussi de la révolution industrielle et son cortège de misère et d’exploitation des masses laborieuses. Quant aux marchés aux esclaves, à la traite des humains telle que je la décris, à l’esclavage sexuel, aux travaux forcés… ils m’ont été inspirés de l’empire romain, de la traite des noirs, mais également de notre société actuelle qui génère un monstrueux esclavage dont les enfants des pays pauvres sont les premières victimes. En écrivant ce récit, j’ai lu de nombreux articles et regardé de multiples reportages sur les enfants soldats d’Afrique, les enfants prostitués dans les rues des capitales asiatiques, les enfants esclaves vendus par leurs parents trop pauvres, les filles de l’Est obligées de se prostituer dans les conditions les plus sordides sous peine de voir leurs proches menacés de mort. Mon récit, bien que situé à une époque révolue, est actuel et moderne dans sa forme. Il évoque des situations d’aujourd’hui et des personnages de notre temps. Mais, il est aussi le récit d’un destin individuel, que j’ai voulu plein d’aventures et de rebondissements, un récit accessible à tous, une histoire du passé version thriller moderne. Au milieu de l’oppression, j’ai voulu dire que l’amour, l’amitié, le courage, la fidélité et l’espérance ne sont pas de vains mots. J’ai voulu montrer que, en pleine tempête, il existe toujours un phare pour nous conduire et qu’il faut toujours « espérer contre toute espérance. » Vous trouverez également dans ce récit quelques discrètes interventions de caractère « surnaturel ». Je ne les explique pas, laissant au lecteur le choix de les interpréter selon sa sensibilité… Toutefois, je n’ai pu écrire de telles choses que parce qu’il m’est arrivé de bénéficier de « hasards » providentiels au cours de ma vie et d’avoir été le témoin d’événements de ce genre vécus par des proches. Je vous souhaite à tous une bonne lecture. M. Maffly.
Livre I :
L’enfant esclave
PROLOGUE
e 19 siècle. Village de Svedarosk. Ukraine
Il faisait beau ce matin-là lorsque Dina Fedorova installa son enfant à l’extrémité du champ où elle allait travailler. Le petit, un solide garçon d’un an, joua un moment sur le châle qui lui servait de couverture puis, il ne tarda pas à s’endormir. Les autres enfants aidaient à la ferme ou couraient dans le village. De la forêt proche montaient des gazouillements d’oiseaux en ce tout début d’automne. Après avoir travaillé un bon moment Dina Fedorova se rendit au bout du champ pour boire un peu d’eau fraîche et voir si l’enfant dormait confortablement. Lorsqu’elle arriva vers le châle, elle constata que celui-ci était vide. Elle ne s’affola d’abord pas, le petit rampait depuis un moment et n’allait pas tarder à marcher. Il avait dû faire quelques pas dans la forêt proche ; en paysanne dotée d’un solide bon sens, Dina Fedorova, par ailleurs mère de cinq enfants, tous vivants, Dieu soit loué, pénétra dans la forêt proche en appelant le petit. Elle ne commença à s’affoler qu’après avoir parcouru le champ et la lisère du bois en long et en large. Il fallut bien se rendre à l’évidence : le petit avait disparu. Les paysans décidèrent assez vite de se rassembler pour organiser une battue. Ils explorèrent le village et ses abords, interrogèrent tous ceux qui passaient, marchèrent des heures dans la forêt, appelèrent le prêtre et son eau bénite, rien n’y fit : l’enfant s’était volatilisé, sans laisser de traces. On pensa aux loups, on pensa aux Tziganes, on invoqua les saints et les dieux anciens de la sylve, mais il fallut se rendre à l’évidence : l’enfant s’était vraiment volatilisé. On le pleura quelque temps, puis on l’oublia.
48 heures plus tard. Domaine des Ivanov. Frontière polonaise
Il était environ seize heures lorsque la jeune nurse proposa d’emmener le petit dans le parc. Il faisait beau et l’enfant avait besoin de prendre l’air, expliqua-t-elle, il n’avait pas fait sa sieste et courait partout dans la maison en criant… un peu d’exercice le calmerait et il se comporterait mieux le soir. La jeune nurse, Irina Vladka, polonaise d’origine, se garda bien de préciser qu’elle était surtout impatiente de retrouver le grand gaillard aux beaux yeux bruns qui lui avait donné rendez-vous dans le parc vers seize heures. Il venait d’arriver dans la région lui avait-il dit, il ne connaissait personne et elle pourrait sûrement lui donner de bons conseils. Elle l’avait rencontré la semaine précédente au bal du village. Il l’avait beaucoup interrogée sur son travail, ses maîtres et leurs habitudes. Il rencontrait, avait-il affirmé, pour la première fois quelqu’un qui travaillait dans une grande maison. Son rêve était de faire partie un jour du personnel d’un tel lieu. Irina, flattée de son attention, avait répondu à toutes ses questions et avait accepté de le revoir. C’était là leur quatrième rendez-vous et il avait insisté pour la voir l’après-midi même, arguant qu’elle lui manquait trop et qu’il ne pourrait patienter jusqu’à son jour de congé. Elle avait cédé, non sans ressentir une vague culpabilité. Les maîtres n’acceptaient aucun étranger dans l’immense parc et elle était consciente d’enfreindre la règle en laissant pénétrer ce jeune homme qu’elle ne connaissait pas dix jours plus tôt. « Je ne fais rien de mal » se dit-elle. « Il n’y a aucun risque, j’ai juste à ne pas perdre le petit des yeux, personne ne saura rien d’ailleurs… ils sont tous absents à part Madame. Ils ne rentreront pas avant ce soir » se répéta-t-elle en bénissant la foire mensuelle qui avait éloigné le régisseur, les garçons d’écurie et autres hommes de main. Tenant le petit par la main, elle se dirigea vers le fond du parc, là où commençait la forêt, vers le vieux hangar où l’on rangeait les tables d’extérieur. Lorsqu’elle arriva, elle lâcha l’enfant qui partit d’un pas chancelant en poussant des petits cris joyeux. Âgé de quatorze mois, il ne marchait que depuis deux mois mais il était doté d’une belle énergie qui usait littéralement le personnel qui veillait sur lui. À une ou deux reprises il se retourna vers le château et tendit le
bras en demandant « Van, Van » ? Non, lui répondit la nurse « pas Van ». Sur ce, il repartit de plus belle, tomba de tout son long, se releva et reprit sa course avec enthousiasme. Au même moment, Irina sentit deux mains la prendre par la taille, la soulever de terre et elle se retrouva soudain à l’arrière du hangar, dans les bras du beau brun qui commença par l’embrasser en lui répétant combien elle lui avait manqué. Elle tenta de résister, céda quelque peu et pensa soudain à l’enfant qui s’ébattait tout près. « T’inquiète pas » lui rétorqua-t-il « regarde-le ! Où veux-tu qu’il aille ? Et puis, comme je savais qu’il serait avec toi, je lui ai apporté une balle, comme ça, on sera tranquille ». Il lança la balle vers le petit qui se précipita vaillamment avec un gloussement ravi. Dès qu’il essayait d’attraper la balle qui était trop grosse pour ses mains, celle-ci rebondissait en peu plus loin et il recommençait avec un enthousiasme qui ne faiblissait pas. Irina et le gars le regardèrent un moment en riant de ses mimiques, puis ils passèrent aux choses sérieuses… Assez vite, Irina oublia l’enfant. Accaparée par ses élans, elle ne vit pas le petit s’éloigner vers la lisière, attiré semblait-il par quelque chose de très coloré qui s’agitait et semblait l’appeler. Elle ne vit pas la silhouette sombre cachée dans les arbres qui bondit sur l’enfant et appliqua sur son visage un tampon imbibé d’on ne sait quelle drogue. L’enfant tomba très vite dans l’inconscient et il ne fallut que peu de temps à l’homme pour le transporter dans la voiture attelée qui attendait le long de la route qui bordait le parc. Là, l’enfant passa dans d’autres bras ; il fut rapidement déshabillé et revêtu du sarrau que portaient habituellement les petits paysans. Le premier homme récupéra ses vêtements ainsi qu’un autre paquet, soigneusement emballé, et s’éloigna d’un pas précis vers la forêt proche. La tâche qu’il était en train d’accomplir lui répugnait quelque peu mais bon… l’argent qu’il toucherait lui permettrait de vivre à l’aise un bon moment… il disparut dans les fourrés… Irina réalisa soudain qu’elle n’entendait plus le petit depuis un certain temps. Elle se dégagea des bras de son galant qui essaya bien de la retenir, en vain, et elle partit vers l’endroit où elle avait vu courir l’enfant quelques minutes auparavant, toujours suivie de son amoureux. Elle ne vit personne et commença par s’inquiéter. « T’en fais pas » lui dit le gars pour l’encourager, « le parc est grand, y peut pas aller bien loin à son âge, allez, on va le trouver, toi, pars à droite, là, et moi je vais de ce côté, appelle-moi quand tu l’as retrouvé ». Il la promena ainsi un bon quart d’heure. Lorsqu’ils eurent exploré tous les alentours, la jeune fille était au bord de la crise de nerfs. « Il est peut-être reparti vers la maison tout seul ! – mais c’est un bébé ! il ne comprend rien ! La quête se poursuivit encore un bon moment et quand ils eurent également fouillé les bâtiments annexes, en vain, Irina, en larmes, se décida à prévenir la cuisinière, laquelle osa monter pour le dire à Madame qui faisait ses gammes dans le salon de musique. Cette dernière pâlit, porta la main à son cœur et sentit soudain un froid glacial lui parcourir les veines. « Non, se répéta-t-elle, non, il n’a pas pu disparaître, non c’est impossible, pas lui ! » Elle finit par sortir, renvoya à l’étage la nurse désespérée qui n’avait même pas remarqué que le beau brun venait de s’éclipser discrètement. La jeune comtesse se dirigea vers l’orée de la forêt et franchit la lisière en l’appelant, le cœur rempli d’une indicible angoisse. « Mon Dieu, il a dû pénétrer ici, mais non, c’est impossible, pas à son âge… et puis, les loups que nous avons entendu la semaine dernière sont-ils encore là ? » Elle appelait, courait, titubait, repartait, et un horrible pressentiment venait lentement grignoter son âme. L’enfant, pendant ce temps, dormait toujours. Le beau brun avait traversé un bout de forêt et était monté dans la voiture quelques minutes plus tard. Il prit le temps de donner les renseignements qu’il avait pu glaner, l’enfant avait quatorze mois, il était né en juillet, il s’appelait Mikhaïl, était fils de comte et éclatait de santé. Pressé de redescendre et de mettre le plus de distance possible entre lui et ses étranges commanditaires, il omit, peut-être volontairement, l’information principale, le grain de sable qui viendrait un jour enrayer les rouages du plan machiavélique qui présidait au destin de l’enfant, pour l’heure endormi et inconscient du dramatique tournant que venait de prendre sa vie. Il oublia également de préciser que Mikhaïl n’était pas le prénom qu’il aurait dû inventer en tant que premier maillon de la chaîne, mais le vrai nom du jeune héritier.
Lorsque le jeune comte, Alexandre Ivanov, arriva au domaine un peu plus tard, il trouva tout le monde dans le plus grand émoi. Son cœur se serra lorsque, au milieu des explications confuses, il comprit ce qui venait de se passer. Homme de sang-froid, il organisa immédiatement une battue, répartit les hommes dans diverses directions, puis il prit lui-même la tête du groupe qui devait explorer la forêt proche. La nuit était proche et il fallait faire vite. Ils prirent des torches et avancèrent, pas à pas, lentement, explorant chaque bosquet, appelant sans cesse, repoussant la peur qui lentement les envahissait. Ce fut le palefrenier qui l’aperçut le premier. Une petite masse sanglante à quelques mètres de lui, aux contours imprécis. Il poussa un cri et n’osa plus s’avancer. Un autre homme le rejoignit, puis un troisième. Ils restaient là, paralysés, n’osant faire un pas. « C’est peut-être un animal » murmura l’un d’eux. « Oui, c’est ça, c’est une bête ». Le comte arriva enfin et s’arrêta net. Il lui fallut plusieurs minutes pour demander une torche et s’avancer lentement vers ce qu’il savait être la fin du temps de l’insouciance. Il se baissa, rejoint par son régisseur, puis par un autre homme qui venait de découvrir, une vingtaine de mètres en arrière, un morceau d’étoffe sanglante. Ils n’oublièrent jamais ce qu’ils virent ce soir-là. Ils pensèrent ensuite qu’il avait fallu sinon un, sans doute plusieurs loups pour un tel résultat. Il ne restait plus qu’un amas de chair sanguinolente et d’os brisés. La tête avait disparu, arrachée d’un coup de gueule. Le comte reconnut pourtant, tout près de là, une des chaussures que le petit portait lorsqu’il allait dehors. Ils aperçurent ensuite les traces de sang tout autour. Sans doute se trouvaient-ils là sur le lieu du carnage. Le jeune comte finit par s’écrouler en poussant un cri désespéré. Il fallut l’aider pour repartir, et des hommes se sacrifièrent pour ramasser les pauvres restes et les mettre dans une petite caisse. C’est ainsi que la tristesse et la désolation gagnèrent le domaine pour de nombreuses années. La mère ne se remit jamais de cet horrible drame et vécut, repliée sur elle-même au cours des années qui suivirent. Les ravisseurs se félicitèrent de leur stratagème qui leur évitait tout danger de poursuites ou d’enquêtes. La paysanne, Dina Fedorova ne se douta jamais que son fils reposait dans le petit cimetière du château des Ivanov et qu’il avait servi d’holocauste. La mère ne comprit pas pourquoi elle répugnait parfois à fleurir la petite tombe ni pourquoi un élan désespéré en elle lui soufflait souvent, « ça ne peut pas être lui, non, ce n’est pas lui ». Elle essaya de s’en ouvrir à son mari qui mit cela sur le compte du choc éprouvé et sur son refus de la réalité. Alors elle se tut, mais, lorsqu’ils recommencèrent à voyager, elle se surprit à regarder les enfants qu’ils croisaient, espérant contre toute espérance. C’est ainsi que Mikhaïl Alexandrovitch Ivanov, fils du comte Alexandre Ivanovitch Ivanov, quinzième du nom, et de Nadejda Mikhaïlevna Podoski, dite Nada, fut arraché aux siens.
CHAPITRE UN
« Tu ne traverseras pas la vie sans quelques accrocs » (proverbe russe) « L’égoïsme des classes est un des soutiens les plus fermes de la tyrannie » (E. Zola) Trop jeune pour garder un quelconque souvenir conscient, le petit Mikhaïl fut néanmoins profondément traumatisé par le tournant radical que venait de prendre sa vie. Les mois qui suivirent furent pour lui une succession de mains qui l’empoignaient, de voix inconnues, de jours passés dans des carrioles, des charrettes, sur des ânes, ou dans les bras d’inconnus dont il ne reconnaissait pas la voix ni l’odeur. Il mangea des choses étranges, eut chaud, puis froid, pleura, souffrit de fièvre et fut vite couvert de vermine. Au début, il pleura beaucoup et appelait souvent « Van ! Van ! » Puis il se calma et sembla se résigner. Il ne fut pas maltraité. Ceux qui se le passaient comprenaient, en entendant mentionner son origine, qu’il ne serait destiné, ni au marché aux esclaves, ni à la mendicité, aussi se comportèrent-ils un peu moins brutalement que d’habitude. La filière était bien rodée, les itinéraires variaient régulièrement. Les ravisseurs couraient peu de risques, car nombre de policiers participaient au trafic d’êtres humains qui sévissait en ces temps de ténèbres où le peuple des serfs et des esclaves augmentait rapidement. Se vendaient comme serfs ceux qui ne pouvaient plus payer les taxes, toujours plus élevées, pour entretenir une aristocratie oisive toujours plus avide de plaisirs, et une armée de fonctionnaires de police, de soldats et de mercenaires toujours prêts à la rébellion. Les prisons étaient nombreuses et l’on en ressortait rarement vivant. Les territoires annexés se révoltaient régulièrement. Le petit peuple survivait, tant bien que mal. Un grand nombre d’enfants mouraient en bas âge. Les individus qui s’en sortaient le mieux étaient les hommes libres, artisans et autres, habitants les villes ou les villages qui n’étaient pas inféodés à un quelconque seigneur. Ils étaient pauvres mais, s’ils ne s’endettaient pas, ils pouvaient espérer vivre leur temps sans voir leurs enfants vendus comme serfs et emmenés on ne savait où. Ils étaient même autorisés, depuis peu, à s’instruire « raisonnablement » et à envoyer leurs enfants à l’école afin d’acquérir quelques connaissances. L’église s’était dépêchée d’ouvrir une multitude de petites écoles dans les villes et les campagnes, encouragée par les libéraux mais elle avait rencontré une vive opposition des conservateurs de touts bords. Qu’importe ! elle était une force en elle-même et l’état n’osait l’attaquer de front. Les serfs, quant à eux, n’avaient toujours pas l’autorisation d’apprendre quoi que ce soit, à moins que leur maître ne les y autorise. Ceux qui avaient un bon maître, soucieux de son domaine, et ouvert aux idées modernes, vivaient plutôt bien, même s’ils savaient qu’ils naîtraient et mourraient au même endroit sans jamais voir autre chose ni connaître d’autre vie. Ils étaient parfois fouettés, devaient demander au maître l’autorisation de se marier, et ce dernier pouvait leur imposer la personne de son choix, mais en général, ils ne se plaignaient pas trop. Ils ne connaissaient rien aux idées nouvelles, ignoraient la notion même de démocratie, et pensaient que la volonté divine leur commandait de rester tels qu’ils étaient. Ceux qui osaient se lever contre l’autorité établie étaient éliminés sans remords ou réduits en esclavage ; ce fléau qui était apparu quelques dizaines d’années auparavant s’était répandu comme la peste, encouragé par d’occultes pouvoirs. Les esclaves étaient les plus méprisés des hommes. Les serfs surtout ne les supportaient pas et ils subissaient de leur part un cruel ostracisme. Sans doute savaient-ils inconsciemment combien leurs conditions étaient proches et ils espéraient ainsi s’en démarquer. Celui qui devenait esclave perdait tous les droits habituellement dévolus aux humains. Ils ne pouvaient se déplacer librement et devaient sans cesse justifier leurs moindres mouvements à l’aide de
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