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L'Abbé Pascalis

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292 pages

Sur le flanc méridional des Alpes-Maritimes dont les contreforts descendent en pentes agrestes jusqu’au bord de la Méditerranée, se trouve une étroite et profonde vallée, d’un aspect aussi gracieux par la richesse de sa végétation, qu’imposant par la hauteur vertigineuse des sommets qui la couronnent.

Qu’on se figure un immense ravin, dont les murailles presque perpendiculaires, de chaque côté, plongent à plus de huit cents mètres, au fond d’une gorge étroite que sillonne un clair ruisseau, l’Argens, tout ombragé de mûriers, de citronniers et de grenadiers sauvages, qui va se jeter directement dans la mer, à six kilomètres environ de sa source.

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À propos de Collection XIX

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L'Abbé X***

L'Abbé Pascalis

Un curé de village, scènes de la vie religieuse

I

ONCLE ET NEVEU

Sur le flanc méridional des Alpes-Maritimes dont les contreforts descendent en pentes agrestes jusqu’au bord de la Méditerranée, se trouve une étroite et profonde vallée, d’un aspect aussi gracieux par la richesse de sa végétation, qu’imposant par la hauteur vertigineuse des sommets qui la couronnent.

Qu’on se figure un immense ravin, dont les murailles presque perpendiculaires, de chaque côté, plongent à plus de huit cents mètres, au fond d’une gorge étroite que sillonne un clair ruisseau, l’Argens, tout ombragé de mûriers, de citronniers et de grenadiers sauvages, qui va se jeter directement dans la mer, à six kilomètres environ de sa source.

La langue de terre qui s’étend sur les deux rives de ce petit cours d’eau, n’a pas plus de deux cent cinquante à trois cents mètres, dans sa plus grande largeur et se trouve encaissée par les plans de la montagne qui s’élèvent en gradins jusqu’aux plateaux supérieurs.

L’ensemble de cette vallée affecte la forme d’un ovale prolongé, complètement entouré, excepté du côté de la Méditerranée, de rampes alpestres sur lesquelles, malgré leur déclivité, orangers, citronniers, oliviers et grenadiers se sont suspendus partout où leurs racines ont pu rencontrer une fente de roche, ou un peu de terre végétale.

La vigne y a poussé aussi avec une force merveilleuse, profilant des moindres tiges d’arbustes, pour étendre ses pampres dorés et pleins de sève.

Un chemin en zig-zag descend du haut de la montagne, coupe à mi-côte la célèbre route de la Corniche et continue à descendre en serpentant jusqu’au fond de la vallée ; de distance en distance, les habitants ont creusé en bordure, sur cette sente escarpée, des plates-formes de vingt-cinq à trente mètres carrés, sur lesquelles ils ont installé leurs demeures, entourées pour la plupart de bosquets d’orangers et de citronniers ; ce sont en général des châlets à l’italienne dont l’architecture polychrome est d’un effet aussi élégant que pittoresque.

Chaque propriétaire a également conquis sur la montagne des jardins d’une longueur variable, composés de quatre à cinq plates-bandes de huit à dix mètres étayées par des murs de soutènement destinés à retenir la terre végétale et les plantations. Cette disposition, unie à la luxuriante végétation de ces jardins suspendus aux flancs des roches, produit un effet aussi étrange que saisissant.

Dans le fond de la gorge, sur une sorte d’esplanade qui domine le plat pays jusqu’à la mer, ont été édifiés le presbytère et l’église, deux coquettes constructions en briques rouges et marbre bleuâtre, si commun dans ces montagnes, qui augmentent encore le charme de ce site original.

Ce village installé sur les pentes circulaires comme les gradins d’un cirque, et dont chaque case semble émerger d’un nid de verdure, est connu sous le nom de Val-Fleury. Mais, si magnifique d’aspect que soit la végétation qui l’entoure, elle pâlit devant celle de la vallée proprement dite, qui apparaît du presbytère comme une longue coulée de verdure et de fleurs qui va en s’élargissant légèrement jusqu’à la Méditerranée, coupée par le cours de l’Argens qui murmure en cascadant joyeusement, dans son lit de sable fin et de cailloux.

Cette étroite plaine est d’une richesse incomparable ; également protégée, par sa disposition spéciale, contre les aigres brises du nord et le souffle brûlant de la côte africaine, elle favorise les cultures les plus diverses sur une étendue de près de huit cents hectares. Pêchers, abricotiers, cerisiers, vignes, orangers, citronniers, oliviers, grenadiers, y coudoient les essences les plus variées des tropiques, goyaviers, bananiers et palmiers de toutes espèces, aréquiers, pommes-canelies, jackiers et pendanus... son rendement annuel en fruits et arbres d’ornement, que l’on expédie dans le monde entier, dépasse un million ; aussi les paysans des environs, dans leur langage imagé, l’ont-ils surnommé la Plana d’oro, la plaine d’or.

C’est dans ce site ravissant, semblable à un paysage équatorial transporté sons le ciel de France que vont se dérouler les événements dont je ne sois que l’historien fidèle.

De temps immémorial, cette belle propriété appartenait à la famille de Rézeville, qui y possédait son château patrimonial, magnifique construction de la Renaissance, que ses propriétaires, par d’intelligentes réfections, avaient constamment préservée des injures du temps.

Au moment où commence ce récit, dans les premiers jours de juin 1880, les deux derniers rejetons de cette noble maison causaient ensemble dans un élégant cabinet de travail dont les croisées grandes ouvertes donnaient directement sur la Méditerranée, en ce moment aussi calme que la belle pièce d’eau qui s’étendait devant la façade principale de la somptueuse demeure.

Le premier des deux personnages, le comte Antoine de Rézeville, était un homme de cinquante ans, son acte de naissance ne permettait pas de l’ignorer, mais il n’en paraissait pas plus de trente-huit à quarante. Grand, nerveux, bien découplé, n’ayant pas un fil d’argent dans sa brune chevelure, il tenait tête aux chasseurs les plus enragés de la montagne et cassait des noisettes indifféremment avec ses dents qu’il avait conservées aussi belles qu’à vingt ans, ou en faisait éclater la coquille entre le pouce et l’index. Cela suffit à démontrer qu’il devait être d’une force peu commune.

Depuis sa naissance, il n’avait pas eu un quart d’heure de maladie ; membre du Jockey, il était un des premiers écuyers de France, et lorsqu’il paraissait sur le Stand, au tir aux pigeons de Monaco, nul ne cherchait à lui enlever le premier prix.

Depuis plusieurs années même, il ne se présentait au concours, que si quelque fusil étranger s’avisait de provoquer les tireurs français.

Très à la mode, très lancé, au temps de sa jeunesse, il passait neuf mois à Paris, et le restant de l’année au Val-Fleury, menant la vie mondaine dans toute l’acception du mot. Comme il était fort bien de sa personne, et ce qui ne nuisait pas, possesseur d’une des plus grosses fortunes territoriales de France, les conquêtes de toutes espèces ne lui avaient pas manqué, mais il en avait usé avec modération, en galant homme, aussi discret que généreux lorsque c’était nécessaire. Bref, il avait su partager sa vie également entre tous les plaisirs mondains, sans permettre à aucun de prendre le pas sur les autres et de le dominer ; comme il le disait plaisamment parfois « il avait discipliné ses vices, au lieu de se laisser subjuguer par eux » et avait constamment vécu l’œil sur la fière devise de sa maison : « Toujours tout droit pour mon droit. »

Le comte Antoine de Rézeville était, dans toute l’acception du mot, ce que les Anglais appellent un véritable gentleman.

Lorsqu’il s’était trouvé du mauvais côté de la quarantaine, ses séjours au Val s’étaient peu à peu augmentés aux dépens, naturellement, du temps qu’il consacrait autrefois à Paris.

A l’heure présente, il ne faisait plus que de rares apparitions dans la capitale, partageant ses loisirs entre la navigation, à bord de son yacht, magnifique navire de 300 tonnes et deux cents chevaux vapeur, sur lequel il avait fait le tour du monde, et la direction du Val-Fleury, divisé en une foule de cultures différentes, sous des maîtres jardiniers spéciaux, lauréats des Ecoles d’horticulture. Chose bizarre, qu’il n’eût pu s’expliquer à lui-même, et sans que ce fût un projet arrêté d’avance, il n’avait pas songé à se marier jusqu’à quarante ans ; alors il s’était dit que ce qu’il avait fait par insouciance, il devait le continuer par raison : à aucun prix il n’eût pu se décider à épouser une vieille fille, et quant à une jeune, dont il aurait pu aisément être le père, il connaissait trop les dangers d’une pareille union pour s’y décider.

Il avait reporté toute son affection sur son neveu Pierre de Rézeville, jeune homme de vingt-deux ans avec lequel il se trouvait en ce moment, et qu’il aimait avec toutes les tendres faiblesses d’un père.

Il était son parrain, et avait été son tuteur. Pierre était orphelin depuis l’âge de deux ans ; sa mère était morte en lui donnant le jour, et son père l’avait suivie dans la tombe à quelques mois d’intervalle.

Au jeune de Rézeville revenait donc la charge de perpétuer. le nom de la famille. Il était tout le portrait de son oncle dans sa jeunesse, ce qui n’avait pas peu contribué à resserrer encore les liens déjà si étroits qui les unissaient tous deux. Seulement contraste singulier, avec toutes les qualités physiques d’élégance et de force qui distinguaient son oncle, Pierre de Rézeville n’avait aucun goût pour les exercices et les distractions mondaines où le Comte avait brillé ; il se plaisait, par-dessus tout dans l’étude des sciences physiques et naturelles, et employait la fortune considérable que ses parents lui avaient laissée, à faire des expériences, à augmenter ses incomparables collections, et à rendre son cabinet de physique et de chimie le plus beau et le plus complet qui fût au monde.

Toutefois, il semblerait que la qualité maîtresse de cette famille, fût une pondération de tempérament et un équilibre de facultés qui primaient tout chez eux, car de même que le comte ne s’était jamais donné tout entier aux plaisirs et aux distractions élégantes qui avaient occupé sa jeunesse, Pierre de Rézeville cultivait ses sciences favorites avec une modération de bon goût qui n’empiétait jamais sur les devoirs que son nom et sa situation de fortune lui imposaient, et on pouvait le rencontrer aussi bien dans un salon, à t’Opéra, et sur la piste, les jours de grandes courses, que dans son laboratoire, en train de vérifier les expériences sur l’irridiation de la matière de Faraday et Crookes ou celles de l’immortel Bechamps sur les microsymas et les origines de la vie.

Fils de cette fin de siècle, toute frottée de sciences pratiques et d’inventions merveilleuses, il était positiviste et utilitaire en philosophie, et avait tenu à se donner des occupations en rapport avec ses idées.

Il jouissait, en domaines et vignobles, dans les riches plaines du Var, d’une fortune presque aussi considérable que celle de son oncle, et du chef de sa mère qui appartenait à la grandesse espagnole transmissible dans cette branche par les femmes, il possédait, en propre, un bon tiers de l’île d’Iviça dans les Baléares, avec un magnifique château dans la petite baie de Porto-Bello.

Enragé de navigation comme son oncle, il avait été, depuis l’âge de seize ans, le compagnon assidu de toutes les excursions de ce dernier et possédait comme lui un des plus beaux navires de plaisance de la Méditerrannée.

Dès dix-huit ans, le comte Antoine l’avait fait émanciper, et, comme les héros de la fable, lui avait tenu à peu près ce langage :

  •  — Mon cher enfant, tu continues à être chez toi au Val, et tu y conserves tes appartements pour en jouir, si cela te plaît, pendant les trois cent soixante-cinq jours de l’année, mais à ton âge on aime & être libre ; ne te crois donc pas tenu par la reconnaissance et l’affection à rester constamment près de moi, comme aux jours enfance, tu dois voler de tes propres ailes, maintenant que tu as la responsabilité légale de tes actes, et puis il faut qu’un jeune homme vive selon ses goûts, sans la constante assistance d’un mentor qui, à de Certains moments, peut devenir parfaitement ennuyeuse ; tu es sérieux, je sais que tu ne gaspilleras pas ta fortune qui est du reste, assez considérable pour satisfaire n’importe lequel de tes caprices ;séparons-nous donc et va habiter la belle propriété d’Eza que ton père a créée, nous ne serons qu’à deux heures de cheval l’un de l’autre, c’est assez près pour que nous puissions nous voir quand il nous plaira, et assez loin pour n’être jamais un sujet de gêne l’un pour l’autre...

Et cela avait été fait ainsi que le comte l’avait désiré, les deux hommes ne s’étaient pour ainsi dire séparés que pour se voir plus souvent ; et depuis quatre ans qu’ils s’étaient retirés chacun de leur côté, pas un nuage n’était venu altérer leurs bonnes relations.

Nous connaissons assez maintenant nos deux personnages pour écouter la conversation qui les avait réunis dans le cabinet de travail du comte Antoine.

Pierre Venait d’arriver à l’instant même de paris, sur une dépêche de son oncle. Il n’est pas inutile de dire que ce dernier abhorrait les longues lettres, et que, pour éviter d’écrire, il ne se servait jamais que du télégraphe pour toutes ses relations. Cette habitude connue enlevait, du reste, tout caractère pressant à ses communications.