L'Absence de Soi

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Mettre en lumière sa vie pour démontrer à tous l’existence d’institutions exploitantes, cachées au regard des passants. Ils sont nombreux à en avoir franchi les portes pour recevoir une éducation émotionnellement brutale.


Inutile de savoir pourquoi on existe. On l’apprendra en route ! Le sort de la vie vous jettera sans cesse sur des chemins inédits où le cœur devra s’accrocher, au risque de vous retrouver comme des feuilles mortes qui volent en tous sens.


Il est si difficile de n’exister qu’à sa propre chaleur, privé de pensées, de rêves, de tout et de tous. À chaque instant, il faut réinventer sa vie. Un parcours autorisé par des gens qui, pour mieux accommoder leur vie, ne se feront pas connaître. C’est ainsi que Régina, mon nom de confirmation, vous révèle son histoire, mon histoire.


Publié le : mercredi 17 février 2016
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EAN13 : 9782334001854
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ISBN numérique : 978-2-334-00183-0

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À mes enfants, et petits-enfants

Mélodie, Arthur et Nina

Prologue

Mettre en lumière sa vie pour démontrer à tous l’existence d’institutions exploitantes, cachées au regard des passants. Ils sont nombreux à en avoir franchi les portes pour recevoir une éducation émotionnellement brutale.

Inutile de savoir pourquoi on existe. On l’apprendra en route ! Le sort de la vie vous jettera sans cesse sur des chemins inédits où le cœur devra s’accrocher, au risque de vous retrouver comme des feuilles mortes qui volent en tous sens.

Il est si difficile de n’exister qu’à sa propre chaleur, privé de pensées, de rêves, de tout et de tous. À chaque instant, il faut réinventer sa vie. Un parcours autorisé par des gens qui, pour mieux accommoder leur vie, ne se feront pas connaître. C’est ainsi que Régina, mon nom de confirmation, vous révèle son histoire, mon histoire.

I
Le conte de la sœur et du petit enfant

La silhouette de la religieuse glisse le long du couloir, soulevant à peine les pans de sa longue robe bleu pétrole. L’enfant lève la tête. Devant elle, une forme inhabituelle et effrayante la cloue au sol. La petite fille n’a que deux ans et demi. Elle ressent un tel désarroi qu’elle en est tétanisée. Les yeux exorbités, elle se met à crier : « Maman ! Maman ! » Et puis plus rien. L’enfant est si désemparée ! La sœur est là, mystérieuse dans sa tenue inexplicable et qui prend tout l’espace. Tout en elle n’est que fermeture, visage impénétrable. Elle porte un étrange chapeau – une cornette blanche, comme celles que l’on apercevait parfois dans les années 1950.

C’est une religieuse de l’institution de la Charité, créée en 1633 par Saint Vincent de Paul. La congrégation faisait office d’hospice et d’orphelinat, se consacrant aux soins des malades et au service d’enfants défavorisés que leur confiait l’administration. Tantôt bonnes sœurs, tantôt mères Fouettard.

Mais la sœur ne l’embrasse pas, ne lui prodigue aucune tendresse, alors que ce petit être est là, comme un cadeau du ciel, qu’elle n’est que chaleur, espiègle, éclats de rire. Elle aurait tant aimé provoquer l’émotion. Cette religieuse avait certes choisi sa vie, faisant vœu de chasteté et de pauvreté. Mais n’aura-t-elle jamais été une femme charitable avant d’entrer en religion, oubliant le plus beau des vœux, celui « d’aimer » ? Les années passèrent et, à la suite de ce choc émotionnel, la petite fille deviendra muette jusqu’à l’âge de dix ans. Par manque d’amour, elle cessera de vivre, ne parlera plus, mangeant à peine, ne bougeant presque plus. Enfermée dans son mutisme, on la croira autiste. Seul son corps s’exprimera pour elle.

Aux questions posées, sans cesse elle répondra ce seul mot : « MAMAN ».

On l’habillera d’un uniforme, composé d’un corsage blanc, d’une jupe plissée bleu marine, d’une petite veste assortie et d’un béret noir dont le ruban flottait derrière sa tête. La petite fille était adorable, un vrai petit mannequin. Mais ici, interdiction de photographier qui ou quoi que ce soit. Dommage, mille fois dommage. Elle sera un fantôme au royaume des ombres. Et l’un de ses souvenirs d’enfance restera cette énorme cloche près de laquelle elle était assise à l’église, en compagnie des autres petites.

Bien plus tard, il y eut la maladie, le préventorium… Puis d’autres institutions et d’autres personnes encore, qu’elle n’appellera jamais par ce merveilleux mot : « MAMAN ».

II
Les Dames du Sacré-Cœur de Jésus

La congrégation du Sacré-Cœur de Jésus a été fondée dans les années 1800, offrant un accompagnement spirituel aux jeunes femmes pour la reconstitution du tissu social, ainsi que pour les jeunes filles qu’on initiait au bon fonctionnement d’une maison bourgeoise. Ces religieuses étaient vêtues d’une longue robe noire, recouverte d’un grand pan de tissu de même teinte qu’elles enfilaient par la tête et qui retombait sur l’avant et l’arrière de la robe. Sur leur tête était placée une sorte de cagoule blanche qui couvrait leurs cheveux, un petit revers se rabaissait sur le front. Enfin, un voile noir recouvrait l’ensemble, qui leur descendait jusqu’au milieu du dos. Tout cet accoutrement semblait leur maintenir les idées bien en place…

Cette tenue était presque immuable, le passage du noir au blanc étant la seule modification admise lors des chaudes journées d’été. Elles portaient autour du cou un gros cœur en argent, signe distinctif de leur ordre, où elles conservaient précieusement quelques mystérieuses photos. Il était généralement difficile d’estimer l’âge qu’elles avaient. Régina, alors âgée de treize ans, se posait mille questions sur l’utilité de ce déguisement. Mais ce qui frappait le plus l’adolescente, c’était ces sortes de masques vivants qui tournaient autour d’elle. Au fil du temps, elle sera de moins en moins impressionnée par l’habit religieux. Plus tard, elle comprendra que, censé inspirer crainte et respect, il était le symbole de la sévérité qui régnait au sein de la communauté.

On parvenait à la congrégation par une route départementale, débouchant sur un long chemin de terre qui longeait les jardins du domaine. Et là, surgissait une belle et imposante bâtisse construite tout en longueur, évoquant certains monastères d’autrefois. C’est là qu’étaient accueillies orphelines et enfants envoyées par « l’administration adéquate », ainsi que certaines jeunes filles des cultivateurs de villages voisins. Longtemps d’ailleurs, Régina se demandera à quelle catégorie elle appartenait vraiment. Elles étaient confiées à l’institution, où on leur enseignait les mathématiques et le français. Dans ce coin de France, les paysans et leurs enfants parlaient en patois, qui dans ce lieu, devenait pour elles une langue secrète. Ces deux groupes distincts ne se mêlaient pas.

Une fois passée la porte principale, on entrait directement dans l’immense cuisine. À droite se trouvait un grand poêle à charbon, devant une table de ferme où avaient lieu l’épluchage des légumes et les repas des cuisinières. Sur la gauche, deux énormes éviers en grès servaient à laver les légumes et à nettoyer la vaisselle de toute la communauté.

À l’ouest de la maison s’ouvrait le réfectoire des religieuses attenant à une grande pièce appelée le Parloir et destinée aux réunions de parents d’élèves, aux confessions effectuées par le prêtre du village chaque semaine et aux veillées de prières. À l’est, le réfectoire des pensionnaires et, à l’étage supérieur, les dortoirs séparés par une porte ajointaient celui des religieuses.

Les autres bâtiments avaient été transformés en buanderie, en salle de repassage et en ateliers de cuisine et de couture. Un peu à l’écart, quelques granges abritaient un poulailler, des clapiers et une porcherie qui, avec les grands jardins potagers soigneusement entretenus, contribuaient à la nourriture de toute la communauté. Tout cet ensemble, ainsi que la petite chapelle, était entouré d’un grand parc.

Chaque année, la congrégation recevait la visite d’un moine à l’occasion des fêtes de Noël et de Pâques. Il se mettait alors à la disposition des adolescentes, s’efforçant de répondre au plus près de la vérité à leurs éternelles questions, sur ce monde mystérieux situé au-delà des limites du couvent.

III
Parfum d’encens

À son arrivée, chez les dames du Sacré-Cœur de Jésus, aucune présentation n’avait été faite à l’enfant de treize ans, qui aurait pu ainsi mieux s’y intégrer. Ces religieuses n’avaient pas eu l’obligeance de lui expliquer sa présence ici, et il n’y avait eu aucun échange personnel entre elles et cette adolescente.

Régina était turbulente, pleine de cette joie d’enfance que l’on ne retrouve plus jamais dans l’existence. Elle naviguait depuis toujours entre foyers, maisons d’accueil, écoles et communautés religieuses. Une vie sans couleur, surtout sans amour.

Un beau matin, à la suite d’un conflit survenu dans l’une de ces maisons de placement, elle s’était donc retrouvée transportée au xixe siècle, dans cette communauté.

Mais les religieuses, hélas, ne connaissaient rien à l’esprit des enfants. Elles le déformaient car elles ignoraient tout de la tendresse, de la simple joie de vivre. N’ayant d’yeux que pour le ciel, elles étaient bien loin de leurs préoccupations et de leurs peines. Le monde extérieur n’avait d’ailleurs aucun attrait pour elles. Ne se rappelaient-elles pas leurs joies et leurs chagrins anciens, comme en ont tous les êtres humains ? Régina partageait sa vie avec elles sans même les connaître. Dans une autre vie, elle aurait pu être « sœur », et qui sait, leur amie. Régina devra oublier son prénom et son cœur. Elle ne sera désormais plus qu’un nom : Le Noble. Dès lors, elle comprendra qu’elle n’était plus qu’une sorte de « gagne-pain » pour les membres de la communauté.

La journée commençait dès l’aube. Les jeunes filles descendaient du dortoir pour se diriger vers le réfectoire, composé de douze grandes tables de ferme autour desquelles pouvaient s’asseoir dix personnes. Chacune devait rejoindre sa place dans un silence absolu et réciter le bénédicité, avant et après le petit-déjeuner, remerciements à Dieu pour leur pain quotidien. La messe, célébrée en latin, avait lieu quatre fois par semaine. Il aurait été d’ailleurs plus bénéfique pour l’avenir professionnel de Régina qu’elle soit dite en anglais… Et chaque soir, la communauté se rendait à la chapelle pour y réciter l’angélus, dernière prière de la journée.

Toutes ces visites à cet endroit, donnaient à la jeune adolescente l’effet de pièces de théâtre maintes fois répétées, afin que la dernière séance soit finalement « exempte de fautes ».

IV
La vie d’une jeunesse de la fin
du xxe siècle

Les pensionnaires de la congrégation étaient intriguées par deux petits bouts de femmes, toujours mal fagotées et chaussées de bottes crottées, rouges de figures et mains calleuses. Ces deux êtres, qui ne se quittaient jamais, mangeaient ensemble dans la cuisine. Elles avaient l’interdiction de parler aux élèves. Elles souriaient tout simplement. Le dimanche, elles se faisaient une beauté et les jeunes filles les voyaient partir vers le village pour assister à la messe de onze heures. Elles étaient sœurs de sang, demeuraient là, travaillant dur. Mais jusqu’à quand ? Et pourquoi ? Vivant parmi ces religieuses, étaient-elles heureuses ? Elles resteraient longtemps une énigme pour les adolescentes.

Les travaux de la ferme étaient partagés entre les religieuses et les élèves. Ces dernières aidaient à la préparation des semis de certains légumes et des plants de salades, dont les racines étaient trempées dans de la bouse de vache juste avant le repiquage, selon la technique du « pralinage ». Les jeunes pousses de poireaux étaient mises à tremper dans un mélange de tabac et d’eau, pendant une heure, afin de tuer la larve du ver avant leur repiquage.

Chaque soir, Régina avait une mission : ramasser les œufs dans le poulailler. Mais ce jour-là, au moment où elle ouvrit la porte, les volailles prirent peur et, catastrophe, les voilà toutes enfuies dans la cour, poussins, poules et poulettes blanches, se mélangeant en caquetant très fort ! L’adolescente n’avait reçu aucune recommandation à l’attention de ces poulets. Comment pouvait-elle deviner la différence entre une poule blanche et une poulette blanche, à quatorze ans ? Sœur Sainte Germaine, ayant entendu ce vacarme, vocifère alors vers Régina, les bras levés vers le ciel, lui promettant de nouvelles sanctions et criant plus fort encore que les volatiles…

Régina aimait les animaux, mais à la ferme les chats pullulaient. Souhaitant s’en débarrasser, Sœur Sainte Germaine les attirait dans un coin d’une grange pour les tuer, par dizaines et à coups de pelle. Ces pauvres bêtes effrayées couraient dans tous les sens en essayant de grimper aux murs pour échapper à la férocité de la sœur. Tous ces petits corps agonissaient sur le sol, inondés de sang…

Depuis la cour, les élèves assistaient à cette horrible scène sans pouvoir rien y faire, sentant à cet instant leur cœur se décrocher. Révoltées, elles n’avaient plus aucun respect pour les religieuses.

Un certain soir, alors que la mère supérieure entrait dans le réfectoire, quelques-unes, pour se venger, claironnèrent en se moquant d’elle :

« Bonjour mon père ! »

Ulcérée, la religieuse de haut rang les appellerait désormais les « jupons noirs ».

Le soir venu, les pensionnaires regagnaient leur dortoir, dans lequel étaient alignés une trentaine de lits en fer, et quelques tables de nuit du même métal. Dans ce lieu, elles ne jouissaient d’aucune intimité, et un seul seau hygiénique devait suffire pour toutes. Car il leur était interdit de sortir pour se rendre aux toilettes au cours de la nuit. Qui sait, les jeunes filles auraient pu s’envoler...

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