L'Adepte, drame en 5 actes et 10 tableaux. (Signé : Dr Clever de Maldigny.)

De
Publié par

1866. In-8° , 115 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1866
Lecture(s) : 24
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 114
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'ADEPTE;
.'DRAME EN-'CINQ ACTES ET DIX TABLEAUX;
« Quels sont nos premiers maîtres dans l'art de '
réussir? L'aptitude convenable et la persévérance. .»;
(Acte 1«r, scène 9».).
Voici l'aphorisme radical de la plus haute initia-
tion de l'antiquité, < La substance, UNE, vivifie le
nature sous deux grandes constitutions universelles.',
et distinctes : l'une plastique, dite, matérielle ou de
pesanteur (") ; l'autre fluidique, dite céleste, imma-
térielle ou spirituelle ("). Ces deux divisions ne
sont que les états extrêmes, les deux opposites :
puissantiels d;une synthèse" foncièiement active,
dont les éléments et les agents fonctionnent sans
cesse, en harmonie de co-existence et d'influences
unitaires et solidaires. »
(*) C'est la force cohésive, condensatriee; ayant pour
moyen, i'attraction moléculaire; et pour résultat, la den-
sité des corps.
C*v) C'est la force expansive, dilatante, électrique. Les
anciens la nommaient Elher, Feu élémentaire, Ame du'
monde, etc. Cette forcé, qui remplit l'univers, est con-
stamment absorbée, exhalée par tous les corps ; d'où ré-
sulte la circulation cosmogonique.
PARIS.
1er JANVIER 1860.
Tous droits réserves
L'ADEPTE,
DRAME EN CINQ ACTES ET DIX TABLEAUX.
L'ADEPTE,
DRAME EN CINQ ACTES ET DIX TABLEAUX.
' .'/-hQljcls sont nos premiers maîtres dans l'art de
. réu/siA L'aptitude convenable et la persévérance. >
[ç\ ~-ri\ (Acte 1er, scène 9*.)
'■X'.i Vcùn «aphorisme radical de la plus haute initia-
'V'tioifsle/l'antiquité. < La substance, DUE, vivifle le
ï^iiatîlreAous deux grandes constitutions universelles
3 et distinctes : l'une plastique, dite matérielle ou de
^pesanteur (*) ; l'autre fluidique, dite céleste, imma-
térielle ou spirituelle ("). Ces deux divisions ne
sont que les états extrêmes, les deux opposites
puissantiels d'une synthèse foncièrement active,
dont les éléments et les agents fonctionnent sans
cesse, en harmonie de co-existence et d'influences
unitaires et solidaires. »
(*] C'est la force coliésive, condensatriee; ayant pour
moyen, l'attraction moléculaire ; et pour résultat, la den-
sité des corps.
(**) C'est la force expansive, dilatante, électrique. Les
anciens la nommaient Ether, Feu élémentaire, Ame du
monde, etc. Cette force, qui remplit l'univers, est con-
stamment absorbée, exhalée par tous les corps ; d'où ré-
sulte la circulation cosmogonique.
PARIS.
Ie 1' JANVIER !8fi6.
Tous droits réservée.
18 Gb
n Tous les phénomènes de la nature sont le double
résultat d'absoi plions et d'exhalations continuelles...
actions physiques qui constituent les forces vitales
générales lorsque ces foi ces sont envisagées sur
l'ensemble du corps, tandis que ces mêmes forces,
envisagées sur les organes en particulier, consti-
tuent les foi ces vitales qui leur sont particulièies. »
Dr FIUSDÉIUC ROESSINGER. {Coup-d'oeil physiolo-
gique et médical sur les forces vitales, Berne,
1839.)
« L'aspect de l'univers, les anciennes traditions,
la foi de l'antiquité, tous les livres sacrés, l'observa-
tion de la nature et nos propres sensat.ons se réu-
nissent pour nous appiendre que la lumière est
une substance... »
« L'ignorance des modifications qu'éprouve le
principe qui nous anime, et des nsuyes que nous
en faisons, a jusqu'ici jeté sur le magnétisme ani-
mal un vernis merveilleux qui disparaîtra dès qu'on
saura ce que c'est que la vie... »
" Le point important est de recommencer l'étude
de la physique. » {Essai de Psychologie physiolo-
gique, par C. CHARUEL, Conseiller à la Cour de
Cassation, ancien Député de la Seine, etc. (."), Paris
1844.)
Les 28 et 29 juillet de cette année, un procès se déroula
devant la cour d'assises du Var, où, déclaré coupable, un
mendiant, âgé de vingt-cinq ans, fut puni d'une condam-
nation à douze années de travaux forcés, pour attentats sur
une jeune fille, par l'emploi criminel du magnétisme hu-
main. Les détails du crime ne mettent que trop en évidence
le moyen de sa perpétration.
Le rapport médico-légal expose du reste :
« Que, par les manoeuvres dites magnétiques, on peut
exercer sur la volonté d'une personne exceptionnellement
disposée par son tempcraiatnl net veux, une influence telle
que sa. liberté morale soit pervertie ou plus ou moins com-
plètement anéantie. »
(*) Auteur de VEsquisse Ce la Nature humaine, etc., Paris, 1826.
D'autre part, des sociétés autorisées ef surveillées par le
gouvernement, obtiennent, à travers nos nuages psycholo-
giques, de nombreux phénomènes réputés impossibles, aussi
réeis que naturels cependant, et que les négations, intéres-
sées ou non, ne parviendront plus à rejeter sous le bois-
seau.
Dans cet état de choses et pour la seule utilité du vrai, sé-
rieusement une route transcendante s'ouvre aux investigations
expérimentales de la physiologie cosmologique. Des faits,
non moins curieux que saisissants, manifestent la vie et
l'intelligence dont est animé l'univers. Que résultera-t-ii,
en dernière analyse, de l'étude approfondie du jeu mysté-
rieux de tant de puissances non soupçonnées? L'avenir,
éclairé par une mûre sagesse et par les strictes consé-
quences d'un long et libre examen, le déduira sans doute.
En attendant, les faits se multipliant partout et trop souvent
entre des mains insuffisamment préparées, la superstition se
réveille, et l'obscurantisme du moyen âge tendrait à nous
rendre le diable et son cortège.
Esquisser, concilier les voies d'élucidation vers le but ca-
pital des fins humaines, tel serait notre désir. Un pareil
thème est-il praticable en ce moment? Essayons-le du moins.
Cette tâche, nous pouvons l'espérer, vaudra bien l'héroïsme
des Cartouche et des Mandrin, livré communément en pâ-
ture au public des théâtres du mélodrame.
Un dernier mot.
Selon les philosophes de l'antiquité, la sphère fluidique,
— dite immatérielle, — est la patrie des essences indestruc-
tibles; c'est le règne de la nature supérieure, que nous ap-
pelons, en détournant la simplicité de l'étymologie, « le
surnaturel. »
Avec ce levier fondamental qui n'accepte que Y essence
pour ["être véritable, et soutenus du la ferme assurance que,
par des propitiations sympathiques, on s'adresse avec succès
aux foyers éthéréens de la vie permanente, ces philosophes
réalisaient des phénoménalités prodigieuses, incomprises et
dédaignées de nos connaissances modernes ; mais que les
théocraties ont exploitées trop longtemps pour asservir l'i-
gnorance des peuples.
Ce déchiffrement des forces occultes semblerait-il indigne
du dix-neuvième siècle?- Lui qui « s'appuie sur le passé
pour s'élever plus haut, et ne peut s'y appuyer qu'en le
connaissant bien, v (Discours de M. le Ministre de Instruc-
tion publique, à la Sorbonne.)
1865.
Dr CLEVER DE MALDIGNY.
P. S. — Le 7 septembre, à Gennevilliers, je me suis fait garrotter
aux médiums Davenport, puis enfermer avec eux dans leur ar-
moire, et je crois pouvoir certifier la bonne foi de ces expériences.
Il n'est là ni truc ni supercherie. Cette physique surprenante dé-
passe du tout au tout la chose vulgaire enseignée par les écoles;
mais les invectives des insulteurs prouvent-elles beaucoup pour la
raison 1
PERSONNAGES.
DAHLIA-MOUN, bramine.
CAZOTTE.
SCÉvOLE, son fils.
Le chevalier de PLAS, officier du régiment de Poitou.
Le comte de JUSSIAC.
JOANN1S, son intendant.
Le docteur THOMAS D'ONGLÉE.
LAHARPE.
CONDORCET.
DE BEAUMÉNIL, poète-chansonnier.
DE VAUG1RAUD, ex-officier des gardes-françaises.
PIERRE-MICHEL.
CHABRIAC.
LABOULBÈNE, jeune soldat de l'armée de Condé.
Le septembriseur MAILLARD.
JEAN-BOEUF.
BARBE-ROUGE.
ANDRE, vieux mendiant.
JACQUES, domestique de Cazotte.
Un laquais.
Un geôlier.
Un homme du peuple.
Un prisonnier.
Un gamin.
Un Commissaire.
Un officier de la garde nationale.
Enfants luendiants.
madame CAZOTTE.
ELISABETH, sa fille.
Madame de HORIN.
La marquise de la CROIX.
La duchesse de THILMONT.
La vicomtesse de MAXÉVILLE.
MARIE-CLAIRE, mulâtresse au service de madame Cazolte.
La mère TROIS-SOUS.
Une prisonnière.
Une femme du peuple.
Mendiantes.
Paysans et paysannes, gens armés, gardes nationaux, volontaires,
hommes et femmes du peuple, prisonniers et prisonnières, condamnés,
gendarmes, un crieur, etc.
L'ADEPTE,
DRAME EN CINQ ACTES ET DIX TABLEAUX.
ACTE PREMIER.
PREMIER TABLEAU.
L'habitation de Cazotte, à Pierry, dans un beau site verdoyant, près d'E-
pernay. — Terrasse du jardin, environnée de plates-bandes couvertes de
fleurs. A droite du public, sur un des côtés du théâtre, la façade agréable
de la maison, avec deux allées latérales : l'une au-delà, 1 autre en-deçà.
Ces deux allées sont praticables. A gauche, une tonnelle coquette, sous
laquelle se trouvent différents sièges. Près d'eux, une table. Puis quel-
ques pots de fleurs exotiques, et de menui instruments de jardinage.
SCÈNE lre.
ELISABETH, ANDRÉ, MENDIANTES ET JEUNES ENFANTS idem.
(Au lever du rideau, les femmes et les enfants entourent Elisabeth, qui
leur distribue diverses provisions d'une corbeille placée sur la table.)
ELISABETH, remettant une pièce de monnaie au vieillard.
Père André, je ne veux pas que, dorénavant, vous veniez
de si loin.
ANDRÉ, sous l'accablement de l'âge.
Ma belle demoiselle, il faut... dans la Champagne pouil-
leuse, faire de longues courses pour aller chercher les au-
mônes du bon Dieu. Généialement, les habitants ne sont pas
riches.
ELISABETH, le faisant asseoir.
On vous portera ce qui vous sera nécessaire.
ANDRÉ, lui pressant les mains avec reconnaissance.
Et puis, je vas vous dire... Dame ! on s'ennuie, si l'on
demeure trop longtemps sans vous voir. Votre sourire... de
la sainte Vierge, et vos paroles... des anges, ça donne de la
joie aux pauvres gens.
— 10 —
LES ENFANTS, avec avidité vers les choses qu'Elisabeth s'apprête
à leur partager.
C'est comme des grapilldns mûrs, aux bords des vignes!
ELISABETH, d'une grondorie bienveillante.
Entendez-vous ces petites convoitises!... (Leur continuant
sa distribution.) Friands bambins, on ne doit jamais trop dé-
sirer.
(Madame de Morin et le chevalier, précédés de Jacques, sont ar-
rivés par l'allée en-deçà de la maison, et, sur un signe d'intelligence
entre eux, ils s'arrêtent à contempler cette scène.)
LES MENDIANTES, recevant ce que leur donne Elisabeth.
Que vos bontés soient bénies !
ELISABETH, ajoutant quelques objets à la quote-part d'André.
C'est convenu... J'irai moi-même vous rendre votre visite
la semaine prochaine.
ANDRÉ, d'une voix attendrie.
Oh !... merci !
TOUS, en se retirant et saluant madame Cazotte, qui paraît
sur le seuil de la maison.
Famille charitable, que la Providence vous protège!...
(Ils sortent par l'allée supérieure.)
SCENE II.
ELISABETH, MADAME CAZOTTE, MARIE - CLAIRE r
MADAME DE MORIN, LE CHEVALIER ET JACQUES.
(Elisabeth s'avance au-devant de sa mère qu'elle amène s'insta,l-
ler sous la tonnelle. Marie-Claire les suit portant des coussins, puis
une perruche sur son perchoir. Madame Cazotte est dans une élé-
gante toilette négligée et d'une mode qui rappelle celles de sa
patrie.)
ELISABETH.
Maman, la journée est admirable !... Et, parmi les sen-
teurs exquises de ces plantes de la Martinique, tu pourrais
te croire encore aux contrées parfumées de Ion pays.
- 11 -
MADAME CAZOTTE, avec effusion, aux tendresses de sa fille.
Près de toi, mon Elisabeth, est-ce que toutes les heures
ne descendent pas du plus beau ciel.
(Elle s'étend, à demi-couchée, sur les coussins disposés commo-
dément par Elisabeth et Marie-Claire. La perruche est placée à
portée de sa maîtresse. Madame de Morin, le Chevalier et Jacques
se tiennent à l'écart.)
MADAME DE MORIN, à part.
Uonnêies âmes !
LE CHEVALIER, à part, contemplant Elisabeth.
Que de grâces touchantes !
JACQUES, aux deux visiteurs.
Le jeudi, c'est le jour des pauvres : madame en délègue le
ministère à mademoiselle,'pour qui cet emploi fonde une
véritable fête.
MADAME CAZOTTE, tout en caressant sa perruche.
Marie-Claire.
MARIE-CLAIRE.
Maîtresse?
MADAME CAZOTTE.
El Biondetlal
MARIE-CLAIRE.
Maîtresse, elle est à l'office, où j'irai lui préparer sa
pâtée.
MADAME CAZOTTE.
Aies-en soin. Cette précieuse petite chienne et mon intel-
ligente perruche ne sont-elles pas nos compatriotes?
MARIE-CLAIRE.
Oui, maîtresse. Vous m'avez établie leur gouvernante, et
je ne néglige aucune de vos intentions.
MADAME CAZOTTE.
Très-bien, Marie-Claire.
MADAME DE MORIN, bas, au chevalier.
Allons, chevalier, espérance !
..MADAME CAZOTTE, les apercevant et voulant aller à leur
rencontre.
Madame de Morin !
— 12 —
MADAME DE MORIN, qui l'a prévenue rapidement.
Chère madame Cazotte, ne. bougez pas. Le repos d'une
créole à l'instant de la sieste, c'est sacré. (Jacques et Marie-
Claire se retirent en emportant la corbeille, après avoir avancé des
sièges.) J'ai voulu simplement, en voisine de campagne, vous
présenter un de mes parents, M. le chevalier de Plas, officier
au régiment de Poitou.
(Tous deux s'asseoient.)
MADAME CAZOTTE, au chevalier.
Monsieur, les amis de madame de Morin commandent à
notre meilleur accueil.
LE CHEVALIER.
Cette faveur, madame, dépasse ma plus secrète ambi-
tion,,
MADAME DE MORIN.
M. de Plas est une connaissance déjà de mademoiselle
Elisabeth, avec laquelle il eut l'honneur de diner dernière-
ment au château d'Oiny, lorsque M. Cazotte, cédant à nos
voeux, eut la gracieuseté de nous amener sa charmante
fille.
MADAME CAZOTTE.
Effectivement, mon mari m'a parlé de M. le Chevalier,
dont il conserve un excellent souvenir.
LE CHEVALIER, avec un regard vers Elisabeth.
Je puis vous assurer, madame, que... pour ma part, co
souvenir est ineffaçable.
ELISABETH, se levant avec émotion.
Voici mon père. (Elle court l'embrasser et revient à son bras.)
SCENE III.
LES MÊMES, CAZOTTE.
(Il arrive par le fond.)
CAZOTTE.
Agréez, chère voisine, mes hommages empressés. Bon-
jour, monsieur le Chevalier. (A part, d'un air inquiet, et regar-
dant du côté de la maison.) Je comptais rencontrer notre amie,
madame de la Croix.
- 13 -
LE CHEVALIER, bas, à Madame de Morin.
Comme il est agité !
MADAME CAZOTTE, avec sollicitude.
Qu'avez vous?
MADAME DE MORIN, avec intérêt.
Quelque préoccupation trouble aujourd'hui cette man-
suétude si communicative, où les chagrins les plus tristes
mêmes gagnent, à votre approche, la sérénité de l'esprit...
et l'enjouement irrésistible de votre caractère.
CAZOTTE, avec effort et prenant sa résolution.
Oui, j'en conviens... et j'aime mieux vous l'apprendre
tout de suite. (Les invitant à se rasseoir, et s'asséyant aussi.)
D'ailleurs, personne ici ne sera de trop.
MADAME CAZOTTE, affectueusement.
De quoi qu'il s'agisse, mon ami, calmez-vous : toute tran-
quillité pour nos coeurs dépend de la vôtre.
MADAME DE MORIN.
Les choses ne sont pas toujours aussi sérieuses... qu'elles
semblaient le paraître.
CAZOTTE.
Lorsque je quittai les Antilles, au bout de douze années
d'un contrôle laborieux, je fus, vous ne l'ignorez pas, admis
à la retraite, avec le titre de commissaire général de la ma-
rine.
LE CHEVALIER.
Couronnement de votre haute administration sous un
climat des plus perfides.
CAZOTTE.
A mon départ, je vendis... là-bas, mes terres, mes divers
revenus, enfin tout mon avoir, au supérieur de la Compa-
gnie des Missionnaires, de qui je reçus en paiement... des
lettres de change sur leur maison de Paris.
MADAME DE MORIN
Gréancière opulente et solide.
CAZOTTE.
On y laissa protester les lettres de change.
MADAME DE MORIN.
C'est abominable !
— 14 —
CAZOTTE.
Après bien des efforts inutiles et malgré ma répugnance
extrême, — l'avenir de mes enfants commandait ! —je fus
contraint de plaider contre les Révérends Pères.
LE CHEVALIER, vivement.
J'aurais pris... immédiatement... celte seule voie défini-
tive.
MADAME DE MORIN,
Eh bien ?
CAZOTTE, avec abattement.
J'ai perdu !... (S'adressant à sa femme ainsi qu'à sa fille, qui
tentent de le consoler.) Le fruit de mes travaux est englouti
dans t'abîme (*).
LE CHEVALIER, se levant avec indignation.
Dites... dans une escroquerie infâme! Vous ménagez bien
révérencieusement vos spoliateurs. Si de tels acies peuvent
se commettre impunis, je conçois les incessantes menaces
d'une révolution.
MADAME DE MORIN, se récriant.
Mon beau cousin, vous allez trop loin!
LE CHEVALIER.
Je n'oublie pas le serment qui m'attache au roi. Nul ne
doutera de ma fidélité. Mais, je le répète, il règne, à travers
là monarchie, des scandales... où les plus dévoués serviteurs
prévoient les représailles de la tempête.
MADAME DE MORIN, d'une cordialité sentie.
Monsieur Cazotte, avec votre fertilité si facile, vos oeuvres
littéraires, — si charmantes et tant recherchées du public, —
relèveront aisément cet échec de la fortune.
ELISABETH, chaleureusement.
Mon père, ne vous affligez pas !... Notre joie, notre bon-
heur, c'est vous-même. En outre, s'il le fallait, mon frère et
moi, nous parviendrions à nous fonder les moyens d'une
position indépendante, comme vous avez su conquérir celle
que vous ne devez qu'à votre mérite.
CAZOTTE, les pressant entre ses bras.
Vous êtes deux anges!... Vous me redonnez ma force et
0 Historique.
— 15 -
1a confiance. (Les embrassant avec tendresse. ) Je ne me mon-
trerai point au-dessous d'un aussi digne exemple. (Il tend
la main aux autres.) Mes amis, je vous remercie. A la volonté
de Dieu !
LE CHEVALIER, du ton d'une requête.
Monsieur le Commissaire général de la marine royale...
CAZOTTE, avec un sourire.
En retraite!... Ce qui signifie... au de profanais de sa
carrière; tandis que vous, jeune homme, — libre de vos
goûts et de vos déterminations, — vous débutez brillam-
ment au chemin des rapides grandeurs, où vous réussirez,
j'en réponds.
LE CHEVALIER.
C'est à ce sujet... que je souhaitais vous parler.
CAZOTTE.
A vos ordres, mon cher monsieur.
(Ils sortent par le fond.)
SCENE IV.
LES MÊMES, HORS CAZOTTE ET LE CHEVALIER.
(Madame de la Croix appelle de l'intérieur de la maison : Za-
bethl)
ELISABETH, à sa mère.
Voilà madame de la Croix qui revient d'Epernay.
MADAME CAZOTTE.
Va près d'elle, ma chérie, va. Madame de Morin te le
permetira.
MADAME DE MORIN.
Certainement, ma toute belle. Je ne veux, de qui que ce
soit, m'altirer le reproche d'égoïsme.
(Elisabeth lui fait la révérence et sort.)
MADAME CAZOTTE, avec expansion.
Maintenant qui; nous sommes seules, chère madame, je
ne garderai pas devant vous mon faux manteau de stoïcienne.
Depuis longtemps, je pressentais l'issue de cette extorsion.
J'en ai gémi bien souvent en secret. L'âme d'une mère
porte avec elle ses augures ! Vous m'avez vue si promple-
ment résignée, parce que j'avais été frappée d'avance.
:— « —
MADAME DE MORIN, cordialement.
Pauvre madame Cazolte 1
MADAME CAZOTTE.
Non!... car je me glorifie des vertus de ma fille. Chaque
jouï m'en découvre de nouvelles. C'est à l'égard de son
père surtout que cette petite révèle une élévation de senti-
ment indicible. Ma fille nous aime, son frère et moi, d'une
tendresse profonde et dévouée. Mais son pèreI... Après Dieu,
c'est, pour Elisabeth, l'idéal d'un vrai culte.
MADAME DE MORIN.
A ce point-là?
MADAME CAZOTTE.
Ce jeune coeur est rempli de sublimes affections, qu'il lui
faut épancher avec l'abondance qui les anime. Son père est
le chef vénérable de la famille; c'est donc à lui qu'appar-
tient, de privilège, le faîte de la religion filiale.
MADAME DE MORIN.
C'est juste.
MADAME CAZOTTE.
Heureux l'époux... qui devra s'approprier cette richesse
d'amour !..- Et, — que je vous le déclare d'abord, — M- Ca-
zotte ne songeant qu'à ses obligations paternelles, oublie...
dans une parfaite délicatesse, que l'intégrité de ma dot nous
garantit le sort de nos enfants. Elisabeth, en se mariant, sera
convenablement pourvue. Ce domaine de Pierry, confor-
table habitation entre cour et jardin, ses dépendances, toutes
d'un solide rapport, et que nous possédons par un récent
héritage, suffiraient... plus que grandement... à l'aisance de
notre vieillesse. Et mon mari, ma fille, mon fils, m'entou-
rent d'un si doux attachement, que c'est un paradis que
notre intimité. Si vous saviez comme ces trois êtres sont
excellents!... et comme nous nous aimons.
MADAME DE MORIN, avec joie.
A la bonne heure !... Vous soulagez l'oppression de mon
amitié.
MADAME CAZOTTE.
Sans amoindrir cette perte déplorable, me trouvez-vous
autant à plaindre ? Pour une ruine partielle dans l'éventualité
des choses humaines, puis-je méconnaître, — et ne pas le
bénir ! — ce trésor... certain et si rare... que le ciel n'en-
- 17 —
Voie qu'aux âmes d'élite, pour vaincre les plus cruelles
■épreuves ?
MADAME DE MORIN.
Si j'ai besoin d'une excuse, puisez-la dans mes cordiales
félicitations; car je vois ce magnifique trésor... à la veille
de doubler son éclat.
MADAME CAZOTTE, souriant.
Quelle énigme !
(Cazotte et le Chevalier reparaissent au fond.)
MADAME DE MORIN.
J'entends des pas qui vous la dévoileront.
SCENE V.
LES MÊMES, CAZOTTE, LE CHEVALIER, ELISABETH.
CAZOTTE, tout joyeux.
Zabeth!... Zabeth!...
ELISABETH, sortant de la maison.
Mon père î
CAZOTTE.
Accours. (A sa femme.) Quand vous saurez !,.-.
MADAME CAZOTTE.
Quoi donc 1
ELISABETH, s'approchant.
J'écoute.
CAZOTTE.
Ma Zabeth, M. le Chevalier te demande en mariage.
ELISABETH, s'arrêtant tout-à-coup et baissant les yeux, après un
regard de profonde reconnaissance au chevalier.
Monsieur!...
MADAME CAZOTTE, bas, et d'élan d'âme, à madame de Morin.
Oh!... c'est bien!...
LE CHEVALIER.
Pardonnez-moi, mademoiselle, ma démarche précipitée ;
mais, obligé de rejoindre mon régiment, m'était-il possible
de partir sans déposer à vos pieds l'expression de mon
respect ?
2
- 18 -
CAZOTTE.
Que répondrai-je, ma Zabeth ?
ELISABETH.
Mon père, je rends grâce à Dieu d'être votre fille; puis-
que ce titré, unique en ma situation, m'autorise à témoi-
gner à monsieur de Plas combien une femme, — si haut»
que je suppose son rang et sa naissance, — devrait se sentir
honorée de porter le nom d'un homme d'aussi grand coeur,
LE CHEVALIER.
Je vous en conjure, ne me refusez pasl... Mon bonheur
en dépend.
ELISABETH, avec un regard expressif»
Alors... (Elle lui tend la main) j'accepte.
CAZOTTE, les bénissant,
'Que Dieu préside à vos fiançailles!... Vous avez-brave-
ment compris que, de deux raisons éclairées, la tendresse
-sincère édifie un phare de salut contre tous les écueils.
MADAME CAZOTTE, embrassant Elisabeth.
'Tu le disais prophétiquement, mignonne : « La' journée
est admirable! » (Au Chevalier.) Quel orgueil... pour une
mère, de vous appeler son fils !
MADAME DE MORIN.
Et quelles perspectives de joies durables, quand cette
mère, — somptueuse d'attraits, — a la splendide jeunesse-
d'une soeur aînée de ses enfants !
CAZOTTE, à madame de Mo-rin.
Nous vous retenons jusqu'à demain. Un mot, pour le
château, préviendra votre monde. Nécessairement ces jeunes
.gens ont à causer; l'absence peut advenir plus longue qu'oo
,ne le présumait ; le Chevalier ne sera pas fâché de quelques
instants auprès de sa future, et ma Zabeth n'appréciera que
plus parfaitement le galant homme qui l'a choisie. '
LE CHEVALIER.
Ma vie suffira-t-elle, monsieur, pour me montrer digne de
votre bienveillance.
— 19 -
CAZOTTE, avec de nouvelles amitiés.
Mes enfants, cela vous regarde : votre prospérité fera la
nôtre. (Après de réciproques échanges affectueux, tous, à l'excep-
tion d'Elisabeth et du Chevalier, rentrent dans la maison. Marie-
tllaire, revenue près de ses maîtres, emporte les coussins et le per*
choir, )
SCÈNE Vk
LE CHEVALIER, ELISABETH.
LE CHEVALIER.
Que votre père est aimable et bon !
ELISABETH.
Cette vérité... que je proclame sans cesse, je me réjouis
de la recueillir de votre assentiment, puisqu'elle m'a valu./..
LE CHEVALIER.
N'insistez pas, Elisabeth. Le poème de mon amour n'a
d'autre héroïne que son étoile délicieuse. Dès que je vous
vis, mon coeur vous supplia tout bas de lui laisser le droit
de vous chérir. Vos traits si purs, la limpide lumière de vos
yeux, la suavité de votre voix, tout en vous me subjugua
pour jamais. L'émanation des fleurs de votre bouquet,
fleurs qui me sont inconnues et dont l'odeur particulière
embaume ce jardi^ vous formait, de leurs effluves péné-
trants, le limbe d'une atmosphère... à vous seule. Si bien
qu'en entrant ici, je n'existe que de vous même, puisque
c'est vous que l'on y respire.
ELISABETH.
J'atteins à peine seize ans... Pourtant c'est moins votre
figure et ses avantages qui nie plaisaient, que la distinction
de votre âme.
LE CHEVALIER.
Éminemment sensitive, vous unissez la spontanéité des
Tropiques... aux natures délicates dé notre Europe.
— 20 -
ELISABETH.
La source en est plus simple. Dès mon enfance, j'ai servi
de secrétaire à mon père. Sous celte influence fertilisante,
le jugement mûrit vite.
LE CHEVALIER.
Vous personnifiez l'adoration de mes rêves... et je vous
aime!... Cet hommage vous consacre jusqu'à mon dernier
soupir.
ELISABETH, solennellement.
A la face des cieux nous sommes promis... et, plus lard,
nous serons mariés chez les hommes. Eh bien ! que de cette
date, indestructible pour nous, notre communion commence.
Le siècle où nous vivons jette une teinte fatidique-sur ses
événements. On sent frémir une vague instabilité terrifiante.
(Lui donnant la fleur qu'elle avait à son corsage.) l'renez cette
fleuri... ne vous en séparez plus... et vous aurez ainsi tou-
jours ma pensée au fond de la vôtre. De même, pour qu'un
signe sensible retrace ici la solennité de notre promesse,
nous allons ensemble fixer une de ces lianes des Antilles à
l'endroit où vous avez adressé votre demande à mon père.
Jusqu'au retour... où je vous attends, j'irai là... matin et
soir... dans un pieux pèlerinage, non pour y retrouver votre
souvenir... (Lui retendant la main.) Désormais nous ne faisons
plus qu'un !...
LE CHEVALIER.
Elisabeth!... De loin ou de près, j'obéis à voire parole
inspirée. (Il prend un des pots de fleurs qu'elle lui désigne, elle se
munit des instruments de jardinage, et tous deux gagnent le fond
du théâtre.)
SCENE VII.
LA MARQUISE, PUIS MARIE-CLAIRE.
(Elles surviennent par l'allée au-dessus de la maison.)
LA MARQUISE, les regardant un instant en silence.
Mademoiselle Cazotte et monsieur de Plas... qui s'amusent
à jardiner... Quelle fantaisie !
(Marie-Claire suit de près la marquise, et lui présente une lettre
sur un plateau d'argent.
— 21 —
MARIE-CLAIRE.
Une lettre de Paris pour madame la marquise.
LA MARQUISE, ayant pris la lettre dont elle regarde la
suscription.
«.A madame la marquise de la Croix. » C'est bien pour
moi. (La mulâtresse sort, et la marquise brise le cachet.) De qui
culte poursuite épistolaire... en ma villégiature champe-
noise? (Voyant la signature.) C'est du comte de Nordville.
(Elle lit.) « Madame la Marquise, selon votre désir, j'ai les
plus précises informations sur ie célèbre mystique. » Ali !
tant mieux. « Dom Martinez de Pasqualis, ancien israélite
portugais, issu de race orientale, chrétien très-édifiant de-
puis sa conversion au catholicisme, se manifeste irréfraga-
. blement comme supérieur hiérophante d'initiations aux
mystères surnaturels. A Paris, à Bordeaux, à Lyon, sa re-
nommée se propage... fulgurante. On cite parmi ses princi-
paux auditeurs, la maréchale do Lusignan ; le duc de Ré-
vèle; les comtes d'Hauterive et de Liverdun; l'abbé Fournie;
le baron de Libisdorf; un jeune officier du régiment de
Foix... M. de Saint-Martin, protégé de M. de Richelieu ; le
docteur d'Onglée, de la Faculté de médecine de Paris ; l'as-
tronome Oswald, etc.. Très-prochainement, cette liste s'aug-
mentera du plus humble de vos serviteurs, qui baise res-
pectueusement vos pieds.— Comte de Nordville. » (Avec
exaltation.) Et moi. . j'y veux aussi ma place ! Oui, je l'ob-
tiendrai. Quelle gloire d'aborder aux sentiers célestes de
sainte Thérèse et de Marie d'Agréda ! Quel ravissement de
converser avec les anges et les bienheureux, à l'égal de
saint Jérôme et des Pères du désert ! (Achevant sa lecture.)
« Posl scriptum. Dom Martinez a dessein de parcourir vos
environs. 11 est attendu chez la marquise de Château-
Thierry. » (Repliant sa lettre, qu'elle seirjen son corsage.) 0 fa-
veur inespérée !... je verrai, j'entendrai le saint homme !...
Je ne manquerai pas une de ses conférences.
— 22- —
SCÈNE VIII.
LA MÊME, CAZOTTE.
CAZOTTE, sortant de la maison.
Je vous cherchais, madame la marquise. Une superbe-
Houvelle !
LA MARQUISE, toute à ses idées.
11 est arrivé?
CAZOTTE.
Qui ?
LA MARQUISE
Dom Martinez de Pasqualis.
CAZOTTE.
Je ne le connais pas. C'est de ma Zabeth, ma fille ché-
rie I... que je viens vous apprendre l'importante résolu-
tion.
LA MARQUISE, préoccupée.
Voyons, mon bon Cazotte.
CAZOTTE.
Depuis peu, vous nous accordez votre présence àPierry...
LA MARQUISE.
Ne sommes-nous pas de vieux amis? La bourgeoisie a
son nobiliaire... parallèle à celui des gentilshommes, et
vous occupez un rang distingué dans les sommités admi-
nistratives. Je vous confierai même que vos belles relations,,
l'affabilité de vos manières, l'illustration de votre esprit,
vous préconisent... au sein des premières sociétés, un em-
pressement et des sympathies si remarquables, qu'elles
peuvent empêcher de dormir plus d'un duc et pair.
CAZOTTE.
Trêve à ma chétivilé. Parlons de ma fille.
LA MARQUISE.
Volontiers.
CAZOTTE.
Nous la marions à monsieur le chevalier de, Plas..
LA MARQUISE.
C'est cola qu'ils avaient l'air de Rachel et de Jacob.
— 23 —
(Indiquant le fond du théâtre.) Ils sont au bout de l'avenue, à
cultiver probablement le rameau des fiancés.
CAZOTTE, frappé d'une subite réminiscence..
Ah ! mon Dieu !
LA MARQUISE.
Pourquoi ce trouble t
CAZOTTE.
J'ai passé par tant d'émois, que ma mémoire en bat la>
campagne. C'est demain le jour de naissance de madame
Cazolte.
LA MARQUISE.
J'y pensais... et je suis allée à la ville. Vous aurez, ce
soir, vos musiciens ordinaires. On chantera de vos plus
jolis couplets.
CAZOTTE, avec gratitude.
Oh ! mon sauveur !
LA MARQUISE, revenant à ses idées.
11 est question de bien autre chose encore.
SCENE IX.
LES MÊMES, JACQUES, DAHLIA-MOUN.
JACQUES, introduisant Dahlia-Moun, par l'allée sur le devant
du théâtre.
Une personne étrangère.
(Il se retire.)
LA MARQUISE, à part.
C'est lui.
CAZOTTE, qui s'est avancé.
Quepuis-je pour votre service, monsieur?
DAHLIA-MOUN, le saluant.
Bramine voyageur, je parcours le globe... (Regardant Ca-
zotte avec intérêt) au secours de mes frères.
LA MARQUISE à part.
Me tromperais-je ? (Ello l'examine avec surprise.)
— 24 —
CAZOTTE.
Tâche méritante... et souvent difficile.
DAHLIA-MOUN.
Vous souvient-il de William Bronner?
CAZOTTE.
Un brave homme!... A la Martinique, il régissait mes
plantations.
DAHLIA-MOUN.
On a dépouillé, me disait-il, mon ancien maître; Pour-
tant, si M. Cazotte y consentait, j'aurais moyen de faire
rendre gorge aux Jésuites.
CAZOTTE.
Arrêtez, monsieur!... J'ai plaidé, parce que c'était jus-
tice; j'ai perdu, parce que les juges sont faillibles. Toute-
fois, je repousserais n'importe quel expédient... en dehors
de la légalité.
DAHLIA-MOUN.
Je prévoyais cette sage réponse. (Le considérant plus atten-
tivement.) Un second motif a résolu ma visite.
LA MARQUISE, à part, et continuant sa muette investigation.
Sous la profondeur de ce regard, on subit un joug mysté-
rieux.
DAHLIA-MOUN.
Versé dans la philosophie antique, autant qu'exercé dans
ses réalisations... par les causes occultes...
CAZOTTE, en souriant.
Ce que l'on appelle... un adepte des sciences secrètes.-
DAHLIA-MOUN. ,
J'ai lu votre curieux conte... le Diable amoureux.
CAZOTTE, s'inclinant.
Monsieur, c'est me flatter beaucoup.
DAHLIA-MOUN.
Telle est la raison... particulière... qui m'amène ici.
CAZOTTE, intrigué.
Comment cela, monsieur?
DAHLIA-MOUN, le scrutant, en même temps qu'il lui parle.
. Celte composition ne procède pas... du hasard'
- 25 —
CAZOTTE.
Certes non !
DAHLIA-MOUN.
L'oeuvre fut... fortement méditée?
CAZOTTE.
De mon mieux.
DAHLIA-MOUN, plus bas, et d'un ton confidentiel.
En ce cas, sa lumière émane de la nôtre.
CAZOTTE, ébahi.
Que voulez-vous dire?
DAHLIA-MOUN, d'un ton plus bas.
Ne feignez plus.
CAZOTTE.
En quoi ?
DAHLIA-MOUN, de même, et désignant la marquise.
Je comprends 1... Un tiers témoin impose à votre pru-
dente réserve.
CAZOTTE, impatienté.
Madame la marquise peut tout entendre, monsieur. Elle
vous prie, ainsi que moi, d'ouvrir un plein soleil à vos
discours.
DAHLIA-MOUN, gravement.
Auparavant, monsieur, plus qu'un mot. (Le regardant d'un
oeil fixe.) Où votre ouvrage a-t-il emprunté l'intervention des
esprits de l'air au pouvoir de l'homme ?
CAZOTTE.
Eh ! monsieur, inierrogez le bengali sur le principe de
son ramage. Ma bizarrerie a composé de pareilles facéties,
comme le gosier de l'oiseau chante ses modulations.
DAHLIA-MOUN.
Vous ne discernez pas... davaniage ?
CAZOTTE.
Je n'en ai pas l'orgueil.
DAHLIA-MOUN.
On ne vous a rien appris i
CAZOTTE.
Est-ce que l'on enseigne ces sornettes?... On se réveille,
un matin, les idées pimpantes... ou fantasques, et le courant
de la plume jette au vent les rêves de la folle du logis.
— 26 —
DAHLIA-MOUN.
Vous vous contredisez, monsieur : ceci n'est plus d'ac-
cord avec ce que vous affirmi*ez dans le moment.
CAZOTTE.
En apparence, peut-être; mais, au fond, je ne me contre-
dis pas. Une fois la fantaisie admise, le plan, la marche en
furent préparés, médités, développés. Puis, au surplus, si
votre cheval de bataille m'y pousse à plaisir, je vous dirai
que, malgré notre vaine manie de régularité, nous sommes
tous et partout remplis de contradictions. En fin de compte,
quel sont nos premiers maîtres dans l'art de réussir? L'ap-
titude convenable..', et la persévérance.
DAHLIA-MOUN, à part.
Tête plus formaliste que philosophique. (Haut, eu le regar-
dant fixement.) Et si vous aviez rêvé le vrai !...
CAZOTTE, abasourdi.
Hein? (A part, et revenant à son naturel.) Je tombais au
piège!... (Haut et gaiement.) Monsieur, j'aime l'ironie ac-
corte et courtoise. Le public, pour se venger de la vogue de
mes blueites, vous charge de mystifier le pauvre auteur.
Bien !... Ma bonhomie et mon humeur facile s'y prêteront.
Nous voilà partie à partie. La belle marquera le triomphe.
DAHLIA-MOUN, cédant â l'entraînement.
La réalité dépasse vos fictions !... Ce ne sont pas seule-
ment les esprits de l'air qui viennent à nous. Chez les hu-
mains, lorsque l'âme a conscience de son essor, elle peut
à travers la matière et l'espace, infiltrer sa puissance, et,
— dans un milieu sympathique... ou soumis, —- aller ré-
gner où la volonté la dirige.
CAZOTTE, bas à. la marquise, dont la curiosité redouble.
Du pathos !
DAHLIA-MOUN.
La présomplion de vos académiciens, sur ses promon-
toires vis-à-vis de l'abaissement de la foule, se prend pour
l'aigle del'Empyrée, et se croit au Zénith... lorsqu'elle en-
fouit son cerveau sous son aile obtuse!... Néanmoins, il est
des êtres vivants au-delà de vos horizons tangibles. Dans
l'antiquité, l'école secrète de la sagesse en étudiai t les routes...
trop incomprises de notre époque, et l'initié les parcourait
— 27 —
jusqu'aux frontières de la nature. C'est de ces voies pri-
mordiales que, pour certains lecteurs, vos récits merveil-
leux semblaient... sciemment originaires.
CAZOTTE.
Non, monsieur !... non!... J'ignore où mon imagination
récolte, et n'ai nulle envie de le découvrir. Ne poussons pas
plus loin. Je me suis, je pense, amplement exécuté.
DAHLIA-MOUN, le saluant.
Je m'éloigne... avec l'espérance de nous revoir.
CAZOTTE, fièrement.
Sur la scène du monde, monsieur.
DAHLIA-MOUN.
Comme il vous plaira.
LA MARQUISE, bas, à Cazotte.'
Faites-le du moins se nommer.
DAHLIA-MOUN, à part, en le considérant une dernière fois J
Impressionnabilité rapide!... Brillantisme d'écrivain-de
boudoir !... Mais pas de sévérité de conception.
CAZOTTE, le reconduisant.
Serait-il indiscret, monsieur, de vous demander le nom
de mon bénévole visiteur ?
DAHLIA-MOUN.
Du tout, monsieur. Je me nomme... Dahlia-Moun.
LA MARQUISE, à part.
Ce n'est pas lui.
(Dahlia-Moun sort.)
SCENE X.
LA MARQUISE, CAZOTTE, ENSUITE ELISABETH
ET LE CHEVALIER.
CAZOTTE, à part.
Drôle d'original I
LA MARQUISE, haut et rêveuse.
Que penser de cet inconnu?
— 28 —
CAZOTTE.
Si ce n'est un rieur narquois, quelle fêlure d'intelligence !
LA MARQUISE.
Cazolte, je préjuge autrement que vous.
CAZOTTE.
Vraiment ?
LA MARQUISE.
J'ai mes raisons. (Lui passant la lettre.) Tenez.
CAZOTTE, après l'avoir lue, avec déplus en plus de gravité.
Ceci change les choses!... Nous verrons, marquise!...
nous verrons.
LA MARQUISE, à part.
Dom Martinez nous instruira.
CAZOTTE.
Le comte de Nordville est un penseur sérieux... Son
opinion a de la val'-ur. (Après un silence.) En y réfléchis-
sant bien, qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie,
n'a pas eu de ces sollicitations spontanées,— importunes
même!— trop souvent rebelles au foyer d'une ferme ré-
sistance, et que l'observateur impartial hésite à ne point
définir... des influences contingentes, distinctes de notre
propre individualité?... Le langage usuel ne le confirme-t-
il pas aussi?... Journellement on se récrie sur de bonnes ou
de mauvaises... inspirations!... D'où proviennent-elles?...
Que signifient-elles?... N'impliquent-elles pas la nécessité
de leurs... propulseurs?... Marquise, nous irons conférer
avec Dom Martinez de Pasqualis, chez madame de Château-
Thierry.
LA MARQUISE, s'exaltant.
Nous irons, n'est-ce pas, Cazotte!... Oh! je sui< enchan-
tée de votre détermination. (Ils dpmeurent quelques instants
dans une attitude réfléchie. Elisabeth et le chevalier reviennent par
le fond, et déposent leurs instruments de jardinage.)
ELISABETH, bas, au chevalier.
Madame de la Croix et mon père sont ensevelis dans de
graves pensées.
LE CHEVALIER.
Ne les dérangeons pas.
(Ils rentrai'.) J
— 2U —
SCÈNE XI. 1
CAZOTTE, LA MARQUISE.
(Lejour baisse. Musique dans la coulisse.)
LA MARQUISE.
Rejoignons votre famille. C'est à vous de commencer cette
fête de madame Cazolte.
CAZOTTE, avec un soupir.
Scévole!-... mon fils!... toi seul y manqueras.
LA MARQUISE.
Son séjour en Allemagne se prolongera-t-il longtemps '■
CAZOTTE.
Trop !... je le crains. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais
autant regretté son absence.
LA MARQUISE.
Le chevalier le suppléera, ce soir.
CAZOTTE.
Que cette compensation chasse ma tristesse.
LA MARQUISE.
Rentrons.
CAZOTTE, à la cantonade, par l'allée sur le devant
du théâtre.
Jacques!... Marie-Claire!... Les portes de la cour gran-
dement ouvertes à tout le monde!... El des rafraîchisse-
ments à l'avenant.
JACQUES, au dehors.
Vos ordres sont devancés, monsieur.
(Ils rentrent.)
— 30 -
SCÈNE XII.
DAHLIA-MOUN, SEUL.
(Il reparaît par l'allée au-dessus de la maison. Il est enveloppé
d'un manteau, la tête sous un large feutre.)
L'honnête Cazotte!... si probe!... si débonnaire!... Il
m'intéressait par ce culte élogieux que lui conserve l'Amé-
rique. (Après une pause.) Depuis notre entretien, c'est plus
que de l'intérêt qui nous rapproche. Une vive attraction
me lie singulièrement à lui. (D'une intuition triste. ) De
sombres voiles planent sur la fin terrestre de sa destinée.
On peut en dissiper la menace. Encore est-il indispensable
qu'il le veuille. (Réfléchissant.) A s'emparer de l'arbitre d'au-
trui, l'on se charge de responsabilité d'âme. La volonté,
chez l'homme, n'est-elle pas le sceau divin!... Essayons
d'éclairer la sienne. (Après un nouveau silence.) Déjà ma
sollicitude a fait prévenir Scévole. J'espérais qu'il me pré-
céderait à Pierry. Comment tarde-t-il? (Il remonte le théâtre.;
SCÈNE XIII.
LE MÊME, SCÉVOLE, JACQUES.
(Ils viennent par l'allée sur le devant de la scène.)
JACQUES, n'en pouvant croire ses yeux, et suivant son jeune
maître.
C'est positif!... C'est bien vous, monsieur Scévole?...
SCÉVOLE.
Oui, Jacques, c'est bien moi.
JACQUES.
Par quelle circonstance inattendue?.,.
- 31 -
SCÉVOLE.
Sur les bords du Rhin, tandis que m'absorbait la con-
templation d'une vieille forteresse germanique, on me
glissa ces mots... écrits au crayon : « Revenez vite près
de voire père. » Et je suis revenu promptement.
JACQUES.
Et vous avez bien fait.
(On entend la musique.)
SCÉVOLE.
Un concert ?
JACQUES.
N'est-ce pas demain le jour de naissance de madame!...
SCÉVOLE.
J'arrive à propos. Vas en instruire ma soeur.
JACQUES.
J'y cours, monsieur Scévole.
(Il sort.)
SCENE XIV.
SCÉVOLE, DAHLIA-MOUN.
SCÉVOLE.
Oui, mon retour a droit de surprendre. Mais le billet
ajoutait : « Des événements terribles se préparent en France.
Les étourdis et les aveugles ne s'en aperçoivent pas. Si vous
aimez votre père, terminez votre voyage. » De qui me vient
cet avis prévoyant%-
DAHLIA-MOUN, qui s'est rapproché lentement.
De moi.
SCÉVOLE, étonné.
Qui donc êtes-vous •
— 32 —
DAHLIA-MOUN.
Un ami... qui vous recommande la discrétion. Une im-
prudence, vous en jugerez bientôt, entraînerait des suites
fatales.
SCÉVOLE, avec une sorte de contrainte.
Soit ! je me tairai... je le promets.
(Il sort, en se retournant plusieurs fois vers son interlocuteur.)
DAHLIA-MOUN.
Il fallait bien les réunir... avant que le gouffre ne dévore
sa proie!...
(Il fait nuit; la maison s'illumine, et la musique recommence.
Le rideau baisse.)
ACTE SECOND.
DEUXIÈME TABLEAU.
L'hôtel du comte de Jussiac, à Paris. Riche salon magnifiquement meublé. —
Chefs-d'oeuvre de l'art galant. — Hautes portes a deux battants ; une au
fond ; deux autres latérales, une à droite, l'autre à gauche. — De ce côté,
sur le devant du théâtre, une causeuse. Du même côté, cheminée, avec
pendule. A droile, sur un socle, une Vénus accroupie. — Fauteuils et sièges
divers.
SCÈNE lre.
JOHANNIS, JUSSIAC, PUIS UN LAQUAIS.
JOHANNIS, sur le seuil de la porte de gauche.
Les ordres de M. le comte ont élé ponctuellement obéis.
JUSSIAC, entrant.
Voyons, monsieur Johannis. (Il examine.) Oui!... très-
bien !... (A Johannis.) C'est ici que l'on servira.
JOHANNIS.
Monsieur le comte de Jussiac est-il satisfait '
— 33 -
JUSSIAC.
M. Johannis, vous êtes le phénix des majordomes. Vous
devinez tout à demi-mot : l'on n'a pas le temps d'énoncer
un désir. Vous avez transformé ce salon d'été d'une ma-
nière anacréontique. Mes illustres hôtes vous sauront gré
de tant de bon goût.
JOHANNIS.
Monsieur le comte n'a plus d'ordres à donner ?
JUSSIAC.
Non ! Merci. Rien pour l'instant. (Fausse sortie de l'inten-
dant. ) Ah ! monsieur Johannis... a-t-on porté mon billet
chez ce noble étranger ?
JOHANNIS.
Oui, monsieur le comte... (Indiquant un laquais qui présente
une lettre sur un plateau de vermeil) et, si je ne me trompe,
voici la réponse.
JUSSIAC, lisant la lettre.
« J'aurai l'honneur de me rendre à l'invitation de mon-
sieur le comte de Jussiac. Son humble serviteur, Salvador. »
Pour le mieux ! (Johannis et le laquais sortent.)
SCENE II.
JUSSIAC, SEUL.
Mes chers intimes, je vous traite en enfants gâtés. (En
riant.) Deux excentricités inédites !... Ce bon Cazotte, aujour-
d'hui disciple par excellence de Martinez de Pasqualis, et, —
de mille coudées au-dessus d'eux ! — M. de Salvador, que
mon ami lord Elliot a connu dans l'Inde.
SCENE III.
LE MÊME, LE LAQUAIS, D'ONGLÉE.
LE LAQUAIS, annonçant.
M. le docteur d'Onglée. (Il sort.)
JUSSIAC.
Bonjour, cher docteur. (Regardant la pendule.) C'est plus
que de l'exactitude !
3
— 34 -
D'ONGLÉE.
Au contraire, cher amphytrion ; je viens vous prier de
ne pas compter sur moi. Recevez tous mes regrets.
JUSSIAC.
Impossible. (En le considérant.) Comme vous êtes fébrile !...
Quelle tarentule vous aiguillonne?
D'ONGLÉE.
Vous voyez une victime de l'hydre aux soixante têtes.
JUSSIAC.
Je ne comprends pas.
D'ONGLÉE.
Thomas d'Onglée, votre médecin, siégeait au nombre des
docteurs régents de la Faculté de Paris ; fonctions impli-
quant la prérogative d'y professer. Eh bien! cette compa-
gnie, dans une de ses assemblées, m'a destitué de ma ré-
gence.
JUSSIAC.
Infamie !
D'ONGLÉE.
Oui, c'est indigne !
JUSSIAC.
Et le prétexte de cette brutalité ?
D'ONGLÉE.
J'ai suivi les démonstrations de mon confrère d'Eslon, sur
le magnétisme humain (*).
JUSSIAC, iro niquement.
Parbleu !.., je conçoisI... Vous méritez le dernier sup-
plice. En vous octroyant sa toge et son bonnet, la sérénis-
sime Faculté vous retranche tout autre catalogue d'instruc-
tion que le sien. Pour elle, docte... et docteur, c'est tout
un. Et, dans l'orthodoxie de son synonyme, elle s'efforce
vertueusement de l'imposer à nos misères, comme la pana-
cée infaillible. Toutes les papautés se ressemblent de modes-
tie.
D'ONGLÉE.
Malgré les railleries et les rigueurs, le titre de médecin
oblige, et lorsque mon expérience découvre un enseigne-
ment... n'importe où!... je dois à mon honorabilité d'en
répandre le bénéfice... au secours de mes malados.
(*) Historique. Bapport au public, de quelques abus en médecine,
par THOMAS D'ONGLÉE, Docteur de la Faculté de Médecine de Paris,
1785.
— 35 —
JUSSIAC, de même.
On a bien fait de vous destituer !.. Vous érigiez un fort
mauvais exemple. N'alliez-vous pas jusqu'à trahir la France,
en vous éclairant des lumières d'un Allemand ?
D'ONGLÉE.
Encore une de leurs erreurs!... Les propositions du doc-
teur Mesmer ne sont pas de fraîche date pour nous. Dans
ses Essais anatomiques, imprimés en 1742, Lieutaud (*),
premier médecin de la cour, et membre de l'Académie des
sciences, reconnaît, au sein de l'organisation humaine,
l'existence du magnétisme. Ce philosophe et grand physicien
considère le cerveau, la moelle épinière, les nerfs et les fi-
bres musculaires comme les réservoirs et propagateurs de
cette puissance dénigrée. J'entends le prouver à tous les
mécréants.
JUSSIAC, triomphalement.
Monljoie et Saint-Denis!... Je visais cette péroraison.
Cher d'Onglée, j'ai pour maxime de vivre à la légère : le
comment et le pourquoi des choses nous accablent d'une si
misérable incertitude, que je préfère le plaisir qui m'étour-
dit... aux abraxas qui me déroutent et m'attristent. Mais je
ne persifle pas ce que j'ignore, et je le nie encore moins.
J'ai, maintes fois, écouté les convictions du marquis de
Puységur. Elles se passionnent d'une chaleur qui m'ébranle
et sape mes résistances les plus rebelles ; car le désintéres-
sement et l'intelligence du gentilhomme prescrivent les égards
et la considération envers le zélateur. Vous n'êtes pas, sous
mon toit, dans un camp suspect. Profitez de la verve où vous
électrise le respect de la conscience. (Désignant la porte de
droite.) Là, dans ma bibliothèque, vous écrirez à votre aise,
et, plutôt que de déserter l'appel de l'amitié, vous vous
vengerez de l'injustice, en nous communiquant... à ce festin
de choix, la primeur de vos répliques.
D'ONGLÉE, se décidant.
Mon cher comte, la revanche est trop séduisante pour que
je la refuse.
(Il entre à droite.)
(') nissrrtaliim sur la nature cl les usages de l'Esprit animal.
_ 3<3 -
SCÈNE IV.
JUSSIAC, FUIS LA DUCHESSE, POIS LA VICOMTESSE,
puis LA HARPE, BEAUMÉNIL, CONDORCET, CAZOTTE
ET DAHLIA-MOUN, sous LE NOM DE SALVADOR. (Tous
annoncés par LE LAQUAIS, qui se retire après chaque intro-
duction.)
JUSSIAC, rajustant sa toilette, et consultant la pendule.
Deux heures!... La duchesse manquerait-elle à sa pro-
messe?... Elle m'avait pourtant bien assuré...
LE LAQUAIS.
Madame la duchesse de Thilmont.
(Jussiac, rayonnant de plaisir, 3'empresse au-devant d'elle.)
JUSSIAC.
C'est de l'intrépidité, chère amie. Aussi, — je m'en ac-
cuse I — je tremblais que vous n'hésitiez à venir.
LA DUCHESSE, coquettement.
Vous pensiez à moi ?
JUSSIAC.
N'exercez-vous pas la grande maîtrise... de mon coeur ?
LA DUCHESSE, d'une minauderie provocante.
A quand le brevet ?
JUSSIAC, avec un jeu marqué.
Quand... vous voudrez !...
LA DUCHESSE, d'un ton plus bas.
Je ne dis pas non I...
(Il la conduit s'asseoir sur la causeuse. )
LE LAQUAIS.
Madame la vicomtesse de Maxéville.
LA DUCHESSE, à part, avec dépit.
La vicomtesse !
JUSSIAC, la recevant très-galamment.
Paris... décidément... marche à l'indépendance.
— 37 —
LA VICOMTESSE, d'une vivacité très-piquante.
La philosophie nous le publie tous les jours : « L'huma-
nité se réveille... (D'un ton plus bas) et s'émancipe. »
JUSSIAC, à demi-voix, et d'un regard tendre.
Je ne démens pas... la philosophie.
LA VICOMTESSE, de même.
Serez-vous fidèle ?
JUSSIAC.
C'est mon défaut.
LA VICOMTESSE, lui serrant la main.
Gardez-vous de vous corriger !
LA DUCHESSE, à part, avec humeur.
Que se disent-ils ? (Ils arrivent près de la causeuse.)
JUSSIAC.
Madame la duchesse, je vous présente... une de vos ad-
miratrices.
LA VICOMTESSE, avec une révérence.
Oui, madame... je le répétais au comte de Jussiac.
LA DUCHESSE, cérémonieusement, et lui faisant place
à côté d'elle.
Madame, je suis très-reconnaissante. (Bas à Jussiac, et d'un
ton piqué. ) Bornez-vous à mes admirateurs.
JUSSIAC, bas.
Deux femmes... se chaperonnent mutuellement.
LA DUCHESSE, de même.
Je n'ai que faire... d'une sauve-garde.
LA VICOMTESSE, à part.
Ce charmant Jussiac, il m'aime !... et c'est délicat à lui de
voiler sa flamme... (Désignant la duchesse) sous une couronne
ducale.
LE LAQUAIS, annonçant.
M. de La Harpe, M. de Beauménil, M. le marquis de Con-
dorcet, M. Cazolte.
JUSSIAC, les conduisant près de la duchesse et de la vicomtesse.
Messieurs, nous sommes les hôtes... de l'unique souve-
raineté qui règne ici.
- 38 —
CONDORCET, saluant au milieu de ses compagnons.
La seule qui ne craigne rien de la politique,
LE LAQUAIS.
M. de Salvador.
(Dahlia-Moun, qui s'est montré sous ses véritables traits au pre-
mier acte, est déguisé sous une moustache et des cheveux d'une
autre couleur. Il est revêtu d'un riche costume oriental.)
JUSSIAC, le présentant.
La philosophie des temps anciens...
DAHLIA-MOUN, saluant, et modifiant légèrement son
accentuation.
Et celle des siècles futurs.
CAZOTTE, à part, et sans le reconnaître.
Je le jurerais ! cette voix m'a déjà parlé.
SCENE V.
LES MÊMES, D'ONGLÉE, PUIS JOHANNIS ET LES LAQUAIS
DE SERVICE.
D'ONGLÉE, au seuil de la porte de droite, et lisant
ce qu'il vient d'écrire.
« Mille dénégations n'infirment pas un fait. »
LA VICOMTESSE.
Le docteur qui déclame !...
D'ONGLÉE, venant saluer la duchesse et la vicomtesse,
après avoir serré son écrit.
Excusez-moi... Je plaidais contre l'arbitraire.
LA DUCHESSE.
Oserait-il s'attaquer à la médecine ?
D'ONGLÉE.
. 11 la condamne... comme un malfaiteur à la Chambre de
la Tournelle. Je suis dérégenté !
- 39 —
TOUS, excepté Dahlia-Moun et Cazotte, qui s'observent
réciproquement.
C'est affreux I
BEAUMÉNIL, d'un ton déclamatoire.
Le bon plaisir n'a plus de frein!... Je vous le déclare,
nous couvons une révolution.
JUSSIAC.
Beauménil, vous êtes patibulaire. Mon cher, changez de
poésie. (Les laquais, précédés de Johannis, entrent par le fond, et
placent la table d'un banquet splendidement servi. Jussiac, les
désignant.) Celle de M. Johannis l'emportera sur la vôtre.
(Il prend la main aux deux dames, qu'il conduit à table ; puis, s'a-
dressant aux hommes.) Amis, placez-vous à votre guise, (ils
se mettent à table dans l'ordre suivant : la duchesse, à la droite du
comte, puis La Harpe, d'Onglée et Dahlia-Moun ; à la. gauche de
Jussiac, la vicomtesse, Condorcet, Beauménil et Cazotte. — Johan-
nis dirige le service. Les laquais s'en acquittent auprès de chaque
convive.
DAHLIA-MOUN, à part, les yeux fixés avec intérêt
sur Cazotte.
Pauvre Cazotte!... A quel point les divagations de Mar-
tinez ont vieilli son entrain et sa figure placide. Il est taci-
turne, assombri, concentré.
CAZOTTE, à part, mal à l'aise, et se détournant des regards
de Dahlia-Moun.
Ce Salvador me gêne... 11 ètreint ma vie !... Il la domine.
CONDORCET.
Docteur d'Onglée, vous signerez votre paix... et tout s'ar-
rangera. La Faculté de Paris vaut bien l'invention de
Mesmer. On ne se brouille pas avec les savants de son pays,
pour une fable... de l'Autriche.
D'ONGLÉE, chaleureusement.
Monsieur de Condorcet, lorsque Riolan (*) combattait...
Yagent subtil... de la philosophie des chimistes, il ne violen-
(*) Premier médecin de Marie de Médicis. On lui reproche son
opposition aux progrès en médecine : il combattit avec violence la
médecine chimique.
— 40 —
tait pas... une fable autrichienne; et le... principe univer-
sel... qu'il déniait, vous le nommez vous-même, à présent,
« le moteur des êtres animés. »
JUSSIAC.
Mon 'valeureux d'Onglée, martyr du magnétisme, je ne
veux pas qu'il vous prive d'appétit, et que vous mouriez
ici... d'inanition.
■ LA DUCHESSE, avec curiosité.
Qu'est-ce que le magnétisme ?
BEAUMÉNIL, gaiement.
C'est uneeffluence... cachée, une sorte de furet magique,
se riant des tuteurs et des verroux, et qui marie les senti-
ments disposés à correspondre.
LA VICOMTESSE, avec un regard à Jussiac.
C'est fort affriolant !
LA DUCHESSE, bas à La Harpe.
Cette petite vicomtesse me crispe les nerfs.
BEAUMÉNIL, bas, à Condorcet.
C'est que le sillon de ses atomes... crochus... traverse un
contre-courant.
CONDORCET, riant.
le m'en aperçois.
BEAUMÉNIL, à part.
J'en tirerai bonne aubaine.
JUSSIAC.
Monsieur Johannis, le ConstanceI... le Malvoisie!... (Lui
faisant signe de renvoyer les gens de service.) Et nous serons
nos propres échansons.
(Johannis fait approcher des consoles chargées de flacons, puis,
il emmène les laquais.)
- 4) —
SCÈNE VI.
LES MÊMES, HORS LE SERVICE.
BEAUMÉNIL, s'emparant d'un flacon, et remplissant le
verre de la duchesse et celui de la vicomtesse.
De ce moment, avec l'autorisation de ces dames, nous re-
léguerons la bégueulerie... derrière les oreilles.
LA DUCHESSE.
Non, non... pas de licence !
JUSSIAC, à Beauménil.
Chansonnier libertin, ne brisez pas trop les vitres.
LA VICOMTESSE, qui s'anime.
Le mot pour rire... est très-sortable, s'il n'effleure que
l'a-propos. (Graduellement les libations se multiplient, les têtes
s'échauffent, tous les convives s'émeuvent, à l'exception de Dahlia-
Moun et de Cazotte.)
BEAUMÉNIL, indiquant le socle sur le devant du théâtre.
Docteur, ne redoutez-vous point que cette solitaire Vénus
ne s'enrhume, sous son léger... déshabillé?
D'ONGLÉE.
Recueillez-la parmi ces fleurs, qui PaBriteront de leurs
baisers.
BEAUMÉNIL, la plaçant sur la table, au milieu des fleurs.
Et l'imagination... finira le rêve.
LA DUCHESSE, se scandalisant.
Monsieur de Beauménil, un gage... pour tant d'audace !
BEAUMÉNIL, se prosternant aux genoux de la duchesse.
De grand coeur, haute et puissante dame !... pourvu que
le pardon réside à vos pieds, et que vous daigniez m'y per-
mettre d'en encenser la déesse.
LA DUCHESSE, qui s'humanise et lui livre sa main qu'il couvre
de baisers, tandis que Jussiac, à la dérobée, embrasse la vicom-
tesse.
Vous prouvez toutes les folies... qui favorisent le poète...
— 42 —
LA VICOMTESSE, bas, à Jussiac.
Et l'amour !
LA HARPE, magistralement.
Monsieur de Salvador, une question.
BEAUMÉNIL, se relevant des pieds de la duchesse.
La Harpe, à vous la parole, mon grave ami.
(Beauménil regagne sa place. Le décorum se rétablit.)
LA HARPE.
Monsieur de Salvador, dans l'Inde... on croit à Dieu ?
DAHLIA-MOUN, tranquillement.
Monsieur de Laharpe, croyez-vous au soleil?
LAHARPE.
Le soleil, on le voit.
DAHLIA-MOUN.
La création, ne la voyez-vous pas? Dérive-t-elle du ha-
sard... ou du néant?... Ce que vous nommez hasard, est
une causalité que notre incurie ne sait point apprécier. Le
néant... ne crée rien!... Dailleurs, ces prémisses latentes,
inaperçues de la vision vulgaire, il est plus d'une situa-
tion... où l'âme les découvre.
CONDORCET, avec ironie.
Ah !... l'âme!...
DAHLIA-MOUN.
Monsieur de Condorcet, ce corps... qui doit devenir un
cadavre, conservera-t-il alors ce qui le meut présentement ?
Eh bien! ce... quelque chose, dont le nom excite votre
ironie, les anciens le... constataient comme la puissance ac-
tive qui produit et maintient l'organisation terrestre. Qui...
produit, entendez- vous ? Donc il la précède... et, de même,
il lui survit, lorsqu'il s'en échappe.
CONDORCET.
11 faudrait le démontrer.
DAHLIA-MOUN.
Platon, ce sublime voyant... autant qu'initié profond aux
- 43 —
mystères de l'école hermétique (*), —percevait, au sein de
l'éther lumineux, les types essentiels de toutes les indivi-
dualités et de toutes les choses, dont notre terre offre le
relief plastique.
CONDORCET.
Vous... ou tout adepte, vous vous regardez, en consé-
quence, comme le nec plus ultra des savants 1
DAHLIA-MOUN.
Les bramines ont édicté ce proverbe : « Sage est l'humi-
lité qui cherche la science; bien insensé le vaniteux qui
s'imagine l'avoir trouvée. »
JUSSIAC, à Dahlia-Moun.
Achevez, je vous prie.
DAHLIA-MOUN.
Des forces existent en tout et partout dans la nature, et
l'homme, selon le diapason des activités de son organisme...
et par la certitude constante d'un résultat, peut en obtenir
des phénomènes incroyables.
CONDORCET.
Votre conte est très-amusant.
DAHLIA-MOUN.
Un conte!... (A part, avec dédain.) Et voilà ces génies...
législateurs du savoir.
BEAUMÉNIL, élevant et vidant son verre.
Je bois à la révolution... qui balaiera ces sornettes.
DAHLIA-MOUN.
Ces sornettes balaieront... le balai de leurs balayeurs.
CONDORCET, à Cazotte.
Monsieur l'auteur du Diable amoureux, notre entretien
n'égrenera-t-il pas le moindre joyau de votre faconde ?
BEAUMÉNIL.
Aurait-elle fait le voeu de mutisme... (Avec un clin d'oeil
sardonique à Dahlia-Moun) exigé des néophytes de l'initia-
tion?
(*) École des sciences occultes, que l'on présume avoir été fondée
par HERMÈS Trismègiste (trois fois grand) ; personnage dont l'exis-
tence est placée au xx« siècle avant Jésus-Christ.
- 44 -
DAHLIA-MOUN, à part, et prenant sa résolution.
La leur va commencer. (Haut et d'une ferme volonté.) Ré
pondez, monsieur Cazotte.
CAZOTTE, subitement debout, comme poussé par un ressort, et
d'une voix sombre, le geste convulsif, sous la domination de
Dahlia-Moun.
Imprudents !... elle arrivera trop tôt pour vous, la révo-
lution... évoquée par votre ivresse. Oui!... vous l'aurez,
la révolution !... Mais elle doit vous apprendre que l'on ne
se joue pas impunément du tonnerre !... La hache du bour-
reau, que j'entrevois suspendue sur des milliers de têtes,
en abattra bien... des vôtres et de celles de vos amis.
CONDORCET.
Ce pathétique tourne horriblement au funèbre, et, sans
Pempire de la raison...
CAZOTTE.
Monsieur de Condorcet, sous le règne prochain de... cette
raison, — le seul tabernacle de votre culte !— vous aurez...
le bonheur... de pouvoir vous arracher à ses satellites, en
expirant dans un cachot, par le poison... que ces temps de
liberté vous forceront de toujours porter sur vous.
LA DUCHESSE.
0 ciel !
CAZOTTE.
Madame la duchesse, le ciel annonce que beaucoup.... de
votre sexe mourra sur l'échafaud.
LA DUCHESSE, d'un rire étranglé.
Quel enfantillage!... Vous avez juré de nous effrayer.
Mais je vous préviens que je ne ferai pas, d'avance, draper
de noir mon carrosse.
CAZOTTE.
Ce n'est point en carrosse que vous irez à la hache ; ce
sera dans une charrette.
LA DUCHESSE.
En charrette !
CAZOTTE.
De plus grandes dames que vous... y monteront.
— 4o —
LA DUCHESSR-
Quoi I... les altesses royales?...
CAZOTTE.
Plus haut encore.
LA DUCHESSE.
La couronne souveraine ?
CAZOTTE.
Dans les discordes intestines, le souverain... c'est la
Terreur!... (Avec une lugubre animation.) Du sang!... du
sang !... des ruisseaux de sang! ! !
BEAUMÉNIL, d'une émotion qui le dégrise.
Parbleu I... laissez-nous respirer. C'est une boucherie in-
fernale que votre prophétie.
CAZOTTE.
Monsieur de Beauménil, votre pâleur subite ne nargue
plus !... Au fait, soutenant le pas chancelant de madame la
duchesse, vous partirez avec elle... sur la même charrette.
BEAUMÉNIL, d'une contenance tout-à-fait dégrisée.
Ah diable !
LAHARPE, avec exclamation.
En voilà des miracles!...
CAZOTTE.
Le plus miraculeux d'eux tous, c'est qu'alors... vous
serez chrétien, monsieur de Laharpe.
BEAUMÉNIL, cherchant à se redonner de l'aplomb.
Rassurons-nous ! Si notre heure ne sonne qu'à fa con-
version de Laharpe, je puis prédire notre immortalité.
CAZOTTE.
Je vous dis, monsieur de Beauménil, que le bourreau
vous touche.
BEAUMÉNIL, décontenancé.
Pour ça, finissons! (Après une pause, en le regardant.) Et
VOUS?
CAZOTTE, avec un soubresaut.
Moi?... (Se cachant le visage.) Malheur !... Non, non !... ne
m'interrogez pas.
— 46 -
DAIILIA-MOUN,'à part.
Rendons-lui son état habituel. (Haut.) Monsieur Cazotte,
remettez-vous.
CAZOTTE, comme sortant d'un rêve.
Que s'est-il passé'?... Qu'ai-je dit?... (Avec effroi, jetant les
yeux sur Dahlia-Moun.) Salvador!... Ah! fuyons... il m'é-
pouvante!...
(Il sort précipitamment.)
JUSSIAC, courant après lui.
Monsieur Cazotte !... (S'arrêtant au seuil du fond.) Le délire
l'égaré.
DAHLIA-MOUN, à la consternation générale.
Vous en jugerez... avant peu.
TROISIÈME TABLEAU.
Le salon de Cazotte, à Pierry. — Porte et fenêtres, au fond, donnant sur la
terrasse du jardin. Portes latérales, une 'a droite, l'autre a gauche. De ce
côté, sur le devant, un sofa. Du côté droit, après la porte latérale, une fe-
nêtre; entre la porte et la fenêtre, un guéridon, avec tout ce qu'il faut
pour écrire. Plusieurs sièges et fauteuils.
SCENE l''e.
MADAME DE MORIN, SCÉVOLE, rurs MADAME CAZOTTE.
SCÉVOLE, conduisant madame de Morin s'asseoir sur le sofa.
Mon père est absent, madame; il reviendra de Paris dans
la matinée. Elisabeth ne tardera pas à rentrer... et ma mère,
que j'ai fait avertir, sera bien heureuse de l'honneur de vous
revoir.
MADAME DE MORIN.
En les attendant, je brûle de m'informer, — non par une
curiosité vaine, — si ce que l'on prétend est bien fondé.
SCÉVOLE.
Quoi, madame?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.