L'aigle éparpillé

De
Publié par

Dans l'Aigle éparpillé, on découvre le destin d'un jeune Allemand, entraîné par le souffle du national socialisme montant du début du siècle. Ce jeune homme "de bonne famille", emporté par les soubresauts de l'Histoire avec un grand H, est à la fois témoin et acteur de la Seconde Guerre Mondiale. On suit ses manoeuvres pour échapper à la justice des Alliés, sa transformation et son installation en Suisse à la défaite de l’Allemagne, son plan diabolique pour refaire sa vie et les tribulations qui en découlent. Une intrusion dans l’univers Russe et sa mafia après l’Afghanistan, dans les recherches et règlements de compte des services secrets Israéliens, avec toutes les conséquences que cela implique pour le héros et pour ses proches.


Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 19
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782362521942
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Cover

Jean-François Jenni





L'Aigle éparpillé








Copyright



Éditions Mélibée, 2011

9, rue de Sébastopol - BP 21531 - 31015 Toulouse Cedex 6



Confiez-nous votre talent !

info@editions-melibee.com - www.editions-melibee.com


Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). « Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal ».


Prologue I



En ouvrant la petite porte taillée
Ouverture de la crosse de bois,
On peut y lire « honneur et fidélité »
La seule parole en quoi je crois





Lettre ouverte de l’auteur


Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec une situation actuelle ou passée n’est que pure coïncidence.

Merci au Dr Louis Balme de Grenoble, qui se reconnaîtra dans le texte et qui m’a appris plus de chose en dix années de travail commun que je n’ai pu apprendre en cinquante ans de vie, qui fut aussi mon premier lecteur et qui a cru en ce livre.

Cet ouvrage est dédié à mon épouse, Barbara, qui m’a soutenu dans tous mes combats, liés à la bête qu’avec elle j’ai vaincue, à mes enfants, Stanislas l’aîné, ma fille Nathanaelle, ma princesse, et mon dernier, Micaël, qui est lui encore mon soleil, parce qu’il vit encore dans la famille.

Pour qu’ils n’oublient jamais que le monde qu’ils connaissent peut redevenir un monde de cruauté et d’horreur.

À mes parents, qui ont vécu ces temps difficiles dans une Suisse entourée par un ennemi implacable et des pays voisins à genoux.

Je rends hommage aux soldats de mon pays, qui, pendant tant d’années, ont été partagés entre le marteau et l’enclume, sans qu’ils ne soient aidés de quelque manière que ce soit par ceux qui aujourd’hui dénigrent leur combat.

En écrivant ce livre, j’ai pensé à tous ceux qui ont souffert, dans les camps de la mort, dans les rafles, dans leur chair et dans leur âme alors que, désespérément, ils imploraient leur Dieu, sans qu’aucune réponse ne vienne.

Pour que jamais ne se réincarnent ces temps de fer et d’acier, qui aujourd’hui ne sont plus que le rêve d’un aigle éparpillé.


Les Crêts de la Capite



Information de l’auteur : Les textes en italique signalent par leur changement de temps l’impact du moment dans l’esprit du narrateur.


Prologue II



Chut ! La flamme brûle, le feu rayonne,
ton corps s’embrase ou alors pourrit,
tel est son destin ou son sort.
Si tu tentes de t’y soustraire,
tu n’es que le perdant de ton propre jeu.
La décision dépend de toi !
 (Inspiration libre de propos du livre de l’art royal de Bô Yin Râ)






Le dénommé Kurt Steiner se meurt à 96 ans. Si son existence a été particulièrement tourmentée, son agonie, quant à elle, est lente, calme et tranquille. Elle ressemble un peu à un miroir de l’âme qui se serait immiscé entre lui et sa vie, fixant ses souvenirs, comme un cadre de diapositives fixe le négatif à projeter.

La chambre à coucher fait face au lac Léman, dont on peut voir les rives bien nettes, par la baie vitrée et ses dimensions généreuses qui couvrent la moitié du mur sud de la villa.

Un lac de calme et de propreté, que certaines cartes géographiques font figurer sous le nom de lac de Genève mais dont le véritable patronyme est le Léman. Une eau limpide dans laquelle il a tant de fois plongé son corps pendant toutes ces années de paix, après la tempête de rage et de morts, qui a rugi dans son cœur.

D’ordinaire claire et lumineuse, l’atmosphère de la chambre a pris une teinte grise, celle de son deuil.

Armand, son fils aîné et seul enfant, Arlette, son épouse, plus jeune que lui, sont là, à son chevet, tremblants.

Elle, presque heureuse de voir s’inscrire la mort sur ce visage de ce mari qu’elle n’a jamais vraiment connu beaucoup, mais détesté un peu.

Lui, sans réaction pour ce père, autrefois tant aimé et respecté, qui semble aujourd’hui lointain et si terriblement différent.

Kurt sourit sous son masque de moribond, il sait que la fin est proche. Cette fin il l’a fréquentée bien avant la sienne. C’était surtout celle des autres, quelque part dans le nord de l’Europe, voici tant d’années.

Une fin souvent misérable et douloureuse, comme celle que seuls savent donner les vrais bourreaux, les tueurs, les exécuteurs de basses œuvres.

Or, justement, elle ne lui fait pas ou plus peur cette échéance. Il la connaît bien, l’ayant si souvent côtoyée, en a même été le maître, le seigneur, l’un de ses grands prêtres. L’ordinateur de ses messes, bien avant l’heure de la guerre informatique, l’interface du Führer, l’apôtre de la violence gratuite et pourtant si gratifiante pour son moi.

La mort peut surgir, rapide et sans bavure, accident. Provoquée, peut-être, tortures et agonie, plaintes et peurs. Mais toujours, elle vient vers l’être, mort en devenir, lui unique, elle définitive.

Dans son délire, Kurt voit les murs de la chambre qui s’effacent, entend des bruits longtemps enfouis dans les circonlocutions de son cerveau, comme les souvenirs d’un autre, qui reviennent en force.

Lents grondements progressifs, marée montante, ils résonnent dans ses oreilles internes, celles où les gargouillis du corps vibrent le soir, lorsque le cerveau s’assoupit. Ils remodèlent des souvenirs, reforment des décors disparus, sont-ce les remugles de la vie d’un autre ? C’est cela !

En cet autre temps, Kurt Steiner se nommait Franz, Franz Hartmann.


Partie I



I - L’envol



Tu sais, tes pieds ne seront « propres »
Que lorsque lavés dans ton
propre sang !

 (Les Princes d’Éternité, livre 5 de la S.S.)





Il est né une nuit, à la fin du mois de décembre 1913, dans une étable proche de Munich, presque entre l’âne et le bœuf.

Sa mère l’a mis au monde pratiquement toute seule, il y avait juste une fille de ferme qui avait déjà accouché des veaux pour l’aider. Celle-ci ne cessait pas de prier la Vierge Marie à voix haute et forte en une longue litanie qui se confondait avec les cris de la parturiente.

Quand ses vagissements ont percé la nuit, son père est entré, a coupé le cordon ombilical avec un couteau de boucher dont la lame avait été passée au feu. Il a précipité l’enfant dans le bassin de la cour de la ferme pour le laver, dans une eau glacée, avant de l’emmailloter d’une peau de mouton, le frictionnant dans l’air nocturne, murmurant des paroles d’apaisement et de bienvenue.

« C’est ainsi ! Que Dieu me soit témoin ! Ce fils sera ma chair ! », avait-il murmuré en séparant l’enfant des derniers lambeaux de sa génitrice.

Ensuite il l’a déposé sur la poitrine de sa mère et tout le monde s’est endormi, car le travail n’attendait pas, le lendemain, la vie continuait, il fallait trimer.

Elle aurait voulu qu’on le prénomme Jésus, il était né si proche de la Noël ! Mais en ce temps-là, l’esprit de Dieu était déjà bien loin de l’Allemagne.

Et puis Jésus n’était de loin pas un nom germanique, alors le père a dit :

— On l’appellera Franz !

Des scènes de son enfance, passée dans la campagne munichoise, Franz ne s’en souvient que depuis l’époque de ses 7 ou 8 ans. Avant, tout est confus, sa famille se déplaçant au gré des travaux que son père, tâcheron, pouvait obtenir de grands propriétaires souvent méprisants et sévères dans leur mise et leurs propos.

Chaque fois que la famille quittait un lieu de travail, ils devaient tous remercier le « maître des terres » pour les largesses dont il avait bien voulu les prodiguer.

— Merci Monsieur Streiss, merci pour votre amabilité et à l’année prochaine !

Le père disait que cette politesse-là était sa garantie d’être réengagé l’année suivante.

Cela devait être vrai, il avait toujours quelque chose à faire et ses employeurs ne juraient que par lui. Il menait les équipes des moissons, des regains, des vendanges. Il faisait de tout, un peu partout.

L’hiver, quand la neige n’était pas, il montait sur les toits, changeait les tuiles cassées, réparait les fuites, retaillait des charpentes.

Les habitats, où était logée la famille, n’étaient pas que des chambres coquettes, mais plutôt des gargotes souvent infâmes, parfois insalubres.

Entre 1914 et 1916, la Grande Guerre avait tranquillement mis à genoux l’économie de l’Allemagne. Les animaux de labours manquaient, les chevaux étaient à la bataille pour tirer les canons, les vaches et les bœufs avaient depuis longtemps été abattus pour la boucherie. Survie du pays oblige.

Par chance pour la famille Hartmann, le programme d’approvisionnement, mis au point par l’état-major des armées allemandes, avait demandé l’affectation de certains hommes mobilisés aux travaux de ferme, par régions. Le père en faisait partie et de ce fait n’avait que peu quitté sa famille. Quelques jours seulement en 1914. Ensuite, il était revenu et depuis travaillait en uniforme dans les fermes, aux tâches de production de nourriture en accord avec la planification des ressources de guerre.

Ses souvenirs remontent lentement du fond de son passé, depuis le jour où, peu après la signature de l’arrêt des hostilités, en 1918, pour ses 5 ans, la chance avait souri à ses parents. Ils avaient pu s’établir dans une ancienne ferme laissée à l’abandon par un propriétaire sans âge et sans descendance, pour lequel son père avait souvent été homme à tout faire.

Le paysan leur avait permis de s’y installer contre, pour seuls payements, quelques lourds travaux saisonniers. Ainsi, la famille avait trouvé le refuge idéal lui permettant de prospérer.

À cette période, était née sa sœur Claudia, enfant malingre avec laquelle pendant toutes les années qui suivront, il n’aura que très peu de contacts. D’ailleurs, en a-t-il jamais eu avec elle ? Il lui en voulait probablement un peu d’avoir tant déformé sa mère, qui avait manifestement plus souffert de la grossesse de son second enfant que de celle du premier.

Et puis le bébé n’était pas intéressant, il pleurait souvent et ne pouvait décemment pas être le compagnon de jeux tant attendu.

Franz observait souvent sa mère penchée sur un ouvrage de couture, elle confectionnait elle-même tous les habits de la famille. Il aimait contempler ses doigts agiles qui, à petits coups habiles, transformaient des étoffes crues en vêtements bien coupés et parfaitement ajustés.

C’était une belle femme, bien portante, quand même restée un peu trop grasse de la dernière grossesse. Ses cheveux blonds tombant en cascades bouclées, son visage de madone dont la peau laiteuse faisait penser à ces poupées en porcelaine du musée de la ville que l’on visitait le dimanche en famille.

Elle avait des mains douces, faites pour caresser, malgré les lessives et les travaux du ménage.

Franz adorait l’entendre chanter des comptines, qui parlaient d’histoires de nains et d’elfes peuplant le bois de ses rêves. Les Nibelungen de son enfance.

Il voit dans un halo cotonneux les contours de sa bouche, de ses yeux vert clair qui lui sourient. Un instant il a l’impression qu’elle l’appelle, que sa voix crie son nom à travers le temps, celui de sa mort !

— Maman ? ! Maman ? !

Mais son âme est aspirée, obligée de renouer instantanément le fil de son histoire. Sommée de le faire par le déroulement de sa mort, alors que le visage de sa mère s’estompe, lentement, avec une infinie tristesse au fond des yeux.

Les gros travaux de réparation des bâtiments de la fermette avaient été rondement menés. Franz aidait de son mieux son père, faisant par la même occasion connaissance avec les métiers du bâtiment, la maçonnerie, la charpente, les sanitaires.

— Monte-moi la grosse masse, Franz, n’oublie pas les clous !

— Franz ! Viens m’aider à tenir cette pince pendant que je tourne la vis !

Il courait de poste en poste, d’étage au sous-sol, plutôt fier d’être le centre d’autant d’attentions. Chaque fois qu’il le pouvait, il essayait de taper un clou, visser, boucher un trou, chaque fois qu’il y réussissait, il était encouragé par la voix paternelle :

— Bien, Franz, très bien, mon fils, c’est bien, mon gars, excellent !

Il aimait bien cette voix, elle était profonde, une voix de baryton. Elle le rassurait et donnait du courage, celui de continuer l’apprentissage de la vie.

Ses parents avaient obtenu son inscription dans une école de la ville, où il pouvait suivre assidûment les cours, alors déjà pétris d’un national-socialisme naissant. Cela le changeait des leçons données par les maîtres itinérants qui faisaient classe pour les enfants des tâcherons dans les églises de villages ou les maisons de paroisses.

Mais le temps passe et les sentiments changent. Plus souvent qu’à son tour, de plus en plus, son père, Bruno Hartmann, sacrait sur ses petits salaires, sur le travail, sur les difficultés de la vie et sur toute l’injustice sociale du monde, de son monde. C’étaient des récriminations, des accusations, des aigreurs qui lui remontaient en cascades et qui éclataient en surface comme des taches d’une vie peut-être mal perçue.

Il le revoit, assez costaud, grand dans son costume simple d’ouvrier des champs, dont les manches de la chemise, parfois un peu trop grandes, étaient enroulées jusqu’au coude, été comme hiver.

Mais pour les enfants, l’adulte est toujours grand.

Sa chevelure, bien plantée, presque rouquine, toujours mal peignée, lui donnait l’air de porter un toupet. Son visage régulier, avec une mâchoire carrée et des yeux bleus perçant, inspirait le respect.

Mais était-il vraiment heureux de vivre ?

Franz se rappelle ses grommellements, ses murmures entre les dents, disant que le futur sauveur de l’Allemagne serait probablement ce petit caporal autrichien nommé Adolf Hitler, qui commençait à être connu. Celui dont les paroles dures et simples résonnaient dans les quartiers de la basse ville, entre les murs des caves à bière, où l’histoire de l’Allemagne se faisait et se refaisait sans cesse, au gré des faux cols de ce breuvage amer, au gré des rigoles de pisse sous les tables en bois cru.

Hitler, en ce temps-là s’habillait comme un pauvre, vivait comme un pauvre, traînait la jambe de rue en rue, fréquentant des tavernes pleines de gens gras et assoiffés, nourris de haine.

Entre deux réunions de parti, il peignait des dessins un peu fous, parlait beaucoup, buvait un peu, avec les contestataires de l’époque, piètres reliques d’une guerre perdue dont la défaite, entérinée dans le train d’un petit matin français de Versailles, leur restait sur l’estomac.

Ces images d’actualité du Pathé Cinéma de la place Steinholz, ponctuées du tremblement d’une caméra incertaine, d’un piano-bar hésitant, qui faisaient revivre sans arrêt pour les amateurs d’autoflagellation les instants d’une fin de guerre peu glorieuse.

Franz n’avait pas encore d’idées personnelles bien arrêté sur la politique. Les soubresauts d’une Europe en pleine évolution, qui avait vu ses monarchies et ses empires se fondre dans les arcanes des guerres civiles et des révolutions, ne l’inspiraient que modérément.

Il voyait en son père le modèle unique et véritable de la pensée de l’État du futur, un mentor naturel, un être à part, qui savait tout faire ou presque, dont la science semblait inépuisable et la connaissance des affaires du monde impossible à prendre en défaut, même si ce demi-dieu-là avait le contentement fragile.

Ils allaient ensemble aux réunions du parti national-socialiste naissant qui se tenaient dans la grande salle de la brasserie Zum Goldenen Schwan (le cygne d’or). Franz y suivait les harangues du Führer naissant avec une certaine passion qui peu à peu se transformait en une passion certaine. Cette voix qui hurlait des choses étranges l’impressionnait.

La majesté théâtrale du salut « bras tendu » l’amusait.

Il imitait son père qui claquait des talons en saluant à la fin des réunions et il vibrait avec les voix profondes des participants chantant des chansons du pays de la Bavière.

Quelques odeurs de la chambre déclenchent des remous dans la trame de son cerveau. Il lui semble se dédoubler, revivre des moments perdus, retourner dans le passé comme si une machine d’un genre nouveau se mettait à remonter le temps, instantanément.

La tapisserie vibre, vit, se meut en toile de fond sur laquelle des gens se mettent en place pour la représentation de ce théâtre d’un moment du passé. Ils revivent et noircissent un instant fugace mais persistant pour lui la trame de son souvenir.

On dit que, quand la mort vient, elle s’amuse à projeter, sur l’écran de son contraire, la vie, les scènes qui la composent dans l’univers du temps, celui-là même qui se sépare de l’espace, l’instant d’un soupir.

Il hume les habits des gens autour de lui, légèrement humides, une odeur pleine, faite de sueur et de proximité, de craintes et d’espoirs, d’attentisme et de ferveur.

La main de son père se fait plus pressante, la foule se dresse, des femmes hurlent, des bras se tendent - Sieg Heil ! Sieg Heil ! -, les poitrines se gonflent et l’air vibre des cris, les femmes pleurent, les hommes chantent des chants de victoires et de guerres oubliées :

— Heil alli ah ah, heil alli ah ah, die Nibelungen sind da, deine Soldaten Hourra !

Et puis le silence se fait. D’abord lentement, le foyer de chants s’éteint, les cris, enfin les voix.

Le maître est là ! Il se dresse, le visage tendu vers l’horizon, hiératique, extatique.

— Kameraden, wir sind das Volk ! (Camarades, nous sommes le peuple !)

L’humiliante défaite des années sombres ne doit pas nous faire oublier que nous sommes le peuple élu, celui qui dans le sang et dans l’honneur construira un règne de mille ans et le fera durer autant, et bien sûr encore plus !

La main de son père serre sa petite main d’enfant encore plus, il se penche vers lui et murmure :

— Écoute, petit, écoute, c’est notre destin, notre future gloire, écoute et suis cet homme !

Perdu dans l’oubli de sa mémoire, la voix résonne encore au bord de la rive de sa vie. Au fond de son songe, Franz entend distinctement revivre cette voix, amplifiée par la distance, le temps et l’instant. Il se réfugie dans le passé pour ne pas quitter trop vite le présent.

Le collège « Gustave Hohberg », dans la grande banlieue de Munich, était bien trop petit pour le grand nombre d’élèves qui venaient y puiser le savoir de leur future existence. Les salles de classes, où se côtoyaient plusieurs degrés d’enseignement, étaient depuis peu de temps divisées en deux. D’un côté étaient regroupés les enfants des Allemands, dits de pure souche ou aryenne, de l’autre, les enfants de familles juives et étrangères.

En ce temps, Franz se souvient, ces enfants-là, ceux des Juifs, les Moshé, les Lévy et autres noms de famille à consonance israélite étaient mal vus de leurs camarades non juifs.

Ce n’était pas qu’ils fussent profondément différents, mais c’était qu’en famille, dans les rassemblements, dans la rue, partout où se réunissaient des gens, on les dénigrait, raillait, grugeait et faisait souffrir.

Dans les tramways, on commençait à les éviter, leur assignant des places précises. Certains commerces, tels les cafés, les coiffeurs, marquaient sur des pancartes accrochées à la porte d’entrée : « Interdit aux chiens et aux Juifs ». Certains allaient même jusqu’à barrer le mot chiens.

En classe, le professeur Albert Storz, un ancien de la guerre de 14-18, montrait l’exemple de manière particulièrement odieuse.

Comme les enfants étaient serrés sur des bancs attachés à de longs pupitres, il avait séparé les enfants juifs des Allemands, regroupant les premiers en arrière de la classe et les secondes plus proches de sa table.

Il traitait ces enfants-là comme des pestiférés, leur criant sans arrêt, et surtout pour un rien, des insultes au visage, les frappant avec une joie sauvage de sa règle carrée en bois.

Pour une mauvaise réponse à une interrogation, un éternuement intempestif, il faisait venir le coupable sur l’estrade, près du tableau noir et le montrait à la vindicte de la classe !

Lorsque son bon plaisir le poussait à créer un « divertissement pour tous », il obligeait le malheureux enfant à ouvrir les mains, paume vers le bas devant la ceinture. D’un coup violent il abattait sa règle carrée sur les doigts tendus et ceci pour la plus grande joie des jeunes Allemands, dits de pure souche, qui rigolaient comme des larrons en foire.

Storz frappait méthodiquement, avec des grands aahh, murmurant des insanités en patois bavarois : Schwein mench !

C’étaient ses petits pogroms à lui, ses gloires d’obscur antisémite décadent et pâle, sa guerre d’usure personnelle, sa basse vengeance contre des enviés dont la fortune faite de savoir-faire et de bosse des affaires n’était et ne serait jamais à sa portée de fonctionnaire sans gloire.

En général, l’enfant ainsi battu essayait bravement de résister, puis s’effondrait en larmes, les mains et les bras tétanisés par une douleur perçante et incontrôlable.

Franz se souvient du papa d’un des enfants punis, qui était venu voir Storz un soir en fin de cours, c’était en hiver, l’homme un peu joufflu avait la peau rouge des bons vivants.

Calmement, il l’avait enjoint de ne plus battre son fils et par extension les autres enfants, arguant que :

— Voyez-vous, Monsieur le Professeur, pour moi, le maître d’école est l’exemple même de l’ordre pour tous nos enfants ! Nous, les parents, nous faisons confiance au corps enseignant pour le démontrer en classe !

Storz n’avait rien dit. Il avait eu un étrange et long sourire, la lumière de ses yeux s’était tout à coup renforcée, comme si les arguments avancés par le père l’intéressaient profondément.

L’homme était parti, remerciant le professeur d’avoir bien voulu l’écouter.

Quelques jours plus tard, son corps avait été retrouvé sans vie dans une ruelle de Munich, la Liebestrasse (rue d’Amour), tabassé à mort. Sur ses restes meurtris, les tueurs avaient déposé une simple feuille cartonnée sur laquelle étaient écrits, en lettres grasses et malhabiles, ces mots : « So sterben die Juden. » (Ainsi périssent les Juifs.)

Ce drame n’avait fait l’objet que d’un simple entrefilet dans le Münchenerzeitung du lendemain, passant presque complètement inaperçu. Pourtant, c’était un des premiers meurtres d’une longue série, qui devait déboucher sur une barbarie d’une sauvagerie difficile à égaler.

Les ingrédients de l’horreur étaient présents, partout, jusque dans l’esprit des gens.

Tous les adultes de l’époque, sans exception, désignaient les Juifs comme responsables de la majorité des maux dont souffrait l’Allemagne.

Par leur faute, l’inflation était incontrôlée et incontrôlable. Les courants commerciaux bouchés et inutilisables.

Leur responsabilité était soi-disant partout, même en ce qui concernait le loyer de l’argent, dont la valeur prenait le chemin d’une monnaie de singe.

Cette tendance verra son apogée dans les années 30, où les chiffres des billets gagnaient un zéro de plus par jour, ce qui mettait la livre de pain au prix d’une brouette de grosses coupures de marks.

On disait aussi que les habits des petits écoliers non juifs étaient ternes et gris, coupés dans de la toile crue et souvent même d’occasion. Les chemises des enfants juifs, par contre, étaient belles et propres, sentaient le savon, suprême luxe. Leur petit capet brodé d’or recouvrant le sommet de la tête respirait l’argent.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.