L'Algérie devant le budget

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Dentu (Paris). 1868. Algérie (1830-1962). France -- Colonies. In-12. Pièce.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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PRIX : 1 FRANC.
EN VENTE:
à Paris, chez DENTU,
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.
1868.
PRIX : 1 FRANC.
EN VENT E :
à Paris, chez DENTU,
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.
1868.
STRASBOURG,
TYPOGRAPHIE D'EDOUARD HUDER, RUE BRULÉE, 12.
L'ALGÉRIE
DEVANT LE RUDGET.
Les hommes du passé, ceux du moins qui se préoc-
cupent encore de l'avenir de l'Algérie, ont gardé mé-
moire d'un personnage politique, peut-être un peu
étrange parce qu'il était sous l'empire d'une idée fixe,
mais très-sérieux et très-intelligent.
Les journaux de l'époque, grands et petits — c'était
avant 1848 — le poursuivaient de leurs sarcasmes, en
vertu de la liberté de la presse, parce qu'il venait, tous
les ans, et à peu près dans les mômes termes, deman-
der à la tribune de l'Assemblée législative l'abandon
pur et simple de l'Algérie.
Nous voulons parler de M. Desjobert. M. Desjobert
était profondément convaincu, et il s'ingéniait à prou-
ver, que la nouvelle colonie nous imposerait, sans corn- '
pensation prochaine, d'immenses sacrifices d'hommes
et d'argent. Et partant de cette donnée, que les événe-
ments ont trop justifiée jusqu'à présent, il disait : Pour-
quoi s'acharner à l'impossible ? L'honneur du pavillon
est sauf. La piraterie ne peut renaître, puisque la
France domine la Méditerranée. Que si toutefois le
pays garde encore quelques appréhensions, prenons
un poste sur le littoral, Alger par exemple. Puis, li-
vrons les Arabes à eux-mêmes. Leurs idées, leurs
6
moeurs, leurs habitudes n'ont rien de commun avec les
nôtres. Donc, pas de fusion possible entre les deux ra-
ces ! Partant, pas de colonisation !
En présence de semblables hérésies, la Chambre des
députés éclatait en murmures et en interpellations. Les
plaisants comparaient M. Desjobert au vieux Caton,
réclamant, dans le Sénat romain, la destruction de
Carthage. Quant aux orateurs, ils improvisaient des
harangues, roulant toutes invariablement sur ce thème,
déjà peu original en ce temps-là, et renouvelé de nos
jours: L'Afrique est une France nouvelle!... Nous
l'avons illustrée par nos victoires, arrosée du sang
de nos soldats, etc.. Et, comme les grands mots
et les phrases creuses étaient déjà en assez grand cré-
dit, on passait à l'ordre du jour; on votait d'enthou-
siasme le budget de l'Algérie, plusieurs millions bien
entendu, beaucoup de millions. Et le silence retombait
sur la colonie française jusqu'au budget de l'année sui-
vante, qui ramenait invariablement la même proposi-
tion, les mêmes clameurs et le même résultat.
Si nous avons réveillé le souvenir, déjà bien éloigné,
de M. Desjobert, c'est parce que beaucoup de gens lui
ressemblent aujourd'hui, qui ne s'en doutent guère :
M. de Girardin, d'abord;
Les partisans de l'autorité militaire :
Les apôtres des institutions civiles.
Est-ce que les uns et les autres ne sont pas, comme
M. Desjobert, poursuivis par une idée fixe?
M. de Girardin, contrairement à ses habitudes, ne
s'est pas mis en grands frais d'invention. 11 dit :
«L'Algérie est à la France ce que l'Irlande est à
l'Angleterre, la Pologne à la Russie, ce que Venise
était naguère à l'Autriche : UN BOULET !... Tranchons
dans le vif; supprimons le boulet. L'Afrique appartient
aux Arabes, comme la France aux Français. Toute
conquête est un vol et un embarras !»
M. [Desjobert s'exprimait d'une façon; M. de Gi-
rardin s'exprime d'une autre. Mais la thèse est absolu-
ment la même : Abandon pur et simple de l'Algérie.
Les partisans du régime militaire ont aussi leur
idée fixe, comme M. Desjobert, comme son continua-
teur, M. de Girardin. Après trente-huit ans d'expé-
riences et de mécomptes, ils sont ce qu'ils étaient au
lendemain de la conquête. Hors de l'armée point de
salut ! Il faut des régiments et des fusils sur tous les
points du territoire, un maréchal de France gouver-
neur-général au sommet, des bureaux arabes partout,
des forteresses et des canons, un sous-gouverneur, gé-
néral de division, des états-majors dans les trois pro-
vinces, tout l'appareil et toute la réalité de la force;
car, sur le sol africain, il n'y a que des vainqueurs et
des vaincus.
M. le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur-général
de l'Algérie, disait tout dernièrement au Sénat :
«S'il y a une faute commise, elle ne peut en aucun
«cas être imputée au Gouvernement (c'est-à-dire au
«système), elle doit être rejetée tout entière sur le
«gouverneur-général de l'Algérie... En résumé, ma
« conviction intime est que la colonie de l'Algérie pren-
«dra un grand développement. Les Européens acquer-
«ront dans ce pays un bien-être supérieur à celui
«qu'ils ont généralement en Europe, et les indigènes
«un état de prospérité pour eux inconnu jusqu'à ce
«jour.»
Et pendant que M. le maréchal de Mac-Mahon, au
Sénat, glorifiait ce qui existe, M. Jules Favre, au Corps
législatif, présentait comme une panacée merveilleuse
les institutions civiles, avec leur cortége de municipa-
lités, de représentants au Corps législatif, et le reste.
«Ce que nous vous demandons, disait-il, dans l'état
«des choses, après avoir protesté contre l'aveuglement
«avec lequel jusqu'ici on a maintenu le régime mili-
« taire, c'est que l'Algérie jouisse enfin d'un régime
« légal, d'un régime civil, qu'on cesse de la considérer
«comme un pays conquis, et qu'on permette à ceux
«qui ont ce droit primordial, qu'aucune Constitution,
«qu'aucune dictature ne peut enlever, d'envoyer dans
«cette enceinte des représentants de leur pays devenu
«libre.»
Encore l'idée fixe.
Abandon de l'Algérie ;
Régime militaire pur;
Institutions civiles à l'exclusion de l'autorité mili-
taire :
Voilà les trois systèmes. Nous les examinerons l'un
après l'autre.
Inutile de parler des empiriques qui rêvent la fusion
des deux races.
Mais si, avant d'entrer dans cet examen, nous vou-
lions résumer dès à présent en quelques lignes l'histoire
de l'Algérie depuis la conquête, nous dirions que ce mal-
heureux pays, à partir de 1830, a été livré à toutes les
fantaisies de la politique. Autorité militaire absolue, ré-
gime civil, système mixte: on a tout tenté, tout expéri-
menté. Rien n'a réussi. Dix fois dans une période de
trente-huit ans, les journaux, les assemblées législatives
passent de la controverse à l'indifférence, de l'indiffé-
rence à la discussion, de la discussion à l'oubli, jusqu'au
moment où, à travers ces variations qu'explique la mo-
bilité de notre esprit, la question s'impose elle-même et
de vive force aux préoccupations du Gouvernement, do
la tribune et de la presse.
Une pluie de sauterelles a ravagé le sol, et détruit,
pour plusieurs années peut-être, l'espoir de ces quel-
ques colons éparpillés sur le vaste territoire de l'Al-
gérie.
Est venue la misère, est venue la faim; et voici que
les journaux nous racontent, chaque jour, des actes
9
d'anthropophagie, qui, en accusant la profondeur du
mal, sollicitent un remède énergique et immédiat.
Il est bien entendu maintenant — et c'est quelque
chose — que de nouveaux tâtonnements, de nouvelles
hésitations seraient la mort de la colonie, et la mort à
bref délai.
Tout le monde le comprend :
La presse française, qui se partagé en trois camps,
mais qui discute de bonne foi ;
Le Sénat et le Corps législatif, qui donnent, sinon
la sanction, du moins le retentissement à toutes ces
théories contradictoires;
Le Gouvernement surtout. L'Empereur, dans sa sol
licitude patriotique pour tout ce qui touche à la gran-
deur et aux intérêts de la France, a voulu voir l'Algérie,
la parcourir en tous sens, l'étudier sur place. Dans une
lettre, qui restera célèbre, il a posé les grands princi-
pes d'une réorganisation prochaine.
Nous touchons à une solution.
Pour la trouver, le Gouvernement a dû prendre, un à
un, tous les systèmes, les examiner froidement, faire
la part des faits accomplis, tenir compte de la nature
du sol africain, des moeurs, du caractère, de l'esprit de
la population indigène, de ses droits, — car les vaincus
ont aussi des droits, — enfin, et avant tout, des grands
intérêts de la France et de la civilisation.
Nous croyons quant à nous, et nous espérons le dé-
montrer, que la vérité est à égale distance de l'opti-
misme un peu sentimental de M. le duc de Magenta et
des utopies de l'opposition.
Toujours est-il que le problème est là, debout, im-
périeux, et menaçant, comme le sphynx, de dévorer sa
victime.
10
I.
De 1830 à 1848.
Nous voudrions, sans autre préambule, pénétrer au
coeur de la question, discuter les systèmes qui sont en
présence, aller droit à la solution. Mais il importe, ne
serait-ce que pour déterminer le terrain, de retracer à
grands traits l'histoire de l'Algérie, de saisir surtout,
dans leur succession rapide et dans leur pouvoir éphé-
mère, tous ces gouverneurs généraux, la plupart créés
par le hasard, tombant par leur propre faiblesse, ou
emportés, comme Damrémont, par le boulet de l'ennemi,
ou, comme le Comte de Bourmont elle duc d'Aumale,
balayés par le vent des révolutions.
Nous sommes en 1827.
Deux riches juifs algériens, Racri et Rusnacb, avaient
fourni à la France, sous le Consulat et sous l'Empire,
divers approvisionnements, dont le prix, liquidé plus
tard par la Restauration, constituait le Trésor français
débiteur d'une somme de sept millions. Cette liquida-
tion fut approuvée par le roi Charles X et par le Dey
d'Alger, sous la réserve expresse que certains Français,
créanciers des juifs algériens, pourraient présenter leurs
comptes, et qu'une somme égale à la totalité de ces
créances serait tenue en réserve, jusqu'à ce que les tri-
bunaux français eussent prononcé sur la validité de ces
titres.
Jamais convention plus juste ne fut plus loyalement
exécutée par la France. Quatre millions cinq cent mille
francs furent payés par l'État aux juifs Racri et Busnach.
Deux millions cinq cent mille francs furent versés à la
caisse des consignations, en attendant la décision des
juges.
11
Mais l'avarice du Dey d'Alger, créancier lui-même
de Bacri et Busnach, s'accommodait mal des lenteurs
de la justice française. Il réclama plusieurs fois avec
une hauteur insultante.:
Un jour (c'était la veille des fêtes musulmanes), le
consulgénéral de France, M. Deval; se rendit, selon
l'usage, au palais du Dey.. Celui-ci demanda à M. Deval
s'il n'avait pas une lettre de son gouvernement. Sur
sa réponse négative, le Dey, entrant en fureur, voulut
lui porter plusieurs coups d'un chasse-mouche qu'il
tenait à la main.
M. Deval se retira, rendit compte de l'incident au
ministre des affaires étrangères, et reçut bientôt l'ordre
d'exiger une réparation éclatante.
La réparation fut refusée. Le consul quitta la ville^
et le Dey fit détruire tout ce que la France avait d'éta-
blissements en Afrique. Le fort La Calle, le plus con-
sidérable de nos entrepôts, fut ruiné de fond en
comble.
Toute transaction devenait impossible. Toutefois, la-
France se borna à un blocus rigoureux, qui dura trois
ans.
Il fallait en finir pourtant avec ces demi-mesures,
inutiles et ruineuses. Un ambassadeur, M. de la Bre-
tonnière, fut envoyé au Dey d'Alger pour tenter une
nouvelle négociation. Le Dey répondit par un refus for-
mel; et, au moment où le vaisseau qui portait le chargé
d'affaires, avec pavillon parlementaire, quittait le port
d'Alger,.une décharge générale vint le frapper de 80
boulets.
C'était la guerre.
Le 15 juin 1830, une flotte française! portant 40,000
hommes, arrivait à Sidi-Ferruch. L'armée marchait
sur la capitale, gagnaitla bataille de Staoueli, s'empa-
rait du fort Lempereur; et, le 5 juillet, le pavillon de
France-flottait sur les murs de la Gasbah. Alger nous
appartenait.
12
Quelques jours plus tard, éclatait la Révolution de
Juillet. Le maréchal Clausel venait prendre des main»
du général Bourmont le gouvernement de l'Algérie.
Le maréchal Clausel fit deux choses :
Une colonne française traversa la plaine de la Mitidja,
prit Blidah en passant, et poussa jusqu'à Médéah qui
ouvrit ses portes sans résistante.
Une sorte de municipalité fut créée dans la métro-
pole, avec mandat d'assurer la tranquillité de la ville.
Des commissions furent nommées, pour les roules à
ouvrir, les terres à distribuer. Enfin, une compagnie
fut misé en possession de 1,000 hectares dans la plaine
de la Mitidja.
Le maréchal Clausel, rappelé en France, laisse le
gouvernement général à M. de Rerthezène, qui est lui-
même, en décembre 1831, remplacé par le duc de Ro-
vigo.
Le duc de Rovigo était un homme de l'Empire, lien
avait gardé les traditions. Aussi exerça-t-il le pouvoir
avec une fermeté qui dégénéra bientôt en absolutisme.
Une ordonnance de décembre 1851 avait organisé l'in-
tendance civile sur le modèle de l'administration d'un
département français. Des conflits ne tardèrent pas à
se produire. Le duc de Rovigo subordonna l'intendance
civile à l'autorité militaire, et concentra dans ses mains
toutes les administrations financières, commerciales,
administratives et judiciaires.
Ici se placent deux épisodes que nous voulons ra-
conter, non pas pour leur caractère héroïque et ro-
manesque, mais parce qu'ils sont, avec l'expédition
de Médéah , les premiers jalons posés par la France
pour la conquête générale de l'Algérie.
Au lendemain de l'occupation d'Alger, la pensée du
général en chef embrassait déjà le littoral de l'Afrique.
A l'une des extrémités est la ville d'Oran, jadis forti-
13
fiée par les Espagnols. Le Rey fut officiellement invité
à reconnaître l'autorité française. Mais il y avait là
une milice turque, fanatique et turbulente, qui voulait
maintenir à tout prix l'indépendance de la province.
La négociation échoua. Trois bricks furent envoyés
dans les eaux d'Oran pour veiller au blocus de la place.
Les trois commandants étaient d'intrépides officiers.
Ils se concertèrent pour jeter l'ancre sous le fort dé Mers-
el-Kebir qui commandait la rade.
Un jour, cent cinquante marins débarquent au pied
des murs, arrivent à la porte du fort et s'en emparent.
Cent matelots s'y logent et arborent les couleurs de la
France. La garnison était faible, mais elle suffisait à
une défense provisoire. Eliefut bientôt augmentée d'un
bataillon de la légion étrangère. Le Rey livra la ville.
Le général Royer en prit possession. Les deux ports
d'Arsew et de Mostaganem étaient occupés par les
Turcs, qui les livrèrent sans résistance.
Au mois de mai 1852, toutes les tribus se soulevè-
rent à la voix du marabout Mihindin, père d'Abd-el-
Kader. Une multitude confuse vint se ruer sur les forts
avancés qui couvraient les approches d'Oran. Le nom-
bre des combattants dépassait 12,000 hommes. Plu-
sieurs fois, l'ennemi, profitant d'un brouillard qui
couvrait la côte, s'avanca sous les murs de la place, se
précipita dans les fossés, tenta d'escalader les remparts.
La bravoure organisée eut raison de cette fureur aveu-
gle. Après une série d'inutiles combats, les tribus dé-
couragées s'enfoncèrent dans l'intérieur, Oran était ac-
quis à la France.
A la même époque, il y avait au service de la France
un jeune homme, qu'une naissance mystérieuse, qu'une
bravoure chevaleres que signalaient à l'attention de l'ar-
mée. Quel était son pays? Quelle était sa famille? 11
l'ignorait lui-même. Embarqué dès son plus jeune âge,
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peut-être enlevé par des pirates, il avait vu périr tous
ses compagnons dans un naufrage, et, jelésur les côtes
de Tunis, il était entré a la cour du Rey, d'où il s'é-
tait enfui à la suite d'une aventure avec la fille du
souverain.
Est il besoin de nommer cet homme de tant d'esprit
et de tant de coeur, qui fut plus tard le général Yusef
(Youssouf), vaillant et glorieux soldat, qui est venu
mourir en France, dans toute la plénitude de l'intelli-
gence, dévoré de regrets, ne pouvant arracher de son
coeur le souvenir de la patrie africaine?
Chargé par le duc de Rovigo de négocier un achat
de chevaux dans la régence de Tunis, Yusef avait fait
la traversée, d'Alger à Rone, avec M. d'Armandy. Ces
deux hommes, pendant les entretiens qui trompent les
heures d'une longue navigation, avaient conçu le pro-
jet de donner Rone à la France.
Yusef, revenant de Tunis à bord de la Béarnaise, re-
trouva M. d'Armandy à Rone. Leur parti fut bientôt
pris. Ils demandèrent-trente marins au commandant
de la Béarnaise. Le 25 mars 1852, ils se font jeter à
terre, aux environs de Ja ville, arrivent, à travers mille
dangers, jusqu'aux murs de la Casbah. Là, Yusef, s'a-
bouchant avec les Turcs qui la gardaient, les décide à
lui tendre des cordes. Les Français escaladent la forte-
resse et arborent le drapeau tricolore sur les murs de
la place. Les troupes casernées dans la ville, frappées
de terreur et désespérant de s'y maintenir,, pillent et
brûlent les maisons, massacrent les habitants et s'en-
fuient. Yusef et ses compagnons étaient témoins, du
haut de la Casbah, de cette horrible scène de dévasta-,
tions et de meurtres. Ils auraient voulu intervenir. Mais
ils étaient eux-mêmes à la merci de ces musulmans, qui
les avaientintroduits dans la place et qui déjà complot-
lait leur mort.
Yusef devine leur projet. Il appelle le chef de la
15
conspiration, l'interpelle, et sur ses explications embar-
rassées, lefrappe de son poignarJ. Aprèsquoi, il fait
murer les portes de la Casbah. Mais bientôt la faim
tourmente la petite garnison. Yusef, pour se procurer
des vivres, se met hardiment à la tête de ces mêmes
Turcs qui roulaient le massacrer la veille, sort de la
place, et, arrivé en rase campagne, il fait de nouveau
jurer, par ces étranges soldats, fidélité au drapeau fran-
çais. Un seul hésite. Yusef lui fait sauter la cervelle
d'un coup de pistolet. Puis, avec ces mêmes hommes,
effrayés par cet acte d'une terrible énergie, il s'empare
des ruines de Rone, en chassa une troupe d'Arabes, et
s'y maintient jusqu'à l'arrivée d'un navire qui lui ap-
portait un renfort et des munitions.
Pendant que se passaient ces deux'événements aux
deux extrémités du littoral, le duc de Rovigo, malade,
retournait en France, laissant au général Avizard le
commandement de la Régence. Celui-ci était presque
aussitôt remplacé par le général Voirol, autre comman-
dant en chef provisoire.
A son gouvernement, qui laissa tout en suspens, jus-
qu'à la fin de 1834, se rattache la prise de Bougie.
Cette expédition, discutée en conseil de ministres,
se présente avec une physionomie régulière.
Une flotille part de Toulon, arrive, le 29 septembre
1833, en rade de Rougie. Trois colonnes, commandées
par le général Trézel, entrent dans la ville. Les Kaby-
les, embusqués derrière les haies, derrière les murs de
jardin, se défendent avec l'énergie du désespoir. Les
Marabouts prêchent la guerre sainte, et l'on voit accou-
rir toutes les tribus qui habitent le Jurjura. On se livre
de furieux combats. On se fusille le jour, on se fusille
dans les ténèbres, jusqu'au moment où les baïonnettes
françaises, couronnant le sommet des montagnes voi-
sines, assurent la paisible possession de la place.
L'année 1834 marque une sorte de temps d'arrêt
16
dans les opérations militaires. Il est bon de regarder
en arrière, et de mesurer en quelque sorte la route que
nous venons de parcourir.
La France s'empare d'Alger en 1830. En moins de qua-
treannées, ellea étendu les brassur le littoral. Oranlui
appartient, et Arsew, et Mostaganem, et Rone, et Rou-
gie. Elle a pénétré dans l'intérieur, traversé la Mitidja,
gravi les cimes de l'Atlas, placé ses avant-postes à Mé-
déah. Plus de milieu, par conséquent. Il faut désor-
mais ou tout prendre, ou tout abandonner. On hésitera,
sans doute, devant les protestations de l'Angleterre,
ou devant les interpellations de l'Assemblée législative.
Mais la conquête a déjà pris quelque chose d'impérieux
et de fatal.
Le gouvernement français a-t-il un système? Point.
Il marche à l'aventure, et comme au hasard delà guerre.
Les gouverneurs qui le représentent ont-ils une idée,
un instinct de colonisation? Pas davantage. Eux aussi
se laissent emporter par cette force mystérieuse qui
poussait au désert le cheval de Mazeppa. Voyez-lés se
succéder avec une rapidité presque vertigineuse! Rour-
mont, Clausel, Rerthezène, Rovigo, d'Avizard, Voirol,
six gouverneurs en trois ans ! Et ces élévations sans cause,
suivies de disgrâces sans motif, nous les verrons se re-
produire jusqu'à la Révolution de 1848, et se prolon-
ger même par delà.
Plus tard, nous en dirons le pourquoi. En attendant,
nous voici à l'année 1834, au septième gouverneur, au
général Drouet d'Erlon.
II.
Abd-el-Kader.
Avec le général Drouet d'Erlon, entrent simultané-
ment en scène, le premier étant d'ailleurs la consé-
17
quence du second, un homme remarquable, Abd-el-
Kader, un système impossible et calamileux, l'occupa-
tion restreinte, le gouvernement par la paix.
Abd-el-Kader trouvera sa place naturelle dans le ré-
cit sommaire des événements. Il les domine et les
résume, jusqu'au moment où, vaincu, repoussé du sol
africain, qu'il a défendu pied à pied, par la politique
et par les armes, il vient par une abdication, sincère
quoique forcée, proclamer notre puissance militaire,
et en quelque sorte sanctionner la conquête.
Examinons le système.
La France est à Médéah. Elle occupe Rone et Rou-
gie, Oran et Mostaganem. Il n'y avait plus, ce semble,
qu'à poursuivre l'occupation successive de l'Algérie, à
laisser l'élément européen, qui avait déjà pris racine,
se développer librement sous la protection de nos ar-
mes ; et alors, il serait arrivé ceci : ou que les indigè-
nes auraient été refoulés dans le désert, ou qu'ils au-
raient subi, sinon accepté, la domination française.
Mais il n'en va pas ainsi sous les gouvernements
constitutionnels.
Après la prise de Rougie, la presse discute ; l'opi-
nion publique s'émeut, et, pendant que l'armée d'A-
frique réclame de nouveaux champs de bataille, l'As-
semblée législative conteste les avantages de la con-
quête, et tout est remis en question.
Placé entre deux courants d'idées contradictoires,
le ministère de cette époque ne veut ni mécontenter
l'armée d'Afrique, ni rompre en visière avec la Cham-
bre des députés et la presse. Il adopte un moyen terme,
celte ressource de tous les gouvernements dans l'em-
barras. Il nomme une commission, qui se rendra sur
les lieux, examinera, écoutera les deux partis, con-
signera dans un rapport toutes les objections, et réu-
nira dans.une sorte de procès-verbal tous les éléments
du litige. C'était une façon ^çgénieuse de gagner,
c'est-à-dire de perdre beaucoup de temps
18
Les membres de cette première commission, qui a
donné naissance à beaucoup d'autres, avaient tous, ou
presque tous, une notoriété militaire ou politique.
Voici leurs noms:
Le général Ronnet, président ; le général du génie
de Montfort; MM. Laurence, Piscatory, de la Pinçon
nière et Reynard, de la Chambre des députés..
Il faut lire les journaux de l'époque. C'est curieux
et instructif tout à la fois. Ces étranges aai-rations, si
elles n'avaient pas une antériorité officielle, semble-
raient la reproduction exacte de ce qui s'est passé plus
tard et de ce qui se passe probablement à l'heure qu'il
est.
La commission de 1834 entre dans le port d'Alger,
voiles déployées. Elle est accueillie en grande pompe
par tous les dignitaires de la Régence. Fonctionnaires,
colons, indigènes, se pressent à qui mieux mieux au-
tour des représentants du pouvoir. Une colonne de trois
raille hommes les escorte jusqu'à Rlidah. On visite le
littoral, depuis Bone jusqu'à Oran. On dine au palais
du Gouverneur général, sous les frais ombrages de
Mustapha-Supérieur Les municipalités et l'inten-
dance civile organisent des fêtes. C'est un enchante-
ment, c'est une féerie de tous les jours. Enfin, les ca-
nons du port, qui avaient salué l'arrivée, saluent le dé-
part. Et, tandis que la fumée de la poudre monte dans
les airs, la frégate cingle vers le port de Toulon; et la
colonie attend , dans le marasme de l'inertie et dans
toutes les anxiétés de l'incertitude, l'arrêt de ces sou-
verains d'un jour.
Ainsi voyageait Catherine de Russie, lorsque, tra-
versant une des parties inhabitées de son vaste em-
pire, elle rencontrait partout, sur sa route, des villa-
geois en habits de fête, des jardins factices, et des si-
mulacres de villes improvisées par le génie de Potem-
kin.
19
La commission rentre à Paris. Il n'était pas difficile
de prévoir le résultat de ses investigations : La paix est
assurée; les Arabes sont soumis et presque reconnais-
sants ; tout est pour le mieux dans la meilleure des co-
lonies!
Et partant de ce principe, le Gouvernement, qui
veut donner satisfaction à tout le monde, décide qu'un
chef militaire, ayant suprématie positive sur tous les
autres pouvoirs , gouvernera la Régence , mais qu'il
l'exercera dans des limites déterminées. Puis , vien-
nent en grand nombre des ordonnances réglant le gou-
vernement supérieur, les municipalités, l'administra-
tion de la justice; tribunaux français ; tribunaux mu-
sulmans, recevaient une organisation distincte. L'ar-
mée, les ennemis de la conquête, les Européens et les
indigènes n'avaient plus qu'à se donner la main. C'é-
tait un rêve de paix et de concorde universelle.
C'était un rêve en effet, et un rêve malheureux.
Car, déjà Abd-el-Kader se montre à l'horizon ; et ces
hésitations et ces défaillances vont faire de ce jeune
homme, inconnu la veille, le chef suprême des Ara-
bes, depuis Oran jusqu'à Constantine, depuis le litto-
ral jusqu'au désert.
Abd-el-Kader était le second fils, et le fils préféré,
de ce marabout Mihindin, qui avait donné, en 1852,
dans la province d'Oran, le signal de l'insurrection. Son
frère aîné était mort en combattant sous les murs de la
ville. Sa famille appartenait à la puissante tribu des
Hachems, qui cultivait la plaine d'Égrès au sud de Mas-
cara. Elle jouissait d'une grande célébrité religieuse,
qui s'étendait sur presque tout le monde musulman. Par
une filiation non interrompue, elle retrouvait son ori-
gine dans les déserts de l'Arabie, et l'un de ses mem-
bres, qui portait lui-même le nom d'Abd-el-Kader,
était vénéré dans les environs de Damas.
Déjà, à l'époque de la domination des Turcs, Mihin-

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