L'alouette aux blés : poésies (2e édition) / par Rose Harel, servante à Lisieux ; préface par Adolphe Bordes,...

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Renault (Lisieux). 1864. 1 vol. (VI-270 p.) : portrait ; in-16.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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POESIES
L'ALOUETTE AUX BLES
PATI ROSE HAREL
Servante a Lisieux
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cun,uan DE fonm.r, nn UUIIIE DE SJIÎ.T-MATII\
DEUXIEME EDITION, CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
LISIEUX
RENAULT, LIBRAIRE ÉDITEUR, GRANDE-RUE
PARIS
LEDOYEN, ÉDITEUR, PALAIS-ROYAL
1864
POESIES
L'ALMj|jM AUX BLÉS.
Lieieux. — Iinp. Mme Lajoye-ïissot.
POESIES
L'ALOUETTE AUX BLÉS
PAR, ROSE HAREL
Servante à Lisieux
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CHUitlEIi DE L'ORDRE DU MÉRITE DE SilHI-SUBIH '
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DEUXIEME EB-HTION, CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
1
LISIEUX
RENAULT, LIRRAIRE ÉDITEUR, GRANDE-RUE
' PARIS
LEDOYEN, ÉDITEUR, PALAIS-ROYAL
, 1864
La première édition de ce volume épuisée depuis longtemps, les
demandes qui m'arrivent journellement, les nouvelles poésies de l'au-
teur, tout me fait un pressant devoir de mettre cette seconde édition
sous presse, convaincu de donner ainsi, autant qu'il est en moi de le
faire, satisfaction aux voeux les plus ardents et les mieux justifiés de
tous les amis des lettres.
A. R.
PREFACE.
Dans les conditions ordinaires de toute publication
je n'aurais pas donné de préface à ce volume : Rose
HAUEL se serait avancée, seule, au devant du public,
avec sa corbeille toute pleine des fraîches fleurs de
son village, et le public, à son tour accouru, se serait
disputé ses bouquets parfumés pour lui en composer
l'avant-couronne de sa gloire.
Mais puis-je bien me taire aujourd'hui? J'avais
convié les amis des lettres à l'impression de ce volume
par voie de souscription générale; des listes ont été
ouvertes; admirablement compris et secondé, le ré-
sultat a dépassé de beaucoup la prévision de mes plus
larges espérances.
II PREFACE.
Voici donc ce livre. Qu'il soit le bien venu ! car il
est né avec le printemps, le doux soleil qui l'accom-
pagne, la verdure qui reparaît, les fleurs qui s'épa-
nouissent et parfument la terre; en même temps que
l'alouette, planant dans les airs au-dessus des blés qui
îa protègent, égrène sur nos sillons ses notes bruyantes
et joyeuses, comme un cantique de reconnaissance et
de bonheur.
Voici ce livre. Qu'il aille! qu'il emporte l'expres-
sion de notre plus entière gratitude pour tous ceux
qui nous ont honorés de leur confiante et précieuse
sympathie. Dépositaire de la pensée intime de Rose
Harel, je suis heureux d'écrire en ce moment sous
l'inspiration de son coeur, et je dis merci :
A Lisieux, patrie adoptive de cette pauvre fille du
peuple, que Dieu a marquée du signe indélébile de
ses élus ;
A Lisieux, l'opulente, l'industrielle cité; livrée sans
repos, avec l'intelligente activité qui la distingue, aux
combinaisons commerciales les plus diverses, à cette
fièvre de production particulière aux centres manufac-
turiers les plus favorisés; Lisieux qui, malgré ses
occupations de tous les instants, le bruit de ses mé-
PREFACE. III
tiers, le fracas de ses machines, l'incessant bourdon-
nement de sa ruche ouvrière, a recueilli mon cri
d'appel qui passait, et prouvé qu'elle avait le sens
assez droit, le coeur assez haut placé pour comprendre
qu'une cité, quelque riche, quelque bien posée qu'elle
soit, ne doit pas vivre exclusivement par la matière.
À Lisieux, qui a pris Rose HAREL par la main et lui
a dit : Tu m'as appelée? me voici; — tu veux te faire
entendre? chante, pauvre poète : — assez de chagrins
ont déjà pesé lourdement sur ta vie ; dis-moi tes rêves
de bonheur, tes tristeses, les amères déceptions de ton
coeur : conte-moi tes peines si nombreuses ; parle-moi
de tes consolations absentes ou tardives; viens t'as-
seoir à mon foyer pour y charmer le peu de loisirs
que me laissent à dépenser les préoccupations qui
m'assiègent, le temps qui me fatigue, les heures qui
m'emportent Oh! viens; reste près de moi; tu
parles si bien de Dieu, des fleurs et des petits
enfants !
Je dis encore merci.à tous les amis des lettres,
accourus des points les plus éloignés à mon cordial
appel; milice d'avant-garde, ardents pionniers char-
gés par la Providence de soutenir les faibles, d'encou-
rager les forts, de déblayer le terrain pour que la..
IV PREFACE.
lumière se fasse en dépit de tous les obstacles ; pour
que le progrès s'assure, malgré les ténèbres des pré-
jugés, le parti-pris du mauvais vouloir, les misérables
sarcasmes de l'égoïsme, de l'envie et de l'ignorance.
Enfin, merci à l'imprimeur de ce volume pour l'em-
pressement et le zèle intelligent qu'il a déployés au
soutien de ma tâche, devenue si facile : trois fois
merci pour son désintéressement au-dessus de tout
éloge.
Quelques souscripteurs auraient désiré que j'écri-
visse une biographie de Rose HAUEL en tête de ce
volume; j'ai constamment résisté; ne voulant pas
diviser un intérêt qui, selon moi, devait se concentrer
tout entier sur l'oeuvre d'une intelligence privilégiée.
Du reste, cette biographie, je l'écrirai peut-être un
jour, mais alors sur des données entièrement neuves,
plus larges, plus intimes, plus saisissantes que celles
qui ont servi de base à la notice que nous connaissons
déjà.
Je me borne aujourd'hui à la reproduction de ces
quelques lignes, que j'adressais naguère à M. Boue de
Villiers (d'Évreux), publiciste distingué, qui m'avait
PREFACE. V
prié de le renseigner sur le compte de cette fille-poète,
dont il embrassait aussi la cause avec une bonté de
coeur qui l'honore, avec l'enthousiasme habituel qui
le distingue :
« Rose HAREL , lui disai -je, cette pauvre fille
du peuple, qui, pour toute instruction, apprit à lire,
écrire et prier Dieu, est digne du vif intérêt qui s'at-
tache à elle. D'une conduite irréprochable; bonne
pour sa mère, qu'elle soutient du fruit de son travail ;
modeste autant que l'est sa position sociale, elle ne
paraît pas comprendre tout ce qu'elle vaut, le pour-
quoi de l'émotion générale qu'éveille la lecture de ses
gracieuses poésies : son âme est ouverte à toutes les
beautés de la nature ; son coeur aux sentiments les
plus généreux.
« Le Dieu qui l'inspirait lui a dit ; Marche! et la
pauvre fille a été droit devant elle i elle a marché,
volé de ses propres ailes, chanté comme les oiseaux
des Campagnes qui l'ont vue naître.
« Sa taille est moyenne, mais bien prise; sa tète
rayonne d'une belle intelligence : par moments ses
yeux lancent des éclairs.
Vf PRÉFACE.
« Telle est, en quelques mots, cette Rose HAREL ,
qui depuis quelque temps jouit du privilège d'éveiller
l'intérêt public à un si haut degré. Mais la plus belle
part d'elle-même ne se révélera qu'à la lecture de ses
poésies »
Maintenant, j'ajoute pour ceux qui chercheraient à
sonder plus avant les desseins de la Providence : Tout
est mystère dans la création, sans acception 'de rangs,
de conditions, ni de personnes. A chaque génération
qui se lève Dieu laisse tomber quelques-unes de ses
perles d'intelligence les plus précieuses Heureuses
les âmes privilégiées qui les recueillent !
ADOLPHE BORDES,
Membre de l'Académie de Cuen; de la
Société des Gens de Lettres.
Pont-1'Évôque, 1er mai 1864.
L'ALOUETTE AUX BLES.
J'ai vécu bien longtemps pauvre, mais sans orgueil,
Dans un humble réduit dont je chéris le seuil;
Hélas! je dus un jour quitter ma solitude ;
Il me fallait du pain !... la dure servitude
M'en offrait, j'acceptai; mais, dieu, qu'il est amer!
Il faut, pour l'obtenir, traîner un joug de fer...
Et quand mon coeur blessé pousse un cri de détresse,
Que j'élève la voix dans un chant de tristesse
On se parle tout bas; on commente et l'on dit :
« Elle est folle, orgueilleuse, et veut jouer l'esprit! »
Quand ou vous le dira, réponde/. : «. Je l'ai vue;
Son désir est de vivre ignorée, inconnue;
(j'est une fantaisie étrange du destin
D'avoir, près d'un fuseau, mis un luth dans sa main;
Quand d'en tirer des sons la douleur l'eut forcée,
L'on a crié tout haut qu'elle était insensée ;
Non ; elle est malheureuse, et son chant, comme un pleur,
Monte, avec un sanglot, des plis cachés du coeur ;
Nul ne connaît son mal et nul ne la console ;
Elle est bien triste, hélas! mais elle n'est pas folle »
Tous leur direz encor : « Son Dieu la fit ainsi ;
Ne la méprisez pas !... » Vous le direz ; merci ! !...
■1858.
I.
JENNY.
Quand, ses jours heureux écoulés,
Jenny s'éloigna des campagnes
Où longtemps, avec ses compagnes,
Elle fit la moisson des blés,
Les prés se couvraient de verdure,
Le soleil était radieux ;
Les oiseaux, par leurs chants joyeux.
Semblaient célébrer la nature.
Les bleuets paraient nos sillons ;
La forêt était embaumée,
Et l'aubépine parfumée
Avait blanchi les verts buissons.
12 JENNY.
Tout semblait heureux sur la terre,
Tout bénissait le créateur ;
Seule, Jenny, le front rêveur,
Était froide comme une pierre.
Elle allait par un jour si beau
Quitter ces lieux, l'infortunée,
Où, triste, pauvre, abandonnée,
Sa mère cacha son berceau.
Ce jour, les fleurs étaient plus belles,
L'air était plus frais et plus pur;
Et le ciel, d'un plus bel azur,
Voilait les voûtes éternelles.
Sa cabane de chaume gris,
La plus modeste du village,
Mais qui protégea son jeune âge,
Pour son coeur devenait sans prix.
Sa compagne la plus aimée
Lui disait : « Où vas-tu, Jenny,
Quand le feuillage est rajeuni
Et la nature ranimée? »
JENNY.
13
Sou frère, ému par la douleur,
Disait aussi, cachant ses larmes :
« Tu ne trouves donc plus de charmes
A notre lover, bonne soeur? »
« Erère, l'âme vit d'espérance.
Mais le corps se nourrit de pain ;
Or, la servitude et la faim
M'offrent le choix de la souffrance. »
En disant ces mots, elle part;
Mais, bien longtemps, loin de la route,
Le coeur plein de trouble et de doute,
On la vit errer au hasard.
Un triste regard en arrière
Bientôt vint ralentir ses pas ;
« Oh ! murmura-t-elle tout bas,
Il le faut, car c'est pour ma mère!,.. »
Contemplant le vallon fleuri,
Elle essuya de sa paupière
Une larme, hélas! la dernière...
Leur source amèrc avait tari.
JENNY.
Ses yeux s'élevaient au ciel bleu,
Sa poitrine était oppressée...
Et nul ne connut la pensée
Qui de son coeur monta vers Dieu !
Mais on la vit avec courage
Sourire à sa morne douleur,
Et, posant la main sur son coeur,
Poursuivre son fatal voyage.
II.
RETOUR AU VILLAGE.
VV*A/W\AAJ
Je viens de les revoir, embellis par l'absence,
Parés de tous les dons d'un riche et beau printemps,
Ces lieux, où s'écoula le temps de mon enfance,
Ces lieux que j'ai pleures et regrettés longtemps.
Mon coeur battit bien fort, entrant dans la chaumière
Où tout m'apparaissaît ainsi qu'au dernier jour;
Regrettant le passé, loin, bien loin en arrière,
Un instant j'oubliai l'absence et le retour.
Et ma mère était là ; mon frère était près d'elle ;
Elle nous regardait, souriait à tous deux ;„
L'émotion gagnait son ûme maternelle,
Et des larmes allaient de son coeur à ses yeux.
H) RETOUR AU VILLAGE.
Auprès du mur était le vieux rosier bengale
Où je cueillais, enfant, chaque jour une fleur;
Oh ! j'aime cette rose, et si frêle et si pâle;
Son parfum est pour moi le parfum du bonheur.
Je frémis de plaisir, voyant la flèche aiguë
De notre vieux clocher, s'élançant vers le ciel ;
Quand j'entendis la voix sonore et bien connue
De la cloche, invitant les chrétiens à l'autel.
Une larme mouilla le bord de ma paupière
Quand je franchis le seuil vénéré du saint lieu ;
Puis, tombant à genoux, je redis la prière
Que, d'un coeur sans détour, jadis j'offrais à Dieu.
Là, rien n'était changé ; toujours la même vierge
Était au même autel orné des mêmes fleurs ;
J'y croyais voir toujours brûler le même cierge...
Non, rien n'était changé!... mais je versais des pleurs.
Mon Dieu que je pleurais! car, dans mon existence,
Je voyais le passé, vaste abmîe sans fond,
Séparer le présent de ces jours d'innocence
Où l'on croit au bonheur immuable et profond.
RETOUR AU VILLAGE. 1 t
Mais je crains de laisser échapper ma pensée
Sur le chemin pierreux d'un triste souvenir;
Car souvent ma pauvre âme en revient si lassée
Que je dis : 0 mon Dieu! j'aimerais mieux mourir:..
Et rien n'était changé ; dans la forêt ombreuse
Les arbres verts couvraient les sentiers sinueux ;
Toujours la même voix, douce et mystérieuse.
Aux feuilles murmurait des mots mystérieux.
Toujours, comme autrefois, glissaient entre les branches,
Dans le calme du soir, les rayons du soleil ;
Sur l'herbe, la rosée, en fines perles blanches,
Toujours s'enrichissait de leur prisme vermeil.
Ici sur les cailloux, et là-bas sur la mousse,
On entendait la voix d'un limpide ruisseau;
Ruisseau dont les deux bords se suivent sans secousse;
Lieu sauvage, ombragé d'un chêne et d'un bouleau,
Et la campagne aussi m'apparut riche et belle.
Le trèfle s'unissait au sainfoin odorant;
Et les naissants épis de la saison nouvelle
Au laboureur joyeux promettaient le froment.
18 RETOUR AU VILLAGE.
Toujours nos verts pommiers s'étendaient dans la plaine
Et le long des chemins, en parasols épais;
Le voyageur encore y reprenait haleine
Pour essuyer son front sous leurs feuillages frais.
Mais ni les verts pommiers, ni les bois , ni l'église,
N'ont fait battre mon coeur, attiré mon regard,
Comme l'humble chaumière, à la toiture grise,
Que de hauts peupliers entourent d'un rempart.
Il est sous ce vieux toit, que mon coeur vous désigne,
Un nouveau Philémon près d'une autre Baucis ;
Chacun des deux époux de l'autre est resté digne ;
Cinquante ans ont passé depuis qu'ils sont unis.
J'étais bien jeune encor ; la pauvre Catherine
Me dit : « L'hymen n'offrit qu'un enfant à nos voeux ;
Respectons jusqu'au bout la volonté divine,
Mais le ciel l'a repris malgré nos soins pieux.
« Nous avons en pitié ta faiblesse et ton âge :
Viens à notre foyer partager notre pain ;
Si la douleur nous laisse encor quelque courage,
Nous savons travailler : nous te tendrons la main.
RETOUR AU VILLAGE. lff
« Ma fille t'a tenue aux fonts du saint baptême
Et t'a donné le nom qu'elle-même portait ;
Viens!... Je t'appellerai de ce doux nom que j'aime
Et tu me souriras comme elle souriait!... »
Et j'ai, depuis ce jour, tant que dura l'enfance,
Avec eux partagé le fruit de leurs travaux. '
«. Si Dieu nous eût donné, disaient-ils, l'opulence,
Tu ne quitterais pas, chère enfant, nos hameaux! »
Quand je partis enfin, du seuil de leur chaumière
ils me disaient : «. Sois sage, enfant, c'est le bonheur! »
Et ce dernier conseil, auprès de ma prière,
Comme une voix du ciel est gravé dans mon coeur.
Plus tard, quand je revins, ces vieillards vénérables ,
Dont le temps, la douleur, ont blanchi les cheveux
Et dont les coeurs meurtris semblaient invulnérables,
Le dirais-je?ils avaient des larmes dans les yeux.
Quel bonheur de serrer cette main bienfaisante
Qu'ils me tendaient, disant : « Parle-nous de ton sort! »
Oh ! qui peut mieux charmer l'âme reconnaissante
Que cette amitié sainte en son brûlant transport!
20 RETOUR AU VILLAGE.
« Viens, disait Olivier, de sa voix douce et franche,
Viens goûter de ce pain : il est frais et nouveau ;
Comme je t'attendais, de farine bien blanche,
Hier, j'ai préparé d'avance ce gâteau. »
Et puis ils ajoutaient : « Es-tu toujours heureuse?
Va, nous parlons de toi, mon enfant, bien souvent;
Comme tu t'es montrée à venir paresseuse !
Nous nous disions : « Son coeur devient indifférent T... »
Au départ, de nouveau, leurs mains pressaient les miennes;
« L'âge, enfant, disaient-ils, nous courbe sous son poids ;
S'il se passe un long temps avant que tu reviennes,
Nous te disons adieu pour la dernière fois!!!... »
De la sainte, vertu tel est l'heureux prestige
Qu'ils souriaient, bercés par le plus doux transport ;
Jamais l'homme au coeur droit ne craint et ne s'afflige;
Hélas! moi, je pleurais en songeant à leur mort!...
En partant je disais aux arbres du bocage,
A la prairie, aux fleurs : « Vous avez rajeuni ! »
Et me croyant encore au printemps de mon âge,
J'ajoutais : « 0 mon Dieu, vous avez tout béni! »
RETOUR AU VILLAGE. 21
Mais le lilas, qu'enfant, j'avais planté moi-même,
Venait de succomber sous vingt froides saisons ;
De jeunesse et d'amour cet arbre était l'emblème;
Sa mort laissait des pleurs... mais point d'illusions.
C'est ainsi qu'une enfant, élevée au village,
Mais qui l'avait quitté pour fuir la pauvreté,
Souriant et pleurant, racontait son voyage,
Sans voir que l'on riait de sa simplicité.
III.
LE PRINTEMPS.
Tu reparais, ô beau printemps,
0 roi de la nature !
Et déjà les bois et les champs
Se couvrent de verdure.
Étincelant de mille feux,
Ton char d'or et de roses
A franchi les portes des cicux
Que l'hiver tenait closes.
Un souffle pur fait murmurer
La feuille frémissante;
La pervenche va s'azurer
Sur l'herbe renaissante.
LE PRINTEMPS.
Les oiseaux reviennent, joyeux,
Dans le bois solitaire ;
Le papillon capricieux
Vole sur la bruyère.
Le ciel est bleu ; l'air parfumé
Comme la fleur nouvelle ;
Tout rit, tout paraît animé
Sous la voûte éternelle.
IV.
L'ETE.
Comme ma pensée est rêveuse
Lorsque l'oiseau traverse l'air
Et qu'une teinte vaporeuse
Monte du coté de la mer !
J'entends au travers de mon rêve
Le chant des moissonneurs, le soir,
Quand leur rude tâche s'achève
Et qu'ils retournent au manoir.
Je vois les tranchantes faucilles
Couper la tige des épis ;
Je vois plier les jeunes filles
Sous le fardeau de leur glanis.
L ETE.
Je vois, assis sur une gerbe,
Le laboureur au front vermeil,
Contemplant d'un regard superbe
Son champ qui pétille au soleil ;
Je vois encor dans ma chaumière
Les rayons du soleil baissant ;
Puis, je murmure la prière
Que nous faisions au Tout-Puissant.
Je retrouve les fleurs que j'aime;
Je crois aspirer leur parfum ;
Oh! je goûte un bonheur suprême
Loin du bruit du monde importun !
V.
L'AUTOMNE.
Je les aime, ces jours d'automne!
J'aime leur tiède et blond soleil :
Le doux sourire qu'il nous donne,
Comme un enfant dans le sommeil.
J'aime à voir nos tristes campagnes
Avec leur sein tout dépouillé ;
Nos majestueuses montagnes
Qui nous montrent leur flanc rouillé.
J'aime qu'auprès de ma demeure
Un rosier sauve des boutons
Et qu'il paraisse oublier l'heure
Où régnent les froides saisons.
L'AUTOMNE. 27
.l'aime qu'autour de ma fenêtre
Monte un volubilis en fleur,
Qui n'aura plus demain, peut-être .
Son vif éclat et sa fraîcheur.
J'aime le cri des hirondelles
Lorsqu'elles nous disent adieu,
Quand, aux beaux jours toujours fidèles,
Elles s'en vont sous un ciel bleu.
J'aime à voir flotter dans l'espace
Ces fils, transparents, argentés,
Qu'une main légère et sans trace,
La nuit, dans les airs a jetés.
Et j'aime aussi les feuilles jaunes,
Ces pauvres filles du printemps,
Tremblant à la cime des aulnes,
Frêles victimes des hautans.
Enfin, j'aime à voir la nature,
Veuve de chants et de soleil ;
Et si jamais je n'en murmure
C'est que j'espère le réveil!...
VI.
L'HIVER.
**/\/\/V\A/WV
La neige a blanchi la campagne,
Couvert le chaume de nos toits ;
Le froid ardent poursuit et gagne
L'enfant, qui souffle dans ses doigts.
Lorsqu'on voit plier chaque branche
Sous son éblouissant fardeau ;
Que la mauve, d'une aile blanche,
Moins sauvage, bat le ruisseau,
La nature, à son diadème,
De l'iris a les plus beaux feux ;
Elle éblouit et semble môme
S'être soumise à d'autres deux.
L HIVER.
Lorsque la plaine étincelante,
A l'heure où le soleil descend, /
Semble une mer que diamante
Le iluide phosphorescent ;
Quand la forêt, triste et déserte ,
A revêtu son blanc manteau
En attendant sa robe verte ,
Don riant d'un printemps nouveau;
Là, tout devient métamorphose :
L'on voit les frimas, les glaçons,
Où naguère brillait la rose ;
Le givre ronge les bourgeons.
Oui, la nature est sombre et belle;
Elle ravit, elle fait peur;
Elle est riante, elle est cruelle,
Et semble ignorer sa rigueur.
L'on voit d'innombrables étoiles,
Dans les profondeurs de l'azur,
Briller, eu déchirant les voiles,
Que jette aux cieux le soir obscur.
29
30 L'HIVER.
Tandis que l'autan et la bise
Se heurtent à l'angle des toits ;
Tandis que la lune indécise
Argenté l'ombre des grands bois,
A la clarté du feu qui brille
Dans les chaumières, l'on peut voir,
Autour du foyer, la famille
En cercle heureux venir s'asseoir :
Ce sont des fillettes rieuses,
De jeunes et beaux laboureurs,
Venant unir leurs voix joyeuses
Et bien souvent aussi leurs coeurs ;
Ce sont de conteuses graud'mères
Qui, filant, parlant sans repos,
De leurs légendes toutes fières,
Des temps passés sont les échos;
Ce sont des hommes de tout âge,
Aux fronts graves et sérieux,
Causant, comme on fait au village,
De leurs enfants, de leurs aïeux.
L HIVER.
Oubliant le froid, la souffrance,
Déjà l'on parle du printemps,
De l'été, de ses espérances
Enfants, voilà l'hiver aux champs!
VIT.
L'ENFANT A SA MÈRE.
Oh ! dis, pourquoi, petite mère,
Quand tu m'embrasses le matin,
Après que j'ai fait ma prière,
M'appelles-tu : « Mon chérubin?... »
Dis, où les chérubins demeurent,
S'ils sont petits, blonds comme moi;'
S'ils sont méchants; si, quand ils pleurent,
Leur mère est bonne comme toi?
Dis, les fait-on beaux les dimanches,
Et vont-ils leurs petits bras nus ?
Savent-ils joindre leurs mains blanches
Pour adorer le bon Jésus ?
L ENFANT A SA MERE.
Les mène-t-on jouer sur l'herbe,
Se promener dans les forêts?
En rapportent-ils une gerbe
De fraises et de beaux bouquets?
Embrassent-ils leur bonne mère,
Ainsi que moi, tous les matins?
Homme moi font-ils leur prière,
Maman, les petits chérubins?
vu r.
L'ESPRIT ET LA MATIERE.
A IL M***
Je donne à votre théorie
Froide et cynique sur l'amour
Et tort et raison tour à tour :
Je vous plains et je vous envie.
Nous, nous aimons l'amour ainsi que Dieu l'a fait,
Noble et beau sentiment, pure et céleste flamme ;
Mais l'homme l'a changé; devenu vil et laid,
Vous l'acceptez ainsi sans murmure et sans blâme.
A vous le froid réel, à nous déception ;
La part qui nous échoit est bien la plus amère,
Puisque vous trouvez bon ce qui nous désespère ;
Vous marchez dans le vrai, nous dans l'illusion :
En vain nous flattons-nous; vous seul avez raison!
IX.
ELLE ET MOI
Il est midi, coquette Laure ;
Sur ton sopha blanc et soyeux
Repose-toi, ferme les yeux,
Pour les rouvrir plus beaux encore.
Fuis! ton front deviendrait vermeil;
Un rayon d'or perce la une...
Vois, comme une pèche velue,
Mon teint se rougir au soleil.
Du matin au soir je travaille
En mon logis et dans les champs
Je lave le linge aux étangs,
Aux boeufs je porte de la paille;
36 ELLE ET MOI.
Toi, la fraîche fleur des salons,
Dont la beauté rend envieuse,
Laure, je te crois moins heureuse
Que moi dans les prés, les sillons.
Les accords de vos plus grands maîtres
Aux bals si brillants de la cour
Appellent le plaisir, l'amour,
Bien moins que nos flûtes champêtres;
Pour vous un jour artificiel
Descend d'un plafond de dorure.
Quand nous, enfants de la nature,
Nous dansons sous le dais du ciel.
Quand tu parais éblouissante
Et de beauté, d'or et de fleurs
Dans un cercle d'adorateurs,
Es-tu, dis-moi, toujours contente?
Ton fiancé t'aime-t-il mieux
Avec ta plus fiche toilette,
Que ne m'aime, .sous ma cornette,
Bastien, mon gentil amoureux?
ELLE ET MOI. 37
Lorsque viendra ton hyménée
Que de bruit, de luxe imposant!
Sera-ce un coeur, sera-ce un rang
Qui fixera ta destinée?
Pour moi, lorsque ce jour luira
La jeunesse de ce village
Dira : « Fêtons un mariage
Que Dieu bénit, qu'amour forma..
X.
TOUT POUR MA MERE.
Quoi ! mes instants les plus heureux,
Selon vous, mes jeunes compagnes,
Sont ceux où. livrée à mes jeux,
Je folâtre dans les campagnes !...
Voir de belles fleurs, les cueillir ;
Voir des papillons, les saisir;
Courir, vive, folle et légère,
Eh bien ! pour moi ce doux plaisir
Vaut moins qu'un regard de ma mère.
Pour m'offrir un joyeux réveil,
Vous croyez encor, mes amies,
Qu'il suffit d'un brillant soleil
Et des suaves harmonies
TOUT POUR MA MÈRE. 39
Que forment le chant des oiseaux...
De la brise dans mes rideaux,
(Hissant, parfumée et légère...
Pour moi les matins ne sont beaux
Qu'avec un souris de ma mère.
Méchantes, vous dites encor
Que, pour me faire bien heureuse,
Il suffit du sublime accord
D'une musique harmonieuse ;
Lorsque ce bonheur m'est offert,
Qu'il me semble au ciel entr'ouvert
Fuir dans une note légère,
Il n'est point pour moi de concert
Si doux que la voix de ma mère.
Je suis jalouse, dites-vous,
Du prix qu'à l'étude l'on donne ;
Ce triomphe me serait doux
Si j'obtenais cette couronne :
Oui, des bonheurs que je connais
C'est celui que je choisirais
Et dont je serais la plus fière,
Car il me vaudrait, je le sais,
Le plus doux baiser de ma mère !
XL
LA BELLE ENFANT.
A M 11" THÉRÈSE DE WOIPEFEIV.
Blanche entant, que vous êtes belle,
Avec vos blonds cheveux bouclés,
Aussi blonds que le sont nos blés
Au temps de la saison nouvelle!
Légère ainsi qu'un papillon,
Mais bien plus gracieuse encore,
Près de la fleur qui vient d'éclore
Vous folâtrez sur le gazon.
Oh ! de votre grâce enfantine
Que les attraits sont séduisants,
Et que l'on aime les accents
De votre voix presque divine!
LA BELLE ENFANT. 4-1
I
|; Toujours, en vos ébats joyeux,
f Sous vos longs cils brille une flamme,
Doux reflets de votre jeune âme
Qui croit encor jouer aux cieux...
XII.
COMPRENDS-TU, MAINTENANT?
Y M" 11' y**** A****
0 ma chère Elisa, que tu dois être fière
Du bonheur que te donne un époux adoré!
Et tu le dis si bien dans ta lettre dernière,
Qu'à la lire cent fois mon coeur s'est enivré.
Au temps de ma jeunesse, espérant être heureuse,
Dans un lointain brillant j'entrevoyais l'hymen :
Mon rêve était si beau, qu'imprudente rêveuse,
J'avais quitté la terre et vivais dans l'Éden.
■Moins heureuse que toi, ma douce et tendre Elise,
Ce rêve me devint une déception :
Si Dieu pour quelques-uns veut qu'il se réalise
Ce sont les vrais élus... ils font exception.
COMPRENDS-TU, MAINTENANT? io
J'ai passé la moitié des beaux jours de ma vie
A. chercher l'idéal que je m'étais formé;
Dans un espoir trompeur mou âme s'est flétrie,
Mon esprit s'est troublé, mon coeur s'est consumé.
Je m'aperçus bientôt que la riante image
Dans le fond de mon coeur s'effaçait lentement;
Hélas! avec l'amour -s'éteignaient tout courage ,
Tout espoir, toute joie... Oh! le fatal moment!
Lorsque je me sentis sans aucune espérance
Je demandai la mort... et la mort ne vint pas.
Depuis ce jour je vis avec indifférence
VA sans m'inquiéter où m'entraînent mes pas.
Ici-bas je m'en vais, libre, mais esseulée :
Nul ne vient m'adoucir les ennuis du chemin ;
Nul ne vient consoler mon âme désolée ;
Ma main ne trouve pas l'appui d'une autre main.
Un Dieu puissant, dis-tu , me sourit et m'inspire,
Ht ce Dieu, selon toi, m'apporte le bonheur...
Sais-tu combien de chants ont vibré sur ma lyre,
Où ne se soit mêlé quelque cri de douleur?
il COMPRENDS-TU, MAINTENANT ?
Ce Dieti qui mè sourit est jaloux et. farouche :
Quand il a pris un coeur, seul, il veut l'embraser ;
Quand son souffle brûlant passe sur une bouche
Il la rend insensible à tout autre baiser.
Mon idéal n'était qu'une ombre fantastique;
Et ce même idéal qui me faisait languir,
Qui m'attirait toujours, oh ! destin ironique!
Il s'évanouissait quand j'allais le saisir.
Il m'empêchait ainsi,,riant de ma torture,
De trouver le bonheur dans la réalité ;
Je m'en prenais au ciel dans mon ingrat murmure,
Et je cherchais un Dieu parmi l'humanité!
Vois, ma chère Élisa, si je suis malheureuse!
Sans espoir de bonheur mes beaux jours sont passés ;
Si, pour me consoler, j'étais ambitieuse,
Tu parles de talent... je n'en ai pas assez!
Je ne serai jamais une épouse chérie
Ce Dieu soustrait mon coeur aux tendres sentiments;
Jamais je ne verrai, pour embellir ma vie.
Jouer sur mes genoux de frais petits enfants.
COMPRENDS-TU, MAINTENANT"?
A l'heure de ma mort une main étrangère
Me fermera les yeux Oh! triste nudité,
N'entendre à son chevet, près de quitter la terre,
D'autre voix que la voix due à la charité !
Oh ! quel mal il m'a fait! combien je l'aime encore,
Et combien il m'a pris en me donnant si peu!
Dieu cruel, il me frappe, et moi... moi je l'adore
Et sens dans ma douleur se raviver mon feu.
Le voilà, mon bonheur! — Est-il digne d'envie?
Compare avec le tien... et tombe à deux genoux
Pour mieux bénir le ciel qui te fit dans la vie
Deviner et choisir le sentier le plus doux !...
XIII.
LA FLEUR D'ORANGER.
A MIIe M'"
Un an s'est écoulé; je m'en souviens encore,
Vous n'étiez qu'un bouton sous la feuille naissant;
Un an, c'était le soir; aujourd'hui, c'est l'aurore,
Aurore qui promet un jour éblouissant.
Le frais bouton s'entr'ouvre : il est tout prêt d'éclore;
Il ne lui faut qu'un souffle, un rayon, un instant;
Des plus belles couleurs il se pare, il se dore;
Autour de lui déjà son parfum se répand.
Enfant, votre avenir est radieux, immense;
Tout répète ces mots : « bonheur, joie, espérance; »
Tout vous dit : <c au printemps va succéder l'été. »
Les jours seront plus chauds ; les nuits seront plus belles ;
Les zéphyrs en passant agiteront leurs ailes
Et la fleur s'ouvrira dans toute sa beauté!
XIV.
SOUVENIR DES CHAMPS.
A MA MERE.
Fleur virginale et fraîche éclose
Où coulèrent mes premiers jours,
Vas-tu me dire quelque chose
De ces lieux que j'aime toujours?
Dis-moi, dis-moi si la campagne
Est toujours riche en épis d'or;
Dis-moi si, lorsque le soir gagne,
Le rouge-gorge y chante encor.
Oh ! dis-moi si ma vieille mère
Se lève encor dès le matin,
Puis à l'église, toute fière,
Porte les fleurs de son jardin.

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