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L'Amour en République

De
345 pages

Eh bien, non, jamais je n’écrirai : CONCUBINE !

Concubine, concubinage, c’est atroce. Il écorche la bouche et offense les yeux. Jamais une femme ne se décidera à l’écrire, encore moins à le prononcer. Vous aurez beau dire qu’il est bien fait, qu’il a pour lui les parchemins d’une étymologie classique, que les juges et les avocats n’en emploient pas d’autre, la moins prude de toutes répondra par un grand « Fi donc ! » et ouvrira les ailes de son éventail.

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Illustration

Émile Bergerat

L'Amour en République

Étude sociologique, 1870-1889

CE LIVRE
SE DÉDIE TOUT SEUL ET DE LUI-MÊME
à
ALEXANDRE DUMAS FILS

MON CHER CALIBAN,

J’ai lu les épreuves de L’Amour en République. Si ce livre est venu tout seul à moi, comme l’affirme la dédicace, j’en aurais fait tout autant pour lui. C’est le bon sens dans la logique et dans l’esprit. J’accepte donc cette dédicace avec le plus grand plaisir et je vous en remercie très affectueusement. Les idées que vous avez me font l’effet de très jolies femmes, très honnêtes et très bien mises. Je suis enchanté de me montrer avec elles dans la rue.

 

 

A vous,

 

 

A. DUMAS FILS.

PRÉFACE

*
**

En ce temps-là, Jésus vint à ses disciples, et il leur proposa un tour sur le lac de Génésareth, car la matinée était magnifique.

 — C’est aujourd’hui le jour du Seigneur, dit-il ; six d’entre vous rameront et six autres jetteront leurs filets dans les eaux bleues ; je tiendrai la barre, et je vous enseignerai la vérité. On déjeunera ensuite sur l’herbe.

Il fut fait ainsi qu’il avait dit. Ils prirent une barque et péchèrent au milieu du lac.

Or, Jean, qui depuis fut à Pathmos, et qui alors était jeune et aimait les femmes, prit la parole.

 — Maître, fît-il, c’est l’amour qui est le plus difficile à comprendre. Vous n’avez jamais été bien clair sur cette question. Les rapports des sexes entre eux manquent absolument d’apologue. Nous savons là-dessus ce que la nature nous prescrit, mais nous ne savons pas ce que prescrit votre Père. Endoctrinez-nous, pour que nous endoctrinions les autres quand le jour sera venu de prêcher votre foi dans les sociétés distinguées.

Et Jésus était triste, car il songeait déjà à M. Renan et à son abbesse de Jouarre.

Alors il dit à Barthélémy, qui, aidé de Jacques, tirait la nasse péniblement sans parvenir à la hisser dans la barque : — As-tu donc pris tant de poissons que vous ne puissiez, à vous deux, les remonter hors de l’eau ? Les dix autres disciples leur vinrent en aide, croyant à une pêche miraculeuse. Mais leurs efforts restèrent vains, et ils se regardaient entre eux, consternés. Jésus sourit.

 — Il n’y a pourtant dans la nasse qu’un seul poisson. C’est une tanche. Tirez-la !

Et ils essayèrent encore de la tirer, sans en venir à bout.

Jésus dit une troisième fois : — Tirez-la ! Alors ils la tirèrent, et ils virent que le filet ne contenait, en effet, qu’une seule tanche, de taille ordinaire et moyenne. Mais ses œufs étaient fécondés, et elle avait été prise au moment où elle allait les déposer dans la vase. Ces œufs se comptaient par milliers de milliers et représentaient une telle quantité de poissons de la même espèce que, serrés l’un contre l’autre, ils auraient fait déborder un quart du lac de Génésareth.

 — Voilà l’explication de l’amour et du rapport des sexes, dit le Maître. Et il retomba dans sa mélancolie, à cause de Renan et de son abbesse de Jouarre. Pas un de ses disciples ne comprit l’apologue. Car ils étaient bêtes !

Ils abordèrent pour déjeuner. Luc et Mathieu se chargèrent de cuire la tanche sur des brandilles. Avec des œufs qu’ils se procurèrent, ils composèrent une omelette dans laquelle ils firent entrer le « caviar » de la tanche, si j’ose m’exprimer ainsi. Et ils se régalèrent. Une goutte de ratafia de la gourde de Pierre, qui ne s’en laissait jamais manquer quand il allait sur l’eau, les acheva, et ils s’endormirent.

Et Jésus, étant demeuré seul, le Tentateur lui apparut.

 — Pourquoi trompes-tu ces mathurins naïfs, dit Satanas, et comment leur expliques-tu l’amour et les relations des sexes ? Ton apologue de la tanche laisserait entendre qu’on s’aime et qu’on s’unit pour se reproduire et propager l’espèce ?

 — N’en est-il pas ainsi ? interrogea Jésus.

Le Tentateur ricana, et, à son ricanement, les baleines sautaient d’un pôle à l’autre en se tenant les côtes avec leurs ouïes. Cette conception simple de l’amour, en effet, ne faisait pas grand honneur à la philosophie que le Nazaréen voulait acclimater dans le monde. Elle avait quelque chose de primitif et d’indou qui sentait son fataliste. Enfin, elle n’était pas moderne ou ne devait pas le devenir.

Quand Satanas eut fini de jubiler, il tira de sous son aile gauche, celle où il met son portefeuille, son porte-monnaie et son papier à cigarettes, une petite fiole cachetée et entourée d’un papier épais qui en masquait le liquide. On lisait seulement sur le papier : « Usage externe », plus le nom d’un pharmacien quelconque qui devait un jour exister.

 — Voici ! fit-il en posant la petite bouteille sur les genoux du Christ. Et il repartit :

 — Comme toutes les autres questions sociales que tu soulèves si imprudemment, la question de l’amour ne sera résolue que dix-neuf siècles après ta mort. Sa solution est contenue dans ce flacon bouché à l’émeri. Prends, déchire le papier d’enveloppe et lis.

Jésus prit, déchira et lut : Huile de vitriol.

Et comme il était le fils de son Père, lequel est le Bon Dieu lui-même, il comprit, et il préféra Renan avec son abbesse de Jouarre, car elle valait mieux.

 — Ah ! s’écria l’Ange Déchu en agitant ses ailes immenses, ce sera un beau siècle que le dix-neuvième ! Ce sera le siècle des siècles, et Victor Hugo en chantera la légende ! Heureux les contemporains de ce grand pacificateur, car ils verront toutes les questions sociales résolues par la chimie, celle de l’amour par l’acide sulfurique, et les autres par la nitroglycérine ! ! !

Et, son enthousiasme grandissant avec ses ailes, il continua :

 — Oui, oui, oui ! au lieu de se multiplier sottement par le baiser et de chercher dans le spasme une minute d’éternité, l’homme et la femme ne s’embrasseront que pour avoir le droit de se défigurer et de se jeter à la tête des essences corrosives. Et, de même, la poursuite de la liberté consistera à faire sauter des monuments commémoratifs de cette liberté même, au moyen de substances délicieusement effroyables et telles que la nature elle-même en cache les secrets par pudeur. La dynamite est le vitriol de la liberté. Le vitriol est la dynamite de l’amour ! Et ma revanche alors commencera !

La vision disparue, Jésus ouvrit le flacon et en jeta le contenu dans le lac de Génésareth.

Etàpeine l’y eut-il jeté, que tous les poissons, mâles et femelles, remontèrent à la surface, asphyxiés, crevés, et abominables à voir. Toutes les ferrures de la barque, rongées par l’acide infâme, se tordirent, et la barque effondrée s’immergea.

Et Jésus réveilla ses disciples. Il devait rentrer à Jérusalem pour y être crucifié par Hérode, et il le savait. La passion qu’il devait souffrir avait pour but de racheter les crimes et les erreurs de l’humanité, d’appeler le pardon de son Père sur les fautes douloureuses des amants et d’acquérir la liberté à ses frères les hommes.

Il hésita.

Il y avait de quoi.

CHAPITRE PREMIER

LA MAITRESSE

*
**

I

Comment dire ?

Eh bien, non, jamais je n’écrirai : CONCUBINE !

Concubine, concubinage, c’est atroce. Il écorche la bouche et offense les yeux. Jamais une femme ne se décidera à l’écrire, encore moins à le prononcer. Vous aurez beau dire qu’il est bien fait, qu’il a pour lui les parchemins d’une étymologie classique, que les juges et les avocats n’en emploient pas d’autre, la moins prude de toutes répondra par un grand « Fi donc ! » et ouvrira les ailes de son éventail. Ce mot « propre » n’est pas entré dans les mœurs et il n’y entrera pas.

 — A-t-il au moins des synonymes ? — Aucun.

Vous allez rester saisi au premier abord de cette assertion ; mais réfléchissez-y et cherchez. Vous ne trouverez rien. Je ne vous fais pas l’injure de croire que vous admettiez le mot « collage ». Il ne saurait, par aucune porte, entrer dans le vocabulaire des gens bien élevés. D’ailleurs il est encore plus hideux que l’autre. L’image qu’il évoque par métaphore ne convient qu’aux naturalistes, je parle des vrais, de ceux qui, comme Buffon, sont forcés de traiter des amours canines. O sainte langue française, préserve-nous de l’horrible langue que voilà !

Emploierez-vous : liaison ? Il est outrageusement Pompadour et rocaille. Et puis il relève de la gastronomie. Béchamelle s’enorgueillit de ses « liaisons » : ce ne sont pas les mêmes, ainsi que vous savez. Au dix-septième siècle on disait quelquefois : « il a une habitude ». La locution est contemporaine de la Princesse de Clèves et nous sommes contemporains de l’Assommoir. Rien à ajouter à cette réflexion.

Quelques auteurs, poussés par les mœurs, et sentant la nécessité de nous doter de ce nom, ont proposé diverses désignations au public. M. Édouard Pailleron a risqué « faux ménage ». Il en est mort. Je veux dire qu’il en est entré à l’Académie. Puis, M. Poupart-Davyl inventa : « maîtresse légitime ». Le mot ne fit pas fortune, quoiqu’il fùt spirituel. Mais on le retournait trop aisément en : « épouse illégitime » qui exprime exactement  — et même mieux — la même chose. Or, les bons mots n’ont qu’une effigie. On ne peut pas les jouer à pile ou face.

Toujours est-il que, désireux de causer avec vous de cette grosse question du... comment dire ? actualité permanente, entretenue par les procès, les aspersions au vitriol, les coups de revolver et les suicides en Seine, je me suis senti arrêté net à l’impossibilité de vous nommer mon sujet et, sans trouver comme dirait Sarcey, le mot de la chose.

Car plutôt que d’écrire concubinage vous me verriez briser ma plume. L’homme, capable de dire : « concubinage, » mérite qu’on lui réponde : « cohabitation ! » Un juge qui crierait à son accusé : « Vous me conjuguerez dix fois : Je concubine, et à tous les temps ! » aurait tiré de lui toute la vengeance à laquelle la société a droit. Et lorsque l’accusé en arriverait au subjonctif lamentable : PLÛT A DIEU QUE VOUS CONCUBINASSIEZ !... il conviendrait de l’arrêter au nom de l’humanité et de le reconduire chez lui, couvert de roses et, avec — dans les mains — une indemnité de justice.

Il y a bien encore : « bonne amie » mais il ne s’emploie que dans les romances pour harpe et guitare.

« Connaissance » est exclusivement militaire.

Reste la locution de « ménage en ville ».

Ménage en ville ? — C’est le plus usuel, dans la pénurie où nous sommes de terme exact. Mais d’abord il y a déjà périphrase là où nous cherchons le mot. Puis cette périphrase implique une idée adversé de : « ménage pas en ville » c’est-à-dire « à la campagne » qui suffit mal à désigner le Mariage. Elle laisserait croire à nos neveux que nous divisions nos amours en deux parties, soit : les légitimes, hors barrière, et les illégitimes, dans l’enceinte. Ce qui n’est pas ! — Enfin si nous nommons entre nous nos « innommées » : ma ménagère en ville !... nous risquons de rester assez longtemps l’un devant l’autre sans nous comprendre. Et cependant il faudrait en venir là pour être logique.

Alors, quoi ? N’est-il pas bizarre que cet état, ce modus vivendi sentimental, si répandu dans notre société actuelle (j’allais écrire, Dieu me pardonne ! si populaire !) n’ait pas décroché son mot au lexique de la langue ? On peut avancer sans crainte que, sur deux Français qui s’abordent pour causer, il y en a un qui est marié et l’autre qui est... comment dire ? Chacun d’eux a obéi, à sa manière, à l’ordre de la Bible, qui maudit l’homme seul : væ soli ! Jusqu’à un certain point, ils sont égaux devant la nature, s’ils ne le sont pas devant la loi. Mais s’ils veulent se demander des nouvelles mutuellement de leurs affections particulières, comment s’y prendront-ils ? — Comment va ta femme ? dira l’un. Et l’autre répondra :  — Merci, comment va ta... ta... quoi ?

Je n’ignore pas que les gens de tact et d’esprit savent inventer pour la circonstance des tours de phrase délicats et galants, par où tout embarras est supprimé. Mais de ce qu’ils suppléent à la défaillance du lexique, s’ensuit-il que cette défaillance n’existe point ? Au contraire, ce me semble.

Lecteur, j’entends très bien le mot que vous me proposez çt qui est celui de : MAÎTRESSE. Assurément, maîtresse est d’un choix poli et d’un goût aimablement français. Il sonne encore la chevalerie des vieux âges, la galanterie des derniers siècles et enfin l’urbanité expirante des jours actuels. Il est de la poétique du bon ton. Il faudrait l’adopter... si l’on pouvait s’en servir. Mais on ne peut pas s’en servir, et pour plusieurs raisons.

D’abord écririez-vous à un ami, et même à votre frère : « Fais-moi donc l’amitié de venir dîner ce soir avec ta maîtresse ? »  — Non, n’est-ce pas. Ce serait grossier, inexplicablement, mais grossier en somme. Les usages en vigueur sont ainsi établis que vous pouvez dire couramment à un tiers : « J’ai rencontré un Tel avec SA maîtresse », mais qu’il vous est interdit de dire : « Je t’ai rencontré avec TA maîtresse  ». Pourquoi cette subtilité ? Et pourtant elle est d’une règle imprescriptible.

Mais ce n’est pas tout. Il y a entre la Maîtresse et la... comment dire ? une différence considérable. Si la Jurisprudence ne l’admet point, l’univers entier la proclame. La femme qui, par caprice ou pour toute autre raison, vous a accordé huit jours de ses faveurs, et qui s’envole, sans même faire plier la branche, a été votre maîtresse. Elle n’a pas été votre... !

Là où le... ? commence, c’est à cet état d’union durable, et libre en apparence, qui parodie le mariage, en travestit les charges et en joue la responsabilité. Les forçats de ce bagne (lisez Sapho) ou plutôt de ce demi-bagne illégo-conjugal, de ce bagne au boulet facultatif, ces criminels de l’amour châtiés par l’amour même, ces époux sans l’être enfin et ces amants forcés, ne peuvent être assimilés à ces préleveurs de jouissances furtives qui, sans peser, sans rester, traversent les jardins d’amour et n’y cueillent que ce qu’il en faut pour fleurir leurs boutonnières. Ceux-ci s’appellent Don Juan. Ceux-là n’ont point de nom, vous dis-je. Il eût été digne du talent d’Alphonse Daudet de leur en trouver un et de rendre ce service aux physiologues et aux poètes.

J’ai connu une vieille dame qui tenait absolument à avoir un caniche et qui ne pouvait pas en trouver. Car non seulement, en fait de chiens, elle n’aimait que les caniches, mais encore voulait-elle un caniche de certaine dimension, de certaine couleur, et conforme enfin au caniche qu’elle rêvait. Un jour pourtant, un gavroche, qui connaissait son désir et cherchait à s’en faire quelques livres de rentes, lui apporta le caniche idéal, et elle pensa en mourir de satisfaction. Dire que le caniche fut choyé, dorloté, adulé et bourré de sucre, c’est décrire son sort d’une façon pâle.

Et. pourtant le caniche était triste et il dépérissait. Sous la toison fabuleuse de son poil d’élite, on le voyait souffler, poussif, asthmatique et désolant. On manda le vétérinaire, qui, après l’avoir tâté dans tous les sens, partit d’un éclat de rire immense, demanda une paire de ciseaux et l’ouvrit !... La toison fabuleuse tomba avec la peau de caniche, et il en sortit un abominable, mais joyeux, roquet qui, la queue en l’air, se mit à gambader librement. Le gavroche l’avait cousu dans le cuir étouffant d’un chien rare, médaillé en maint concours, mais mort hélas, dont il s’était procuré la dépouille. Tête de la douairière !

C’est la nôtre en face de cette question. Le... « comment dire ? » est à l’état de Maitresse ce que ce roquet était à un véritable caniche. Il n’a point de nom, vous dis-je !

II

La crise de la puberté

Le Code, — sorte de contre-Évangile, qui régit les mœurs de la majeure partie des nations européennes, fixe nos devoirs sociaux et établit nos droits ;

Le Code, cette Bible rationaliste, à la fois Talmud et Lévitique des peuples libérés, qui marchent vers le Chanaan de la vérité ;

Le Code, dont les innombrables articles numérotés contiennent la justice comme les innombrables billets de loterie contiennent la fortune ;

Le Code, dis-je, qui a des numéros pour tout, n’en a pas pour le plus important, le plus universel, le plus fatal des cas d’humanité,

L’Amour !

En fait d’union des sexes, il ne reconnaît que le seul mariage, c’est-à-dire le cas d’amour déclaré, public et garanti (on sait comment) par une transaction d’argent appelée dot. Hors du mariage, on n’aime pas. Cette combinaison financière par laquelle sont prévues les conséquences de la fécondité, de l’adultère, de la haine et de la mort, autorise seule un civilisé à aimer une civilisée. D’autre recours aux appétits de la nature, vous n’en avez pas, sinon celui des soldats, dans les bas quartiers, sous l’œil de la police.

L’homme en société ne doit aimer et être aimé que pour se reproduire, et se reproduire selon une norme, dans un ordre invariable, qui a pour première règle le consentement de ceux que son amour n’intéresse point, c’est-à-dire les maires ceints d’une écharpe d’indifférence tricolore, et pour règle seconde, l’assentiment de ceux que son amour gène, ennuie, ruine et fait pleurer, c’est-à-dire les pères et les mères.

Tout autre amour est hors marge ; toute autre union est illégale. Strictement, si vous n’êtes ni marié ni célibataire, vous êtes passible du gendarme.

Alors on se demande ce que chantent les poètes et pourquoi on tolère qu’ils chantent encore !

Comme cette loi est sensiblement antinaturelle, et comme ses rigueurs spartiates contrecarrent les plus nobles élans d’une race généreuse, les mœurs d’un peuple ayant gardé du culte de ses druidesses, du souvenir de ses guerrières, un besoin d’abandon à la prépotence féminine ; comme elle est inapplicable et comme la nature même ordonne de la transgresser, à cause de ses lois (à elle). qui sont en contradiction flagrante, permanente, de l’hiver au printemps, avec l’abstinence où le législateur nous réduit-il en résulte un compromis extraordinaire entre le Code et la Société. Ce compromis, c’est la MAÎTRESSE.

Et alors commence l’imbroglio des inconséquences, dans la trame inextricable desquelles Thémis embarrasse son glaive, et tape, comme une sourde, à tort et à travers.

A l’âge de puberté — et dans les villes il est hâtif — l’enfant du civilisé se tourne vers la bonne et chère Société et il lui dit : « Qu’est-ce que tu as fait pour ce besoin nouveau qui me surgit ? Car autant que je puis m’en rendre compte, ce besoin a un but, et il doit être utilisé. Je sens d’ailleurs qu’il sera aussi impérieux chez moi que la faim et la soif, et qu’il va me tyranniser le corps et l’âme ». —  Et la Société répond, à l’enfant du civilisé, en lui conseillant la gymnastique !...  — Le trapèze, les haltères, la course et les marches forcées engourdissent l’éveil des sens. Ah ! le bon remède qu’a La Châtre ! D’ailleurs, en supposant que, dans ces courses, ces marches et ces exercices, l’enfant du civilisé ne rencontre ni une femelle effrontée, ni même une jeune fille rougissante. il suffit qu’il ouvre au retour le premier livre venu, soit Paul et Virginie par exemple, pour que l’inutilité du trapèze lui soit à jamais démontrée.

Faut-il donc le marier tout de suite, à quinze ans ? — Logiquement, c’est ce que le Code ordonne, Mais alors il peut avoir des enfants à seize ans, c’est-à-dire à l’âge où il lui est impossible de gagner sa propre vie, avant même d’être majeur, citoyen et responsable. Les parents, fort heureusement pour la conservation de l’espèce, font tous faux bond, sur ce point, à la logique du Code. Un père qui marierait son fils à quinze ans avec une fille de quatorze, passerait à juste titre, pour un prodige de stupidité. Et pourtant, que faire ? Dites-le-moi, voi che sapete !

Il résulte de cette situation créée au jouvenceau que son éducation sentimentale est presque toujours entreprise et menée à bien par une amie de sa mère, personne mûre et forte collectionneuse de cocquebinages.

C’est elle qui donne ce mâle à la société.

Puis Marton en hérite et l’exerce, qui en fait présent à Cupidon ancillaire.

Ensuite vient l’ère des petites cousines, dégourdies par le couvent, dont on le sépare à temps, parmi les larmes. Il faut voir les têtes des pauvres parents pendant tous ces essais de virilité. Ces têtes de parents sont ridicules. Est-ce leur faute ?

Certes non, car le problème est insoluble. Entre l’angoisse où ils se trouvent de voir leur étalon précoce s’abandonner à des habitudes honteuses et flétrissantes, et tourner au Narcisse qui se mire entre les nénuphars, et celle de le laisser pro-créer avant l’âge responsable, les parents ne peuvent adopter aucune conduite pratique. Ils ne savent comment satisfaire à la fois à la nature et à la loi. Ils sont désarmés.

Lorsque Gustave Flaubert conduit où vous savez le héros de son roman magnifique et désolé, et lorsqu’il lui fait dire sur le seuil du lupanar : « Voilà le seul endroit où j’aie été heureux ! » — il semble d’abord proférer un blasphème terrible. Eh bien, songez-y, le mot est d’une honnêteté héroïque, car il est d’une logique impeccable, et seul encore il a répondu à l’énigme sociale proposée par les sphinx du Code.

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