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L'Amour fantaisiste

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326 pages

Il était dans un de ces moments où l’on sent tout craquer dans l’âme. Sa nature fine, nerveuse, — presque féminine, — de poète, souffrait de cette douleur vague, confusément poignante, macédoine de sensations pénibles, très diverses. Il y a de tout là-dedans : l’amertume des déceptions, après les grands efforts vains, une rébellion de la pensée se refusant à suivre la volonté dans un travail entrepris, un ennui d’argent, la certitude d’être trompé par une maîtresse ; tas de choses irritantes, depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites, qui font, dans le cerveau endolori, vibrer une gamme douloureuse à l’excès.

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Julien Mauvrac

L'Amour fantaisiste

LE GENDRE A MADAME

I

Il était dans un de ces moments où l’on sent tout craquer dans l’âme. Sa nature fine, nerveuse, — presque féminine, — de poète, souffrait de cette douleur vague, confusément poignante, macédoine de sensations pénibles, très diverses. Il y a de tout là-dedans : l’amertume des déceptions, après les grands efforts vains, une rébellion de la pensée se refusant à suivre la volonté dans un travail entrepris, un ennui d’argent, la certitude d’être trompé par une maîtresse ; tas de choses irritantes, depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites, qui font, dans le cerveau endolori, vibrer une gamme douloureuse à l’excès.

Telle était la situation d’esprit de Tancrède Vandrelle, ce soir-là. Il avait eu de la copie refusée dans deux ou trois endroits. L’éditeur qui avait le manuscrit de son roman lui avait dit de repasser. On ne l’avait pas encore lu. Il compta. Voilà sept mois que cela durait. Le matin, il avait cassé la soucoupe d’une tasse à laquelle il tenait beaucoup. Il était sorti avec sa canne et il avait plu. Un créancier était venu le relancer. La petite modiste, — blonde assez folâtre, — qui venait parfois égayer sa solitude travailleuse, lui avait écrit. Elle allait passer huit jours à la campagne chez une tante. Il devinait le mensonge, très agacé, au fond, bien qu’il ne l’aimât pas, mais elle l’amusait, dans ses loisirs. Il flairait que cette tante invraisemblable devait être le gros monsieur, bien mis, qu’il avait vu rôder, certains soirs, quand il allait attendre la petite, devant son atelier. Et puis il avait mal dîné. L’article élogieux qu’un ami, critique influent, lui avait promis sur son dernier volume de vers : « Potiches et Majoliques » n’avait pas encore passé. C’était dans un grand journal. Il était allé le voir. L’autre lui avait dit : « Ce sera pour la semaine prochaine, je vous le promets. » Il y avait trois semaines que c’était renvoyé comme ça. Toutes ces choses, se mêlant, lui mettaient de grands découragements dans l’âme. Il avait essayé de travailler, quelque chose de léger, pour se distraire. C’était un sonnet. Une rime lui était venue qu’il avait biffée, ne la trouvant pas assez riche. O la consonne d’appui, qui ne venait pas ! Ensuite, il avait marché, dés heures, sans but, cherchant le calme dans la fatigue du corps. Son esprit avait travaillé, pendant cette course, mais d’une façon mauvaise, en une sorte, d’analyse psychologique de lui-même, disséquant son moi, lui faisant voir, très en sombre, l’intensité de sa pensée, — un rien final dans sa vie, — broyant le tout dans un amalgame de pessimisme très vide.

A la nuit, il alla s’asseoir dans un petit café, le cœur et tous les membres étrangement las. Il but beaucoup. C’étaient des consommations quelconques, très mauvaises, qui lui mirent comme un tremblement de fièvre dans les nerfs. L’idée de cette rime le poursuivait avec une obsession qui devenait fatigante : la recherche de la consonne d’appui jamais trouvée !.............

Il eût été bien embarrassé de dire comment il était entré là. Une folie bête des sens, tout à coup, venant de tous ces ennuis énervants, de ce surmenage de tête, de ces boissons prises, au hasard, sans Besoin, partage.

C’était une maison de filles. Un essaim l’avait entouré, avec des sourires fades, des œillades provocantes d’une banalité qui l’eût écœuré, de sang-froid. Il se laissait aller, renversé sur le sofa, jouant avec un de ses gants retiré, dans une nonchalance de grand seigneur blasé, regardant, sans ardeurs, ces nudités offertes, achevant de se griser. Il en fut pour un louis. Le champagne, atroce, était de cette marque, douteuse, qui s’écoule dans ces endroits ; cru spécial des grands numéros, carte... du dispensaire. Tout autour, — comme suintant, — il y avait des relents rances de basse noce, de fumée vieille restée aux rideaux, — y mettant comme une patine sale, — aux velours fatigués, aux tableaux d’un mythologisme qui restait décent.

Tancrède Vandrelle partit avec une des filles. — sans savoir même pourquoi il l’avait choisie dans le tas, — une grande brune, un peu pâle, pas trop maquillée, qui était restée là, l’air triste, moins agaçante que les autres, en somme, à boire avec une tenue, presque convenable, de femme honnête qui s’amuse, dans le monde.

Madame l’avait salué, au passage, de son sourire engageant de commerçante pour un client bien, qui fait des dépenses. Elle était assise devant son petit bureau, en train de lire. Il regarda, machinalement. C’était de l’André Theuriet. Cette pensée l’amusa. Il voyait cette grosse femme, au métier malpropre, joufflue d’une bouffissure éreintée d’ancienne traîneuse, s’isolant, rêveuse, dans des idylles sentimentales de petite fille au milieu d’une envolée de ciel bleu, de jolis soleils dorés tamisant à travers des sous-bois d’une fraîcheur exquise, des sentiers ombreux bordés de violettes, avec un voltigeant parfum de thym, près de gracieux ruisseaux chantonnant entre deux lignes vertes de mousse et de fougères, dans le grand concert calme d’un paysage bien peigné ; — l’hymne des sèves et le susurrement des oiselets sur les branches ; — amours florianesquement champêtres, paysanneries de la Revue des Deux-Mondes. Des bergeries, quoi !

Et il entendait toujours, en bas, le rire, de plus en plus abêti, alcooliquement éraillé des filles avec de nouveaux venus, une espèce de grouillement pâteux qui montait accompagné du chevrotement cassé du piano jetant des éructations stupides de valse essayée, et, tranchant dessus, le bruit des plateaux à consommation qu’on renouvelle. Des saletés, vrai !

II

Il se réveillait. Une accalmie générale de ses nerfs, mettait un grand repos dans tout son être, après cette débauche consentie, — subie plutôt, — sous l’étreinte des fébrilités maladives de la veille. Il était presque étonné de se trouver là, pressé de s’en aller, avec un dégoût, ne s’en voulant pas trop, cependant, de cette nuit passée dont la fatigue commençait à le rasséréner, lui faisant entrevoir la vie moins sombre, comme une campagne, après quelque gros coup de mauvais temps qui a purgé l’air, essuyant les verdures qui apparaissent, plus fraîches, lavées des poussières ternissantes.

Il s’aperçut que la fille lui parlait. Distrait, presque sans l’entendre, il l’écoutait, amusé de ces paroles qui berçaient son rêve : les travaux de demain, la pensée qui revenait, moins rebelle, tout un plan de choses jolies à écrire, et, avec cela des espoirs meilleurs qui naissaient, et plus de confiance, une âpreté de courage nouvelle. Puis la rime était venue, là, subitement, — quand il y pensait le moins, — plus que riche, la fameuse consonne d’appui qui s’était dérobée si longtemps. Cela lui donna comme une joie qui lui fit trouver des tendresses pour cette fille. Ils bavardèrent, sans se lever, lui, pris d’un besoin subit d’expansion, racontant sa vie de poète, ses luttes, ses chagrins d’amour, jusqu’à ses conceptions intimes d’enfantements littéraires futurs, ainsi qu’à une amie d’ancienne date. Elle goûtait ses paroles, pas habituée du tout à ces causeries où elle voyait une tendresse qui se mêlait de respect. Il avait même fini par lui dire son nom, où il restait, Elle le trouvait très gentil, d’une beauté mâle qui lui plaisait, avec je ne sais quoi de câlinerie alanguie qui lui caressait le cœur. Dans son abjection d’ilote femelle, elle n’avait jamais vu l’amour que comme un mépris qui paye chez les hommes, et, chez les femmes, une denrée qui se vend, le mieux qu’on peut. Elle se demandait si elle n’aimerait pas, en ayant peur, presque, habituée, par cette intuition des filles, à l’analyse des choses passionnelles.

Tancrède Vandrelle était beau. Grand, élancé, d’un teint mat, avec des cheveux un peu rares, mais bien plantés, le front légèrement dégarni, —  un front large, bien droit, de penseur, — et une barbe noire frisée qui lui donnait un air de jeune dieu assyrien, le poète était fait pour plaire à une femme. Il en avait eu plusieurs, n’en pouvant retenir aucune, car elles se lassaient de ses brusqueries songeuses, de ses tendresses inégales. Sans doute, elles ne l’avaient pas compris, le quittant, finalement, agacées de trouver le poète quand elles cherchaient l’amant. Et puis, il n’était pas riche.

Tout d’un coup, amené à cela par ce qu’il racontait, — comme emballé, — pensant bien plutôt faire un monologue, il récita de ses vers. Elle l’écoutait, bouche bée, trouvant ce qu’il disait superbe, ayant envie de l’embrasser tant il lui plaisait ainsi, ne rosant faire, tant il lui paraissait au-dessus d’elle.

 

Un instant après, il était parti. Au coin de la rue, il ne pensait déjà plus à la fille, naturellement.

III

Maintenant, il avait repris l’équilibre normal de sa vie, dans la régularité du travail, coupée, ça et là, par des escarmouches : copie à faire passer, éditeurs à relancer, ces choses journalières qui constituent la guérilla des débuts littéraires.

Les huit jours d’absence annoncés s’étaient écoulés. Il n’avait pas revu sa modiste.

Au commencement de la seconde semaine, il y eut une lettre. Elle était datée d’une plage normande. On était en été. Il eut un rire, — de ces rires faux, — comme du sucre jeté sur quelque chose d’amer. Au fond, vraiment, il sentait un froissement. Ce ne devait pas être le coeur. Est-ce qu’il l’aimait ? C’était un corps quelconque, bon à caresser, quelquefois, en passant, comme un cigare qu’on fume. On se dit qu’on n’y attache pas plus d’importance. N’importe, on est vexé. Une duperie, plate, avérée, fait plus souffrir qu’une blessure qui vous permet de rester drapé dans le manteau tragique. Même sans galerie, on se pose en homme aux choses fatales. Il y a des gens qui se disent, dans ces moments, à eux-mêmes le sonnet d’Arvers.

Tancrède, tout de môme, se sentait blessé dans sa vanité, mais son orgueil le consolait. Il fallait vraiment qu’elle le crût bien bête. On n’y coupe pas dans les tantes malades ! Dès le premier jour, il s’en était bien douté. Et puis on n’a pas une tante aux bains de mer !

Ma foi, tant pis ! Pour une de perdue.... ! On en trouve encore de trop i Les femmes ! Mais, il n’y a rien de plus gênant pour qui veut travailler ! Cela encombre dans la vie d’un artiste. On peut être bien sûr, quand on suit une pensée, et que l’on a une femme près de soi, que sa pensée à elle va toujours éclater en dissonance avec la vôtre.

Il se rappelait aussi toutes les fois où il avait à faire une œuvre, creuser une idée qui lui venait, se présentant bien, et qu’il lui avait fallu courir, parmi un tas d’endimanchés, à des spectacles d’une ineptie qui navrait.

Et alors il se remit à la besogne, comme soulagé, se disant que cela valait mieux. Il serait plus libre avec, en moins sur le cerveau, le poids de cette liaison, — si légère pourtant, — où il n’y avait pas d’amour, mais qui le forçait à des contraintes : —  un esprit gêné aux entournures ! — Du reste, il ne voulait plus s’analyser. Cela ne servait à rien. Il avait raison.

C’était un grand dépit, au fond de tout cela, qu’il eût trouvé.

 

 

Un jour, pendant qu’il était à écrire, on sonna. Le coup était discret, faible ; — une sorte de tintement craintif, presque suppliant. Ce ne pouvait être un créancier. Il alla ouvrir. Dans la pénombre de l’escalier. il vit une grande forme noire : une femme. Il ne la connaissait pas. Quelqu’un qui se trompait, sans doute.

« Monsieur Tancrède Vandrelle ? »

«  — C’est moi, Madame. » — 

Et il la faisait entrer, — tout juste poli, — ne cessant de dévisager cette figure qu’il avait peine à distinguer sous l’épaisseur de la voilette. La visiteuse la releva.

Lui, regardait, fouillant ses souvenirs, se demandant où il avait vu çà, tandis qu’elle restait là, debout, devant lui, les yeux baissés, confuse, avec du sang qui lui venait aux joues sous ce regard fixe et ce silence.

« Tiens ! c’est vous ? »

Ce fut tant ce qu’il trouva à dire. Il l’avait reconnue. C’était la fille de l’autre nuit, dans la maison de la grosse dame aux églogues.

Mais, quel nom mettre sur ce souvenir d’amour anonyme à tarif réglé ? D’abord, il avait froncé le sourcil. Il y a des choses que l’on va chercher, mais qu’on n’aime pas à recevoir. Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Ma foi, à quoi bon être bégueule ? Un garçon et un poète ont bien le droit, en fait de plaisirs, d’essayer un peu de tout, sans pruderie. Et puis, cela fait des documents humains. De cette visite, il viendrait peut-être quelque étude. Il lui souriait, la faisant asseoir près de lui sur son canapé, lui serrant les mains qu’elle avait gantées.

« Je vous demande pardon, je ne vous avais pas reconnue. »

IV

Ils se réveillèrent côte à côte. Lui ne semblait pas trop s’étonner de cette aventure qu’il acceptait, pris d’un sentiment nouveau où il ne trouvait aucun écœurement malsain de satisfaction sensuelle qui ne s’avoue pas. Cela ne ressemblait plus à cette première nuit dans la maison aux volets clos. Elle, très heureuse, — sa timidité de la veille passée, alors qu’elle craignait d’être rabrouée, — buvait à petits traits, — en savourant, — cette joie de se sentir pressée contre lui, serrée dans ses bras, tandis qu’il lui mettait un tas de petits baisers qui la faisaient frissonner. Il se montrait empressé, plein d’une gentillesse suppliante, très chaude, d’amant près d’une jeune maîtresse enfin conquise. Elle avait eu là, en se donnant, des ardeurs pâmées, délicieusement pudiques, d’une jeune fille qui se laisse aller, vaincue, aux embrassements d’un homme trop aimé, triomphant elle aussi, de se sentir possédée par lui, lasse de ces résistances que son cœur contredisait.

Ils restèrent longtemps, comme ça, à parler, très rapprochés, se frôlant les épidermes, dans un anéantissement rafraîchi, qui leur faisait vaguer à travers les nerfs, la torpeur exquise d’une nuit d’amour passée. Ils avaient, au milieu de ce repos du réveil, un échange d’expansions. Cela leur semblait comme tout naturel de se faire ainsi une masse de confidences.

Elle lui avait dit qu’elle s’appelait Jeanne, c’était son vrai nom. Là-bas chez Madame Flaquart, — la patronne, — on l’appelait Olga. Un vrai pseudonyme de lupanar ! — Un nom de plume, pensa le poète. — Puis elle raconta sa vie, l’éternelle histoire, très banale. Une famille d’ouvriers, le père et la mère, vivant ensemble, entre des coups échangés et des absorptions d’alcools, les enfants lâchés à la liberté du ruisseau, s’instruisant à l’école du trottoir. Puis la séduction venue, l’abandon, une certaine habitude de luxe acquise, tout ça l’avait jetée à la maison d’amour parqué. Pourtant, il y avait une chose. Ça, c’était vrai ! Il pouvait bien la croire. Pourquoi mentirait-elle ? Elle n’avait jamais aimé. Et en disant cela elle rougissait, cachant sa tête, aux cheveux tout embrouillés, avec des petites moues d’une mutinerie adorable, dans la poitrine de cet amant dont les lèvres, lui couraient en zigzag, dans la nuque.

 

Elle sauta à bas du lit, et voulut lui faire le café elle-même.

« Ne te lève pas : je vais te le porter. »

Ils ne furent habillés qu’assez avant dans l’après-midi.

« Comme on avait flâné, tout de même ! » Tancrède sortit avec cette maîtresse qu’il trouvait charmante, — oubliant tout à fait d’où elle venait, — heureux de l’avoir à son bras, lisant un amour si vrai, si absolument sincère, dans ses longs yeux noirs humides de tendresse et qui le dévoraient. Il l’amena dîner dans un restaurant de banlieue. Cela avait un petit air de bonne fortune cachée, tout à fait exquis.

 

Des jours passèrent. Elle ne rentrait pas à la botte. L’idylle continuait. Cette maîtresse ne la lassait pas. Sans encombrer sa vie, elle prenait possession de son cœur, l’absorbant de ses tendresses fraîches, dans l’eclosion virginale de son cœur à elle qui s’ouvrait, radieux, à cette aurore d’amour.

Elle avait fini par trouver qu’il valait mieux manger chez eux. D’abord, on serait plus libre et ça coûterait moins cher. Il avait une petite cuisine qui ne servait guère que comme débarras. Elle l’installa, la rendant très propre. C’était une vraie petite femme de ménage. Elle partait le matin pour aller au marché pendant que lui restait à travailler.

Il avait remarqué qu’elle était venue chez lui sans rien, que ce qu’elle portait sur elle. Naturellement, elle n’avait rien pu emporter de là-bas. Un soir, il la trouva en train d’arranger dans une commode du linge de femme, quelques objets de toilette. Elle lui dit que c’était une amie à qui elle avait écrit qui lui avait apporté tout ça, — oh ! pas chez lui, — à un endroit où elle avait donné rendez-vous.

Il comprit que ce n’était pas vrai. Ces objets étaient neufs. Elle était sortie pour les acheter. Il fut ennuyé, d’autant plus qu’il trouva sa bourse qu’elle avait laissé traîner, la laissant entr’ouverte. Il y avait pas mal d’argent dedans ; cela le gênait, d’autant plus que ses ressources, à lui, diminuaient.

Il restait parfois dehors, des demi-journées entières, pour placer sa copie, n’y réussissant pas toujours, ayant d’ailleurs quelque mal à être payé.

Dans cette saison, tous les gens étaient à la campagne ou aux eaux. Quand il rentrait, Jeanne était là, toujours souriante, à le recevoir, avec des caresses. Il lui donnait l’argent pour le ménagé. Il y avait des jours où c’était bien peu. Elle s’ingéniait pour faire avec ça. Du reste, elle avait un tact parfait, ne dépassant jamais la limite de l’argent qu’il lui remettait pour faire le marché, faisant le compte devant lui de ce qu’elle achetait, pour qu’il vit bien qu’elle n’y mettait pas du sien. Pourtant, si elle eût osé ! mais elle sentait que cela ne se devait pas, comprenant qu’il y avait là un honneur d’homme que cet or sale eût souillé.

La gêne, chez le poète, était quelquefois grande. Il s’en irritait, sans le laisser voir, désireux au fond, par pudeur, que Jeanne le quittât, pour n’en être pas témoin. Il avait de grands découragements.

La littérature, c’est si ingrat, quand on n’est pas connu. Il songeait à prendre une place, quelque part. Au moins, c’est fixe. Il s’occupa à en chercher une, on lui proposa un emploi à Colon, dans le canal de Panama. Les employés se renouvellent souvent, à cause de la fièvre jaune. Ma foi ! tant pis ! c’est une solution comme une autre. La vie n’est pas si chic, après tout, pour qu’on y tienne tant ! Il fut au moment d’accepter. Un soir, il en parla à Jeanne.

Elle n’avait pas été longue, avec son flair de femme, à s’apercevoir des énervements du poète. Elle en devinait bien la cause.

C’était un soir, après le dîner. Ils étaient assis près de la fenêtre, lui fumant sa pipe, le regard perdu sur tous ces toits que l’on voyait, elle occupée à coudre. Il avait un besoin de confidences dans cette tristesse isolée, où, seule, cette fille l’aimait et pouvait le comprendre et le plaindre.

Il lui raconta ses luttes, ses déboires, le renoncement auquel il était venu, prêt à quitter ses chimères trop aimées. Il était à peu près résolu à tenter l’aventure, à s’en aller là-bas, puisqu’il n’avait pas de fortune qui lui permit d’attendre cette chose si lente à venir : le succès !

Elle avait laissé tomber son ouvrage sur ses genoux, le regardant, tout attendrie, ravalant ses larmes qui venaient. Elle ne trouvait rien à dire. Tout un travail se faisait dans son esprit.

La nuit tombait. Jeanne ferma la fenêtre. Ils ne disaient rien. Le poète songeait à la détermination qu’il devait prendre demain, peut-être. Jeanne poursuivait sa pensée, la genèse de ce système qui lui était venu.

Il y avait là un héroïsme inconscient. En allumant la lampe, elle lui dit d’un air naturel, très dégagé :

« Si tu te mariais !... Avec une grosse dot, naturellement ! »

Il la regarda, tout drôle, croyant à une boutade.

Une fois qu’ils furent couchés, elle lui expliqua son plan.

V

Il y eut une grande joie chez Madame Flaquart lorsque Jeanne revint. C’était comme le retour de l’enfant prodigue. On ne tua aucun veau gras, mais la patronne paya un apéritif à cette brebis égarée, ce qui était un signe de grande allégresse. Ce qu’elle était serrée, d’habitude, la directrice ! Et puis, elle ne frayait pas avec son personnel, non par fierté, mais seulement, il fallait garder son rang, autrement l’on n’a plus d’autorité.

Elle avait fait asseoir Jeanne près d’elle. C’était dans le grand salon. Toutes les autres femmes se pressaient pour tâcher d’entendre ce qu’elles allaient se dire toutes les deux. Jeanne souriait d’un rire un peu contraint, enlevant son chapeau qu’elle posait près d’elle sur le coussin d’un sofa. Sa toilette sombre de ville tranchait sur la mise des autres encore en peignoirs, des babouches aux pieds, qui clapotaient dans un va-et-vient molasse Il y avait des appels enroués. Beaucoup descendaient l’escalier, déjà coiffées mais pas encore habillées, avec des bouts de cigarettes collées au coin des bouches. On allait dîner bientôt et ce n’était pas encore l’heure du travail. Il y en avait qui appelaient Jeanne, la saluant à l’arrivée avec des « Tiens ! te v’là ! » et d’autres : « Tu t’en es payé une sortie ! as-tu fait du pognon dehors ! » curieuses de voir ce que lui disait madame qui n’était pas commode pour les incartades. « Bien sûr qu’elle l’a engueulée ? » demandait une petite blonde qui venait tout juste d’arriver et avait encore ses papillotes. Deux ou trois, plus intimes s’étaient approchées et embrassaient Jeanne.