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L'Amour vaincu

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La désolation fut grande au Cosmopolitan-Club, lorsqu’au beau milieu de la répétition, on apporta un petit bleu, annonçant avec toutes sortes de ménagements l’accident dont venait d’être victime Pierre Dinars, un des membres les plus aimés du cercle.

— Un accident ! s’écria Mina, en s’interrompant au milieu de sa grande scène. Mon chapeau ! mon manteau ! Vite, que j’accoure auprès de lui ! Le pauvre garçon !... Vous me cachez la vérité !

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Oscar Méténier

L'Amour vaincu

BOHÈME GALANTE

I

MINA

La désolation fut grande au Cosmopolitan-Club, lorsqu’au beau milieu de la répétition, on apporta un petit bleu, annonçant avec toutes sortes de ménagements l’accident dont venait d’être victime Pierre Dinars, un des membres les plus aimés du cercle.

 — Un accident ! s’écria Mina, en s’interrompant au milieu de sa grande scène. Mon chapeau ! mon manteau ! Vite, que j’accoure auprès de lui ! Le pauvre garçon !... Vous me cachez la vérité ! Il est peut-être mort !

On s’interposa, et sans lui montrer le texte exact de la dépêche, on lui expliqua qu’une chute de cheval malheureuse avait nécessité le transport du pauvre garçon dans sa famille ; que cette chute était, on l’espérait, sans gravité, et que, dans tous les cas, on allait faire prendre de suite de ses nouvelles...

Mais, en attendant le retour du chasseur expédié aussitôt à l’adresse de Pierre, il fut impossible de décider la belle enfant, que les sanglots étouffaient, à reprendre la répétition interrompue.

 — La pièce ! ah bien, oui ! elle s’en moquait un peu, de la pièce ! Elle n’avait accepté ce rôle, écrit cependant spécialement pour elle, que pour faire plaisir à Pierre... Puisque Pierre était malade, elle renonçait à le jouer...

 — Mais la représentation est annoncée pour après-demain ! Les invitations sont tancées ! Le programme est imprimé ! Vous êtes le clou de notre fête ! Qu’allons-nous devenir si vous nous abandonnez ?..

 — Je m’en moque ! Je ne jouerai pas !

En vain l’auteur supplia, fit appel à son dévouement.

 — J’ai dit que je ne jouerais pas, je ne jouerai pas ! ne cessait-elle de répéter. Pauvre Pierre ! il souffre, et je ne suis pas près de lui !

Enfin, le chasseur revin !.

Pierre Dinars avait une épaule démise. Mais un habile chirurgien, aussitôt appelé, répondait. non seulement de la vie du blessé, mais faisait espérer que le rétablissement serait relativement assez prompt et que, dans tous les cas, aucune complication n’était à craindre.

 — Vous voilà rassurée, j’espère, et vous jouerez !

 — Je ne dis pas encore oui, fit Mina, mais peut-être. Demain, je reviendrai à l’heure habituelle de la répétition et vous aurez ma réponse définitive.

Le lendemain, à trois heures, Mina arriva la première, et comme si rien ne s’était passé la veille, elle commença à répéter.

Au moment de partir, l’auteur hasarda timidement :

 — Alors, pour demain, c’est bien entendu ?

 — Parbleu ! Pourquoi pas ? demanda-t-elle d’un air étonné.

 — Vous avez des nouvelles de Pierre ?

 — Oui... il va mieux ! répliqua-t-elle distraitement, comme s’il se fût agi d’un indifférent.

 — Drôle de fille ! pensa l’auteur en la regardant s’éloigner.

*
**

Mina de Linières était une mondaine fort connue dans le monde de la haute galanterie parisienne.

Très belle et très fantasque, elle avait fait toute sa vie le désespoir de nombreux adorateurs ; l’un d’eux s’était tué pour elle ; d’autres, ruinés, avaient été mis à la porte impitoyablement.

De ceux-là, comme des autres, elle parlait avec un cynisme et un détachement qui lui avaient valu une réputation, bien méritée du reste, de femme sans cœur.

Peut-être fallait-il chercher dans cette attitude le secret de son succès, car jamais créature ne fut plus fêtée, ni plus désirée.

Parfois, cependant, elle avait eu des caprices, mais la durée moyenne de ces éphémères liaisons n’avait jamais dépassé un mois.

Et voilà que, tout d’un coup, sans qu’on pût s’expliquer à quelle fantaisie subite elle obéissait, elle avait affiché une passion folle pour Pierre Dinars, le plus timide, mais peut-être le plus sincère de ses soupirants.

Ah ! on l’avait bien prévenu, celui-là !

 — Tu ne sais pas quels dangers tu cours ! Sans doute, Mina est charmante et désirable ! Mais c’est une femme terrible. Elle le confesse à qui veut l’entendre, cyniquement : « Je suis une rosse ! Et je m’en fais gloire ! » Tu ne sais pas à quels ennuis lu t’exposes.

 — Tu en as pour un mois, comme les camarades... Après, on aura assez de toi...

Pierre Dinars ne répondait rien, mais le mois s’écoula, puis un second mois, et nul nuage n’était venu altérer la sérénité dans laquelle vivait l’heureux couple.

 — Allons ! tu auras le trimestre ! Mais ce sera tout le bout du monde.

 — Je parie que nous le dépassons ? dit Pierre.

 — Le pari est tenu.

 — Les trois mois expirent le 26, jour de la redoute que donne le club. Je parie que non seulement elle y viendra à mon bras, mais encore que je la déciderai, d’ici là, à faire ce que vous m’ordonnerez de lui commander.

 — Eh bien ! dit un jeune auteur qui avait un ours à placer, j’ai une comédie en un acte, inédite, dont le principal rôle lui conviendrait admirablement. Décide la à jouer ce rôle pour nous, ce jour-là. Le cercle montera ma pièce.

 — Elle n’a jamais joué la comédie, fit Pierre, mais elle jouera, si je le lui demande. Elle a un mois pour prendre des leçons. Le pari est tenu.

Et, en effet, Mina, à l’étonnement de tous, avait accepté... Même, elle s’était révélée comédienne d’instinct, et tout allait le mieux du monde, lorsque le malencontreux accident survenu à Pierre avait failli tout compromettre.

Toutefois, l’attitude de la jeune femme, le lendemain de cet événement, dérouta toutes les prévisions.

 — Elle a obéi, hier, disait-on au cercle, à un mouvement nerveux ; mais aujourd’hui sa nature a repris le dessus... Elle a beau ne pas lâcher le rôle : c’est le commencement de la fin.

Et l’espoir renaquit au cœur de ceux que cette trop longue liaison avait désespérés.

Raoul Milnay, l’auteur, se montrait particulièrement heureux de ce revirement.

 — Elle aura, demain, disait-il, un grand succès, grâce à moi... Je me ferai son cavalier, je ne serai gêné par personne, et, mon Dieu !... les applaudissements qu’elle me devra et le champagne aidant... qui sait ?

Et il s’ouvrit carrément à ses amis de ses espérances, qui devaient faire perdre son pari au pauvre Pierre Dinars.

*
**

Le lendemain, Mina de Linières fut la véritable reine de la fête.

Jamais elle ne déploya plus de séductions ni n’excita plus de désirs.

Lorsque, après avoir obtenu dans son rôle un véritable triomphe, elle apparut dans la salle de bal, les cheveux poudrés, la taille moulée dans une robe qui était un véritable chef-d’œuvre et qui faisait ressortir la blancheur éclatante d’une gorge admirable, un murmure d’admiration salua son entrée.

Elle parcourut les salons au bras de son auteur, aimable et gracieuse pour tous.

Nul pli soucieux ne venait altérer son front.

Décidément, le pauvre Pierre était oublié, et il avait fallu bien peu de chose pour détruire ce grand amour qui semblait défier le temps.

Un pauvre petit accident !

Au souper, elle fut très gaie et exquisement spirituelle, tout à la joie de se sentir adulée, fêtée, convoitée, encourageant du regard et presque du geste, les avances de minute en minute plus audacieuses de Raoul Milnay.

Quand, à trois heures du matin, elle manifesta le désir de se retirer, le jeune homme s’offrit pour la reconduire :

 — Avec le plus grand plaisir, mon cher auteur, répliqua-t-elle avec un sourire plein de promesses.

C’en était fait ! Raoul Milnay avait gagné. On enviait tout bas le sort de l’heureux préféré.

Sur le palier, et comme ils allaient monter en voilure, Mina mit la main sur le bras de son compagnon.

 — Je vous ai, ce soir, lui dit-elle, accordé tout ce que vous m’avez demandé. A mon tour, je désire quelque chose. Me l’accorderez-vous ?

 — Tout ce que vous voudrez...

 — Vous me le jurez ?

 — Puis-je vous refuser quelque chose ?

 — Vous le jurez sur l’honneur ?

 — Oui, puisque vous y tenez.

 — C’est bien ! je vous dirai en chemin ce que j’exige. Parlons !

Et quand la voiture fut en marche, comme Raoul Milnay se rapprochait de sa conquête en murmurant : — « Je vous aime, mon adorée ! » elle l’interrompit brusquement, et d’un ton sec :

 — Voici ce que j’ai à vous demander. Vous allez me conduire à ma porte. Puis, la même voiture vous ramènera immédiatement au cercle où vous déclarerez à tous vos amis que j’aime bien trop ce pauvre Pierre pour vouloir jamais le tromper, même avec vous... qui êtes pourtant le plus charmant des auteurs... et dans ces termes mêmes !...

 — Mais, enfin...

 — Vous avez juré... Ne me demandez rien de plus.

Puis, comme on arrivait, elle descendit lestement, jeta un : merci ! à Raoul, à qui elle tendit sa main à baiser et répéta encore :

 — N’oubliez pas que vous avez juré.

Et Raoul fit honneur à sa parole.

*
**

L’aventure fit du bruit, et comme, quelques jours après, on demandait à Mina l’explication de sa conduite :

 — C’est bien simple ! répliqua-t-elle, Je savais que tout un complot avait été ourdi contre Pierre, qui, lui, n’était plus là, malheureusement, pour se défendre... Pour bien montrer que je n’aime et ne veux aimer que lui... jusqu’à nouvel ordre, j’ai cherché une rosserie... Je l’ai trouvée... Nous avons, nous autres femmes, une arme terrible, la coquetterie ! Je me suis amusée à allumer tout un public, et c’est Pierre qui a gagné... bien qu’absent... Le pauvre !... je ne pouvais lui donner que cette preuve d’amour... dans l’état où il est !.... Il l’a eue !...

Et, se penchant à l’oreille de son interlocuteur, elle ajouta :

 — Si vous saviez comme il m’en a bien récompensée !

II

UNE GUÉRISON

On pendait, ce jour-là, la crémaillère dans le coquet entresol où Mina de Linières venait de s’installer, avenue des Champs-Elysées, et, pendant le souper, un des convives racontait l’aventure de cette petite pécore de Jenny, une gamine qui était en train de compromettre bêtement une situation inespérée, en affichant son béguin pour un cabotin de cinquième ordre.

 — Si encore, ajouta-t-il, elle avait l’esprit de se cacher, mais pas du tout... Décidément les femmes sont stupides... quand elles se mettent à n’être pas intelligentes...

 — Ne dites pas de mal des femmes, interrompit Mina. A ce point de vue, les hommes leur rendent des points.

Et elle décocha un sourire malicieux à Pierre Dinars, assis au haut bout de la table.

 — Il eu est, continua-t-elle, qui sans motif, sans même l’excuse de la jalousie, savent se rendre si parfaitement insupportables qu’ils seraient dignes des plus dures représailles, et ne croyez-vous pas qu’il nous faille, à nous autres femmes, une dose de patience bien merveilleuse pour supporter, des jours et des semaines, la mauvaise humeur inaltérable d’un monsieur, à qui nous n’avons cependant jamais cessé de prodiguer les marques de notre amour ?

 — Ma chère amie, explique-toi, je t en prie, fit Pierre Dinars, qui sentait dirigés vers lui les regards de l’assistance.

 — Oh ! je veux bien, puisque tu m’y forces, répliqua Mina. Je passe, n’est-ce pas ? pour une femme qui s’emballe rarement, et ma constance, depuis que je connais Pierre, à lui rester fidèle a étonné ceux qui me connaissent. Beaucoup, à sa place, se fussent enorgueillis d’avoir dompté le monstre que je suis... Beaucoup m’en eussent gardé une reconnaissance éternelle... Eh bien ! pas du tout ; après quelques semaines d’une lune de miel charmante, je l’avoue, et à l’heure où, me connaissant mieux, il eût dû m’aimer davantage, monsieur Pierre s’est montré à moi sous un jour que je n’avais pas soupçonné. Chaque jour, il arrivait, m’embrassait à peine, répondait par monosyllabes, semblait attendre avec impatience l’heure de la séparation, affectait, enfin, l’allure de l’homme à qui sa chaîne pèse et qui cherche à rompre. Il était, certes, plein de prévenances pour moi ; mes désirs étaient toujours des ordres pour lui, mais il obéissait sans jamais se départir d’un air rogne qui m’exaspérait. En vain je l’accablais de questions. — Voyons, Pierre, explique-toi ! qu’est-ce que tu as ? que te manque-t-il ?

— Rien.

 — Je t’aime... Tu le sais... Cela t’ennuie ?

— Non !

 — Est-ce moi que tu n’aimes plus déjà ?

 — Peux-tu dire ?... Serais-je ici si je ne t’aimais pas ?

 — Y a-t-il quelque chose dans ma conduite qui te déplaise ?

— Non...

 — Mais enfin, tu étais gai, autrefois... quand je t’ai connu... quand j’ai commencé à t’aimer. Pourquoi, maintenant, affectes-tu cette figure d’enterrement ?

 — Pour rien.. je n’ai pas changé. C’est sans doute toi qui changes...

Bref, j’essayai tout, mais en vain... si bien qu’un jour, j’en arrivai à me demander sérieusement si je n’allais pas en finir carrément... partir en voyage et tâcher d’oublier...

Pierre Dinars se leva, essayant de protester.

 — Oh ! laisse-moi finir... Cela va vous paraître extraordinaire... je l’ai supporté, moi, Mina de Linières ! Hein ! fallait-il qu’il fût aimé ! Et voilà que tout d’un coup, sans plus de motif qu’il n’en avait eu pour me « faire la tête », monsieur est redevenu charmant, gai, caressant, plus amoureux que jamais... Comprenez-vous cela ? Voilà un homme qui a risqué sans raison de perdre la femme la plus adorable — il l’avoue lui-même, c’est donc lui qui parle — qu’il ait jamais connue ! Et notez qu’il passe pour un garçon fort et très intelligent ! Et vous oserez jeter la pierre à cette pauvre Jenny, qui, elle, au moins, obéit aveuglément à une passion absurde, sans doute, mais qu’elle ne peut dominer ?... Vous voyez bien que les hommes sont encore plus fous que les femmes...

 — Enfin, vous avez pardonné à Pierre ?

 — Bien entendu, puisqu’il est]à... Mais il était temps qu’il revînt à de meilleurs sentiments. Sans quoi...

Et Mina accompagna ces derniers mots d’un geste mutin à l’adresse de son amant et auquel celui-ci répondit par un baiser qu’il lui lança du bout des doigts.

Puis, comme si elle eût jugé que l’épreuve à laquelle elle venait de le soumettre était une punition suffisante, elle se leva, et, offrant son bras à son voisin :

 — Maintenant, mes amis, il est l’heure du cotillon !

*
**

Pendant qu’au son d’un orchestre de tsiganes, les invités de Mina se livraient à une chorégraphie échevelée, Pierre Dinars sentit un bras passer sous le sien.

Il se retourna. C’était l’ami gaffeur qui avait fourni à la jeune femme l’occasion de sa petite sortie.

 — Je te demande pardon, lui dit-il, d’avoir imprudemment donné à Mina...

 — Oh ! je te pardonne... interrompit Pierre en souriant. Aussi bien, je m’attendais à cette représaille un jour ou l’autre... J’aime autant que ce soit fini.

 — Alors, c’est vrai ?

 — Eh ! oui... Elle a dit la vérité... Le malheur veut seulement que je n’aie pu lui répondre, et pour cause...

 — Comment cela ?

 — A toi, je vais tout dire. Ecoule.

Il entraîna son ami dans un petit salon voisin de la salle de bal.

Et quand ils furent assis :

 — Voici la chose. Mon cher, j’ai trente-quatre ans et je n’ai jamais été amoureux. J’étais très fier de moi, ayant été mille fois le confident des passions d’autrui... Et j’avais juré de conserver à jamais l’indépendance de mon cœur. Or, voici que le hasard m’a mis un beau soir, et fort traîtreusement, en face de Mina. Je devins son amant. Mais, au bout de huit jours, je m’aperçus qu’elle avait si bien absorbé toutes mes facultés que je ne vivais plus que pour elle... et par elle... Pour la première fois de ma vie, je connus ce défaut odieux et ridicule la jalousie. Bref je n’étais plus moi... A ce point, mon cher, que toutes les femmes qui n’étaient pas elle, me semblaient laides... A ce point que, pendant des mois, je ne lui fis aucune infidélité... Elle m’en ôtait le désir, et jusqu’à la pensée ! C’était très grave ! Et quand je me rendis compte de mon état, trop tard ! J’étais pincé... en plein ! j’étais amoureux... j’allais devenir aussi bête que le commun des mortels... Moi aussi, j’agitai dans mon esprit la question de savoir si je ne m’enfuirais pas très loin... je n’en eus pas la force ! J’essayai de manquer aux rendez-vous qu’elle me donnait... A l’heure fixée, une forcé invincible me ramenait à sa porte... Je voulais être insupportable, résister à ses caprices... me révolter contre ses fantaisies... je ne pouvais pas... je l’aimais et j’étais furieux... furieux contre moi-même, furieux contre elle... furieux contre tout... Et je continuais à rester son esclave... à trouver un plaisir amer... sans doute... mais si doux à lui obéir... Bref je luttais et je luttais sans trêve, sans cesser de l’adorer... malgré moi... et je me voyais condamné à être éternellement malheureux... lorsqu’un jour...

 — Eh bien ?

 — Eh bien, mon ami, tu ne connais pas Louise Combet ?

— Non !

 — Une petite actrice, délicieuse, débarquée de Marseille, où, paraît-il, elle a eu beaucoup de succès... Elle joue aux Folies-Plastiques... Je l’ai vue, il y a huit jours... Mon cher ! le coup de foudre !

 — Comment ? Mais alors, Mina ?

 — Mina ! Je l’adore plus que jamais... mais maintenant, je suis tranquille et j’ai repris possession de moi-même... Je peux l’aimer tranquillement... et sans danger, puisque je trouve l’autre jolie et que j’ai envie d’elle !... Tu comprends bien que je ne pouvais pas lui avouer cela... tout à l’heure, à cette brave Mina !

III

MON BEAU-PÈRE

Comme on racontait, un soir, dans la loge de José Dupuis la mésaventure d’un petit camarade, à qui une mère indignée avait administré, au coin du passage des Variétés, une magistrale volée de coups de parapluie, Albert Gaunet prit la parole.

 — Savez-vous bien que pareille histoire a failli m’arriver récemment... Devinez à propos de qui ?

On prononça des noms invraisemblables.

 — Vous n’y êtes pas, et pour que vous ne cherchiez pas plus longtemps, je vais vous nommer tout de suite l’héroïne de mon aventure. Il s’agit d’Angèle Versac.

Celte fois, tout le monde s’esclaffa.

 — Ah, ! non ! Angèle Versac, l’ingénue de la Porte-Saint-Martin, c’était trop drôle !

 — Et d’abord, Angèle n’a plus de mère...

 — Oui, reprit Albert Gaunet, mais elle a un père. Voici, du reste, les détails du drame.

L’été dernier, j’ai fait avec mon ami Paul Vincenet un voyage en Auvergne. Nous étions descendus à Clermont dans un hôtel de la place de Jaude, et vous savez combien Paul Vincenet est joueur. Or, à Royat, on joue. Je dus, pour lui être agréable, consentir à prolonger mon séjour. Pensez donc ! Depuis un mois que nous avions quitté Paris, il n’avait pas touché une carte !

Un soir que nous étions en train de prendre, au Casino, une culotte royale, un valet de pied m’apporta une carte et je lus : « Angèle Versac, Casino municipal. » Justement, je taillais. Sans prendre conseil de mon associé, je jetai les cartes au panier et je courus à l’antichambre.

C’était bien Angèle Versac, avec son minois fùté, sa taille exquise, son petit nez busqué et ses yeux bleus, Angèle Versac que j’avais connue l’année précédente à Bruxelles où elle jouait dans une de mes pièces.

Elle y avait été charmante, du reste ; je le lui avais dit et j’avais gardé de notre rencontre un délicieux souvenir.

 — Comment ! tu es ici ?

 — Mais parfaitement, je suis engagée pour la saison, comme jeune première... J’ai vu ce matin dans le Moniteur du Puy-de-Dôme que tu étais dans nos murs... J’ai devine que je te trouverais au Casino et me voici... J’espère que tu viendras me voir, ce soir, dans ma loge ?...

 — Je suis ici avec Vincenet.., Tu vas dîner avec nous.

 — Oh ! je ne puis pas... Tu sais, ce n’est plus comme autrefois... Je ne suis pas libre.

 — Tu es avec quelqu’un ?

 — Tu es fou, je pense ! J’habite avec papa, répliqua Angèle d’un ton scandalisé.

 — Je ne savais pas que tu avais un père.

 — Ah si ! j’en ai un, et un pas commode, tu sais ! Je t’engage à te tenir tranquille.

 — Alors, si c’est comme cela, je repars tout de suite.

 — Non, reste, fit-elle en se penchant à mon oreille ; je tâcherai bien, un de ces jours, de trouver le moyen de...

 — Tu promets ?

Oui... A ce soir.

Elle me tendit sa joue.

 — Prends toujours cela, en attendant !

Et elle s’esquiva, légère et pimpante.

Tu as eu rudement de la veine, dit Vincenet en me voyant rentrer ; il y a un Roumain qui vient de prendre la banque et il est passé six fois...

Je suis alors doublement heureux, répliquai-je. Partons, nous allons ce soir au théâtre.

 — Et nous refaire ?

 — Demain, mais pour aujourd’hui, j’en ai assez.

*
**

Dans la soirée, et après m’être fait précéder par une gerbe de fleurs, je fis passer ma carte au directeur du Casino à qui je demandai l’entrée des loges,

 — Vous allez chez Angèle ?

Oui, c’est une fille charmante qui a été mon interprète.

Je vous préviens, fit le directeur, en confidence, que son père est toujours là et c’est un homme terrible !

 — Bah ! il ne nous mangera pas.

Entre le deux et le trois, nous trouvions Angèle dans un élégant déshabillé, occupée à s’allonger les yeux.

C’est gentil à vous de ne pas m’avoir man qué de parole.

Elle nous tendit la main et se tournant vers un personnage tout de noir habillé, à l’air austère, qui se tenait assis dans un coin de la loge.

 — Papa ! dit-elle simplement.

M. Versac s’inclina. C’était un homme de cinquante ans environ, très correct, portant toute sa barbe, de longs cheveux. Une paire de grosses lunettes rondes abritaient deux petits yeux perçants.

 — Kropotkine ! souffla à mon oreille mon ami Vincenet.

C’était en effet la ressemblance exacte du célèbre anarchiste.

M. Versac desserra à peine les lèvres.

Après une conversation un peu gênée de part et d’autre :

 — J’espère, monsieur, demandai-je, que vous voudrez bien nous faire l’honneur de venir souper avec nous après la représentation ?

 — Je veux bien, par exception, pour faire plaisir à ma fille, mais à condition que nous pourrons nous retirer de bonne heure, répliqua M. Versac.

Et il nous salua cérémonieusement.

Entre deux portants, Angèle me mit rapidement au courant de la situation.

Elle avait mené une existence assez échevelée à Bruxelles et son père avait décidé de ne plus laisser sa fille livrée à elle-même,

C’est ainsi qu’il était venu s’installer a Royat dans un petit chalet.

 — Et ce n’est pas amusant tous les jours, tu sais ?

 — Alors, ce sera difficile... hein ?

 — Non ! demain, veux-tu ?... Je m’échapperai.

Le soir, je fus rempli d’attentions pour mon beau-père, qui voulut bien enfin se dérider.

Il m’avoua qu’il se défiait de moi.

 — Les auteurs, je les connais, répétait-il à tout instant.

Toutefois, au moment de nous quitter, il déclara que je lui semblais tout de même un bon garçon et qu’il était heureux d’avoir fait ma connaissance.

Puis, offrant le bras à sa fille, il prit congé.

Le lendemain, nous nous retrouvions à l’heure de l’apéritif, à la terrasse de la Restauration.

 — Je finis après le deux, ce soir ; je filerai à l’anglaise avant la fin de la représentation et je te retrouverai à la porte du Casino, à dix heures et demie ! me souffla Augèle à l’oreille.

 — Entendu, répondis-je sur le même ton.

 — A propos, père, reprit tout haut la jeune fille, tu n’oublies pas que demain, dimanche, il n’y a pas de répétition et que je monte à cheval à une heure, avec toi... Car, vous savez, ajontat-elle, en s’adressant à nous, que papa a servi dans la cavalerie.

Un sourire d’orgueil se dessina sur les lèvres de Kropotkine.

 — J’y ai songé déjà, répliqua-t-il, et les chevaux sont commandés.

Faut-il avouer que j’étais un peu inquiet sur les résultais de l’aventure. La présence do ce père redoutable me laissait rêveur. Dans quelle histoire n’allais-je pas m’engager ?

A dix heures et demie, Angèle fut fidèle au rendez-vous.

 — Filons ! Filons vite !

Et quelques minutes après, une voilure nous entraînait rapidement vers Clermont.

*
**

 — Tu sais qu’il est une heure, dit Angèle, en descendant de la chambre, nous n’avons pas déjeuné et papa m’attend... Et les chevaux sont certainement à la porte du chalet !

Pendant tout le repas, ce fut la même antienne ;

 — Eli bien ! ça va être du joli ! Ça va être du propre !

Veux-tu que je te reconduise ? lui demandai-je, agacé.

 — Non ! non ! j’arrangerai mieux les choses toute seule.

Tout à coup, un galop de cheval résonna sur le pavé de la place.

Angèle se pencha à la fenêtre.

 — Oh ! papa ! voilà papa !

C’était Kropotkine lui-même, qui parcourait, aux grandes allures, les rues de Clermont, en quête de sa fille !

 — Dépêchons-nous, je t’en prie ! Il faut que j’arrive à Royat avant lui. On te verra ce soir ?

— Oui !

J’avoue que je fus lâche. On ne me vit pas le soir, à Royat. Mon ami Vincenet y parut seul. Mais, à minuit, il me rapporta des nouvelles.

Le père Versac était furieux. Il avait, à cheval, « fait » dans l’après-midi, tous les hôtels de la ville, et le hasard seul avait voulu qu’il ne vint pas me demander à l’hôtel de l’Univers.

 — Il doit être inscrit sous un pseudonyme ! déclarait-il en parlant de moi, mais je le repincerai !

Cette fois, c’était trop bête, et puisqu’il pouvait y avoir danger, il y allait de ma dignité de ne pas chercher à éviter plus longtemps ce père irrité. Du reste, l’honneur me commandait d’aller défendre Angèle.

 — C’est bon, fis-je ; demain, je me mettrai à sa disposition !

Et je m’endormis, ayant calmé par celte résolution héroïque les reproches que m’adressait ma conscience.

*
**

J’étais assis, le lendemain, très boutonné et très sérieux, quoiqu’inquiet, à la Restauration, lorsque je vis s’avancer la mine renfrognée de Kropotkine.

Je ne bronchai pas.

M. Versac marcha vers moi.

Je me levai, un peu pâle, prêt à tout... Mais la figure sombre de mon beau-père s’éclaira, à ma vue, d’un large sourire. Il me tendit les mains, et, sur un ton d’amical reproche :

 — Ah ! vous êtes un joli coco, vous ! par exemple ! Vous promettez à ma fille de venir le soir la retrouver... Nous attendons jusqu’à minuit... et personne n’arrive !...

Il sassit et se penchant à mon oreille :

 — Ma fille en a pleuré, méchant !... Et c’est très vilain... Car, enfin, qu’est-ce que vous avez fait hier soir, polisson ?

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