L'Année maudite, 1870-1871, par Charles Grandsard

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librairie du "Petit journal" (Paris). 1871. In-8° , 154 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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L'ANNÉE
MAUDITE
i 8 70/- i 8 7 i
PAR
CHARLES GRANDSARD
PARIS
LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL
6l, RUE DE LAFAYETTE
187I
L'ANNÉE MAUDITE
1870-187Ï
PARIS. —IMPRIME CHEZ ALCAN-LÉVY
6l, RUE DE LAFATETTE
L'ANNÉE
MAUDITE
i 8 70 - 187 1
PAR
CHARLES GRANDSARD
PARIS
LIBRAIRIE DU PE TIT JOURNAL
- 6 I , RUE DE LA FAYETTE
I 87 I
A LA MEMOIRE
DE
MARGUERITE-ADÈLE RITON
MORTE A STRASBOURG, LE I 0; JUIN I 87 I
BROYÉE SOUS LES ROUES D'UN WAGON
OU ELLE ÉTAIT ALLÉE PORTER DES SECOURS AUX BLESSÉS FRANÇAIS
REVENANT D'ALLEMAGNE.
Sainte fille!
C'est à vôtre mémoire chère et vénérée que je dédie ce livré,
inspiré par les douleurs de cette France que vous àve\ aimée
jusqu'à la mort.
Puisse-t-il ne pas paraître trop indigne de vous et de ma'
1 chère Alsace! C'est la seule gloire que j'ambitionne pour lui.
PRIERE
Sainte martyre Marguerite-Adèle, qui êtes devant Dieu,
demandezrlui, je vous prie, le salut de la France en retour de
votre généreux sang, qui a coulé pour elle.
Ainsi soit-il!
PREFACE
Ces poésies ont été écrites au fur. et à
mesure que surgissaient les événements qui
les ont inspirées. Ces événements sont
aujourd'hui des faits accomplis ; mais les
effets en subsistent : il est donc nécessaire
que le souvenir en soit précieusement con-
servé, car; lui seul nous donnera le désir et
la force de relever nos ruines. Si la France,
entraînée par une généreuse mais folle
insouciance, en arrivait jamais à oublier ses
désastres, elle serait déchue sans retour,
puisqu'elle n'aurait même pas l'idée de les
réparer. Le poète fait donc oeuvre de ci-
toyen, en essayant d'entretenir dans les âmes
des souvenirs douloureux mais salutaires,
pareils à la cuisson d'une plaie, qui rappelle
au malade la nécessité d'y appliquer un
remède.
L'ANNÉE MAUDITE
Laissez-moi remuer la sanglante poussière
Où gît notre grandeur, prestige évanoui,
Où naguère tomba notre illustre bannière,
Qui brilla si longtemps sur le monde ébloui !
Laissez-moi feuilleter page à page l'histoire
De nos affronts hideux, de nos cuisants malheurs,
Tordre mon coeur saignant, victime expiatoire,
' Et vider devant tous la coupe des douleurs!
2 L'ANNÉE MAUDITE
Car la douleur n'est pas ce que pense le lâche,
Un acide* mortel, un dévorant poison
Qui, dans l'âme versé, la mine sans relâche,
Et ronge tout : honneur, énergie et raison !
Sans doute, en l'effleurant d'une lèvre amollie,
On n'y sent rien, d'abord, qu'une amère liqueur;
Mais, dans le fond du vase, on trouve sous la lie
Un suc fortifiant qui relève le coeur !
On y trouve le don de souffrir, et de taire
L'angoisse dont la griffe à la gorge nous prend,
Et ce puissant amour pour le devoir austère
Qui tient lieu du bonheur et seul fait l'homme grand !
On y trouve un mépris absolu, sans limite,
Pour tout frivole éclat, pour toute vanité,
Et cette dignité mâle que rien n'imite,
Qui s'attache au malheur noblement accepté !
Ah! si nous recouvrons dans l'odieux supplice
Ces virils sentiments, trop longtemps désappris.,
Nous pourrons sans regret vider l'amer calice :
Nous ne les aurons pas payés d'un trop haut prix!
STRASBOURG
x
je veux me souvenir, et puis, je veux pleurer !
Les gouttes de la pluie usent enfin la pierre :
Je veux savoir si l'eau coulant de la paupière
Peut user ma douleur et me faire espérer!
C'est que je t'ai connue, Alsace! oui! bien connue,
Avec ton grandiose et paisible horizon,
Et tes fils généreux, faits de, forte raison,
D'austère probité, de vigueur contenue!
4 STRASBOURG
Depuis qu'au milieu d'eux m'a conduit mon chemin,
Je sais qu a leur parole on peut croire sans crainte,
Qu'on peut, d'une sereine et confiante étreinte,
Rendre la pression de leur loyale main!
Noble terre, d'honneur et de bonté pétrie!
Je voulais dans ton sein me faire un doux séjour,
Puis, du dernier sommeil y reposer un jour,
Car je voyais en toi ma seconde patrie !
Aussi, quand tu tombas sous la main du vainqueur,
Je me sentis frémir d'une étrange souffrance :
Il me sembla qu'avec un lambeau de la France
Ces Germains arrachaient un lambeau de mon coeur!
Aussi, depuis qu'on a prononcé ta sentence,
Comme homme et citoyen je me sens amoindri;
Et depuis ce moment je n'ai jamais souri;
Un voile noir, pour moi, s'étend' sur l'existence!
Et cette plaie au coeur, je ne puis l'effleurer
Sans irriter soudain la. v cuisante morsure.
Quel baume, cependant, verser à ma blessure?
Je veux me souvenir, et puis, je veux pleurer!
STRASBOURG
II
O mon vaillant Strasbourg! mon Strasbourg héroïque!
Tu fus grand, tu fus beau, quand tu bravais, stoïque,
D'effroyables calamités;
Et ton front, ravagé par le fer et la flamme,
D'horreur et de respect, à la fois, remplit l'âme,
O martyre entre les cités!
Ensemble nous avons, durant ton agonie,
Traversé bien des nuits de cruelle insomnie,
Bien des jours tout souillés de sang;
Et la fraternité des douleurs et des larmes
A relié, parmi ces terribles alarmes,
Mon coeur au tien d'un noeud puissant!
Quels jours! et quelles nuits !.. Farouches saturnales
De détonations éclatant, infernales,
A tous les coins de l'horizon;
Troupeaux de malheureux réfugiés sous terre,
. Tremblant de voir crouler leur toit héréditaire
Sur les voûtes de leur prison;
6 STRASBOURG
Longs obus regorgeant de meurtre et de ravages,
Déchirant l'air avec des sifflements sauvages,
Comme un vol d'énormes vautours,
Puis, sur les durs pavés se brisant en mitraille,
Et, sous des jets stridents de tranchante ferraille,
Fauchant la foule aux alentours ;
Lourdes bombes qu'on voit, sinistrement ronflantes,
Tracer dans le ciel noir leurs courbes rutilantes
Et s'élancer jusqu'au zénith,
Puis, sur un haut pignon tout à coup venant fondre,
Eclater en trouant la maison qui s'effondre.
Broyer en poudre le granit;
Puis, d'instants en instants, le sourd tocsin qui gronde,
Le lugubre incendie allumant à la ronde
Son formidable flamboiement,
Puis, les toits calcinés s'abîmant dans les flammes,
Et des gerbes de feu, comme de fauves lames,
Jaillissant vers le firmament;
Hideux brancards, portant sur leurs toiles sanglantes
Des mutilés aux chairs rouges et pantelantes
STRASBOURG 7
Des mourants à l'aspect hagard,
Des femmes, des. enfants au front morne et livide,
Aux yeux déjà vitreux et fixés dans le vide,
t Horreur et pitié du regard ;
Puis, la ruine immense, à demi consumée,
Des pans de murs croulants et noircis de fumée,
Restes à peine refroidis,
Cadavre d'une ville, étendu sur la terre,
Pareil à ces cités mortes, sous le cratère
Qui les mit en cendres jadis ;
Puis, enfin, la splendide et noble basilique,
Des âges reculés merveilleuse relique,
Parure, orgueil de la Cité,
Etalant aux regards ses douloureuses plaies,
Jonchant au loin le sol de pierres mutilées,
Débris de son front dévasté :
Telles sont les horreurs qui t'ont frappé naguère;
Car, de tous les fléaux que déchaîne la guerre,
Pas un ne te fut épargné;
Et cependant, Strasbourg ! durant ce long orage,
Je le jure, jamais n'a faibli ton courage,
A tous les malheurs résigné !
8 STRASBOURG
Et quand, au dernier jour, par la brèche élargie
Allaient monter l'assaut, le massacre, l'orgie
De la fureur et du trépas,
Comme une explosion jaillit de tes entrailles
Ce cri de la valeur : « Aux armes ! aux murailles !
« Mourons et ne nous rendons pas ! »
Plus tard, ô mon Strasbourg! l'impartiale histoire
Nous dira tes revers, plus beaux qu'une victoire,
Et comment tu les subissais;
Mais moi, ton fils de coeur, bien haut je le proclame :
Jusqu'au dernier moment m n'eus qu'un voeu dans l'âme,
Un seul : vivre ou mourir Français!
III
Ah! celui qui, durant cette épreuve abhorrée,
A senti comme moi palpiter sous sa main
Le grand coeur de l'Alsace, et puis, morne, éplorée,
L'a vue au pouvoir du Germain,
STRASBOURG 9
Celui-là vous dirait si la mère patrie
Compte un seul fils l'aimant d'un amour plus puissant,
Un fils plus prompt, sans même attendre qu'elle prie,
A verser pour elle son sang !
Car, à leurs yeux, la France.est toujours la première
Qui brisa sur le sol l'ancienne iniquité,
Et qui des droits nouveaux éleva la bannière
Aux regards de l'Humanité !
Celui-là vous dirait quelle souffrance amère
Fit pleurer ces vaillants, si forts dans le danger,
Quand vint les arracher au doux sein de leur mère
La rude main de l'étranger ! N
Il vous dirait combien, à l'heure douloureuse,
Perd la France en perdant ce lambeau de sa chair,
Cette robuste race à l'âme généreuse,
Où son nom fut toujours si cher !
O France, noble Alsace ! O soeurs infortunées!
Est-ce donc bien fini pour vous? Dans l'avenir,
A vous tendre les bras serez-vous condamnées
Sans pouvoir jamais les unir !
io STRASBOURG
Et par-dessus les monts, odieuse barrière,
Levant chacune un front par le deuil abattu,
Vous direz-vous toujours, des pleurs dans la paupière
« Orna soeur! c'est moi... m'entends-tu?»
Mais non! Consolez-vous, ô noble Alsace, ô France !
Les astres ne sont pas tous éteints ; dans vos cieux
Il en reste un encore, on le nomme : Espérance...
Ne le perdez jamais des yeux!
LES DEUX RÊVES
L'aurais-je donc rêvé, qu'il était sur la terre
Un peuple qu'enivrait la fièvre des combats,
Si bien qu'en écoutant son clairon militaire
Les rois, entre eux, se parlaient bas?
Que Rome, bien souvent, la vieille reine altière,
Dans son désert frémit au bruit de leurs exploits,
Et que les vieux Brutus dormant dans, sa poussière
Se dirent : « Voici les Gaulois ! »
12 LES DEUX RÊVES
Que le Nil les a vus, dans ses fougueux Numides,
Creuser avec le fer d'effroyables sillons,
Que ses Pharaons morts, du haut des Pyramides,
Contemplèrent leurs bataillons?
Que l'empire germain, si fier de son histoire,
S'écroula d'un seul bloc au vent de leurs drapeaux,
Que de Vienne à Berlin, portés par la victoire,
Ils allaient, allaient sans repos?
Qu'après Madrid, plus tard, Grenade l'Andalouse,
Au bruit de leurs tambours tressaillit et vibra,
Que leurs voix éveillaient la grande ombre jalouse
Des Califes dans l'Alhambra?
Que les steppes du Nord, jusqu'aux glaces des pôles,
Les ont vus déborder comme Un fleuve trop plein,
Et que Moscou la' sainte, aux splendides coupoles,"
Leur livra son royal Kremlin?
Que, lorsqu'enfin l'Europe entière, conjurée,
Ecrasa dé son poids leurs bataillons meurtris,
Quand vingt peuples divers, ardents à la curée,
Sur "eux se ruaient à grands cris,
LES DEUX RÊVES i3
Ces vaillants, contre tous, combattirent sans trêve,
Comme un lion blessé reculant pas à pas, 1
Pour ne tomber que morts?.. Ah! si ce n'est qu'un rêve,
Par pitié, ne m'éveillez pas!
II
L'aurais-je aussi rêvé? Ces preux, ces fils du glaive,
Qui riaient à la mort, qui volaient au péril,
Gais,comme l'alouette, alors qu'elle s'élève,
En chantant, au soleil d'Avril,
En face d'un seul peuple, un vaincu de la veille,
Naguère se .rangeaient les armes à la-main;
Et voilà que soudain le monde s'émerveille
A leur désastre surhumain !
Car le monde, encor plein de leur vaillante histoire,
Les avait vus combattre; il les savait sans peur
Et leur avait d'avance adjugé la victoire...
Ce fut une immense stupeur !
:4 LES DEUX REVES
Des défaites sans nom, soudaines, inouïes,
Des phalanges qui vont : en avant! en avant!
Et puis, en un clin d'oeil, plus rien : évanouies
Comme un peu de poussière au vent!
Des soldats qu'on disait les Titans de la guerre,
Livrant à l'ennemi leurs armes par milliers,
Puis, parqués en troupeaux comme un bétail vulgaire,
De l'exil prenant les sentiers!
Puis, l'étranger fondant sur la France meurtrie,
Trombe humaine qui brise et ravage en passant,
Et ne laisse plus rien, sur la terre pétrie,
Que des ruines et du sang! -
Puis, après bien des jours, des mois de lutte vaine,
La grande nation gisant, blessée au coeur,
A tout nouvel effort saignant par chaque veine,
Râlant sous le pied du vainqueur!
Et quand à se venger son courage l'invitej
Elle né peut plus rien que pleurer et. souffrir...
Ah! si ce n'est qu'Un rêve3 éveillez-moi bien vite,
Dussè-je,. en m'éveillant, mourir!
Ls A G O N I E
Priez Dieu pour l'agonisant !
Depuis bien des milliers d'années
Il vivait, • les pieds reposant
Sur les parois des Pyrénées,
La tête aux mers du Nord gisant.
Son flanc' droit touchait au rivage
Où mugit l'Océan sauvage,
Son flanc gauche aux flots verts du Rhin;
Son coeur, aux deux bouts de la terre.
Poussait le sang par chaque artère
Avec un battement d'airain!
16 L'AGONIE
, Le colosse était si robuste,
Que les peuples venaient jadis
Au souffle de son large buste
Réchauffer leurs coeurs engourdis.
Et quand ses membres, d'aventure,
Rien que pour changer de posture
©ans son vaste lit s'ébranlaient,
Le sol tremblait jusqu'aux entrailles ;
Les cités aux fortes murailles
Comme un homme ivre chancelaient!
Mais à présent, de sa narine,
Le souffle sort faible, abattu,
Sans pouvoir gonfler sa poitrine,
Sans faire mouvoir un fétu.
Secoué de frissons funèbres,
Dans le silence et les ténèbres
Le colosse râle, égorgé ;
Et le passant qui le regarde
Ne voit plus sortir que la garde
Du poignard dans son flanc plongé!
Si l'étranger vers lui se'penche
Et, d'un regard compatissant, "
L'AGONIE i7
Cherche l'endroit par où s'épanche
Sa vie avec un flot de sang,
Soudain, la blessure cachée
Apparaît : la chair arrachée
Près du coeur laisse un trou béant,
Plaie affreuse, horrible fenêtre
Par où l'oeil curieux pénètre
Jusqu'aux viscères du géant!
Pourtant, sa vigueur est immense; •
Il pourrait encore guérir ;
Mais, ô lamentable démence!
Lui-même s'acharne à mourir!
Lui-même, d'une main crispée,
Retourne dans son flanc l'épée,
L'enfonce en se martyrisant; .
Et, pour rendre sa mort plus sûre,
Lui-même élargit la blessure
Par où l'âme va s'épuisant...
Priez Dieu pour l'agonisant!
LE VOEU
Si jamais un sourire, ô ma pauvre patrie !
Vient éclairer mes yeux ternis par tes douleurs,
Qu'il sente au même instant sa paupière flétrie,
Le mauvais fils qui rit quand sa mère est en pleurs!
Si jamais dans ma main je serre avec ivresse
La coupe où le vin luit, rubis éblouissant,
Que sur ma lèvre, alors, la liqueur vengeresse.
Se change en un poison qui me glace le sang!
20 LE VOEU .
Si jamais, au milieu d'une folle soirée,
Ma bouche murmurait quelque joyeux propos,
Que ma voix, expirant dans ma gorge serrée,
Soit dès lors condamnée à l'éternel repos!
Si jamais il ressent une joie indiscrète,
Quand tu meurs sous les coups du poignard assassin,
Que mon coeur, aussitôt, comme brisé, s'arrête
Et cesse désormais de battre dans mon sein!
Si jamais, quand le jour a fini sa carrière,
Je prie en oubliant d'implorer Dieu pour toi,
Que le Maître, là-haut, rejette ma prière,
Et retire la main qui protégeait mon toit!
Oui! je fais voeu de mettre un crêpe sur ma vie,
De n'accorder jamais au plaisir un coup d'oeil,
Jusqu'au jour où du sort la fureur assouvie,
En terminant tes maux, terminera mon deuil!
AUX ALLEMANDS
Germains! vous nous avez vaincus,.. C'est bien! l'histoire
Vous doit, dans l'avenir, un brevet de victoire,
Et vos petits-enfants, buvant à vos succès,
Chanteront : « Nos aïeux ont battu les Français ! »
Pourtant, ne soyez pas' trop vains de nos défaites!
La guerre à la machine, et comme vous la faites,
N'a rien à démêler avec les fiers exploits
Qui nous ont illustrés, nous, les fils des Gaulois!
Et comment voulez-vous que nul les assimile?
Vous étiez un million, nous étions deux cent mille;
22 AUX ALLEMANDS
Vous aviez des engins terribles, un canon
Dont nous ignorions, nous, l'existence et le nom.
Puis, vous aviez des chefs dont la grande science
Est d'abîmer, de loin, leur monde en conscience,
D'écraser de boulets l'adversaire impuissant,
Le tout pour ménager Votre précieux sang!
Car vous n'entendez pas, par ce grand mot de guerre,
Ce que le monde entier y comprenait naguère :
Une lutte acharnée et loyale, un duel
Où le désir de vaincre, héroïque et cruel,
Fait deux bandes de loups de deux grandes armées ;
Où toutes les fureurs dans l'homme renfermées
Montent dû fond de l'âme et la poussent à bout,
Comme fait le limon de l'eau quand elle bout;
Où chacun, pâlissant de rage, l'oeil en flamme,
Présente sa poitrine à la tranchante lame,
Prêt à donner la mort, tout comme à la souffrir...
Car c'est là le dilemme : ou tuer, ou périr!
Non! non! vous n'avez pas, pour l'héroïque orgie,
Dans votre fibre assez de nerf et d'énergie;
Dans vos veines le sang coule trop lourdement
Pour s'élever jamais à ce bouillonnement !
La guerre, comme vous la pratiquez, ressemble
A ces chasses de l'Inde,, où, bien groupés ensemble,
AUX ALLEMANDS 23
Cent hommes bien armés, à grand renfort de chiens
Qui hurlent de fureur et mordent leurs liens,
Vont cerner avec art le tigre en sa broussaille.
Et quand le monstre, au bruit, de colère tressaille,
Bondit de son fourré, devant leurs rangs s'abat,
Et, leur montrant les dents, les défie au combat,
Au dos d'un éléphant abritant son courage,
Le chasseur, à loisir, raille sa vaine rage,
D'un coup bien dirigé sur le sable l'étend,
Puis, retourne au logis, car son dîner l'attend!
Eh bien! cette prudence exquise et méritoire,
C'est la votre, ô Germains ! Aussi, votre victoire
Peut en deux simples mots se résumer fort bien :
Vous aviez tout pour vous... et nous, nous n'avions rien!
Nous n'avions rien!... Pourquoi, ma France infortunée,
Confiais-tu, dis-moi, ton sang, ta destinée ,
A des hommes sans âme, et qui n'avaient pour eux
Que les illusions de ton coeur généreux?
Ton or et tes sueurs, ils en faisaient litière;
Et quand leur honte allait être mise en lumière,
Ils ont fait choir sur toi la foudre, froidement,
Pour cacher leurs larcins sous ton écroulement!
24 AUX ALLEMANDS
Ainsi, pour éviter la peine légitime,
L'assassin met en feu le toit de sa victime,
Croyant anéantir dans l'immense brasier,
Avec le corps raidi, son crime tout entier!
Oui! n'est-ce pas, Germains! que la France trahie,
Et par vos bataillons jusqu'au coeur envahie,
Après ces coups mortels : Froeschwiller et Sedan,
i
Vous semblait tout de bon perdue ! Et cependant
Elle n'oublia pas qu'elle avait nom : la France !
Que, son écrasement fût-il sans espérance,
Chassant bien loin la crainte au conseil suborneur,
Elle devait combattre et mourir pour l'honneur!
C'est alors que sa voix, sa grande voix sacrée
Poussa cette clameur âpre et désespérée :
cOn m'égorge! Au secours, mes enfants! ou je meurs ! »
Alors on entendit de confuses rumeurs,
Comme un sourd bruit d'acier sortir de dessous terre;
Le ven,t d'automne avait un accent militaire;
Les champs semblaient s'ouvrir d'eux-mêmes ; leurs sillons,
Au lieu d'épis dorés, portaient des bataillons!
Honoréz-les, Germains! même dans leur misère,
Ces enfants accourus du Rhône et de l'Isère,
AUX ALLEMANDS 25,.
Du Rhin déjà conquis, de la Moselle en deuil,-
De partout ! Les voilà rangés en un clin d'oeil,
Ayant pour tout bagage et pour toute science
Leurs braves coeurs, avec leur inexpérience!
Hélas! pauvres enfants! sous leurs maigres haillons,
Le vent zébrait leur peau de bleuâtres sillons;
Leurs pieds endoloris, à travers leur chaussure,
Des glaces, des cailloux ressentaient la morsure;
La viande leur manquait toujours; le pain, souvent;
Sur le lieu du bivouac, le soir, en arrivant,
L'arbre chargé de neige, et que la bise agite.
Leur offrait ses rameaux dépouillés pour tout gîte;
Et la plupart d'entre eux, pour la première fois,
Se sentaient un fusil en main!... Et toutefois,
Vous, solides Germains à la haute stature,
Chargés de vêtements, gorgés de nourriture,
Contre les froids d'hiver munis' de chauds abris,
Aux fatigues des camps dès longtemps aguerris,
11 vous fallut six mois de luttes, de constance,
Pour lasser, à la fin, leur fière résistance;
Et l'on sait que vingt fois vos brillants bataillons
Reculèrent devant ces enfants en haillons!
Ah! si votre pays eût connu la souffrance,
Les désastres sanglants qui frappèrent la France,
26 AUX ALLEMANDS
Dites-moi : l'auriez-vous aussi bien défendu?
Auriez-vous... mais l'histoire a déjà répondu!
Et maintenant, allez sur votre territoire
Parmi les brocs fumeux chanter votre victoire ;
C'est un beau jour pour vous ; mais j'en lève la main
Ce jour fameux n'aura jamais de lendemain!
LE CHOIX
Si j'avais à choisir quel pays de la terre
Je voudrais adopter pour berceau, pour séjour,
Je le sais bien d'avance, et, bien loin de le taire,
Je veux m'en vanter au grand jourl
Je ne choisirais pas le sol chevaleresque
Dont le Cid fut jadis l'honneur et le soutien,
Cette Espagne unissant à la grâce mauresque
Le mâle héroïsme chrétien !
28 . LÉ CHOIX
Je ne choisirais pas la féconde Italie,
Où l'art tient de tout temps allumé son flambeau,
Où, dans le pur éclat de la forme ennoblie,
Rayonne la splendeur du Beau!
Je ne choisirais pas la grave Germanie,
Tout éblouie encor de ses récents exploits,
Dont le persévérant et sérieux génie
Scrute la nature et ses lois!
Je ne choisirais pas l'opulente Angleterre,
Qui fait, sur toute mer, flotter son pavillon,
Et qui taillé, dans l'or du monde tributaire,
Une statue au dieu Million!
Je ne choisirais pas cette énergique race
Qui s'agite, là-bas, par delà l'Océan,
Qui convoite le globe, et d'avance l'embrasse
Ainsi qu'un polype géant!
Mais je te choisirais, ma pauvre France aimée,
Parce qu'au juste seul tu veux avoir égard ;
Que l'injuste, le faux, comme de la fumée,
Se dissipe à ton clair regard!
LECHOIX 29
Parce qu'auprès de toi l'opprimé morne et blême
Trouva souvent appui contre un sanglant vainqueur;
Que, pareille à ta Jeanne, à ton vivant emblème,
Tu fus une Fille au grand coeur!
MALEDICTION
Parole sur celui qui dégrada la France!
Parce qu'il a trompé la naïve espérance
Que ce peuple avait mise en lui,
Et qu'il l'a saturé de honte et de souffrance,
Quand il lui devait son appui;
Parce qu'il l'a poussé, faible et chargé d'entraves,
Devant un ennemi si fort,
Que ce peuple guerrier, brave entre les plus braves,
Fut vaincu presque sans effort ;
32 MALÉDICTION
Parce qu'il attira le massacre sauvage
Sur les populeuses cités,
Et qu'il fit promener la flamme et le ravage
Dans nos sillons partout vantés;
Parce que, grâce à lui, dans la grande patrie
Le fer tranche un large lambeau,
Et que, dès ce moment, mutilée et meurtrie,
Elle est mûre pour le tombeau;
Parce qu'il l'a plongée avec indifférence
Si bas dans la honte et l'affront,
Que cette nation, qui s'appelle la France,
Ose à peine lever le front,
Qu'il soit maudit ! Qu'il aille en vagabond sur terre !
Et lui, jadis le chef des preux,
Qu'il suive avec les siens son chemin solitaire,
Objet d'horreur comme un lépreux!
Que sa grande victime, en chacun de ses rêves,
Surgisse, fantôme sanglant,
Entr'ouvre son linceul, et lui montre sans trêves,
Du doigt, sa large plaie au flanc!
MALEDICTION 33
Daus ses fastes vengeurs, que l'implacable histoire
Le marque d'un fer rouge au front;
Et que deTavenir l'arrêt expiatoire
Le range au dessous de Néron!
Enfin, qu'il lui soit fait comme au doge parjure !
Sur l'image de Faliero
On mit un crêpe, avec cette sanglante injure :
«Mort sous la hache du bourreau!»
Lui, qu'on mette à son rang parmi les rois de France,
Au lieu de son buste proscrit,
Un drap noir, monument de deuil et de souffrance ;
Et qu'au dessous il soit écrit :
ce Napoléon... celui qui dégrada la Francef»
AVRIL
Peux-tu bien, ô soleil! réchauffer notre terre
Et prodiguer la vie à ses robustes flancs,
Raviver les couleurs de son riche parterre,
Et. gonfler ses bourgeons de sève ruisselants !
Peut-elle bien aussi, l'aubépine embaumée,
De sa neige odorante argenter les buissons,
Et les petits oiseaux cachés sous, la ramée
Egayer la forêt de leurs vives chansons!
36 AVRIL
Et toi, Nature ! Et toi ! la riche broderie
Que pose sur ton front Avril, le doux charmeur,
Peux-tu bien t'en parer avec coquetterie !
Peux-tu sourire encor, quand la France se meurt !
Je t'aimais, ô Nature! et de quelle tendresse!
Et, dès mes jeunes ans, mes deux plus chers souhaits
Etaient de vivre en toi, perfide enchanteresse,
De mourir sur ton sein... Maintenant j-e te hais!
Oui! je hais ton zéphir qui murmure et qui passe
La chanson de l'oiseau, le parfum de la fleur,
Tout ce rayonnement d'ivresse dans l'espace,
Parce que ton ivresse insulte à ma douleur!
Quoi! la terre des preux, cette terre bénie
Qui fit luire pour tous l'aube de meilleurs jours,
Qui longtemps éclaira le monde à son génie,
S'incline vers la tombe... et tu souris toujours!..
LE DEPART
Le soleil descendait sous les Vosges lointaines,
Et ses reflets mourants, de rougeurs incertaines,
Doraient le grand Strasbourg,
Quand la locomotive à l'haleine de flamme
M'entraîna bruyamment, triste et la mort dans l'âme,
Loin du dernier faubourg.
De son Dôme, pourtant, la gigantesque flèche,
Comme un léviathan qui se dresse, et qui lèche
Le pâle azur des cieux,
M'apparaissait encore au fond du crépuscule,
Spectre qui vous poursuit, et, plus on s'en recule,
Plus il grandit aux yeux!
38 LE DÉPART
Puis, de sa pointe aiguë à ses larges assises,
L'impassible colosse aux formes indécises
Se fondit lentement;
II n'en resta bientôt qu'un point noir dans l'espace ;
Puis il s'évanouit, comme un rêve qui passe,
Au fond du firmament!
Les Vosges, au couchant, dessinaient leurs arêtes,
Et les vieux burgs perchés sur leurs massives crêtes,
Dans le pâle reflet;
Et ma vue y restait sans relâche attirée,
Comme au dernier lambeau de la chère contrée
D'où le sort m'exilait!
Tout à coup, la machine, en sa course puissante,
Atteignit les vieux monts, s'engouffra, rugissante,
Sous le sombre tunnel;
Ainsi donc, la sentence était bien consommée!
Je quittais sans retour la terre bien-aimée...
Adieu morne, éternel!
LEDÉPART 39
Et des regrets, alors, je vidai le calice;
Mes souvenirs lointains, doux et triste délice,
M'étaient tous revenus;
Et j'évoquais en moi ma cité chère et sainte,
Les grands coeurs qui battaient dans sa vaillante enceinte
Et que j'avais connus!
Tout un monde enfoui d'images, de pensées,
De l'abîme des temps me remontaient, pressées,
Cpmme pour me navrer :
Instants doux ou cruels, jours de paix ou d'alarmes !
Et je bénis la nuit qui dérobait mes larmes; ,
Du moins, je pus pleurer!
Puis, le train s'arrêta : j'étais à la frontière.
La frontière! à ce mot, mon âme tout entière
Frémit et se troubla,
Car ce lieu fut jadis en plein coeur de la France.
Ainsi, sa plaie horrible, ô mortelle souffrance!
Toute vive, était là!
4o LE DEPART !
Et je crus voir l'image en deuil de la patrie;
Redemandant sa chair, son Alsace meurtrie:
Voeux, hélas! superflus!
Ainsi-Radie! pleurait ses fils dans la vallée;
Elle ne voulait pas en être consolée,
Parce qu'ils n'étaient plus!
Nous, du moins, qui restons aux bras de notre mère,
En plaignant ses douleurs, plaignons l'angoisse amère
De son enfant volé!
Sachons bien qu'elle n'a pas un fils plus fidèle,
Pas un qui se soit vu, jamais, séparé d'elle
D'un coeur plus désolé!
Oui! nous avons perdu de bons et nobles frères,
Qui nous ont plus aimés dans nos destins contraires,
Bien loin de nous trahir!
Oui ! dans nos rangs, Français! il s'est fait un grand vide!
Serrons-nous donc : la Mort cherche d'un oeil avide
Par où nous envahir!
LE DÉPART 41
Que fait-on, quand s'en va le fils de la famille ?
Quand il a disparu derrière la charmille,
Au plus prochain détour,
Près du foyer désert, alors, on se rassemble;
En se prenant les mains longtemps on pleure ensemble ;
' Puis, on songe au retour !
LE VAMPIRE
Or, je vis une femme en sa couche étendue..
La chambre était splendide; aux lambris appendue
Flottait une tenture épaisse de brocard,
Où mille franges d'or s'enlaçaient avec art.
Les meubles étalaient une magnificence
Qui révélait aux yeux et richesse et puissance;
Mais tout ce luxe était flétri, rompu, souillé,
Comme si les voleurs l'avaient déjà pillé.
44 LE VAMPIRE
Une lampe, brûlant sous un globe d'opale,
Versait aux alentours sa lueur faible et pâle;
Sur la scène planait un silence de mort,
Ce silence absolu qui vous serre et vous mord!
Et je voyais la femme en sa couche étendue.
Sa chevelure d'or, au hasard répandue,
Déroulait ses anneaux fauves sur l'oreiller,
Et jusque sur les draps allait s'éparpiller. •
A la rigidité de sa face glacée,
Sans peine on aurait pu la croire trépassée;
Et puis, la plaie ouverte à la gauche du sein
Dénonçait hautement l'arme de l'assassin.
Mais le souffle léger qui gonflait sa poitrine
Et faisait palpiter l'aile de sa narine,
Dans sa froide pâleur je ne sais quel éclat, •
Attestaient que la vie était encore là!
Et cette femme avait une beauté de reine;
Sur son front pur, un air de grandeur souveraine,
Une franche bonté, semblaient lutter entre eux,
Signes d'un noble coeur, vaillant et généreux.
LE VAMPIRE 45
Mais, entre les sourcils, la peau s'était plissée
Sous l'effort continu d'une sombre pensée;
Et les sillons creusés sous les yeux par les pleurs
Disaient éloquemment un passé de douleurs!
Tout à coup, dans la chambre obscure, sépulcrale,
Et derrière le lit où cette femme râle,
Je vis surgir un spectre odieux, repoussant...
Et sa vue, en mon corps, faisait figer le sang!
Un poil roux, tout autour de sa face puissante,
Formait une auréole étrange, incandescente;
Et ses yeux verts lançaient le farouche regard
Que sur l'agneau mourant lance le loup hagard!
On voyait resplendir sur sa bouche lippue
La sensualité qui n'est jamais repue;
Son teint couleur de brique, et de sang injecté,
Disait la convoitise et la voracité!
Et ses yeux verts couvaient la femme agonisante.
Et voilà : tout à coup, sa bouche reluisante
Par un hideux rictus toute grande s'ouvrit;
Et, comme doit sourire un démon, il sourit!
46 LE VAMPIRE
Ce rictus découvrit de longues dents d'hyène
Flairant par ses barreaux la chair quotidienne;
Et, sur son râtelier passant et repassant,
Sa langue dégustait, par avance, le sang!
Et voilà que soudain il fondit sur sa proie.
De son muffle béant, la hideuse lamproie
Quelques instants chercha la place, près du cou,
Par où le sang du corps s'échappe d'un seul coup.
Mais son regard s'allume : il a trouvé l'artère !
On entend trépigner ses deux pieds sur la terre;
Il prend à belles dents la peau, déchire, mord,
Et se rue, en suçant, à son banquet de mort !
Et la femme sembla ressentir la blessure,
Car elle s'agitait sous l'atroce morsure;
Mais elle était si faible, en son épuisement,
Que son corps retomba, bientôt, sans mouvement!
De pâle qu'elle était, elle devint livide!
Lui, se dressait parfois, et, d'une langue avide,
Léchait avec un air d'ignoble volupté
Quelque grumeau de sang dans sa barbe arrêté.
LE VAMPIRE 47
Ensuite, il reprenait sa tâche interrompue;
Et l'aspiration de sa bouche lippue
Produisait dans la nuit un petit sifflement,
Comme un enfant qui rêve, et qui tette en dormant!

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