L'Armée et l'administration allemandes en Champagne , par le Bon Alphonse de Ruble

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Hachette (Paris). 1872. In-16.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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L'ARMÉE
ET
L'ADMINISTRATION
ALLEMANDES
EN CHAMPAGNE
11931 — PARIS, TYPOGRAPHIE LAHUn E
Rue de Fleurus, 9
L'ARMÉE
ET
1 MINISTRATION
> I."
ALLEMANDES
CHAMPAGNE
PAR
LE BARON ALPHONSE DE RUBLE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1872
Droit* de propriété et de traduction réserves
1
L'ARMÉE
ET
L'ADMINISTRATION
ALLEMANDES
EN CHAMPAGNE
Nous avons réuni dans ce volume les actes offi-
ciels de l'administration allemande en Champagne,
et nous avons essayé de donner un aperçu du ré-
gime qu'elle a imposé à une partie de la France,
un aperçu seulement, car nous ne nous sentons
pas assez libres pour traiter ce sujet sans entra-
ves. Les Prussiens campent encore à" quelques
pas de nos fenêtres et de récents exemples nous
ont appris que nous ne sommes pas à l'abri des
exécutions sommaires. A l'historien seul appar-
tiendra la tâche de peindre nos misères. Aussi
bien les pièces authentiques, que nous publions
plus loin, fourniront les principaux traits du ta-
bleau.
2 L'AHMÉE
Aussitôt après la bataille de Sedan, les dépar-
tements de l'Est furent divisés en trois gouver-
nements: Alsace, Lorraine et Champagne. Le
gouvernement d'Alsace comprenait le territoire
que nous avons été forcés d'abandonner à l'Alle-
magne; celui de la Lorraine se composait de la
Meuse, des Vosges, des arrondissements deBriey,
Nancy, Toul et Lunéville (Moselle et Meurthe).
Le gouvernement de la Champagne renfermait
les départements de la Marne, des Ardennes, de
l'Aisne, de Seine-et-Marne, et plus tard de Seine-et-
Oise eL de l'Aube. Ces circonscriptions furent mo-
difiées dans le cours de la guerre. A mesure que
l'invasion s'étendit, le roi de Prusse créa des gou-
vernements nouveaux.
En Lorraine, le général de Bonin, aide de camp
du roi Guillaume, fut nommé gouverneur. Il en-
tra en fonctions le 29 août 1870 par une procla-
mation où il renouvelait les promesses, si souvent
violées depuis, de ménager les populations in-
offensives. La Champagne fut gouvernée par le
duc de Mecklembourg. Il s'installa à Reims au
commencement de septembre et se fit ta naître,
le 27 du même mois, par un appel « à l'assistance
de la population entière, » comme un libérateur
tombé du ciel. La haute situation de ce person-
nage, commandant du 13e corps d'armée, lui
permettait d'entasser impunément maladresse sur
ET L'ADMINISTRATION ALLEMANDES. 3
maladresse. Cependant il ne nous appartient pas
de le juger avec sévérité. Durant son séjour à
Reims, il montra quelques dispositions géné-
reuses. Aussi ne demeura-t-il pas longtemps dans
ce poste. Le 4 octobre, un nouveau gouverneur,
le général de Rosenberg Gruszczynski, s'installa
à Reims. Le duc de Mecklembourg continua ce-
pendant à donner sa signature aux principaux
actes du gouvernement jusqu'au 23 octobre, date
à, laquelle il prit congé de ses administrés.
LES RÉQUISITIONS
Il faut distinguer, quand on veut apprécier les
sinistres .effets de l'invasion, entre les départe-
ments occupés sans résistance et ceux qui ont été
le théâtre de la lutte ; le Bas-Rhin, la Moselle,
les Ardennes, le Loiret, la Seine et Seine-et-
Oise ont certainement plus souffert que la Meur-
the, la Marne, l'Aube, l'Oise, etc. Dans les pays
qui ont servi de champs de bataille, aux envi-
rons de Strasbourg, de Toul, de Metz, d'Or-
léans, de Belfort et surtout de Paris, il ne restait
pas une maison, pas un arbre debout. Les champs
ne se distinguaient pas des chemins ; aucune trace
de culture ; la terre était piétinée et l'herbe morte
4 LES RÉQUISITIONS.
sur d'immenses étendues ; çà et là de longues
chaussées, des tranchées creusées en lignes bi-
zarres révélaient l'emplacement des cantonne-
ments, des batteries et souvent des tombeaux de
l'armée allemande.
Rien de pareil dans notre département. Envahi
dans les derniers jours d'août, avant que ses ha-
bitants aient pu se compter et s'armer, il a été
occupé sans défense. Comparé aux pays cités plus
haut, il offre les apparences de la prospérité ; mais
beaucoup de terres n'ont pu être ensemencées -,
les fermes sont vides de bétail ; les chevaux, les
charrettes ont été enlevés ; les maisons riches ont
été ruinées par les réquisitions.
Il faut étudier les procédés des Allemands et
les comparer à leurs promesses. L'ordre du jour
du roi de Prusse, du 8 août 1870, portait: « Nous
« ne faisons pas la guerre contre les habitants pai-
« sibles du pays. » La proclamation du il août
est plus explicite encore : « Je fais la guerre aux
« soldats et non aux citoyens français. Ceux-ci
« continueront par conséquent à jouir d'une corn-
et plète sécurité, pour leurs personnes et leurs
« biens, aussi longtemps qu'ils ne me priveront pas
« eux-mêmes, par des entreprises hostiles contre
« les troupes allemandes, du droit de leur accor-
« der ma protection. » Il est vrai qu'il parle plus
loin des réquisitions qui seront jugées nécessaires
pour les besoins des troupes. Ces dernières pa-
roles faisaient prévoir quelques exigences, mais
la mansuétude du souverain vainqueur s'épan-
chait avec tant d'abondance dans les deux docu-
LES RÉQUISITIONS. 5
ments précités, qu'on ne pouvait s'attendre à
des razzias complètes. Les proclamations du baron
de Linden (25 septembre) , préfet de la Marne,
du grand-duc de Mecklembourg (27 septembre),
gouverneur général, du prince de Hohenlohe et
du comte de Tauffkirchen (27 septembre), com-
missaires civils, étaient conçues dans ce ton dou-
cereux, spécial aux administrateurs allemands.
Mais déjà nous avions appris à connaître nos en-
nemis. L'armée traversait la Champagne à mar-
ches forcées sur plusieurs lignes. Renonçant à se
masser pour vivre plus facilement, elle se divisait
en nombreux détachements, investis du droit
absolu de rançonner les villages sur leur route.
Le 6 octobre seulement intervint un décret qui
soumettait les réquisitions à certaines règles.
Tout officier devait laisser quittance et justifier
par écrit ses exigences ; il devait en référer à ses
supérieurs. Ce décret donnait un semblant de
garantie aux populations conquises ; mais il porte
la date du 6 octobre, près de 40 jours après la
bataille de Sedan ; le gros de l'armée était passé.
Voici quel était le mode de procéder des Alle-
mands dans leur marche envahissante. L'avant-
veille et la veille de leur arrivée, les villages pla-
cés sur leur passage étaient fouillés par des
espions. Rien de plus varié en apparence que la
profession des espions prussiens ; tantôt c'étaient de
prétendus marchands, bien pourvus d'échantillons,
et paraissant vivement préoccupés d'affaires ima-
ginaires, tantôt de simples ouvriers en quête d'ou-
vrage. A V., quatre ou cinq jours avant la ba-
6 LES RÉQUISITIONS.
taille de Sedan, arriva dans une des meilleures
hôtelleries de la ville un élégant phaéton, conduit
par un jeune homme à moustaches blondes, ac-
compagné de son domestique. Le nouveau venu
s'annonça comme un gentilhomme lorrain, chassé
de son château, et fuyant l'invasion prussienne. A
la tournure militaire du maître et surtout aux
regards effarés du domestique un témoin éprouva
des doutes, qu'il ne put malheureusement faire
partager aux autorités. Le prétendu fugitif visita
la ville et s'assura probablement qu'elle ne conte-
nait ni soldats ni gardes nationaux armés. Le len-
demain le maître et le valet disparurent de bonne
heure. Vers midi, un détachement de chevau-lé-
gers bavarois parut aux portes de V. et entra
sans hésiter; les officiers occupèrent l'hôtel; tout
l'ad
le monde reconnut dans judant le gentilhomme
lorrain de la veille. L'élégant phaéton, monté par
un autre officier, courait déjà sur la route de Se-
dan et explorait l'étape du lendemain. -
Voltaire rapporte que, pendant la guerre de Sept
ans, le grand Frédéric disait à ses familiers : «Sou-
« bise a cinquante cuisiniers et un espion; moi, j'ai
« cinquante espions et un cuisinier. » La France a
trouvé beaucoup de Soubises dans la dernière
guerre et la Prusse des généraux comme le grand
Frédéric. L'organisation des services d'espions de
l'armée allemande était excellente;- les moindres
réformes administratives ou militaires, surtout
dans les provinces de l'Est, étaient enregistrées soi-
gneusement par des agents spéciaux. Au moment
où la guerre éclata, une foule de gens sans aveu
LES RÉQUISITIONS. 7
s'établirent dans ces provinces, pour vendre de
sûres informations à l'ennemi ; des juifs accapa-
raient dans le plus grand mystère les grains, les
fourrages, les bestiaux. Beaucoup d'Allemands,
officiers et soldats, avaient habité la France ; l'état-
major prussien avait poussé le soin jusqu'à verser
dans chaque régiment les hommes qui connais-
saient les villes qu'ils devaient envahir. Lorsque
les uhlans entrèrent à Châlons, ils étaient précé-
dés par quatre hommes; le premier, dit-on, avait
été le domestique du maire ; le second avait tra-
vaillé, en qualité d'apprenti, chez un serrurier de
la ville. Aussi s'avancèrent-ils sans hésitation vers
la mairie. En chemin l'un d'eux aperçut à une
fenêtre une jeune fille qu'il avait connue ; il
l'appela par son nom et lui promit sa visite. A
Nancy, les envahisseurs étaient également con-
duits par des officiers et des soldats qui avaient
habité la ville; la municipalité n'eut pas à se
préoccuper des logements'; un proj et de réparti-
tion entre les maisons les plus confortables avait
été dressé à l'avance par l'état-major du prince
- royal. Le maire n'eut qu'à donner sa signature.
Dans les campagnes, la répartition des soldats
entre les habitants était plus laborieuse. Quand
ils devaient occuper un village non encore en-
vahi, les Allemands arrivaient en bon ordre sur la
grande place; l'officier commandant envoyait
chercher le maire, ou un des adjoints, ou un mem-
bre du conseil municipal. Faute d'officier munici-
pal, il demandait "un des principaux habitants de
la commune; malheur au propriétaire de toute
8 LES RÉQUISITIONS.
belle maison qui avait frappé les yeux du chef, il
fallait paraître. Le maire ou les notables étaient
immédiatement avertis, dans les termes les plus
durs et les plus menaçants, qu'ils seraient respon-
sables de toute attaque et de toute insulte portée
contre les soldats allemands. Après ce prélude, les
réquisitions commençaient. Il fallait fournir une
vache par compagnie ; dans les premiers jours de
leur séjour en France, les vainqueurs demandaient
des bœufs ; on eut de la peine à leur faire enten-
dre qu'on n'élève point de bœufs en Champagne.
Ils se contentèrent alors de vaches, mais ils en
exigeaient une au moins par groupe de cent ou cent
cinquante hommes. Du reste le chiffre de leurs
demandes variait d'un passage à l'autre : certains
régiments étaient d'une avidité extrême ; d'autres
montraient de la modération.
Aussitôtlebétail remis, le bourgmestre (c'estainsi
qu'on désignait le maire ou son remplaçant) était
sommé de livrer de la farine, du vin, des pommes
de terre, du café, des cigares par quantités énor-
mes. Nous avons sous les yeux une réquisition
adressée à un village de mille habitants, situé près
de Châlons ; après des masses exorbitantes de
viande, de bière et même de vin de Champagne,
le discret vainqueur demande soixante-neuf mille
cigares. Soixante-neuf mille cigares dans un petit
village, où il ne se trouve d'autre marchand de
tabac que l'épicier ! Il est vrai que cette demande
était accompagnée d'une estimation en argent
et que le choix était laissé au contribuable, de se
libérer en nature ou en numéraire. A ce prix, on
LES RÉQUISITIONS. 9
lui promettait une tranquillité complète jusqu'à la
fin de la guerre. Le village était habité par un
grand propriétaire, le marquis de X., que des re-
lations du monde rattachent à la haute aristocra-
tie allemande. Tandis que le maire parlementait,
M. de X. partit secrètement pour Châlons, où un
préfet prussien venait d'être installé, mais il n'obtint
d'autre adoucissement qu'un délai d'un jour, ac-
compagné d'un ordre de payer sous peine d'exé-
cution militaire. Dans l'espoir d'acheter la paix,
le marquis de X., à force de recherches et en
prodiguant sa signature, trouva la somme deman-
dée; le village paya le lendemain; le surlende-
main parurent de nouveaux détachements, qui
exercèrent de nouvelles réquisitions et qu'il fal-
lut satisfaire au même prix.
Si le corps envahisseur appartenait à la cavale-
rie, les exigences étaient plus lourdes encore. A
toutes les denrées qu'il fallait accumuler sous les
pieds des soldats, s'ajoutaient les fourrages, paille,
foin, avoine, nécessaires aux chevaux. Lorsque le
détachement arrivait dans un village, après la
distribution des billets de logement, les soldats
ouvraient ou enfonçaient les portes des écuries.
En un instant les bestiaux et les chevaux étaient
détachés et chassés à coups de plat de sabre, pour
céder la place aux chevaux de l'armée victorieuse.
Bientôt les Allemands n'eurent plus à s'inquiéter
des places à prendre; les bestiaux avaient été
la proie des premiers arrivants.
Les cultivateurs s'étaient avisés d'une ruse pour
sauver leurs grains. Au lieu de battre immédiate-
10 LES RÉQUISITIONS.
ment les gerbes, ils les avaient amassées en meules
à la porte des greniers. Chacun espérait que la mar-
che rapide des troupes ne permettrait pas à l'enva-
hisseur de battre le grain et se flattait d'engran-
ger paisiblement ses blés après l'invasion. Cet ex-
cès de précaution tourna à notre perte. Partout où
les soldats s'arrêtaient, ils se jetaient sur les meu-
les; les gerbes étaient éventrées, les unes pour la
litière, les autres pour le râtelier. C'est ainsi que
nous avons vu, propriétaires et fermiers, dispa-
raître toutes nos récoltes de l'année.
Le prince royal de Prusse tenta de tarifer les
exigences de ses soldats. Après la bataille de Se-
dan il fit afficher, dans les villes de son passage,
une ordonnance qui spécifiait le menu du repas
des troupes. Chaque homme avait droit par jour
à 750 grammes de pain, 500 de viande, 250 de lard,
30 de café et 60 de tabac. Ces précautions firent
sourire. On s'égaya surtout des quantités promi-
ses à chaque soldat et de l'appétit de ces hommes
du nord, qui semblaient n'être venus en France
que pour y faire de gros repas. Même avec cette
large mesure, il était malaisé de contenter nos
hôtes. Beaucoup montraient de terribles exigences.
Les officiers, convaincus que le vin de Champagne
coulait dans les rivières, dédaignaient les vins or-
dinaires du pays. Ils demandaient les meilleurs
crus d'un ton impérieux, quelquefois le sabre à
la main, dans les intérieurs les plus modestes.
Plusieurs se rendirent coupables de violences ; le
désordre détint si fort que le commandant d'éta-
pes fut obligé de faire afficher la défense à tout
LES RÉQUISITIONS. 11
officier allemand d'exiger d'autres vins que les
vins ordinaires de table.
Lorsque le pays était occupé depuis longtemps
et que la domination du vainqueur était regardée
comme assurée, les Allemands montraient moins
de précaution et plus d'insolence. Chaque village,
chaque maison riche voyait arriver dès le matin
un ou plusieurs fourriers. Vous recevrez au-
jourd'hui un régiment de telle arme, nous disait-
on; vous aurez tant d'officiers et tant de soldats
à loger; il nous faut tant de vaches et tant de
moutons, telle quantité de pain, de vin, de café,
de paille, de foin, d'avoine, etc., tout cela dit
de ce ton dur et grossier, que la Lorraine et la
Champagne n'oublieront jamais. Immédiatement
le malheureux bourgmestre devait se mettre en
campagne; en quelques heures il fallait choisir
des animaux propres à la. boucherie, faire allu-
mer des fours, requérir des hommes pour pétrir
le pain, abattre et dépecer les bestiaux, rassem-
bler les fourrages et les grains destinés aux che-
vaux, trouver le café, le sel, le vin, faire la ré-
partition des logements. Les fourriers visitaient
chaque maison, et inscrivaient à la craie blanche
sur la porte le nombre de soldats et de chevaux
qu'elle pouvait contenir. Quand le détachement
arrivait, ce travail était généralement à refaire.
Si un officier ne se trouvait pas assez confortable-
ment établi, les principaux habitants étaient dé-
logés. Des dames, des jeunes filles ont été dépos-
sédées de leurs chambres et réduites à passer la
nuit autour d'un maigre feu de cuisine, tandis
.12 LES RÉQUISITIONS.
qu'un Teuton-brutal se prélassait dans leur lit. Ces
actes de grossièreté paraissaient naturels. Un ré-
dacteur du Times, attaché aux armées prussiennes,
raconte gaiement, dans une correspondance du
26 janvier, qu'arrivé un soir dans un village, il
s'empara du lit unique d'une maison ; il l'occupa
pendant plusieurs jours; ce ne fut qu'au moment
de son départ qu'il daigna s'apercevoir que la
maîtresse du logis était grosse et avait besoin de
repos; elle accoucha le jour même.
A cette rudesse les Allemands ajoutent des in-
stincts de rapine qui rendent leur passage désas-
treux pour toute habitation civilisée. On a vu avec
étonnement, dans toutes les négociations condui-
tes par M. de Bismark, la question d'argent surgir
au premier plan. Un Prussien ne doit pas combat-
tre pour l'honneur ; il se bat pour le bénéfice ; la
guerre est une branche de commerce; avant tout
il faut gagner ou du moins prendre de l'argent;
telle est la théorie de la politique allemande. Ces
coupables instincts avaient été réprimés par la
discipline au commencement de la guerre, mais
ils s'étalèrent largement à la fin de la campagne,
lorsque la défaite des Français ne laissa plus au
vainqueur de répression à craindre. Les chefs se
piquaient d'aimer les arts. Malheur aux coupes,
aux pendules, aux meubles d'ornement qui frap-
paient leurs yeux ; ils les requéraient gravement
comme objet de consommation nécessaire aux ar-
mées allemandes. Heureusement ils sont en gé-
néral d'une profonde ignorance ; le goût du bric-
à-brac suppose des connaissances qui manquent
LES RÉQUISITIONS. 13
aux héros d'outre-Rhin. Nous avons vu des offi-
ciers, feignant d'aimer les arts et les livres, pré-
férer les porcelaines dorées, qu'on achète à la
foire, à des tasses de porcelaine de vieux Chine,
et des albums de photographie, vendus chez Gi-
roux, à des éditions originales en reliure pleine.
Après la guerre, un officier décrivait de belles
porcelaines, qu'il avait trouvées dans un de ses
cantonnements, sur la cheminée d'une chambre
occupée par lui : « Serait-ce de la contrefaçon de
« Sèvres ? demanda-t-il. — Assurément oui, ré-
cc pondit une femme d'esprit. On n'aurait pas
« laissé du vrai Sèvres sous votre main. »
Plus tard parurent, à la suite de chaque déta-
chement, des juifs, des revendeurs qui se disaient
compétents en objets d'art. La venue de ces vo-
leurs patentés, fut un désastre pour nos provin-
ces ; de crainte de se tromper, ils poussaient les
officiers à tout prendre et leur achetaient tout à
bas prix. Les plus hauts personnages de l'armée
allemande n'ont pas été les moins rapaces ; dans
le pillage de la France comme dans celui de
Corinthe, les Mummius n'ont pas manqué. A tous
les propriétaires assez hardis pour se plaindre,
les chefs répondaient : c'est le droit de la guerre ;
ou bien : les Français ont fait pis en Prusse de
1805 à 1813. Si on objectait que, depuis le com-
mencement du siècle, la civilisation et le pré-
tendu droit de la guerre avaient fait des progrès,
ils le niaient, et prouvaient bien, en redoublant
de réquisitions, que ni le droit de la guerre, ni la
civilisation n'avaient fait de progrès chez eux.
14 LES RÉQUISITIONS.
Les soldats prenaient ce qu'ils pouvaient, de
l'argent surtout. Nous avons vu des détachements
encombrés d'instruments aratoires, d'animaux de
reproduction; un bon père de famille dévalisa
dans un village la garde-robe d'un enfant de-
huit ans. On a trouvé, sous les murs de Belfort,
le cadavre d'un soldat mort en pressant tendre-
ment sur son cœur la lettre d'une Gretchen, qui
recommandait à son fiancé les boutiques des joail-
liers français. Les objets de consommation en gé-
néral, tout ce qui se boit ou ce qui se mange,
les vêtements, les chaussures, les couvertures de
laine plaisaient mieux à la masse. Mais leurs ré-
quisitions étaient peu de chose en comparaison
de ce qu'ils s'amusaient à gaspiller. On trouve-
chez les Allemands le sentiment aveugle des sau-
vages, le goût de la destruction. Ainsi les soldats,
après s'être introduits dans une cave et s'être re-
pus jusqu'à l'ivresse, s'amusaient à répandre les
vins qu'ils ne pouvaient boire ou emporter. Les
bestiaux étaient égorgés, les fourrages, les bois,.
les grains incendiés ; souvent, à côté de ces rava-
ges inutiles, les populations mouraient de froid ou
de faim. Les officiers montraient le même ins-
tinct barbare. Dans un très-beau et très-célèbre
château des environs de Paris, au commencement
du siège, un officier de l'état-major du roi appli-
qua trois fois le bout de son cigare allumé sur un
tableau de Léopold Robert. Il se donna le plaisir
de trouer la toile en trois endroits.
Le jour du départ de chaque détachement don-
nait lieu à des exactions nouvelles ; les habitants,.
LES RÉQUISITIONS. 15
debout bien avant l'aube, devaient préparer le
déjeuner de leurs garnisaires. Ce déjeuner se
composait de quantités énormes de lait et de café.
Nous avons appris à nos dépens que ce régime
alimentaire était particulièrement en faveur de
l'autre côté du Rhin. C'était un malheur que de
manquer de café et de sucre ; il fallait acheter la
paix, offrir des compensations. Bientôt le sucre
et le café devenant introuvables, ces capitulations
furent notre unique ressource contre les exigen-
ces de la dernière heure.
De tous les maux de l'invasion, le plus cruel,
après l'insulte que nous infligeait la présence du
vainqueur, était la réquisition des charrettes at-
telées. On ne sait pas généralement que les Alle-
lemands ont le pied plat, qu'ils marchent diffici-
lement et se fatiguent vite. Les marches, si van-
tées par le Times et autres journaux aux gages de
M. de Bismark, sont des voyages en charrettes
payés par les villages envahis. Au moment de
l'invasion, chaque régiment était accompagné de
plusieurs véhicules destinés à porter les malades,
les hommes blessés légèrement, les bagages, le
butin surtout. Des paysans bavarois ou badois
conduisaient ces charrettes, sur lesquelles s'entas-
saient les traînards, à défaut de malades. Sales,
déguenillés, guidant de pauvres haridelles, mar-
chant à contre-cœur comme elles, ces malheureux
paysans rappelaient plutôt les truands du moyen
âge que les vainqueurs de la France. On se serait
apitoyé sur le compte de ces conquérants malgré
eux, si leur rapacité n'eût étouffé tout sentiment
16 LES RÉQUISITIONS.
de pitié. A peine entrés en France, les chefs de
corps renvoyèrent ces paysans en Allemagne et
les remplacèrent au moyen de réquisitions. Les
villages des premiers départements envahis fu-
rent littéralement dépeuplés. Chaque soir, en ar-
rivant à l'étape, le commandant du détachement
signifiait au maire l'ordre de préparer pour le len-
demain un certain nombre de charrettes attelées.
A chaque étape, la foule des malades et des traî-
nards s'augmentait ; il fallait fournir de nouvelles
charrettes. Malgré toutes les promesses contraires,
jamais on ne renvoyait les premières. Des culti-
vateurs, originaires des départements de la Meur-
the, de la Marne, des Ardennes, ont été forcés
d'accompagner les vainqueurs jusqu'à Corbeil ou
Paris. Corbeil surtout, pendant les premiers
temps du siège, était l'entrepôt général de tous
les approvisionnements ennemis. C'est là que les
malheureux conducteurs étaient resserrés, avec
leurs charrettes et leurs chevaux, sans que cette
intendance allemande si vantée s'occupât jamais de
leurs besoins, sous prétexte que les charretiers
français devaient être à la charge des communes.
Plusieurs n'ont jamais reparu. Que sont-ils deve-
nus? les tribunaux pourront nous répondre. De-
puis la reprise du cours de la justice, les journaux
de l'Est sont remplis de déclarations d'absence
applicables à des paysans partis pour Corbeil.
Cette masse de charrettes entraînait un encom-
brement effroyable. Tel régiment conduisait jus-
qu'à 300 véhicules avec lui. Grâce à ces impedimenta
on aurait pu infliger à l'armée prussienne à Se-
LES RÉQUISITIONS. 17
2
dan une défaite dont elle eût gardé le souvenir.
Les bataillons se mouvaient assez serrés, mais
les bagages, les ambulances offraient un déploie-
ment immense, qui aurait pu devenir la cause
d'un désastre ; l'accessoire tenait plus de place
que le principal.
Les commandants de détachement n'avaient
pas le privilége des réquisitions de charrettes.
Après avoir été pressurés par les officiers de l'ar-
mée active, il fallait subir les exigences de l'in-
tendance. Pendant les mois de septembre et d'oc-
tobre , les habitants du département de la Marne
furent obligés de transporter de Vitry-le-François
à Épernay une partie des munitions, des vivres
et des fourrages de l'armée allemande. Beaucoup
de conducteurs devaient parcourir plus dé 80 kilo-
mètres pour aller chercher leur chargement à
Vitry, 63 de Vitry à Épernay et plus de 70 pour
rentrer chez eux. Même sans nécessité, les réqui-
sitions n'en continuaient pas moins. Nous avons
sous les yeux un ordre du sous-préfet prussien
d'Épernay, daté du 10 octobre, qui commande à
tous les maires d'envoyer à Épernay un char de
200 kilos de foin et de 200 kilos de paille. Le
chargement ne vaut pas le voyage. Plusieurs com-
munes sont situées à 80 kilomètres du chef-lieu
d'arrondissement. N'était-ce pas pour leur faire
sentir sa toute-puissance que l'administration
prussienne donnait de tels ordres?
Faute par les communes d'obtempérer à ces ré-
quisitions , la caisse communale était frappée
d'une amende de 200 francs par chaque voiture
18 LES RÉQUISITIONS.
qui manquait. Plus tard on réduisit cette amende
au chiffre de 50 francs par cheval. Nous joignons
ici quelques modèles différents de réquisitions,
dont nous avons les originaux sous les yeux :
Épernay, le 19 septembre 1870.
Ordre est donné à M. le maire de. de faire amener à
Vitry-le-François trois voitures à un ou deux chevaux,
avec conducteur pour chaque voiture, pour aller chercher
des vivres àVitry, sous peine de 200 fr. par chaque voiture
qui manquera.
Les voitures seront à Vitry, devant la sous-préfecture,
le 22 septembre courant.
Les vivres seront amenés à Épernay.
Le sous-préfet.
Épernay, le 18 décembre 1870.
Quatre voitufiers de. ayant abandonné leurs che-
vaux et voitures à Nogent-l'Artaud, la commune de.
est condamnée à une amende de 200 francs à verser de
suite à la sous-préfecture sous peine d'exécution mili-
taire. Ces quatre voituriers doivent se rendre à Nogent
pour reprendre et conduire leurs attelages, sous peine de
50 francs d'autre amende par chaque voiturier manquant.
Le sous-préfet.
Épernay, le 18 décembre 1870.
La commune de. n'ayant pas envoyé à Nogent-l'Ar-
taud les trois voitures demandées récemment est con-
damnée à payer une amende de 200 francs. Cette somme
devra être versée immédiatement à la caisse de la sous-
préfecture d'Épernay. Sinon elle sera perçue par les trou-
pes d'exécution qui seront envoyées dans la commune.
En outre la commune devra envoyer deux voitures à
un cheval et une voiture à deux chevaux, qui seront le
24 décembre, à midi, sur la place de la gare à Épernay,
LES RÉQUISITIONS. 19
sous peine d'une amende de 50 francs par chaque che-
val.
Le sous-préfet.
L'ARMÉE ALLEMANDE
Montesquieu a dit que l'amour de la patrie était
le fond d'un Romain ; on peut dire avec une
égale vérité que le sentiment de l'obéissance est
le fond d'un Allemand. Il faut avoir vu ces hom-
mes, jeunes et mûrs, marcher au pas, porter les
armes, faire l'exercice, saluer leurs officiers, pour
avoir l'idée de la discipline militaire. Un soldat
sous les armes n'a pas d'idées personnelles; tous ses
mouvements sont comptés ; il marche, il se re-
pose, il avance, il recule avec la perfection d'un
automate. Encore n'est-ce que l'accessoire. Ne pas
obéir, discuter, éluder l'ordre d'un supérieur
n'entre pas dans la tête d'un soldat allemand.
Dans une commune un officier se fâchait de ne
pas trouver de vin à la mairie. Le maire s'excusait
et affirmait qu'il avait donné des ordres pour que
chacun apportât le contenu de sa cave. « Mais,
« puisque vous, bourgmestre, disait-il, en avez
« donné l'ordre, comment n'y a-t-il pas de vin? » Il
répétait toujours : « Puisque le bourgmestre a
donné l'ordre » , et ne voulait accepter aucune
raison en payement. On eut beaucoup de peine à
20 L'ARMÉE ALLEMANDE.
lui faire comprendre qu'en France il ne suffit pas
de donner des ordres pour être obéi.
Les chefs abusent de cette obéissance passive.
Pour des fautes légères, ils ne craignent pas d'ad-
ministrer de leur propre main des coups de cra-
vache ou de larges soufflets à leurs hommes. Le
soldat reçoit en termes brefs l'ordre de se tenir
au port d'armes; l'officier l'accable de coups. Un
jour, après l'armistice, sur une place publique,
pour une voiture mal lavée, un officier donnait
des coups de canne à un vieux soldat. L'homme
ne prononçait pas une parole, mais de grosses
larmes coulaient sur sa moustache grise. Tous les
assistants étaient indignés d'une telle brutalité.
Une femme du peuple fendit la foule et dit à l'of-
ficier : « Eh bien, nous aimons mieux payer cinq
« milliards que de voir nos hommes battus ainsi.»
IL faut reconnaître que les chefs rachètent les
mauvais traitements par les soins infinis qu'ils
prennent du bien-être des soldats. A chaque étape,
avant de songer à eux, ils s'occupent de trouver
les vivres et les logements nécessaires à leur dé-
tachement. Pour nourrir et loger ses hommes, il
n'est rien qu'un officier ne soit capable de faire,
depuis la simple demande jusqu'à la réquisition
la plus dure. Le soldat sait qu'il peut compter sur
le zèle et la diligence de ses chefs. La certitude
de trouver un gîte et des vivres le rend insensible
à cette blessure intime qui torturerait des Fran-
çais, la dignité offensée. Le rôle des officiers lui-
même est bien simplifié par l'intendance. On a
beaucoup loué cette administration; on a beau-
L'ARMÉE ALLEMANDE. 21
coup admiré l'ordre et la régularité de son ser-
vice. Dans les départements de l'Est, au commen-
cement de la guerre, son œuvre était facile. Elle
procédait par réquisitions jusqu'à épuisement total
du pays. Nous ne pouvons donc attester de visu
que la dureté de ses exigences, l'ordre et la mé-
thode qu'elle emploie à dépouiller un pays. Mais
la prolongation de la guerre et la durée du siège
lui créa des devoirs nouveaux. Il paraît qu'aux
environs de Paris, dans un pays ruiné, sans autre
moyen de transport qu'un chemin de fer souvent
coupé, elle a su concentrer toujours à point une
masse suffisante de vivres, de chaussures et de
vêtements.
Tous les officiers mettaient un grand zèle à
assurer la distribution régulière des vivres et des
effets accumulés dans ces grands magasins. A des
périodes rapprochées, chaque trois ou quatre
jours, ils passaient eux-mêmes la revue des vête-
ments, des chaussures et des armes; chaque objet
usé était immédiatement remplacé; on donnait
aux soldats, presque avec profusion, des bas de
laine, des chemises de flanelle, des chaussures et
même des manteaux. Outre les vivres de première
nécessité, comme le pain, l'intendance n'a jamais
interrompu ses distributions de viande, de vin ou
de bière, d'eau-de-vie, de sucre, de café et de ta-
bac. Voici le compte rendu que le Moniteur officiel
du gouvernement général à Reims (26 février 1871)
rendait des travaux de cette administration :
Dans l'histoire de cette prodigieuse campagne que les
22 L'ARMÉE ALLEMANDE.
armées allemandes viennent de faire, une place d'hon-
neur devra être réservée à l'administration militaire, qui
a, elle aussi, dans son domaine, exécuté de véritables
prodiges. Pour alimenter et entretenir sur le territoire
ennemi, jusqu'à 200 lieues et plus de la mère patrie, qua-
tre grandes armées et d'innombrables détachements, il a
fallu une puissance d'organisation, une continuité d'efforts,
une sûreté de prévisions, une entente et un soin des dé-
tails, dont jamais aucune intendance n'avait encore ap-
proché. On pourra juger des difficultés de cette tâche
colossale, par un simple aperçu de l'approvisionnement
quotidien de l'armée devant Paris. Il faut, chaque jour,
pour les besoins de cette armée : 148,000 pains de 3 li-
vres, 1020 quintaux de riz ou d'orge, 595 bœufs ou
1020 quintaux de lard, 144 quintaux de sel, 9600 quin-
taux d'avoine, 24,000 quintaux de foin, 28,000 quarts
d'eau-de-vie ou liqueurs spiritueuses. La fourniture du
tabac est livrée, tous les dix jours, avec la même régula-
rité. Chaque corps d'armée (de 25 à 30,000 hommes)
reçoit pour 10 jours 60 quintaux de tabac à fumer,
1,100,000 cigares pour soldats et 50,000 cigares pour of-
ficiers. Le transport de ces gigantesques approvisionne-
ments se fait par la ligne du chemin de fer de l'Est, qui,
depuis le 4 octobre, était en activité jusqu'à Nanteuil, et
qui, au 25 novembre, arrivait jusqu'aux lignes d'inves-
tissement devant Paris. Dans le courant de décembre et
de janvier, les chemins de fer d'Amiens, d'Orléans et de
Rouen ont pu être rétablis et utilisés pour le même ser-
vice. L'approvisionnement de bouché et les fourrages
pour chaque corps d'armée exigent, par jour, 5 trains de
chemins de fer, chacun de 32 wagons. — L'intendance
allemande a été, il est vrai, aidée dans sa tâche par les
masses considérables d'approvisionnements que l'ennemi
a constamment laissées derrière lui dans toutes les pla-
ces et tous les campements qu'il évacuait. Sous ce rap-
port, les Français ont été d'un véritable secours pour
leurs adversaires. Ils les auraient également pourvus de
munitions, et de la même manière, si la différence des ar-
L'ARMÉE ALLEMANDE. 23
mes n'eût empêché d'utiliser les munitions prises à l'en-
nemi.
A travers la phraséologie que l'amour-propre
tudesque emploie à se complimenter, on entrevoit
une administration fortement établie. Nous n'avons
pas à rechercher ce qui serait arrivé à l'armée alle-
mande en cas de revers. Tous les services, qui ont
pour but le ravitaillement et le bien-être des sol-
dats, ont admirablement fonctionné d'un bout à
l'autre de la guerre. Bien commandés, bien
nourris, bien vêtus, les soldats étaient prêts à
tous les sacrifices ; il n'est rien qu'on ne puisse
demander à un Allemand à la condition de le bien
nourrir.
Il est vrai que ces soins multipliés, cette sollici-
-tude paternelle, les soldats les partagent, peut-
être même inégalement, avec les chevaux de leurs
officiers. D'après les règlements, les capitaines
seuls doivent avoir un cheval ; mais .peu à peu,
grâce aux réquisitions et aux captures faites sur
l'armée française, tous les officiers inférieurs s'en
procurèrent. En Allemagne les chefs de bataillon
ont des aides de camp; ce sont en général des
jeunes gens de famille ; ils se montèrent les pre-
miers. Les lieutenants, les adjudants, les méde-
cins, les chirurgiens, les vétérinaires, les officiers
d'administration et de justice, que nous avions
vus passer à pied avant la bataille de Sedan, re-
passèrent fièrement après la paix sur des chevaux
français. C'étaient en général des animaux modes-
tes, plutôt destinés aux travaux pacifiques de
24 L'ARMÉE ALLEMANDE.
l'agriculture qu'aux marches guerrières, mais
leurs maîtres n'en étaient pas moins exigeants,
et les soldats pas moins tenus d'en prendre soin,
au prix même de leur propre bien-être.
Si les chefs et les intendants n'ont eu que des
éloges à recevoir de leurs soldats, il n'en est pas
de même des médecins. Tous ceux qui ont vu de
près l'armée allemande ont été frappés de la sot-
tise et de la grossièreté du personnel médical. Je
ne sais si cette profession, très-honorée en France,
reste en discrédit de l'autre côté du Rhin ; mais
quand, dans un détachement allemand, il se ren-
contre un officier grossier, de manières incultes,
on peut affirmer que c'est le médecin. Que dire
de ces aventuriers que les ambulances traînaient
avec elles? une armée de pillards, décorés du
brassard de la convention de Genève, la terreur
des petites villes et des fermes isolées. Certains
journaux ont fait grand bruit de blessés achevés
sur le champ de bataille par des chirurgiens prus-
siens ; ces histoires sont peu vraisemblables ; ce
n'est pas la cruauté qui distingue les officiers
d'ambulance, mais la bêtise, l'outrecuidance, l'i-
gnorance , telles que Molière les a représentées.
Un jour du mois de décembre, arriva dans
une habitation écartée de la Champagne un con-
voi d'ambulance, escorté de douze médecins. Au
bout de quelques heures, un soldat de leur escorte,
aux yeux caves, à la figure amaigrie, affligé d'une
toux qui lui brisait la poitrine, demanda l'un des
douze docteurs. Ils allaient se mettre à table; pas
un ne voulut se déranger. Le soldat fut ajourné.
L'ARMÉE ALLEMANDE. 25 L
En attendant, un camarade compatissant demanda
un peu de bouillon pour le malade. On consulta
le chef de l'ambulance. Nous l'entendîmes crier
d'une voix de stentor : « Du bouillon, n'en don-
nez pas il n'y en a pas trop pour nous. » Le len-
demain le détachement partit au lever du jour,
par un froid glacial, les médecins en voiture, les
soldats à pied, le malade sur une charrette dé-
couverte. Le malheureux avait une fluxion de
poitrine; on juge s'il aura fait un long voyage.
On voyait aussi dans les hôpitaux des grandes
villes une foule de dames ornées du titre de
diaconesses. Nous n'avons pas vu fonctionner
cette institution ; on affirme qu'à Châlons, à Éper-
nay, à Reims, elles ne se sont distinguées que par
leur passion pour le vin de Champagne. Plusieurs,
dit-on, entretenaient des intrigues avec les offi-
ciers de la garnison. Elles avaient déclaré une
guerre acharnée à nos sœurs de charité et acca-
blaient ces saintes filles de réquisitions et de vexa-
tions.
Les pauvres soldats ne témoignaient pas en gé-
néral un grand enthousiasme pour la guerre.
Sauf les patriotes, qui s'exaltaient en parlant de
l'Allemagne unifiée, ils ne montraient guère d'autre
passion que celle de leur clocher. Ils disaient à
leurs hôtes, mais tout bas : « Bismark caput. » Caput
est le plus terrible anathème que puisse formuler
une langue allemande. Beaucoup d'officiers et de
soldats sont mariés et pères de famille. Quand
ils réussissaient à se faire comprendre, ils par-
laient volontiers de la profession qu'ils exerçaient
26 L'ARMÉE ALLEMANDE.
avant la guerre, de leur femme, de leurs enfants; ils
s'attendrissaient à ces souvenirs. Quand ils ren-
contraient des enfants, ils les comblaient de ca-
resses, multipliaient les petits cadeaux et se mon-
traient ingénieux, à force de bonhomie, dans l'art
d'amuser les bambins. Les Allemands possèdent
au plus haut degré le sentiment de la famille. Le
pillard le plus endurci ne parlait pas sans émo-
tion de son retour au milieu des siens. Dans les
rapports que nous étions obligés d'avoir avec les
officiers, pour cause de réquisitions, un appel aux
souvenirs du père de famille, habilement amené,
a souvent mieux valu pour nous que la justice et
le bon droit.
Presque tous les officiers allemands appartien-
nent à la petite noblesse, à la classe des gentils-
hommes de campagne. Ils sont en général bien éle-
vés, pleins du désir de paraître agréables. Ce n'est
qu'en grattant ce vernis de civilisation qu'on re-
trouve la rudesse du Germain. Pour ceux de leurs
hôtes qui n'avaient pas d'affaires à traiter avec
eux, de réquisitions à débattre, de logements à dis-
cuter, ils se montraient froids et réservés. A la
moindre discussion reparaissait la raideur tradi-
tionnelle. Nous n'avons pas remarqué de degrés
dans les procédés des diverses races allemandes ;
toutes nous ont paru également enflées de leurs
succès et pénétrées de rancune contre les Français;
peut-être les Wurtembergeois et surtout les Saxons
sont-ils cependant de plus facile composition que
les autres peuples, les Mecklembourgeois plus durs
et les Polonais de la Silésie plus pillards et plus
L'ARMÉE ALLEMANDE. 27
cruels. Pas de différence non plus entre les corps.
Les régiments de la garde ou de cavalerie sont
peuplés de jeunes gens de famille, qui s'efforçaient
de paraître généreux ; mais leurs soldats et sur-
tout leurs officiers d'administration étaient les plus
inflexibles.
Quelquefois les Allemands s'humanisaient dans
les garnisons où ils avaient séjourné longtemps et
où ils vivaient sans inquiétude. Ils cherchaient à
être aimables ; c'est surtout alors qu'ils se mon-
traient lourds, sans tact, réunissant tous les at-
tributs de l'ours de la fable. En voici quelques
exemples. A la suite d'un service rendu, un officier
écrivit une lettre de remercîment à un Français.
Sa lettre était fort gracieuse, mais elle était écrite
sur du papier qui portait en tête une large litho-
graphie du château de Versailles.
Plusieurs détachements conduisaient des four-
gons et des chevaux français. Les officiers ne sen-
taient pas qu'un tel cortége devait être un specta-
cle poignant pour nous. Un capitaine de chevau-
légersbavarois montait un joli cheval gris de race
arabe. Quelqu'un l'en complimentait. Il répondit :
« Je l'ai acheté à un officier français prisonnier,,
« après Sedan. Il m'a coûté vingt francs. » Cela dit
avec simplicité, avec la satisfaction d'un amateur,
qui montre à un autre amateur une heureuse ac-
quisition.
Le jour où l'on connut la prise de Paris, un of-
ficier accourut chez le propriétaire de la maison
où il logeait et où il avait été convenablement ac-
cueilli: « Je vais vous annoncer une bonne nÕu-
28 L'ARMÉE ALLEMANDE.
« velle, dit-il; Paris a capitulé. » Il fut fort étonné
de l'attitude morne de son interlocuteur.
Dans un château, à la suite d'un assez long sé-
jour, un officier supérieur eut le mauvais goût
d'inviter ironiquement le maître de la maison à
lui rendre sa visite à Mayence. Il s'attira cette ré-
ponse : « Je l'espère bien, Monsieur, et pour ren-
« dre ma visite plus certaine, je vais me faire mi-
« litaire. «
Dans la conversation c'était pire. Tout ce qui
peut être dit à contre-temps, mal à propos, venait
éclore naturellement sur les lèvres des Allemands.
Jamais ils ne laissaient passer une occasion de
vanter leur supériorité ou de se pavaner de leurs
victoires. Beaucoup de gens supposeront que Ces
insultes étaient réfléchies; nous ne le pensons pas.
Ceux qui leur prêtent tant de machiavélisme font
beaucoup trop d'honneur à leur finesse.
On serait tenté d'attribuer ces traits de carac-
tère à des exceptions. Sans doute il existe partout,
même dans une armée allemande, des hommes
pleins de tact et de convenance; mais le défaut
contraire est si général qu'on peut l'attribuer à la
race. La lourdeur germanique ne laisse aucune
place aux qualités légères qui font le charme de
l'esprit français.
Après la révolution du 4 septembre, les officiers
prussiens ne tarissaient pas en éloges du gouver-
nement déchu ; ils criblaient de critiques nos in-
stitutions nouvelles; ils attribuaient à l'empereur
tout ce qui existe en France, et notamment ce
qu'ils y admiraient le plus, les routes et les che-
L'ARMÉE ALLEMANDE. 29
mins vicinaux. Il fut difficile de leur persuader
qu'il existât des routes avant 1851. Je ne sais
quelle était l'opinion de l'état-major général au
sujet du gouvernement définitif de la France,
mais la plupart des officiers croyaient qu'après la
prise de Paris l'empire pourrait être rétabli sans
obstacle. Aussi s'attribuaient-ils modestement le
rôle de libérateurs. Ils avaient lu dans leurs histo-
riens qu'en 1814 les alliés, vainqueurs de Napoléon,
avaient été accueillis avec transport à Paris ; ils
espéraient la même réception en 1870. En atten-
dant ils n'épargnaient rien pour maintenir, du
moins en apparence, le gouvernement impérial.
A Nancy, au moment de la rentrée des tribunaux,
en novembre, le gouverneur manda plusieurs
magistrats de la cour et leur enjoignit de rendre
la justice au nom de l'empereur. La cour refusa;
toutes les obsessions ne purent rien obtenir d'elle.
Le service des tribunaux fut suspendu. A Reims
le duc de Mecklembourg donna les mêmes ordres
au chef du parquet, et lui laissa le choix entre un
exil immédiat ou la reconnaissance de l'empire.
Le magistrat préféra l'exil et quitta Reims.
On raconte que Goethe disait: « Un Français se
« reconnaît à deux signes; il parle toujours de lui
« et ne sait pas un mot de géographie. » Goethe
n'avait vu que des Français du premier empire ; il
n'aurait pas modifié sa critique s'il avait connu
ceux du second. Quand la guerre commença, les
chefs de corps seuls possédaient les cartes des
départements de l'Est; les colonels, les généraux
de brigade, appelés cependant à manœuvrer iso-
30 L'ARMÉE ALLEMANDE.
lément, n'avaient aucune idée du pays. Les plus
instruits ne connaissaient les lignes de défense des
Vosges et des Ardennes que par les récits de l'His-
toire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers. Beau-
coup n'avaient d'autre carte que celle de l'Indi-
cateur des chemins de fer. Ils faisaient de la straté-
gie en interrogeant les cantonniers. Quels avan-
tages ils laissaient à l'ennemi ! Pas un officier al-
lemand, depuis les simples lieutenants, qui ne
fùt pourvu de cartes de France. Nous ayons vu
plusieurs de ces cartes ; elles ressemblent à celles
de notre état-maj or, mais elles sont gravées sur
une plus petite échelle. Les officiers ne font au-
cun mystère de leurs cartes ; ils les montrent à
tout venant. On les vend publiquement en Alle-
magne; les adjudants les achètent ordinairement
à leur sortie de l'École des cadets. Il paraît que
ces cartes appartiennent à un travail d'ensemble
qui embrasse toute l'Europe centrale. Avis aux
puissances voisines de la Prusse.
Nos cartes d'état-major, que nous admirons
avec tant de complaisance, sont très-exactes mais
incomplètes. Presque toutes datent de 20 à 30 ans.
Depuis cette époque que de routes nouvelles, que
de ponts construits, sans compter les chemins de
fer. Les cartes allemandes au contraire ont été
mises au courant de tous les travaux. Les moin-
dres habitations, les parcs des châteaux y sont
marqués ; à plus forte raison y retrouve-t-on les
petits cours d'eau et jusqu'aux chemins de tra-
verse les plus oubliés. Une édition .contient même
le chiffre de la population et la distance entre
L'ARMÉE ALLEMANDE. 31
chaque village. Souvent les officiers étonnaient les
gens du pays par la sùreté de leurs informations.
A l'aide de leurs cartes et de leur boussole, ils se
conduisaient eux-mêmes. Aussi ne prenaient-ils
jamais de guides. Après la bataille de Sedan, l'au-
mônier d'une de nos ambulances, l'abbéDomenech,
requis par un général bavarois de chanter l'office
des morts à l'enterrement de quelques officiers
catholiques, se vit avec étonnement conduit vers
le cimetière par un aide de camp, qui n'avait ja-
mais parcouru le pays, mais qui se fiait à sa bous-
sole et à sa carte.
Depuis que la paix est signée, les états-majors
allemands n'ont pas cessé d'étudier la topogra-'
phie de nos malheureux départements. De tous
côtés rayonnent des officiers chargés de combler
les lacunes reconnues. Le moindre chemin d'ex-
ploitation rurale, le moindre pont est soigneuse-
ment relevé. Ces travaux seront gravés à Berlin
en vue de l'avenir. Il faut admirer cette science
géographique. C'est à force de plans heureuse-
ment combinés que la Prusse a vaincu des troupes
habituées à tenir tête à l'Europe entière. En France,
au contraire, nos officiers négligent tout ce qui
n'est pas l'obligation immédiate du service. Com-
bien, même parmi les chefs, savaient, avant la
bataille de Sedan, que la place n'était pas armée
et qu'elle était dominée par de fortes collines?
Après la prise d'Orléans par le général d'Aurelle
de Paladines, un officier supérieur demandait son
chemin àun aubergiste des faubourgs. « Monsieur,
« lui répondit l'aubergiste, nous avons eu les Prus-
32 L'ARMÉE ALLEMANDE.
« siens pendant deux mois. Ils m'ont adressé beau-
« coup de questions, mais jamais celle-là. »
Faut-il même ajouter foi aux accusations sui-
vantes? On lit dans la. Gazette du Rhin et dans le
Moniteur officiel de Reims :
Il circule en Allemagne nombre d'exemplaires des car-
tes remises aux officiers français lors de leur entrée en
campagne. Ces cartes fourmillent d'erreurs incroyables,
dont on aura un spécimen par ce qui suit :
Le Rhin n'y a pas sa source dans les Grisons, mais il
sort du lac de Constance, qui est sans affluent. Sur la
rive droite on aperçoit des montagnes, nommées Schs-
wald, et une vallée, qui a nom Breisgau; toutes deux for-
ment la province de Souabe. Bade et le Wurtemberg
sont donc lettres closes pour l'officier français. La carte
ignore l'existence de Rastatt et de Germersheim ; en re-
vanche elle consigne scrupuleusement les villages d'Et-
tlingen et de Glaisweiler, sur la rive droite du Rhin, et
les villes inconnues de Marnheim, Molzick et Heilbrein.
La Bavière rhénane est une plaine rase, au centre de
laquelle s'élève le mont Tonnerre. Mayence est transporté
à Ingelheim; Francfort est presque sur le Rhin; Berlin
se trouve beaucoup plus rapproché de ce fleuve qu'il nè
l'est en réalité ; entre ces deux villes on n'a marqué que
Hambourg. A l'est de Mayence on voit les monts de
Wiesbaden et à leur pied la ville de Taunus. De Bingeri
à l'embouchure du Mein, il y a au moins trois fois la dis-
tance de Cologne à Aix-la-Chapelle. Le Rhin reçoit un
affluent nommé Wesel, etc. »
Schezwald désigne sans doute Schwarzwald;
Breisgau est le nom d'une province et non d'une
simple vallée. Rastatt et Germersheim, oubliées
sur la carte, sont deux forteresses assez impor-
- tantes. Spire est sur la rive droite et non sur la
L'ARMÉE ALLEMANDE. 33
3
rive gauche du Rhin. Marnheim est situé à sept
ou huit lieues du Rhin; Molzick et Heilbrein n'exis-
tent pas; peut-être faut-il lire Heilbronn, sur les
bords duNeckar, mais Heilbronn est à vingtlieues
de l'emplacement qu'on lui donne. La Bavière
rhénane est traversée par les Vosges. Ingelheim
est à cinq lieues de Mayence et de Francfort, à
- dix lieues du Rhin. Wiesbaden n'est pas une mon-
tagne, mais une ville, et le Taunus n'est pas une
ville, mais une montagne. L'affluent du Rhin, le
Wezel, n'existe pas. — Faut-il écouter ces criti-
ques, ou n'est-ce qu'une plaisanterie destinée à dé-
verser le mépris sur notre administration militaire?
Nous posons la question. Puisse la faute, si elle
a été commise, être réparée avant la première
guerre.
Nous avons souvent lu dans les journaux, pen-
dant et depuis la guerre, qu'une antipathie pro-
fonde divisait les Prussiens et les Bavarois. Que
de récits imaginaires bâtis sur ces prétendues di-
visions ! On racontait tout bas dans les provinces
envahies que les Bavarois et les Prussiens refu-
saient de marcher ensemble, qu'ils avaient même
tourné leurs armes les uns contre les autres.
Les journaux du reste de la France ne crai-
gnaient pas d'imprimer ces fables. On disait que,
dans les combats d'Orléans, le généralissime prus-
sien avait fait décimer l'armée de Von der Thann,
le premier corps bavarois, pour anéantir des
troupes de fidélité douteuse. Plus tard on assu-
rait que les intendances avaient l'ordre de réser-
ver les meilleurs approvisionnements aux Prus-
34 L'ARMÉE ALLEMANDE.
siens. Personne qui n'eût à raconter un trait par-
ticulier de la haine qui divisait ces deux peuples.
Il est temps de faire justice de ces contes, avec
lesquels les journaux bercent notre patriotisme,
dans l'espoir d'une revanche. L'auteur de ce volume,
a vu beaucoup d'officiers des deux peuples ; il a
conversé avec eux. Chez les hommes âgés, dont
la carrière est terminée, chez les officiers supé-
rieurs, les généraux, les représentants des hautes
familles, dont le moindre ébranlement politique
peut mettre la situation en péril, on voit poindre
quelques regrets purement platoniques. Tous les
autres, les officiers inférieurs, les jeunes gens
saluent de leurs acclamations l'avènement de l'u-
nité allemande. Ils sont dominés au même degré
par deux sentiments, la haine de la France et le
désir de former un grand peuple. Ils ne sont pas
plus attachés à la Bavière vis-à-vis de l'Allemagne,
que les Normands, les Champenois, les Bourgui-
gnons à leurs provinces vis-à-vis de la France.
Quant aux soldats, ils n'ont aucune préférence.
Le régime prussien est très-doux pour les paysans;
les impôts sont peu élevés : les tabacs sont à bas
prix. D'ailleurs, il faut bien l'avouer, un souffle
de patriotisme pousse la race entière vers les
grandeurs de l'unité allemande. La Providence en
ce moment sert les Prussiens. Tandis que le roi
Guillaume remplit d'orgueil le cœur du plus
pauvre étudiant par le rétablissement du Saint-
Empire, le roi de Bavière s'abandonne à ses pe-
tites passions, la musique de Wagner, l'isolement,
les promenades nocturnes, qui prêtent un peu au
L'ARMÉE ALLEMANDE. 35
ridicule. Ce prince n'a aucune des qualités qui
imposent aux peuples, surtout aux peuples jeunes-
Aucun Bavarois ne se fait illusion sur le sort
futur de la Bavière.
Il en est de même des autres pays allemands.
On cite souvent la ville de Francfort-sur-le-Mein,
comme passionnée pour son autonomie perdue.
Il est vrai qu'en 186rs elle fésista aux Prussiens
avec une âpreté qui ressemblait à du patriotisme.
Mais on oublie qu'elle avait été accablée de ré-
quisitions, rançonnée, presque pillée par le ter-
rible Vogel de Falkenstein, le plus dur de tous
les généraux prussiens. Francfort d'ailleurs est
une ville commerçante. L'idée de faire partie d'un
grand empire militaire souriait peu à son an-
cienne et riche bourgeoisie. Il y a loin de ces sen-
timents à la haine qu'on lui attribue. Dans la
dernière guerre, les milices francfortoises se sont
battues à côté et peut-être sous les ordres de Vogel
de Falkenstein. Prussiens et Francfortois ont versé
leur sang pour la même cause; ils ont perdu le
souvenir des réquisitions de 1866 en en levant de
nouvelles sur la France. L'unité allemande est
faite et bien faite; pas une voix ne détonnera
dans le concert. La grande révolution s'achèvera
lentement et donnera aux rares opposants le
temps de disparaître. Les princes allemands ont
déjà perdu la plupart des attributs de la souve-
raineté, le droit de conclure des traités de com-
merce, la représentation diplomatique, le com-
mandement de l'armée. Ils s'effaceront de plus en
plus jusqu'au jour de leur éclipse totale. Une
36 L'ARMÉE ALLEMANDE.
guerre malheureuse n'arrêterait pas le mouve-
ment. On pourra vaincre l'Allemagne ; il est trop
tard pour la diviser. Avant la guerre actuelle, on
pensait encore à Sadowa parmi les anciens alliés
de l'Autriche; aujourd'hui on s'enorgueillit de
Sedan. Prussiens, Bavarois, Saxons, Badois, etc.,
conviennent que la guerre actuelle a scellé l'u-
nion. La.prise de Paris a brisé la glace. Beaucoup
d'Allemands, de ceux qui ont conservé assez de
sang-froid pour peser les destinées de leur pa-
trie, ne se montrent inquiets que des futures re-
vendications de la Russie. Pas un ne doute de
l'unité allemande. Une telle découverte choquera
peut-être ceux de nos hommes politiques qui ai-
ment à s'aveugler.Il faut savoir écouter la vérité,
même quand elle est désagréable à entendre.
Nous avons malheureusement beaucoup à ap-
prendre de nos ennemis. La supériorité de leur
artillerie n'a pas besoin d'être démontrée. Tout
onde a vu leurs batteries de canon alignées
sur-des promenades publiques, toutes bien cou-
vertes, bien abritées par de grosses toiles gou-
dronnées et gardées comme les pommes d'or du
jardin des Hespérides. Nous ne sommes pas per-
sonnellement en mesure de comparer les mérites
de l'acier fondu et du. bronze. Nous avons seule-
ment remarqué que les canons allemands sont
plus petits, plus légers que les nôtres, par consé-
quent plus faciles à transporter.
La cavalerie allemande est également très-van-
tés Les éloges qu'on: lui donne mériteraient quel-
ques réserves. Les officiers montent de beaux et
L'ARMÉE ALLEMANDE. 37
de grands-chevaux, toujours de robe sombre;
les lieutenants, les capitaines, les chefs d'esca-
drons possèdent deux chevaux ; les colonels et les
généraux en ont trois, rarement un plus grand
nombre. Les généraux ont le droit d'avoir une
voiture. On ne peut s'imaginer, sans les avoir vus,
les étranges carrosses que les états-majors traî-
naient à leur suite au commencement de la
guerre. Au retour, ces voitures ridicules s'étaient
transformées en élégants coupés, en belles ca-
lèches, sur lesquelles on retrouvait les marques
des carrossiers les plus en faveur en France.
Cette transformation était due aux réquisitions.
Les chevaux appartiennent, non pas à l'État,
mais àTofiicier qui les monte; cependant l'achat
est toujours à la charge de l'État. Des règlements
minutieux régissent cette matière. Le maximum
du prix d'acquisition est beaucoup plus élevé
qu'en France. Les simples capitaines montent des
chevaux qui ont coûté jusqu'à 600 et 700 thalers
(2625 fr.). Le moindre sous-lieutenant a un cheval
d'au moins 1200 ou 1500 francs. Les prix de che-
vaux de troupe et de train se rapprochent des
nôtres. Il est à remarquer que les budgets des
états allemands, bien moins riches cependant que
la France, consacrent des sommes plus élevées
au budget de la guerre et à la remonte de la ca-
valerie. Tous les régiments ne sont pas également
bien montés. Ceux de la garde prussienne, les
uhlans, les cuirassiers blancs ont de superbes
chevaux. Les équipages du train et de l'artillerie
ne valent pas les nôtres. Il paraît que l'équiva-
38 L'ARMÉE ALLEMANDE.
lent de nos races bretonne et percheronne man-
.que absolument en Allemagne. Les Allemands
consentent eux-mêmes à reconnaître notre supé-
riorité sur ce point; il ont mis la paix à profit
en achetant des étalons et des poulinières dans
le Perche. Le mulet est inconnu dans les armées
prussiennes. Comment des hommes si pratiques
ignorent-ils les services que rend cet animal sobre
et robuste? La sonnerie de la cavalerie ne res-.
semble pas à la nôtre ; au lieu de ces fanfare ,
d'une harmonie toute virile, qui marquent les dif-
férénts devoirs d'un cavalier français, les Alle-
mands n'ont que des sons aigus et criards, des
cadences de deux ou trois notes. On s'étonne de
cette indifférence chez un peuple si bien organisé
pour l'art musical.
Il est un point, qui risque de passer inaperçu dans
l'histoire de cette guerre, parce qu'il n'a frappé
les yeux que des habitants envahis, c'est le soin
merveilleux que les Allemands mettent à se garder.
Quelque faible que soit un corps ennemi, il est
toujours accompagné d'un grand nombre d'éclai-
reurs. Les uns précèdent le gros du détachement,
les autres marchent sur les flancs, à des distances
assez longues, et ont pour mission de fouiller les
moindres buissons, à droite et à gauche, de pas-
ser derrière les murs, d'ouvrir les maisons. Quand
une colonne traverse un village., des soldats isolés
s'avancent à l'entrée, parcourentles rueslatérales
et font le tour des maisons habitées. Sur les
grandes routes, l'excès de précaution devient pué-
ril. En Champagne, dans le pays le plus plat et le
L'ARMEE ALLEMANDE. 39
plus découvert de France, au moindre petit bos-
quet qu on apercevait à l'horizon, un cavalier se
détachait du corps principal pour explorer les
lieux. On rencontre souvent le long de la route
des jardins clos de murs ; tous les détachements
ennemis faisaient passer des éclaireurs de l'autre
côté du mur; on les voyait marcher à la file, le fusil
à la main, et fouiller gravement de la pointe de la
baïonnette la moindre touffe de rosier.
Le soir, à la fin de chaque étape, les détache-
ments se couvrent par de nombreux corps de garde,
postés à un ou deux kilomètres, sur les hauteurs,
à la bifurcation des routes, au coin des bois.
Quelle que soit la rigueur du temps, il est ex-
pressément interdit aux soldats de se renfer-
mer dans les maisons ; à peine leur est-il permis
d'allumer du feu. Les uns se couchent dans leur
manteau, tandis que la moitié du poste, l'arme au
bras, veille et se tient en communication avec les
postes voisins. La mission des gardes avancées
n'est pas seulement de servir de sentinelle au
corps principal ; elles doivent aussi interrompre
toute circulation. On peut aborder sans difficulté
les villes qu'une avant-garde laisse derrière elle,
mais on ne peut la dépasser. Les Allemands ne
veulent pas se laisser précéder, sans doute pour
cacher les détails de leur marche. Tout voya-
geur qui cherchait à se faufiler était chargé
au galop par les uhlans. La disposition des
cavaliers ennemis à courir sus aux passants a
été souvent utilisée par les francs-tireurs. De har-
dis piétons paraissaient sur le front des postes
40 L'ARMÉE ALLEMANDE.
avancés, ayant l'air de se cacher, et attiraient les
éclaireurs dans des embuscades.
Si la ville ou le village occupé est étendu, les
Allemands n'en prennent qu'une partie. Ils aiment
mieux s'entasser dans un faubourg que dissé-
miner leurs forces , quelque soit d'ailleurs le
nombre des sentinelles qu'ils ont jetées sur
leur front de marche. Souvent des maisons et
même des groupes de maisons, situées, heureu-
sement pour elles, dans des lieux écartés, ou près
d'un bois, ou au delà d'un cours d'eau, n'ont pas
reçu un seul soldat. Beaucoup de villages,
principalement dans les Ardennes et dans les
Vosges, ont été préservés de l'occupation et de
ses charges par leur position escarpée, ou par le
mauvais état des chemins, ou par le voisinage
d'une grande forêt. Le Prussien n'aime à rançon-
ner que les villages sans défense. Si l'entreprise
offre des chances diverses, il y renonce volontiers.
Les factions imposées aux soldats allemands
durent ordinairement toute la nuit. Pour nos
hommes, deux heures c'est beaucoup. Que de
plaintes dans nos corps de garde pour une sta-
tion de deux heures à la porte 1 Un Allemand y
- passe toute la nuit sans crier grâce ; il se promène
de long en large, son fusil à la main. Il est permis
de fumer et Dieu sait combien de fois pendant
une longue faction la pipe de porcelaine est bour-
rée et allumée.
Nos règlements militaires, si relâchés sur tant
de points graves, pourraient s'inspirer de la tolé-
rance de nos ennemis. Une garde de nuit n'est pas
L'ARMÉE ALLEMANDE. 41
une faction de parade. Si la fumée du tabac peut
faire prendre patience au soldat, il est aussi ab-
surde qu'inutile de l'en priver.
LES FRANCS-TIREURS
De tous les moyens de défense que la France de
1870 a opposés à l'invasion prussienne, un seul a
causé de la crainte à nos ennemis, c'est l'organi-
sation des francs-tireurs. Il eût été facile de don-
ner un grand développement à ces corps libres, si
bien appropriés au caractère aventureux de la
jeunesse française et particulièrement aux habi-
tudes de braconnage des paysans alsaciens et lor-
rains. Avec un peu de prévoyance, on aurait pu
organiser les gardes nationales de l'Est, leur dis-
tribuer de bonnes armes, les autoriser à régle-
menter les exercices et à s'établir à leur guise. Les
hommes auraient appris le maniement du fusil,
et acquis cette fierté que donne à tout homme de
cœur la possession d'une arme. Le département
des Vosges avait levé en 1866 plusieurs bataillons
de francs-tireurs, que Paris a vus défiler sur les
boulevards pendant l'exposition universelle, dans
une tenue martiale qui faisait l'admiration des
militaires de profession ; mais la nomination des
officiers devint une pomme de discorde entre le
- 42 LES FRANCS-TIREURS.
ministre et les francs-tireurs des Vosges. Survint
une réglementation puérile qui découragea ce
premier essai d'armée nationale. Au moment de la
guerre, il était encore temps de réparer cette la-
cune. Il fallait prodiguer en grand nombre les ar-
mes et les munitions sans exiger ni papier ni en-
gagement personnel. Sans doute quelques armes
auraient été perdues pour les arsenaux français, ou
n'auraient été employées qu'à la chasse ; la plupart
néanmoins auraient servi à des francs-tireurs.
Au lieu de se livrer à ces distributions, le
gouvernement obéit sur ce point encore à ses ins
tincts administratifs ; il voulut réglementer ce qui
défie le plus toute réglementation, la guerre de
partisans. Plusieurs personnes obtinrent l'auto-
risation de former des corps libres, des corps d'é-
claireurs surtout. Mais il y eut des faveurs; on ac-
corda toutes les armes disponibles à ces corps
privilégiés ; il n'en resta plus pour les bracon-
niers des Vosges qui auraient rendu de plus im-
portants services.
Il se forma cependant des francs-tireurs ; nous ne
parlons pas ici de ces héroïques compagnies, levées
dans les premiers jours de la guerre, qui parurent
à Sedan et qui se replièrent après nos désastres sur
nos armées régulières et sur Paris, où elles com-
battirent sous. différents noms. Nous ne parlons
pas davantage de certains corps indisciplinés, que.
nous avons vus sillonner en tous sens les Vosges
et la Champagne. Les chefs se disaient toujours
lieutenants de Garibaldi. Ils arrivaient le plus sou-
vent dans un moment où il n'y avait pas de Prus-
LES FRANCS-TIREURS. 43
siens dans le pays. Un détachement demanda dans
notre habitation dix francs et quelques bouteilles
de vin. Quelques jours après il revint et exigea
cinquante francs. Ces demandes étaient fort mo-
destes , mais il est des maisons qui ont été
traitées avec plus d'exigence. C'était dans les cafés
que vivait cette troupe avinée, plus digne du nom
de francs buveurs que de tout autre. Beaucoup
de bruit, beaucoup de cris, beaucoup de fanfa-
ronnades, de mauvaises armes, des faces médio-
crement rassurantes, une soif inextinguible, nul
soupçon de discipline, des dispositions à prendre
le bien d'autrui, tels étaient les caractères de
ces corps libres.
Les seuls francs-tireurs utiles étaient les bracon-
niers, les paysans isolés qui pouvaient guerroyer
sans se faire connaître. Ils n'avaient souvent que
des fusils de chasse et du plomb ; mais avec ces fai-
bles moyens que de coups assurés ont été tirés sur
les traînards, les estafettes, les courriers d'avant-
garde. Les Prussiens exerçaient une surveillance
minutieuse aux abords des grands bois et, ce
qui est triste à avouer, entretenaient parmi nous
une foule d'espions. Pour être sûr de son secret
un franc-tireur prudent le cachait à tout le monde.
Il se glissait la nuit dans les bois, la veille d'un
passage de troupes. Il choisissait son poste, soit un
talus élevé sur le bord d'une route, soit une ca-
chette sur les rives d'un cours d'eau. Le difficile
n'était pas de surprendre de malheureux soldats,
mais d'assurer sa propre retraite. Il y a dans le
département de la Marne un bois touffu, de mé-
44 LES FRANCS-TIREURS.
diocre étendue, la forêt du G., où les Allemands
ont perdu plusieurs officiers et bon nombre de
soldats par des coups de feu isolés. Jamais personne
n'a su le nom du hardi franc-tireur qui avait choisi
ce champ de bataille. On soupçonne un homme
seul, habitant d'un village voisin, dont la famille
avait été maltraitée par l'ennemi au commencement
de la guerre. Il s'était procuré de la poudre de
chasse, et, chose étrange, des balles de forme coni-
que, pareilles à celles qu'emploie l'infanterie alle-
mande. Chaque nuit il changeait de poste. Quand
la colonne ennemie arrivait à sa portée, il tirait et
visait bien. Les officiers allemands avaient inventé
une stratégie particulière pour saisir les tireurs
embusqués. Au bruit de la détonation, la cavalerie
de l'avant-garde et de l'arrière-garde prenaient le
galop en sens inverse pour entourer le bois, tan-
dis que l'infanterie du centre se précipitait dans
le fourré, la baïonnette en avant. Cette tactique
ne put réussir dans la forêt du G.; malgré la
promptitude de leur mouvement, fantassins et
cavaliers ne trouvèrent jamais personne. On pense
que le franc-tireur avait disposé pour sa cachette,
au milieu d'un fourré impénétrable, un trou de
renard dans lequel il s'ensevelissait tout entier.
D'autres braconniers attachaient un cheval à quel-
ques pas des routes, dans des sentiers cachés. Pen-
dant que l'ennemi grimpait le talus ou traversait
le ruisseau, le franc-tireur courait à sa monture et
détalait au milieu des bois. D'autres s'approchaient
la,nuit des sentinelles et, profitant d'un moment de
fatigue, les surprenaient et les égorgeaient.
LES FRANCS-TIREURS. 45
On cite le nom d'un franc-tireur, qui après avoir
tué un soldat prussien, revêtit son casque, son
manteau, et prit sa place en faction. Au bout d'un
moment arrivèrent le caporal et un autre soldat
pour relever le premier. Il les laissa s'approcher
comme pour leur donner le mot d'ordre et les
tua de deux coups de revolver à bout portant.
D'autres francs-tireurs se dévouaient pour attirer
les soldats ennemis dans une embuscade. Tous
les journaux ont raconté ce trait de gaminerie pa-
risienne : des mobiles avaient coiffé un échalas de
vigne d'un képi, tandis qu'eux-mêmes, embusqués
derrière un pli de terrain, attendaient l'ennemi.
Rien de plus varié que les formes du patriotisme
et de la haine de l'étranger.
Ces procédés militaires, qu'excuse chez une na-
tion le soin de sa défense personnelle, n'ont pas été
inventés par la France. Elle n'a fait qu'imiter les
Espagnols de 1808 et les Prussiens de 1813.. Il
n'est pas besoin d'excuser un peuple qui fait ap-
pel à toutes ses forces pour repousser l'étranger,
non plus que l'infortuné paysan qui, après l'in-
cendie de sa maison, le pillage de tous ses grains,
l'enlèvement de son bétail, saisit son fusil et court
au coin du bois attendre l'ennemi. Mais puisque
la chancellerie prussienne et les états-majors du
roi Guillaume ont dénié la qualité et les immu-
nités de belligérants aux francs-tireurs français,
nous demandons la permission d'exposer en quel-
ques mots comment les Prussiens entendent le
droit de la guerre, et comment ils l'appliquent.
La Landsturm a été créée en 1813, par un décret,
46 LES FRANCS-TIREURS.
daté du 21 avril, signé du roi Frédéric Guillaume,
père de l'empereur actuel d'Allemagne. On va voir
ce qu'il entendait alors par Landsturm, et nous
mettons au défi le plus subtil casuiste d'établir
une distinction entre les francs-tireurs et la
Landsturm.
Art. I. Chaque citoyen est tenu de repousser l'ennemi
avec les armes dont il peut disposer, quelles qu'elles
soient; de s'opposer à ses ordres et à leur exécution, de
quelque nature qu'ils soient; de braver ses défenses et de
nuire à ses projets par tous les moyens possibles.
Art. III. En cas d'invasion, la Landsturm est tenue de
combattre l'ennemi en bataille, ou d'inquiéter ses derriè-
res, ou de couper ses communications.
Art. VII. En cas de convocation de la Landsturm, le
combat est une nécessité, une défense légitime qui au-
torise et sanctionne tous les moyens. Les plus décisifs
sont les meilleurs, car ce sont ceux qui servent de la fa-
çon la plus efficace une cause juste et sacrée.
Art. VIII. La Landsturm a donc pour mission spéciale
de couper à l'ennemi ses chemins ou sa retraite, de le
tenir sans cesse en éveil, d'intercepter ses munitions, ses
approvisionnements, ses courriers, ses recrues, d'enlever
ses ambulances.
Enlever ses ambulances ! (seine Hospitœler auf-
zuheben). Telle est l'humanité de ce pieux mo-
narque. Est-ce que les francs-tireurs des Vosges
ont essayé de surprendre les convois d'ambulance
prussienne?
D'exécuter des coups de main pendant la nuit, en
un mot de l'inquiéter, le fatiguer, le harceler sans relâche,
de l'anéantir en masse ou en détail, de quelque façon
que ce soit.
LES FRANCS-TIREURS. 47
Et pour qu'il n'y ait pas d'erreur sur les exem-
ples à suivre, sur l'esprit qui doit animer la Land-
sturm, le doux législateur cite l'Espagne en mo-
dèle :
L'Espagne en a fourni l'exemple.
Art. XXXIX. Sont expressément interdits tous unifor-
mes et tous insignes spéciaux à la Landsturm, parce que
ces insignes les rendent reconnaissables et peuvent les
exposer plus facilement à la poursuite de l'ennemi.
Et le dernier article dans lequel s'étale le pié-
tisme prussien.
Ce peuple et ces mesures de rigueur sont bénis de
Dieu.
.Ainsi, d après le bon roi Guillaume, le devoir
des hommes de la Landsturm est de surprendre
l'ennemi, de couper ses communications, d'empê-
cher son ravitaillement, de ruiner ses ambulan-
ces, de le tuer en cc masse ou en détail, » et, pour
mieux suffire à cette œuvre sainte, de cacher sa
qualité de soldat. Et cette institution n'a pas un
caractère temporaire ; elle est un des fondements
de la Constitution prussienne. Elle n'est pas in-
spirée par les nécessités du moment, ces cruelles
nécessités qui s'imposaient à la Prusse en 1813
comme à la France en 1870 ; c'est un établissement
régulier, une sorte de grande charte. Et la Prusse
prise si haut l'invention de la Landsturm que, en
1866, après avoir battu tous les autres peuples
allemands, elle leur offre son organisation mili-
taire comme une compensation suffisante.

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