L'Art de voyager gratis, par A. Draduog [Goudard] de Saint-Clair. Étude de moeurs

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Dentu (Paris). 1873. In-12, 21 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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L'ART DE VOYAGER
GRATIS
PAR
A. DRADUOG DE SAINT-CLAIR.
ÉTUDE DE MOEURS
Prix : 50 centimes
PARIS
DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
PALAIS-ROYAL
17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS, 17 ET 19
1873
L'ART DE VOYAGER
GRATIS
PAR
A. DRADUOG DE SAINT-CLAIR.
ETUDE DE MOEURS
Prix. : 50 centimes
PARIS
DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL
17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS, 17 ET 19.
1873
L'ART DE VOYAGER
GRATIS
Voici d'abord quelques explications sur
les événements qui m'ont poussé vers des
contrées étranges, où j'ai pu étudier un
peuple bien curieux. Je tracerai ensuite
quelques scènes de moeurs de ce peuple
ignoré, et je terminerai enfin cette notice
par des renseignements généraux sur les
voies et moyens pour accomplir soi-même
ce voyage dans les conditions précitées
d'honorable gratuité.
Je fondai, il y a quelques années, dans
ma ville natale, un petit journal sous ce
titre : le Coin du feu.
Cette bluette bornait son ambition à jus-
tifier son modeste sous-titre de journal
artistique, lorsque le maire de la localité
- 2-
lui lit l'honneur de l'élever à la hauteur
d'un journal politique.
Nous nous étions livrés à un genre
d'appréciation interdit à cette époque dra-
conienne aux journaux dépourvus de cau-
tionnement; nous avions abordé des ques-
tions administratives et nous avions, ainsi,
touché presque au budget.
Lorsque M. le maire décrétait une plan-
tation de tilleuls sur nos places publiques,
nous réclamions des ormeaux. Si ce ma-
gistrat inclinait vers une plantation d'or-
meaux, le Coin du feu vociférait : « Des
tilleuls! »
M. le maire, parfaitement honorable per-
sonnellement , bienveillant même, dans
ses relations privées, n'acceptait pas la
moindre discussion sur ses actes adminis-
tratifs; il proclamait d'ailleurs, en toute
circonstance, son infaillibilité avec une
bonne foi si parfaite, qu'on ne pouvait lui
en vouloir ; c'était pour lui un dogme ! Ce
magistrat aurait pu prendre en considéra-
lion le caractère anodin du Coin du feu,
journal presque aussi intime que son titre :
— 3 —
nous avions quarante-cinq abonnés...juste
autant que de souscripteurs fondateurs,
mais, usant de son droit, — summum jus,
— M. le maire porta plainte.
Le parquet nous assigna devant la troi-
sième chambre du tribunal civil, jugeant
correctionnellement.
Le Coin du fou fut condamné à cent
francs d'amende pour chaque article incri-
miné, plus un mois d'emprisonnement qu'il
devait subir, comme de droit, dans la per-
sonne du gérant; — le gérant c'était moi.
Nous relevâmes appel.
Notre journal était incriminé, non pas de
délits graves, mais seulement de quelques
empiétements sur les extrêmes limites de
la loi, d'ailleurs très-restrictive en ce
temps-là, pour les journaux artistiques qui
côtoyaient sans cautionnement les ques-
tions administratives; nous professions le
respect de la vie privée ; nos rédacteurs,
tous gens de bonne compagnie, ne plai-
santaient pas méchamment ; celte impres-
sion fut favorable sur les juges du second
degré, la cour infirma la condamnation
— 4 —
prononcée par le tribunal : nous étions
absous
Pourvoi a minima de la part du minis-
tère public, devant la cour de cassation.
La cour suprême cassa le jugement qui
nous avait acquittés; une autre cour impé-
riale fut appelée à nous juger.
Cette cour confirma le premier juge-
ment.
Poursuivis à outrance, nous parcourions
ainsi, tantôt battants, tantôt battus, toutes
les juridictions de l'empire, et nous allions
enfin revenir devant la cour de cassation,
siégeant en robes rouges, toutes chambres
réunies, lorsque les fonds nous manquèrent
pour soutenir notre recours.
Dura fames !
Notre caissier paya l'amende; directeur-
gérant du journal, le mois d'emprisonne-
ment m'incombait.
Je purgeai ma condamnation à la maison
d'arrêt de la cour où le dernier jugement
avait été rendu.
Pourquoi la maison d'arrêt?
C'est que, dans cette région, les délits
— 5 —
de presse étaient tellement rares, que l'on
n'avait pas songé à y bâtir des prisons pour
les délinquants de cette catégorie.
Ne pouvant accepter, en bonne cons-
cience, ma classification parmi les crimi-
nels, je pensai que la Providence m'avait
poussé dans ces régions étranges pour y
remplir l'office de reporter, voilà pourquoi
j'écris ces lignes.
C'est un bien beau voyage qu'une excur-
sion à la maison d'arrêt!
Que d'études à faire, dans ce sous-sol de
la société !
Là vous voyez passer dans le préau tous
les types du crime, depuis le simple voyou
qui a pris la poche du voisin pour la
sienne, jusqu'à l'assassin endurci qui attend
l'ouverture de la session des assises où il
doit être jugé; depuis le vagabond qui n'a
pas su où passer la nuit jusqu'au repris de
justice, qui attend dans cette hôtellerie le
passage de la correspondance chargée de
le réintégrer au bagne, son domicile légal.
Parmi tous ces conscrits de la guillotine,
que de têtes on pourrait sauver !
— 6 —
Y songe-t-on ?
Vos prisons manquent de sens chrétien ;
uniquement vindicatives, ces institutions
païennes enserrent fatalement le corps du
prisonnier, sans se préoccuper de la régé-
nération de son âme.
Ces réceptacles rendent à la société le
condamné puni, mais non pas assaini, et le
lancent dans nos cités flétri d'un passeport
jaune, brevet d'enrôlement dans la légion
des meurtriers.
Défalquez, en effet, les repris de justice
de l'actif de l'assassinat dans les statistiques
du crime, il ne restera guère pour effectif
que les meurtriers par violence de carac-
tère, en faveur de qui le jury d'ailleurs
refuse rarement le bénéfice des circons-
tances atténuantes, même dans les cas
aggravants; la fonction de bourreau se-
rait une sinécure sans la ressource des
prisons.
Il y a des réformes à faire dans votre
régime pénal; le condamné est un malade
que la prison qui l'étreint ne devrait lâcher
que guéri.
— 7 —
Assainissez ces égouts et vous pourrez
réaliser enfin ce rêve humanitaire :
« L'abolition de l'échafaud. »
Continuons notre rapport.
Les maisons d'arrêt sont soumises à di-
vers régimes, et, selon la localité où elles
sont situées, on y vit en cellule ou dans le
communisme.
Pourquoi cette diversité de moyens ré-
pressifs ou coercitifs pour des délits ou des
préventions identiques? ne dirait-on pas
que la loi, bienveillante pour les bandits,
a voulu leur laisser le choix de leur re-
traite? Ces gaillards, qui connaissent la
géographie des prisons comme la poche
de leurs clients, ne manquent pas de pro-
fiter de la latitude qui leur est offerte
pour se loger à leur convenance, dans les
domiciles multiples qui leur ont été pré-
parés.
« Gardez-vous, mes enfants, s'écriait un
vieux pensionnaire de notre pénitentier,
en train de faire son cours de criminalité
aux jeunes gens du préau, gardez-vous bien
de jamais travailler dans le ressort d'une

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