L'atelier des Ponchettes : souvenirs de Nice / par Pierre Boudeville

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L. Hachette (Paris). 1864. 1 vol. (208 p.) ; in-16.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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ARDOUIN 1970
SOUVENIRS DE NICE
L'ATELIER
DES PONCHETTES
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1804.
L'ATELIER DES PONCHETTES.
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SOUVENIRS DE NICE.
L'ATELIER
DES PONCHETTES
v\Vy^^lE BOUDEVILLE.
MARSEILLE.
VEUVE MARIUS OLIVE ,
rue Paradis, il*.
PARIS ,
L. HACHETTE ET Ci",
lniiilrvard St-Germain, 77.
1864.
L'ATELIER
DES PONCHETTES.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
Georges Lee à William Kennedy à Paris.
Nice. novembre 1861.
« Très-cher, nous voilà arrivés et même
installés à Nice. Que j'en suis aise ! Tu ne
saurais croire à. quel point le chemin de fer
avait fatigué ma pauvre mère ; tu as vu
qu'elle toussait beaucoup au départ, elle
est arrivée à Marseille anéantie ; et c'est à
peine si quelques jours de repos dans cette
6 L'ATELIER DES PONCHETTES.
dernière ville ont pu la remettre. Que faire
cependant ? Il fallait se décider ; la mer
était superbe : nous avons pris la voie des
bateaux à vapeur, et en treize heures de
traj et, nous étions rendus à notre destina-
tion. Quelle manière commode mais stupide
de voyager ! Se coucher le soir dans le port
de Marseille et se réveiller le lendemain
matin en face de la maison où est né
Garibaldi ! Vantez-vous donc après cela de
connaître les côtes de France !
« Sir Penrose a été admirable d'obli-
geance ; averti par dépêche, il est venu de
Cannes tout exprès nous recevoir sur le
quai. Un déjeûner confortable préparé par
ses soins nous attendait à l'hôtel Victoria.
Déjà il avait été visiter un logement à
notre intention ; en sortant de table, il a
voulu m'y conduire avec miss Coppet. Je
n'ai pu qu'approuver son choix, et j'ai fait
L'ATELIER DES PONOHETTES. 7
aussitôt marché pour toute la saison. Notre.
grave intendante est encore plus enchantée
que moi de ce logis. Tu devines pourquoi ;
elle y a trouvé plus d'armoires, de buffets
et de placards qu'il ne lui en fallait pour
caser les pots de confiture et les fioles
pharmaceutiques qui l'accompagnent inva-
riablement dans tous ses voyages. Déjà
elle a jeté son dévolu sur les oranges et les
citrons du jardin pour lesquels elle rêve
d'innombrables procédés de conservation,
de transformation et de cristallisation. Je
me garderai bien de persiffler une passion
si respectable, surtout depuis que tes char-
mantes sœurs, après avoir goûté les œuvres
de cette pauvre Coppet, ont hautement
proclamé sa supériorité dans ce genre.
« Pour moi , j'ai des raisons plus sérieu-
ses d'apprécier les charmes de notre villa ;
c'est le nom qu'on donne ici à toute mai-
8 L'ATELIER DES PONCHETTES.
maison, depuis le simple cottage jusques à
la résidence la plus somptueuse. Notre
logement n'a pas la prétention d'être com-
pris dans cette dernière catégorie. C'est un
pavillon modeste, mais d'une construction
bien entendue, qui a son entrée sur la
promenade dite des Anglais. De ma fenêtre
et tout en me rasant, je vois la mer et le
ciel confondre dans une même ligne leur
double immensité. Et quel ciel ! Quelle
mer ! Comment te donner une idée de cette
toile étincelante sur laquelle se détachent
à tous moments les silhouettes mobiles des
équipages et des piétons de la promenade ?
Si alors ma pensée se reporte vers le bois
de Boulogne, c'est pour le prendre en pitié,
et vous tous avec lui. Infortunés ! Qu'allez-
vous y chercher à cette heure ? Un ciel de
plomb, un horizon gris, des arbres tout au
plus faits pour donner une idée du coup-
L'ATELIER DES PONCHETTES. 9
d'œil qu'offriront, aux derniers jours du
globe , les squelettes réunis dans la vallée
de Josaphat.
« William, William, que nous nous
ressemblons peu l'un l'autre ! J'ai vingt-
trois ans, et tu me reproches de n'en avoir
que vingt ; mais toi qui ne comptes que trois
années de plus que moi, en revanche , tu
as de beaucoup dépassé la trentaine. Je
sais bien qu'orphelin de bonne heure, tu es
devenu de bonne heure chef de famille , tu
sers de père et de tuteur à tes deux jeunes
sœurs, ce qui met bien vite du plomb dans
la cervelle. N'importe ! je ne puis te par-
donner d'être partout et toujours l'homme
des lignes droites et des partis pris. Ose me
démentir : en partant de Londres, cet été ,
nous nous étions promis de ne pas nous
séparer sur le continent ; à Paris, ma mère
est reprise d'une de ces fluxions de poitrine
10 L'ATEMER DES PONCHETTES.
qui, depuis quelques années, ont détruit
complètement sa santé ; les médecins l'en-
voient ici, et tu refuses de me suivre.
« Quels prétextes pitoyables ne m'as-tu
pas donnés pour colorer cette infidélité à
ta parole ? Les occupations de tes sœurs ,
- leur goût pour les arts, les leçons commen-
cées , les Musées, l'Opéra, que sais-je?
comme si l'inspiration, en fait d'art, n'était
pas le meilleur des maîtres. Viens me re-
joindre , et tu seras bientôt forcé d'en con-
venir. Tu as beau te piquer d'être froid et
positif, tu céderas bien vite aux séductions
d'une nature dont rien, dans nos climats,
ne peut te donner une idée. Ici la terre a
des senteurs enivrantes ; ici la mer, comme
une courtisane, change à chaque heure de
toilette et de physionomie. L'art vous
envahit et vous pénètre par tous les sens.
Regardez l'horizon, et vous êtes peintre;
L'ATELIER DES PONCHETTES. 41
écoutez la voix de la brise, et vous êtes
musicien ; embarquez-vous sur les flots, et
vous devenez poète.
« Poète ! Ah! maladroit ! Quel mot
viens-je de laisser échapper ! Je vois d'ici
les yeux de Miss Victoria étinceler d'un
juste courroux ; calmez-vous, Miss, et par-
donnez-moi. L'oublierai-je jamais ce soir
où ma pauvre muse, alourdie sans doute
par l'atmosphère de cet atroce Paris , s'est
vue réduite à vous faire l'aveu de son im-
puissance ! Vous ne lui demandiez pourtant
qu'un quatrain, et elle est restée sur les
dents, hélas ! malgré les encouragements
qu'elle aurait dû puiser dans votre regard
céleste. Eh bien ! je vais prendre ma re-
vanche. Je l'ai trouvée , l'inspiration, ce
matin même, à l'aide d'un procédé aussi
simple que peu nouveau. Je me promenais
au bord de la mer et je faisais bondir de
42 L'ATELIER DES PONCHETTES.
vague en vague les galets ramassés à mes
pieds. William, tu as été mon maître dans
cet exercice pour lequel les Français prêtent
aux perruquiers une sympathie encore
inexpliquée. Tout-à-coup j'ai senti arriver
en moi les effluves de la poésie, et j'ai à
peu près improvisé vingt stances en l'hon-
neur de cette fière beauté que sa sœur et
moi, nous avons surnommé la petite Reine.
Pourtant, ami, je n'enverrai cette ébauche
à son adresse que plus tard ; je viens de la
relire, et j'ai frémi en y découvrant un
tohu-bohu d'azur des cieux et de prunelles,
de palmiers et de tailles élancées, de vagues
et de boucles de cheveux ; décidément, c'est
une photographie qui a besoin de retouche.
« William, j'ai comme un pressentiment
que notre séparation nous portera malheur
aux uns et aux autres.
« P. S. — J'oubliais une commission
L'ATELIER DES PONCHETTES. 13
très-essentielle. Miss Coppet ne peut s'ac-
coutumer à la cuisine méridionale. C'est le
moment de nous expédier le vieux Tom.
Que Jack l'accompagne ; avec Satan bien
entendu ; je ne saurai me passer plus long-
temps de ce noir coursier. »
14 L'ATELIER des PONCHETTES.
II.
Georges Lee à William Kennedy.
Nice. novembre 1861.
« Merci, cher William, mille fois merci
de ton exactitude. Bêtes et gens, tout est
arrivé à bon port ; j'ai vu le moment où
Coppet se jetait dans les bras de Tom; la
pudeur qui la distingue si éminemment l'a
seule empêché de me donner le spectacle de
ce gracieux tableau ; je viens de les laisser
tous les deux, étudiant ensemble une nou-
velle façon de pudding dont, en cas de suc-
cès, on doit te faire hommage. Pudding à
la Kennedy! Que t'en semble? N'est-ce
pas que cela ferait bien sur une carte de
restaurateur ?
L'ATELIER DES PONCHETTES. - 15
a Jack dans ce peu de jours a trouvé,
je crois, le secret de maigrir encore ; ce
garçon-là m'échappera ; il est tout nerf et;
toute ambition ; je soupçonne qu'il a deviné
la fortune que lui pronostique la longueur
, de ses tibias. Qu'y faire? Epsom et New-
Castle sont les jeux olympiques de notre
époque. Quel groom dans ses rêves n'entre-
voit la fortune et la célébrité au bout de
leurs courses ?
Quant à Satan, j'avais peur de le trouver
étourdi par le changement des lieux ; il
n'en a rien été ; il fallait le voir dresser les
oreilles, et aspirer la brise à pleins naseaux
en reconnaissant le bruit des vagues que
nos promenades du Cornouailles lui ont
rendu si familier. Dès sa première course ,
il m'a emporté avec cette rapidité qui
justifie son nom, encore plus que la couleur
de sa robe. Pour son début je l'ai mené à
16 L'ATELIER DES PONCHETTES.
Cannes ; une bonne trotte, je t'assure mais
peu faite pour effrayer
Ce superbe animal qui dévore l'espace.
Moi qui tiens à me nourrir d'une façon plus
substantielle, j'avais pour but dans cette
course, d'aller demander à déjeuner à su
Penrose. Ce vieil ami de mon père a paru
enchanté de mon attention ; je l'ai trouvé
dans son cabinet, eu milieu d'une nuée de
cartes, de brochures et de journaux. Mal-
gré mon insistance, il a tout quitté pour
me faire les honneurs de sa villa. Que te
dirais-je de celle-ci ? la division intérieure
est bien entendue, l'emplacement admira-
blement choisi, mais l'architecture! mais
la façade ! le malheureux est sans excuse ;
il est l'auteur du plan et a dirigé lui-même
les constructions.
Je t'ai souvent entretenu de cet excellent
L'ATELIER DES PONCHETTES. 17
2
homme ; t'ai-je raconté comment et pour-
quoi il s'est fixé dans ce pays? A quarante
cinq ans, sir Penrose était une sommité du
barreau de Londres ; une laryngite lui
interdit tout-à-coup l'éloquence et la plai-
doirie ; il se résigna, et vint demander à
la Provence la santé et le repos. Depuis
lors, il ne fait que de très-rares apparitions
en Angleterre. La pêche, le whist et la
promenade à cheval ne remplissent pas
seuls son temps ; il envoie des articles
d'économie politique aux revues de Lon-
dres, et je ne serai pas surpris de l'avoir
interrompu dans l'enfantement d'un ou-
vrage de plus longue haleine, destiné sans
doute à faire sensation comme tout ce qui
sort de sa plume.
« A table, je me suis trouvé fort cau-
seur ; le Cassis y était pour quelque chose ;
c'est un petit vin blanc du pays qui accom-
18 L'ATELIER DES PONCHETTES.
pagne fort bien les coquillages ; il porte, à
la tête et délie la langue. Surmontant ma
timidité ordinaire, j'ai profité de la
circonstance pour développer à sir Penrose
• ma théorie favorite sur l'avenir de l'art
en Angleterre. Il m'a laissé achever mes
tirades sans m'interrompre, mais non
sans hocher la tête. Jeune homme, m'a-t-il
dit, dès que j'eus fini, le grand-père de
Mme Lee appartenait à ces réfugiés des
Cévennes, que la révocation de l'édit de
Nantes avait transplantés en Angleterre.
On s'en aperçoit ; le vieux sang des Saxons
n'a pu éteindre chez vous une vivacité
d'imagination toute méridionale. Si vous
n'y prenez garde, cette folle du logis,
comme l'appellent les Français, vous jouera
quelque mauvais tour. Vous avez de la
fortune et des loisirs. Que vous aimiez et
protégiez les arts , que vous les cultivez
L'ATELIER DES PONCHETTES. 19
même, rien de mieux sans doute ; n'oubliez
pas néanmoins, que pour tout Anglais qui
se respecte, les arts ne doivent jamais être
qu'une occupation secondaire. Etudiez
d'abord, étudiez avant tout la Constitution
de votre pays , ses lois , son histoire. Si,
dès aujourdhui, vous ne vous familiarisez
avec des travaux do ce genre, plus tard
"VOUS n'aurez ni le temps, ni le courage de
les entreprendre. L'exemple de votre père
vous invite à arriver un jour à la Chambre
des Communes; il faut vous préparer à un
si glorieuse destinée.
« N'imitez pas nos voisins qui comptent
pour le succès de leur avenir sur les
hasards des révolutions et les ressources
du charlatanisme ; chez nous il faut être
avant de paraître; mais, dès qu'on est,
oh ne doit pas craindre de se présenter
20 L'ATELIER DES PONCHETTES.
avec confiance à l'opinion publique.
Nous avons en elle un juge éclairé et sûr;
il répond à qui l'interroge et donne à
chacun la conscience exacte de sa valeur.
« Je l'ai remercié de ses excellens avis.
« Vous étiez, lui ai-je dit, le conseil et
l'ami de mon père ; la différence d'âge
interdit au fils de réclamer pour lui-
même le premier de ces titres ; mais elle lui
fait un devoir d'invoquer le second en
toutes circonstances. Pour sa réponse il m'a
serré la main avec effusion.
« Au sortir de table, sir Penrose a fait
seller son cheval, et a voulu m'accompagner
jusques à Antibes. Chemin faisant nous
avons beaucoup causé de Paris ; cela lui a
fourni l'occasion de m'interroger, bien qu'a-
vec discrétion, sur toi, ta famille, nos goûts
et nos occupations communes. Sans
L'ATELIER DES PONCHETTES. 21
présomption nous nous sommes séparés,
fort contens l'un de l'autre. Bref c'est un
excellent homme ; je l'aime, je l'estime;
mais je ne lui pardonnerai jamais sa
façade. »
2S L'ALÊLIER DES PONCHETTES.
III.
Georges Lee à miss Isabelle Kennedy.
Nice. décembre 1861.
« Miss, que devez-vous penser de moi?
J'envoie à votre sœur un nombre respecta-
ble de strophes, — assez plates, il est
vrai, — et à vous, en vers ou en prose.
Rien. C'est le sort réservé aux sœurs c det-
tes, aurez-vous pensé; on les néglige, on
les oublie. Non, Miss, vous me connaissez
trop bien pour me croire capable de vous
négliger ou de vous oublier un seul instant.
A pprenez donc ce qui m'est arrivé.
« Ce matin, j'étais parti de bonne heure
accoutré, ou, si vous l'aimez mieux, déguisé
en véritable artiste ; ma canne à siège sous
L'ATELIER DES PONCHETTES. 23
un bras, mon portefeuille et ma boîte à
dessin sous l'autre, déployant de plus sur
ma tête le parasol indispensable dans ce
pays, même en hiver. Je m'arrête en face
d'un point de vue que j'avais remarqué à
votre intention ; je m'installe et je m'assieds
en invoquant votre souvenir. Mais quoi !
vous n'étiez pas là pour m'encourager par
votre exemple : aussi après avoir comparé
mon croquis froid, sec, incolore, avec le
magnifique paysage que j'avais eu la témé-
rité de vouloir reproduire, j'ai déchiré mon
œuvre sans être tenté de la recommencer.
K Que faire cependant pour m'acquitter
envers vous? je vais essayer de remplacer
un pastiche par un autre ; vous subirez la
description du tableau que j'ai actuellement
sous les yeux. Gagnerez-vous au change ?
J'en doute, et moi j'y perdrai l'honneur de
figurer dans votre album. Il est vrai que
24 L'ATELIER DES PONCHETTES.
par compensation , me voilà soustrait aux
plaisanteries des curieux prédestinés à en
feuilleter les pages.
« Donc, en ce moment, vous êtes dans
ma pensée, assise auprès de moi, sur le
banc du petit kiosque d'où je vous écris
ces lignes ; il y a à quelques pas de nous une
plage de galets muette à cette heure,
mais bruyante quand le vent soulève les
vagues ; elles dessine le fond d'une baie
plus large que profonde. Si vous retourniez
la tête , vous apercevriez derrière vous des
entassements successifs de hauteurs, colli-
nes d'abord, montagnes ensuite, aboutissant
aux pics neigeux des Alpes. Bornez-vous à
regarder en face : à votre droite des coteaux
tapissés d'oliviers s'abaissent en un pro-.
montoire effilé dont l'extrémité déchiquetée
représente Antibes. Ne seraient-ce pas les
îles de Lérins que nous devinons plus loin
L'ATELIER DES PONCHETTES. 25
sous la forme d'un nuage qui se lèverait à
l'horizon. A votre gauche le paysage est
plus rapproché et les détails s'accentuent
davantage, un mont complètement pelé sert
de limite à cette partie du golfe ; au delà
du point où son extrémité plunge dans la
mer, un phare signale l'entrée de la baie
de Villefranche ; ce que vous voyez sur un
plan moins éloigné est la jetée qui protège
le port de Nice : entre deux ne distinguez-
vous pas une construction bizarre qui, à la
distance où nous sommes, semble une for-
teresse ? c'est un souvenir de l'Orient, fan-
taisie encore inachevée, d'un de nos com-
patriotes major dans l'Inde. On assure
qu'elle lui a déjà coûté plus d'un million.
« D'ici le vieux Nice est tout-à-fait in-
visible ; il se cache derrier un mamelon
couvert de verdure : c'est l'emplacement de
son ancien château converti présentement
26 L'ATELIER DES PONCHETTES.
en une promenade. La ville moderne se
trahit à peine par une ligne de maisons,
qui, partie du pied de ce mamelon, accom-
pagne la côte dans ses sinuosités. Quatre
ou cinq grands hôtels forment le point le
plus rapproché de cette ligne ; c'est la tête
du faubourg de la Croix-de-Marbre que
le Paillon sépare de la ville ; le Paillon ! un
mauvais petit torrent auquel on a été obligé
de faire les honneurs d'un lit aussi grand
que celui de la Seine. Si vous aviez la fan-
taisie de remonter cette rivière probléma-
tique , vous trouveriez — Miss, pardonnez
ce détail — tout le linge sale de Nice ap-
pendu à des cordes d'étendage. Que fait-il
là? il attend l'eau comme les Juifs atten-
dent le Messie. L'eau arrive ou n'arrive
pas ; peu importe, le plus souvent, après
un trait de temps raisonnable, le Niçois re-
L'ATELIER DES PONCHETTES. 27
prend sa lessive, sa conscience est nette si
son linge ne l'est pas.
« Le faubourg de la Croix-de-Marbre est
devenu une troisième Nice, celle des étran-
gers qui fait vivre les deux autres. On y
arrive après avoir traversé le Paillon sur
deux ponts, l'un vieux et l'autre neuf. Ce
faubourg peut être divisé en trois zônes;
celle du milieu où passe la route de France
est l'ancien faubourg qui tend aujourd'hui
à s'approprier aux exigences de la civilisa-
tion moderne. La partie septentrionale se
couvre de plus en plus de somptueuses ha-
bitations où les Russes se casent de préfé-
rence. Nous autres, enfants d'Albion, nous
avons adopté la partie située entre la route
de France et la mer, ou plutôt le rivage de
la mer lui-même ; c'est là qu'en 1822 nous
fîmes à nos frais le premier établissement
de la promenade dite des Anglais. Elle
�. 28 L'ATELIER DES PONCHETTES.
consiste en une chaussée à double ligne
parallèle à la plage. De ces deux voies,
celle qui se trouve plus rapprochée de la
mer a été réservée aux piétons , l'autre
demeure affectée aux équipages.
« Miss, elle est bien à nous cette prome-
nade que nos compatriotes arpentent avec
passion à toute heure de la journée et quel-
quefois même à la nuit. Que votre esprit ob-
servateur trouverait occasion de s' y récréer
surtout dans les après-dînées où le public s'y
montre en plus grand nombre. Cela arrive
deux fois la semaine, à des jours aux-
quels la musique de la garnison vient jouer
dans un square situé entre la ville et la
promenade, et que l'on a baptisé du nom
de Jardin Public. Dès que le concert a cessé,
la foule quitte le jardin et déborde sur la
chaussée. On peut alors se faire une idée
exacte de l'influence exercée par notre cou-
L'ATELIER DES PONCHETTES. 29
tact sur les toilettes de la population indi-
gène. C'est un assaut véritable de plumes
extravagantes, de jupes bariolées et de
chapeaux indicibles ; tout ce qu'a pu ima-
giner le faste italien enté sur l'excentricité
britannique.
« Vous connaissez ma sauvagerie : le
côté mondain de ce lieu est à mes yeux son
moindre mérite : je trouve plus de satisfac-
tion à le parcourir aux heures privilégiées
où l'on peut venir dans une demi-solitude
aspirer la brise du large et se réchauffer en
même temps aux rayons d'un soleil qui
vous enveloppe et vous inonde de toute
part. Pour moi, le charme de cette récréa-
tion est dans la variété que je sais y ren-
contrer. Je m'y sens attiré avant tout par
le spectacle de la mer dont la physionomie
change à toute heure, suivant qu'elle est
éclairée des rayons du matin ou des feux
30 L'ATELIER DES PONCHETTES.
du soir, ou selon qu'elle se trouve dans ses
jours de repos ou de colère Mais j'aime
aussi à lui faire infidélité pour flàner le long
des grilles qui laissent plonger mes regards
dans les villas construites avec profusion
sur le côté opposé de la promenade. La spé-
culation a trouvé moyen d'y sacrifier au
goût de toutes les écoles ; elle a pour les
classiques des hôtels à perron , des jets
d'eau, des allées de sable jaune, des par-
terres découpés symétriquement et décorés
de vases et de statues ; elle offre à l'école
moderne , chalets , pavillons et cottages,
lacs en miniature , accidents dé terrains,
pièces de gazon, avec arbres verts isolés ou
réunis en. bouquets. En un mot rien n'a été
épargné pour attirer ici l'étranger et l'ar-
rêter le plus longtemps possible dans ces
coquettes résidences.
« De tout ceci, n'allez pas conclure,
L'ATELIER DES PONCHETTES. 31
chère Miss, que je me sois voué à une
existence absolue de flânerie et de paresse.
J'-ai aussi mes heures d'occupation sinon
d'étude. Je m'y livre, c'est vrai, comme
je le fais en ce moment, sub divo, en plein
air , assis dans le kiosque dont je vous
parlais au commencement de cette lettre.
C'est là que je viens, à diverses heures de
la journée, lire mes poètes favoris ou ha-
biller moi-même de quelques rimes des
pensées échappées aux replis les plus
secrets de mon âme. Souvent alors il m'ar-
rive de traverser la chaussée et d'aller
m'asseoir sur le galet. Je ne puis vous dire
quel charme je trouve à voir mourir à mes
pieds cette vague de la Méditerranée dont
aucune marée ne trouble la régularité ; j'ai
entendu bien des gens se plaindre de la
monotonie de ce spectacle. Dieu leur par-
donne! ce sont des êtres incomplets, où
32 L'ATELIER DES PONCHETTES.
tout au moins dépourvus du sens nécessaire
pour en apprécier le côté poétique. L'océan
a sans doute un caractère de grandeur sau-
vage qui manque aux plages de ce pays ;
mais sur les côtes de notre Angleterre le
mouvement de voiles toujours en vue me
gâte singulièrement la solitude de la mer.
Ici au contraire le champ en est toujours
désert ; c'est à peine si l'on voit quelque-
fois s'estomper dans la brume les mâts et la
fumée des vapeurs qui font le service du
littoral de l'Italie. Aussi dès que j'ai arrêté
pendant quelque temps mes regards sur cet
horizon, la conscience de l'heure actuelle
m'abandonne. Malgré moi je sens mon es-
prit se tourner vers le passé où s'élancer vers
l'avenir, hélas, aussi tristes pour moi l'un
que l'autre ! A l'âge où tant d'autres n'ont
que les préoccupations du plaisir, moi je
sens se briser avec la santé de ma mère les
L'ATELIER DES PONCHETTES, 33
3
seuls liens qui pouvaient me rattacher à ce
monde. L'amitié de votre famille me reste,
je le sais ; mais suffira-t-elle à me donner
la force nécessaire à tout homme destiné à
s'avancer seul au milieu des difficultés de
la vie. Oh ! lorsque j'en suis arrivé à cette
phase de mes réflexions, je me lève brus-
quement pour m'y arracher et refouler en
même temps les larmes que je sens se -
former dans ma paupière,
« Au moins si vous étiez là !.
« Miss, vous êtes un joyeux enfant;
c'est mal à moi de venir vous imposer mes
tristesses. Pardonnez ces épanchements
d'un cœur qui déborde, et croyez toujours
à la sincérité de l'affection que je vous ai
vouée pour la vie.
34 L'ATELIER DES PONCHETTES. -
IV.
Georges Lee à miss Vitoria Kennedy.
Nice, janvier 4862.
« Et vous aussi, petite Reine ; vous
avez eu un souvenir pour l'exilé ; merci
de votre charmante lettre.
« Cependant vous me l'avez gâtée en x
me parlant de vos dettes anciennes et
nouvelles, Quelles dettes, s'il vous plaît?
L'ancienne serait-ce par hazard cette
maigre poésie oubliée de tous aujourd'hui,
même de son auteur ? La nouvelle, le bou-
quet que j'ai eu tant de plaisir à vous en-
voyer ? Quelle pauvre idée vous faites-vous
donc de ma galanterie ? Pouvais-jë vous
savoir toutes les deux au bal de l'Hôtel-de-
L'ATELIER DES PONCHETTES. 35
Ville, et ne pas vous adresser à l'une et à
l'autre quelque échantillon des trésors de
Nice ! Mes fleurs, écrivez-vous, ont été fort
admirées ; vous ne dites rien des personnes
qui les portaient ; j'en connais au moins
une qui ne saurait se montrer dans un bal
sans attirer à elle tous les regards. Vous
ajoutez avoir fait la conquête d'un de vos
compatriotes dès qu'il a appris que mon
cadeau sortait de la boutique d'Alphonse
Karr jardinier; ceci est presque une épi-
gramme. Je connais lord Brilley ; un gentil
garçon vraiment, type accompli de la
fashion, et bien capable, comme tel, d'ad-
mirer sur parole ce que la mode prescrit
d'admirer. Mais, ô charmante reine, la
main sur la conscience, serait ce seulement
du bal de l'Hôtel-de-Ville que date votre
conquête ? Il faut se méfier des sœurs ca-
dettes et la vôtre vous a trahi. Elle vous
36 L'ATELIER DES PONCHETTES.
accusait dans sa dernière lettre de flirter
avec le beau gentleman. Allons, Miss, un
peu de franchise ; remerciez-moi do vous
avoir fourni — grâces à mon bouquet —
l'occasion de flirter une fois de plus.
« N'importe, je tiens à vous prouver
que je ne conserve point de rancune. Vous
recevrez, presque en même temps que cette
lettre, bien des bagatelles; la recette du
pudding Kennedy; un pot de confiture
d'écorces d'oranges, autre essai de miss
Coppet ; un album des vues de Nice et de
ses environs; un caillou peint, sorte de.
serre-papier que vous offrirez de ma part à
William ; il représente une vue du rocher
des Ponchettes.
« Le rocher des Ponchettes ! voilà un
nom bien fait pour piquer votre curiosité.
Laissez-moi prendre les choses d'un peu
L'ATELIER DES PONCHETTES. - 37
loin, si vous tenez à ce qu'elle soit satis-
faite.
cc Les Marseillais revendiquent Nice
comme une de leurs plus anciennes colonies ;
ils attribuent l'origine de son nom à une
victoire que leurs ancêtres auraient rem-
portée sur les indigènes de la côte. On doit
en croire quelque chose ; des Grecs seuls
pouvaient donner au port de Nice le nom
harmonieux de Limpia, qu'il a conservé
jusqu'à nos jours.
Une colonie qui venait s'établir dans des
conditions pareilles, avait besoin de se per-
cher haut, pour déjouer le mauvais vouloir
de ses voisins ; c'est ce que firent les pre-
miers Niçois. Ils choisirent pour demeure.
la colline dont le rocher des Ponchettes
forme la base du côté de la mer.
« Là, s'élevait au moyen-âge, un châ-
teau réputé imprenable. Un général de
38 L'ATELIER DES PONCHETTES.
Louis XIV, Catinat, le prit et le détruisit.
Momentanément relevé peu d'années après,
il fut abattu pour toujours en 1705 et 1706.
On a eu le bon esprit de convertir ses ruines
en une promenade publique.
« C'est une position des plus pittores-
ques ; du côté de la mer, la vue, dans les
jours sereins, s'étend, dit-on, jusques à la
Corse ; le côté opposé offre un admirable
panorama. On a la ville à ses pieds, et on
peut en étudier les détails comme sur un
plan en relief ; au-delà, le regard parcourt
toute la campagne de Nice et son amphi-
théâtre de collines, si heureusement émaillé
de villas, de bouquets d'orangers, de bois
d'oliviers, de chapelles modestes et de
couvents splendides.
« Un autre avantage de ce lieu, c'est
que, malgré son élévation, on peut arriver
à cheval et même en voiture jusques au
L'ATELIER DES PONCHETTES. H 9
sommet ; c'est ce qui me l'a fait adopter
comme but de mes excursions du matin.
Dans cette partie de la journée, cette colline
est tout-à-fait déserte ; c'est à peine si l'on
y rencontre, tantôt un prêtre lisant son
bréviaire, tantôt une bande de touristes
que la curiosité y attire ; le plus souvent
un rêveur isolé que l'on peut supposer poète
ou amoureux, s'il n'est à la fois l'un et
l'autre.
« Je ne saurai dire si cette promenade
est plus fréquentée l'après-midi ; l'éloigne-
ment et la difficulté de l'accès m'autorisent
à supposer le contraire ; en effet, on y
arrive sans faire le tour entier de la ville ,
seulement on a le choix entre deux partis :
ou remonter le Paillon jusques à la place
Napoléon, ou suivre les quais en côtoyant
la mer. La première de ces deux routes est
40 L'ATELIER DES PONCHETTES.
celle que je prends en allant, et je reviens
par la seconde.
« C'est une partie de ce dernier itiné-
raire qui vous est retracé par le caillou de
William ; vous apercevez à droite toutes
les petites pointes du rivage qui ont fait
donner à ce lieu le nom de Ponchettes ; à
gauche, la route passe au pied du rocher
contre lequel s'appuyent des maisons pit-
toresquement situées. La partie verte, que
vous apercevez au-dessus, vous représente
les arbres et les massifs de la promenade;
elle n'a aucun accès de ce côté, et ce n'est
qu'après avoir décrit de longues sinuosités
de l'autre, côtoyé le port de Limpia et en-
tièrement contourné le rocher qu'on peut
arriver à la rue des Ponchettes. La vue est
prise au point où la rue descend et va s'en-
gager derrière la Terrasse ; lieu dont le
nom fait palpiter le cœur de tout Niçois
L'ATELIER DES PONCHETTES. 4'1
de la vieille roche. Reportez-vous à votre
album ; il en contient une vue qui vous fera
comprendre mieux que mes paroles la des-
cription que je vais essayer de vous en faire.
Vous apercevez au bord de la mer un
long bâtiment dont la partie inférieure sert
à emmagasiner des canots avec leurs appa-
raux ; la partie supérieure consiste en une
série de maisonnettes construites en retrait
de façon à former du côté de la mer une
terrasse sur laquelle elles prennent leur
entrée; ces maisonnettes de hauteur sem-
blable ont chacune un rez-de-chaussée et
un premier étage dont le toît plat constitue
une terrasse supérieure servant de prome-
nade au public ; vous imaginez aisément ce
qu'une situation pareille permet de humer
de btise et de soleil ; aussi avant que la mode
eut fait déserter ce quartier pour la Croix-
de-Marbre, il était la Providence et ,
42 L'ATELIER DES PONOHETTES.
sans doute auss i, la rôtissoire de l'étranger.
sans doute aussi, la rôtissoire de l'étranger.
« Je dois ajouter pour être complet que
cette terrasse supérieure va s'adjoindre par
un retour d'équerre à un des côtés du cours
sur lequel elle se continue. Cette partie de
la promenade est célèbre par les divertisse- -
ments dont elle devient le théâtre dans les
derniers jours gras; car ici le carnaval se
pratique à l'italienne, c'est-à-dire en guer-
royant avec des fleurs, des confetti et des
haricots blancs. Le Cours est le lieu où il
est d'usage de se livrer à ces joyeux ébats,
et la Terrasse est une des places les plus
commodes pour jouir de ce spectacle et
même y prendre au besoin une part active.
« Les plaisirs de Paris sont plus délicats
sans doute. Miss, je ne m'attends pas à vous
les voir abandonner pour en chercher ici
d'un tout autre genre. Si cependant une
inspiration du ciel suggérait à votre tyrau
L'ATELIER DES PONCHETTES. 43
de frère la bonne pensée de vous conduire à
Nice avant la fin du carnaval, j'imagine que
vous apprécierez tout comme un autre l'ori-
ginalité de ce divertissement. Pour ce qui
me concerne, je trouverai plus piquant de
faire tomber mon bouquet à vos pieds que
de vous l'envoyer par la poste. On assure
que nos compatriotes ne sont ni les derniers,
ni les moins empressés à prendre part à ces
jeux bizarres. Ce n'est pas moi qui les en
blâmerai, Serait-ce trop pour l'homme que
de redevenir enfant un jour par année. Bon,
voilà que je me reprends à philosopher
avec vous, et votre rôle ne doit-il pas être
de faire déraisonner et non raisonner. Venez
donc vous en acquitter ; vous me trouverez
à vos pieds, et je m'y mets dès à présent
pour vous offrir avec l'expression respec-
tueuse de mes espérances, celle de mon
inaltérable attachement, »
44 L'ATELIER DES PONCHETTES.
V.
Georges Lee à William Kennedy.
Nice.,., janvier 1862.
« Cher William, tu as raison de te plain-
dre de mon silence. Je ne t'écris, dis-tu,
que par boutades ; j'accepte ce reproche, et
cependant aujourd'hui, j'ai mieux que ma
paresse habituelle à invoquer pour ma jus-
tification. Me voila artiste en apprentis-
sage Dans quel genre ? Parions cent livres
sterling que tu ne le devines pas. Et, au
fait, comment pourrais-tu te représenter le
dernier rejeton des Lee, pétrissant de ses
blanches mains de la boue, disons de l'ar-
gile, si tu trouves le mot trop prosaïque.
Oui, ami, telle est l'occupation actuelle
L'ATELIER DES PONCHETTES. 45
de toutes mes après-dinées ; je me livre à
des ébauches plus ou moins réussies de
mains de pieds, de têtes et de statuettes.
Cette nouvelle fantaisie semble peu sourire
à ma mère ; pour faire chorus avec elle,
Miss m'accuse de déroger ; je leur ai fermé
la bouche à l'une et à l'autre en leur rappe-
lant que le Père Eternel a été le premier
modeleur, quand il a pétri l'homme à son
image.
« Tu te demandes, sans doute, quel a pu
être le motif de cette détermination subite.
Serait-ce une application nouvelle de mes
théories, un essai pour tuer le temps, ou le
résultat du hasard ? Il y a un peu de tout
cela. Au reste, je vais te conter la chose de
fil en aiguille ; tant pis pour toi si tu trou-
ves l'histoire longue.
« J'écrivais naguères à ta sœur que j'ai
pris l'habitude, chaque jour de me prome-
46 L'ATELIER DES PONCHETTES.
ner à cheval, jusques à l'ancien château ;
je revenais un de ces matins par le chemin
que je lui ai indiqué, laissant Satan trotter
à son aise dans la rue des Ponchettes. Tout-
à-coup, à peu de distance, deux enfants
traversent la voie en courant l'un après
l'autre. Le second trébuche, tombe, et pres-
que avant que j'aie pu m'en aviser, se
trouve sous les pieds de mon cheval. L'in-
telligente bête saute par-dessus ; mais l'en-
fant avait eu peur; il pousse de grands
cris ; les fenêtres s'ouvrent, les passants
s'arrêtent, les habitants du quartier accou-
rent de toutes parts, et j'entends crier
derrière moi : l'inglese, l'inglese. Il n'y avait
pas à hésiter; je reviens sur mes pas, fort i
de mon innocence, et descendant de cheval,
je m'assure que l'enfant n'était pas blessé;
je lui demande où demeure son père. — Je
n'en ai pas. — Bien ; et ta mère ? - Non
L'ATELIER DES PONCHETTES. 47
plus. — Mais c'est le neveu de Fabiani,
s'écrie son camarade.
« - Où loge ce Fabiani ?
« - Le sculpteur? Tenez, là.
« Il me montrait une maison isolée ados-
sée contre le rocher, à l'extrémité de cette
partie de la rue que je venais de parcourir.
« Viens avec moi, dis-je au petit bon-
homme. Un spectateur de moins mauvaise
mine que les autres s'offre pour tenir mon
cheval; j'accepte, et saisissant l'enfant par
la main, je m'achemine vers le logis indi-
qué ; je savais combien il est aisé, dans des
évènements de ce genre, de devenir l'objet
d'une spéculation tracassière, et je voulais
prévenir toute difficulté à l'aide d'un prompt
éclaircissement.
« Au rez-de-chaussée de la maison, des
ouvriers sciaient et polissaient le marbre ;
l'enfant me fait passer dans un vestibule à
48 L'ATELIER DES PONCHETTES'
côté; j'arrive à un atelier situé à l'étage
le plus élevé. J'y trouve un homme qui
pouvait bien avoir dépassé la cinquantaine.
Vêtu d'une blouse grise, gris lui-même de
sourcils, de barbe et de cheveux, il parais-
sait absorbé dans la contemplation d'une
maquette ; à la vue de l'enfant couvert de
poussière, il crut à quelque sottise de celui-
ci. Il se lève furieux.
« — Pourquoi n'es-tu pas à l'école ,
vaurien, petite canaille ?
« En même temps, retirant sa jambe en
arrière, il révêlait son intention à l'aide
d'une pantomime des plus significatives.
L'enfant pousse un cri et recule ; une porte
s'ouvre, une femme se précipite dans l'ap-
partement et recueille le gamin qui se jette
sur elle. — Mon père, dit-elle au sculpteur
avec un accent de reproche, pourquoi donc
brusquez-vous encore ce pauvre Angelo?
L'ATELIER DES PONCHETTES. 49
que lui est-il arrivé? aj outa-t-elle en aper-
cevant ses vêtements en désordre.
« Ici, je pris la parole pour narrer en
peu de mots ce qui venait de se passer ; je
certifiai que l'enfant avait eu plus de peur
que de mal ; il avait seulement besoin de
prendre quelque chose pour se réconforter.
Elle me remercia en ajoutant à ses paroles
un gracieux sourire, et, presqu'en même
temps, elle disparut avec l'Angelo en ques-
tion.
« Je demeurai abasourdi ; tout cela s'é-
tait passé si vite que j'aurai pu me croire le
jouet d'un rêve, d'un rêve, il est vrai, des
plus poétiques. Te rappelles-tu ces jeunes
filles de Léopold Robert, que nous avons si
souvent admirées ensemble au Musée du
Luxembourg ? On eût cru celle-ci détachée
d'une de ces toiles, tant elle réalisait le
type qu'il a voulu reproduire. Elle avait
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