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L'atoll de Zanga Wi

De
306 pages

Lorsque Vincent arrive au Zanga Wi à l’invitation de Théo, il découvre un peuple sous le joug d’un dictateur aux mains d’une mafia qui pille une richesse naturelle en péril : le sable. En rejoignant Théo et son groupe dans la lutte clandestine qu’ils mènent contre le dictateur et la mafia du sable, Vincent va être entrainé dans des aventures inattendues pour remplir la mission qui lui est confiée.

Ce roman d’aventures est le fruit de l’imagination. Pour autant, des recherches approfondies sur des faits historiques réels mais peu connus, de même que le scandale écologique de l’exploitation du sable, constituent la toile de fond de ce roman. Ces réalités se combinent dans une fiction chargée d’aventures et de péripéties qui attisent la curiosité et entretiennent le suspense.


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ISBN numérique : 978-2-332-99619-0
© Edilivre, 2015
« Que Dieu me protège ! s’écria Sancho Pansa, n’avais-je pas prévenu Votre Grâce de bien prendre garde, que c’étaient des moulins à vent ? » Cervantes. don Quichotte
Première Partie
Le départ
Dix-sept heures ! Il aura donc fallu plus de dix-sept heures de vol avant d’amerrir sur le lagon cette île perdue au milieu de nulle part, après escale à Dubaï puis Singapour, pour finalement monter dans un hydravion qui rejoindrait les lieux où j’étais attendu : l’atoll de Zanga Wi. Je ne savais pas exactement où cette terre se situait parmi cette kyrielle d’ilots en tous genres, des grands, des petits, des ronds, des longs, des lagons, des atolls, pour tous les goûts, mais j’avais pu percevoir depuis l’hydravion que l’horizon offrait un spectacle paradisiaque. Une mer bleue turquoise se confondait avec le rayonnement des ocelles d’un soleil aveuglant. Nous étions entre tropique et équateur. Cette atmosphère humide et tiède, cette moiteur voluptueuse qui colle la chemise à la peau dès l’échelle de coupée ne trompent pas, ni plus que ce parfum à nul autre pareil qu’exhale une végétation luxuriante dont vous ignorez les essences. Toujours est-il que pour l’heure il me tardait de dormir tout mon soûl pour récupérer de cet éprouvant voyage ; je ne dors pas en avion, même dans un rutilant A380 de Singapore Airlines. Je m’interrogerais plus tard sur les raisons de ma présence en ces lieux. Théo Wigama m’y avait invité. Que me voulait cet homme ? Avais-je eu raison de répondre à cette invitation après presque quarante années sans nouvelle ? Au vrai, je n’en savais rien, mais son mail, sans être alarmiste n’en comportait pas moins une part de mystère qui avait largement contribué à emporter la décision de m’y rendre, sans préjuger du trouble causé dans le bel ordonnancement d’une existence établie dans un confort bourgeois. La soixantaine accomplie, une situation prospère qui avait suivi le cours des Trente Glorieuses et en avait tiré le meilleur profit grâce à un travail acharné mais aussi à d’heureuses opportunités qui me faisaient penser que j’avais été plutôt favorisé par le sort, je vivais en bonne intelligence avec une épouse qui avait choisi son indépendance pour se consacrer à la reliure d’œuvres anciennes et passait le plus clair de son temps dans l’atelier qui sentait le cuir, la colle et les beaux papiers, que nous avions acheté du côté de l’Odéon. Je n’avais pas de compte à rendre ; chacun jouissait à l’envi de son espace de liberté. Les grands enfants étaient appelés à d’autres aventures et avaient pris la relève des affaires. De plus il n’y avait pas de Conseils d’Administration auxquels j’appartenais que mon absence aurait privé de jetons de présence dans les semaines à venir. Je n’avais donc pas d’obligation qui m’interdisait de quitter les lieux pour un temps.
* * *
Et puis il y eut cette soirée qui m’exaspéra au plus haut point ; qui fut le facteur déclenchant, l’aiguillon qui pousse à agir, qui favorise le passage à l’acte. Il suffit souvent d’une anecdote, parfois un simple fait divers pour basculer de la vague intention à la réalisation sans même penser aux conséquences qui pourraient s’ensuivre. Ce soir-là nous recevions les Barnetet. Annie les avait connus dans le cadre de ses activités de relieuse d’Art qui lui valaient une certaine renommée auprès des bibliophiles. Colette Barnetet était snobe et riche ; Xavier Barnetet était cultivé et prétentieux. Son passage à Normale Sup lui avait valu d’être le plumitif d’un Ministre en début de carrière ce qui conférait à ses yeux le droit de regarder tout le monde de haut bien qu’il fût petit de taille. Puis il avait réintégré le corps enseignant et infligeait son érudition à des étudiants de classes Prépa.
Inutile de dire qu’il considérait tous ceux qui étaient issus d’Ecole de commerce – dont j’étais – comme de vulgaires épiciers. Peu m’importait au demeurant, et je sacrifiais une ou deux fois par mois à ce rituel auquel Annie tenait beaucoup, à savoir une partie de bridge avec les Barnetet. Après un apéritif dinatoire léger et raffiné (Annie n’avait pas son pareil pour présenter des petits fours et sandwichs de sa composition), nous nous étions installés autour du tapis vert de la table anglaise et carrée. Je m’ennuyais ferme pendant ces parties de cartes et m’arrangeais le plus souvent pour être le mort, ce qui m’autorisait à quitter la table et me détendre les jambes dans la cuisine ou ailleurs. Cette éclipse ne manquait jamais de susciter l’ire d’Annie qui alors me foudroyait du regard, semblant dire « Je vois clair dans ton jeu ! »… ce qui était le cas au demeurant. Ce jour-là particulièrement je ressentais un mortel ennui à devoir me livrer à des activités qui ne m’attiraient guère. Ce qui était vrai pour cette partie de bridge valait pour tous les instants de ma vie désormais. Demain sera semblable à aujourd’hui, et puis le jour suivant, et puis celui d’après et ainsi de suite. Je pris conscience que je tournais en rond dans mon existence qui était devenue épaisse et routinière à l’instar de cette soirée ennuyeuse. La conversation tourna autour des affaires qui défrayaient l’actualité (nous n’étions pas des bridgeurs d’un niveau tel que nous ne pussions discuter en jouant). Nous n’avions pas le même regard sur les faits et les gens ; les esprits s’échauffèrent et je ne pus m’empêcher de leur exprimer mon opinion en les qualifiant de Bobos snobs et prétentieux. La cause était entendue ; ils quittèrent la maison fâchés. – Franchement tu exagères, me dit Annie. Je ne te demande pas grand-chose. Tu pourrais faire un effort quand je reçois mes amis. Tu es odieux. Tu vieillis mal mon vieux ! Elle avait raison : je vieillissais mal. C’est sans doute pour ça que j’avais décidé de répondre à l’invitation de cet homme à me rendre au Zanga Wi. Non point que je voulusse renverser la table, me livrer à une sorte d’aggiornamento auquel parfois cèdent les hommes mûrs que la routine étiole, ou encore me livrer à un lâcher-prise existentiel. Non, rien de tout cela, mais juste l’envie de m’aérer, d’échapper à un glissement vers l’ennui de moi-même, une façon de prendre l’air et de m’accorder un va-voir-ailleurs-si-j’y-suis ou quelque chose comme ça, en ces temps où je suivais ma vie plus que je ne la conduisais. Je m’interrogeais sur ce coup de tête qui m’y amenait, en rupture avec le cours habituel des choses.
Y avait-il dans ce voyage improbable la recherche inconsciente d’un retour aux sources – vieille antienne du renoncement à vieillir – ou le refus de l’aller simple de la vie pour s’offrir un aller-retour dans le Temps ? Ou simplement le besoin de se prouver qu’on a encore un futur, que tout n’est pas écrit ? Je me perdais en conjectures en posant le pied sur le sol du Zanga Wi.
* * *
Il n’était pas venu m’accueillir au débarcadère, Théo. Dans sa coutume locale, m’avait-il écrit, c’est une marque de considération que d’envoyer une voiture avec chauffeur pour vous recevoir. On peut ainsi mesurer l’importance que l’on vous accorde à la taille du véhicule qui vous attend et à celle de la pancarte que brandit le chauffeur derrière les barrières de la douane. En effet l’écriteau où était inscrit mon nom en lettres majuscules était si large qu’il occultait le visage du brave homme, et je dus le contourner pour me présenter à lui, sans qu’il me vît arriver à sa hauteur. Il sursauta et bégaya mon nom sur un ton interrogatif, comme s’il pouvait y avoir erreur sur la personne. Il n’y avait qu’une douzaine de passagers dans l’hydravion : un couple de Hongrois – pour
autant que j’aie pu identifier la langue grâce à quelques réminiscences de finno-ougrien issues du temps où j’avais une petite amie hongroise –, un citoyen Russe pour autant que je pus en juger par sa dégaine hors de mode et du temps, et une vieille Américaine au look écolo en mal d’exotisme sans doute. Les autres passagers étaient des autochtones, de retour au pays après une visite quelque peu protocolaire chez les voisins, à en juger par les costumes endimanchés qu’ils portaient pour bien marquer leur statut de fonctionnaires de ce jeune Etat indépendant qu’était devenu le Zanga Wi depuis une quarantaine d’années. Dehors, une vieille Dodge des années 60 rutilant de tous ses chromes m’attendait, déjà entourée de jeunes garnements à moitié nus qui pour un peu l’aurait léchée comme on se délecte d’une glace à la framboise. Le long d’un parcours poussiéreux d’une dizaine de kilomètres qui conduisait du débarcadère au centre-ville en contournant le lagon, je découvrais un pays d’une extrême jeunesse, d’une extrême pauvreté, et d’une extrême force de sécurité ; il y avait soldats et policiers à chaque coin de rue. Le chauffeur me déposa devant une vaste demeure ceinte d’une végétation luxuriante et odorante sous laquelle se faufilaient des margouillats colorés. Avec toute la déférence dont seuls les serviteurs zélés savent faire preuve, on amena mon bagage dans une chambre plutôt vaste, nettoyée de frais, au mobilier rudimentaire, que Théo avait appelé une suite, sans doute pour me gratifier. Les volets à clairevoies laissaient passer des rais de lumière bien suffisants pour y distinguer l’essentiel des objets qui s’y trouvaient dès lors que l’on est habitué à cette semi obscurité après l’éblouissement du soleil de midi. Je m’allongeai sur un lit somme toute assez confortable, sous une moustiquaire que le ventilateur agitait comme une voilette de bonne-sœur. Avant de sombrer dans le sommeil je passai en revue le parcours qui m’amenait ici, tachant d’en comprendre le sens. Après tant d’années – presque quarante ans – que me voulait ce Théo qui avait été si peu explicite dans son mail, hormis les retrouvailles de ma trace sur Facebook et quelques vagues allusions à la situation de son pays, le Zanga Wi : «… il se passe un tas de choses ici» avait-il écrit. Je ne trouvais pas le sommeil et de vieux souvenirs s’invitèrent à la table de mon insomnie.
Quelle belle aventure que cette accession à l’Indépendance du Zanga Wi à la fin des années 60 ! Et je n’étais pas peu fier d’y avoir participé, à ma façon. Je n’étais pas venu ici sur place à l’époque, ni n’avais pris les armes ! Tout au plus avais-je manifesté dans le Quartier Latin avec une petite cohorte d’étudiants pour la Libération de cette terre française qui réclamait son Indépendance. C’était généreux ; c’était le sens de l’Histoire. C’était le temps où l’on disait qu’il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Toute une époque me revenait en mémoire ! Je m’étais mêlé à ces mouvements de Libération pour être dans le sens de l’Histoire, même si l’avenir a montré qu’elle n’en avait guère, en tout cas pas celui qu’on nous annonçait. Tel un spectateur engagé j’observais plus que ne militais et je trouvais toujours un bon prétexte pour ne pas battre le pavé avec des pétitions à faire signer aux quidams de la rue qui souvent n’avaient cure de ces papiers. J’écoutais donc d’une oreille plus ou moins attentive les discours libérateurs de Théo
* * *
J’étais donc dans le coup et le devais à Théo Wigama. Un bel athlète ce Théo. Fou de foot. C’est d’ailleurs dans l’équipe de l’association sportive étudiante que l’on s’est connu. Nous étions dans le même groupe de Travaux pratiques à la fac et le foot était devenu un sujet de conversation entre nous. Il m’avait entrainé un beau jour sur les terrains de Bagatelle, et je ne regrettais pas de m’aérer les poumons pour évacuer les vapeurs des soirées en boîte où nous passions des nuits entières bien souvent. Il faut dire que je menais alors une existence rythmée par quelques préoccupations qui tournaient autour des études – il fallait bien faire un minimum – le sport et les filles. Parvenir à amener l’une d’elles dans ma chambre de la Cité Universitaire en prenant tous les risques qu’une telle aventure représentait était un exploit, quand on sait que les visites de la gent féminine étaient interdites. Mai 68 n’était pas encore passé par là ! Toujours est-il que nous avons sympathisé avec Théo. Il avait le teint mat, une chevelure noire abondante et brillante. Il descendait d’une ethnie de Mélanésie m’avait-il dit. Je ne savais pas très bien ce que cela signifiait mais je sentais qu’il accordait une grande importance à ses origines, sa culture, son Histoire. Je respectais tout cela mais n’y accordais pas outre mesure d’intérêt. Pour moi il était Français à part entière, comme tout ressortissant d’un Territoire d’Outre-Mer de la République française. De fil en aiguille, à mesure que nous passions du temps ensemble soit au sport, soit dans les bistrots du Quartier Latin après les cours, il m’instruisait de son engagement pour la Libération et l’Indépendance de son territoire. Il déroulait un discours tout en douceur, avec humour souvent, sans que le ton parfois badin n’altérât jamais les convictions qu’il portait. Certes il reconnaissait à la France bien des vertus – les Droits de l’Homme, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité – mais c’est précisément au nom de ces principes qu’il faisait valoir ses droits à l’Indépendance. C’était imparable et je me gardais bien d’y apporter la moindre contradiction. En fait Théo était une espèce rare pour l’époque : un marxiste doté d’humour, ne se prenant pas au sérieux. C’est sans doute de la sorte qu’il savait enlever l’adhésion, même passive, de
ses interlocuteurs dont j’étais. Toujours est-il qu’au-delà des discours où il s’emmêlait souvent dans la dialectique marxiste, il savait retenir l’attention quand il parlait de son pays, encore territoire français. Alors le ton de Théo se faisait plus sérieux, plus grave et il ne venait à l’esprit de quiconque de le chambrer quand il évoquait les paysages de carte postale, le charme et l’hospitalité naturelle de ses habitants et la beauté des femmes, mais aussi le fonds culturel, l’Histoire, les mœurs de la population autochtone, sans oublier non plus les ressources naturelles d’une végétation généreuse : la vanille, les arbousiers, les pacaniers, manguiers et autres fruits exotiques, mais aussi le phosphate et les salines. Sans le prendre vraiment au sérieux, moi comme d’autres, nous lui accordions un réel capital de sympathie grâce à sa bonhomie emprunte d’attachement à sa terre que nous respections. Je m’amusais voire me moquais de ses velléités d’Indépendance, lui qui était plutôt nanti, fils d’un riche planteur. J’avais franchement d’autres idées en tête mais je me gardais bien de le contredire aussi bien que de l’encourager. J’écoutais. J’observais, sorte de spectateur engagé, et lui gardais toute ma sympathie.
* * *
Mais les choses évoluèrent dans un sens inéluctable au regard du cours naturel de l’Histoire vers le « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Théo fut amené à passer à l’action. Il ne put se soustraire aux sollicitations des meneurs du Mouvement de Libération du Zanga Wi, qui le pressèrent de s’engager plus activement, de conduire des actions viriles, au risque sinon de passer pour un lâche, un traitre à son pays. A cette escalade dans la lutte pour l’Indépendance Théo ne put échapper. Son statut d’intellectuel, étudiant à Paris, le prédestinait tout naturellement à jouer un rôle majeur, d’autant que son enracinement familial au Zanga Wi lui conférait une position de meneur tout désigné. Il assuma avec courage et détermination – sinon enthousiasme – ce statut auquel il ne pouvait se soustraire. D’étudiant dilettante qu’il était, il devint militant actif dans le Mouvement de Libération du Zanga Wi. Dès lors on ne le vit plus guère dans les parties de foot pas plus que dans les bistrots du Quartier Latin. Il s’investit dans les discussions internes et interminables de son Mouvement, publia des articles, rédigea des pamphlets de plus en plus virulents à l’encontre de la « puissance coloniale ». Il s’imposait ainsi petit à petit comme un leader incontournable, s’attachant à unifier les groupuscules en présence. Pour autant je continuais à le voir. J’étais sans doute le seul qu’il rencontrait régulièrement. Il faut dire que je m’étais spontanément proposé de lui communiquer les cours de la faculté ; nous étions dans le même groupe de travail, et il devait préserver son statut étudiant qui lui valait bourse et logement. Il avait apprécié ma démarche, pour ne pas dire ma complicité, et du coup m’avait associé à ses activités libératrices. Je n’avais pas regimbé et m’étais laissé entrainer mollement dans ce combat. Je me souviens m’être livré à la distribution de tracts sur le boulevard Saint Michel. Franchement il m’en coûtait car il m’importait peu au fond que le Zanga Wi devînt indépendant ou restât dans le giron de la France ! Je ne réitérai pas l’expérience. Je lui fis comprendre que mon engagement n’irait pas au-delà de ces velléités d’action mais qu’il pouvait toujours compter sur moi pour peu que je préserve mon quant-à-soi. Je lui exprimai que c’était plus l’attachement à sa personne, à son itinéraire, que toute autre considération qui me conduisait à lui apporter mon soutien, fût-il passif. Il n’en appréciait pas moins le fait.
Les choses se compliquèrent pour Théo et ses congénères du Zanga Wi à Paris sur le front des négociations. L’Indépendance du Zanga Wi était bien sûr dans l’air du temps et ne faisait maintenant plus guère de doute, comme toutes les possessions coloniales de l’époque. Des pourparlers s’étaient donc engagés entre les Autorités françaises et les dirigeants du Mouvement de Libération, mais les négociations tournaient court jusqu’à présent. En effet au-delà des produits exotiques et du cliché pour touristes de l’atoll de Zanga Wi, ce territoire était une base militaire française importante pour contrôler cette région de l’Asie. Il ne pouvait donc être question d’abandonner cette position stratégique sans garantie au vu des impératifs de Défense nationale. De leur côté les interlocuteurs Zanga Wi étaient divisés et incapables de présenter un front uni à la table des négociations qui se tenaient de loin en loin en Suisse, comme il se doit. L’affaire piétinait et par voie de conséquence le ton montait entre tous ces groupuscules où chacun avait à cœur de faire monter les enchères pour s’affirmer aux yeux du peuple Zanga Wi comme le plus libérateur des libérateurs, le plus indépendantiste des indépendantistes.
* * *
Je n’avais pas revu Théo depuis plusieurs semaines. Ce jour-là en sortant de la Sorbonne, une jeune femme, censée être une étudiante, m’accosta dans la rue des Ecoles. Parvenue à ma hauteur elle me glissa : – Théo voudrait te voir ! Démarche inhabituelle dans nos relations jusqu’alors informelles et spontanées. Je compris qu’il n’avait plus toute liberté de mouvement. Se sachant suivi voire espionné, il avait demandé pour la circonstance à me rencontrer avec un luxe de précautions inattendu, ne souhaitant pas que je sois vu en sa compagnie. J’en déduisis que cette fille devait être membre de son organisation bien qu’elle m’apparût davantage originaire de Bretagne ou de Picardie que du Zanga Wi ! – Viens vers deux heures devant le BHV, lança-t-elle sans que je puisse la questionner plus avant, et elle se fondit dans la foule. J’hésitai à m’y rendre, craignant d’entrer dans un enchainement dont je ne pourrais plus maîtriser les effets. Cependant je ne pouvais pas me soustraire à cette requête de Théo sans la moindre explication. Cela aurait ressemblé à un abandon de poste en rase campagne et je me dis qu’après tout, tant qu’il ne s’agissait pas de défiler banderoles au vent ou de s’exhiber tracts en main dans les rues de Paris, je pouvais bien le rencontrer en catimini. Je me rendis finalement sur les lieux à l’heure dite, pensant que toute cette mise en scène devait faire partie des fantasmes qui alimentaient souvent l’esprit des révolutionnaires d’opérette. Théo m’attendait en effet devant l’entrée de ce grand magasin. Je le trouvai feignant s’intéresser à une quelconque vitrine. Sans mot dire, il me fit signe de tête de le suivre. Je lui emboîtai le pas à distance raisonnable, sans me porter à sa hauteur. De là il m’emmena dans un petit troquet du quartier qui semblait lui être familier. Nous prîmes place dans l’arrière salle, où de hautes banquettes de molesquines fatiguées nous mettaient à l’abri des premiers regards. On s’installa. Théo commanda une bière ; moi un café. J’allumai une cigarette. Enfin il ouvrit la bouche : – Il faut que je te parle, me dit-il. – Vraiment ? Je croyais qu’on faisait un jeu de piste ! Je tachai de conserver un certain humour pour rester dans ma ligne vis-à-vis de lui. – Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? ironisai-je. – C’est sérieux je t’assure, rétorqua t’il.