L'Autre Voyage

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Amy déclare être née le 21 Juillet 1969, à la seconde même où Neil Armstrong a posé son pied sur un sol extra-terrestre. Elle dit aussi s’appeler Dolores ou Jack Blank, au gré des villes américaines qui sillonnent son aventure.


Alors, qui est vraiment Amy Smith ? Quelle est sa réalité ? Quelle Amérique se dessine autour d’elle lors de son étrange traversée ? Quelle histoire s’écrit mile après mile ?


Amy, cette petite part d’âme logée en chacun d’entre nous, est bien décidée à se faire entendre. Elle nous dévoile nos plus petites violences comme nos plus grandes monstruosités.
L’Autre Voyage est celui auquel on ne s’attend pas.


Publié le : jeudi 29 décembre 2011
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EAN13 : 9782332459732
Nombre de pages : 356
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72337-6

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

À mon frère.

I

Mon frère m’a toujours dit que ce qui comptait dans notre vie, c’était l’avant et l’après.

Avant, je ne me rappelle pas, et après il n’y a rien eu de merveilleux.

Ce qui m’obsède, c’est cet entre-deux que mon frère voulait tellement que je laisse entre parenthèses, reclus au fond d’une mémoire tourmentée, violentée, hurlante.

II

La maisonnée était en effervescence ce matin-là. Papa avait revêtu ses plus beaux habits, et Maman n’en finissait plus de donner ses ordres aux domestiques, inspectant les mets, humant les sauces, arrangeant les bouquets de fleurs disposés sur de grandes tables en bois dans le jardin, assortissant les serviettes de lin aux nappes écrues, replaçant une mèche rebelle de ma chevelure blonde dans son chignon sévère. Poxy, notre labrador, sentait notre activité inhabituelle et courait comme un fou des uns aux autres, distribuant de grands coups de queue aux chaises en rotin et froissant les nappes. Papa sifflotait, Maman tambourinait du pied. Jack lançait des œillades langoureuses à Anna, notre cuisinière, espérant sans doute avoir droit à une cuillérée de crème au chocolat avant le début des festivités.

Enfin les invités du comté de Blair arrivèrent, seuls ou en petits groupes. Ils souriaient tous, lançant des « félicitations ! », « ah, quelle merveilleuse journée ! », « votre table est tout simplement admirable ! ». Tout ceci s’accordait parfaitement avec leurs jolis costumes et leur mine bon enfant. Papa mit un petit air de jazz sur le gramophone qu’il avait fièrement déniché dans une brocante perdue au fin fond de la Pennsylvanie, et nous passâmes tous à table.

J’étais comme un peu perdue dans un rêve d’enfant, comme la petite fille aux allumettes qui se retrouve dans la cuisine aux mille desserts. Chacun des plats me paraissait délicieux, savoureux, des hors d’œuvres jusqu’aux fromages. On riait beaucoup, on parlait fort mais seul le jazz m’atteignait, rythmant ma dégustation accompagnée à intervalles réguliers par un clin d’œil de Papa. Il souriait tellement que sa mâchoire en devenait presque crispée, le vin lui séchait la gorge, il avait du mal à parler, ne s’exprimant principalement que par onomatopées et hochements de tête. Il se passait parfois le doigt sur son oreille droite, sur une petite cicatrice à peine visible, comme il le faisait toujours lorsqu’il était plongé dans ses rêveries ou lorsqu’il nous contemplait mon frère et moi, absorbés à jouer au softball ou à courir après les papillons, nos activités favorites.

Maman orchestrait le déjeuner, houspillait discrètement les servantes, les pinçait de temps à autre pour activer le service, souriait aux invités, surtout aux hommes. Elle riait trop fort, ouvrant tellement la bouche que j’ai cru qu’une guêpe allait peut-être s’y engouffrer. Elle avait fièrement fait dresser une table sur laquelle les invités avaient déposé une foule de paquets multicolores, de toutes les tailles, de toutes les formes. Quand la dernière bouchée de fromage fut avalée, la dernière goutte de vin bue, Maman se leva avec son verre, et imitée par les convives, se plaça près de la table aux mille couleurs. Papa se précipita pour aider Anna qui apportait une fabuleuse pièce montée assortie de jolis cotillons. Les robes de ces dames tournoyaient, les cigares de ces messieurs embaumaient, se mélangeaient aux parfums du jardin. On se serait cru à l’ouverture d’un bal d’été sous un feu d’artifice.

Enfin, chacun parut trouver sa place. Maman fit sonner une cuillère sur son verre de cristal, enveloppant chacun des invités d’un regard langoureux et les murmures charmés s’éteignirent.

Papa souriait toujours, ses grands yeux bleus plongés dans ceux de Maman, qui lui faisait face.

Puis, ce fut la fin. La fin des cinquante ans de John Howard Smith, mon père.

Il s’était écroulé en une masse flasque, presque visqueuse. Sa chute avait provoqué un son sourd aussitôt amplifié par le gramophone qui s’était mis soudain à hurler ses folles notes désaccordées sur une tonalité de plus en plus aiguë, jusqu’à devenir stridente. La foule était comme frappée d’immobilisme. Elle finit par disparaître, sans bruit, nous laissant, tous les quatre, un étrange quatuor amputé, déséquilibré. Mon frère et moi étions tout près des bras et des jambes désarticulés de notre père, de l’autre côté de la table. Sa tête était entremêlée avec ses pieds, ses yeux étaient révulsés et sa bouche souriait encore, montrant une langue déjà grisée qui pendait comme une cravate défaite.

À l’instant même où il était tombé, ma mère et mon frère s’étaient regardés. J’étais petite mais j’ai tout de suite compris que les yeux affolés de mon frère se faisaient l’écho du regard glacial, triomphant et haineux de notre mère. Une expression fugitive que j’avais parfois aperçue mais que je n’avais jamais su interpréter ; un visage que je ne lui avais jamais vu et qui n’allait jamais plus la quitter. À l’échange de leurs regards, j’ai su qu’il y avait eu un autre « avant », reclus dans l’oubli d’un inconscient meurtri. Que mon frère n’a jamais voulu seulement évoquer.

L’enterrement eût lieu quelques jours plus tard. Commotion cérébrale. Deux mots compliqués qui ne signifient rien pour mon frère et moi. Une explication médicale, froide et imprécise, qui légitime l’enterrement, ne console pas les enfants.

Peu de souvenirs de ces jours tristes. Eglise froide, pierre grise. Pluie dans le cimetière sans fleur, mes yeux sans larme, mon âme d’enfant vidée de sa substance. La présence de mon frère à mes côtés. Il me tient la main, tout le temps. Nous ne pleurons pas. Notre mère, à quelques pas de nous. Elle cache son visage sous un voile noir. Son corps est droit, il ne tremble pas. Elle ne nous regarde pas, ne nous parle pas.

L’église est pleine de monde, des ombres noires et silencieuses, les chuchotements secs et brefs, le prêtre en blanc, les prières, les pleurs enfin. Les premières poignées de terre jetées sur le cercueil. Je ne peux pas, je ne veux pas. Je tourne la tête dans tous les sens, j’appelle, je crie.

Première gifle, sèche et tranchante.

J’en ai le souffle coupé. Mon corps vibre de cette claque, se met à trembler, alarmé. Mouvement incertain des êtres autour de nous, regards gênés. Malaise. Silence.

L’église est comble. La famille sans doute, des oncles, des tantes, des cousins, des cousines, des grands-parents peut-être. Des amis sans doute. Les invités du cinquantième anniversaire sûrement. Je ne me rappelle pas bien. L’église est bondée, les pleurs larmoyants, les effusions affligeantes.

Dans le jardin après la cérémonie, les mets qui rassasient les ventres sont dévorés, les bouteilles de vin et de cognac vidées, les portières des voitures immatriculées dans de lointains États, claquées. Ces êtres sans nom et sans visage ne reviennent pas. Ils saluent John Howard Smith, sortent de la chapelle. Ils oublient sa femme, Martha, et ses enfants, Jack et Amy.

Nous sommes laissés à nous-mêmes les premiers jours. Derniers instants d’une négligente liberté que nous n’identifions pas, dont nous ne profitons pas. Ces jours passent, interminables de tristesse, lourds de désœuvrement, écrasants. Notre mère marche de pièce en pièce, frôle les meubles, nous perçoit comme des objets inertes que nous sommes devenus. La souffrance nous a métamorphosés mon frère et moi en bibelots géants, encombrants. Notre mère finit par nous bousculer, nous prenons trop de place. Nous sommes laids, nous détonnons avec les draperies du salon et les lignes pures des meubles. Nos chuchotements persiflent, nos langues se transforment en langues de vipère, nous reproche notre mère. Disparaissez ! J’aimerais bien. J’aurais préféré. Les domestiques obéissent, ils partent tous par la grande porte, nous lançant comme un dernier regard de regret.

Livrés à une nouvelle solitude, Jack et moi appelons Poxy. Nous fouillons toute la maison, le jardin, le parc avoisinant. Introuvable, comme s’il avait senti que sa corpulence canine n’avait plus sa place dans la maison familiale. Le chien de mon père, notre compagnon de jeux, n’existait plus.

Une semaine passe. J’ai cinq ans aujourd’hui.

En réalité, j’ai cinquante-cinq ans aujourd’hui. Cinq cinq.

La redondance du nombre se fait lourdement insistante, me projette cinquante ans en arrière. Cinquante. Cinq et zéro, soit cinq : l’âge auquel la mémoire commence à enregistrer réellement, ou au contraire, choisit délibérément de voiler certains événements pour finir par les vomir des années plus tard, sur le divan d’un psychanalyste désabusé, qui ne manquera pas de bondir sur son patient, prêt à dégainer son vaporisateur anti-tâche à la moindre salissure laissée sur son canapé de cuir. J’ai cinquante-cinq ans et je fais un bond dans le temps, plus grand que celui de Neil Armstrong sur la lune. Je fais un bond dans le temps, mêlant dans ma narration et mes souvenirs, la femme que je suis devenue et cette fillette de cinq ans.

Je suis née le vingt-et-un Juillet mille-neuf-cent-soixante-neuf, à la seconde même où Neil Armstrong a posé son pied sur un sol extra-terrestre. Je suis née ce jour incertain où les Américains ont marché sur la lune, le jour où toute la planète, pour un temps, a retenu son souffle. Réalisation d’un grand rêve terrestre ou le plus grand canular de toute l’histoire de l’humanité : John Howard Smith avait opté pour la seconde hypothèse. Mon père ne croyait en rien ; à peine arrivait-il à concevoir ma naissance, et il aurait pu totalement m’ignorer si mes cris stridents ne l’avaient ramené à une certaine réalité. Il m’appelait sa pierre de lune.

J’étais donc née un jour de grand bluff, j’étais une pierre que personne n’avait vue ni touchée. Le monde que les adultes m’ont raconté mêlait fantaisies et réalisme, croyances et scepticisme. À la mort de mon père, ma propre existence m’est peu à peu apparue comme un leurre, une grande illusion où chaque chose, de la plus petite à la plus gigantesque, était en perpétuel mouvement, une incessante métamorphose.

Une semaine passe, donc. J’ai cinq ans.

Jack traverse le salon sur la pointe des pieds, s’approche, chuchote « bon anniversaire ». Il l’a vraiment chuchoté, au creux de mon oreille, comme un secret, presque imperceptible. À quelques pas de nous, notre mère. J’entends « -saire » et je vois ma mère hausser la tête, nous fixer. Elle se lève soudain, se dirige vers moi. J’entends encore ses talons claquer sur le plancher, je sens encore sa main saisir mon poignet, me traîner dans les escaliers, me conduire à ma chambre, m’y jeter, m’y enfermer. Sans un mot.

J’ai cinq ans et je crois encore être la fille de mon père. Après quelques secondes d’incompréhension, je reprends le rôle de cette petite fille, je pleure, je crie, je tente d’ouvrir la porte, je balance mes jouets. À l’impact de la troisième poupée sur le sol, les talons se mettent en marche, se rapprochent. La clé est tournée dans l’autre sens. Une main sur moi, puis deux, une pluie de coups, sur ma tête, mon cou, mon ventre, mon dos, sur mes jambes. Je tombe rouée de coups de pied sur tout mon corps, jusqu’à ce que je sois finalement propulsée sous mon lit. Je me blottis près du mur. Quelques secondes pendant lesquelles mon lit est secoué dans tous les sens. Des injures, talons qui s’éloignent, porte claquée, tour de clé. Silence. Vide. Effroi.

Un grand silence s’installe dans mon être tremblant. Mon corps a mal, très mal, ma tête est sur le point d’exploser, mes membres sont aussi désarticulés que ceux de mon père le jour de son décès. Mon sang se dirige en toute hâte vers mon cœur, il tente désespérément de se décoller du parquet pour retourner dans sa veine, ne pas laisser de trace. Mes bras et mes jambes commencent à bleuir, je saigne au coude et au genou. Je retrouve une mèche de mes cheveux sur le sol, je tente de la remettre en place sur mon crâne. C’en est trop pour mon sang qui a déjà tant à faire, il coagule, refuse ce retour d’implant, je cache la mèche sous mon oreiller. Je le sers très fort cet oreiller. Instinctivement, je pleure, en silence.

Le soir. Il fait noir dans la chambre. Je n’ose pas allumer la lumière. Les ombres s’étalent sur les murs. Epuisée, je m’endors, dans mon lit. Je n’ai vu personne ni entendu le moindre son de toute la journée. Tour de clé pendant mon sommeil, talons, oreiller pressé sur mon visage, coups de poings dans mon estomac. J’ai très peur, mon corps se crispe, enregistre chaque coup, chaque coup résonne dans mon corps, encore, encore. Injures, talons qui s’éloignent, tour de clé, silence. Tremblement. Je ne bouge pas, je reste parfaitement immobile longtemps, très longtemps. J’ai le souffle court, le cœur détruit, l’âme en miettes, écrasée. Je finis par enlever l’oreiller de mon visage. Je passe ma main sur le matelas, je panique, j’ai perdu ma mèche de cheveux, celle que j’ai cachée dans l’après-midi. Je me lève, sans bruit, et je passe ma main, partout, sur toute la surface de ma chambre. Cette mèche, je veux la retrouver, elle ne peut pas disparaître elle aussi, comme mon père. Elle est une partie de mon corps, elle est partie de mon corps. Ce n’est pas possible. Ma mèche, c’est mon talisman, c’est la preuve que je peux survivre même si mon corps se désintègre. Mais si je la perds, si elle disparaît, c’est la preuve de sa vulnérabilité, de ma mortalité. Mon corps va-t-il tomber en morceaux si je ne la retrouve pas ?

Ma mèche est là, tombée sous mon lit, ma cachette.

Je reste enfermée, des jours et des jours, jusqu’à la fin de l’été. Mes cheveux ont poussé, sauf là, en haut de mon crâne, là où j’ai essayé de replacer ma mèche.

Je me souviens de la faim. J’ai faim. J’ai soif aussi. Je pourrais appeler Anna ? Est-elle encore dans la maison ? Je ne sais pas. Je n’ose pas appeler. Jack, où est Jack ? Je ne sais pas. Je pleure. J’essaie de récupérer mes larmes dans une petite tasse à dînette, il me faut de l’eau, ou je vais mourir.

Des jours passent. Soleil bas, fade, jaunasse. Nuits noires, opaques. Porte déverrouillée : coups, injures. Porte verrouillée.

Les tous premiers temps, mon corps prend chaque coup en plein cœur. Je pleure, je crie, j’alimente la fureur maternelle qui redouble de claques et de coups, à chaque nouveau pleur, à chaque cri. J’ai cinq ans et je vais bientôt mourir.

J’ai cinq ans et deux mois. Deux mois de maltraitance à outrance, de malnutrition, de déshydratation, d’enfermement. Je développe alors ces dons qui vont me sauver.

Porte déverrouillée : mon âme est en alerte, elle se tapit au fond de mon être, mon corps se raidit, pour encaisser les coups, les laisser à la surface. Je suis là et je ne suis pas là. Je ne pleure plus, je ne crie plus. Insensible ! hurle ma mère. Elle est stupéfaite de mon corps stoïque, de mon âme muette. Elle s’énerve encore plus les premiers temps, m’agrippe le poignet, enfonce ses ongles, jusqu’au sang. Je suis stigmatisée. Mon cœur bat encore la chamade parfois, mais mon âme me préserve. Jusqu’au jour suprême : la porte s’ouvre. Je vois ma mère entrer, le corps arqué, le visage haineux. Je la vois, je la regarde. Elle a l’air toute petite de là-haut. Je crois qu’elle m’a tuée avant même qu’elle ne m’ait touchée. Mes yeux sont là-haut, dans le coin gauche de ma chambre, près du plafond. Je vois ma mère qui s’acharne sur moi, elle prend une ceinture pour me faire réagir, la fait cingler à maintes reprises sur mon corps inhabité. Je vois mes bras et mes jambes tressauter, comme ceux d’un électrocuté, un filet de bave et de sang coule de ma bouche, tache l’oreiller. La silhouette maternelle finit par laisser tomber la ceinture sur le sol, elle fait demi tour, sort, verrouille la porte après l’avoir fait claquer, très fort, si fort que mon âme est retombée. Le retour dans mon corps n’a pas été des plus agréables. J’étais physiquement immobile, et mon esprit s’est tourné et retourné maintes et maintes fois avant de retrouver sa place dans mon torse meurtri. J’ai tout de même espéré être morte.

Je n’osais plus bouger. Je fixais les ombres du mur, attendant d’un instant à l’autre que l’une se détache et prenne les traits de mon père. Les ombres sont restées fixes mais un cliquetis s’est fait entendre. Avant que j’aie pu réagir, la porte s’est ouverte. Très lentement. J’ai fermé les yeux très fort pour m’envoler à nouveau. Sur le sol, j’étais aussi lourde et froide qu’un cadavre raidi. Un chuchotement, une pression sur ma main. J’ouvre les yeux : Jack, aussi blanc qu’un fantôme, me regarde. Larmes silencieuses. Chuchotements. Il pousse un sac vers moi : du pain et du chocolat. Je n’ai pas la force de les saisir malgré la faim qui se réveille d’un coup. De l’eau, je murmure, j’ai soif. Je vois alors mon frère presque flotter sur le plancher, le bout de ses pieds touche à peine le sol. Il bondit, aérien. Il part et revient en un éclair, me donne à boire. Mon estomac se détend comme une outre, je me sens de plus en plus lourde, écrasée par mon propre poids, épuisée par tant d’efforts de survie.

Je m’endors, pour me réveiller au matin, seule. Pas un bruit dans la maison. Je baisse la tête vers le sol, et je glisse sous le lit. Du pain, du chocolat. Et du lait. Calés sous mon lit, tout près du mur, dans ma cachette.

Jack me rend visite toutes les nuits. La clé est laissée sur la porte, il n’a qu’à la tourner, abaisser la poignée et exercer une légère pression verticale pour taire les grincements du bois humide. Il entre en flottant dans la pièce, se retourne, referme la porte. Une nuit, nous entendons les talons dans le couloir, nous retenons notre souffle, terrorisés. Les pas ralentissent. Pause. Ils repartent, s’éteignent dans la nuit. Nous ne bougeons pas. Puis, le corps flottant, mon frère ouvre la porte, en silence, prend la clé, et nous enferme de l’intérieur. Il est préférable qu’elle pense avoir retiré la clé. Jack aura le temps de se cacher, et moi, de décoller.

Toutes les nuits mon frère m’apporte à manger. Du pain surtout, du chocolat parfois, des yaourts, des fruits, des restes de plat quand il le peut. Il n’oublie jamais l’eau. Il installe une bouteille sur le bord de ma fenêtre pour récupérer la pluie, en contrebas de la corniche, une gourde providentielle et invisible. Mon estomac se remet à fonctionner, je réapprends vite à mâcher, mastiquer, à ouvrir et fermer la bouche. Nous parlons pendant des heures. Il me raconte des histoires de princesse et de dragon, de sorcière et de fée, de lutins et de trolls. Nous fixons l’horizon et imaginons de fabuleuses contrées aux trésors cachés. Nous scrutons les étoiles à la recherche d’ovnis, Jack croit aux premiers pas sur la lune. Il me raconte cet incroyable voyage, me décrit la pierre de lune, m’en apporte une. Une jolie pierre orangée, parsemée de cratères. J’y crois à ma pierre, je la cache sous mon oreiller, près de ma mèche de cheveux.

Nous observons les ombres sur le mur et tentons de communiquer avec notre père. Une nuit, je finis par demander à mon frère : pourquoi ? Que m’arrive-t-il ? Cela va durer longtemps ? Je vais mourir ? Et toi, c’est pareil ?

Lui, ce n’est pas tout à fait pareil. Il a dix ans et déjà rebelle. Il s’est fait passe-muraille depuis bien longtemps me dit-il, bien avant ma naissance. Martha fait bien des tentatives désespérées pour le rosser, mais il ne se laisse jamais attraper, ni approcher. Attends, chuchote-t-il, garde espoir, elle va s’arrêter. Quand ? Comment ? Quand elle va retomber amoureuse. C’est ce qui s’est passé pour lui. Lorsque son propre père est mort, lors de son troisième anniversaire, elle est devenue folle et il a failli mourir à chaque instant. « Jusqu’à ce qu’elle rencontre ton père ». Jack me regarde tranquillement et répète, « ton père ». Je ne sais pas si j’ai tout compris ce soir-là. Jack et moi avions chacun un père, mort. Jack continue et lâche d’une traite : le mieux, c’est que maman retombe amoureuse et qu’elle ait un troisième enfant.

Je ne sais pas pourquoi cette phrase s’est gravée dans ma mémoire, comme un couperet terrible, une incongruité absurde et morbide. Il n’y avait rien à répondre, juste à souhaiter du plus profond de mon âme de fillette, qu’un troisième enfant ne naîtrait pas.

Une nuit encore. Les talons. La poignée qu’on abaisse et relève de dépit. Coup sur la porte. Jurons. Les talons qui s’éloignent.

Une autre nuit. Les talons s’éloignent. Reviennent. Clé tournée, porte ouverte à la volée. Mon frère sous le lit, mes yeux en haut, à gauche sous le plafond. Je la vois prendre l’oreiller, me le plaquer sur le visage, appuyer, je vois mon corps s’agiter dans tous les sens puis s’arrêter soudain. Elle s’assoit sur l’oreiller posé sur ma tête. Silence absolu. Mes yeux se ferment. Le temps lourd qui passe. Immobilité absolue du corps de ma mère assis sur mon visage. Mon corps ne respire presque plus. Là-haut mes yeux ne s’ouvrent plus. Je sais que mon corps est prêt à lâcher, je l’accepte. J’attends. Je ne m’attends plus à rien. Aucun stimulus. Et c’est là que je la sens, la main qui presse la mienne. La main de mon frère, caché sous le lit, qui a saisi ma main pendante, et qui me la presse, me presse de survivre. À la première pression, je retombe dans mon corps, lourde comme du plomb. Mes yeux s’ouvrent d’un seul coup, et je suffoque, je bouge dans tous les sens. Mon âme ne parvient pas à se recentrer dans ce corps violenté, elle se retourne tant et si bien que mon corps fait des bonds, la tête toujours clouée sous l’oreiller. Et ma mère tombe.

Elle tombe assise, sur le plancher. Elle est tout près de mon frère, caché sous le lit. Sans le voir, elle se redresse, et me dit : je savais bien que je trouverais un moyen de te faire réagir, insensible peste ! Elle passe sa main sur sa robe pour la défroisser, et sort, sans se retourner. Porte verrouillée, de l’extérieur.

Mon frère va me tenir la main toutes les nuits, surtout celles où je suis battue. Mon corps met du temps à enregistrer cette nouvelle expérience physique, et à la traiter convenablement. Les premières fois, dès que mon frère me prend la main, mon âme retombe lourdement dans mon corps, réveillant les douleurs dont ma mère se ravit. Je recommence à crier et pleurer, à essayer d’échapper aux coups. Ma mère redouble de force et manque de me tuer parfois, j’en suis sûre, mais mon frère exerce des pressions dans le creux de ma main, sur le même rythme que celui du cœur, de son cœur. En plus de mon agonie, je ressens la panique et l’effroi fraternels alliés à notre volonté commune de survie. C’en est trop pour mon être.

Alors que les coups de spatule, nouvel outil de barbarie, pleuvent sur mes coudes, mes genoux, mes tempes, je raisonne mon âme : acte de haine ou acte d’amour, je dois me détacher si je veux survivre. Tant pis pour l’amour. C’est l’amour ou la mort, le détachement ou la vie.

Enfin, après bien des mains pressées, des doigts noués autour des miens, tellement serrés qu’ils auraient pu en tomber, après bien des coups de badine, ceinture et de martinet, mon âme accepte de lâcher prise. Mon corps reste à la surface, mon âme retrouve sa place, en haut à gauche sous le plafond, yeux ouverts, puis souvent fermés de lassitude. J’aurais pu demander à mon frère de me lâcher la main, je ne le lui ai jamais dit. Je savais qu’il avait besoin de tenir son rôle de protecteur. Je savais qu’il avait besoin de moi, je le sentais aux battements de son cœur, aux crispations de sa main, aux tremblements de son corps, puis de sa voix lorsque nous pouvions reprendre nos chuchotements, dans le noir.

Le premier été, ces longs mois de vacances, s’achèvent. Jack va reprendre le chemin de l’école, il me l’a annoncé hier soir. C’est terrible, tout bonnement terrible. Même si Jack ne me rend visite que la nuit, je l’imagine à chaque instant dans la maison, à mes côtés malgré les murs. Il est mon passe-muraille. Je comprends que si je n’agis pas très vite, je suis perdue, coupée du moindre réconfort, à la merci des coups et de la fureur.

Porte déverrouillée. Avant que le premier talon ne décolle du plancher, j’hurle : « l’école ! Je veux aller à l’école avec Jack ! Tu seras tranquille, tranquille ! ». Je n’ose pas la regarder mais je répète encore et encore les mêmes phrases, sans m’arrêter. Claquements de talons sur le sol. Je me tais aussitôt. Je la regarde enfin, de biais. Elle semble réfléchir, ne dit rien, fait demi-tour, sort. Et ne verrouille pas la porte.

Je reste bien tranquille assise sur mon lit, aux aguets. Silence de l’été, battements singuliers de mon cœur à l’idée de cette porte laissée ouverte. Après de bien longues minutes, peut-être de bien longues heures, je marche sur la pointe des pieds, pose ma main sur la poignée de la porte. Elle s’ouvre. Personne dans le couloir. Je pose ma main sur le mur, comme pour garder l’équilibre ; je la fais glisser, avance un pied, puis l’autre. Je marche enfin, comme une aveugle dans un territoire qui m’est devenu non seulement inconnu mais hostile. L’escalier, au bout du couloir. Ma main sur la rampe. La peur au ventre, je descends les marches, une à une. En bas, à droite, le salon. Murmure dramatique de la télévision. Ma mère, assise, regarde l’écran de biais, dos à l’entrée. Elle tricote un affreux pull jaune que je vais devoir porter pendant des années, la pelote de laine irritante se dévide sur le sol, près du canapé. Les aiguilles encadrent le buste maternel, dans un mouvement régulier, ponctuant les répliques des acteurs de série de leurs petits bruits horripilants. C’est presque un télégramme que ces aiguilles envoient à la grande antenne parabolique. J’attends, stoïque, de peur de troubler cette curieuse émission de signaux. Je suis sur le point de faire demi-tour, lorsque j’entends : « Tu iras à l’école. Je veux de la perfection, tu entends ? Tu travailles ou tu meurs. Je te tuerai de mes propres mains. » La pelote se dévide de plus en plus vite, les aiguilles à tricoter s’affolent. Je n’attends pas, je traverse le hall, et pour la première fois depuis des mois, je me retrouve dehors, dans le jardin.

Je me souviendrai toujours de ces premiers instants dans le jardin. Après des semaines d’enfermement, je vis intensément ces instants de liberté dérobée. Une multitude de couleurs et de parfums viennent à ma rencontre. C’est la fin de l’été, et bien que laissées à l’état d’abandon, les fleurs se sont frayé un chemin dans toutes les herbes folles, et les fleurs des champs ont conquis les coins les plus sombres, les plus délaissés. Quelques graines de tournesol ont atterri tout près de l’entrée, et le jaune des pétales affiche un soleil sardonique, venant briser la monotonie et la terreur qui se sont emparés de la maison ces dernier mois. Je joue mentalement à la fleuriste : le jardin a beau être laissé à lui-même, je n’oserais pas cueillir la moindre fleur, ni déplacer la plus petite pierre. Dans le monde physique, le jardin a toujours été le domaine de ma mère, mais dans mon monde mental, je me suis toujours permis toutes les fantaisies, déplaçant les dahlias ici, replantant les rosiers près de la fontaine de pierre, harmonisant les couleurs ou les mélangeant les unes aux autres, mixant les fleurs de culture aux plantes sauvages. Du sauvage, j’adorais le sauvage.

Postée près des tournesols, j’embrasse le jardin des yeux, sans bruit, pour que ma mère m’oublie. Le soleil estival réchauffe mon cœur. Je suis certaine qu’il brille différemment à cet instant, comme pour me rappeler à ma propre vivance, comme une énergie qui me lie à l’univers, quoi qu’il arrive. Enhardie par cette chaleur, j’imite le chat, et fais quelques pas, sur la pointe des pieds. Je m’éloigne tout à fait, et emprunte l’allée derrière la maison, celle qui mène au parc public de Roaring Spring, et qui alimente les habitants de son eau douce des collines de Pennsylvanie.

Roaring Spring, la source rugissante.

J’aurais tant aimé que cette source sorte de terre avec force et colère, répondant à mes tourments de fillette. Les cris de l’eau auraient certainement alerté les villageois, ils auraient colporté les drames qui se jouaient derrière les murs des belles demeures victoriennes, ils auraient créé des fissures dans ces murs de brique et dans les cœurs de ses habitants. La rivière aurait révélé l’indicible, l’impensable, l’inconcevable. Une petite fille et son frère sont en danger. En danger de mort. La rivière aurait déversé ces mots à chaque bouteille que venaient remplir les voisins. Lorsque leur cœur aurait compris le message, la source aurait alors martelé ce chiffre sur les pierres du ruisseau : sept-cent-neuf. Ce nombre, ni plus curieux ni moins aléatoire que toutes ces données mathématiques infinies, aurait fini par se frayer un chemin dans le cerveau des habitants, et leur raison aurait commencé leurs inlassables élucubrations. Sept-cent-neuf ? Sept et neuf ans, l’âge des enfants ? Sept-cent-neuf, une bribe de numérotation téléphonique ? Un numéro d’urgence ? Le numéro d’une adresse ? Dans quelle rue ? Allons, pas dans notre village tout de même, les rues y sont si paisibles, même Roaring Spring n’y émet qu’un murmure, à peine perceptible. C’était bien là ma plus grande peine, presque une frustration. J’émettais des messages de SOS que la rivière étouffait, que personne ne recevait.

Je m’approche tout de même de la source au nom trompeur, je m’y accroupis, et je bois jusqu’à ce que mon ventre se gonfle de cette eau muette. Rassasiée, je relève la tête. Les canards et les cygnes sont les seuls êtres vivants des après-midi estivaux, il fait si chaud que personne ne sort de chez soi. Dans cette moiteur pesante, je titube, ivre d’eau, de peur et de solitude. Je vacille, tombe dans la douce herbe verte. Je m’endors enfin, bercée par le coulis de la rivière.

C’est Jack qui vient me chercher, à la tombée de la nuit. Notre mère est à deux pas, elle remplit ses bouteilles d’eau, converse avec une voisine qui attend son tour, à la source. J’ai envie de m’enfuir en courant avant qu’elle ne me voie, mais je suis aussi interdite par la sérénité et la banalité de cette scène, ma mère qui remplit ses bouteilles d’eau en compagnie d’une voisine, à la tombée du jour. Lorsque ma mère s’approche, Jack exerce une légère pression de sa main sur mon poignet, comme pour me mettre en mouvement. Aussi incongru que cela paraisse après des semaines de coups, d’enfermement et d’insultes, nous rentrons paisiblement, tous les trois.

Ce soir-là, nous mangeons ensemble, dans le salon. J’ai même le droit de regarder Zorro à la télévision. J’imagine que c’est mon père qui se cache sous le masque de Zorro, et qu’il va venir tracer un immense Z sur la porte de ma chambre. Je me couche dans une pièce qui pour le meilleur ou pour le pire, va désormais rester déverrouillée. La nuit, mon esprit continue de veiller là-haut, sous le plafond, à gauche.

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