L'Avenir au travailleur, recherche de la stabilité politique, par E. Parod

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C. Douniol (Paris). 1872. In-16, III-134 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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L'AVENIR
AU
TRAVAILLEUR
RECHERCHE DE LA STABILITÉ POLITIQUE
PAR
E. PAROD
PARIS
CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
39, rue de Tournon, 29
1872
PARIS. — IMP VICTOR GOUPY, RUE GARANCIÈRE, 5.
L'AVENIR
AU
TRAVAILLEUR
RECHERCHE DE LA STABILITÉ POLITIQUE
PAR
E. PAROD
PARIS
CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
39, rue de Tournon, 39
1872
L'AVENIR
AU TRAVAILLEUR
I
Causes de la désorganisation sociale ; développement de
l'égoïsme.
Malgré la hardiesse avec laquelle sont combattues
dans cette étude beaucoup d'idées généralement ad-
mises, elle ne doit pas être considérée comme l'oeuvre
d'un libéral s'efforçant de mettre d'accord la Révolu-
tion et l'Eglise; elle est celle d'un homme connais-
sant les véritables aspirations du peuple, comme
lui désireux de voir régner la justice dans le monde;
mais convaincu par l'expérience et l'étude des causes
de la démoralisation sociale, que ces aspirations si
légitimes ne pourront être satisfaites que par l'obser-
vance des enseignements de l'Eglise qui, en faisant
de la maxime chrétienne : « Fais à autrui ce que tu
« voudrais qu'il te fut fait à toi-même, » la base des
4
— 2 —
relations dans la société, amèneront enfin, malgré les
efforts des révolutionnaires pour maintenir leur ex-
ploitation égoïste, le règne de Dieu sur la terre, c'est-
à-dire : la paix aux hommes de bonne volonté.
Le lecteur voudra donc bien ne pas s'attacher à la
forme peut-être trop originale de ce travail, ni à son
imperfection, notre seul désir est de jeter quelque lu-
mière sur les questions sociales, si mal posées, si mal
comprises, et de faire cesser les malentendus systé-
matiques qui compromettent l'avenir de notre mal-
heureux pays, et nous espérons qu'en faveur de notre
intention, il voudra n'en examiner que les idées, éma-
nant de la conviction profonde que les révolution-
naires, ayant désorganisé le travail pour mieux dé-
christianiser la société et s'emparer du pouvoir, la
réorganisation du travail suivant l'esprit chrétien
pourra seule assurer le retour aux vertus chrétiennes
et à l'honnêteté politique.
Utopie dira-t-on, de tout temps le mal a primé le
bien, il emploie des habiletés que le Christianisme
réprouve, mais il sait s'organiser, rallier tous les
éléments pervers et créer la solidarité des méchants
afin d'exploiter chez les bons une timidité qui n'est
souvent que faiblesse et sottise, et la vertu est une
duperie. D'ailleurs pour les bons, les épreuves ne ser-
vent-elles pas à leur mériter au delà de ce monde la
récompense des vertus qu'ils y auront pratiquées, et
cela ne suffit-il pas à leur foi ?
— 3 —
Dans la primitive organisation sociale créée par
l'Eglise, alors que tout homme obéissant à la grande
loi du travail était assuré de vivre, de prospérer et
d'assurer l'aisance à sa vieillesse, l'espérance de la
vie future suffisait à maintenir la moralité et l'ordre
social; mais aujourd'hui, après des siècles d'efforts
tentés par les sectes antichrétiennes pour détruire
l'oeuvre du Christianisme, la situation n'est plus la
même, et cette suprême espérance ne peut plus suf-
fire dans une société où la pensée du chrétien est ra-
menée sans cesse vers la terre par la nécessité d'ac-
complir ses devoirs de père de famille.
Cela ne peut plus suffire à une époque où les prin-
cipes mêmes du droit chrétien sont méconnus et où
les catholiques sont obligés de réunir tous leurs ef-
forts pour conserver le droit de pratiquer leurs
croyances et de les enseigner à leurs enfants ; à une
époque où les sectes antichrétiennes ont accaparé par
une suite de combinaisons habiles toutes les sources
du travail ainsi que l'influence financière, adminis-
trative, et que de là, pesant sur les consciences timo-
rées, elles n'hésitent pas à confisquer les moyens
d'existence des fidèles pour s'assurer leur soumission
ou une neutralité qui plus tard sera payée par la ser-
vitude.
La doctrine catholique bien comprise n'impose pas
cette résignation énervante.
Nous ne pouvons, quant à nous, accepter ce rôle
— 4 —
de dupes qu'on a fait aux bons, et nous pensons que
pour être honnête on n'est pas tenu d'être naïf.
L'homme, il est vrai, est placé sur la terre comme
dans un lieu de passage :pour arriver à l'éternité;
mais pendant que dure le passage, il faut qu'il puisse
vivre, élever une famille qui après lui doit perpétuer
les traditions chrétiennes. Le chrétien ne peut et
ne doit donc abandonner aucun de ses droits ter-
restres.
Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa
justice, a dit le Seigneur, et toutes les autres choses
vous seront données par surcroît! Cette promesse ne
peut être un leurre, c'est un gage dont nous nous em-
parons pour affirmer que le juste s'il sait diriger ses
efforts doit pouvoir dans ce monde arriver mieux que
le méchant, et que, si jusqu'à présent l'honnête
homme a été persécuté, si dans cet enfer de la vie
moderne il est devenu impossible! selon l'expression
consacrée, s'il s'est vu sans cesse écarté comme un
gêneur, la faute en est à lui-même qui n'a pas su pro-
fiter de ses avantages; à lui qui, en possession de la
vérité, n'a pas su ou voulu la propager et s'est borné
à être bon pour la satisfaction de sa propre cons-
cience, sans chercher à faire prédominer le bien.
C'est dans cette pensée que nous avons voulu cher-
cher les moyens de rendre au pays cet esprit chrétien
que les fidèles n'ont pas su maintenir dans l'organi-
sation sociale, et qui depuis 89 a dû céder devant l'in-
5
vasion d'un égoïsme cent fois plus dangereux que
celui qu'eut à combattre l'Eglise aux premiers siècles
de l'ère.
Tâche rude peut-être, car dans les siècles primitifs
l'égoïsme n'était que barbare, aujourd'hui il est apos-
tat; il connaît la vérité et il la répudie pour assouvir
plus à l'aise ses passions, il fait la guerre à l'Eglise
parce qu'il sait qu'elle a été de tout temps le frein de
l'égoïsme et qu'il ne veut pas de frein ; il veut possé-
der, il veut jouir et il ne veut pas de cette Eglise qui,
lui rappelant sans cesse la justice éternelle, éveillerait
ses remords et l'empocherait de corrompre le peuple
pour reconstituer à son profit un esclavage nouveau;
esclavage plus odieux que celui de l'antiquité, puis-
que ce ne serait plus seulement la servitude maté-
rielle laissant l'âme libre, mais aussi l'asservissement
de l'âme aux passions bestiales qui jettent l'humanité
dans des bas-fonds dont on ne remonte pas.
Cet égoïsme moderne veut bien accepter la reli-
gion, pourvu qu'elle soit sous sa dépendance, il veut
une église nationale, pour prêcher au peuple la sou-
mission et le respect de ses turpitudes, mais il ne
veut pas d'une Eglise assez indépendante pour pres-
crire le devoir aux gouvernants et leur intimer la loi
morale commune à tous les chrétiens ; une telle
Eglise est gênante, on trouve qu'elle n'a rien à voir
dans ce qu'on appelle aujourd'hui... la politique!
Se fait-on bien cependant une idée de ce que pour-
— 6 —
rail être un clergé à la discrétion des Jules... les
hommes d'Etat de nos jours? Et se figure-t-on la
somme de moralité et de félicités qui pourrait en ré-
sulter pour le peuple?
Ce n'est du reste pas d'hier que les gouvernements
ont voulu s'affranchir de la morale commune et la
révolution actuelle n'est qu'un des combats de cette
lutte terrible qui dure depuis des siècles, lutte de
l'Eglise contre l'égoïsme qui ne se terminera que par-
la soumission aux lois du décalogue des gouvernants
comme des gouvernés, ou par l'effondrement de la
civilisation.
Il n'est donc pas surprenant que cette conduite des
gouvernements rejetant l'autorité religieuse ait été
imitée par le peuple, et qu'aujourd'hui la morale
soit également bannie des relations ordinaires de la
vie.
Nombre de gens honnêtes reconnaissent volontiers
combien serait favorable l'influence des doctrines
chrétiennes sur le bien-être des peuples; mais ils ne
craignent pas d'affirmer que ces croyances ne sont
plus pratiques; que dans la société actuelle on ne
peut plus vivre en les observant, qu'on est dupe tous
les jours quand on veut rester juste et qu'on n'arrive
à rien par l'honnêteté. Les ennemis du Catholicisme
peuvent parvenir facilement à toutes les positions
alors que les catholiques en sont écartés systémati-
quement ; les anticatholiques pratiquent entr'eux
— 7 —
une solidarité étroite, ils se soutiennent, les catho-
liques restent isolés; en un mot il y a intérêt à être
anticatholique, il n'y en a plus (matériellement) à
confesser la vérité.
On ne peut plus réussir en restant chrétien ! c'est-
à-dire absolument honnête. Le mal est effectivement
arrivé à ce point, et depuis longtemps déjà les locu-
tions populaires eussent pu nous le révéler, « il est
trop honnête pour faire ses affaires, la réussite est au
plus malin, » sont des paroles entendues trop souvent
pour n'être pas l'expression vraie de la situation.
Que sont donc ceux qui réussissent ? Que valent
donc ceux qui font leurs affaires? double interroga-
tion qui ramène forcément vers les intérêts matériels
dont on voudrait se dégager.
Comment se fait-il que le Catholicisme qui est la
vérité puisse être primé par l'erreur et qu'il n'ait plus
sur le bien-être moral et matériel des peuples l'in-
fluence bienfaisante que promet la sublimité de sa
doctrine, telle est la question que nous allons nous
efforcer de résoudre.
— 8 —
II
Influence de la désorganisation du travail sur l'affaiblissement
du pouvoir religieux.
Une des causes principales de l'affaiblissement de
l'Eglise, la seule peut-être, c'est que possédant peu
d'hommes qui connaissent intimement la véritable
situation du pays, elle ne s'est pas aperçue des modi-
fications successivement apportées dans les moyens
d'existence du peuple, par des lois en apparence sans
intérêt religieux ou politique, ni de la désorganisa-
tion qui s'ensuivait dans le droit chrétien.
Accordant une attention presque exclusive aux
questions d'un intérêt religieux immédiat, l'Eglise
ou plutôt ses représentants ont relégué à l'arrière-
plan l'étude des questions économiques, et trop con-
fiants dans la vérité immuable de leurs principes, tout
occupés à les défendre, ils ont négligé trop longtemps
d'étudier l'influence de ces questions sur la politique
et la religion.
Il en est résulté dans la vie matérielle que pendant
que les indifférents et les ennemis de l'Eglise se li-
vraient sans remords à toutes les astuces de l'égoïsme,
à toutes les déloyautés de la concurrence, les catho-
— 9 —
liques en qui elle maintenait le respect des comman-
dements de Dieu, ne pouvant imiter ces procédés où
leurs consciences ne voit que des vols plus ou moins
déguisés, perdaient tous les jours en fortune et en in-
fluence ce que gagnaient les premiers. Or, peu de ca-
ractères sont de trempe à résister à cette persécution
qui s'attaque aux intérêts matériels de l'existence; la
majeure partie devint indifférente, d'autres s'aban-
donnèrent au courant qu'ils ne pouvaient surmonter,
et par suite, l'Eglise perdit en influence ce que ses
adhérents avaient perdu en biens matériels, et cette
perte d'influence devint d'autant plus notable que les
catholiques obligés par leur devoir envers l'Eglise de
propager ses doctrines trop souvent contraires à celles
de gouvernements plus ou moins révolutionnaires,
se virent en outre plus ou moins ouvertement per-
sécutés par l'administration.
C'est aussi peut-être que trop prompts dès leur ar-
rivée aux affaires, à rétablir les choses telles qu'elles
doivent être au point de vue religieux, les catholiques
ne tiennent pas assez de compte de l'état de l'esprit
public que les efforts des sectes n'ont que trop réussi
à corrompre, qu'ils ne prennent pas les mesures
nécessaires pour le ramener insensiblement sans le
heurter; ce qui fait que les gouvernants qui cher-
chent malheureusement la popularité avant tout,
les écartent sans cesse du pouvoir ; cela n'aurait pas
lieu, si en s'occupant d'abord de restaurer le système
1.
— 10 —
économique du pays et d'assurer le développement
du bien-être parmi le peuple, les catholiques eussent
attendu pour recommander le retour, aux pratiques
religieuses, que cette rénovation économique eût
produit par la satisfaction des intérêts l'apaisement
des esprits et le retour au bon sens.
Si les doctrines qui ont créé la civilisation euro-
péenne et fait de la France la tête des nations latines
ne paraissent plus efficaces sur le développement du
bien-être matériel et moral des peuples, c'est aussi,
que non-seulement on ne cherche plus à mettre les
lois civiles d'accord avec la loi religieuse, mais qu'en
89 et depuis on s'est efforcé de détruire tout ce qui
restait de chrétien dans les institutions, de sorte que
les peuples latins, livrés à toutes les passions égoïstes,
voient leurs qualités les plus incontestables tourner
à leur détriment, et sont désorganisés et démoralisés
de plus en plus ; le succès chez eux a cessé d'apparte-
nir au plus honnête et au plus digne, il est acquis au
plus habile ou au plus fort, et la pratique de la vertu
y est devenu une véritable duperie (humainement
parlant), puisqu'elle ne jouit pas du bénéfice de la
réciprocité.
Or, il faut bien le dire, dans une société dont le
premier besoin est de vivre, alors même que l'Eglise
serait triomphante, si les moyens d'existence du
peuple restaient incertains ou amoindris par le main-
tien d'un régime économique déplorable, l'Eglise ne
— 11 —
pourrait longtemps profiter de ce triomphe; maigre
l'immuable vérité de sa doctrine, ses ennemis éter-
nels suivant leur tactique ne manqueraient pas de
lui attribuer encore le malaise dont ils feraient souf-
frir les populations par leurs agissements perfides
afin de les soulever de nouveau contre Elle.
La cause de la désorganisation sociale de notre
époque est donc bien partout l'égoïsme qui règne
dans les diverses classes de la société et qui engendre
l'immoralité par le désir effréné du luxe et de la ri-
chesse.
Pour en retrouver la source il faut remonter aux
origines de cette science sociale et de cette économie
spécieuse, qui, sous prétexte que la loi civile et la loi
religieuse doivent être complétement distinctes, en-
seignent que la morale est indépendante des reli-
gions. Quand les adeptes de cette science hypocrite,
financiers, gros industriels juifs ou protestants sont
parvenus par leurs combinaisons habiles à transformer
la loi civile à leur profit exclusif, ils enseignent que
toute la morale se borne au respect de cette loi.
Ces ennemis de l'Eglise étudiant patiemment les
besoins du peuple et ses aspirations se sont appliqués
à capter sa confiance en lui promettant des réformes
qu'ils accusent l'Eglise d'empêcher, alors que par
leurs propres agissements et les théories qu'ils répan-
dent, ils s'efforcent de ramener la société en arrière
vers la barbarie et d'accaparer à leur usage les droits
— 12 —
naturels que le Christianisme avait restitués au
peuple.
C'est ainsi qu'abusant de son mandat, la bourgeoi-
sie a fait en 89, c'est ainsi que par des lois commer-
ciales, politiques ou civiles, sans apparente connexité
entr'elles, mais dont les effets ont été mûrement et
habilement combinés, elle, est arrivée cependant, sans
paraître toucher à rien d'essentiel dans l'organisation
sociale, à rejeter tout doucement la société hors de sa
voie.
Et maintenant que le jugement public est perverti
par la vue habituelle de la réussite du vice et de l'im-
moralité notoire, que le caractère français rendu
léger avec un art infernal par les grivoisetés et les
lazzis du théâtre, des romans et des journaux est de-
venu impuissant à analyser la situation du pays, la
nation affolée par une situation intolérable dont elle
n'aperçoit pas les causes, se livre à tous les empiri-
ques utopistes ou intrigants politiques, et, aveuglée
par les mensonges des ennemis du Catholicisme,
s'obstine à chercher le remède là où elle ne saurait
trouver que la mort.
Cette effrayante démoralisation est donc le résultat
de l'influence néfaste d'une coterie bourgeoise anti-
chrétienne qui, pour satisfaire son ambition, a tou-
jours poussé le peuple aux révoltes dont elle profite
exclusivement par ses fils, avocats et bohêmes qui
font de l'excitation populaire un métier, certains
— 13 —
d'être portés aux fonctions publiques par le flot qu'ils
soulèvent.
Quand les empiétements de la bourgeoisie anti-
chrétienne sur les droits naturels du peuple ont
amené une crise commerciale ou financière qui tarit
les sources du travail et engendre la misère des
classes laborieuses, quand le mécontentement se fait
jour et que l'on réclame du gouvernement l'exécution
des belles promesses faites à son début, des indivi-
dus toujours nouveaux et cependant toujours les
mêmes, s'efforcent d'irriter ce mécontentement ,
représentant l'Eglise comme le seul obstacle aux
libertés populaires, et s'ils réussissent à produire
quelqu'émeute qu'on puisse réprimer, le tour est
fait, ils sont lancés, ce sont les députés de l'avenir ;
plus tard lorsqu'ils se seront repus dans quelque
emploi lucratif ils deviendront conservateurs à leur
manière, car pour ces messieurs tout va bien dès
qu'ils émargent. Il est vrai que la désorganisation
sociale sera augmentée, que les haines contre l'Eglise
auront grossi de toute la rigueur de la répression, et
qu'au premier moment de défaillance du pouvoir les
membres du clergé seront massacrés par la populace,
mais qu'importe, le feu de la colère du peuple est
tombé, il y en a encore pour dix ans de soumission
passive et d'exploitation fructueuse, tout est pour le
mieux !
C'est ce qui explique pourquoi les révolutions ne
— 14 —
reviennent périodiquement que lorsque la génération
sacrifiée à l'ambition des révolutionnaires est rem-
placée par une nouvelle, sans expérience pour repous-
ser les mensonges qui ont perdu son aînée. Si une
génération pouvait être formée en cinq ans, tous les
cinq ans, reviendrait pour les avocats et les bohêmes
l'occasion d'arracher les fonctions publiques à leurs
anciens collègues ; car, donner successivement à tous
les ambitieux, le Pouvoir.... de dévorer le budget, là
est tout l'esprit de la l'évolution; c'est pourquoi
toutes les révolutions ont le même programme et
n'ont pas d'autre résultat que de mettre en lumière
de nouvelles incapacités et d'imposer de nouvelles
charges aux contribuables.
Telle est la cause pour laquelle le peuple trompé
sans cesse par ceux auxquels il donne sa confiance,
cherche aujourd'hui ses représentants dans ses pro-
pres rangs et leur impose le mandat impératif, qui,
écartant les candidats auxquels il reste quelque di-
gnité, laissera tomber le suffrage populaire sur des
ambitieux de bas étage, seuls capables, non sans l'ar-
rière pensée d'éluder le contrat, d'accepter un tel
effacement.
— 15 —
III
Lutte du Catholicisme contre le Féodalisme; affranchissement
de l'ouvrier par l'Église; réaction du féodalisme par la
réforme.
La grande erreur du peuple c'est de croire que le
Pouvoir, la Religion et la Bourgeoisie se donnent la
main, se soutiennent et ont la même politique, erreur
que les ennemis de l'Eglise entretiennent soigneuse-
ment au profit de la théorie qui représente l'Eglise
comme l'ennemi naturel de tout progrès social ; ils
arrivent ainsi à faire peser sur Elle l'odieux du sys-
tème d'oppression avec lequel ils entravent l'ouvrier.
C'est pourquoi le Peuple n'accepte comme purs que
ceux qui par ignorance ou mauvaise foi déclament
contre l'Ordre, la Religion et la Propriété, c'est pour-
quoi aussi l'intrigant qui connaît son peuple saisit
toutes les occasions de faire de l'opposition et de mé-
dire de toutes les autorités établies.
Défenseur d'un accusé politique il injurie le tribu-
nal; député de l'opposition il injurie l'assemblée; sol-
dat il insulte ses chefs ou les diffame, sachant bien que
la moindre répression fera de lui un personnage
marquant, et qu'aux plus prochaines élections ou au
— 16 —
plus prochain bouleversement il sera député, ministre
ou général. C'est ainsi que les Emile procédaient hier
que les Jules et consorts ont procédé aujourd'hui, c'est
ainsi que demain opéreront leurs successeurs et c'est
ainsi que la France, comme les autres nations latines
arrivera, d'insurrection en insurrection à l'anarchie
et à l'anéantissement, à moins que Dieu ne fasse la
grâce à ce malheureux pays de lui donner pour Chef
un honnête homme, un chrétien convaincu que la
meilleure politique est la justice, que la pratique des
doctrines chrétiennes vaut mieux pour l'ordre social
que les habiletés et la politique d'équilibr...iste, un
Prince qui, sans supprimer les droits légitimes d'au-
cune classe, les restitue à toutes et par là fasse dispa-
raître la distinction des classes en les soumettant
toutes à la même morale et à la même justice; un
Roi enfin qui prenne ses ministres non parmi les
habiles, mais parmi les honnêtes, parmi les hommes
assez sûrs de leur conscience chrétienne pour ne pas
se laisser griser par le pouvoir, pour le considérer, non
comme une occasion de s'enrichir, mais comme une
charge sérieuse qui entraîne une grave responsabilité.
L'identité supposée de vues et d'action entre l'Eglise,
le Pouvoir et la Bourgeoisie, nous paraît être la cause
de l'irritation populaire contre l'Eglise qui se trouve
englobée dans la haine soulevée par l'égoïsme de gou-
vernants anti-chrétiens. Si le peuple, moins abusé
par ses ennemis, moins aveuglé sur ses propres inté-
— 17 —
rêts, avait pu lire l'histoire avec un esprit impartial,
il y aurait vu que jusqu'à la venue du christianisme
dans le monde, l'ouvrier a été esclave, et que c'est
l'Église qui la première étendant sur lui sa bannière
alors respectée, organise les corporations de métiers
et le protége contre la cupidité et le caprice des con-
quérants germains.
Il y aurait vu que, poursuivant son oeuvre et trans-
formant en noblesse par le christianisme l'esprit féodal
des vainqueurs, l'Eglise encore, par l'affranchissement
des communes, avait enfin consacré la liberté du tra-
vail, sur laquelle non moins que sur les paroles du
Christ, elle venait de fonder la civilisation chrétienne.
Il y aurait vu encore que la tyrannie de la force, créée
par le partage violent de l'Europe entre les conqué-
rants barbares et que nous appelons féodalisme, n'a
pas cessé d'être combattue par l'Eglise, et que, si les
vainqueurs furent vaincus à leur tour par la contagion
des moeurs chrétiennes, les partisans de cette force
brutale rebelles aux enseignements du christianisme,
n'en ont pas moins à toutes les époques cherché à
ressaisir la domination absolue; il y aurait vu enfin
que, depuis son origine, l'Eglise est en lutte contre
les gouvernements pour défendre dans le droit chré-
tien les intérêts légitimes des peuples contre l'égoïsme
et l'abus de la force, et que d'autre part cet égoïsme
toujours jaloux de s'affranchir de la morale commune
et de l'honnêteté politique, n'a jamais cessé de repous-
— 18 —
ser le contrôle de l'Eglise sous prétexte de maintenir
une séparation nécessaire entre l'Église et l'État, sépa-
ration qui a toujours existé en fait, l'Église ne s'occu-
pant nullement de gouverner, mais dans l'intérêt
même des peuples, condamnant de la part des gou-
vernants une guerre injuste comme elle condamne
le meurtre par un simple sujet, condamnant une
conquête faite par un roi comme elle condamne un
vol commis par un paysan.
N'est-il donc pas devenu évident pour tous que la
démoralisation actuelle de la société vient surtout
de l'inobservance par les gouvernants des princi-
pes d'honnêteté et de morale imposés aux gouver-
nés?
Les peuples sont-ils si heureux devoir leurs fils
dont vingt ans d'efforts! de tendresses, de sollicitude
ont à peine fait des hommes jetés idiotement pleins
de vie en pâture aux mitrailleuses et aux canons
Krupp? Leur avenir est-il assuré, quand leur plus
belle jeunesse, l'espoir et la consolation de leurs vieux
jours, engraisse de ses cadavres les plaines dévastées
par la guerre? Les souverains... indépendants de la
morale, les Guillaume..., les Bismarck..., les Victor...,
les Amédée.., sont-ils par hasard devenus leurs pro-
tecteurs, pour que ces peuples contestent à l'Eglise le
droit d'intervenir en leur faveur et d'élever la voix,
afin que dans ce gouffre épouvantable de la guerre
moderne, dans cette abominable machine où se broie
— 19 —
l'humanité et d'où le sang ruisselle de toutes parts,
des générations entières ne soient pas précipitées par
l'ambition ou le caprice d'un orgueilleux souverain.
Il n'en est rien cependant, les pauvres peuples sont
de plus en plus abrutis, leurrés et bernés par leur
plus implacable ennemi et ils ne le voient pas, parce
qu'ils ne possèdent plus le sens du juste et du vrai,
qu'ils ont perdu avec la foi chrétienne; ils ne voient
pas que ce qui entretient la guerre dans le monde
c'est l'esprit de domination de la force brutale, le féo-
dalisme, comme nous l'avons appelé, qui, sans cesse,
s'efforce d'asservir l'humanité et partout fait la guerre
à l'Eglise, qui s'est constituée depuis sa venue le
champion des peuples opprimés.
Ils ne voient pas non plus que toutes les batailles
sont livrées par l'égoïsme et la force brutale à la mo-
rale chrétienne, c'est-à-dire à l'Eglise, et que le résul-
tat en a toujours été favorable à l'affranchissement
des peuples, quand ceux-ci ont marché avec Elle, et
qu'au contraire un asservissement plus étroit a été
leur châtiment quand ils ont méconnu leur protec-
trice et marché contre l'Eglise avec des gouvernants
anti-chrétiens.
Le but vers lequel tend la prétendue séparation de
l'Église et de l'État, n'est pas autre chose que l'absorp-
tion par l'État, de l'Église qui deviendrait alors un
nouveau rouage administratif dans une machine déjà
trop compliquée ; de quelle autorité disposerait-elle
— 20 —
encore pour imposer la morale aux gouvernants, si
ses ministres en étaient les salariés.
Ainsi l'irritation populaire contre l'Église née d'une
méprise, est entretenue par une autre méprise.
L'histoire contemporaine n'est pas moins dénaturée
aux yeux du peuple que l'histoire des siècles passés.
On ne lui fait point voir la lutte constante de l'Église
contre l'égoïsme de cette partie de la bourgeoisie qui,
au pouvoir depuis 89, n'a su que répandre les doctrines
de la morale indépendante et de l'honnêteté légale
pour substituer au droit chrétien une légalité toute à
son avantage. S'il connaissait mieux les véritables
doctrines et les tendances de l'Église, et surtout, s'il
les connaissait autrement que par les accusations in-
justes et passionnées de ses ennemis, le peuple s'aper-
cevrait que cette coterie bourgeoise n'est aussi vio-
lente et déloyale dans ses attaques, que parce que
jalouse de domination et de priviléges, elle rencontre
dans l'autorité de l'Eglise un frein qui la gêne ; il lui
déplaît de s'entendre prêcher comme à tout le monde, le
respect, la tempérance, la charité; elle voudrait à tout
prix écarter ce maître incommode dont la disparition
aurait pour résultat de replacer le peuple sous son
servage immédiat et d'assurer à jamais ses priviléges.
L'Église est donc en présence de deux ennemis qui
la combattent chacun dans son intérêt particulier,
la tyrannie de la Force que nous avons appelé le Féo-
dalisme, et qui se personnifie aujourd'hui dans l'Etat
21
anti-catholique, et la tyrannie de l'argent personnifiée
dans la partie non catholique de la bourgeoisie qui
leurre l'autre partie en se disant conservatrice, comme
en 89 elle a leurré le peuple en lui faisant croire
qu'elle représentait les intérêts du tiers état.
La vérité est, que cette coterie bourgeoise, profon-
dément égoïste, n'a jamais songé qu'à ses propres in-
térêts, qu'elle prépare habilement le terrain pour cha-
cun de ses empiétements, maniant perfidement le
suffrage universel et dupant l'opinion publique à l'aide
de ses journaux pour lui faire produire des résultais
parfaitement calculés d'avance; enfin, qu'elle est prête
à sacrifier les intérêts les plus chers de la véritable
bourgeoisie, le jour où continuant à faire le jeu des
ennemis de la France, elle pourra se constituer libre-
ment en une féodalité financière et industrielle, et
peser à son aise sur les consciences de tout le poids de
ses écus.
Le premier ennemi de l'Eglise, on le voit entrer eu
lutte dès le premier âge de la civilisation chrétienne;
à peiné la chute de l'empire romain et l'invasion des
barbares ont-elles préparé le champ nouveau où doit
s'exercer l'action de l'Eglise, que déjà les représentants
de la force brutale ont déclaré la guerre à celle qui
représente ici-bas la force morale. La primauté ro-
maine, cette institution divine seule capable de main-
tenir l'Eglise dans son rôle spirituel, en sauvegardant
son unité contre les tentatives nationalistes, est la pre-
— 22 —
mière et la plus vivement attaquée. L'Allemagne com-
mence avec ses empereurs violents, parjures et dé-
bauchés la querelle du sacerdoce et de l'empire. C'est
la querelle de l'esprit et de la force. En France, après
le soulèvement des Albigeois contre l'Eglise, Philippe
le Bel continue avec ses légistes.
En Italie, les divisions aggravent le mal, éloi-
gnent les papes du séjour de Rome et préparent
le grand schisme. Enfin, l'Allemagne achève l'oeuvre
de révolte par l'invention de la réforme, et tous ceux
des survivants de la féodalité germanique qui n'a-
vaient accepté que par contrainte la véritable réforme
sociale apportée par l'Église embrassent avidement
cette révolution hypocrite qui prétend réformer
l'Eglise et ne veut que la détruire, qui se dit ennemie
de la corruption, et qui se déchaîne contre la réforme
de Trente; qui s'accomplit au nom du libre examen
et qui aggrave le joug de la tyrannie; qui soulève
le peuple en lui parlant d'affranchissement et qui
le remet en servitude, supprimant d'un seul coup
l'intermédiaire divin établi entre la force et la fai-
blesse, et détruisant l'oeuvre séculaire qui avait ap-
porté à la société barbare déchirée par la guerre per-
manente, la souveraine pacification du droit chrétien.
En France, le protestantisme ne réussit pas à s'éta-
blir; mais la royauté se charge de faire l'oeuvre
qu'avait accomplie ailleurs le féodalisme, ce ne fut pas
la faute des successeurs d'Henry IV si l'Eglise de
— 23 —
France ne devint pas nationale, plus tard, la révolu-
tion qui les renversa ne fit qu'exagérer le système re-
ligieux du gallicanisme dont elle donna la forme par-
faite dans la constitution civile du clergé, et on sait si ce
fut le rêve de Napoléon de se faire de l'Eglise un
moyen de gouvernement.
Ainsi la tradition-est suivie avec constance et le mal
va toujours s'aggravant, parce que le pourvoir passe
de ceux qui voulaient allier la foi et l'égoïsme à de
nouveaux maîtres qui n'ont plus la foi et qui ont
gardé l'égoïsme.
IV
Formation de l'armée révolutionnaire; son but.
En même temps d'autres alliés se préparaient pour
renforcer l'attaque dirigée contre l'Eglise. En Allema-
gne, les haines des juifs servaient celles des protes-
tants ; la franc-maçonnerie mettait à la disposition des
uns et des autres son organisation puissante elle de-
venait le lien de tous les ennemis du catholicisme; et
faisait pénétrer au sein même des diverses commu-
nions religieuses, l'indifférence en matière de reli-
gion, avant-coureur de la morale indépendante.
Et les ignorants et les niais, embrigadés pour une
transformation soi-disant pacifique, livrèrent folle-
ment l'assaut de 89, où il y eut plus de dupes, qu'en
— 24 —
93 il n'y eut de victimes, oeuvre illusoire qui renversa
les garanties anciennes et laissa debout presque tous
les abus, qui ne sut pas mettre la réforme dans l'Etat,
mais qui mit la révolution au pouvoir. C'est ainsi que
le désordre a envahi la société tout entière ; plus tard,
lorsque 80 ans de ce régime auront achevé de fausser
le jugement du peuple, on verra paraître l'Interna-
tionale chargée de consommer notre désorganisation
sociale, et c'est l'Allemagne encore qui nous aura fait
ce cadeau.
On le voit, l'instrument révolutionnaire se perfec-
tionne sans cesse par l'usage; il absorbe au passage
tous les éléments nouveaux, il étend son action à
toutes les classes de la société, il a sa tête dirigeante,
puis les hommes d'exécution, enfin la masse des com-
parses, troupeau hurlant et beuglant sans savoir
pourquoi, mais obéissant en cela même à un ordre
secret qui se propose de faire, de l'entraînement par
la terreur. C'est donc perdre son temps que vouloir
démontrer aux souverains que la chute de la papauté
et du catholicisme entraînerait celle de leurs trônes,
puisque les révolutionnaires sont leurs agents; et il
faut bien se persuader que si les grands chefs révolu-
tionnaires laissent croire qu'ils veulent la suppression
des trônes pour fonder la République universelle, et
que pour cette raison ils veulent à tout prix détruire
le catholicisme qui les soutient, leur but réel appa-
raîtra tout autre, une fois l'Eglise détruite.
— 25 —
Qu'on ne nous objecte pas les frayeurs apparentes des
gouvernements anti-catholiques, ni les mesures qu'ils
prennent contre l'Internationale, ces craintes sont si-
mulées pour entraîner les puissances encore catholi-
ques dans quelque nouveau piége; ces gouvernements
savent trop bien que la masse du peuple est incapable
de se gouverner seule, et qu'une fois le catholicisme
anéanti dans les déchaînements populaires qu'ils pré-
parent, elle retombera dans le servage plus étroite-
tement garottée.
Ils ne craignent que le catholicisme qui leur fait la
guerre dès les premiers temps, et comme le jour ap-
proche où il faudra enfin jeter le masque, ils veulent
que ce jour ne se lève pour les peuples désabusés que
lorsque le catholicisme renversé, sera impuissant à
les délivrer.
Partout le mot d'ordre a été donné, et, jusqu'en
Chine, les persécutions contre les catholiques ne sont
pas sans corrélation avec ce qui se passe en Europe,
ces gouvernements ne veulent pas que, détruit en
Europe, le catholicisme se reforme en Asie ou ail-
leurs.
Le but des révolutionnaires est toujours celui pour-
suivi par Voltaire, cet instrument aux gages du féo-
dalisme prussien : L'anéantissement à tout jamais du
catholicisme et même de l'idée chrétienne qui, restée de-
bout sur les ruines de Rome, en serait la perpétuation
plus tard.
2
— 26 —
C'est ainsi qu'on est victorieux en Allemagne, non
pas en luttant à armes loyales et à visage découvert,
mais par la ruse et la trahison, en terrassant son ad-
versaire, après que les divisions suscitées de longue
main et les traîtres achetés à prix d'or, l'ont mis dans
l'impossibilité de se défendre, au moment psycholo-
gique, comme on dit en Prusse.
Tel on voit un lâche, qui pour se venger d'un rival,
jette un stupéfiant dans son breuvage afin de pouvoir
l'insulter en toute sécurité.
N'est-ce pas ainsi que chez nous ce même féoda-
lisme, après avoir réussi, grâce à l'ignorance ou à la
complaisance de nos prétendus économistes, à mettre
la désorganisation dans notre commerce et notre in-
dustrie, se servait habilement des griefs que l'égoïsme
bourgeois avait fait naître, et, profitant du manque de
travail et de la misère des ouvriers, excitait les haines,
les jalousies et toutes les rancunes des partis pour
faire éclater une guerre de classes que seul désormais
l'esprit chrétien pourra apaiser.
27
V
Influence de la bourgeoisie anti-chrétienne sur la désorga-
nisation sociale.
Par sa haine aveugle contre le catholicisme et par
son égoïsme à l'endroit des classes laborieuses, la
bourgeoisie anti-chrétienne fait donc admirablement
le jeu des ennemis de la France.
Nous ayons vu comment elle a servi leurs machina-
tions contre l'Église, comment elle a fourni les soldats
de l'armée révolutionnaire conduits par des chefs plus
clairvoyants. Comment, portée au pouvoir par le
mouvement qu'elle avait favorisé, cette aristocratie
bourgeoise sortie du peuple n'a plus songé qu'à creu-
ser un abîme entre elle et le peuple. Elle s'est emparée
de la législation pour la façonner au profit du capital
qu'elle possède, créer en sa faveur des abus plus
criants que ne le furent jamais ceux de l'ancien
régime, et confisquer toute l'influence administrative,
commerciale, industrielle, financière, religieuse
même ; elle est devenue l'incarnation de la révolution
quelle exploite.
Son administration n'a pas tardé à porter ses fruits :
Pour retirer les registres de l'état civil des mains
— 28 —
du clergé catholique, elle invente le mariage civil,
fait de l'inscription du mariage le mariage lui-même,
lui enlevant ainsi son caractère essentiellement reli-
gieux, l'adultère alors se glisse dans les familles dont
les principes révolutionnaires ont éteint les croyances,
la courtisane devient une puissance qui marche de
pair avec la femme légitime, les unions sont moins
heureuses, moins fécondes, le mariage devient plus
rare, et même là où le mariage existe on ne connaît
plus la vie de famille.
On a dépouillé le père de famille du droit de dispo-
ser de sa fortune à sa mort comme il en disposait de
son vivant; le fils débauché, dissipateur possède, au'
partage des biens du père, un droit égal à celui des
fils qui ont conservé les traditions d'honnêteté ; au-
jourd'hui combien de fils succèdent à leur père et
daignent continuer l'oeuvre commencée par lui; à
chaque génération c'est un morcellement nouveau qui
empêche de rien développer, de rien fonder de grand
dans le commerce, l'industrie, l'agriculture, morcel-
lement profitable seulement au trésor qui, au bout
d'une trentaine d'années, se trouve avoir absorbé
l'héritage en frais de mutations et autres. Et l'auto-
rité paternelle, qu'est-elle devenue? avec quels égards
sont écoutés les parents quand ils n'ont pas su, par
l'éducation chrétienne, inspirer à leurs enfants
l'amour du travail et le sens du respect.
Enfin ne voulant plus d'une loi chrétienne, les
— 29 —
bourgeois ont fait la loi athée, et aussitôt l'égoïsme
des législateurs, obéissant à leurs intérêts divers,
s'est traduit en des milliers de lois sans homogénéité,
sans unité, ne reposant sur aucun principe, n'ayant
aucune raison d'être que l'intérêt ou la passion du
moment, et si peu en harmonie entre elles que les
droits accordés ou reconnus par une constitution ou
une loi sont amoindris ou supprimés par une autre,
véritable arsenal d'armes impuissantes à protéger les
bons, mais excellentes pour les opprimer et qui, jus-
qu'à présent, n'a pu assurer à une seule génération
un gouvernement à peu près stable, tant il est vrai
que la stabilité du pouvoir ne peut se trouver que
dans la justice qu'on puise à la source unique de la
morale chrétienne.
Quel est l'homme intègre qui aujourd'hui oserait
affirmer que le fameux Code lui-même n'est pas plus
favorable au coquin habile qu'à la masse des honnêtes
gens, et que les tribunaux consulaires, chambres syn-
dicales, etc., qu'il a créés, sont autre chose que des
coteries où, selon une expression vulgaire, on se passe
réciproquement la rhubarbe et le séné.
Aussi la vieille probité française a-t-elle à peu près
disparu des affaires, le sentiment de justice inné
dans le coeur des masses a bientôt fait place à l'égoïsme
général, honnêteté est devenue synonyme de bêtise,
parce que, comme on dit, les profits sont aux malins ;
et, en effet, les malins seuls, les habiles, ont la clé
2.
— 30 —
des affaires à notre époque : autrefois on vivait des
bénéfices réalisés dans une industrie loyalement exer-
cée; ils ont changé tout cela, et, pour écarter les con-
currents naïfs (nous voulons dire honnêtes), ils ven-
dent leurs produits, ou soumissionnent pour leurs
marchandises ou leurs travaux à des prix auxquels
ces naïfs se ruineraient en livrant effectivement;
mais eux trouvent moyen, par une entente avec les
agents réceptionnaires, de ne livrer qu'une partie des
objets facturés et en vendant à perte, de réaliser de
jolis bénéfices.
Ce système de profits, dû à la maxime moderne
« enrichissez-vous! » s'est largement développé sous
l'empire; aujourd'hui il est peu d'administrations, et
même de maisons particulières, qui ne paient leur
tribut au système des remises, c'est le vol organisé ! et
cela, naturellement aux dépens des commerçants
chrétiens qui ne peuvent lutter contre de pareils pro-
cédés de concurrence, et s'appauvrissent de plus en
plus en obéissant à leur conscience et en observant la
morale religieuse. C'est ce qui nous fait insister sur
la nécessité où se trouvent les défenseurs de l'Église,
de chercher avant tout à réorganiser le travail de ma-
nière que les honnêtes ne soient plus sans cesse sacri-
fiés aux gens sans conscience et sans foi, et qu'on ait in-
térêt à être honnête, ce qui n'existe plus aujourd'hui.
Enfin cette bourgeoisie, contrainte par ses cahiers de
supprimer les droits de maîtrise qui assuraient le mo-
— 31 —
nopole du travail aux détenteurs du capital, supprime
également les corporations, modifie la loi sur les pa-
tentes, de sorte qu'aujourd'hui on voit le premier
venu ne connaissant aucun métier, s'établir dans une
profession qu'il ignore, et même exercer toutes les
professions et tous les commerces en ne payant qu'une
seule patente, faisant ainsi à l'industriel spécialiste
une concurrence insoutenable. Le commerce aujour-
d'hui, à l'instar de celui des juifs d'Orient, tend à se
faire dans les bazars où l'on tient tous les produits
possibles achetés là où ils se vendent le meilleur mar-
ché sans se préoccuper autrement de leur provenance.
Les commerçants se font ainsi, au détriment de notre
industrie nationale, les propagateurs des produits
étrangers qui nous envahissent, et contribuent de la
sorte dans leur intérêt particulier, à appauvrir la
France ; puisque le pays s'appauvrit chaque année de
tout le numéraire qui en sort pour solder ces pro-
duits, et qui autrement eût augmenté le rapport de
la propriété et assuré du travail à nos ouvriers. On a
ainsi développé hors de toute raison une lutte de bon
marché rarement à l'avantage du consommateur, et
les producteurs nationaux n'ont d'autre ressource pour
soutenir la concurrence que de réduire les salaires et
la qualité des produits.
Tel a été pour la France le résultat matériel de
l'avénement au pouvoir de la bourgeoisie anti-chré-
tienne et ce n'est pas tout.
— 32 —
Pour mieux assurer son autorité, elle organise
une administration toute à sa dévotion, d'où toute
initiative, toute idée personnelle est sévèrement
bannie et qui, à chaque révolution, c'est-à-dire à cha-
que conquête nouvelle de la caste sur le pays, bien
loin de se simplifier reçoit, au contraire, de nouveaux
rouages plus gênants pour le peuple, mais d'autant
meilleurs pour les résultats qu'on se propose : il s'agit
en effet d'enlacer comme en Russie le peuple dans un
réseau administratif inextricable, de créer une armée
de fonctionnaires, instruments passifs des hautes et
basses oeuvres, pouvant sur un signe ruiner et par là
supprimer les hommes qui, par leur caractère indé-
pendant et leur intelligence, paraissent dangereux
pour le maintien des priviléges de la caste bourgeoise
et cette armée de fonctionnaires, de titulaires de
charges, d'entrepreneurs et fournisseurs favoris, qu'on
laisse impunément s'enrichir aux dépens du public,
pressurer et ruiner le commerce, forme le rempart le
plus sûr de sa domination. Tous ces bureaux, toutes
ces cupidités, ces égoïsmes se lèvent menaçants
chaque fois qu'un audacieux veut tenter d'organiser
un gouvernement honnête de supprimer les grasses
sinécures, ou de réduire les emplois.
Sous tous les régimes qui se succèdent depuis 89,
on voit cette classe privilégiée consolider sa position,
modifier les lois à son profit et, par son âpreté à la
curée et son égoïsme, provoquer la chute de ces gou-
— 33 —
vernements. Sous le dernier règne, elle réussit encore
à se maintenir au pouvoir, mais elle sent le besoin de
discipliner le pays ou plutôt de le maîtriser, ses inté-
rêts étant menacés par la guerre sociale qu'elle a dé-
chaînée ; elle révise alors les lois relatives aux droits
politiques, de manière à se donner prise sur ses adver-
saires, qu'ils soient civils ou commerçants ; elle modi-
fie profondément le système économique du pays,
rendant impossible la petite industrie et le petit com-
merce, et concentre, par un drainage habile, tous les
capitaux dans ses mains, pour ne les laisser affluer
que là où elle veut. Elle prétend réglementer les rap-
ports d'ouvriers à patrons, mais n'ayant pas le senti-
ment de la justice, sa politique consiste à équilibrer
les classes et les ambitions les unes par les autres ;
considérant l'ouvrier non comme un homme, mais
comme une brute exploitable à merci, comme une
chose dont le prix de location doit être inversement
proportionnel à son abondance sur le marché, et
alors que depuis longtemps elle a stérilisé dans
les mains de l'ouvrier le droit que celui-ci a de
s'établir et de s'élever par son travail, elle invo-
que hypocritement la loi de l'offre et de la de-
mande qui, dans ces conditions, n'est que la sou-
mission absolue de l'ouvrier sous peine de mourir
de faim.
Elle organise une police inquisitoriale qui pénètre
dans les ateliers et les familles, et quand par hasard
34
un patron, plus honnête ou plus clairvoyant que les
autres, aperçoit l'écueil où aboutira fatalement l'er-
reur des gouvernants, s'il se permet de la signaler ou
d'être juste avec ses ouvriers, il est désigné comme
dangereux, son crédit se resserre, les capitaux tenus
en laisse se retirent de lui, et les émissaires de la po-
lice bourgeoise s'embauchant dans ses ateliers, ameu-
tent ses ouvriers, désorganisent son travail et le cou-
lent; on lui apprend ainsi par sa ruine qu'il n'est
qu'un rêveur généreux, mais imbécile, qu'il ne doit
pas se permettre de penser autrement que l'admi-
nistration, et que même il est préférable de ne pas
penser du tout.
Tout cela n'empêchera pas les ennemis de l'Église,
suivant leur vieille tactique, d'imputer aux catho-
liques leurs propres méfaits contre la société et de
les accuser de vouloir christianiser le capital, alors
qu'eux-mêmes l'ont judaïsé depuis longtemps. C'est
ainsi que, sous l'Empire, les adversaires de la po-
litique bourgeoisie ont été écartés et privés de leurs
droits politiques par des condamnations auxquel-
les les acculaient des combinaisons machiavéli-
ques dont les désastreux effets ont porté plus loin
encore.
La peur du mouchard a éteint les caractères, refoulé
jusqu'à l'ombre d'une pensée sérieuse et indépen-
dante, on a vu l'espion partout; on a peur du voisin
de droite qui parle pour, de celui de gauche qui parle
— 35 —
contre, de celui d'en face qui ne dit rien, la crainte
de se compromettre empêche de formuler aucune
opinion sur la chose publique, encore moins de la
soutenir, on n'a pas de convictions en dehors de ses
intérêts, et l'on s'en vante ! Il n'y a plus ni fierté ni
dignité, il ne reste qu'un orgueil inouï de la fortune,
un égoïsme féroce pour l'acquérir, et lorsqu'arrive
l'heure du danger, quand l'ordre social est menacé
par des émeutiers qui connaissent bien la pusillani-
mité de ceux qui se disent conservateurs, chacun re-
garde autour de soi et... file... à Versailles, même
ceux qui ont la prétention d'imposer le devoir aux
autres.
Et l'on s'étonne, après cela, qu'il n'y ait plus de
caractères, que le pays manque d'hommes de génie
ou simplement capables d'une pensée un peu large.;
on accuse le régime impérial d'avoir tout avili, alors
que l'Empire n'a fait que suivre les errements des
précédents gouvernements révolutionnaires, qui après
avoir repoussé l'autorité morale du Chef de l'Église
ont été fatalement renversés par l'égoïsme. qu'ils ont
déchaîné, car sa chute a eu pour cause principale la
prédominance qu'il a laissé prendre dans son admi-
nistration à l'élément bourgeois et anti-catholique,
et dans la révolution actuelle, préparée longuement
par le féodalisme, l'égoïsme bourgeois et la haine des
sectes n'ont pas été les moindres facteurs des calculs
de l'étranger.
— 36 —
Si donc il y a peu d'hommes de caractère, c'est
qu'il reste peu d'hommes de convictions, et que, au
milieu des petits intérêts et des mesquines rivalités,
nos grands hommes, n'aiment à être entourés que de
médiocrités qui les fassent ressortir et de caractères
dociles qui, n'ayant ni convictions ni initiative,
sachent les rendre indispensables.
Et pour en finir avec cette aristocratie bourgeoise
qui se prétend plus morale que toute autre classe,
qu'a-t-elle fait pour augmenter la moralité dans les
classes laborieuses?
En possession de l'influence et de la toute-puis-
sance administrative, pouvant d'un mot supprimer
cabarets et mauvais lieux, elle laisse se développer
et pulluler ces lieux de débauche où l'ouvrier en-
traîné dissipe avec la paye qui eût fait vivre sa femme
et ses enfants, le jugement que la nature lui a départi
et dont il ne peut plus faire usage pour apprécier les
paroles de ceux qui le leurrent. Il semblerait que,
désespérant de tenir son intelligence épaissie par le
sensualisme à la hauteur de celle des masses, cette
classe égoïste et orgueilleuse ait voulu assurer sa
prédominance en laissant se développer chez le peuple
les passions bestiales qui la mettraient à jamais sous
sa dépendance.
N'est-ce pas, du reste, ce qui se passe dans la Prusse
impériale pour empêcher que ses fidèles sujets ne
s'aperçoivent trop tôt que le christianisme protes-
— 37 —
tant n'est pas fait pour assurer le bonheur des peuples.
Quoi qu'il en soit, ce mélange d'égoïsme, de vanité,
d'inconséquence, de sottise et de lâcheté, dont la Ré-
volution a pétri l'esprit bourgeois, est malheureuse-
ment trop répandu.
Le bourgeois conservateur, presque aussi ignorant,
que l'ouvrier, mais plus orgueilleux, méconnaît ses
véritables intérêts, jusqu'à faire cause commune avec
les ennemis du catholicisme. Si la classe bourgeoise
compte un certain nombre de catholiques, ceux-là
même négligent trop souvent de s'unir par les liens
d'une solidarité dont leurs adversaires leur donnent
pourtant l'exemple : ils saisissent toutes les occasions
de lucre, ne s'inquiètent que de savoir si le Code est
pour eux, nullement de savoir s'ils ruinent un frère;
ils ne voient point que ruiner un catholique, c'est
affaiblir, sans profit réel pour eux-mêmes, l'influence
de la grande famille chrétienne, qu'adopter en pra-
tique, au mépris de leur conscience, le principe de
l'honnêteté légale qui fait toute la morale des anti-
catholiques, c'est rejeter follement la seule arme de
résistance qui puisse leur servir à combattre la coa-
lition des intérêts opposés aux leurs.
Telle est l'erreur, tel est l'aveuglement de la bour-
geoisie. Voyons maintenant l'erreur du peuple et
quelle a été l'influence des manoeuvres révolution-
naires sur l'ouvrier pour l'amener au point de mé-
connaître ses amis et ses véritables intérêts.
3
38 —
VI
Action des grandes sociétés financières dans la crise sociale.
— Situation des ouvriers. — Remède à l'agitation ouvrière.
Depuis une vingtaine d'années surtout, de grandes
sociétés financières, dans le but de développer la for-
tune publique sous toutes ses formes, étalèrent un
brillant programme qui devait, disaient-elles, décu-
pler la richesse nationale, développer l'agriculture,
tout faire en un mot, et tout faire grand; elles allé-
chèrent les capitaux par des primes énormes offertes
à leurs obligataires ; puis, quand elles eurent ainsi
accaparé dans leurs caisses tous les capitaux dispo-
nibles, elles refusèrent-de les placer dans les indus-
tries qui n'appartenaient pas à leurs adeptes, et spé-
culèrent sur les titres étrangers et les immeubles.
Organisant l'usure sur une vaste échelle et d'une
manière quasi-légale, elles opérèrent sur les terrains,
bâtissant et mettant en vente les mieux situés, elles
firent attribuer une plus value énorme à toutes les
propriétés d'alentour, et l'administration des contri-
butions directes s'empressa de se servir des actes au-
thentiques de vente pour élever proportionnellement
— 39 —
les contributions de toutes les propriétés circonvoi-
sines, bien que celles-ci n'eussent acquis encore au-
cune augmentation de rapport, ce qui naturellement
amena le renchérissement de toutes choses.
Dans le même temps, les mêmes influences arrê-
taient la petite industrie, la seule qui permette à
l'ouvrier d'arriver, puisqu'il n'a qu'un faible capital.
En effet, le traité de commerce laissait introduire
en franchise les produits manufacturés étrangers,
alors que sur les matières premières les droits d'en-
trée en douane et les droits d'octroi étaient maintenus
d'une manière générale, et la grande industrie se
voyait favorisée du droit d'introduire en franchise
ses matières premières par un décret qui, en portant
comme condition de l'admission en franchise, l'obli-
gation de les introduire par chargement complet de
navire et celle de réexporter dans les six mois, ne
consacrait pas autre chose que l'exclusion de la petite
industrie du bénéfice de ce décret, dont quelques
gros industriels et commerçants pouvaient alors
seuls profiter ; la petite industrie continuait donc
à payer, contre toute justice, la totalité des droits
dont était affranchie la grande, il en résulta une
impossibilité de travailler avec bénéfices en sou-
tenant la concurrence, d'autant plus que les frais
généraux augmentaient par les causes ci-dessus indi-
quées.
Ces causes réunies, en arrêtant le travail, en épui-
— 40 —
sant l'épargne de l'ouvrier laborieux, en concen-
trant le capital en quelques mains et en le retirant
de la circulation, en transformant complètement
et brutalement les habitudes de crédit en usage
jusqu'alors, amenèrent de terribles crises commer-
ciales et jetèrent dans l'industrie un malaise qui
n'a fait qu'augmenter depuis, les causes n'ayant pas
changé.
Et cette situation s'est produite sans que le gou-
vernement de l'Empire s'en soit ému, sans peut-être
qu'il en ait eu connaissance ; il croyait naïvement à
une augmentation de la richesse publique dont il
voyait, disait-il, le signe certain dans la progression
croissante du produit de l'impôt (!?) ; il y croyait
d'autant mieux qu'on lui montrait en même temps
une augmentation dans le chiffre des ventes faites en
produits manufacturés, sans lui dire, bien entendu,
que la plus grande partie de ces objets provenaient
de l'étranger, et que, par conséquent, le contribuable
qui voyait tripler ses impôts, ne faisait pas un centime
de plus d'affaires, bien au contraire.
Ces sociétés ont donc contribué, pour la plus grande
part, à créer la situation sous laquelle l'Empire devait
succomber, car ce sont elles qui, en développant ha-
bilement la fièvre des spéculations et en appliquant
les théories économiques les plus fausses, nous ont
amené, au lieu de la vie à bon marché qu'elles nous
promettaient, la diminution des affaires, le renché-
— 41 —
rissement des loyers, l'augmentation excessive des
impôts, et finalement la difficulté de vivre.
Aujourd'hui, malgré la constitution qui donne à
l'ouvrier les mêmes droits qu'aux autres citoyens,
malgré les lois qui ne lui défendent pas de faire ce
qui est permis aux autres, l'ouvrier honnête, labo-
rieux, économe, si intelligent qu'il soit, ne trouvant
plus le crédit que son intelligence et son honnêteté
lui eussent assuré à une autre époque, ne peut plus
espérer, même à force d'ordre, d'économie, de bonne
conduite, de sortir du prolétariat, car non-seulement
le capital lui fait défaut, mais il n'y a plus de crédit
pour qui n'offre pas une garantie matérielle; la mo-
ralité, l'intelligence, l'activité ne comptent plus pour
rien, et pour finir de l'entraver, des lois injustes
l'empêchent de produire à son compte avec bénéfice.
Il ne lui reste, s'il veut vivre, qu'à se faire le façon-
nier d'une grande maison, qui conserve la plus grande
partie du bénéfice.
Dans les campagnes, la situation est identique, le
petit propriétaire y est exploité sans vergogne par
l'entente des spéculateurs gros fermiers ou meuniers,
qui, connaissant l'époque où le petit cultivateur ayant
rentré sa récolte, et ne pouvant attendre l'apportera
au marché, y transportent à dessein de grandes quan-
tités de marchandises qu'ils ne vendent pas, mais
qui, par leur présence même, déprécient les cours
non moins que les offres considérables à terme, puis
aussitôt la petite récolte accaparée, font remonter les
cours qu'ils dirigent ensuite à leur convenance.
Comme l'ouvrier libre des villes, le petit cultiva-
teur ne peut donc plus subsister qu'en devenant en
quelque sorte le cultivateur à façon du spéculateur; il
n'est donc pas étonnant que, souffrant du même
malaise, il se laisse aller aux mêmes aspirations mal-
saines, et que les idées communistes aient pénétré
dans certaines régions où, cependant, chacun est
propriétaire de quelque terrain.
Si le mal n'a pas été plus grave jusqu'à présent, on
le doit surtout à cette circonstance heureuse que,
dans les environs des villes, le petit cultivateur se
livre de préférence à la culture maraîchère ou à cer-
taines cultures spéciales plus productives que les
céréales, et dérobent ainsi le fruit de leur travail à
l'avidité des spéculateurs. Cela prouve que la pro-
priété ne suffit pas à développer l'esprit conservateur,
et qu'il faut surtout protéger la libre disposition des
fruits du travail contre la spéculation.
L'ouvrier se voit donc, par la force même de l'orga-
nisation économique actuelle, dans l'impossibilité de
s'élever par son travail comme il a vu s'élever ses
patrons, et c'est cette impossibilité qui le décourage
et le démoralise. Voyant l'avenir fermé devant lui, il
s'abandonne à la débauche, aux jouissances maté-
rielles et égoïstes, il se détourne de la famille; et ce-
pendant, l'ouvrier n'est pas foncièrement mauvais, il
— 43 —
n'est pas aussi généralement corrompu qu'on le croit.
Les théories malsaines lui sont plutôt imposées par
des meneurs audacieux qui exploitent sa faiblesse de
caractère et sa crainte de parler et d'agir autrement
que ses camarades, qu'elles ne sont acceptées réelle-
ment.
Pour empêcher toute parole de bon sens de parve-
nir jusqu'à lui, ces misérables se répandent dans tous
les lieux qu'il fréquente, ne laissent parler que ceux
qui les applaudissent et ridiculisent ou insultent tous
ceux qui protestent contre leurs inepties.
Nous soutenons qu'il serait aussi facile de pousser
l'ouvrier vers le bien, qu'il l'est aux révolutionnaires
de l'entraîner au mal. Si on faisait surveiller les caba-
rets, surtout si on en restreignait le nombre, un grand
pas serait fait, car c'est là qu'à force d'entendre répé-
ter que la religion est le seul obstacle à son bien-être,
il apprend à mépriser sa véritable protectrice, et à s'en
détourner avec colère.
C'est là, l'erreur de l'ouvrier.
On dit souvent que c'est l'envie qui fait les révolu-
tionnaires ; cela n'est vrai que pour les meneurs qui,
sans travail, veulent arriver aux emplois et à la for-
tune; mais si l'ouvrier se laisse entraîner à leurs
conseils, c'est par désespoir de voir tous ses efforts
infructueux pour assurer l'avenir des siens ; profitant
de ce désespoir, les agitateurs, les politiciens excitent
l'envie, puis la haine contre les classes supérieures,
— 44 —
pour, de cette haine, se faire un marchepied et esca-
lader le pouvoir ; mais, au fond du coeur, l'ouvrier
ne désire qu'une chose, vivre de son travail, pou-
voir arriver par la conduite, l'épargne, l'activité,
au patronat, à la propriété, à la bourgeoisie, ainsi
qu'ont pu le faire les patrons qui l'ont précédé,
et quoi qu'on dise, toute sa politique ne va pas au
delà.
Quand donc, comprendra-t-on, que si l'on rend à
l'ouvrier par une bonne organisation économique, la
certitude et l'abondance du travail, il retrouvera dans
cette assurance du pain quotidien, sur laquelle il fon-
dera tout l'édifice d'une aisance dont il ne sera rede-
vable qu'à lui-même, une rectitude de jugement qui
ne saurait plus être faussée, et qui l'empêchera de
porter jamais atteinte aux bases constitutives de la
société.
Il respecterait alors la religion, fondement de toute
morale nette et précise, sauvegarde des droits de cha-
cun, qui se trouveraient placés sous l'égide de la
conscience ; il respecterait la famille, parce que l'ou-
vrier ne travaille que pour assurer le nécessaire aux
siens, et que toutes ses craintes, toutes ses déceptions,
ses défaillances, ses colères mêmes ne proviennent
que de l'amertume qu'il éprouve de ne pouvoir faire
pour eux autant qu'il le voudrait. Il respecterait enfin
la propriété, parce qu'il travaillerait tous les jours à
l'acquérir pour ceux qu'il aime; et il deviendrait
— 45 —
conservateur du jour où il aurait commencé à épar-
gner.
Son bon sens ne lui dira-t-il pas que le but de tout
travail est d'arriver à l'Épargne propriété ou à l'Épar-
gne capital, dont l'intérêt ou loyer, alors qu'il ne
pourra plus travailler, lui maintiendra ses moyens
d'existence, et ne sentira-t-il pas que le stimulant de
tout travail disparaîtrait si le fruit n'en devait pas
profiter à ses enfants.
Il faut donc rendre l'ouvrier conservateur en lui
facilitant l'accès de la propriété; pour cela il est inu-
tile de l'envoyer chercher cette propriété à l'étranger,
de le pousser à émigrer dans les pays où les hommes
étant moins nombreux, la corruption se fait moins
sentir et laisse vivre les honnêtes gens; ce n'est pas
là un remède au malaise social, c'en est au contraire
l'aggravation, car tout ce qui est honnête, vaillant,
courageux, abandonne la vieille Europe au fonction-
narisme qui la corrompt, au féodalisme qui l'exploite
au lieu de lutter avec l'Église contre la barbarie mo-
derne, d'ailleurs, l'émigration c'est la ruine du patrio-
tisme et le triomphe de l'esprit cosmopolite qui voit
la patrie là où les intérêts matériels sont satisfaits,
qui affirme que pour l'homme, vraiment libre, la
patrie, c'est le monde entier : et n'est-il pas à redouter
que ces enfants de l'Église, en abandonnant, le déses-
poir au coeur, une patrie qui pourrait être sans rivale
au monde, et que les efforts réunis de tous les catho-
3.
— 46 —
liques auraient bien vite régénérée et réorganisée, ne
délaissent de l'autre côté des mers des principes qui, res-
tant inappliqués, ont laissé croire à leur impuissance.
Pour rendre l'ouvrier conservateur, il suffit de lui
donner quelque chose à conserver, ne fût-ce que son
travail.
Transformez donc ce travail en élément de fortune;
rendez-le accessible à tous, faites-le absolument libre,
faites aussi une loi sur la propriété industrielle plus
largement protectrice de l'invention, afin qu'à défaut
de la propriété immobilière et du capital, le travail-
leur ait au moins la propriété des fruits de son travail
et de son intelligence, par lesquels il pourra plus tard
acquérir la propriété foncière.
Alors, confiant dans l'avenir, il deviendra aussi
conservateur que le riche, plus peut-être, car toute
sa fortune étant son travail, il ne voudra pas laisser
compromettre ses chances d'avenir par les fauteurs de
désordre.
Le peuple français est léger et inconstant, dit-on,
le reproche serait bien plus vrai, s'adressant à ses gou-
vernants. A ce peuple si frivole donnez la possibi-
lité de travailler à son profit exclusif, faites qu'il ait
la certitude que tous ses efforts aboutiront à une ai-
sance que ses enfants ne devront qu'à lui seul, et
bientôt vous le verrez abandonner les frivolités, dis-
cuter sérieusement ses intérêts, et dédaigneux des
paroles vaines franciser le proverbe « Time is money. »
— 47 —
VII
Problème social. — Liberté de l'industrie; son action
moralisatrice.
Et qu'on ne nous objecte pas ici que les lois qui se-
raient bonnes pour tout autre peuple, ne le seraient
pas pour le Français. La justice est partout la justice,
le droit chrétien n'a pas deux poids ni deux mesures,
et l'enseignement catholique est le même chez tous
les peuples, parce que l'homme, sous toutes les lati-
tudes et dans tous les temps, a toujours été pétri du
même limon, les proportions différentes suivant les-
quelles il possède les qualités, les passions et les dé-
fauts inhérents à la nature humaine forment en quel-
que sorte une moyenne identique chez tous les
peuples; et toujours, chez le nègre comme chez l'Eu-
ropéen, en Asie comme en Amérique, le seul grand
problème à résoudre a été et sera celui de l'exis-
tence.
Vivre par le travail, l'industrie, le commerce ou
mourir de faim, tel est le problème et tel a toujours
été le pivot autour duquel ont successivement gravité
toutes les civilisations.

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