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L'écriture du corps féminin dans la littérature de l'Afrique francophone

De
169 pages
L'écriture du corps féminin dans la littérature de l'Afrique francophone au sud du Sahara problématise les modes de représentation du corps féminin. Ce corps existe-t-il en soi et pour soi ? Est-il uniquement le signifié stable de l'oppression féminine et de la résistance au patriarcat ?
A partir d'analyses détaillées, cet ouvrage examine les dichotomies, les ambiguïtés et les discontinuités inhérentes aux écritures africaines du corps féminin. Corps où se confondent et s'affrontent de multiples discours sur le nationalisme, la violence, l'identité et le désir.
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L’écriture du corps féminin dans la littérature de l’Afrique francophone au sud du Sahara

Enseignement et éducation en Afrique Dirigée par Magloire KEDE ONANA
En ces temps de crise généralisée, l’Afrique, comme beaucoup d’autres continents de la planète, traverse des moments extrêmement difficiles dans tous les secteurs d’activités. Au plan de son secteur éducatif objet de nos investigations, la crise ne cesse d’assombrir la vie des différents acteurs de nos communautés éducatives : les parents pour la plupart démissionnent chaque jour devant leurs responsabilités ; les enseignants qui pourtant ont entre autres tâches celles d’exercer dans les jeunes esprits la faculté de penser et de développer en eux le sentiment de la valeur de l’homme deviennent de plus en plus comme des bouches inutiles. Premiers passeurs culturels, ils ont toujours du mal à affirmer leur autorité devant une jeunesse devenue esclave dans l’usage de nouveaux moyens sophistiqués de diffusion de la seule culture moderne. Une telle situation installe tous les acteurs ainsi désignés dans un malaise profond, accentué par leur porte-monnaie qui ne répond plus à tous les défis. La conséquence au niveau des apprenants va être la langueur, la désertion, l’angoisse ou la phobie permanente des échecs et le désenchantement sur les lendemains de l’école. Pour s’élever au-dessus de toutes nos limitations, l’alternative qui semble s’imposer à nous tous c’est : créer ou disparaître. Nous devons pour ainsi dire nous employer à la production radicale de nouvelles manières de voir, de faire et d’être ; autant d’orientations et de combinaisons originales sous l’effet desquelles un nouveau re-décollage est possible au risque de devenir comme des balafons crevés. Une telle entreprise nécessairement collective doit donc s’ouvrir et nous ouvrir aux autres, parce qu’elle contribuera à mesurer désormais l’avenir de nos Etats à leur capacité de stimuler l’intelligence de leurs concitoyens. C’est suite à ce constat et surtout sous l’impulsion des Editions L’Harmattan, que l’idée de créer la collection « Enseignement et éducation en Afrique » s’est imposée.

Déjà parus
Jérôme KOUAKOU KONAN, L'état civil en Côte d'Ivoire. Système étatique et réalités socioculturelles, 2010. François-Xavier MAYEGLE, Mutations des politiques de gestion et création de valeur. Une étude menée au Cameroun, 2010. Roger KAFFO FOKOU (dir.), Misères de l’éducation en Afrique. Le cas du Cameroun aujourd’hui, 2009.

Nathalie Etoke

L’écriture du corps féminin dans la littérature de l’Afrique francophone au sud du Sahara

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12443-1 EAN : 9782296124431

REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier, Mireille Rosello, Doris Garraway, Souleymane Bachir Diagne, Patricia Ogedengbe et Eugénie Tchayo. J’exprime enfin une gratitude infinie à mes parents, Marie et Joël Etoke, à mes sœurs, Marie-Claude, Ingrid et Mélissa Etoke.

SOMMAIRE

REMERCIEMENTS ..............................................................5 INTRODUCTION ..................................................................9 CHAPITRE 1 : Le corps féminin comme forme d’engagement ....................................................................19 I. Le corps féminin comme machine de guerre dans La vie et demie de Sony Labou Tansi : Construction d’un mythe de la révolution au féminin ....21 II. Le corps féminin dans Les honneurs perdus et Assèze l’Africaine de Calixthe Beyala : l’Afrique faite chair et esprit .................................................................31 CHAPITRE 2 : Corps féminin et maternité...................43 I. Corps féminin et maternité avortée : Allégorie du désenchantement post-colonial dans Perpétue et l’habitude du malheur de Mongo Béti ........45 II. Corps féminin et maternité dans Fureurs et cris de femmes d’Angèle Rawiri........………………54 CHAPITRE 3 : Excision et écritures romanesques.......63 I. La petite peule de Mariama Barry : Le corps souffrant étouffé...............................................69 II. Ramata d’Abasse Ndione : Mutilation sexuelle et frigidité ou comment légitimer la pratique de l’excision ?......................................................................77 III. Fatou Keita: Rebelle ou l’écriture du corps féminin en quête de liberté .............................................85

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CHAPITRE 4 : Discours romanesques sur le corps féminin violé dans Ramata d’Abasse Ndione et C’est le soleil qui m’a brûlée de Calixthe Beyala ............95 I. Viol et misogynie dans Ramata d’Abasse Ndione.............................................................99 II. De la métaphore de l’inégalité sociale à la libération féminine, le corps féminin violé dans C’est le soleil qui m’a brûlée.....................................................................105 CHAPITRE 5 : Dédales érotiques au féminin .............111 I. Polygamie, religion et sexualité féminine : entre volupté étouffée et libido épanouie, le désir à l’épreuve dans Riwan ou le chemin de sable de Ken Bugul………………………………………….115 II. Politiques représentationnelles de l’homosexualité féminine dans La petite peule, Riwan ou le chemin de sable et C’est le soleil qui m’a brûlée ..........................129 CONCLUSION ...................................................................147 BIBLIOGRAPHIE .............................................................153

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INTRODUCTION
Le discours critique sur les représentations du corps dans la littérature de l’Afrique francophone au sud du Sahara en est encore à ses balbutiements. À ce jour, les travaux les plus sérieux ont été coordonnés par Isaac Bazié et Lydie Moudileno. Dans un numéro spécial de la revue canadienne Etudes françaises intitulé Le corps dans les littératures francophones, Isaac Bazié souligne l’« inadéquation [qui] consiste dans le fait que les représentations du corps ne sont guère taboues dans [les] littératures [francophones], alors qu’une réflexion systématique sur le sujet reste à mener » (Bazié, 7). En 2006, la revue Présence francophone publie un dossier intitulé « L’exposition postcoloniale.» Lydie Moudileno rassemble des analyses qui offrent des perspectives variées sur un corps masculin ou féminin aux prises avec l’héritage colonial, la violence post-coloniale, le carnavalesque et la réinvention des figures de l’imaginaire. Tout en s’inscrivant dans la continuité du travail amorcé par les critiques précédemment mentionnées, ce travail se penchera en particulier sur l’écriture du corps féminin. Pourquoi le corps féminin ? Jusqu’ici la majorité des études littéraires ont mis l’accent non pas sur le corps féminin mais sur l’examination des récits de vie écrits par les femmes.1 Ceci dans une perspective de libération et de dénonciation de toutes les formes d’oppression dont elles sont victimes. Dans Francophone Women Writers, Destroying the Emptiness of Silence, Irène Assiba D’Almeida affirme que la destruction du silence imposé aux femmes serait rendue possible par la « prise d’écriture » de ces dernières. Femmes rebelles : naissance d’un nouveau roman africain au féminin d’Odile Cazenave complète le travail commencé par D’Almeida. Cet ouvrage insiste sur la production par les romancières d’un discours contestataire qui, tout en remettant en cause l’ordre social établi, offre également des

Dans les publications en langue anglaise, il convient de signaler la sortie en 2009 d’un ouvrage intitulé Empathy and Rage, Female Genital Mutilation in African Literature. Cette collection d’essais réunis par Tobe Levin et Augustine H. Asaah, contient une série de réflexions sur les représentations littéraires du corps féminin mutilé dans la littérature africaine.

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solutions au malaise post-colonial. Selon Cazenave, l’écriture féminine africaine est : un […] processus de rébellion [qui][…] s’inscrit dans une provocation systématique, elle-même articulée sur deux temps à travers le choix des protagonistes féminins en marge de leurs sociétés et l’exploration des zones culturelles taboues ou taxées jusqu’ici d’insignifiantes, une réflexion sur les mécanismes croissants dans l’Afrique moderne et la recherche d’alternatives à certaines questions socio-politiques d’une Afrique postcoloniale stagnante ainsi que la création d’une voix féministe/féminine propre qui tranche avec l’autorité masculine canonique. (Cazenave, 14) D’Almeida et Cazenave se focalisent sur la dynamique patriarcale régissant les rapports sociaux. Dans leurs analyses, la corporéité des êtres de papier se réduit souvent à un discours sur la libération, la contestation et la rébellion.2 Je propose d’inscrire l’organicité et la matérialité du corps féminin dans une structure symbolique à l’intérieur de laquelle se déploie un devenir historique soumis aux tensions inhérentes à son avènement. Contrairement aux critiques

2Dans le deuxième chapitre de Femmes rebelles : « Corps et Sexualité, » Cazenave effectue un travail intéressant qui témoigne de la possibilité d’analyser de manière spécifique l’inscription du corps dans les œuvres d’Angèle Rawiri, Véronique Tadjo, Tanella Boni et Calixthe Beyala. Elle met en relief un réseau d’interprétation du corps féminin comme « corps transformé », « corpsdécouverte » et « corps souffrance » (Cazenave, 181). Dans le deuxième chapitre de L’œuvre romanesque de Calixthe Beyala : « De l’aliénation à la réappropriation du corps », Béatrice Rangira Gallimore effectue une étude détaillée du corps. Elle insiste sur la narrativité de l’oppression à travers le prisme du « soleil calcinant », du « marquage » et de « la réification ». Elle révèle aussi les différents motifs romanesques qui autorisent une réappropriation du corps. Elle cite par exemple, « la désérotisation du corps » et « la violence du texte comme moyen de réclamer le corps violé » (Gallimore, 63-103).

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précédemment cités, j’explorerai également le travail des auteurs masculins. Il s’agira de voir comment le corps féminin est à la fois lieu de pouvoir et d’impouvoir, signifiant/signifié de l’oppression, palimpseste d’un ensemble de conflits existants dans les sociétés africaines contemporaines. L’étude des représentations dudit corps se fera dans une optique de problématisation des pratiques sociales et littéraires qui lui sont attachées. Pratiques qui témoignent des relations compliquées entre identité, pouvoir, sexualité et subjectivité. Les romans analysés ici thématisent une tension productive entre corps féminin docile et corps féminin résistant. Par conséquent, dans la majeure partie des cas, ils décrivent plus un processus de libération qu’une libération définitive. Cette étude n’envisage pas l’idée d’un corps totalement libre. Elle se focalise plutôt sur la création par les écrivains d’un corps dont le parcours romanesque emprunte les chemins de la subversion, de la transgression et de la négociation. Les tentatives de transformation et de remise en cause de pratiques qui légitiment l’idée d’un corps docile n’aboutissent pas à l’effacement romanesque de celui-ci. Bien qu’elles aillent à l’encontre de la norme, elles demeurent altérées par l’impossibilité de détruire en un coup de plume, des rites, des traditions et des modes de pensée séculaires. Le corps féminin devient un terrain discursif sur lequel se rencontrent différents discours sur les pratiques sociales, les croyances et le libre arbitre. Parce qu’ils s’opposent les uns aux autres, ces discours transforment le corps féminin en un lieu de contestation et d’affirmation. Cette ambivalence crée un corps médiateur qui tente de trouver un compromis entre besoin de liberté et mécanismes hétéronomes qui régulent la vie de l’individu. Cette idée ne s’applique pas de manière systématique à tous les romans. J’examinerai également des textes de fiction dans lesquels le corps féminin n’est point corps médiateur mais corps otage. Marqués par une surexploitation narrative qui engendre un déficit de subjectivité, ces textes mettent en scène un corps pour les autres. L’équilibre entre individualité et collectivité n’existe pas. La réalisation du projet narratif à vocation strictement nationaliste ou identitaire s’obtient à travers l’éradication du sujet féminin.

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Comment le corps féminin, tente-t-il de refaçonner le moule social dans lequel il prend forme ? Sans nécessairement le détruire, l’écriture dudit corps contribue-t-elle à une négociation des limites et des interdits ? L’examen des questions et des problématiques évoquées ci-dessus se fera à partir des œuvres suivantes : La vie et demie (1979) de Sony Labou Tansi , C’est le soleil qui m’a brûlée (1987), Assèze l’Africaine (1994) et Les honneurs perdus (1996) de Calixthe Beyala, Perpétue et l’habitude du malheur (1974) de Mongo Beti, Fureurs et cris de femmes (1989) d’Angèle Rawiri, Rebelle (1998) de Fatou Keita, Ramata (2000) d’Abasse NDione, La petite peule (2000) de Mariama Barry et Riwan ou le chemin de sable (1999) de Ken Bugul. Ces romans n’ont pas été uniquement choisis en raison de la diversité des origines des auteurs (Congo Brazzaville, Cameroun, Gabon, Côte d’Ivoire, Guinée Conakry, Sénégal) ou de la thématique du corps féminin qui les caractérise. Ils ont également un côté jouissif au sens où l’entend Roland Barthes dans la mesure où « [ils] met(tent) en état de perte, […] déconfortent (peut-être jusqu’à un certain ennui), f[on]t vaciller les assises historiques, culturelles et psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met(tent) en crise son rapport au langage » (Barthes, 25-26). Ils m’ont de prime abord choquée, dérangée ou émue. Par la suite, ils m’ont surtout obligée à traiter de sujets graves et tabous tels que l’excision, le viol et l’homosexualité féminine. Le premier chapitre s’intitule, « Le Corps Féminin Comme Forme d’Engagement. » Pour des raisons historiques, nombreux sont les écrivains africains qui estiment que : « l’écrivain est un parleur: il désigne, démontre, ordonne, refuse, interpelle, [les écrivains engagés savent] que la parole est action [...] que dévoiler c’est changer et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer » (Sartre, 25-27). Durant la période précédant les indépendances, l’homme de lettres alors sujet colonial a souvent consacré sa verve créatrice à la critique du régime politique en place et à la lutte pour la libération de l’Afrique. Après le départ du colonisateur, la dénonciation des dictatures post-coloniales devient son souci principal. Théo Ananissoh déclare à ce propos qu’après 1960 : « La création littéraire se fait l’écho de l’espoir frustré d’une autre création: la Cité démocratique viable » (Ananissoh, 9-10). La

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littérature africaine post-indépendance est marquée par une profusion de récits dans lesquels le discours individuel s’inscrit dans le discours nationaliste et vice-versa. L’interpénétration de ces deux types de discours a pour conséquence immédiate la (con)fusion entre l’individu et le collectif. Selon Frederic Jameson, cette imbrication des sphères privée et publique serait un trait propre aux littératures du tiers-monde : « un certain nationalisme est fondamental au tiers monde, la narration de l’histoire individuelle, de l’expérience individuelle ne peut ne pas impliquer au final la totalité […] de la narration collective elle-même 3» (Jameson, 85-86). Les deux sous-sections du premier chapitre examineront comment La vie et demie de Sony Labou Tansi, Assèze l’Africaine et Les honneurs perdus de Calixthe Beyala répondent aux frustrations nées du désenchantement post-colonial. Ces œuvres tentent de modifier la situation sociale à travers une mise en scène du corps féminin comme élément essentiel de la résistance nationale. Labou Tansi crée un corps machine de guerre. Beyala décrit un corps dont la souffrance débouche sur un psychosomatisme du malaise post-colonial. L’étude comparative de ces deux auteurs permettra de problématiser le rapport entre destin individuel et destin collectif. Le deuxième chapitre, « Corps Féminin et Maternité » examinera le corps comme matrice de la procréation. La maternité joue un rôle fondamental dans les sociétés africaines. Elle définit le statut social et l’identité du sujet féminin. Selon Juliana NfaAbbenyi : L’échec à porter l’enfant de son époux peut par conséquent être perçu comme étant une raison adéquate et acceptable pour la folie et la mort des femmes. […] La maternité est tellement ancrée dans la psyché féminine que la seule alternative à la perte de l’enfant est la perte de

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Les traductions présentes dans ce travail sont celles de l’auteur.

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soi, du genre et de l’identité. Le corps de la femme n’a aucune raison d’être si il ne peut pas remplir sa mission procréatrice. (Nfah-Abbenyi, 39) L’analyse détaillée de Perpétue et l’habitude du malheur de Mongo Béti et de Fureur et cris de femmes d’Angèle Rawiri montrera comment ces œuvres développent une écriture subversive de la maternité. Son évocation ne célèbre pas la parturiente. Elle soulève surtout un ensemble de questions liées au déclin de l’Afrique post-coloniale et à la définition du sujet féminin au-delà de la fonction procréatrice dans laquelle il se trouve cantonné. Chez l’auteur camerounais, la narration de maternité avortée de son héroïne se veut allégorique de la faillite de l’Afrique indépendante. Afrique qui n’arrive pas à « accoucher » des nations démocratiques porteuses de progrès social pour l’ensemble de ses populations. Les mésaventures de l’héroïne posthume sont racontées par son frère, un ancien membre du P.P.P., un parti révolutionnaire. Quels sont les procédés d’écriture qui rendent possible cette politisation de la maternité ? Comment Mongo Beti parvient-il à établir une filiation entre le personnage éponyme et Ruben Um Nyobé, figure sacrificielle de la révolution avortée ? En contraste avec le texte de Mongo Béti qui développe une approche nationaliste de la maternité, Angèle Rawiri propose un regard subjectif qui se focalise sur la difficulté à enfanter. Comment la femme africaine stérile peut-elle faire entendre sa voix dans une société qui la définit par son aptitude à procréer ? Quelle alternative propose-telle ? Le troisième chapitre, « Excision et Ecritures Romanesques » portera sur La petite peule de Mariama Barry, Ramata d’Abasse Ndione et Rebelle de Fatou Keita. Ces romans mettent en exergue trois types de discours emblématiques du débat autour de l’excision : le témoignage autobiographique, l’apologie et le discours de la révolte. Placé sous le signe du dire et du non dire qui résulte d’un mode de pensée traditionnel interdisant toute forme d’effusion émotionnelle, le récit du corps féminin excisé étouffe sous la plume de Mariama Barry. Cilas Kemedjio va jusqu’à dire que « le corps est presque absent de ce discours » (Kemedjio, 24).

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Comment le discours social parvient-il à contaminer le discours fictif qui voudrait exprimer la douleur et rompre le silence ? Le roman d’Abasse Ndione utilise une série de procédés narratifs qui établissent une relation entre excision et frigidité. Comment le discours sur le désir féminin se transforme-t-il en apologie de l’excision ? Comment la surexploitation fictive du corps bascule – t-elle dans une économie identitaire ? Par opposition à Mariama Barry et Abasse Ndione, Fatou Keita tient un propos résolument tourné vers la contestation et l’arrêt de l’excision. La romancière ivoirienne décrit un personnage principal dont le parcours est une quête de liberté qui passe par son aptitude à réclamer et à contrôler son corps. Comment fonctionne le dispositif narratif qui rend possible la création d’une fiction volontariste et politique placée sous le signe du refus ? La mutilation sexuelle n’étant pas la seule violence subie par le corps féminin, ce travail réfléchira également à la question du viol. Le quatrième chapitre, « Discours sur le Corps Féminin Violé dans Ramata d’Abasse Ndione et C’est le soleil qui m’a brûlée de Calixthe Beyala, » examinera les modes de représentation de l’agression sexuelle. À-t-on affaire à un corps violé révolté ou inerte ? Quelles sont les solutions fictives proposées pour passer du statut de victime à celui de survivant ? Comment la femme violée parvient-elle à exprimer une capacité à agir que l’expérience subie s’efforce de lui ravir ? Au delà de l’excision et du viol, le dernier chapitre, « Dédale Erotique au Féminin » analysera comment les romancières essaient de dépasser la violence et les contraintes hétéropatriarcales qui déterminent le rapport à la sexualité. Le texte littéraire témoigne-til d’une évolution individuelle et d’un travail d’autodéfinition de la relation de la femme à son corps ? La première sous section de ce chapitre, « Polygamie, Religion et Sexualité Féminine, entre Volupté Etouffée et Libido Epanouie : Le désir Féminin à l’Epreuve dans Riwan ou le chemin de sable de Ken Bugul », se focalisera sur une approche contrastée de la sexualité dans une société polygame qui oscille entre ivresse charnelle et répression du désir pour des raisons religieuses. La deuxième sous section, « Politiques Représentationnelles de l’Homosexualité Féminine dans

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La petite peule, Riwan ou le chemin de sable et C’est le soleil qui m’a brûlée » étudiera le poids du pouvoir social sur les écritures féminines du désir. Tout en essayant d’exprimer des penchants lesbiens, elles demeurent prisonnières d’un discours patriarcal qui définit la sexualité en des termes strictement hétérosexuels. Comment exprimer une inclination enracinée dans l’interdit ? Comment s’établit la connivence entre le dire du désir et l’interdit du faire? Quelles sont les tactiques et les stratégies narratives mises en place afin de contourner, subvertir ou transgresser le tabou ?4 Le travail entrepris ici met en exergue la polysémie narrative du corps féminin et son implication dans les discours sur le nationalisme, la violence, la sexualité et le désir. À première vue, les auteurs mentionnés élaborent des agendas qui aboutissent à la production d’œuvres sur la libération du sujet féminin ou/et du peuple africain. Dans les différents chapitres annoncés, le dualisme analytique : victime/oppresseur, sphère privée/sphère publique, liberté individuelle/ liberté collective, mène à une impasse critique.

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Chuchote pas trop de Frieda Ekotto (2007) et Femme nue femme noire de Calixthe Beyala (2005), contiennent des scènes lesbiennes explicites. Ces deux textes ne seront pas analysés pour des raisons strictement subjectives. Je pense que d’un point de vue chronologique il est nécessaire d’examiner les premiers romans qui s’aventurent timidement sur le terrain de l’homoérotisme au féminin. Ils témoignent d’une écriture littéraire en prise avec l’interdit. L’œuvre de Frieda Ekotto mériterait d’être problématisée. Elle présente une relation lesbienne dont l’épanouissement réside dans son positionnement marginal. Ici, l’amour lesbien trouve sa cohérence dans l’exclusion. Il faudrait examiner le rapport entre espace et sexualité afin de saisir les enjeux d’un roman qui ose allier l’érotisme du cœur et du corps. Le texte de Beyala contient des orgies sexuelles qui ne s’inscrivent pas dans un discours sur le désir. Il s’agit plutôt d’une désacralisation du corps féminin comme moyen de réclamer une forme de liberté féminine. La fluidité et la flexibilité de l’hypersexualité féminine jouent un rôle essentiellement fonctionnel. Cette fonctionnalité de l’érotisme, altère l’intérêt homosexuel ou bisexuel. Le caractère choquant en devient presque banal. Il convient cependant de signaler que cet avis n’est pas partagé par tous. Lydie Moudileno estime que parce qu’elle s’oppose à « l’orthodoxie, à l’hétérosexualité et au lyrisme senghorien, la fiction de Beyala engage le corps féminin sur la voie d’une libération qui ne peut se faire que sur le mode de la folie, de la transgression et de la provocation » (Moudileno, 159).

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