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L'Edition de la jeunesse francophone face à la mondialisation

De
301 pages
Face à l'accélération de la globalisation éditoriale et à l'envahissement des "blockbusters" de la fiction anglo-saxonne, cet ouvrage issu d'un colloque d'une vingtaine de chercheurs s'interroge sur le contexte actuel de l'édition de jeunesse francophone et notamment sa genèse, ses faiblesses et ses atouts, les soutiens dont elle bénéficie aujourd'hui et sur lesquels elle pourrait s'appuyer demain.
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Référencescritiquesen littératuresd’enfance etde jeunesse
Collection dirigée par JeanFoucault

CONSEIL SCIENTIFIQUE
ChristianeChauletAchour,université deCergy(France)
Luc Pinhas,universitéParis13(France)
Elena Paruolo,université deSalerne (Italie)
Marie-ClaudePenloup,université deRouen (France)
NoëlleSorin,Trois-Rivières(Québec-Canada)
VanDaiVu,Hanoï (VietNam)

OUVRAGES PUBLIÉS DANS LA MÊME COLLECTION
•Enjeux duroman pour adolescents(Les),Romanhistorique, roman-miroir,
roman d’aventures
AlainJean-Bart,DanielleThaler
•L’Europeunrêve graphique ?
Sousladirection deJeanPerrot,coordonné parPatricia Pochard
•versionanglaise decetouvrage:Europe, adreamin pictures ?
•Perspectives contemporainesdu roman pourlajeunesse
Sousladirection deVirginieDouglas
•L’inscription du social dansleromancontemporain pourlajeunesse
Sousladirection deKodjoAttikpoé
•L’Édition pourl’enfance etlajeunesse en francophonie
Sousladirection deLuc Pinhas
•Le merveilleuxet sonbestiaire
Sousladirection d’AnneBesson,JeanFoucault,EvelyneJacquelin,Abdallah
MdarhriAlaoui
•L’œuvre pourlajeunesse d’Hector Malot(une lecturecontemporaine
internationale),sousladirection deJeanFoucault
•Émergence de lalittérature d’enfance etde jeunesseau Burkina Faso,État
deslieux, dynamique et avenir,sousladirection d’AlainJosephSissao.

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© L’Harmattan,2010
5-7,rue de l’Ecole polytechnique,75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-11192-9
EAN :9782296111929

SOMMAIRE

I
NTRODUCTIONS
Luc Pinhas
Mondialisation, bibliodiversité
et littérature de jeunesse francophone
Michel Manson
De la «francophonie »des Lumières au «repli national»
e e
des éditeurs de littérature de jeunesse, XVIII -XIXsiècles

É :F N
TAT DES LIEUXLA RANCOPHONIEDU ORD
Josiane Cetlin
Quête identitaire et édition de livres pour enfants
en Suisse romande
Tanguy Habrand
L’édition pour la jeunesse en Belgique francophone :
de la nécessité faite vertu à la mondialisation
Martin Doré
Du marché national au marché mondial :
mutations dans l’édition québécoise pour la jeunesse

É

: FS
TAT DES LIEUXLA RANCOPHONIEDU UD
Christophe Cassiau-Haurie
La littérature et l’édition de jeunesse francophones
dans le contexte multilingue mauricien
Abdallah Mdarhri Alaoui
L’édition de la littérature de jeunesse francophone au Maroc
face à la mondialisation
Amande Reboul
Éditer pour la jeunesse enAfrique centrale
(Rwanda, Centrafrique, Congo etRDC)
Emna Saïdi
Édition et littérature de jeunesse de langue française
en Tunisie
Kiera Vaclavik
L’édition de jeunesse en Haïti

É
CRITURES ET RÉCEPTION
Kodjo Attikpoé
L’émergence de la littérature et de l’édition
d’enfance et de jeunesse en Afrique francophone :
l’apport féminin

9

23

43

61

69

87

99

113

123

137

151

L

Daniel Delbrassine
Des romanciers «pour la jeunesse »qui ne le restent pas :
circulation des auteurs entre le champ de la littérature de jeunesse
et celui de la littérature générale161
Marie-Pier Luneau
Georgia, Mia, India... clones de Bridget?
Spécificités culturelles et stratégies éditoriales dans la «»chick lit
pour adolescentes auQuébec175

,
ES ÉDITEURSÉTUDES DE CAS
Stéphanie Danaux
Le texte et l’image. Transferts culturels
dans la collection «Les Romans historiques »
auxéditions Albert Lévesque de Montréal
Rachel DeRoy-Ringuette
Soulières éditeur :un éditeur artisanal pour la jeunesse
en contexte de mondialisation
Suzanne Pouliot et Noëlle Sorin
L’édition québécoise pour l’enfance et la jeunesse
face à la mondialisation :
le cas des éditions La courte échelle et Héritage
Michel Magniez
Stratégies etvaleuAfriqrs de la collection «ue en poche»
(Edicef/NEA)

O
UVERTURES ET FRONTIÈRES
Mohamed Bahi
La littérature de jeunesse
dans les établissements scolaires marocains :
enquête locale dans laville de Beni-Mellal
Marie-Joëlle Letourneur
L’édition bretonne :
des caractéristiques identitaires et patrimoniales fortes
Françoise Nicol
À l’œuvre !Les livres d’artiste pour la jeunesse,
un genre diffusé dans l’espace francophone?

CONCLUSION
Jean Foucault
Pourune recherche ouverte

Présentation des auteurs

191

203

215

227

241

255

271

285

293

INTRODUCTIONS

Mondialisation, bibliodiversité
et littérature de jeunesse francophone

ÉDITION ET MONDIALISATION

Luc Pinhas
Université Paris 13/LabSic

Le processusde mondialisation, à l’œuvre depuismaintenantdéjàun
certain nombre d’années, présente assurément, dansle domaine dulivre et
de l’édition, commesansdoute en de nombreuxautres secteurs, des visages
variés,voire antagonistes,qui n’ontaudemeurantpasfini de produire leurs
effets, etil affecte l’ensemble de la chaîne de production etde
commercia1
lisation.Le nouvel essor que connaîtdepuispeule livre numérique(sous
lesdifférentesfacettes que l’on peutluireconnaître,tantlà encore entermes
de productionque de commercialisation), aprèsles tentativesbalbutiantes
et ratéesdudébutde la décennie2000, menace désormais toutaussi
fermementde bouleverserla donne à l’échelle de la planète,quitte à accentuer
lesclivagesentre le Nord etle Sud, etd’accroître les« contradictionsde la
globalisation éditoriale ».
Leslignesde force de cesdernièresontété désignéesparGisèle Sapiro,
2
enun ouvragerécent, etnousne feronsiciquerappelerbrièvementlesplus
spécifiqueseuégard àun marchésoumisàune double,voire àunetriple
imposition, culturelle, économique etpolitique, d’ailleurs- depuislongtemps
à présent-soulignée parle motd’ordre desdéfenseursde la bibliodiversité,

1
2

Voir, parexemple, Hervé Hugueny, « Le e-book metla pressionsurle livre »,Livres
Hebdon°785,21 août 2009, p. 6-9, ouencore Cédric Biagini etGuillaume Carnino,
« Lelivre dansletourbillon numérique »,Le Monde
diplomatiquen°666,septembre2009, p. 27.L’on pourra bien entendu seréférerégalementau« Rapport surle
livre numérique »remisparBruno Patino à Christine Albanel, ministre de la Culture,
le30juin2008.
Gisèle Sapiro(dir.),Les Contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau
Monde éditions, janvier 2009, 412p.

« le livre n’estpas une marchandise comme les autres », et par l’adoption
précoce, enFrance ouauQuébec dumoins, de politiquespubliquesdestinéesà
régulerle marché de ce bien culturel.
Entoutpremierlieu, la concentration de la production,qui a connu une
forte accélération depuislesannées1980 (que l’on pense, parexemple, aux
transformationsmajeures qu’a connuesl’édition française aucoursdes trente
dernièresannées)etles stratégiesd’internationalisation desgrandsgroupes
mondiaux-qui nese cantonnentpluscomme naguère à leurbassin
linguistique originel, maischerchentaucontraire às’implanter, le plus souvent
par rachat, danslesprincipalesaires, de manière à contrerla barrière de la
langue - n’ontpaspourautant signé le deuil d’une dimension artisanale dans
lesmodesde publication, caractérisée par une multitude de petitesmaisons,
1
sanscesse enrenouvellement .
La globalisation économiques’accompagne, d’autre part, de la montée en
puissance de grosses structuresde distribution dontles ramifications
s’étendentellesaussi au traversdesprincipalesaireslinguistiques,voire de l’une
à l’autre, etde puissanteschaînesdevente dontleschoixd’acquisitionsont
décisifsdansle devenircommercial deslivres.Or, cesdernières, lorsqu’elles
ne fontpaspurementet simplementpayerleséditeurspourmettre en avant
leursnouveautés, comme le pratiquentd’oresetdéjà lesgrandeschaînesde
librairiesanglaisesouaméricaines, ontlargement tendance à privilégierles
best-sellers, àrotationrapide etàventesfortes, audétrimentdesouvrages qui
s’inscriventdans un champ de production etdevente pluslentetplus
restreint, etnégligentbiensouventlespetitséditeursindépendants.L’exemple
latino-américain estde ce pointdevue probant.Ainsi,se généralise «un
écartcroissantentreune production de plusen plusimportante et une offre
de plusen plus réduite(phénomène deslivresmort-nés)danslespointsde
2
vente etde plusen plusinégalement répartie géographiquement».C’est
audemeurantpour tenterd’atténuercettetendance profondequ’un certain
nombre d’États, en Europe, maisaussi en Amérique latine ouauQuébec,
ontadopté desmesuresdesoutien à la librairie indépendante,qui passent
parfoisparla fixation d’un prix unique pourle livre.Pourautant, le devenir
de celle-ci demeure bien incertain face à l’essorducommerce en ligne, mais
aussi dulivre numérique.
Aumême moment, précisément, lesnouvellespossibilitésde diffusion
proposéesparInternetetparlavente en lignesemblentde nature à permettre
un accèsfacilité etmondialisé à la diversité culturelle,selon lathéorie de

1 Cf., pourla France, Corinne AbensouretBertrand Legendre,Regards sur l’édition
(2 tomes), ministère de la Culture etde la Communication, départementdesÉtudes, de
la Prospective etdesStatistiques, Paris,2007.
2Gisèle Sapiro,op. cit., p.11-12.

10

Introductions

1
« lalongue traîne» chère à ChrisAnderson.Il convientcependantde mettre
en discussion l’idéologietechniciste de ce dernierauteur,quis’exprime
de manière encore pluscontestable dans son
dernierouvrage,Free,sous2
titré :« Entrezdansl’économie dugratuit».Il importe en outre, ainsique
lesoulignentà justetitre Pierre-Jean Benghozi etFrançoise Benhamou,
d’opérer une distinction fondamentale entrdie «versité offerte »et« diversité
consommée » :
La diversité offerte désigne le menude choixdontles
acteurséconomiquespeuventeffectivementbénéficieretà
traverslesquelsilspeuvent saisirlesopportunités que leur
offre le marché […] La diversité consommée est
unsousensemble plusoumoins restreintde ce menude
choixinitial.Malgré la préférence pourla diversité postulée dansla
plupartdesmodèleséconomiques, larichesse de la
diversité offerte peutn’engendrer qu’un faible élargissementde
la palette deschoixeffectifs,une fuite duconsommateur
face à l’ampleurdeschoixpossibles.Paradoxalement, plus
la diversité de l’offres’accroît, pluscelle de la
consomma3
tion peut semblermenacée.

La promotion desouvrages, ce faire-savoirindispensable à lavie des
livres, biensculturelsdont, entermeséconomiques, la fonctionnalité est
faible etlavaleurd’usage incertaine,setrouve placée face
auxmêmesambiguïtés.Il estcertes relativementaisé, même pour un petitéditeurduSud, de
mettre en placesurInternet unsite promotionnel desa productionqui peut
passerpour une bellevitrine, etlesexemples réussis se multiplient.Mais
qui ira les trouver,sinon l’internaute déjà averti, dansleréférencementdes
moteursderecherche?Or, dansle mêmetemps, lesorganesmédiatiques, en
ligne, papier,radio ou télédiffusés,quis’adressentàun public élargi
continuent trèslargementd’« oublier» cetype de productions, ainsique nous
4
avonspulesignalerà différentereprises, desortequeseulsdesmarchésde
nichesétroitsparaissentleurêtreréservés.

1
2
3
4

ChrisAnderson,The Long Tail : Whythe Future of Business is Selling Less of More,
NewYork, Hyperion,2006 (traduction française, Village Mondial/Pearson,2009 pour
la nouvelle édition enrichie).
ChrisAnderson,Free, Pearson,2009.
Pierre-Jean Benghozi etFrançoise Benhamou, «Longuetraîne : leviernumérique de
la diversité culturelle?», dansCulture prospective, ministère de la Culture etde la
Communication,2008-1, p.5-6.
Cf.notammentLuc Pinhas« L’édition francophone danslesmarges», dansBertrand
Legendre etChristian Robin(dir.),Figures de l’éditeur, Paris, Nouveaumonde éditions,
2005, p. 297-313.

11

Des tensions similaires s’observent dans le domaine de la traduction,
1
comme l’a montré, là encore, GisèleSapiro.Si, d’un côté, peutêtre
observéeune diversification deslanguesdontontraduit, de l’autre la
prédominance de l’anglaisdanslesfluxdetraduction ne cesse des’accentuer.
LesRepères statistiques internationalpubliésannuellementparle Syndicat
national de l’édition(SNE)en Francesontà cetégardsignificatifs.Ainsi,
en2008,sur 230acquisitionsfaitesparleséditeursfrançaisen jeunesse,
174,soit 75,6 %proviennentde l’anglais (essentiellementdesÉtats-Uniset
de Grande-Bretagne)contre, parexemple,septacquisitionspourl’espagnol
2
(toutesen provenance d’éditeursibériques ).En outre, la grande majorité des
meilleures ventes (lesblockbusters)de livresde jeunesse en Francesont tirées
des traductionsde l’anglais.En2007, parexemple,sixdesdixpremières
ventesen grand formatétaientdes traductionsde productionsanglophones
(ethuit surdixauformatde poche).En outre, ces traductionsavaientatteint
untirage cumulé de 1,7million d’exemplairescontre290 000exemplaires
3
pourles sixmeilleures ventesfrancophones .
Un autre phénomène marquant, dansle processusde la mondialisation
éditoriale,tientaufait que l’on publie chaque annéeun nombretoujours
croissantde nouveautés (12à 13 000, en France, danslesannées1970, plus
de38000en2008,selon lesdonnéesduSNE,tandis que larevue
professionnelleLivres Hebdoen annonce plusde63 000;en jeunesse, la production
detitresa doublé entre 1995 et 2008)mais que, dansle mêmetemps, l’on
peutobserver unetendance nette à lastandardisation descontenus, orientés
verslesmêmesgenreset thématiques,supposésporteurs (la «fantasy», par
exemple, en littérature de jeunesse, ouencore la «chick lit»), de manière à
internationaliserla commercialisation desouvragesetàtoucherlespublics
lespluslarges.Ilsembleraitainsique cesoit unestratégie adoptée, par
exemple, parcertainséditeurs québécoispourla jeunesse, de manière à faire
face à l’exiguïté de leurmarché premier,quitte à gommerdansles texteset
illustrationsles spécificitéslocaleslespluscriantes.Le développementdes
coéditionsinternationales, le plus souventen plusieurslangues, ne peut
au surplus que pousseren cesens.Pourtant,se manifeste également, eten
opposition, le désird’affirmation dulocal, du territoire délimité, du« pays»
au sensancien du terme(comme le manifeste lesuccès rencontré parcertains
éditeurs«régionalistes», en Bretagne parexemple), en mêmetemps que
d’expression d’identitésetdevaleursparticulières,
nationaleset/oucommunautaires.Ainsise manifestentet s’amplifientdes tendancescontradictoires
entrevolonté d’universalisation et revendication dudivers qui interpellentla

1 Gisèle Sapiro,Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la
mondialisation, Paris, CNRS éditions,2008.
2Syndicatnational de l’édition(SNE),Repères statistiques2008.International,2009.
3Livres Hebdon°717, 18 janvier 2008, p.17.

12

Introductions

communication et la culture, et au premier chef cet «objet investi d’esprit»
(pour reprendre la définition kantienne) qu’est le livre.

UNE SCISSION ACCENTUÉE?
L’édition d’enfance etde jeunesse francophone, on l’aura compris,
n’échappe aucunementà ces tensions, etd’autantmoins que l’espace
linguistique etculturel ainsi concerné a longtempsété dominé, pour une bonne
partie dumoins, parlesystème colonial français qui n’autorisaitguère
l’émergence d’un appareil éditorial autonome dansles territoires que, d’une
manière oud’une autre, il contrôlait.En outre, danslespaysduSud,
lespremièresdécenniesdesIndépendancesn’ontguère placé laquestion culturelle
aupremierplan, en dehorsdequelquesbeauxdiscours, etlespolitiques
publiquesdulivre etde la culturesont restéesle plus souventembryonnaires
et sansguère deréalisationsconcrètes.Que l’onsongeque le Sénégal de
Senghorn’atoujourspas ratifié l’Accord de Florence, eta fortiorile Protocole
de Nairobi,tandis que lesNouvelleséditionsafricainesduSénégal(NEAS),
émanation directe desNouvelleséditionsafricaines (NEA) vouluesparle
président-poète, n’en finissentplusdevivoter sans réel programme éditorial.
De fait, en dehorsdequelques rares structurescrééesdansles tout
premiers tempsdesIndépendances (NEI etCEDA en Côte d’Ivoire, CLE
auCameroun, Cérèsen Tunisie…), l’édition, danslespaysetles territoires
francophonesduSud, est uneréalitérécente etfragilequi, le plus souvent,
n’a pas vingtansd’âge.L’on doitenrevanche constateravecsatisfactionque,
depuislesannées1990,touteune floraison de jeunesmaisonsa éclos, dontla
réputation pourcertainesd’entre ellesa commencé àse construire, lentement
et, espérons-le,sûrement.La plupartconsacrent, entoutouen partie, leurs
effortsà la littérature d’enfance etde jeunesse comme, parexemple, Vizavi
surl’île Maurice, Ruisseauxd’Afrique auBénin, Bakame auRwanda, Yomad
etMarsam auMaroc, ouencore, danslesdépartementset territoiresfrançais
d’outre-mer, Ibis rouge en Guyane, Océan éditionsà la Réunion, Grain de
sable en Nouvelle-Calédonie.Dansl’impossibilité présente,sauf exception à
suivre, derépondre auxprocéduresd’appelsd’offresenvigueur surle marché
dulivrescolaire, ceséditeurspensent que la défense etle développementde
la bibliodiversité passentd’abord pardescontenusplurielsà proposeraux
enfantsetauxadolescents qui ferontle monde de demain, plutôt que parla
seule production desgrandsgroupesdespaysduNord.Pourtant, différents
pays, etnotammentl’Afrique centrale, échappent toujourspourl’heure à ce
processus;pourtant, dansd’autres, etnotammentdanslespaysarabes, les
contenus restentpourl’heure peuinnovantset se cantonnentbiensouvent
auxcontesetlégendes,sinon aux récitshagiographiques, dans unerecherche
identitaire essentiellementnationale et tournéeversle passé,sansoser se
confronteraux réalitésmultiples quevitla jeunesse d’aujourd’hui;pourtant,

13

les lieux de lecture manquent, alors que le livre reste encore un produit de
luxe à acheter, et lorsqu’ils existent, ils ne proposent trop souvent que des
fonds bien limités et bien surannés où la nouveauté tient peu de
place;pourtantencore, en dehors de quelques salons et foires, ces nouveaux éditeurs
peinent à assurer promotion et diffusion aux ouvrages qu’ils publient, en
dehors du territoire circonscrit où ils sont installés, et ne serait-ce que dans
une perspective régionale (Maghreb, Communauté économique desÉtatsde
l’Afrique de l’Ouest, océan Indien…) ;pourtant, enfin, cesnouvelles
structuresnereposentenrègle généralequesurles seulesépaulesde
leursfondateurs (et, biensouvent, fondatrices), laissantcraindre pourleurpérennité.
DanslespaysfrancophonesduNord, lasituation est quelque
peudifférente.Le Québec a cherché, dèsla fin desannées1970, à prendre letournant
de l’industrialisation de la culture,toutenveillantà protégeretàstimuler
ses secteursnationaux, grâce àun dispositif législatif protectionniste.Alors
ques’estconstitué, avec Quebecor,un puissantgroupe de communication
intégrée,qui estaussi, etde loin, le premiergroupe éditorial de la province,
de nombreuxéditeursindépendantsont suprofiterdesincitationsfédérales
etprovincialespour se créeret se développer, et toutparticulièrementdans
le domaine de l’édition d’enfance etde jeunesse.Si certainsde cesderniers
ontchoisi de préserver une dimensionquasi artisanale, d’autresontdécidé
résolumentdesetourner versdesmarchésélargisà l’international, àtravers
coéditions, cessionsde droitsoucréationsde filialesà l’étranger.
La Belgique etla Suissesetrouvent quantà elles, de parleur situation
géographique, directementconfrontées, etdepuisfortlongtemps, à la
concurrence directe de l’appareil éditorial français.En Belgique, lerachatparles
groupeséditoriauxfrançaisdesprincipauxéditeursde jeunesshie
«storiques»,qui avaientpu se déployerau tempsoùlesecteurétaitencore
considéré comme « mineur», ne laisse plus subsister quequelquespetitesmaisons
qui privilégientl’approchequalitative au quantitatif et s’inscrivent, parla
force deschoses, dans un champ de diffusionrestreint.L’édition d’enfance
etde jeunessesuisse, de manière assez similaire, au traversdes quelques
maisons quisesontcrééesdepuislesannées1980,s’estorientéevers une
stratégie de niche, en exploitantlesavoir-fairetechnique de l’imprimerie
romande eten proposantdesouvragesà grandevaleurajoutée.
En France même, l’impactmédiatique etcommercial desproductions,
souvent sérielles, issuesde l’édition anglaise etaméricaine, nesauraitfaire
ignorerl’existence d’untissudense d’éditeursd’enfance etde jeunesse
dynamiquesetnovateurs, et reconnusentant quetelsàtraversle monde,
ainsiquesemblentl’indiquerles1 167cessionsde droits, en direction de
39 langues,répertoriéesparle SNE en2008.Certains setournent versdes
thématiquesdélaisséesparlesgrandséditeurs, d’autresexplorentde
nouvellesapprochesde l’album, d’autresencoresetournent versleslangues
minoritairesde France…

14

Introductions

Ainsi, l’édition francophone d’enfance etde jeunesse, multiple etdiverse,
se faitaujourd’hui, potentiellement, par sesdifférentscontenus, agentde la
bibliodiversité face à desproductionsinternationales souvent
tropstandardisées.Il n’enreste pasmoins queson existence estfragile, de mêmeque les
dialoguesetpolyphoniesauxquelselle peutengagerau traversdesdifférents
français qu’elle porte aux quatre coinsde la planète, et sa diffusion,
nécessaire à la compréhension mutuelle desenfantsdumonde, encore plus.La
révolution numérique, de ce pointdevue, peutêtreune chance,si elle permet
derésoudre les questionsde distribution etdetransportentre des territoires
éloignésgéographiquement ;maisellese présente égalementcomme menace
si lesgrandesplates-formesde diffusion etde distribution numériquesne
mettenten avant que descontenus uniformiséset standardisés, guidantainsi
une diversité consommée fort réduite.UnerecherchesommairesurAmazon,
à proposdulivre de jeunesse en Nouvelle-Calédonie ouauMali,renvoie
ainsi bien davantage auxgrandséditeursparisiens qu’auxéditeurslocaux,
qui éprouventautantde mal àse faireune placevisible en ligneque dans
leslibrairiesphysiques.Or, lavente dulivre estelle-même en mutation etde
grosacteursinternationaux,que l’on connaîtbien, bataillentpour s’imposer,
etimposerleursformatsnumériques,réduisantd’autantl’espace de la
librairie indépendante.De fait, la crainte estbienréelle d’unescission accentuée
duchamp de l’édition d’enfance etde jeunesse, entre de grossesproductions
transnationales quiserépandront toujoursdavantage àtraversle monde, et
de petitséditeurs qui ferontcertes vivreune diversité de l’offre potentielle,
maisdontlespublicsdemeureront restreintsetciblés.

Le présent volume estissud’un colloque organisé, les 26,27et
28 juin2008, parl’Université Paris13etla Maison desSciencesde l’Homme
Paris-Nord.Il aréuni, dans une perspectivetransdisciplinaire,
deschercheursissusdesdifférentsespacesfrancophones qui ontinterrogé, au
traversde différentesapproches, le passé, le présentetle devenirdulivre
d’enfance etde jeunesse francophone.Il fait suite àune première étude,que
nousavonsdirigée et quirassemblait seize chercheurs,
laquelles’estproposé d’établir un étatdeslieuxle pluscompletpossible du secteuréditorial
concerné :Situations de l’édition francophone d’enfance et de jeunesse, Paris,
L’Harmattan,2008.
Dans une étude historique parfaitementéclairante, Michel
Mansonrape e
pelle d’abordque l’Europe éditoriale a connu, duXVIII auXIXsiècle,sinon
une première mondialisation, dumoins une période de grande ouverture
internationale durantlaquelle, grâce aux réseauxeuropéensde libraireset
d’éditeurs, leslivrespourenfants, et toutparticulièrementleslivresen
français, ontconnu une forte diffusiontransnationale, avant que nese produise,
sousla poussée desnationalismes,unrepli identitaire fortementmarqué,

15

appuyé sur les langues nationales, quoique dans le contexte d’un certain
cosmopolitisme intellectuel.
Àsasuite,Josiane Cetlin analysetrèsprécisémentle moment, au
e
XIXsiècle, où s’exprime en Suisseromande le désirde créer unetelle
littérature nationale, au sein de laquelle la littérature de jeunesse occupeune
placetoutà faitprimordiale.Cependant, malgré lavolonté d’autonomie
littéraire, la confrontation avec l’édition internationale et, aupremierchef, avec
l’édition française, est restée inévitable.La Romandies’estdoncvue
entraînée à jouer, entre ouverture etfermeture, d’une dialectique délicate à laquelle
lesmaisonscrééesdepuislesannées1980 (Calligram, Quiquandquoi, La joie
de lire)ontpu se confronterpour tracerdansle champ éditorialunsillontout
à fait spécifique.
TanguyHabrand montre deson côté, à lasuite de Pascal Durand et
1
d’YvesWinkin , commentla Belgique francophone, pour se positionnerà côté
deson puissant voisin français, asuhistoriquementdévelopper un habitus
techniciste prononcé etorienter sa production éditoriale danslesgenresdits
« mineurs», dont untempsa faitpartie l’édition d’enfance etde jeunesse.
L’absence en Belgique d’unevéritable institution éditoriale(« deséditeurs
sansédition »)n’atoutefoispermisauxgrandséditeursdetaille industrielle,
à partirdumomentoùl’internationalisation de l’édition a commencé
às’accentuer, danslesannées1980, commevoie de développement,que lerachat
pardesgroupesétrangers, eux-mêmes soumisauxgrandesmanœuvresde
la globalisation économique, Hachette, Vivendi-Éditis-Planeta, ouencore
Flammarion-Rizzoli.Ainsi la mondialisation met-elle lesecteurde
l’édition francophone belge pourla jeunessdane «s une position délicate »et,
aujourd’hui, nesubsistentplus quequelquespetitesmaisons quisemblent se
replier surlaqualité matériellesansgrandevisée internationale.
AuQuébec, ainsique lerappelle Stéphanie Danauxense penchant
surl’une descollectionsfondatricesLe, «sRomanshistoriques», publiée
parAlbertLévesque, la naissance de l’édition de jeunesse ne dateque de
l’Entre-deux-guerres.L’influence dumodèle françaisestalorsfortprégnante,
comme le montre l’étude des thèmesetdesmotifs récurrents qui parcourent
lasérie,quoiqu’un processusdetransformationse manifeste, de manière à
adaptercontenusetillustrationsà l’identité nationale canadienne-française
de l’époque.
Enrevanche, depuisla Révolutiontranquille et,surtout, à partirdes
années1980, l’Éditionquébécoise(l’institution éditoriale)asu se fortifieret
sortirdu système éditorial colonial, grâce à lavolonté affirmée de lasociété
civile etauxmesuresprisesparlesgouvernementsfédéral etprovincial.
Enune cinquantaine d’années, le nombre d’éditeursde jeunesses’estainsi

1 Pascal Durand etYvesWinkin,Marché éditorial et démarches d’écrivains, Bruxelles,
Communauté française de Belgique, 1996.

16

Introductions

multiplié, pour s’élever à une trentaine aujourd’hui, et la production en
titres n’a cessé de croître.Toutefois, ainsique lesignaleMartin Doré, ce
développement semble avoirà présentatteint seslimites, dufaità la foisdes
potentialités réduitesde la commercialisation nationale etde la
mondialisation desmarchés, desorteque de nouvelles stratégiesinternationalesdoivent
être pensées.
C’estprécisémentcequ’ontcompris, depuisdéjàun certaintemps, des
maisonscomme Héritage(Chouette)etLa courte échelle,
deuxdesprincipauxéditeurspourla jeunesse de la Belle Province, étudiéesparSuzanne
PouliotetNoëlle Sorin.Ellesontainsi apprisà mettre aucentre de
leurpréoccupation la mise en marché etàse positionnerface à la concurrence,tout
particulièrementdeséditeursfrançais, grâce à des stratégiesdéveloppées
etmultiplesd’internationalisation(notammentdescessionsde droitsetdes
coéditions, desententesouencore desplates-formesdevente),surle marché
francophone comme dansd’autresaireslinguistiques (Amérique anglophone,
Asie, Europe), cequi leurpermetaujourd’hui detenirdespositionsnon
négligeables.
Leséditeurs québécois, et toutparticulièrementceux tournés versle
champ de diffusion le pluslarge possible, comme LesIntouchables, ont
suégalement s’approprierlesgenresporteurs surlascène internationale.
L’étude menée parMarie-PierLuneaumontre ainsi la naissance d’uchickne «
lit»québécoise, notammentmise en lumière parlasérie d’India Desjardins,
Le Journal d’Aurélie Laflamme.Sison contenu référentiel cherche às’inscrire
dans uneréalitéquébécoise, ils’astreintà ne pas tomberdans un localisme
prononcé etnese prive pasde nombreuses référencesaméricaines,
communesàune bonne partie de la jeunesse mondialisée d’aujourd’hui, de façon
à ne pas risquerde manquerla manne éventuelle descessionsde droits.Il
est vraique les ressortsde latrame narrative,quantà eux,reprennent très
largement, adaptésàun public adolescent, ceuxde la «chick-lit» adulte,
telleque popularisée àtraversle monde parleJournal de Bridget Jonesou
parLe Diable s’habille en Prada.L’on peutducoupse demander si «lesaut
versle marché mondialisde ceé »rtainséditeurs québécoisnerisque pasde
se faire audétrimentde leuridentité etauprixd’une certaine
homogénéisation descontenus.
À moins que nes’accentue, auQuébec comme en France, lascission
que nousavonsprécédemmentévoquée, entre champ de grande diffusion
etchamp de diffusionrestreinte, comme entre productionsmondialisées
et relativement standardiséesetouvragesporteursd’une identité locale ou
spécifique, de diffusion étroite.Rachel DeRoy-Ringuettetrace, en effet, avec
RobertSoulières, le portraitd’un éditeurartisanalquise positionne
délibérément surl’axe culturel dansle champ de l’éditionquébécoise et qui,sans
allerjusqu’à dénier totalementl’économie dans sa pratique, n’hésite pasà

17

faire preuve d’audace dans les thèmes qu’il publie, et mise sur les libraires
pour trouver le public auquel il entend proposer un univers culturel original.
De même,Françoise Nicol présente, au traversdulivre d’artiste pour
la jeunesse,touteunesérie de petitesoumicro-structures (Quiquandquoi,
MeMo, LesTroisOurses, BenoîtJacques…) qui, pourpromouvoirdes travaux
innovantsetdesexpérimentationsd’une grandequalité esthétique, peuvent
pourl’heures’appuyerencore, dansla francophonie duNord,sur unterreau
favorable, celui deslibrairiesindépendantes, et toutparticulièrementdes
librairiesjeunesse, lesquellesleuroffrent un accueiltoutà faitchaleureux.
Lescréations qu’ellespublientassurent véritablementla fonction
d’avantgarde de la production pourla jeunesse etfinissentparfairetache d’huile,
aupoint que lesartisteslesplusinnovants sevoientensuite proposerdes
projetsparleséditeursplusinstallés.L’itinéraire deABC3D, créé parMarion
Bataille auxTroisOurses, puis reprisparAlbin Michelqui en a fait unsuccès
commercialisévenduà desdizainesde milliersd’exemplairesestde ce point
1
devuetotalement significatif.
L’édition d’enfance etde jeunesse bretonne, analysée parMarie-Joëlle
Letourneur, nevise pasplus, dans sa démarche première,un marché
mondialisé.Issue d’un objectif militant, dans unerégion de
Francequis’estlongtempsconsidérée colonisée, elle aussi, culturellementetlinguistiquement,
elles’estproposé deréhabiliterla langue bretonne etdetransmettre aux
jeunesgénérations un imaginaire etdes traditionspatrimonialesfortement
identitaires.Sasituationrestetoutefoisfragile etnesaurait se passer, outre
d’un indéniable investissementassociatif, de politiquespubliques
volontaristespour subsister.

DanslespaysfrancophonesduSud, comme nousl’avonsnoté, l’édition
d’enfance etde jeunesse en estencore àsesdébutset restetropsouvent
balbutiante, même dansles territoires qui paraissentlespluspropicesàson
essor, hormispeut-être en Côte d’Ivoire.
C’estle cas, notamment,surl’île Maurice, étudiée parChristophe
Cassiau-Haurie, où, malgré la granderéussite de lasérie des« Tikoulou»,
publiée parleséditionsVizavi, la production detitres reste faible, etles
éditeurspeuprésents, à l’exception desÉditionsde l’océan Indien etdu
Printemps.L’île présentetoutefois une particularité notable dansl’espace
francophone, puisque c’est sansdoute leseulterritoire oùle français semble
progresseraudétrimentde l’anglaiset reste la langue majeure de la culture.
Il estégalementà noter que, phénomène fort rare danslespaysduSud,un
auteurcomme David Olivier, certesauto-publié mais reconnu, peut se
per

1 QueABC3Dparticipe pleinementounon dulivre d’artiste, dontil présente néanmoins
quelquescaractéristiques, peut, bien entenduêtre débattu.Aumoinsest-ce,
initialement,un pop-up d’artiste.

18

Introductions

mettre d’aborder dans le cadre de la littérature de jeunesse un sujet aussi
sensible que celui de l’homosexualité au lycée (sur lequel même les éditeurs
français ou québécois restent frileux), alors même que cette dernière demeure
sur le plan formel interdite dans le pays et passible d’emprisonnement.
Pour leMaroc, Abdallah Mdarhri Alaoui préciseque la production
nationale de livresde jeunesse progresse depuis quelquesannées, grâce
àquelquesmaisonsplusdynamiques qu’antérieurement, Yomad, Marsam
éditions, etYanbowal Kitab principalement.Il notetoutefoisaussique,
de façon apparemmentparadoxale, cette production,qui parle
essentiellementde laréalité marocaine, intéresse peule public, lequel lui préfère les
ouvragesimportésde France,quis’étalentà profusion dansleslibrairies
duRoyaume, alorsmêmeque leurprixd’achatest trèsélevé euégard au
niveaudevie local.Est-ce le caractèretrop convenu,trop «exotiqude »,u
contenudesproductionsmarocaines, éloignéesdespréoccupationsprésentes
deslecteurs,qui les rebute etlesfait setournerpréférentiellement versdes
« ailleurs»?Le même auteur s’inquiète égalementdufait que la production
localerestetrèslargement tributaire de l’aide française, cequi fragilise les
autrescomposantesde l’identité marocaine, et s’interrogesurlasituation de
rapportinégal ainsi générée, desorteque la mondialisationrisque d’entraîner
une nouvelle dominationsurlespeuplesdéfavorisés.
Mohamed Bahi ne dénie pasce constatlorsqu’ilremarqueque l’édition
de jeunesse marocainese présentesousdeuxjoursdifférents.D’un côté,une
production bon marché, mais qui manque detravail éditorial, conservatrice
et repliéesurlatradition;de l’autre, desouvragesplusnovateurs, dansleurs
contenuscomme dansleurmise en forme,
maispeuaccessiblesfinancièrementà la majorité despublicsconcernés.Or, lesespacespublicsde lecture
manquent très souventet, lorsqu’il en existe, ils ressortissentàune
conception bien dépassée de la lecture publique etproposent surtoutdesouvrages
défraîchis, ainsique le montre l’enquêteréalisée parl’auteurdanslaville de
Beni-Mellal,qui compte pourtantplusde 160 000habitants.
Le cas tunisien,telque l’analyse Emna Saïdi, présente
descaractéristiquesproches,quoiqu’une différence notable doive être observée avec le
débutde la mise en place d’unevéritable politique dulivre.L’aide de l’État,
assurémentbénéfique pourle développementde la production, passe pardes
compensationsduprixdupapier, élevé auMaghreb comme en
Afriquesubsaharienne, etpardesachatsd’ouvrages.Elle a favorisé l’essord’unevingtaine
de maisons qui publientpourl’enfance etla jeunesse etcertainesd’entre
elles, CérèsouAlif leséditionsde la Méditerranée parexemple, produisent
deslivresde belle facture.Les thèmes traités restent toutefoisle plus
souventconventionnelsetmoralisateurs, lorsque leséditeursnereprennentpas
purementet simplementlesgrandsclassiquesde la littérature française, de
sorteque levécude l’enfantoude l’adolescentestocculté et que leréférent
culturel et social proposéreste en marge des réalitésdujeune lecteur.Cette

19

situation est accentuée, dans le cas des adolescents, par le fait que la
production locale s’adresse essentiellement aux plus jeunes, au moment même où
la mondialisation ne peut qu’intensifier leur besoin d’émancipation, si bien
qu’eux aussi se tournent vers le livre exporté.
EnAfriquesubsaharienne francophone, l’édition, misà partle pôle
NEI/CEDA, atoujoursbien dumal à décoller.Toutefoisbrillent, dansle
domaine de l’enfance etde la jeunesse,quelqueslueurséparses.Elles sont
dues, essentiellementà desfemmes, ainsique lerappelle Kodjo Attikpoé :
Béatrice Lalinon Gbado, avec Ruisseauxd’Afrique, AgnèsGyr-Ukunda, avec
Bakame éditions, ouencore FatouN’diaye Sow, avec Falia ÉditionsEnfance.
Cetengagementfémininvautaussi pourl’écriture etnombre d’auteures
africaines se distinguentparleurdouble appartenance, auchamp littéraire
général età celui de la création pourla jeunesse, alors que leshommes,très
majoritairement,setournentexclusivement verslesadultes,sansdoute dans
l’espoirde capterl’attention ducentresymbolique de la République des
Lettresfrancophone.
Amande Reboul, deson côté, meten évidence lesgrandeslacunes
de la chaîne dulivre en Afrique centrale francophone, alorsmêmeque
cetterégionreprésenteun bassin démographique important, notamment
avec la République démocratique duCongo, et que le potentiel de création
paraît riche,toutparticulièrementdansle domaine de la bande dessinée.
Malheureusement, dans un contexte de guerres sanscesserenouvelées, les
déficiencesmajeuresdespolitiquesétatiquesne permettentpourl’heure
guère d’espoirpourle développementd’une production locale, ni pourl’essor
de la lecture,sauf peut-être auRwanda, le Camerounressortissant quantà
lui àune problématique en partie différente.
Michel Magniez se penche pour sa part surla collectAfion «rique en
poche »,lancée audébutdesannées 2000parEdicef et quireprend pour
l’essentiel des titrespubliésdanslesannées1970en coédition avec les
Nouvelleséditionsafricaines (NEA)d’alors.Le constat qu’il entire est, il faut
bien le dire, en demi-teinte, carla collection enquestion enreste aujourd’hui
àun nombre detitres réduits, n’estguère promue parHachette, etne paraît
pasfaire l’objetd’une forte diffusion
horsdesfrontièresnationales.Ellerenvoie en fin de compte auxambiguïtés qui avaientantérieurementprésidé à la
collection « Le caméléonvert».
Dansla Caraïbe, cetautre espace francophonequ’estHaïti peutparaître
unterritoire dévasté parlesconflitset ravagé parla misère.Pourtant, nous
sommeslà bien loin d’un désertculturel et, comme pourla littérature à
destination desadultes, ilyexisteunvivierfécond d’auteurspourla jeunesse.
Plusieurs structures, dansce contexte délicat,s’efforcentde continuerà
publier, en françaiseten créole, de manière à nourrirl’imaginaire de l’enfant
haïtien, etcesentreprises, bien loin de la mondialisation culturelle, méritent
d’êtresaluéespourleurcourage.

20

Introductions

Enfin, et de manière plus générale, il convient de constater, avec Daniel
Delbrassine, la porosité qui existe entre les champs de la littérature pour
adulte et de celle pour la jeunesse.L’analyse de la production d’une centaine
d’auteurs, essentiellementfrançaisetbelges (maison pourrait yajouterles
écrivainesafricainesobservéesparKodjo Attikpoé)meten évidencetant
desmouvementsascendants que descendants, etpermetderemarquer que
l’écriture etleschoixlittérairesdesauteursnevarientpasfondamentalement
en fonction despublics visés.Est-ce à dire, d’une part,que la littérature de
jeunesse francophone a désormaisacquis seslettresde noblesse, d’autre part
que leromanquis’adresse aujourd’hui auxadolescentsinfluence celuique
lisentlesadultes ?

Lesanalyses, interrogationsetperspectives que propose
cetouvragerestentbien entendulacunairesetfragmentaires,tantle champ est vaste, etne
sauraientaucunementprétendre à l’exhaustivité.Ellesappellentaucontraire
d’autres rencontresetd’autres travaux, au traversde différentesapproches
disciplinairesetinterdisciplinaires.C’estprécisémentcequesouligne, en
conclusion, Jean Foucault,qui propose les voiesdeschampsderecherche
à investirdansle prolongementdes travauxici présentés.Voilàune invite
à laquelle il convientd’espérer que de nombreuxcollègues répondrontdans
un futurproche.

21

De la «francophonie »des Lumières
au« replinational »des éditeurs de littérature
e e
de jeusièclesnesse, XVIII -XIX

Michel Manson
Université Paris13

INTRODUCTION
Letitrequi figure dansle programme mérite d’être explicité.Ilvient
d’une idéeun peuprovocatrice : opposer une période, celle desLumières
prolongées (vers1750-1860/1870)oùlesœuvrespourla jeunesse circulaient
dans toute l’Europe, et souventen français, porteusesdevaleurs
universa1
listespartagées, à la périodesuivante, dansl’Europe desNations, oùles
littératuresde jeunesse nationales, identitaires,se mettenten place, chacune
avecsespropres référencesculturelles.Leterfme «rancophonie
»,anachronique, doitdonc être misentre guillemets, comme ceuxde «repli national ».
Cereplivers une identité nationale etlinguistique, danslaseconde moitié du
e
XIXsiècle,s’opposeraitainsi à l’universalisme précédent.Dansla première
période, la langue etla culture françaisesétaientaucentre de gravité d’une
littérature de jeunesse européenne à laquelle lesAnglaisetlesAllemands
avaientpris une part souventplusprécoce maismoinsélargie.Cela
n’empêchaitpas une circulation desœuvrespar traduction, mais, mesemble-t-il,
plusla littérature de jeunesse fonctionnesurdes valeurslargementpartagées
pardespaysdifférents, moinsles traductions sontdifficiles.Inversement,
plusles spécificitésculturellesnationales s’inscriventfortementdans une
littérature de jeunesse, moins sa communication à desenfantsd’autrescultures
estfacile.Cette idée apparemment simples’estavérée pleine de difficultés
dansla démonstration.La masse de donnéesà mettre en œuvre
estconsidérable, lesproblèmes relatifsaux relationsentre leséditeursde littérature de
jeunesse en Europesontcomplexesetnécessiteraientdes recherches qui
manquentle plus souvent, de mêmequ’il n’ya pasdevéritablesétudes sur
lespolitiquesdetraduction,surla circulation desœuvresetdesillustrations.
À partirde mes recherchesantérieures, dequelques sondagesetlectures, je
vaisdonc plutôtprésenterdes réflexions, dresser un inventaire dequelques
problèmes, ouvrirdespistesderecherche.Dans un premier temps, nous

1 AnnieRenonciatDimen, «sionsinternationalesdulivre pourenfants», dansJacques
Michon etJean-YvesMollier (dir.),Les mutations dulivre et de l’édition dans le monde
e
duXVIII siècleà l’an2000, Paris, L’Harmattan, Laval, LesPressesde l’Université
Laval,2001, p.461-471.

examinerons les éditions en français de livres pour la jeunesse dans l’Europe
de 1750 à 1850. Puis nous regarderons comment circulent les œuvres en
traduction durant la même période. Enfin, nous nous pencherons sur les éditions
d’ouvrages à forte valeur identitaire dans l’Europe des nations.

1.

Les livres pour enfants en français
dans l’Europe des Lumières

Ilya deuxfaçonsde faire circulerdans toute l’Europe leslivrespour
enfantsen français: latraduction desouvragesétrangersoula publication
à l’étrangerde livresen français.Ce deuxième casestceluiqui
nousinté1
resse.Ils’appuiesur quatretypesd’éditeurs: ceux qui appartiennentàune
diaspora de libraires-imprimeursfrançaisprotestantsayant quitté leurpays
à lasuite de la Révocation de l’Éditde Nantesen 1685(le Refuge
protestant, auquel il fautjoindre l’exil janséniste) ;deslibrairesfrançaisayant une
succursale dans uneville étrangère;leséditeursdes villesfrancophones
(desactuellesBelgique etSuisse) ;deséditeurslocaux quis’intéressentaux
livresdesautrespays, dontà ceux quiviennentde France.Dansce dernier
cas, desco-éditionspeuventavoirlieu.Pourmieuxcomprendre cequise
passe, jevaisdonner unevue d’ensemble à partird’une base de données
2
réalisée aucoursdes vingtdernièresannées .J’y trouve 1 526ouvragespour
la jeunesse publiésde 1750à 1800.Ils sontproduitspar 719 imprimeurs,
librairesetéditeurs, dont139 à l’étranger (19%),soitprèsd’unsurcinq, ce
qui estdéjàune indication précieusesurl’importance de l’édition en français
en Europe.Unequarantaine devillesapparaissent.Retironscellesdespays
3
francophonesactuels, la Belgique(Bruxelles, Liège, Mons, Bruges, Namur,
Anvers, Gand)etla Suisse(Genève, Lausanne, Berne, Bâle, Le Locle).Il
reste les villesallemandes (Berlin, Leipzig, Dresde, Brunswick, Francfort,
Hambourg, Altena, Göttingen, Nüremberg, Herborn, Stuttgart, Weimar,
Deux-Ponts), cellesdesPaysBas (Amsterdam, La Haye, Leyde, Maestricht,
Rotterdam, Utrecht), d’Autriche(Vienne), de Russie(Saint-Pétersbourg),
de Pologne(Varsovie), d’Angleterre(Londres)etd’Irlande(Dublin), d’Italie
(Milan, Turin, Parme), d’Espagne(Madrid).Le nombre de maisonsd’édition
et/oud’impression d’ouvragesen françaispourla jeunesse est trèsdifférent
selon les villes, etl’importance de chaque maison estaussitrès variable.
Ainsi, nous trouvons unevingtaine de maisonséditanten françaisà Londres

1
2
3

24

Laquestion a été abordée de façontrèsglobale, etnon pourla littérature de jeunesse,
parChristiane Berkvens-Stevelinck, «L’édition etle commerce dulivre françaisen
Europe », dansRogerChartieretHenri-Jean Martin(dir.),Histoire de l’édition française.
t.II.Le livre triomphant, 1660-1830, Paris, Fayard/Promodis, 1990, p. 388-394.
Bienque cette base nesoitpasexhaustive, elle estcependant représentative de la
production de l’époque.Descorrectifs serontapportésenutilisantBnf Opale Plus.
e
Sansentrerdansle partage entre paysflamandsetpays wallonsauXVIIIsiècle.

Introductions

de 1750 à 1800, une douzaineà Amsterdam,une dizaineà La Haye,troisà
Maestricht,troisà Leyde,septà Berlin, cinqà Leipzig.Si, à Vienne, je n’ai
répertoriéque Jean ThomasTrattner, ils’agitcependantd’un imprimeuret
libraire de la Cour, ayant un grandrayonnementeuropéen.Le
poidsprincipalsetrouve en Hollande, puisen Angleterre eten Allemagne, hiérarchie
1
conforme à l’histoire de l’édition française en Europe.Pour rendre moins
abstraite cetteréalité de l’édition en françaisdeslivresde jeunesse dans
l’Europe desLumières, jevaisprendrequelquesexemples.
Leséditionsdesouvragesde Madame Leprince de Beaumont
sontexemplairesde cette circulation européenne en français.Installée à Londres
danslesannées1740, elle publie en 1750-1751un périodique,Le Nouveau
Magasin françois, ouBibliothèque instructive et amusante.Il estdiffusé, et
sansdoute co-édité, parFrançoisChanguà laion, «tête de Juvénal »,proche
de Fountain Court, dansle Strand, parR.Griffiths, parJ.Newberry, dans
le cimetière de SaintPaul, etparDavid HenrydansWine Office Court,
FleetStreet.On notera la présence de John Newberry qui passe pour« le
2
premieréditeur spécialisé en littérature d’enfance etde jeunessdone »,tla
maison estouverte depuis1745.Larencontre avec le premierauteur
spécialisé de littérature de jeunesse française n’estcertainementpasanodine.En
1753, c’estJohn Nourseque choisitMadame Leprince de Beaumontpour
publier sonÉducation complète, ouAbrégé de l’histoireuniverselle… C’est
un grand éditeurimplanté depuislesannées1730, publianten françaisdes
mémoires, des traitésphilosophiqueset
quelquesouvragesconcernantl’éducation.Il fera en 1763 une deuxième édition dulivre de Madame Leprince de
Beaumont, publiera l’annéesuivante lesInstructions pour les jeunes dames,du
même auteur, ouvragerepublié en 1768sousletitre duMagasin des jeunes
dames, en co-édition avec lesLibrairesAssociésde Paris.Enfin, en 1777
il livreuneréédition duMagasin des adolescentes.Pourtant, ce n’estpasà
Nourse, grand éditeurlittéraire,que notre auteure confieson premiergrand
livre pourl’enfance, leMagasin des enfants, maisà J.Haberkorn, imprimeur
libraire dansGerard Street, Soho.Il avaitdéjà imprimé certainsnuméros
duNouveauMagasin françoisde 1751, en association avec J.Gussen, et se
trouvaitavec Newberrydanslesproducteursdulivre de jeunesse.Le premier
tome duMagasinparaîten 1756, lesecond en 1757, avecunsuccès suffisant
pour susciterimmédiatement une nouvelle édition, lyonnaise cette fois, chez
Jean Baptiste Reguilliat, en 1758.De plus,
parallèlementauxéditionslyonnaisesdesouvragesde Madame Leprince de Beaumont, d’autres sortentdes
pressesde Pierre Gosse junior, à la Haye,seul(1760, 1761, 1773)ouavec

1 Voir,surla Hollande, Christiane Berkvens-Stevelinck, «L’édition française en
Hollande »,dansHistoire de l’édition française,t.II,op. cit., p.403-411.
2Denise Escarpit,La Littérature d’enfance et de jeunesse en Europe. Panorama historique,
Paris, P.U.F., 1981, p.40.

25

des co-éditeurs, comme ÉlieLuzac de Leyde(1760, 1761), ouD.Pinetde La
Haye(1763, 1764).En 1766, J.F.Bassompierre à Liège, etP.H.Jacqueauà
Leyde publientlesLettres d’Émerance à Lucie.À partirdesannées1770, les
éditionsgagnentde nouveaux territoires: Paris, en 1772et1776, chezNyon
l’aîné(maisCharlesSaillantavaitété le dépositaire de l’édition lyonnaise du
même ouvrage, en 1765), J.E.Dufourà Maestrichten 1774, à nouveauParis
en 1776 (La Compagnie desLibraires), puisAmsterdam chezD.J.Changuion
en 1777, Berlin la même année chezA.Wever, Francfort (Esslinger)etVienne
(Jean ThomasTrattner)en 1788, Bruxelles (Le Francq)en 1789.Leyde
continue avec Luzac etVan Damme, co-éditantavec P.Gosse, en 1789.Il est
intéressantde constater qu’une partie de ceslibraires seretrouve dansla
1
liste dressée parGilesBarberdeslibrairesdominantletrafic international :
J.Nourse à Londres, P.Gosse à La Haye, Changuion à Amsterdam, Trattnerà
Vienne, Esslingerà Francfort.Certainsd’entre euxontpublié d’autreslivres
pourla jeunesse en français.Ainsi, dès1759, Jean ThomasTrattnerlivrait
aupublic leJoujoude nouvelle façon, oucontes amusans et instructifs à la
portée et à l’usage des plus petits enfans, anonyme, avecune préfacesignée
Catharine Helene D***qui esten faitMademoiselle Angélique Marie de Los
Rios.Maisle grand éditeur viennoisne faisait quereprendre l’édition parue
l’année précédente(1758)à Herborn, dansla Hesse, chezChristofle Michel
Regelein.Ainsi, aumomentoùMadame Leprince de Beaumontpubliaiten
Angleterre, Mademoiselle de LosRiosdiffusait son livre en Allemagne, en
Autriche et,sousletitreMagasin des petits enfants, à
AnverschezJeanBaptiste Grangé en 1770, puisl’annéesuivantesousletitreL’Encyclopédie
enfantine, oumagazin pour les petits enfants, chezGeorgesConrad Walther,
libraire de la Cour, à Dresde, maisonquirééditera cetouvrage en 1780et
1787.Elle publie aussi en 1785un nouvel ouvrage de Mademoiselle de Los
Rios,Abrégé historique de toutes les sciences et beauxarts(…),reprisen 1789
parFrançoisGrassetà Lausanne, etparla Sociététypographique à Berne.
On noteraque Mademoiselle de LosRiosn’estpubliée en Francequ’en 1770,
dans une co-édition de Saillant& Nyon avec Anvers, puisen 1771 avecune
autre co-édition de Hansyle jeune etd’un libraire d’Anvers, non mentionné,
enfin en 1773chezDurand neveu.Leséditionsétrangères sontdonc les
premières, etdominentdansl’ensemble.Dansla première phase novatrice
de la littérature de jeunesse française, leséditeursparisiens, pourMadame
Leprince de Beaumontcomme pourMademoiselle de LosRios, arriventaprès
leséditionsétrangèresetleséditionsprovinciales.Il en estde même pour un
ouvrage important, celui de Madame d’Épinay,Les Conversations d’Émilie,

1 GilesBarber, «Whowerethe Booksellersofthe Enlightenment», dansBuchund
Buchhandel im 18 Jahrhundert, éd.G.BarberetB.Fabian, Hambourg, 1981, p.
211224(Cité parHenri Jean Martin, dansHistoire de l’édition française,t.II,op. cit.,
p. 397).

26

Introductions

dont la première édition de 1774 est l’œuvre de SiegfriedLebrechtCrusius,
à Leipzig.Louise d’Épinay, amie desphilosophesetdesencyclopédistes,
collabore à laCorrespondance Littéraire, etc’estGrimmqui envoie le manuscrit
àson ami Crusius.L’annéesuivante, la deuxième édition est une co-édition
de Crusius, à Leipzig, etde Pissotà Paris.Et, en 1781, Humbloten donne
une nouvelle édition augmentée etillustrée,quivaudra àson auteur, en
1783, le premierprixMonthyon de l’Académie française.Moinsconnue, plus
modeste, Marie Élisabeth Bouée, Madame de La Fite, publie aussi à
l’étranger, à La Haye, chezDetune, en 1778, la première édition desesEntretiens,
drames et contes morauxà l’usage des enfants,etla deuxième en 1783.
Paris reprend l’initiative lorsque Baillypublie, en 1769,Les Jeuxde la
petite Thalie,d’Alexandre Guillaume Mouslierde Moissy.Maisl’ouvrage
sortà nouveau, en 1770, à Berlin, chezChrétien Frédéric Himburg.C’est
surtoutdanslesdeuxdernièresdécenniesdu siècleque l’ontrouve le plus
d’éditionsfrançaisesétrangères.En 1781, Madame de Genlispublie à Paris,
chezM.LambertetF.J.Baudouin, età Maestricht, chezJ.E.Dufouret
Philippe Roux, lesAnnales de lavertu, ouCours d’histoire à l’usage des jeunes
personnes.Lesmêmeséditeursparisienspublient sesVeillées duchâteau,
reprisesen 1789 parDufouretRouxà Maastricht.Nous sommeslà dans un
système derelationsentre éditeurs, allantjusqu’à la co-édition.Quand Mme
La Fitesort, en 1787, chezOnfroyetNée la Rochelle, à Paris,Eugénie et ses
élèves, le livre est reprisla même année à Amsterdam, Leyde, Rotterdam et
UtrechtparlesLibrairesassociés.Danslesannées1780, leslieuxd’éditions
françaisesétrangèrespourla jeunessese multiplient.Sur troiscentsouvrages
recensésde 1780à 1789,unesoixantainesontdesco-éditionsavec l’étranger
oudeséditionsétrangères.Pourdonner une idée deséditionsetco-éditions
entreun paysfrancophone etla France, prenonsl’exemple de François
1
Dufart, imprimeurlibraire à Genève.C’est un Français,qui commence
dansl’imprimerie à Genève en 1777, est reçuhabitanten 1779,rachèteun
fondsd’imprimerie en 1785 et s’associe pour troisansavec le libraire Jean
Samuel Cailler.En 1786, il acquiertle fondsde Jean FrançoisBassompierre
etl’annéesuivante dissout son association avec Cailler.Avec la Révolution
française,sesaffaires tournentmal etilva faire faillite.Maisc’estjustement
en 1789que nouslevoyonsco-éditer, avec lesfrèresBruysetà Lyon, leCours
d’études pour l’instruction duprince de Parme, de Condillac, lesDirections
pour la conscience d’un roi,de Fénelon, et, avec Barroisà Paris,Les Histoires
fabuleuses,de Sarah Trimmer, puisleCoursde Condillac avec Volland.En
décembre 1789, il cesse de payer sescréanciers.En 1791, ilsetrouve à Paris
etils’installe,semble-t-il dans unesuccursaletenue par son ancien associé
Cailler.Il estprésentdansla librairie parisienne jusqu’en 1813.Parmi les

1 JohnR.Kleinschmidt,Les Imprimeurs et Libraires de la République de Genève,
1700-1798, Genève, A.Jullien, 1948, p.109-111.

27

raisons qui favorisent les entreprises étrangères, le prix du papier, moins cher
qu’enFrance oùil est taxé, lespetitsformats,sansluxetypographique, ce
qui contribue à fournirdesouvragesmeilleurmarchéqu’en France, malgré
le prixdu transport.Dufartfaisaitl’essentiel desesaffairesavec la France,
comme la fameuse STN, Société Typographique de Neuchâtel,qui fermason
imprimerie à la fin de 1789,quand la liberté de la presse en France «priva
1
lespresses suissesd’une grande partde leursdébouchés».RobertDarnton
a bien montréque la STN, dontlesarchivespermettentde pénétreraucœur
dunégoce de la librairie européenne, fonctionne avecune mentalité
capitaliste.Ilseraitbon dereprendre les recherches que leshistoriensdulivre
ontmenéespour voir si leslivresde jeunessesuscitentlesmêmescalculsde
rentabilité etde bénéfices, lesmêmesalliancesetconcurrences.
Parmi leséditionsétrangères setrouvent sansdoute de nombreuses
contrefaçons.Ainsi lesLectures pour les enfantsd’Arnauld Berquin, éditéesà
2
Parisen 1782parPissotetBarrois,sortentantidatéesde 1781, à Yverdon ,
mais sansnom de libraire ni d’imprimeur.Latable ne mentionne pasles
nomsdesauteurs, comme dansl’édition de Paris, maisilsfigurentparfois
dansletexte.Desodes sontajoutéesaux textesde Paris.Il en estde même
de nombreuseséditionsmarquéesLondres, mais sanséditeurni imprimeur,
3
parexemple pourdesouvragesde Madame Leprince de Beaumont (1760),
4
etde Samuel Constantde Rebecque(1785).
Nousavonsdonc constaté l’importance de la production de livrespour
la jeunesse publiésen françaisdansde nombreuses villesd’Europe,surtout
en Hollande eten Angleterre.Ce dernierpays, en avance dansl’édition pour
la jeunesse avec John Newberry, permetà Madame Leprince de Beaumont
d’émergerentant qu’auteurpourla jeunesse.La circulation deséditionsde
sesœuvresmontreque les villesétrangèrespuisprovincialesprécèdentParis
danscesannées1750-1770, ceque confirmentleséditionsdesouvragesde
Mademoiselle de LosRiosetde celui de Madame d’Épinay.À partirde
17691770, latendance commence às’inverser, leslibrairesparisiensontcompris
l’intérêtde ce nouveaumarchéqu’estle public enfantin, etilsfont seulsou
en co-édition avec descollèguesétrangersleséditionsde livresde jeunesse
qu’une nouvelle génération d’auteursalimente, comme Madame de Genliset

1
2
3
4

28

RobertDarnton, «Le livre prohibé auxfrontières: Neuchâtdanel »,sHistoire de
l’édition française,t.II,op. cit.,p.442.
Anonyme,Lectures pour les enfans, envers et en prose, à portée de leur intelligence
naissante, & propres à former leur cœur à lavertupar lesvéritables motifs, Yverdon, 1781,
6 vol. (Bnf.R-21711 à21716).
Magasin des adolescentes…, Londres, 1760, 4t.en2 vol. (Bnf.R-22171 à22174).
Instructions de morale, à l’usage des enfans qui commencent à penser. Essai trouvé dans
les papiers de Sir Robert Valmore, Londres, 1785, in-24, XXIV-83p. (Musée national de
l’Éducation,361000-1999.10).

Introductions

Arnaud Berquin.Le livre pourenfantsest touché parla mentalité capitaliste
quitransforme profondémentle commerce international dulivre.
La périoderévolutionnaire modifie aussi lesparamètreséconomiques
de la librairie française et, parlà même, ceuxdeséchangeseuropéenset
desproductionsétrangèresde livresde jeunesse en français.Pourtant, de
1789 à 1799,surleséditionspourlesquellesnous sontconnuslesnoms
desimprimeursetdeslibraires,soixante et unsontétrangers,répartisdans
1
trentevillesdifférentes, etils représentent10,62 %ducorpus réuni.Parmi
ceslivres, comme pourla période précédente,setrouvent un certain nombre
detraductionsd’ouvragesétrangersen français, et, dansle mêmetemps, les
livresfrançais sonteuxaussitraduitsdansplusieurslangues.

2.Les traductions et la circulation des livres pour enfants,
1750-1860/70
Des textespourenfantsonteu, dèsla Renaissance,une diffusion
internationale, favorisée parl’usage dulatin.Ainsi, leTraité de civilité puérile,
e
d’Érasme et, auXVIIsiècle, l’Orbis Pictus,de Comenius.Plusproche
de notre notion de littérature de jeunesse,Les Aventures de Télémaque,de
Fénelon, publiéesen 1699 etdans une éditionrevue parl’auteuren 1718,
eurent unsuccèseuropéen considérable, avec plusdequatre-vingtséditions
2
avant1830 .Il est vraique ce premier roman pouradolescentsde notre
litté3
rature de jeunesse eutaussi des usages scolaireset servitde livre de lecture
en françaisà l’étrangeretde livre d’apprentissage deslanguesétrangèresen
France.Avec la littérature de jeunesse française de la deuxième moitié du
e
XVIIIsiècle, l’internationalisation fonctionnetrèsbien.Lesauteursfrançais
etleursimitateurs, pratiquement touslesauteurseuropéenspourla jeunesse,
partagentlesmêmesidéauxdesLumières: ils s’appuientgénéralement
surlesensualisme(développé parLocke dansSome Thoughts concerning
Education, 1693)comme fondementde l’éducation morale, ils refusentles
contesde féesetpréfèrentlescontesmoraux qui permettentde mettre la
morale en action, en créantdespersonnagesd’enfantsfavorisantl’introjection
des valeursparlesjeuneslecteurs.
Nousavons vulerôle de l’Angleterre pourlesdébutsde Madame
Leprince de Beaumont.Son œuvre nese diffuse pas qu’en français, mais
elle n’est traduiteque prèsdevingtansaprès sa parution en français ;par

1
2
3

Michel Manson,Les Livres pour l’enfance et la jeunesse publiés en français de 1789 à
1799, Paris, InstitutNational de Recherche Pédagogique, 1989, p. 24.
Comme lerappelle Annie Renonciat, art.cit., p.462, note3,qui mentionne aussi
Érasme etComenius.
Voirlathèse de France Neven,Le Premier Roman pour adolescents de la littérature
française : leTélémaque(1699) de Fénelon et sa postérité, Université Paris13,2006
(direction Michel Manson).

29

1
exemple, une traduction italienne paraît en 1774 à Vicence ,une édition
2
espagnole estpubliée en 1779-1780, leMagasin des adolescentessortà
3
Madrid en 1787 .Cependant, les traductionsdesauteursfrançaispourla
jeunessese fontbien plusnombreusesdansla décennie précédantla Révolution
4
française.Ainsi l’œuvrethéâtrale de Madame de Genlisest traduite dansde
nombreuseslangues.Dès1780paraît unetraduction italienne duThéâtre des
56
jeunes personnes, et unetraduction allemande due à AlbrechtWittemberg.
7
LeThéâtre d’éducationparaîten anglaisdès1781 ,réédité en petitformat
8
en 1787 .Cethéâtre pourla jeunessese diffuse ensuite dans toute l’Europe,
contribuantà donnernaissance à ce genre littéraire dansleslittératures
nationales.
L’onsait, d’autre part,queL’Ami des enfants,d’Arnaud Berquin,qui
paraîten 1782-1783,traduitetadapte en partie le périodique allemand
9
Der Kinderfreund(1775-1784), de Christian FélixWeisse(1726-1804) .
Àsontour, l’ouvrage français setrouvetraduitdansde nombreuxpays.
e 10
Plusieurs versionsitaliennesparaissentdèsla fin duXVIIIsiècle etl’œuvre
de BerquinvasusciterlesNovelle Morali(1800)etlesPrime Letture de’
fanciulli(1802), de l’abbé Giuseppe Tavernaqui metenscène despersonnages
d’enfants, comme le faisaitBerquin.Ils’opposaitainsi à Francesco Soave
dontlesNovelle Morali, paruesen 1782, puisaient seshérosadultesdans une
11
histoire largement universelle etéloignée dumonde desenfants .L’œuvre

1
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3
4
5
6
7
8
9

Il giornalino delle fanciulle, ovvero Dialoghi trauna savia Direttrice e parecchie allieve
di Grado illustre, Vicence, Francesco Vendradini Mosca, 1774.
Biblioteca completa de educacion, o instrucciones para las señoras jovenes, Madrid, D.
Manuel Martin, 1779-1780, 5vol.in 8°.
Almacén de las Señoritas adolescentes…, Madrid, Barco Lopez, 1787, 4vol.in 8°.
Théâtre à l’usage des jeunes personnes, 1779-1780 ;Théâtre pour servir à l’éducation,
1780, Paris, chezLambertetBaudouin.
Teatro aduso delle fanciulle, Finale, nellastamperia di S.de Rossi, in fol.
Theaterzum Gebrauche junger Standespersonenweiblichen Geschlechts, Hamburg,
Wirchaux,2 vol.in 8°.
Theatre of Education, Londres, T.Cadell etP.Elmsly, 4vol.in 8°, avecson portrait
gravé.
The Theatre of Education, a newtranslation, Londres, J.Walter, 4vol.in 12.
Denise Escarpit (dir.),Arnaud Berquin (1747-1791) : bicentenaire de «L’Ami des
Enfants »,Pessac, Nous voulonslir198e !,3, avecun article de Göte Klingbergsurles
sourcesde Berquin.Voiraussi : FrançoisGentAon, «rnaud Berquin(1747-1791)et
l’influence desauteursde langue allemandesurla littérature enfantine française à la
e
fin duXVIIIsiècle », dansGilbertVan de LouwetÉlisabeth Genton(dir.),Révolution,
Restauration et les jeunes (1789-1848). Écrits et images, Paris, Didier /Université de
Metz, 1989(référence fournie parA.Renonciat, art.cit.).
10Traduction etaugmentation de Giovanni Battista Buccarelli, L’Amico de’fanciulli, o sia
il morale instruttore della gioventù: accresciuto dal francese da G.B. Buccarelli,t. 3et4;
Tradotto ed ampliato dal Francese da Francesco Sastres, Londres, Hooper, 1788-1789;
L’Amico dei fanciulli, Vicence, Stamperia Turra, 1795-1799.
11 SurGiuseppe Taverna(1764-1850),voirMariella Colin,L’Âge d’or de la littérature

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