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L'Empire et les avocats

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114 pages

Il est un cri qui résume toute l’histoire. Tantôt il prend les accents d’un gémissement, il semble le vagissement suprême d’un nouveau-né qui va mourir ; tantôt il glapit comme la fureur d’une femme, tantôt il s’élève et grandit comme le cri de guerre des hommes. Prière, désespoir, révolte, on le murmure tout bas, presque avec des pleurs, on le hurle comme un mot de ralliement : Du pain ! Prêtez l’oreille à ce que disent les multitudes qui nous précèdent : parmi les insultes, les imprécations, le choc des sabrés, le grondement des canons, ce cri domine tout et monte vers le ciel : Du pain !

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À propos de Collection XIX

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Alfred de La Guéronnière

L'Empire et les avocats

Au bas d’un portrait de M. Victor Hugo qui date de 1849 nous avons lu ces mots : « Haine profonde de l’anarchie. — Tendre et sincère amour du peuple. » — C’est cette double passion qui a dicté ce livre.

Un gouvernement s’était donné cette mission. Il avait tout fait pour améliorer le sort du peuple, et il avait en même temps maintenu fermement l’ordre dans notre pays. Pourtant l’Empire a été renversé. Bien plus, on l’accuse aujourd’hui de tous les désastres qui nous ont accablés depuis un an ; on le rend responsable aussi bien de l’invasion prussienne que de l’insurrection communarde. Tous les crimes, toutes les fautes, il en est, paraît-il, l’auteur conscient ou inconscient.

Cette accusation est-elle justifiée ? Faut-il faire remonter jusqu’à l’Empereur et à son gouvernement la responsabilité de la crise sociale à laquelle nous venons d’assister, du régime révolutionnaire qui durant trois mois, de mars à mai, a régi Paris ? L’Empire a-t-il eu cette fatale conséquence, et doit-il par cela même être condamné ? Les auteurs de cette insurrection, sont-ce l’es impérialistes ou les ennemis de l’Empire ?

L’époque que nous venons de traverser est digne, à coup sûr, d’être étudiée comme un des symptômes de l’évolution actuelle de l’humanité. Elle intéresse l’historien et le philosophe à un degré égal : l’historien, parce qu’il doit dans cette insurrection chercher les caractères des insurrections anciennes, distinguer les causes pareilles, faire ressortir les personnalités analogues, étudier les instruments qui ont permis à cette lave de déborder et de s’étendre ; le philosophe, parce qu’après ce travail de l’histoire il doit prévoir les révolutions à venir, trouver un remède à leurs violences, indiquer les moyens à employer pour les prévenir ou les contenir. Pour répondre à ces questions, que nous croyons vitales pour notre société, nous avons dû reprendre rapidement l’histoire des dix années qui viennent de s’écouler. Nous avons raconté, sans parti pris, l’œuvre de dissolution tentée contre l’Empire par les avocats. Nous avons dit l’opposition systématique contre tout essai de solution sociale, quand cet essai venait de l’Empereur. Nous avons affirmé notre pensée sur ce gouvernement de septembre, « amené dans les fourgons prussiens », sur les avocats et leurs complices. Par ce mot d’avocats, nous avons entendu une secte politique que nous jugeons déplorable, non une classe de citoyens remplissant honorablement une profession indispensable dans l’État. Le mot de rhéteurs aurait peut-être été plus juste, mais il n’est plus de mode.

Ne devant rien au régime impérial, nous l’avons jugé avec une impartialité que ne possèdent pas sans doute au même degré ceux qui ont accepté des places et reçu des bienfaits. Ne demandant rien à l’Empire, nous avons dit la vérité, quelle qu’elle pût être, — le bien comme le mal ; — et si nos conclusions déplaisent, si la justice que nous avons rendue à certains hommes ou à certaines idées indispose contre nous, c’est que la vérité déplaira à nos contradicteurs. Cette vérité, nous l’avons cherchée par-dessus tout. On nous accusera d’avoir été payé pour la dire : peu nous importe, pourvu qu’on nous réfute. Les faits que nous exposons peuvent être vérifiés. « Ceci est un livre de bonne foi », comme a dit Montaigne, et si l’on nous prouve que nous nous sommes trompé, nous le reconnaîtrons sans fausse honte. — Quant au danger qu’il peut y avoir en ces jours-ci à dévoiler certaines turpitudes, nous nous en soucions peu, n’ayant au cœur d’autre haine que celle des ennemis de la France, d’autre crainte que celle de Dieu !

 

C.D.

I

Il est un cri qui résume toute l’histoire. Tantôt il prend les accents d’un gémissement, il semble le vagissement suprême d’un nouveau-né qui va mourir ; tantôt il glapit comme la fureur d’une femme, tantôt il s’élève et grandit comme le cri de guerre des hommes. Prière, désespoir, révolte, on le murmure tout bas, presque avec des pleurs, on le hurle comme un mot de ralliement : Du pain ! Prêtez l’oreille à ce que disent les multitudes qui nous précèdent : parmi les insultes, les imprécations, le choc des sabrés, le grondement des canons, ce cri domine tout et monte vers le ciel : Du pain ! Du pain !

Portez vos regards sur les peuples disparus. Quel est le cri de guerre du peuple romain : Du pain ! La res frumentaria est chose si importante qu’elle est un ministère ; le sort des empereurs dépend de l’arrivée des vaisseaux d’Égypte ; le grenier d’abondance est un lieu sacré plus saint que les temples ; raconter l’histoire du pain, c’est écrire l’histoire du peuple.

C’est la famine qui pousse les Jacques — famine factice, qui a le noble, le prêtre et le roi pour entrepreneurs. C’est la famine qui fait la Ligue, et pendant tout le XVIe, le XVIIe, le XVIIIe siècle, le peuple a faim. Pour lui, le roi n’est pas encore le coupable. Les coupables, ce sont les fermiers généraux, les nobles et leurs agents, le clergé tout entier.

Bientôt le roi se fait en son nom entrepreneur de la famine. Cela est un des ressorts de sa machine gouvernementale ; cela paye les menus plaisirs de Sa Majesté. Chose grotesque de parler du sang du peuple ; on se moque et l’on rit de ce mot-là. Combien pourtant il était vrai et terrible ! C’est avec du sang qu’on bâtit Versailles, Trianon, Marly. Dans ces goinfreries de Louis XIV, il semble que ce soit l’ogre de Perrault qui a tué le peuple et qui s’en nourrit, ce peuple qui, comme le raconte Fénelon, mange du pain fait d’écorce d’arbres. Que dit Saint-Simon ? « Le roi a sucé le sang du peuple jusqu’au pus. »

Pourtant on ne se révolte pas : le roi est Dieu sur terre. On lui demande du pain à genoux, comme les soldats en demandaient à Villars. A Louis XV on demande du pain : le roi aime ou chasse. Paris mourant jette des femmes au passage du roi, elles s’accrochent aux portières et retardent son rendez-vous : le roi fait construire la route de la Révolte, qui contourne Paris, et se réjouit de la famine. Le pain est cher : c’est de l’argent de plus. Cela continue sous Louis XVI : ne faut-il pas de l’or pour les bergerades de Trianon, pour les pensions du Livre rouge, pour les colliers de Boehmer et de Bossange, pour les filles du comte d’Artois, pour le trésor de Monsieur, pour ces aumônes arrachées par cette cour de mendiants à talons rouges ?

La France ne se révolte pas ! Quand, désespérée, elle se lève, c’est encore contre les nobles. Malheur aux châteaux ! Que le roi vienne à Paris seulement, et nous sommes sauvés. Et les femmes vont chercher à Versailles le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron. Elles les ramènent en triomphe, hurlant ces mots que notre peuple seul sait trouver, ces mots qui flattent et caressent comme un baiser de poissarde.

Le roi avait peur : n’y avait-il pas de quoi ? N’étaient-ce pas ses agents, ce Foulon et ce Berthier qui voulaient faire manger de l’herbe au peuple ? N’avait-il pas à craindre que des nobles et des prêtres on ne remontât à lui, le grand entrepreneur de la famine ? Le Prévôt de Beaumont vient de publier son mémoire, où il le dénonce ; Foulon vient d’être pendu. Le peuple souffre ; voici le 20 juin, le 10 août. La Royauté ne donne pas de pain : on la supprime.

C’est à la République alors, à l’entité que le peuple a habillée de ce nom, et qui pour lui signifie bonheur, liberté, bien-être, qu’il demande du pain. Tant que le comité de salut public règne, tant que Lindet travaille, la farine arrive. Il y a bien aux portes des boulangers ces queues interminables de femmes et d’enfants, dont la légende s’est de génération en génération transmise dans Paris, et que nous devions si tristement revoir ; mais, après tout, les riches souffrent, à ce que pense le peuple, autant que les pauvres. Le travail des ateliers est remplacé, avantageusement, suivant lui, par le travail des assemblées de section qui rapporte deux livres, ou par l’engagement dans l’armée révolutionnaire, où l’on est payé deux livres dix sous. Grâce au maximum, aux assignats, à la banqueroute, la France fait vivre ses ateliers nationaux.

Robespierre tombe. Le lendemain du 9 thermidor, la famine recommence. Les paysans sont aux frontières. Les thermidoriens se font accapareurs ; le pain est cher. C’est à la République alors, à la République de 93, qui donnait du pain, que le peuple vient redemander la vie. Du pain et la constitution de 93, c’est le cri de prairial ! Babœuf conspire le bonheur commun et manque de réussir parce qu’il promet du pain.

Le Directoire comprime les insurrections ; les conventionnels restés fidèles à la mémoire de Robespierre se tuent ou sont déportés. Mais, à l’horizon, un homme apparaît qui apporte du pain au peuple : du pain et de la gloire ! Bonaparte arrive : il succède à la constitution de 93, comme celle-ci avait succédé à la royauté. Pendant la guerre d’Italie, il a accablé la France de millions, réduit l’impôt, diminué le pain. Quand il revient d’Égypte, aux jours de famine et de désastres, quelle acclamation ! On dirait que c’est le pain qui revient.

Dix années s’écoulent. Ce pain et cette gloire ont coûté cher. Napoléon a donné à ses armées l’Europe à piller. Il leur a livré l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, la Hollande, la Russie, mais chaque livre de pain a été payée d’une livre de sang. Le peuple est épuisé. Il soutiendrait bien encore cet Empereur qui est son Dieu, mais il n’en a plus la force. Il essaye de se lever devant l’invasion, mais il retombe, comme un homme saigné des quatre veines ; et par lassitude, sans enthousiasme, mais sans trop de cris, accepte les Bourbons.

Le blocus continental a d’ailleurs créé en France un grand nombre d’industries nouvelles ; la guerre en tuant beaucoup d’hommes a élevé le prix de la main-d’œuvre. La bande noire dépèce les grandes propriétés dont l’aristocratie veut faire du plaisir, et met la terre entre les mains de tous. Là passe l’argent des pillages. Quinze ans de tranquillité s’écoulent : le temps qu’une génération nouvelle bouche les rangs que le canon a charcutés dans la foule des prolétaires. La France se refait. Dans la paix et l’étude la France s’enrichit. La révolution de 1830 n’est qu’un accident politique dans cette histoire du peuple. C’est le remplacement de l’aristocratie de race par l’aristocratie d’argent. Le peuple se bat, mais les hommes qui le mènent ne sont que des bourgeois, ne prétendent qu’à un changement politique, ignorent qu’il peut exister dans le peuple une autre aspiration que le désir de remplacer un Bourbon par un autre. En 31 et en 32, à Lyon, ce n’est plus aux cris de Vive là Charte (Vive la Chatte, comme disait le peuple) qu’on se bat. Les vides faits par l’Empire sont bouchés. Du pain ! voilà le mot d’ordre. Et la devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

De 1830 à 1848, la lutte continue sans relâche entre la bourgeoisie qui, maîtresse du pouvoir politique, en abuse pour s’enrichir, avilir la main-d’œuvre, exploiter le consommateur, et le peuple, qui veut sa part des droits politiques sans lesquels il ne pourra pas se délivrer du régime économique, du régime monarchique, du régime social qu’on lui impose.

Le dénoûment, c’est février 1848.

Le voici, ce peuple, en possession de sa République. C’est le bonheur commun, lui a-t-on dit. Pendant dix-huit ans, les avocats lui ont répété qu’une fois la révolution faite, il n’aurait plus à souffrir ; des rêveurs ont fait miroiter devant ses yeux les splendeurs promises d’Eldorados fantastiques ; des pamphlétaires lui ont appris la haine des bourgeois, des riches, du capital ; lui, peuple, a retenu de toutes ces déclamations deux mots d’ordre : supprimer le capital, établir la République. Le capital, il ne sait ce que c’est, mais on lui a tant répété que c’était une chose infâme, qu’il accepte de bonne foi et affirme avec fureur la condamnation. La République, il y voit ce qu’y voyaient ses ancêtres, ceux qui en prairial envahissaient la Convention et massacraient Féraud pour réclamer la constitution de 93.

Pourtant, cette révolution ne peut s’accomplir en vingt-quatre heures ; le peuple le comprend, et, si grande est sa confiance aux avocats qui l’ont mené à la République, qu’il met trois mois de misère à leur service. Les trois mois révolus, il faut que la misère soit morte. L’histoire a enregistré les travaux du gouvernement provisoire et de la commission exécutive. Que font les maîtres de la France pendant ces trois mois ? Des discours ! Poussés à bout par les manifestations et les émeutes, ils inventent les ateliers nationaux. Au bout de trois mois, tout travail est suspendu, tout commerce supprimé ; l’émeute menace chaque jour l’Assemblée nationale ; l’armée a perdu sa discipline ; la garde nationale, son organisation ; le désordre est maître de la capitale, et dans toute l’Europe les nations opprimées, qui se sont levées à la voix de la France, sont écrasées par la Sainte-Alliance victorieuse. Les avocats ont peur des ateliers nationaux ; les ouvriers ne se contentent plus du leurre ridicule avec lequel les avocats prétendent avoir résolu le problème social. La France est lasse d’entretenir des fainéants, les ateliers nationaux sont dissous.

Alors c’est juin, journées effroyables, hécatombes sanglantes, massacres, tueries, assassinats, la guerre civile ; il y eut des bourgeois, des médecins, des soldats, des généraux tués, pas un avocat !

L’émeute est comprimée : à quel prix ! Du moins le peuple a peut-être appris ce que valent les avocats et les blagueurs. Le peuple veut l’ordre et la paix, du pain et de la gloire. Un homme apparaît, porteur d’un nom qui, dans la langue populaire, signifie pain et gloire. Le peuple prend cet homme, l’adopte, l’accapare. Vive l’Empereur !