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L'enchilada

De
160 pages
L'Enchilada, dialogue entre texte et photos avec, dans les rôles principaux : Lydie Lee, la commanditaire de l'enquête. Fern alias Fernande, détective à corps défendant, tenue de bourlinguer de ville en ville. Camille Doctobre, qui a disparu sans laisser de traces.ŠŠ
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L’enchiLada© Éditions iXe, 2011 • iSBn 979-10-90062-01-6
28, bd. du Nord. 77520 Donnemarie-Dontilly • www.editions-ixe.frl’enchilada
fiction-s
photographies de christine a ubrée
texte de Danielle Charestil n’y en a plus beaucoup. Bientôt, il n’y aura même
plus de billets. Uniquement des pièces qui tinteront au
fond de mes mains – eh oui, j’en suis à ce point –, de plus
en plus légères au cours des heures à venir, agrippées les
unes aux autres, comme si elles refusaient de quitter le
confort de ma poche de pantalon, et impuissantes à payer
l’hôtel, les repas, le transport, le cybercafé, de même que
de nouveaux-vieux vêtements (de ceux qui se sont d’abord
frottés à d’autres peaux), adaptés au climat de ma nouvelle
destination. J’avais pourtant pris mes précautions. En
envoyant à Lydie, il y a une semaine et demie, un courriel
qu’elle a relevé dans la ville la plus proche de son refuge.
elle m’a promis une somme moins conséquente que celle
que j’avais exigée, et m’a posé des questions, beaucoup de
questions, dont deux auxquelles je n’ai pas répondu. Elles
me serviront éventuellement de monnaie d’échange. Elle a
câblé l’argent via une compagnie spécialisée, il est coincé
parmi les millions de données d’un ordinateur d’une ville
quelconque.
11– Revenez demain, m’a encore assené un employé, un
fond d’impatience logé dans sa voix rocailleuse.
C’était en fin d’après-midi dans une agence d’une taille
comparable à celle d’une boîte d’allumettes – qui vend non
seulement de l’argent au prix fort, mais aussi des cartes
téléphoniques nationales et internationales, des timbres, des
plans de pays et de villes. Ses locaux sont insérés dans une
construction en bois regroupant une banque, des compagnies
d’assurance et un restaurant aux banquettes dures où des
immigrants et des voyageurs attendent, prostrés, trépi-
gnants ou portés par l’espoir, du liquide provenant de
différents coins du monde. Les billets se matérialiseront
sous forme de coupures usées, soustraites aux immenses
piles emprisonnées dans des coffres et qui font rêver les
employés, contraints de manipuler des sommes colossales
en échange d’un salaire dérisoire leur interdisant de filer
au loin, contrairement aux quelques clients fortunés qu’ils
servent. Parmi ceux-là, m’a raconté l’employée présente
hier matin, certains ont l’indécence de les remercier avec
effusion. « Grâce à vous, je pars demain en cargo explorer
la Papouasie », s’est enflammé pas plus tard que la semaine
dernière un fils à papa, en jeans troués et chemise fripée
provenant d’un surplus de l’armée, sa richesse trahie de bas
en haut : tête à claques et pieds fraîchement manucurés,
chaussés de voyantes sandales luxueuses, une manière de
se tenir, la façon dont son corps déplaçait l’air lourd.
Je me suis déposée, c’est ainsi que je le perçois, dans
une chambre d’hôtel d’une ville immense, mais ce pourrait
être aussi bien là où j’étais la semaine dernière, là où je me
rendrai. Une enchilada à peine entamée est posée sur mes
genoux, entourée d’une serviette en papier.
12Ville maudite, maudite ville.
Qui ne m’a fourni qu’une partie de la solution. Ce n’est
pas elle en tant que telle, avec ses tours qui ambitionnent de
trouer le ciel, ses rues fonçant à perte de vue, essoufflantes,
et qui hébergent le poids de familles portant le nom que
je recherche depuis maintenant... depuis... voyons voir...
huit semaines et trois jours. Des milliers de fois le même
nom. Cette ville-ci ou une autre, aux artères rectilignes ou
méandreuses, elles s’équivalent toutes, à plusieurs points
de vue. Avec leurs hôtels aux noms d’autres lieux, d’autres
pays, sortes d’aimants vous poussant à quêter le mirage d’un
ailleurs qui vous propulserait hors de vos étroites limites et
vous éblouirait au point que vous désireriez vous y rendre à
tout prix et au plus vite pour vous y installer à vie.
En réalité elles sont si semblables, ces villes, au-delà
du climat, des détails. impossible nulle part d’échapper
au racisme, à l’antisémitisme, à la pauvreté, au sexisme,
à l’homophobie et à la lesbophobie incrustés dans leurs
pores et au degré d’oppression et de répression fluctuant
selon les périodes. Ici moindre en ce moment, pire là-bas
au même instant, et ce sera éventuellement l’inverse dans
quelques décennies, comme si les humains au pouvoir
se transmettaient le témoin d’une course de relais. Tout
bouge, certainement, mais les mouvements se confinent
aux étroits barreaux, quasi inamovibles, d’une échelle aux
marches coupantes.
Quasi identiques, oui, les villes, avec leurs hôtels et
restaurants juxtaposés à des gares de trains ou d’autobus
achalandées, aux abords gorgés de taxis (d’accord ils sont
13tantôt brinquebalants, tantôt briqués, et leur couleur varie
d’une agglomération à l’autre, jaunes ou noirs ou blancs ou…
ou…), du son de pas avides, de visages imperméabilisés,
soucieux ou guillerets ou accablés. Et de journaux dépliés
racontant dans diverses langues, parfois sous des angles
différents, les mêmes horreurs, et qui terminent leur mandat
dans des poubelles, en couvertures pour SDF, en réceptacles
des pelures de fruits et de légumes dont les ménagères se
débarrasseront dans une poubelle avant l’arrivée du mari,
si ce n’est dans l’antre d’une cheminée ou d’un poêle à
bois. Quelle que soit la taille du journal. Qui varie d’un pays
à l’autre, voire d’une région, d’une province, d’un bled à
l’autre. Tantôt compacts, comme s’ils se recroquevillaient
devant l’inventive répétitivité de l’inhumanité des êtres
humains, ailleurs si longilignes que les déplier dans les
autobus ou les métros relève de l’exploit, à croire que leurs
comités de rédaction ne tiennent pas à ce que les lecteurs
apprennent ce qui se trame dans les couloirs du pouvoir
et les bureaux feutrés des multinationales. Il me semble
que plus les journaux sont étroits, et ce indépendamment
de l’épaisseur du papier et de sa couleur, eh bien, plus les
nouvelles télévisées sont diffusées tardivement, à une heure
où une importante partie des téléspectateurs a déserté le
petit écran, tirée vers un sommeil dont la seule fonction
est de réparer tant bien que mal l’épuisement cumulé au
cours des ans en vue d’une nouvelle journée de labeur. Mais
je ne connais pas suffisamment de régions et pays pour
accorder à cette constatation le statut de règle immuable.
Ce n’est peut-être là qu’une autre manifestation de mon
inconnaissance du monde. Et je ne pourrai jamais assister à
suffisamment de conférences, consulter la somme de livres,
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