L'enfanCement

De
Dans L’enfanCement, Maurice Henrie se remémore des scènes marquantes de sa vie de jeune garçon, au fil des déménagements successifs de sa famille. De la première maison à Val-d’Or au Québec aux cinq autres à Rockland dans l’Est ontarien, il interroge ces « mères successives et pleines de sollicitude » qui l’ont nourri et porté jusqu’à la maturité. Un objectif : que ces maisons se mettent à parler, à dire comment, petit à petit au cours des ans, elles ont incurvé la trajectoire de son destin. L’enfanCement, un recueil de récits dans lequel l’auteur trace le portrait d’une enfance comme tant d’autres, c’est-à-dire unique entre toutes.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782894235133
Nombre de pages : 286
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(0,715 po)
Effrayé, je ne voulus pas en voir davantage. Je
m’enfuis à toutes jambes, trébuchant sur une chaise
de parterre en aluminium, me relevant d’un bond et
ne m’arrêt ant qu’une fois arrivé chez moi. Ma mère
s’aperçut de mon émoi et voulut savoir ce qui m’ar­
rivait. Je me défilai, convaincu que j’avais commis
ce soir­là une faute grave et irréparable, et que la vie
ne serait désormais plus la même.
J’avais raison : elle ne fut plus jamais ce qu’elle était
auparavant. À mes propres yeux, j’étais devenu celui
qui en savait trop. J’avais appris trop de choses trop
vite. J’avais surtout appris que, une fois que l’on
sait, on ne peut plus ne pas savoir. On ne peut plus
rentrer dans l’ignorance, dans l’innocence.
Dans L’enfanCement, Maurice Henrie se remé- Maurice Henrie
more des scènes marquantes de sa vie de jeune
garçon, au fil des déménagements successifs de sa L’enfanCement
famille. De la première maison à Val-d’Or au
Québec aux cinq autres à Rockland dans l’Est
ontarien, il interroge ces « mères successives et
pleines de sollicitude » qui l’ont nourri et porté
jusqu’à la maturité. Un objectif : que ces maisons Maurice Henrie
se mettent à parler, à dire comment, petit à petit
au cours des ans, elles ont incurvé la trajectoire de
son destin. Prise
deparoleL’enfanCement, un recueil de récits dans lequel L’enfanCement Récits
l’auteur trace le portrait d’une enfance comme
tant d’autres, c’est-à-dire unique entre toutes.
C.P. 550, Sudbury (Ontario)
MAURICE HENRIE a publié une douzaine de titres : des
CANADA P3E 4R2
nouvelles, des essais et trois romans, pour lesquels il a reçu
705-675-6491de nombreux prix et distinctions, dont le prix Trillium.
www.prisedeparole.caPrise
deparole
Extrait de la publication Récits
www.prisedeparole.ca
Prise de parole Maurice Henrie
L’enfanCementExtrait de la publicationL’enfanCement
Extrait de la publicationDu même auteur
La chambre à mourir, nouvelles, Québec, L’instant même, 1988,
200 p., prix Ottawa-Carleton.
La vie secrète des grands bureaucrates, humour satirique sur la
bureaucratie, Hull, Asticou, 1989, 340 p.; publié en anglais dans
une traduction de Wayne Grady et David Homel sous le titre Te
Mandarin Syndrome, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa,
1990, 248 p.
Le petit monde des grands bureaucrates, humour sur la bureaucratie
des fonctions publiques canadiennes, Boucherville, Éditions
de Mortagne, 1992, 294 p.
Le pont sur le temps, nouvelles, Sudbury, Prise de parole, 1992, 152 p.,
prix Ottawa-Carleton.
Le balcon dans le ciel, roman, Sudbury, Prise de parole, 1995, 147 p.,
prix du Salon du livre de Toronto, prix Trillium et prix
OttawaCarleton.
La savoyane, nouvelles, Sudbury, Prise de parole, 1996, 201 p.
Fleurs d’hiver, essais et nouvelles, Sudbury, Prise de parole, 1998,
300 p.
Une ville lointaine, roman, Québec, L’instant même, 2001, 292 p.,
Prix des lecteurs Radio-Canada.
Mémoire vive, nouvelles, Québec, L’instant même, 2003, 254 p.,
Grand prix du livre d’Ottawa, prix Le Droit.
Les roses et le verglas, nouvelles, Sudbury, Prise de parole, 2004, 190 p.,
Ge d’Ottawa.
Le chuchotement des étoiles, roman, Sudbury, Prise de parole, 2007,
175 p.
Esprit de sel, carnets littéraires, Sudbury, Prise de parole, 2008, 234 p.,
Grand prix du livre d’Ottawa.
Le jour qui tombe, nouvelles, Ottawa, L’Interligne, 2009, 215 p.
Cinquante exemplaires de cet ouvrage
ont été numérotés et signés par l’auteur.
Extrait de la publicationMaurice Henrie
L’enfanCement
Récits
Éditions Prise de parole
Sudbury 2011
Extrait de la publicationCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Henrie, Maurice, 1936-
L’enfancement / Maurice Henrie.
ISBN 978-2-89423-261-3
1. Henrie, Maurice, 1936- — Enfance et jeunesse. 2. Écrivains
canadiensfrançais — Ontario — Biographies. I. Titre.
PS8565.E5885Z47 2011 C843’.54 C2011-900794-0
Distribution au Québec
Bertrand • Boisbriand (QC) J7H 1N7 • 450-434-0306
Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions
Prise de parole appuient les auteurs et les
créateurs d’expression et de culture françaises
au Canada, en privilégiant des œuvres de
facture contemporaine.
La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le
Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (programme
Développement des communautés de langue officielle et Fonds du livre
Œuvre en couverture et conception de la page de couverture :
Olivier Lasser
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
Imprimé au Canada.
Copyright © Ottawa, 2011
Éditions Prise de parole
C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2
www.prisedeparole.ca
ISBN 978-2-89423-261-3
ISBN 978-2-89423-381-8 (Numérique)
Extrait de la publicationÀ tous les miens
Extrait de la publicationExtrait de la publicationJe suis pauvre depuis ma jeunesse,
de pauvre et de petite extraction,
mon père n’eut jamais de grandes richesses,
ni son aïeul (…)
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
on ne voit ni couronnes, ni sceptres.

François Villon, Le Testament, 1456
Extrait de la publicationRemerciements
L’auteur souligne la généreuse participation financière
du Conseil des arts de l’Ontario et de la Ville d’Ottawa
à la rédaction de cet ouvrage.Avant de lire
Bien des gens ne résistent pas à la tentation de faire
un retour sur eux-mêmes, vers la fin de leur vie, et de
raconter leurs réalisations et leurs triomphes. Ils
écrivent donc leurs mémoires, de leur propre main s’ils ont
le talent nécessaire et d’une main empruntée s’ils ne
l’ont pas. Presque toujours, l’entreprise fait sourire. Car
on soupçonne le mémorialiste de vouloir se rappeler à
la postérité, au cas où personne d’autre ne prendrait
l’initiative de le faire. Ou encore, de vouloir porter
sur lui-même un jugement favorable, sinon élogieux,
pour parer à l’éventualité que celui de ses
contemporains ne le soit pas. Ou enfin, de vouloir donner aux
événements qu’il évoque son interprétation à lui et,
ainsi, prendre de vitesse ceux qui pourraient mettre
de l’avant une interprétation diférente et, peut-être,
moins complaisante.
Écrire ses mémoires est malgré tout une activité
légitime. Souvent aussi, c’est un exercice utile. Surtout
s’il est tourné vers les autres, plutôt que vers l’auteur.
Surtout si ces mémoires ont pour but, par exemple,
d’apporter un éclairage original à des événements
9historiques. Ou encore de servir l’intérêt supérieur de
la société. En revanche, si ce n’est que pour rappeler ce
que l’auteur a réalisé de remarquable et l’en glorifier,
il vaut mieux laisser à quelqu’un d’autre le soin de le
faire. D’autant plus que si ces réalisations remarquables
n’ont pas attiré et retenu l’attention de son vivant, il
est douteux qu’elles le fassent après sa mort. L’histoire
est remplie de déchets, il ne faut pas y ajouter.
Ce qu’on lira ici, ce ne sont pas des mémoires. Je
ne veux aucunement me rappeler au lecteur, ni non
plus lui infiger les diverses circonstances de ma vie.
Ni enfin monter en épingle les quelques succès, très
modestes, que j’ai pu remporter. Si mon existence a
été jusqu’à présent relativement tranquille et heureuse,
elle a aussi été fort ordinaire et dépourvue
d’événements notables. Le hasard ne m’a pas placé dans des
situations exceptionnelles dont l’histoire devrait se
souvenir. Il ne m’a pas fait naître non plus dans un
environnement aisé et évolué. Enfin, j’ai connu
quelques grands de mon temps, mais je n’ai pas eu avec
eux de relations fréquentes ni suivies.
Malgré tout, j’ai pensé qu’il serait utile ou même
agréable de parler de mes maisons. Celles dans
lesquelles j’ai vécu depuis ma première enfance et jusqu’à
l’adolescence. Non dans le but d’écrire des mémoires,
mais simplement parce qu’elles sont, ces maisons,
un moyen pratique et commode de faire le tour de
mon jardin. C’est dans elles ou autour d’elles que je
retrouve mes souvenirs les plus marquants. Ce sont
elles qui, comme des mères successives et pleines de
sollicitude, m’ont nourri et porté jusqu’à la maturité.
À mon insu, elles ont déterminé dans une bonne
10mesure les paramètres de l’existence que j’ai menée et
qui n’aurait pu être autre que celle qu’elle a été. Car
on ne vit pas la vie qu’on aimerait vivre, mais plutôt
celle à laquelle nos gènes et notre milieu ambiant nous
destinent.
Je veux aligner ces événements les uns à côté des
autres, afin de pouvoir mieux les trier, les étudier, les
classer, comme on ferait avec les pièces d’un
cassetête géant. Je le fais avec étonnement et nostalgie,
comme on repêcherait du fond d’un ruisseau un outil
égaré depuis longtemps, mouillé, boueux et rongé
par l’oxydation. Il est possible que, considérés un à
un, ces événements ne veuillent rien dire du tout.
En revanche, il est possible aussi que, tous ensemble,
ils acquièrent une signification insoupçonnée qui me
surprendra moi-même. Qu’ils se mettent à parler, à
chanter peut-être. Qu’ils détiennent la clé d’énigmes
que je n’ai jamais pu résoudre jusqu’à présent. Un
peu comme dans les plaines de Nazca, au Pérou, on
découvre du haut des airs, avec surprise et admiration,
des figures gigantesques et mystérieuses tracées dans la
terre (un chien, un singe, un condor, une araignée),
dont on ne devine même pas l’existence en marchant
sur le sol, précisément là où se trouvent ces figures. On
est aveugle à ce qu’on voit de trop près, qu’il s’agisse
d’espace ou de durée.
En revanche, je serais désolé d’apprendre que ces
maisons ne sont porteuses d’aucun message précis,
qu’elles ne sont chargées d’aucune mission
particulière. Toutes ces années, elles n’auraient été que des
poids morts que j’aurais traînés derrière moi. Que des
parasites qui auraient occupé inutilement dans ma
11
Extrait de la publicationmémoire un espace considérable, dont j’aurais pu me
servir pour stocker autre chose. Ce que j’espère, malgré
tout, c’est qu’en les rappelant maintenant, en les
obligeant à paraître au grand jour, les épisodes rattachés à
ces maisons se mettent à parler, à dire comment, petit
à petit au cours des ans, ils ont incurvé la trajectoire de
mon destin. Une trajectoire dont je n’ai aucune raison
d’être mécontent, mais qui, sans eux, aurait été, pour
le meilleur ou pour le pire, diférente.
Une dernière précision avant de m’efacer et de
leur céder la place. Contrairement à plusieurs de mes
amis et amies, je n’ai pas eu un passé tragique sous un
régime politique tyrannique. Je n’ai soufert d’aucune
guerre ni d’aucune prison. Je ne peux non plus me
parer du prestige de celui qui vient de loin, qui a
longtemps vécu dans des villes au bout du monde. J’ai
beaucoup voyagé, sans doute, mais cela ne suft pas à
me donner un fini exotique. Ni non plus à m’enlever
ce petit air de chez nous que je dois à la région où je
vis, où je suis minoritaire parmi les minoritaires. Je
suis irrémédiablement d’ici, de ce coin de pays, dont je
n’ai jamais pu ni d’ailleurs jamais voulu m’afranchir.
12
Extrait de la publicationChapitre 1
La maison rouge
C’était une maison en bois recouverte de papier brique
rouge cloué à la verticale. Une construction grossière
qui appartenait à la compagnie minière. Elle avait
des angles droits qui n’étaient pas toujours droits. Au
contraire — était-ce l’usure du temps ou la maladresse
des ouvriers ? —, ils se permettaient des écarts de cinq
à dix degrés en deçà ou au-delà des quatre-vingt-dix ou
des cent quatre-vingts.
Le toit, lui, s’afaissait légèrement vers le centre,
tandis que les deux extrémités tenaient bon contre le
poids de la neige en hiver. Il était protégé contre tout
ce qui tombait du ciel par de longues lisières d’un
épais papier bitumé noir, qu’on avait déroulées à
l’horizontale, de gauche à droite, de manière qu’elles se
chevauchent. Pour assurer l’étanchéité, on avait
badigeonné chaque tête de clou et soudé les joints d’un
goudron noir et gluant. L’air et le temps avaient séché
et solidifié le tout.
Les fenêtres, elles, étaient blanches. Mais la
mauvaise peinture, qui s’écaillait partout, et la géométrie
13
Extrait de la publicationdouteuse du cadre faisaient qu’il était le plus souvent
impossible de les ouvrir, sauf en été, par temps chaud.
Et encore ! Les vitres étaient transparentes comme il
se doit. Il y avait cependant, incrustées dans le verre
même, des imperfections ressemblant à des
arabesques, à des yeux de poisson et à des serpentins
rectilignes ou spiralés qui faisaient trembloter le paysage et
qui gênaient légèrement la vue.
Attenante à la maison, se trouvait une petite
plateforme branlante en bois naturel, que le temps avait
rendue grise. Elle permettait à ma mère de se hisser
jusqu’à la corde à linge, à laquelle elle accrochait
les vêtements qu’elle venait de laver et qu’elle faisait
sécher au vent.
Il n’y avait pas de cave. Toute la structure reposait
sur quelques troncs d’arbres équarris qui tenaient lieu
de fondation et qui pourrissaient lentement à l’air
libre. L’hiver, il fallait renchausser la maison,
c’està-dire accumuler tout autour une épaisse couche de
neige qui servait d’isolant contre le froid.
Les murs intérieurs étaient lambrissés de
l’incontournable v-joint, ces lamelles de bois embouvetées
que le propriétaire avait fait peindre d’un vert pâle
uniforme. Sauf le plafond bas, qui était d’un blanc
douteux et qui gondolait sous l’efet de l’humidité des
entre-saisons et des sautes d’humeur du poêle à bois.
Le plancher était recouvert d’un prélart usé et
craquelé aux endroits les plus passants. Comme il était
toujours froid, surtout en hiver, il m’était interdit
d’aller nu-pieds. Il fallait que je porte des bas de
laine, ce qui faisait mon afaire. Surtout lorsque ma
mère appliquait un peu de cire, j’en profitais pour
14transformer le plancher en patinoire intérieure.
Une maison de pauvres, somme toute, dont je n’ai
gardé que des souvenirs neutres. Elle n’était autre
chose pour moi que le lieu où je demeurais. Où j’étais
condamné à vivre avec mes parents. La mauvaise
qualité des matériaux lui donnait un air transitoire
et semblait confirmer la volonté de mon père de ne
pas rester longtemps à Val-d’Or. Il n’aimait pas cette
ville nordique où, avec son frère Marcel, il s’était exilé
pour la seule raison qu’il y trouvait du travail dans les
mines d’or. La Sigma et la Bourlamaque. À la
prochaine occasion, il reviendrait dans l’est, à la frontière
de l’Ontario et du Québec, où vivaient ses proches. Il
y reviendrait dès que prendrait fin la crise économique
qui sévissait et que, de nouveau, il pourrait dénicher
un emploi stable.
Quelques années plus tard, il y est revenu en efet,
sans éprouver la moindre nostalgie pour la ville minière
qui, pourtant, lui avait permis de survivre durant
des temps difciles. Mais moi, je n’ai pu oublier
cette maison, même si je ne l’aimais pas beaucoup.
Surtout, je n’ai pu oublier le quartier dans lequel elle
était située, ni la ville qui l’entourait. Ensemble, ils
m’ont marbré l’esprit de contusions semblables aux
ecchymoses qu’une mauvaise chute laisse sur le corps.
Encore aujourd’hui, je retrouve en moi certaines
meurtrissures, certaines cicatrices que je ne m’explique pas
autrement.
La forêt
Comment parler de ma maison rouge sans parler aussi
du vent, de l’hiver et, surtout, de la forêt ? La forêt qui
15encerclait et oppressait la ville. Pour la soumettre et la
garder à distance, il fallait l’efort et l’attention conju -
gués de tous les citoyens. Bien des années auparavant,
on l’avait coupée presque entièrement, de manière
à dégager un espace sufsant pour les compagnies
minières. Et aussi pour la ville naissante, surtout les
commerces et les maisons des travailleurs.
Les arbres restaient malgré tout bien présents dans
les endroits moins accessibles, le long des cours d’eau,
sur les collines environnantes, sur les pentes abruptes
et dans les dépressions de terrain. On devinait aussi la
domination inquiétante de la forêt au loin, à l’horizon,
tout autour de la ville. Comme une frise continue
qui coifait les collines et les montagnes. Comme une
armée ennemie bien disciplinée et au garde-à-vous, en
attendant de recevoir l’ordre de se précipiter au pas de
course dans la plaine. Une forêt qui tenait à rappeler,
comme le font nos autochtones, qu’elle jouit toujours
du droit de premier occupant, qu’elle ne cédera pas
un centimètre de plus et, même, qu’elle reprendra le
terrain perdu si jamais l’occasion s’en présentait.
D’ailleurs, la forêt n’avait pas vraiment disparu
de la ville. Si les gros feuillus et les conifères les plus
grands n’étaient plus là, ils avaient laissé derrière une
relève vigoureuse. Dans les terrains vagues, au fond
des arrière-cours, le long des rues et des routes,
partout où la vigilance se relâchait, une myriade de petits
arbres de toutes espèces pointaient la tête vers le ciel
et, ensemble, obscurcissaient l’espace immédiat d’une
brume grisâtre ou verdâtre. Leurs graines couvraient
le sol et leurs rhizomes couraient dans la terre, soumis
pour l’instant et apparemment inofensifs. Mais gare
16
Extrait de la publicationaux habitants, gare à toute la ville s’ils les laissaient
sans surveillance. Dès qu’ils auraient le dos tourné, la
forêt renaîtrait d’elle-même, comme le phénix de la
légende, et les prendrait d’assaut à l’improviste.
Construite dans un espace dégagé, la maison rouge
n’avait pas à se soucier des menaces de la forêt.
Elle occupait un button sablonneux qui surplombait
le voisinage. Quand il pleuvait, l’eau ruisselait vers
l’égout municipal, emportant avec elle, sur le trottoir
et jusque dans la rue, de longues traînées de sable
jaune. Cette érosion constante semblait accentuer la
hauteur et l’isolement de la maison. Surtout en regard
des deux maisons voisines, celle des Polonais d’un côté
et, de l’autre, celle des Francœur. Elles, au contraire,
semblaient plutôt rapetisser après chaque ondée et
s’enfoncer lentement dans le sol.
Le vent
Il ventait. Jour et nuit, semblait-il, un vent tenace
venu de l’ouest balayait la ville dénuée d’arbres adultes.
Les bourrasques soulevaient au passage le sable sec et
le précipitaient contre la maison rouge avec tant de
force qu’on entendait distinctement ses crépitements
dans les vitres. Je fermais les yeux pour éviter
l’aveuglement. Je serrais aussi les lèvres pour ne pas avaler l’air
chargé de cristaux. Peine perdue : je finissais toujours
par sentir entre mes dents et par croquer malgré moi
les grains de sable qui, en dépit de mes précautions,
avaient réussi à pénétrer dans ma bouche. Et le
lendemain, en m’éveillant et en me frottant les paupières,
je roulais sous mes doigts la poussière siliceuse qui, la
veille, était entrée dans mes yeux à mon insu.
17
Extrait de la publicationLe vent n’était pas toujours désagréable. Il avait le
grand avantage, surtout au printemps, de chasser les
brûlots et les maringouins. Tout au moins de leur
rendre la vie difcile, ce qui soulageait d’autant la
nôtre. Et l’été, il nous permettait de survivre à
l’incroyable canicule qui nous accablait tous et qui nous
paraissait sans doute plus oppressante qu’elle ne l’était
en réalité. Car nous, les habitants du Nord, nous
avions l’habitude d’un climat plus rigoureux, celui qui
nous accompagnait durant les huit autres mois.
Pourtant, quand nous passions le dimanche
aprèsmidi sur la plage d’un lac, il fallait se méfier du
vent. C’est que, en prenant l’allure d’une simple brise
agréable, il endormait notre vigilance. Et nous nous
rendions compte trop tard que sa fraîcheur dissimulait
l’ardeur du soleil. Nous revenions à la maison, rouges
comme des homards ébouillantés et la peau brûlée par
de douloureuses insolations.
L’hiver
C’est en hiver que le vent faisait ses plus beaux ravages.
Il était favorisé par un espace urbain où les arbres peu
nombreux n’ofraient aucune résistance à la tempête.
Souvent, semblait-il, la neige ne tombait pas : elle
passait plutôt à l’horizontale, à un train d’enfer, poussée
par un noroît qui, surtout la nuit, ne relâchait pas. Le
matin, en ouvrant la porte, elle encombrait pourtant
le perron, ce qui m’étonnait toujours : puisque, par la
fenêtre, je l’avais vue de mes yeux s’en aller ailleurs à
si grande vitesse, je me demandais ce qu’elle faisait ici,
près du mur et dans la cour, entre notre maison et celle
des Polonais !
18
Extrait de la publicationErayé, je ne voulus pas en voir davantage. Je
m’enfuis à toutes jambes, trébuchant sur une chaise
de parterre en aluminium, me relevant d’un bond et
ne m’arrê tant qu’une fois arrivé chez moi. Ma mère
s’aperçut de mon émoi et voulut savoir ce qui
m’arrivait. Je me délai, convaincu que j’avais commis
ce soir-là une faute grave et irréparable, et que la vie
ne serait désormais plus la même.
J’avais raison : elle ne fut plus jamais ce qu’elle était
auparavant. À mes propres yeux, j’étais devenu celui
qui en savait trop. J’avais appris trop de choses trop
vite. J’avais surtout appris que, une fois que l’on
sait, on ne peut plus ne pas savoir. On ne peut plus
rentrer dans l’ignorance, dans l’innocence.
Dans L’enfanCement, Maurice Henrie se remé- Maurice Henrie
more des scènes marquantes de sa vie de jeune
garçon, au fil des déménagements successifs de sa L’enfanCement
famille. De la première maison à Val-d’Or au
Québec aux cinq autres à Rockland dans l’Est
ontarien, il interroge ces « mères successives et
pleines de sollicitude » qui l’ont nourri et porté
jusqu’à la maturité. Un objectif : que ces maisons Maurice Henrie
se mettent à parler, à dire comment, petit à petit
au cours des ans, elles ont incurvé la trajectoire de
son destin. Prise
deparoleL’enfanCement, un recueil de récits dans lequel L’enfanCement R
l’auteur trace le portrait d’une enfance comme
tant d’autres, c’est-à-dire unique entre toutes.
C.P. 550, Sudbury (Ontario)
MAURICE HENRIE a publié une douzaine de titres : des
CANADA P3E 4R2
nouvelles, des essais et trois romans, pour lesquels il a reçu
705-675-6491de nombreux prix et distinctions, dont le prix Trillium.
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