Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB - PDF

sans DRM

Partagez cette publication

Vous aimerez aussi

Dom Juan

de culture-commune

Jesus Man

de belfond

Dom Juan

de Presses-Electroniques-de-France

Du même publieur

photographie © Nathalie Holt
À l’hôtel-Dieu, il était d’usage d’entourer le nom des enfants qui s’en sortaient, de rayer les autres noms.
hôtel-Dieu, lundi de Lisa
Un jour, il y a plusieurs années, c’est par lui que j’avais commencé, on a barré Victor. Le lendemain ou le surlendemain, je me mélange un peu sur les dates mais pas sur les prénoms, n’ayant jamais eu la mémoire exacte du temps, ce n’était pas si longtemps après, on a récidivé avec Lucas puis Lylou : barrés comme Victor, comme Maxime ; Solène, elle, a été entourée de même que Nathalie et Cindy font partie des rares qui ont été entourés de nos bras ; Jessy : barrée, Laetitia Thomas Maxence : barrés, tous barrés ; un autre Maxime, limite celui-là pour relever de notre secteur : barré, on aurait mieux fait de le repasser au secteur des grands ; Antonin… entouré, non… barré ; mange… mange et je t’entourerai, mange et ma fille jouait à me barrer à mon retour le soir si je la contrariais, toi barrée et toi pas barrée, toi entourée, je me retrouvais barrée par ma fille Sara, mais vivante, alors qu’Amandine… avait été barrée par nous ; dans un grand désordre se sont succédés Charlotte, Nino, Maëlle, Dorian, Alex, Christophe, Charlène, Alexis, Martine, Emma le caca et Rayanne qui est un âne : tous barrés ; Cindy et Jessy : entourées mais comment aussi ; le dernier en date aurait été Domi, qui est venu après Clara venue, elle, après Claire, après Carine, elles ont terminé barrées qu’est-ce qu’ils voulaient qu’on leur dise de plus ; et Charlotte et Sara, Sara et Charlotte les deux inséparables dans la cour de récréation. Nathan est le frère de Charlotte, Nathan est amoureux de Sara qui n’aura pas eu le temps d’avoir un amoureux, Sara n’était pas amoureuse d’abord, ce n’est même pas drôle. Elle n’aimait pas Nathan. Elle n’aime plus Charlotte, barré Nathan ; barrée Charlotte. Elle n’aime plus sa mère. Sara barre sa mère. Elle barre Charlotte aussi qui n’est plus son amie, on a eu une Charlotte, une autre Charlotte au secteur, qui ne joue plus, qui ne chante plus, qui n’aura jamais d’amoureux, arrête, elle n’arrêtait pas de me barrer, ma fille est protégée, nos enfants ne sont pas plus protégés que les autres, nous conjurons le sort qui ne frappera jamais aucun d’entre nous… on n’a jamais vu… je suis Lisa, la mère de Sara qui aura tous ces enfants en tête au moment où Sara fera son entrée dans l’hôtel-Dieu, jamais on ne verra Sara… Maëlle barrée… Lucie entourée, Clémence entourée, Ariane entourée, Arielle barrée, Ariana Johanna c’est reparti, Cecilia puis Clara puis le tour de Domi était venu, ne me dites pas que Sara… pas elle, pas Sara, elle débordait d’énergie quand je rentrais épuisée, s’il te plaît ne me barre pas tous les soirs, je faisais de mon mieux comme dans le secteur aussi je faisais de mon mieux, cavalant toute la journée, si c’est pour que tu me barres quand je rentre, on rentre tous trop tard, je me dépêchais pour Sara qui ne dépassera pas les six ans d’âge mental, je l’entoure de toute mon affection de mère, ils ne l’emporteront pas au paradis… toi entourée, toi entourée, toi entouré et toi… barrée, barrée et barrée… Sara, arrête de me barrer quand je rentre trop tard, je me dépêchais à longueur de journée, on faisait tous comme on pouvait depuis que Domi avait été barré, finis ton assiette ou c’est moi qui te barrerai. Sara, je t’entoure, je l’entoure et Sara me barrait, lâche-moi… je te préviens que si tu ne manges pas… entoure-moi, Sara, entoure-moi comme je t’entoure. Encore une cuillère, la der, ça n’a que trop duré… ne me dites pas que Sara… il y a erreur, Pierre, où êtes-vous ?, Pierre, qu’on ne me dise pas que c’est ma fille, mentez-moi si c’est elle qu’on amène vers notre hôtel-Dieu pourri dans lequel Pierre ne voulait plus venir, un jour il n’y viendra plus, c’est certain mais ce n’était pas le jour, c’est une blague, il y venait encore et toujours, barré sera Pierre un jour, barrée ne sera pas Sara, elle était protégée puisqu’elle est ma fille, tu ne rejoindras pas les autres qui ne sont pas sortis d’ici, c’est une blague de mauvais goût si c’est ma fille qu’on annonce, on n’y croit jamais quand c’est votre tour, ce n’était pas une blague ce jour où elle s’est retrouvée à l’hôtel-Dieu, c’était un jour annonçant l’été, c’était il y a cinq ans, un jour doux comme j’aimerais que soit toujours l’été, ni trop chaud ni trop frais, je ne supporte pas la
chaleur, cinq ans que Sara a échappé au sort prédéterminé par son entrée dans l’hôtel-Dieu, déjà cinq ans que je la porte à bout de bras, j’ai failli la jeter mille fois par la fenêtre, te balancer contre le mur, je ne me dis plus qu’on n’en serait pas là si Pierre n’avait tardé à venir mettre en route ses mesures de récupération pourries, on l’a toujours connu en retard, il se lève en retard, il vit avec un décalage horaire de deux heures il suffit de le savoir et de faire avec, c’est sa coquetterie, nous avions deux heures d’écart dans la vie, une part de fantaisie qu’il apporte au secteur, répondait-il comme une pirouette aux plaintes quand le retard imposé à l’équipe était trop énorme, l’hôtel-Dieu entier était au courant de ses retards chroniques, à ce stade c’est maladif, il arrive, on en rigole mais un jour Pierre non plus ne viendra plus pour d’autres raisons dans ce lieu où nous vendons tous un jour ou l’autre notre âme au diable, il se l’est juré, ce n’est pas si simple, ce jour viendra. Jamais il ne… les autres n’entendaient pas que jamais il ne se soumettra à certaines orientations inacceptables, clamait-il avant que les faits ne lui donnent tort, tout dans les mots comme toujours avec Pierre qui n’était pas la caricature matérialiste à laquelle je l’ai souvent réduit, il a une sensibilité, il a sa sensibilité qui n’est pas la mienne et souvent je l’enviais d’être ou de paraître si solide, c’était mieux que ce ne soit pas lui qui s’occupe de Sara si cette Sara est bel et bien ma fille, on a du mal à croire qu’il s’agit de la fille de Lisa, et moi donc. Heureusement Pierre a les pieds sur terre ou il ne serait pas neutre, sans doute, sans doute qu’il n’était pas plus neutre que moi qui n’aurais pas touché un cheveu de ma fille, elle fera les frais de son retard, un retard qui a été déterminant pour que Sara soit orientée ailleurs, je n’y croyais pas, je ne croyais pas qu’elle avait atterri chez Bouchard et qui dit chez Bouchard dit à la trappe direct, mon petit oiseau, où t’es-tu blessé ? à la volette, Mon petit enfant, Je veux me soigner et me marier, alors pas la trappe, ils seront aux petits soins avec Sara qui a été admise chez les grands par erreur, il n’y a pas de doute, on pouvait l’attendre longtemps, je t’ai attendue en grattant mon eczéma des coudes, les plaques s’épanouissaient sur ma peau à vue d’œil, mon petit oiseau ne finira pas dans la terre ni dans un trou. à l’idée que Bouchard le chef me fasse l’insigne honneur de s’occuper de ma fille j’en étais malade, ça se comprend, moins que quiconque Pierre ne m’aurait contredit s’il n’avait été lui aussi spécialiste en langue de bois, ils venaient de l’appeler, ils ont reçu ma fille au secteur des grands, Pierre dépêche-toi, ils ne sont pas des loquaces chez Bouchard, encore moins que chez nous, on avait toujours l’impression qu’on les dérangeait, cette éventualité que ce soit la fille de Lisa qui fasse son entrée dans le secteur des grands était impensable, est impossible même si on n’oublie jamais que pénétrer dans le secteur de Bouchard est une éventualité qu’on n’envisageait même pas, qui relevait de l’improbable pour tous ceux du secteur des petits, Pierre le premier, qu’est-ce que vous avez fabriqué ?, dépêchez-vous d’y aller mais rien n’était grave finalement, rien car il y a une justice quelque part, répétait-il quand ça l’arrangeait d’esquiver une réalité dérangeante faite de compromissions inacceptables quand on y regarde de près et le tout est de ne pas être trop regardant sur certains arrangements, j’attendais des mots réconfortants pour qu’on puisse continuer encore après que l’enfant du jour en avait fini avec nous, sûrement une erreur d’aiguillage, ce n’est pas parce que… il n’avait pas d’autre information sur Sara que je risquais de ne jamais retrouver si ceux des grands s’en occupaient, c’était une perte de chance certaine alors avant qu’il soit trop tard je voulais voir ma fille, quand est-ce que je pourrai la voir ? et combien de soirs depuis me suis-je surprise à dérouler ce jour dans ma tête et souhaiter une autre issue pour toi, Sara, je voulais te voir, je voulais te caresser la tête tout de suite, maintenant, mais qu’ils répondent à ma demande expresse n’était pas envisageable immédiatement, on avait tous en tête Domi, frais dans nos mémoires, Domi qu’on n’oublierait jamais avec ce qui s’était passé, qui pour un petit truc de rien avait été barré et complètement, le sort de Domi m’était
retombé dessus sans que je comprenne le pourquoi du comment, devenant la cible de questions fusant de toute part, – Lisa, qu’est-ce que vous avez foutu avec ce gosse ? – Comment ça ce que j’ai foutu ? Bouchard m’avait poussée à répondre d’actes qui n’étaient pas de mon fait et je n’ai pas vu venir le piège quand il m’a propulsée vers le père de Domi, racontant par derrière que Lisa n’a pas été à la hauteur, il m’aurait installée sur un siège éjectable si Pierre n’était venu à ma rescousse jouer les bons samaritains, déjà que Pierre m’avait recueillie dans son secteur quand Bouchard manœuvrait pour se débarrasser de moi, – Elle ne sera jamais bonne à rien, avait prévenu Bouchard. Domi aux yeux bleus de nouveau-né nous a tous marqués et on n’avait qu’une envie après que Domi ne s’en était pas sorti : se défiler, personne n’a envie de gérer le père, ils sont marrants, c’est surtout moi qui m’étais retrouvée en première ligne pour annoncer la suite, Pierre aussi s’était réfugié derrière moi en qui il compte, – Vous avez toute ma confiance, sa notion de la justice dont il se vantait n’était pas la mienne, Pierre s’était reposé sur moi dès que j’avais muté pour son secteur, prenant rapidement l’habitude de déléguer pour toutes les tâches qui le dérangent et il y en a, j’étais coincée, le père de Domi m’a poursuivie dans les moindres recoins de ma tête, dans mon sommeil, jusqu’à ce que ce soit le tour de Sara, le père s’accaparait encore mes pensées après que j’avais franchi la porte de l’appartement, que Sara m’agressait par ses Je te veux après une journée trop lourde à porter seule, tu m’as trop manquée, tu me manques trop, je te veux, je te veux à moi tout le temps, – Lâche moi, Sara, c’est impossible, impossible si je lâche le boulot au secteur que je paye les impôts, le loyer, ta chambre, tes baskets, ma couleur, pour la dernière fois lâche-moi, elle m’a lâchée, elle risquait de lâcher pour toujours chez Bouchard, il s’active, toute l’équipe s’activait, ils font pour le mieux à ce qu’ils prétendaient, pendant ce temps je ne peux pas voir ma fille, impossible, pas maintenant, surtout pas, on m’avertira, Pierre vient enfin d’atteindre l’hôtel-Dieu, mieux vaut tard que jamais, Pierre partira aux renseignements au premier signe d’appel de leur part, ça n’aurait servi à rien qu’il arrive plus tôt, ils ne l’ont pas encore demandé à la rescousse et ce n’est même pas la peine qu’il pointe son nez, il les connaît comme s’il les avait faits, ils sont d’une susceptibilité maladive, tout ce qu’il peut faire c’est de se tenir prêt, il ira au plus vite dès qu’on lui demandera, il ne se fera pas prier, il se précipitera chez Bouchard, il courra, il volera, Pierre est encore ici, vite… – Dites m’en davantage, dites-moi où elle en est, Caro n’a pas souhaité en dire plus sur Sara, – Dites-moi des mensonges tant pis, on n’a pas idée de traîner comme j’avais traîné avant de confier ma progéniture et il paraîtrait que c’est nous qui traînons, nous qui au secteur des petits manquons d’efficience, l’attaque était basse, nous savions d’où provenait la rumeur, ce n’est pas la peine de nous faire un dessin, on n’a pas été performants pour Domi à ce qui se dit, on n’a pas idée non plus. D’abord ça s’est déroulé chez Bouchard, on n’a fait que leur prêter main forte, est-ce qu’on y peut quelque chose pour ce Domi ?, je ne ferai pas tellement mieux que son père et que tous les autres parents, n’acceptant pas de reconnaître la gravité de la situation concernant Sara quand le moment est venu, c’est plus facile à froid… à froid je me croyais mieux armée que devant le fait accompli, acceptant même moins bien que le père de Domi la situation quand ça a été mon tour de me retrouver dans la tourmente, à la limite de mal me tenir, redoutant ce qui attendait Sara, parfois il ne vaut mieux pas être trop informé. Maintenant qu’on y était, dépêchez-vous pour Sara qui barre sa mère, la mère que je suis tant bien que mal n’a pas été à la hauteur, disponible et à l’écoute de ma fille quand je rentrais épuisée nerveusement, vidée, de quel droit barre-t-elle sa mère qui veut une
baffe ?, non mais tu en veux une ?, où Sara a-t-elle acquis ce langage qui ne faisait pas rire la mère que j’essayais d’être en m’intéressant à son oiseau dans la nouvelle cage, elle changera de mère si je ne viens pas voir immédiatement tout de suite son oiseau qui fait des saletés partout, je suis une mauvaise mère mais je n’envisage pas de ne plus m’intéresser à cet oiseau incroyable, il fait des pirouettes comme on n’a jamais vu un oiseau en faire, comme je risque de ne plus jamais voir non plus quand on a un enfant admis chez le grand chef des grands, c’est rare que l’occasion se présente à nouveau de reprendre comme avant, tout change en profondeur après un séjour ici. Chez nous, dans notre secteur, je ne dis pas, mais chez Bouchard… jamais sans Sara je ne pourrais… avez-vous des nouvelles de votre côté, Pierre ?, qu’a dit d’autre Carole qui tarde à rappeler et je risque de perdre les pédales, donnez-moi des nouvelles de ma fille avant que je vous agresse comme ces autres parents, je ne me contrôlerai plus. Je serai injurieuse envers vous. Comme eux. Je prends leur place. J’occupe la place encore chaude du père de Domi, ce père que j’avais poussé à la culpabilisation, mon comportement relevant de l’irresponsabilité, de l’insouciance quand j’avais annoncé que c’en était fini pour son Domi – Comment ça Domi n’est plus ?, – Vous avez très bien entendu, c’est de votre enfant dont on parle, votre petit Domi ou est-ce Cindy ou Laetitia ? Parvenus à ce stade ils sont interchangeables, Laetitia d’un blond vénitien et Domi aux yeux si bleu sont interchangeables, Domi est ou plutôt ne sera plus… comprenez-vous à la fin, aidez-nous, et lui, comprenait-il ?, Bouchard à qui j’en voudrai à mort toute ma vie n’avait strictement rien fait pour éviter que je m’enlise, le père de Domi ne réagissait pas mieux que les autres, et chez Bouchard ils sont toujours aussi longs à la détente, vous devriez nous appeler en renfort plus tôt la prochaine fois, il nous appelle toujours quand c’est irréversible et fait porter le chapeau aux autres, merci pour nous, après des coups comme celui-là Bouchard s’étonne qu’on soit brisé, je n’étais plus bonne à rien, il aurait mieux fait de me virer quand j’étais encore dans son secteur, un secteur, il faut les voir à l’œuvre, où il n’y avait pas que Bouchard qui était imbu de lui-même. Là-dedans pour les faire accepter qu’ils appellent ou fassent appeler avant la panique, plutôt leur arracher les dents de la bouche, il avait mis le temps pour Domi, il avait fini par faire appeler quand l’enfant battait de l’aile, sa Caro qu’il trimballe partout était affolée par ce pa / pam irrégulier, Caro n’était encore qu’une simple observatrice qui tourne de l’œil, Caro n’était pas encore Carole, une Carole qui gagne a être connue, il aura fallu traverser des événements qui ne nous ont pas rapprochées pour que Carole ne se réduise plus à une Caro, rien de plus à l’époque qu’une hystéro de plus dont j’aurais à m’occuper et je n’avais pas mon mot à dire, pa / pam, pa-pa / pam, pa-pa-pa… pa / pam… pa / pam, pa / pam : Domi repart, Caro tombe dans les pommes, pa / pam… Domi ne repart pas, Bouchard déconne et si Pierre avait seulement ôté les instruments de ses mains au lieu de le supplier mollement d’arrêter, – C’est des artéfacts, arrête-toi sur Domi, on est dessus depuis beaucoup trop longtemps, Pierre attendait que Bouchard se décide, qu’il se résigne, Bouchard ne se résignait pas sur Domi, Bouchard sort tout l’arsenal… pas le trou, si jamais on fait le trou il aura dépassé les bornes… – Masse plus vite, Nasier, boum-boum, l’air rentrera plus vite par le pieu, masse en rythme, encore faudrait-il qu’on y croie quand on en arrive au stade du trou qui n’est qu’un cache-misère, Pierre ne se rappelle pas qu’un enfant s’en soit sorti quand on en est à envisager la réalisation du trou, – Si tu n’y crois pas au moins boucle-la, Nasier, et boum, et boum, Bouchard tapait dur sur Domi et c’est sûr qu’en tapant aussi dur il repart, qu’en tapant mou il ne repartira jamais, – Bouchard, arrête, c’est foutu, arrête avant que ce soit de l’acharnement sur leur
gosse, on ne s’acharnera pas sur ma fille comme on s’était tous acharnés sur Domi, – Comprenez-vous que pour Domi, en s’y prenant autrement, c’est difficile à affirmer et facile rétrospectivement de refaire le monde, posément, si j’y avais mis du mien, me reprochera ce salaud de Bouchard qui nous lâche à la moindre alerte, il y a encore d’autres raisons à la défaillance humaine qui seront tues, ce n’est pas si posément que Domi a été prise en charge ni posément que j’avais abordé le père de Domi à qui nous devions des explications que j’arrête là, tout court, si vous continuez de vous énerver contre nous qui avons fait ce que nous avons pu pour votre Domi malgré certains handicaps, – Vous réalisez ce que vous me dites ?, le père de ce Domi ne me lâchait pas, qu’est-ce que j’avais encore dit qui ne va pas ?, un mot de trop qu’il a interprété de travers, s’il prend tout de haut, une phrase lancée sans se rendre compte de son impact suffit à instaurer un climat de suspicion et alors c’est irrécupérable, il y a des phrases qui marquent à vie on n’imagine pas sur le coup, ni quand on les sort de leur contexte, surtout quand il s’agit de leur enfant les parents sont très ou trop réceptifs on le sait, on a beau le savoir et avoir été mille fois prévenu, j’avais semble-t-il osé demander au père de Domi ce qui ne va pas, ne réalisant pas dans mon manque d’expérience, trop tard, – On ne peut que vous répéter qu’on a fait (presque) tout notre possible, c’est trop impalpable ou énorme, ce paaaa… trop long, on aurait préféré qu’elle ne reparte pas, paaaaa… après une pause trop longue, puis pam… puis pa / pam, Bouchard on le rendra dans quel état ?, on en était à trois bonnes minutes beaucoup trop longues qu’on se garde de raconter au père de Domi. On peut aller jusqu’à cinq minutes, extrême limite, pa / pam… pa / pam… il repart merde, pa / pam, pa / pam, tu vas le péter, tu m’entends ? Bouchard n’entend pas, il repart, tu entends ce bip / bip, bip / bip ?, augmentez le son, biiip, ce con de Nasier lui a fait lâcher prise, il tenait le bon rythme, bip / bip, depuis trop longtemps, – Arrête-toi, Bouchard, il n’aime pas qu’on lui résiste, – Arrêter, lui ? Jamais, aussi longtemps qu’il sera responsable de ce secteur, Nasier, qu’il se le tienne pour dit. À la moindre tentative de contradiction Bouchard recourait à des tons impérieux qui conduisent à se ranger de son côté, Pierre se résigne mais ne ploie pas, – Tu ne vois pas que c’est foutu ?, Bouchard, il est dit que Bouchard ne baissera pas les bras, on arrête tout, Bouchard n’arrête pas tout et il y aura des conséquences durables, qu’on les avertisse si cet enfant tient, que la situation a duré trop longtemps. L’entêtement ne signifie pas que le résultat sera meilleur pour autant, les mesures prises épatent la galerie, la réalisation du trou ne nous impressionnait pas sur la scène que nous partagions, quand Bouchard se lance dans un véritable combat on n’a pas d’autre choix que le suivre, Bouchard s’était acharné sur Domi pour rien, il confirmait son aptitude à écraser ses collègues par la terreur, nous filons doux, nous n’aimons pas les histoires ni les conflits au secteur des petits, si votre Domi s’en était sorti à ce stade il n’aurait plus été en mesure de comprendre les phrases, les mots, on vous épargne les faux espoirs que le légume qu’on vous aurait rendu en lieu et place de Domi, ne suscitera pas. Vous n’aurez pas à vous leurrer, à vous gaver d’espérance, guettant le moindre mouvement du petit doigt, signe incontestable qu’il récupère, on peut dire ce qu’on veut, il n’a pas réellement bougé. Pas même le petit doigt. Il ne récupèrera pas, que voulez-vous qu’il récupère ?, je lui assurais – masquant maladroitement au père mon propre manque d’assurance – que son Domi n’aurait jamais compris des ordres même simples si on avait poursuivi, et j’aurais dû m’exclure du « on » auquel implicitement je m’associais par une solidarité qui ne mettait en jeu que mon point de vue, ce « on » duquel Bouchard et Pierre Nasier s’étaient implicitement exclus : – C’est à Lisa qu’il faut vous adresser pour les précisions, Lisa sera votre référent pour toute question ultérieure, quand le père de Domi nous en voudra à mort aussi qu’on
ne l’ait pas préparé à cette issue. On avait prévenu le père dès la matinée mais il ne voulait pas nous écouter, parents ingrats qui êtes exclus de l’action, contraints et forcés à nous suivre dans nos explications embrouillées, entrez la prochaine fois, on ne vous dira jamais ce qu’on aurait pu faire pour le rattraper in extremis, un quelque chose qui aurait peut-être… peut-être seulement, alors on préfère se taire, la loi du silence règne tacitement, Domi n’aurait pas été barré mais dans quelles conditions que j’ai toujours gardées en moi, ça tient à si peu de chose, un quelque chose que ne retient pas Bouchard avec ses allusions vagues, et votre fils… – Mon fils ?, mes réponses évasives sur son fils n’auront fait qu’attiser les soupçons. Le père de Domi doutait et Bouchard n’a rien fait pour lever le doute qu’on aurait tout aussi bien pu rendre un Domi qui relève du légume, ne précise-t-il pas… si j’avais seulement, semblait suggérer Bouchard par contre très vite, on passe… rien, il n’y avait presque rien de plus à entreprendre, commanditez un expert si vous voulez, nous sommes sereins, le dossier sera bétonné, ne pourra que constater l’expert même le plus renommé, l’expertise n’apportera pas l’explication qui nous aurait tous satisfaits, des conclusions qui nous satisfont rarement. Impossible d’amener en plein jour des facteurs humains impalpables, un presque rien qui nous aurait permis de vous rendre un Domi si peu animé, si amoché et qui aurait tenu longtemps dans un état stationnaire à en affecter votre vie de couple et toute votre vie personnelle, c’est ce que vous auriez préféré ?, ne regrettez pas une autre issue, ils n’auront pas à la regretter, on a presque fait tout notre possible mais pas exactement tout pour que Domi… on ne leur dira jamais qu’interféraient certaines décisions administratives qui ne paraissent pas justes et qui seront le fruit des intrigues de Bouchard pour accéder à l’étage de la direction mais il ne faut pas dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, concentration, nous nous sommes concentrés trop tard sur Domi pour qu’il revienne perturber les grasses matinées le dimanche, Pierre refusait qu’on rende un légume, l’enfant échappe à nouveau, c’est mieux ainsi, paaaa… Bouchard est insupportable, Bouchard ne supporte pas… Bouchard s’agite… il s’agite inutilement, arrête de brasser de l’air, voici le corps de votre enfant. On vous prévient seulement que vous ne reconnaîtrez pas Domi, il sera un choc. Déjà qu’il l’est pour nous et nous sommes tous affectés par l’issue, notre vie professionnelle et toute l’équipe en prennent un coup, choqués nous le sommes et ce n’est pas votre problème qu’on soit choqués, nous comprenons, il n’y a que Bouchard que nous ne comprenons pas, il enchaîne comme si rien ne l’affectait en apparence, il est une machine et humainement il est inqualifiable, on aurait peut-être pu quand ça s’est mis à biper de toute part… je suis comme vous, je ne comprends rien et vous ne comprenez rien, vous ne pouvez pas comprendre et je vous comprends, je comprends que vous ayez des questions sur la façon dont nous avons procédé pour votre Domi qui était perdu d’avance. La procédure est en tout point conforme aux bonnes pratiques même si on peut émettre des doutes sur les bonnes pratiques et leurs limites plus que floues je reconnais et ils ne le reconnaîtront jamais, ce sujet donnant lieu à de vives querelles, ce n’est pas le moment d’émettre le moindre doute, – Bouchard, tiens-toi, avait prévenu Pierre qui le connaît comme s’il l’avait fait, le père de Domi doutait, il se raccrochera à la moindre faille, – Je comprends votre agressivité à laquelle nous répondons par des phrases qui tombent à plat et Bouchard par un activisme démesuré, avais-je ajouté pour tenter de calmer ce père. Nous sommes maladroits, nous procédions maladroitement, peut-être qu’on aurait dû ?... le père de Domi était buté, il vous tend une situation. Je ne tenais plus en sa présence, confinée dans la même pièce avec ce père buté, j’ai contre-attaqué vite fait, votre fils était mal barré dès le début, qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ? On n’a rien à vous dire, nous sommes les grands manipulateurs et parfois salvateurs ou selon nos humeurs, démolisseurs, ce n’était pas un jour avec pour votre fils et nous étions dans
un jour sans, personne n’était d’humeur puis j’avais répondu le plus sérieusement du monde que la fragilité de l’enfant est ce qui nous touche le plus au monde, on a fait tout ce qu’on a pu, le père de Domi n’en doute pas, bien que le doute s’insinue en lui, il perd la tête, on a même fait un trou injustifiable, ce n’est pas sorcier à faire, ni un déshonneur mais Bouchard le vit mal, il s’est enfermé dans son bureau, Bouchard est le spécialiste des mauvaises décisions quand il en prend, il s’est déplacé personnellement pour votre fille, il a fait personnellement le trou en dépit du bon sens et s’est réinstallé dans son fauteuil. Il prendra racine à vivre dans son bureau à notre grand désespoir à tous, il y a tant à faire, tant à régler, Bouchard joue la carte de la prudence, il a avancé suffisamment de promesses qui ne se sont pas réalisées, il positive, il a prévu de parler aux deux secteurs du brûlant sujet de la sécurité, ça tombe bien ou mal que nous nous retrouvions par la force des choses, il a prévu pour l’occasion un petit dîner convivial dans son bureau, j’avais d’autres chats à fouetter avec le père qui met la pression, quand on parle du loup, une réaction qu’a Nicolas Bouchard quand on le cherche trop est de précipiter toutes les décisions, – Elles auraient été mauvaises concernant votre fils mal barré pour la suite, le mieux était qu’on en revienne à la bonne vieille technique du trou, a dit le maître. Tout a été fait, il répétait mais le père n’était plus accessible devant son Domi qui ne dira plus jamais rien, depuis que Domi avait été définitivement barré aux alentours de dix-huit heures, il a tenu jusqu’à dix-huit heures cinq exactement, Domi était résigné, calme, il a été très calme, si j’avais pu écourter l’entrevue mais il y a des circonstances où le temps ne compte plus, le père psychopathe attendra devant la porte du secteur, il fera le siège s’il le faut, il ne nous lâchera pas, c’est un teigneux, pam… fini les pa / pam, on a essayé d’y comprendre quelque chose pour la forme, on a vieilli de dix ans en cinq minutes avec votre fils, avec Bouchard sur votre fils, on a eu très chaud, c’est toujours chaud avec lui et on revient toujours de loin, j’étais ici et ailleurs, nous agresser ne fera pas revenir son fils dans cette querelle stérile, arrêtez de geindre, il s’en était fallu de peu que le père de Domi distribue des coups à droite à gauche, sa compagne le retenait de m’agresser physiquement, – Vous prétendez quoi pour mon fils qui ressemble à quoi ? Dites-moi comment vous vous y êtes pris pour qu’il soit déformé à ce point ? Le père de Domi m’avait pris la tête. Je ne serai plus énervée à cause d’un père comme celui de Domi, qui est un sanguin, vous ne me faites pas peur, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse si votre gosse ne sera plus infernal, ce père a eu un comportement difficilement acceptable et qu’on excuse. Il faisait le siège de l’autre côté de la porte, il nous attendait de pied ferme, on ne le délogera pas d’ici, Bouchard l’aurait remis à sa place, si ce père continue Bouchard prendra les devants en le poursuivant devant les tribunaux. Généralement cette démarche provenant de nous rabat le caquet vite fait, vous ne vous y attendiez pas ?, c’est sûr que pour Domi, si on avait autrement… on ne reviendra pas sur l’histoire de son fils sauf si une expertise est demandée, ne rentrez pas là-dedans, avais-je suggéré au père, vous ne cicatriserez jamais si vous entrez dans ce processus, l’expertise ne fera qu’attiser votre douleur à la moindre pensée qui dérivera, c’était foutu pour lui dès le départ, les dés étaient pipés. En tant que parent, quand viendra mon tour, je ne me focaliserai pas sur Pierre pour obtenir en vain des explications qui n’expliquent rien, – Faites pour le mieux, j’ai du recul et de l’expérience qui éviteront que je leur mette la pression comme je l’avais subie du père de Domi : c’était devenu à cause de moi que son fils ne demanderait plus jamais si tu peux me lire une histoire pour que je me rendorme, si tu peux me faire sauter sur tes genoux, jouer à payer bouteille, me faire des chatouilles, au cas où vous songeriez à avoir un deuxième enfant qui, évidemment, n’effacera pas le premier, ce qu’ils me poussent à dire, je n’ai jamais suggéré qu’on remplace Domi mais le père de Domi avait pris au plus mal des malheureuses paroles qui
se voulaient apaisantes, c’était juste pour aider, personne n’a d’égard pour nous qui nous sommes occupés du mieux qu’on pouvait de votre enfant, on fait ce qu’on peut ensuite, nous n’avons pas été formés pour gérer cette période de l’après, je n’étais pas préparée à l’après plus que depuis mon entrée dans l’hôtel-Dieu, nous nous formons sur le terrain et l’expérience altère toute sérénité en la matière au lieu de la renforcer, Bouchard surtout brasse et dramatise, on finit par être comme lui, par penser et vivre comme lui quand on passe avec lui toute la journée, j’espérais trouver un autre espace d’échange en mutant chez Pierre Nasier, ne supportant plus d’échanger aussi futilement sur rien que les programmes de télé ce soir que Bouchard nous racontait le lendemain dans les moindres détails, – Vous rentrez déjà, Lisa ?, – Oui, non… enfin presque… j’ai besoin d’air surtout que je n’avais jamais adhéré à sa façon de procéder, il a dévié vite fait, il préfère aborder le sujet de la sécurité à laquelle Bouchard tient tant puis rapidement nous avons parlé de toute autre chose de l’autre côté de la porte de son bureau d’où nous ne sommes pas sortis si vite après la confrontation avec le père de Domi, je ne me se suis jamais sentie en sécurité « dans le meilleur secteur du monde », l’auto-proclamation a du bon, Bouchard le répétait dix fois, vingt fois par jour, « vous êtes dans le meilleur secteur du monde », je n’en pouvais plus quand je travaillais avec lui, j’ai toujours manqué de répondant surtout quand on me stresse, Bouchard veut parler de la sécurité à ceux qui s’y consacrent sans compter, on doit pouvoir en parler sans redouter le sujet, sans remettre en cause les engagements. Il veut s’adresser également à nos administrateurs, il veut s’adresser à chacun d’entre nous, il veut nous dire comment nous serons des acteurs responsables et participatifs, il compte sur nous pour la mise en place de normes de sécurité indispensables. Au fond, il souhaite parler à tout un chacun et nous dire quels seront désormais nos engagements pour une optimisation des performances sur les enfants, tous les enfants, petits et grands réunis, mais pour ça il faut des moyens, il compte réclamer des moyens supplémentaires et pour conduire à bien le dossier, il a besoin de la coopération de tous, ce qui s’est passé aujourd’hui avec Domi est l’occasion d’un débriefing entre nous. Je me retiens, en présence de Sara, je me suis retenue au cours de ces dernières années, j’ai cherché comment… je retiens ma respiration… je me retiens de parler, j’ai retenu mes mots déplacés, ma langue incongrue, je ne pouvais parler de l’hôtel-Dieu, j’ai essayé. C’est décidé, j’irai au bout de ce jour fatidique, c’est décidé, – Sara, quand j’en aurai fini de raconter comment c’était à l’hôtel-Dieu, nous sortirons et je te promènerai, il n’y aura que nous deux, un jour nous sortirons et il n’y aura qu’elle et moi mais pas encore, je n’y suis pas encore, souvent je reviens à ce jour, c’était il y a quelques années, trop souvent plusieurs années après et pas plus tard que l’année dernière je n’avais pu revenir dessus. J’ai décidé d’aller au bout de l’hôtel-Dieu, puis on sortira au grand air. Avec vous je rouvre l’hôtel-Dieu et le traverserai de bout en bout, Sara était petite, ce que je raconte, tout y allait de soi, on ne demandait jamais rien explicitement à l’hôtel-Dieu, je vous raconterai aussi comme tout allait de soi là-bas dans la collaboration tacite, la dérive a beau être grande dès qu’on observe avec un peu de recul ce qui s’y produit, je ne peux encore aborder ce qui se déroulait dans l’hôtel-Dieu autour de tous les enfants qui y entrent et n’en ressortent pas, je me retenais de raconter, je retiens ma langue mais moins, Bouchard n’a jamais perdu sa langue, Bouchard ne jurait plus que par Carole qui était sa coqueluche du moment, Carole la pistonnée on n’était pas trop au courant comment, il semble que ça se soit fait par directeur administratif interposé, – Elle est très bien à ce qu’il paraît, autant prendre quelqu’un qui nous soit recommandé. – C’est sûr, Bouchard, vous avez raison, qu’est-ce que Bouchard lui trouve à cette
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin