L'Enfuyeuse

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L'Enfuyeuse relate l'enfance difficile et les premières années de la vie d'adulte de Josiane, née à Alger en Aout 1937, d'un père d'origine espagnole et d'une mère bretonne. A dix ans elle est confrontée aux décisions quelquefois inhumaines de l'Assistance Publique. Elle est séparée de ses frères et soeurs et placée comme bonne à tout faire chez des patrons qui trouvent ainsi une main-d'oeuvre commode et bon marché. Cette période de sa vie se déroule tantôt en Algérie tantôt dans le Sud de la France.  Josiane Ballester-Passal nous décrit dans un langage simple et direct son parcours truffé d'embûches et de malheurs, mais ponctué aussi par de petits instants de joie qui font qu'elle s'accroche à la vie. 
Publié le : mardi 13 octobre 2015
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EAN13 : 9791026202912
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Josiane PASSAL L'Enfuyeuse
© Josiane PASSAL, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0291-2
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Chapitre 1
Je suis née à Alger, d’une mère bretonne et d’un père espagnol. Alger. Alger la Blanche ! Sa baie paradisiaque, la Méditerranée si bleue qui se confond avec le ciel ! Ces haies de roseaux qui séparent les champs de cultures, et les protègent du vent de la mer... Ces maisons arabes d’où s’échappent les bonnes odeurs de chorba (soupe arabe), de couscous, de zlabia ou de macroute (pâtisseries orientales), et bien d’autres bonnes choses, dont seuls les Arabes ont le secret ! Oui, c’est au milieu de tout cela que je suis née, dans le quartier de La Redoute, le 20 août 1937. C’est un quartier résidentiel, où la rue Robespierre, ma rue, n’est pas goudronnée. Elle n’est qu’en tuf, mais elle est lisse et propre. Je suis toute l’année dans cette rue, pieds nus. Là, j’aime jouer avec Fatma, Kadher, Mahmoud... Nous aurions pu y vivre, avec mes frères et sœurs une vie de rêve... Mais la vie en a décidé autrement ! Pourtant, mes grands-parents paternels avaient des biens, et descendaient peut-être d’une grande famille espagnole ! Mais, du côté de ma mère, nous étions tout simplement bretons...
Nous habitions donc Alger, dans une villa qui appartenait à mes grands-parents paternels. Celle-ci était divisée en trois appartements répartis entre mon père et deux de ses frères : Henri et Louis. Mes deux oncles avaient les appartements de devant, tandis que mes parents (peut-être pour cacher la honte de la famille), vivaient dans celui de derrière. Quand nous ouvrions les portes et fenêtres, nous ne voyions que les murs des appartements de mes oncles. Il y avait aussi un petit jardin avec quelques arbres fruitiers : néflier, oranger, et pommier. Seul, mon oncle Louis entretenait ce jardin et y cultivait quelques légumes.
Mes parents se disputaient beaucoup, mais cela n’empêchait pas les naissances de se multiplier ! Ma sœur aînée et moi étions obligées de faire le ménage, et de nous occuper des plus jeunes ; aucun d’entre nous n’allait à l’école, ni les grands, ni les petits ! Puis, la guerre est arrivée. Tout le monde était dans la misère mais, chez nous, c’était encore pire à cause de la détresse morale dans laquelle nous vivions. Les disputes de mes parents étaient de plus en plus fréquentes. Mon père et mes oncles avaient construit un abri sous le jardin. J’entends encore monsieur Madani passer dans la rue en criant : – Éteignez vos lumières !
Quelques minutes plus tard, les sirènes retentissaient. Il fallait très vite se réfugier dans nos abris. Parfois, les bombardements faisaient tellement rage au-dessus de nous que j’avais la sensation d’une guerre qui n’existait que sur notre maison (je pense que tout Alger était logée à la même enseigne).
Je me souviens d’un soir où mon père avait battu ma mère et l’avait rouée de coups sans tenir compte du fait qu’elle était sur le point d’accoucher de ma sœur Denise. Il l’avait tellement rossée, qu’elle avait perdu connaissance et était tombée dans l’allée qui menait à l’abri. Et, bien qu’il soit interdit d’éclairer ou de faire du feu pendant les bombardements, mon père avait allumé un feu pour y voir plus clair et pouvoir s’occuper d’elle. Elle gisait au sol, inanimée, et mon oncle Pierre (le frère de ma mère) l’aidait à la ranimer. Malgré mon très jeune âge (je devais avoir sept ans), je ne voulais pas m’éloigner de ma mère, et, accroupie auprès d’elle, je regardais le ciel rougi par les bombardements qui faisaient rage. Je n’oublierai jamais la vision de ce soir de 1942, et ces trois avions qui me donnaient l’impression de piquer droit sur nous. Chaque avion avait une boule rouge de chaque côté du fuselage ; c’était certainement les mitrailleuses en pleine action. J’ai alors dit à ma mère :
– Maman, lève-toi !
Elle m’a répondu, en me caressant la joue :
– N’aie pas peur...
J’étais seule avec elle, Je ne me souviens plus où étaient partis mon père et mon oncle, chercher du secours peut– être ?... Je ne me souviens plus où et comment on a emmené ma mère. Ce dont je me souviens, c’est que personne ne s’était occupé de moi, et, que je me suis retrouvée seule dans l’appartement, sous la table, morte de peur.
Ce soir-là, la maison avait subi beaucoup de dégâts, sans doute à cause du feu que mon père avait allumé et qui nous signalait comme seule cible vivante dans un quartier tout entier plongé dans l’obscurité. J’entends encore le bruit terrible d’un obus trouant le plafond et faisant voler toutes les vitres en éclats... Quand le bombardement a enfin cessé, j’ai entendu la voix de mon père qui m’appelait... Pour une fois qu’il se souciait de mon existence ! Les jours et les mois passèrent... La guerre prit fin, mais les disputes entre mon père et ma mère continuèrent. Les naissances aussi ! Je ne supportais plus cette vie, je voulais partir, je me sauvais souvent chez nos voisins arabes, et je restais, quelquefois, plusieurs jours sans rentrer à la maison. Je devenais tellement dépressive, qu’un jour, ma mère rentrant de l’hôpital avec un nouvel enfant, et croyant me faire plaisir, m’a mis le bébé dans les bras : je n’ai pas pu me retenir de le lancer à travers la chambre. Heureusement pour lui, il a atterri sur le lit !
Je ne sais si c’est pour cette raison que ma grand-mère paternelle m’a prise chez elle. Mais un jour, j’ai donc quitté ma maison pour celle de mes grands-parents. Là, j’étais bien ! C’était propre et on mangeait correctement. Je dormais avec ma grand-mère, dans un lit bien propre, et j’étais heureuse, même si ma tante Françoise n’appréciait pas ma présence ! Elle me faisait bien sentir que je la dérangeais : dès qu’il y avait un verre, une tasse, ou autre chose de cassé, elle m’accusait. Cela ne lui plaisait sans doute pas que j’habite chez sa mère ! Mais, après tout, c’était également ma grand-mère !
J’étais fière de vivre dans un confort qu’il n’y avait pas chez mes parents. Ma tante vivait avec son mari et ses deux enfants dans un petit appartement, qui faisait partie de la maison de mes grands-parents. Ceux-ci tenaient un café qui possédait une longue terrasse, abritée d’un auvent soutenu par d’énormes colonnes, séparées par des jardinières de plantes grasses à fleurs multicolores ; le sol, recouvert de dalles alvéolées, était pour moi l’endroit où j’adorais faire du vélo !
J’avais neuf ans, je n’allais pas à l’école. Je ne sais pas très bien pourquoi, pourtant mes grands-parents étaient des gens bien ! Peut-être que les personnes de cette époque étaient fâchées avec l’école... Je passais mon temps à laver des verres, des bouteilles ; ma grand-mère me faisait tricoter des pulls pour mes frères et sœurs. Je me souviens du premier pull que j’ai tricoté. Il était pour ma sœur aînée. La laine était marron, et, comme c’était peu de temps après la guerre, elle n’était pas de très bonne qualité et me piquait les mains. D’ailleurs, elle piqua aussi le dos de ma sœur qui refusa de mettre ce pull tricoté avec tant d’amour...
Je n’ai passé qu’un Noël chez mes grands-parents, mais j’en ai un merveilleux souvenir. Ma grand-mère faisait beaucoup de cuisine pour les fêtes. Je me souviens de ses pâtisseries douces et salées : oreillettes, fromadjad (spécialité salée pied-noir) et autres. Je voudrais évoquer ici le souvenir de mon grand-père Balthazar. Il criait beaucoup, mais il n’était pas méchant et m’aimait bien. Si je me tiens droite aujourd’hui, c’est parce qu’il me disait tout le temps : – Tiens-toi droite !
À table, j’étais entre mon grand-père et ma grand-mère. Dès que je ne me tenais pas droite, il me donnait un petit coup sur le bras avec le manche de son couteau en me disant :
– Tiens-toi droite ! ou bien : Ton coude !
Je n’ai pas dû être traumatisée par ce comportement, puisque j’ai ensuite fait la même
chose avec mes propres enfants.
Ma grand-mère disait de mon grand-père qu’il avait des « mains en or » , et, tous les Noëls, il faisait des poussettes en bois pour les filles, et des brouettes pour les garçons. Il avait aussi construit lui-même au fond du jardin un grand poulailler. Mais un jour, il s’est aperçu qu’on lui volait des poules. Très en colère, il a décidé de tendre un piège aux voleurs. Le soir même, il a fait un dernier tour avant d’aller se coucher, et, hélas, s’est fait prendre à son propre piège. Nous étions encore à table. Il venait à peine de sortir quand nous avons entendu un grand bruit... Nous nous sommes précipités vers le poulailler. Grand-père était par terre, rempli de crottes de poules et nous avons attrapé un fou rire ! Ce qui ne lui a pas du tout plu ! La moustache en bataille, il nous a dit : – Quand vous aurez fini de vous foutre de moi, vous m’aiderez à me relever ! Mais un soir, cela a été la catastrophe ! Ma grand-mère est allée dans la buanderie laver quelques bols où elle est tombée. Elle s’est cassé le col du fémur et il a fallu qu’elle reste au lit longtemps. Comme elle était très grosse, elle ne se remettait pas, bien au contraire, son état s’aggravait. J’ai dû alors retourner chez moi. Cela a été un coup dur ! Je retrouvais la vie tumultueuse de mes parents, les disputes, les repas inexistants, les lits sans draps (lit que je partageais avec ma sœur Lucienne qui avait des incontinences nocturnes). Je devais garder mes nombreux frères et sœurs, dans la rue, du matin au soir ! Bref, c’était l’enfer ! Je prenais mon mal en patience, parce que j’espérais que ma grand-mère allait guérir... Mais elle est allée de plus en plus mal et elle est morte ! Cela a été pour moi un choc terrible. Je savais maintenant que j’étais chez mes parents pour longtemps.
Je suis allée à l’enterrement de ma grand-mère avec mon père. Ses dernières volontés étaient qu’on l’enterre en musique. Il y avait six musiciens qui jouaient un air très connu dont j’ignore le titre. C’était déjà très triste d’enterrer grand-mère, mais avec la musique, c’était encore pire ! Je n’avais pas vu, depuis l’enterrement de mon petit frère André (quatorze mois), et de ma petite sœur Marie– Hélène (dix-huit mois), quelque chose d’aussi triste ! Chez moi, après le décès de ma grand-mère, la situation a empiré. Mon père est devenu encore plus violent. Il battait de plus en plus maman, il avait des maîtresses et ne s’en cachait pas (il avait des photos de ses bonnes amies dans son portefeuille). Il fallait bien que maman se réfugie dans quelque chose, et, pour notre malheur, elle s’est mise à boire. Les coups pleuvaient sur elle ! Elle s’est enfuie alors chez sa mère, en Kabylie. Mon père est parti sans doute chez une de ses maîtresses. Ils nous ont laissés sans argent et sans nourriture pendant plusieurs jours. J’avais un petit frère, Claude, gravement malade, qui devait avoir une piqûre dans le ventre tous les jours. Malgré mon jeune âge, je le portais donc chez l’infirmière (madame Ballester). Elle m’a demandé pourquoi ce n’était pas ma mère qui emmenait le bébé. Je lui ai répondu qu’elle était partie. Comme elle connaissait la situation, elle m’a dit :
– Il l’a encore battue... Il faut que tu me portes ton petit frère tous les jours jusqu’à ce que tes parents reviennent, sinon il mourra !
Elle ne venait pas chez moi pour faire la piqûre car je me demande s’il y avait ne serait-ce qu’une casserole pour faire bouillir la seringue, mon père ayant tout cassé quand il se disputait avec ma mère...
Aussi terrible que fût cette corvée pour une gamine de mon âge, j’ai conduit mon petit frère chaque jour chez l’infirmière. Il était tellement maigre que la piqûre lui faisait une boule énorme sur le ventre, de sorte que je ne savais pas par où le prendre pour ne pas lui faire de mal ! Au bout de je ne sais plus combien de temps, mon père et ma mère sont revenus
ensemble, ce qui m’a fait penser que mon père avait rejoint ma mère en Kabylie, et qu’ils avaient certainement passé de bons moments ! D’ailleurs, quelques mois plus tard, un heureux événement (si je puis dire !) est arrivé. Un petit malheureux de plus ! Cela n’a pas arrêté les disputes, bien au contraire.
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