L'Entaille

De

Comment reprendre goût à la vie quand on a été profondément meurtri ? L’imaginaire, l’amour et l’humour ouvrent-ils les portes sur un monde meilleur ?

Alors qu’elle prépare le dîner d’anniversaire de Philippe, son mari, Agathe s’entaille la main en ouvrant une boîte de conserve. La vue de son sang qui coule la transporte soudain des années en arrière.

Elle voit défiler toute son existence, les souvenirs se déclenchent un à un, témoins de sa revanche sur le destin.

Depuis l’enfance, Agathe a vécu l’inacceptable, mais animée par son amour pour son jeune frère Jojo et par le souvenir de son grand-père rescapé des camps, elle choisit de reprendre sa vie en main et de s’en sortir à tout prix.

"Nadine Diamant avance sans ciller dans le vif de la tragédie, sensible à cette beauté qui se trouve au cœur de tous les désastres.Itinéraire de résilience, peuplé de rêves refuges et jalonné de conseils de survie..."

Livres Hebdo 22 novembre 2013

"Oui, vraiment, une jolie trouvaille que cette Entaille, premier titre, ou presque, de la toute récente maison d'édition la Grande Ourse."

Marianne Payot, L'Express.

Nadine Diamant naît à Paris en 1957.

Elle reçoit le prix du premier roman en 1988 pour Désordres.

L’Entaille est son 6ème roman.

Lectrice pour plusieurs maisons d’édition, elle anime aussi des ateliers d’écriture.

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Publié le : mercredi 8 janvier 2014
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EAN13 : 9791091416177
Nombre de pages : 144
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roman

Nadine
Diamant

L’Entaille

Comment reprendre goût à la vie quand on a été profondément meurtri ? L’imaginaire, l’amour et l’humour ouvrent-ils les portes sur un monde meilleur ?

Alors qu’elle prépare le dîner d’anniversaire de Philippe, son mari, Agathe s’entaille la main en ouvrant une boîte de conserve. La vue du sang qui coule la transporte soudain des années en arrière. Elle voit alors défiler toute son existence ; les souvenirs remontent à la surface, vifs, violents, émouvants. Un passé cauchemardesque sublimé par la force du rêve.

Nadine Diamant naît à Paris en 1957. Elle reçoit le prix du premier roman en 1988 pour Désordres. L’Entaille est son 6e roman. Lectrice pour plusieurs maisons d’édition, elle anime aussi des ateliers d’écriture.

C’est en ouvrant la boîte de thon au naturel qu’Agathe s’entaille le gras de la main gauche avec le bord du couvercle. Il entre dans la chair comme dans un fruit trop mûr, tranche de façon nette la peau en deux. Agathe sent une vive brûlure, puis le sang d’un vrai carmin s’échappe de la coupure et dégouline dans l’évier. Propre, vigoureux C’est lui qui, à l’intérieur de son corps, lui donne cette belle santé, cette énergie qui l’a toujours poussée à vivre sans faiblir ni renoncer, ce sang impeccable de couleur égale qui coule dans le bac sans discontinuer. Elle le regarde glisser lourdement sur l’émail, fuir de la plaie en une débandade de petits ruisselets gras. Agathe passe la main sous l’eau froide. Le sang s’éclaircit, prend des roseurs d’aquarelle. Ce n’est rien qu’une blessure infime, qui laissera une cicatrice – une de plus – dans la paume. Une ligne à rajouter au destin. Tout en gardant la main sous l’eau, elle cherche des yeux un linge, un torchon pour l’entortiller. Elle ne trouve que cette écharpe bleue jetée sur le dossier d’une chaise, avec laquelle elle confectionne un bandage. Elle la voit se teindre en violet, serre le nœud avec les dents, reçoit sur les lèvres un goût de fer, amarescent.

La première fois qu’elle avala le sang de son nez éclaté, elle lui trouva une saveur métallique, pas désagréable. Avec un mélange d’effroi et d’étonnement, elle compta les gouttes qui tombaient une à une au sol comme les pétales d’un coquelicot effeuillé. Quel âge avait-elle ? Cinq ans ? Six, peut-être. Stefano, le beau-père, avait des planches en guise de mains, elles vous arrivaient dessus sans prévenir ; il lui en avait retourné une, vlan ! à lui décoller la tête ; elle en avait valdingué de sa chaise, embrassé le carrelage.

 

Agathe transvase le thon dans une coupelle, l’émiette à la fourchette. Elle l’ajoutera à la fin avec la mayonnaise dans les moitiés de blanc d’œuf. C’est un dîner un peu spécial aujourd’hui, l’anniversaire de Philippe. Elle va lui faire la surprise, dresser une jolie table et… Ça y est, voilà le fils de la voisine qui se remet à brailler ! Celui qu’elle surnomme Pol Pot. Un tortionnaire en herbe, un bourreau déclaré. Elle reconnaît déjà dans ses cris tyranniques sa future vocation, les germes du despotisme.

– Elle va pas la fermer, cette môme ?

Corinne avait quelques jours, elle beuglait dans son berceau de toutes ses forces minuscules. À s’en faire péter la rate. Des pleurs qui frisaient les nerfs, couvraient la télévision, empêchaient Stefano d’entendre. Corinne était une pièce rapportée, l’enfant de Josy, sa mère, et de Stefano, une larve emmaillotée qui accaparait toutes les attentions. Stefano buvait bière sur bière dans le canapé du salon. Il râlait. Pas moyen d’écouter quoi que ce soit. Agathe se bouchait les oreilles. « Noyez-la ! » dit son petit frère Jojo derrière sa main en éventail.

– Elle va se taire, oui ? cria Stefano. Il projeta une bouteille vide dans le berceau, puis deux puis trois pour qu’elle arrête.

– Tu es fou ? dit Josy en se précipitant vers Corinne, en l’arrachant du lit pour la prendre dans ses bras.

Pieds nus sur la moquette blanche, les cheveux relevés en un chignon défait, elle berçait le bébé en esquissant des pas de danse, laissait filtrer entre ses lèvres un chuintement de ballon qui se dégonfle. « Je ne sais pas ce qu’elle réclame », dit-elle. Mais Corinne ne réclamait rien. Elle avait des attaques de panique, des crises violentes et soudaines. Les nourrissons connaissent déjà la peur, comprit Agathe bien des années plus tard. Une fois leurs besoins vitaux assouvis, ils crient encore. Ils crient de frayeur parce qu’ils portent en eux la tragédie d’une humanité inutile, parce qu’ils ont la mémoire vivace, éphémère, de leur origine. Issus du néant, ils savent d’où ils viennent et ce qui les attend. « Là, là, tout va bien », murmurait sa mère pour l’apaiser en soutenant son crâne en forme de calebasse. « Toujours lui protéger la tête, expliquait-elle à Agathe, c’est ce qu’il y a de plus fragile chez les nouveau-nés. » Celle de Stefano avait dû heurter le sol à la naissance – Agathe ne voyait que cette explication – et elle s’était pulvérisée de l’intérieur comme une crêpe dentelle.

Oui, Stefano était fou. Il entrait dans des fureurs noires, c’était Stefano-la-tornade ; il valait mieux ne pas se trouver sur son passage à ce moment-là. Il renversait les tiroirs, vidait les meubles, fracassait la vaisselle et les flacons de parfum ; les bibelots voltigeaient des étagères, les papiers tournoyaient dans l’air comme des cerfs-volants. Tout y passait : les jouets, les vêtements qu’il arrosait de white spirit et enflammait dans la baignoire. Les pièces étaient saccagées comme après un cambriolage et eux, c’était pareil, il les laissait dans le même état. « Sans moi, vous seriez comme des merdes, hurlait-il. Dans le caniveau ! » Et en un sens, il avait raison. Où seraient-ils allés ? Josy se taisait, elle n’avait que ce droit-là ou sinon elle prenait des raclées, des sévères. Pour le reste, elle fermait les yeux, peut-être faisait-elle semblant de ne rien savoir. Et puis Stefano payait la maison à Port-Barcarès, il payait les courses, les factures, il payait tout, alors… « Je vais tuer tes mômes, par lequel tu veux que je commence ? » disait-il quand il avait ses yeux de dingue, quand la boisson lui incendiait la tête. Il menaçait Agathe avec le grand couteau cranté du dimanche, celui du gigot, ou bien avec le sécateur qu’il actionnait à deux bras comme une pince ; de là lui vint sans doute cette phobie des crabes. Jojo voulait rapetisser comme dans L’homme qui rétrécit, se planquer dans un bouchon de dentifrice ou un trou d’éponge. Agathe et lui couraient se réfugier dans la chambre, sous le lit, mais Stefano connaissait leur cachette, il venait les en déloger en les tirant par les pieds, en leur enfonçant le manche à balai dans les côtes. « Si seulement il pouvait nous donner des coups de plumeau ! » disait Jojo qui ne perdait pas son sens de l’humour. Des coups de plumeau ! Agathe mettait sa main devant sa bouche pour étouffer son rire. Il en avait de drôles, Jojo ! Comme s’ils étaient de la poussière ! Elle y parvenait quelquefois, à diminuer de volume jusqu’à devenir un grain, une lentille, une particule. Elle échappait alors à Stefano qui la bloquait sous son poids, à l’édredon qui s’étalait en une mare de sang, à la douleur térébrante. Ou bien, lorsque Stefano s’asseyait sur le bord du lit, lui appuyait sur la nuque, que tout lui entrait dans la gorge : le sexe avec l’envie de vomir, elle se ramassait en elle-même, se condensait en un corpuscule intangible, une sphérule plus légère et transparente qu’une perle de rosée. À l’intérieur d’elle, ce n’était plus un séisme, un chantier en démolition, mais une pluie d’étincelles, d’étoiles en fragmentation.

Lorsque Stefano était parti, Josy passait derrière lui et rangeait tout avec précipitation comme pour effacer les traces d’un crime, dissimuler des indices. La maison redevenait silencieuse, de ce silence qui succède aux grandes catastrophes. Alors Josy s’effondrait dans son vieux fauteuil en cuir aux accoudoirs égratignés et elle restait des heures entières à écouter des quarante-cinq tours de Cab Calloway et de Billy Nencioli en fumant des cigarettes à l’odeur âcre et à bout doré qui provenaient de Russie, où Stefano était allé, à chantonner, le regard perdu au plafond, à gratter le cuir du fauteuil comme des bouts de peau malade. Ou bien, hiératique comme une statuette égyptienne, elle s’installait devant la télévision avec des biscuits apéritifs et ne détachait plus les yeux du poste où défilaient des images qu’elle ne voyait pas. Elle puisait de façon mécanique dans la boîte de crackers et ceux-ci disparaissaient à toute vitesse entre ses lèvres, escamotés comme dans un tour de passe-passe. Un soir, Agathe la trouva ainsi, bien après l’arrêt des programmes, figée devant l’écran qui scintillait en une pluie de givre. À quoi rêvait-elle ? Et avait-elle encore des rêves ? Stefano pouvait tout prendre, tout anéantir, excepté les rêves. Agathe avait les siens. Secrets, inaccessibles. Et là, il n’entrerait jamais.

– Où es-tu ? lui demandait Jojo quand soudain elle fermait les yeux, s’absentait dans ses silences.

– Ailleurs. Dans mon monde.

– Avec le capitaine Troy ?

– Oui, c’est ça. Avec le capitaine Troy.

Elle basculait dans ses bras et le monde se transformait. Sa goélette enchantée voguait sur des eaux claires. Elle s’en allait…

 

Stefano détruisait tout, mais pas son amour pour Jojo son petit frère, son allié, ni leur complicité, et chacun de leurs rires était une fleur vivace jaillie d’une terre aride, une orchidée en plein désert. Ensemble, ils aimaient jouer à l’opossum quand il est en danger, jouer à être morts. Ils s’allongeaient par terre dans des postures étranges : jambes tordues, bras en croix, tête déjetée sur les épaules, bouche ouverte, langue sortie, regard traversant la matière, et il fallait ne plus bouger d’un poil, rien, pas le moindre frémissement. Parfois, l’illusion était si forte qu’ils se foutaient la trouille. Jojo réussissait très bien dans son rôle de cadavre. Il était si convaincant qu’Agathe s’y laissait prendre.

– On dirait que tu as été mort toute ta vie.

C’était à celui qui resterait immobile, impassible devant les grimaces et les blagues.

– Dis, Jojo, tu connais l’histoire du loubavitch dans un train ?

Il devait résister au rire, mais il perdait tout le temps.

Ils jouaient aussi à leur jeu favori : Trucidons Stefano. Ils inventaient des supplices aux agonies interminables, rivalisaient d’ingéniosité dans le sadisme et l’accablaient de toutes les malédictions en projetant comme des sorciers maléfiques des gouttes d’eau sur la plaque brûlante du poêle à charbon. Elles se ratatinaient comme des grains de sel en crépitant. « Que tu sois réduit en copeaux, Stefano, aplati comme un ruban, avalé par une bouche d’égout, catapulté sur Saturne ! Que tu sois dissous, vaporisé, désintégré, Stefano ! »

– Il a le démon dans la peau, c’est le Diable, disait leur mère en guise d’excuse.

Des diables, Agathe en observait tous les jours dans le jardin de la maison. C’étaient des insectes rouges avec un dessin noir sur le dos semblable à un masque africain. Ils se déplaçaient en file indienne, accrochés les uns aux autres comme les maillons d’un bracelet. Le Diable, le vrai, n’existait pas plus que le beurre en branche. Pas plus que Dieu ou le paradis. Quant à l’enfer, il était ici-bas, sur cette terre, depuis toujours. Dieu était une invention des hommes, et la vie éternelle un canular pour gogos. Il fallait en parler à pépé Redeker, de Dieu, il fallait voir ce qu’il en pensait ! Pépé Redeker qui portait une moumoute comme celle de Georges Guétary, inamovible dans son fauteuil. À qui elle rendait visite dans sa maison de retraite médicalisée. Qui l’accueillait toujours comme une miraculée. Il l’envoyait se faire foutre, Dieu. Il en parlait comme d’un escroc, le traitait de raclure, de salaud. « Il s’est planqué où durant la Shoah ? ressassait-il. Il était où ce schmock, ce potz ? » Depuis, les murs de cadavres croulaient sans cesse sous ses paupières closes, la fumée opaque des crématoires obscurcissait sa mémoire, les cris des enfants massacrés déchiraient le silence de ses nuits et Dieu, lui, était parti en fumée avec sa femme et ses deux filles.

 

Les œufs se balancent mollement dans l’eau bouillante. Agathe déverse la casserole dans l’évier, refroidit les œufs en la remplissant d’eau fraîche. À quinze ans, elle s’était enfuie de chez elle. Elle raconta son histoire à la directrice du foyer. « Le fond du sac social », conclut la psychologue pour résumer son cas. On lui conseilla de porter plainte, de traîner son beau-père en justice, on l’emmena chez le gynécologue, qui constata qu’elle était toujours vierge et qualifia son hymen de « permissif ». Permissif. Que voulait-on insinuer ? Qu’elle avait menti, inventé ? Permissif… et puis quoi encore ? Pourquoi pas un vagin conciliant, un utérus libéral pendant qu’on y était ?

Agathe ôte avec les ongles la coquille des œufs fumants, éclatée par endroits sous les protubérances d’albumine. Elle se décolle par plaques comme la peinture du squat de la rue Bervic qui révélait ses dessins de plâtre. Agathe fugua à nouveau. Avec Jojo, cette fois-ci. Pendant quelques jours, ils vécurent dans un immeuble promis à la destruction, dans une pièce au plancher troué, aux vitres remplacées par des morceaux de carton. Au bout du couloir, un escalier menait à une grotte humide, un habitat préhistorique qui tenait lieu de salle de bains. Un lavabo bouché au robinet entortillé de ruban adhésif et une pomme de douche tiquetée de moisissures crachaient une eau polaire à en faire tomber les doigts un à un, comme les marrons d’un arbre. Le soir, ils s’enfilaient en ondulant dans leur sac de couchage comme des chenilles en métamorphose. Les murs malades soumettaient leurs images. Ils interprétaient les flaques de plâtre sous la peinture écaillée. Celle-ci évoquait un éléphant de profil à la trompe atrophiée, cette autre un roi nègre jouant du violoncelle, cette autre encore un lutin barbu sur patins à roulettes. Et puis il y avait cette tache en forme de grosse oreille aux contours déchiquetés : leur île, à Jojo et à elle. Leur royaume, un empyrée. Ils lui avaient donné un nom exotique, ensoleillé et chantant comme une île des tropiques : Ayacucho.

– Qu’est-ce que tu feras sur notre île ? demandait Agathe.

– Je cultiverai des ananas. Et toi ?

– Moi ? Je fabriquerai des colliers de coquillages que je vendrai aux touristes.

– Il n’y aura pas de touristes, décréta Jojo.

Ils s’imaginaient résider là tous deux, retirés du monde, étrangers au reste de l’humanité.

– Un vrai paradis, disait Jojo.

– Quelques instants de répit, estimait Agathe.

– Nous irons quand ?

– Bientôt, Agathe levait la main droite, crachait sur le parquet pourri, je te le jure.

– C’est quand, bientôt ?

– Demain, dans quelques mois.

– Quelques mois… accusait Jojo sur un mode rêveur. Quelques mois, répétait-il comme s’il s’agissait d’une date inconcevable.

L’éternité, en somme.

La nuit, la ville palpitait autour d’eux comme un cœur affolé. Elle projetait dans la pièce des ombres mouvantes ; les bruits du dehors leur parvenaient, irréels et lointains. Agathe se déchirait les yeux à feuilleter, dans le rond de sa torche à piles, ses catalogues Pronuptia. Elle choisissait sa robe de mariée. Un déguisement, selon Jojo.

– Tu es toujours amoureuse du capitaine Troy ?

– Évidemment.

Le capitaine Troy au visage d’ange viril, à la voix veloutée dont elle suivait, enfant, le feuilleton Aventures dans les îles sur le poste en noir et blanc.

– Je l’épouserai, avait-elle décidé à six ans.

Agathe restait fidèle à ses sentiments malgré toutes ces années. Le capitaine Troy n’avait pas de problèmes digestifs ni de verrues plantaires. Il franchissait pour elle les océans à la nage, soulevait les nations et dérangeait les dieux pour la rejoindre. Unissait toutes les puissances terrestres et cosmiques, l’étreignait de ses puissants biceps. Capitaine aux mille prestiges. Qui sacrifiait cent fois sa vie pour préserver la sienne. Qui l’aimait à en mourir, au-delà des étoiles, par-delà l’échéance terrestre des vivants. « Chérie », lui disait-il en lui ouvrant les bras, et ce prodige l’émerveillait sans cesse, l’ébranlait jusqu’à l’âme. Il l’attirait contre lui et elle demeurait ainsi blottie, sans bouger, jusqu’à oublier Stefano et le froid. Jusqu’à ce que tout soit rétabli.

Jojo, lui, s’intéressait au sexe. Il avait l’âge des grandes questions et des grandes inquiétudes. Il imaginait celui des filles suinter comme un fruit trop mûr, aspirer la queue des garçons comme de la vase. Est-ce qu’en s’aventurant là-dedans, on pouvait seulement en ressortir ? Est-ce qu’on ne restait pas collés ? Comme les chiens ? Il en avait vu qui glapissaient en tournant sur eux-mêmes ; on devait leur jeter des seaux d’eau froide pour les séparer.

– Il n’y a que l’amour qui compte, lui enseignait Agathe même si, pour sa part, elle avait tout vécu à l’envers.

Les jeunes filles voyaient dans leur premier amant une sorte de bienfaiteur qui les débarrassait de la virginité comme d’une tare, et elles en éprouvaient un sentiment de gratitude et de fierté. Elles accomplissaient un rite de passage qui permettait d’accéder à un stade supérieur de la vie, d’être intronisées...

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