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L’Épopée de Thomas Hairaux - Tome I : Le complot

De
330 pages

Thomas est encore un adolescent insouciant lorsqu'il voit son sort basculer. Sous la tutelle de son frère depuis le décès de leur père, il va tenter de reprendre la gouvernance du royaume des mains de son aîné, qui se révèle être un tyran. Il va alors devoir renoncer à son confort et fuir le château, rencontrer des gens douteux, affronter de nombreux combats et traverser maintes régions aussi inhospitalières qu'étranges. Quel est le complot qui relie la couronne aux régions malfamées de l'Antarion ? Et surtout, qui est vraiment son frère ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-06310-9

 

© Edilivre, 2017

I
De bon matin

Un rayon de lumière irradia la pièce, plongée dans le noir. Un mouvement flou lui parvint, lointain, distordu par la fatigue. Frédéric. Son majordome fidèle et serviable ouvrait les épais rideaux de tissu qui l’avaient protégé des rayons de l’astre du jour. Thomas poussa un grognement et s’enfonça plus profondément dans ses couvertures. Vraiment pas digne d’un prince. Inébranlable, Frédéric repoussa encore les draps.

Thomas fut contraint d’ouvrir les yeux, à son grand déplaisir. Il voyait le plafond, une série de poutres et de moulures sculptées à la main. Il se redressa douloureusement et scruta la pièce richement meublée. Un bureau, une table, des fauteuils du cuir le plus confortable que l’on puisse rencontrer. Des habits à profusion, correctement disposés sur les étagères et dans les placards. Il y avait même un piano, que son père défunt avait tenu à placer dans sa suite. Que de l’inutile.

Il tâtonna quelques instants les alentours du lit avant de retrouver sa montre, posée la veille sur la table de chevet. Les aiguilles indiquaient huit heures quarante. Il se leva rapidement, s’habilla avec la première pile de vêtements qui traînait, renversant au passage les pions d’un échiquier posé sur la table basse.

Frédéric était parti, sans doute affairé à une autre importante tâche. Il était présent depuis la mort de son père, il y a dix ans de cela, ce dernier emporté par un cas de maladie rare qu’aucun médecin venu de tout l’Antarion n’avait pu soigner. Il avait succombé dans un lit, terrassé par la fatigue.

Thomas ne tarda pas à quitter ses appartements, après un rapide petit-déjeuner. Dehors, le soleil matinal était accompagné d’un léger vent frais, annonciateur de pluie. Loin devant, par-delà les jardins du château, la mer agitée projetait ses vagues contre les digues de bois.

Thomas traversa la terrasse et descendit les escaliers qui menaient au parc. Il longea les plates-bandes et les haies verdoyantes proprement tondues sous la faible lumière du jour naissant, coupant la Balade des Évadés, la promenade qui dessinait les contours des jardins. Un groupe de jardiniers matinaux s’évertuait à façonner le visage d’Himilcare, un poète épique du siècle dernier. Il les contourna, préférant arpenter une placette où trônait une fontaine d’où jaillissait à foison une eau limpide et pure. Dans le bassin, de petits poissons avaient élu domicile. Cet endroit de sérénité en valait le détour, et Thomas aurait pu encore une fois être absorbé par sa beauté et son calme s’il n’avait pas été pressé.

Détournant à regret ses yeux des jardins fleuris, il franchit le seuil du château et fut plongé dans une grande agitation matinale. Les couloirs du château encombrés de nobles et de domestiques grouillaient comme les tunnels d’une fourmilière en ébullition. Le bleu criard courant sur les murs distillait une impression d’infini, tel un dédale de labyrinthe à faire tourner la tête. Sa destination n’était plus très loin.

Il arriva dans le hall principal du château. Des peintures grotesques blessaient l’œil, des sculptures démesurées effrayaient par leur difformité. D’épais tapis recouvraient le sol, et de petits salons encadrés de divans en soie étaient disposés dans les angles de la pièce.

Thomas gravit l’escalier central aux rampes en bois marquées de fines sculptures formant des arabesques. Une demi-douzaine de nobles le salua, l’air flatteur, avant de continuer leur descente vers les jardins. Ils bavardaient gaiement, riaient dans leur fard et leur perruque poudrée comme des écoliers rentrant de leur journée. Enfin, arrivé au bout de la dernière marche, il tourna à droite et se retrouva face à deux hautes portes en bois d’ébène et aux poignées d’or.

Il frappa.

Sire Camily Marlow était le trésorier de la nation. Réputé pour son attitude extravagante, il aimait le superflu et ne se lassait pas de le contempler. Il occupait une suite au premier étage du château – sa présence permanente auprès du souverain étant nécessaire – qui ne comptait pas moins de cinq salons, quatre chambres à coucher et trois bureaux administratifs, tous de couleurs vives et criardes, allant du rouge au bleu turquoise en passant par un jaune poussin très en vogue parmi les plus huppés de la cour.

Lorsque Thomas pénétra pour la première fois dans son domaine, ce fut une armée de majordomes et de valets qui se précipita dans le vestibule pour le débarrasser de son manteau, lui proposer un rafraîchissement ou même l’inviter à admirer la bibliothèque qu’entretenait quotidiennement leur maître.

– Sire Marlow va vous accueillir dans un petit instant, Votre Altesse, annonça l’un d’entre eux alors qu’ils semblaient le pousser vers le premier salon. Il s’entretient actuellement avec votre frère Sa Majesté, mais ils ne seront pas longs.

Ils disparurent aussi vite qu’ils étaient arrivés, le laissant seul dans une pièce aux murs et au plafond très hauts. Une armada de fauteuils en velours bleus, rouges ou ocres attendaient patiemment l’arrivée d’une garnison ministérielle, et de larges peintures de chasse représentaient des chiens courant en tous sens, accompagnés d’hommes à cheval et de princesses émerveillées devant une telle poursuite.

Dans la seconde pièce, une carte en relief du pays était entreposée au centre, et de petites maquettes en formes de navires, de charrettes et de petits soldats trônaient un peu partout sur les océans, entre les plis d’une montagne ou sur la lande plate. La ville d’Essems se situait à l’ouest. Elle était sillonnée de fleuves et de canaux donnant sur l’océan. Les montagnes des Monts Brumeux s’étendaient à l’est. Thomas n’y était jamais allé, mais il avait entendu des récits de voyageurs racontant que le froid là-bas pouvait vous geler les orteils.

Au bas de la maquette se trouvait, par delà l’océan infini, le désert de l’Aurore. Personne n’y était jamais allé de son vivant, c’est pourquoi le continent était représenté de manière imprécise. Les expéditions coûtaient chères ; l’océan était trop vaste pour se repérer, et les tempêtes étaient fréquentes. Un paquet de bonnes raisons pour ne pas y mettre les pieds. Une étendue de sable désolée, un soleil d’aplomb et une absence de civilisation connue ; telles étaient les trois définitions de ces terres qui revenaient le plus souvent à ses oreilles.

Sur le bureau de Sire Marlow, des liasses de papiers écrits de sa main étaient soigneusement empilées dans le coin droit du plan de travail. Sa plume d’oie était délicatement posée dans un écrin de velours noir, l’encrier juste à côté. C’était le stéréotype exact du noble aristocrate au service de Sa Majesté. Un tiroir était entrouvert ; Thomas aperçut un petit carnet en cuir vert à l’intérieur. La couverture était frappée des mots Registre des comptes. Le prince était tenté de le prendre. Que risquait-il après tout ? N’avait-il pas le droit de s’intéresser aux finances de la trésorerie du royaume ? Lentement, il tendit le bras vers le tiroir, surveillant les portes qui pouvaient s’ouvrir à tout instant. Le contact du cuir sous sa main le rassura. Il s’empara du carnet et en inspecta le contenu.

Un véritable charabia s’affichait sous ses yeux. Une suite de chiffres, des additions, des soustractions à n’en plus finir, telle était sa composition. Il feuilleta les pages en accordéon. Le dernier nombre transcrit sur le calepin était positif. Il ne savait pas s’il devait en être soulagé.

Les portes s’ouvrirent brusquement sur deux hommes ; le physique de Camily Marlow ne décevait pas sa personnalité. Il portait un large pantalon de toile bleue qui descendait jusqu’au plancher, une veste vert pomme ornée de larges boutons de nacre, dont les épaulettes étaient frappées de la bannière royale. Un large chapeau aux fanfreluches violettes rehaussait sa tête ovale dont la pâleur égalait celle d’un mort. De petits yeux noisettes brillaient derrière une paire de lunettes aux branches dorées de la plus grande finesse. Son visage imberbe trahissait une jeunesse qu’il cherchait à masquer pour se réfugier derrière la vieillesse des sages. Des lèvres bleuâtres surmontaient un menton grassouillet et proéminent, qui contrastait avec son front, arrondi et fuyant derrière son grotesque couvre-chef. Il paradait fièrement avec sa canne sculptée dans le plus fort des chênes de la forêt de Luval, véritable bagatelle qui lui avait sans doute coûté un bras.

Sa Majesté Victor avait la mine sombre. Aujourd’hui, il arborait un impérieux manteau blanc dont le col était rembourré de fourrure sombre et luisante. Ses cheveux noirs rejetés en arrière laissaient voir un visage immaculé, sans cicatrices ni déformations physiques. Aucune expression ne se lisait sur son visage de marbre, mais il canalisait toute sa colère à travers ses yeux fulminants de rage. Était-ce parce que son frère cachait un important carnet derrière son dos où à la suite de son entretien avec le trésorier ? Thomas était incapable de le dire.

Le petit carnet de cuir avait retrouvé sa place dans le tiroir sans avoir éveillé les soupçons. Thomas se retint de soupirer de soulagement. De sa main gauche il repoussa la poignée, tandis qu’il serrait la main de Sire Marlow avec l’autre. Un sourire distordu se forma sur son visage blafard, et ses lèvre fines s’entrouvrirent.

– Comme c’est un plaisir de revoir Votre Altesse ! commença la voix faussement enjouée de l’aristocrate. C’est fou à quel point vous et votre frère vous ressemblez. Je n’avais jamais autant remarqué ce détail bien particulier qui distingue si bien votre famille pour tous vos sujets.

Telle était la phrase la plus prononcée lorsqu’ils étaient tous deux dans la même pièce. Elle était devenue une banalité pour les deux frères. Une erreur cependant. Car ils étaient différents, moralement en tous cas.

– Je vous laisse prendre soin de mon frère, annonça Victor. Il me tarde de gérer les affaires quotidiennes de la cour. Passez un bon déjeuner.

Le souverain s’éclipsa sans tarder. Thomas prit place à une longue table garnie de victuailles alléchantes. Sire Marlow discutait de la pluie et du beau temps dans la trésorerie située dans les profondeurs du château, de la nouvelle suppression des allocations familiales en Antarion et de sa dernière partie de chasse qui lui avait rapporté trois sangliers à chair grasse.

Le dîner promettait d’être long.

II
Mal accueilli

Thomas et Victor Hairaux se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Le premier était un souverain tyrannique, le second un jeune prince ignorant tout des actions de son frère. Et pour cette raison, il devait le passer à une épreuve qui déterminerait son jugement.

Hoswalde Cruce était un homme sur la soixantaine, dont l’imposante carrure mettait mal à l’aise ceux qui ne le connaissaient pas. Il avait passé la moitié de sa vie à servir la couronne et le monarque précédent, en tant que soldat et conseiller. Il avait combattu toutes sortes de créatures douteuses et parcouru les moindres sentiers de l’Antarion pour créer sa réputation. Il avait été un célèbre général, commandant des troupes royales et de la garde personnelle du roi.

Cheveux grisonnants, sourcils broussailleux, longue moustache soigneusement rasée chaque jour. Un corps trapu aux épaules larges et droites. Le profil typique du vétéran à la retraite. A sa ceinture pendait un glaive tranchant dont il n’avait pas eu usage depuis fort nombre d’années et une gourde d’alcool fort qui fermentait là, attendant les grandes occasions. De son épaisse redingote jaillissaient des mains râpeuses, usées par le temps.

A le voir, on aurait pu imaginer faire face à un vieil homme abandonné de toute force, mais ses membres respiraient la vigueur et la bonne santé. Un regard de malice pétillait toujours dans ses sombres yeux de charbon qui avaient la capacité d’intimer un ordre sans ouvrir la bouche. Hoswalde avait encore de longues années à vivre sereinement, et il le savait.

Assis dans un large fauteuil de cuir rouge aux accoudoirs rembourrés, il patientait en fredonnant La longue aventure d’Himilcare. Sur la table basse devant lui était posée une bouteille à moitié vide de vieux Spiritueux, mélange brunâtre de différents alcools. L’horloge ancestrale en face de lui indiquait treize heures. Seul le tic-tac régulier du pendule de bronze venait troubler le calme imperturbable de la pièce. Le timide soleil dardait ses rayons à travers les fenêtres donnant sur la cour intérieure.

Les murs vert émeraude de la pièce retraçaient toute sa carrière ; ils affichaient ses galons, ses promotions, ses trophées de combat… Cette chambre était pour lui un véritable sanctuaire. Un lieu où toute vie extérieure s’arrêtait lorsqu’il y entrait ; un espace où il pouvait revenir… à ses vingt ans. Chaque objet était marqué de son histoire, désormais reléguée au passé. Les murs étaient emprunts d’une grande nostalgie amère qui remontaient au temps de sa gloire.

On frappa trois coups feutrés à la porte. Son invité était enfin là. Les portes s’ouvrirent avant même qu’il n’ait été convié, sur un adolescent plutôt frêle et d’apparence chétive. Ses cheveux en bataille et des habits enfilés en vitesse trahissaient un déni évident pour l’apparence physique. Thomas Hairaux arborait un sourire jovial et innocent ; de petites fossettes roses encadraient un visage angélique à la mâchoire arrondie.

Les deux hommes s’étreignirent brièvement avant de se diriger vers les fauteuils, où un deuxième verre avait été sorti. Le sofa supporta courageusement le poids du vieil homme lorsque celui-ci s’y enfonça, faisant trembler la bouteille et les verres sur la table.

– J’ai des achats à faire en ville, tout à l’heure, commença Hoswalde en se servant une rasade d’alcool. Une calèche nous attend, si tu veux venir.

Il avait glissé ces quelques mots avec l’espoir que le poisson mordrait à l’appât, pour son plan.

– Je me ferai une joie de vous accompagner à Essems, dans ce cas.

Le vétéran masqua sa satisfaction en versant du liquide brunâtre dans le second verre. Il se leva et arpenta la pièce avec lenteur jusqu’au mur ; avec une grande finesse, il attrapa une épée à la lame brillante et délicate. Avec l’art que forge l’habitude, il effectua quelques fentes et parades avant de la glisser dans un fourreau d’où émergeait la poignée comme un diamant dans la roche. Des souvenirs jaillissaient de cette vision, des sensations oubliées qui lui picotaient le dos. L’adrénaline. La force d’un combat.

– Prends-la, proposa-t-il, presque à contre-cœur. Elle appartenait à ton père lorsqu’il en avait encore usage. Garde-la bien en sécurité ou porte-la à ta ceinture. Veille sur elle, et elle veillera sur toi quand il le faudra.

Le visage de Thomas se troubla lorsque son regard se posa sur le glaive. Un soupçon de doute brillait maintenant dans ses yeux noisettes. Lui avait-on seulement appris à manier l’épée, crénom ? Il posa une main tremblante sur la poignée, qui tint bon. Le jeune disciple croisa le regard de son mentor et sut qu’il devait la porter, maintenant, pour l’honneur de son père et de son sang.

La calèche s’ébranla après un coup de fouet de la part du cocher. Assis sur la banquette arrière, les deux compagnons se dirigeaient désormais vers la grande ville d’Essems, située à quelques kilomètres du château. Ils quittèrent le parc et s’enfoncèrent dans la forêt de Luval après un large virage où ils croisèrent une patrouille de soldats.

Les hauts arbres projetaient des ombres difformes sur la route et de temps en temps la voiture tressautait sur un caillou ou contre la végétation dense qui recouvrait le chemin. Du lichen, de la mousse verdâtre et des ronces s’y emmêlaient et les racines des bosquets refaisaient parfois surface entre deux mauvaises herbes. Thomas n’osait pas imaginer quel genre d’atroces créatures vivaient ici, dans ces dédales de bois sombres et hostiles au développement.

Le carrosse parvint à l’orée du bois de Luval. Derrière des champs de terre grasse s’étendait Essems, véritable enchevêtrement de maisons à colombages et de ponts en pierre. Les habitations donnaient une impression de se superposer les unes sur les autres, adossées à une colline qui menaçait de s’effondrer sous le poids de toutes ces constructions. Un épais brouillard recouvrait la ville, dégagé par les cheminées et les quelques ateliers à métaux qui s’épanouissaient en contrebas de ce paysage grandiose que Thomas ne se lassait jamais de contempler. Toutes les maisons semblaient identiques, à peu de choses près ; faites de solides poutres de bois, cimentées par du plâtre parfois rouge fade ou vert pistache. Les toits de tuiles grises aux angles pointus se dressaient tous dans le ciel comme une armée de flèches meurtrières.

Une austère muraille de pierres aussi larges que sombres protégeait la cité, et de lourdes portes en bois se dressaient, perpendiculaires au sentier. Le soleil diffusait un éclairage tamisé par les cyprès gigantesques qui bordaient le chemin. Le paysage aurait été digne des plus belles peintures d’Antarion.

La carriole s’arrêta aux remparts, et après une rapide vérification, les deux gardes les laissèrent pénétrer dans l’antre de la civilisation. Ils arrivèrent sur une place grouillante : grands hommes emmitouflés dans des manteaux et coiffés des chapeaux à boutons dorés, petites dames aux joues bleuies par le froid venues faire leur marché, un panier sous le bras ; un groupe de marmots braillards tentait vainement de tourner autour d’une grande femme au visage fardée et mouchée ; murée dans son insensibilité, elle traversait la place en direction d’une autre calèche. De gigantesques artères couraient de chaque côté, tout autant remplies d’une foule surprenante.

Ils garèrent la voiture dans un emplacement à l’abri des regards, et l’écuyer leur ouvrit les portes. Le froid s’engouffra dans le col de la veste du prince, courant sur son dos. Hoswalde donna une pièce au cocher, qui s’empressa d’aller chercher du foin pour le cheval après l’avoir fourrée dans sa poche.

Sur la place, de petits étals vantaient les meilleurs produits de la ville, bravant la concurrence des magasins voisins. Au centre, cachée par un groupe de mendiants aux vêtements en haillons, une fontaine aux robinets rouillés crachait par intervalles de l’eau qu’il ne leur aurait pas tenté de goûter, et qui semblait sortir droit des égouts.

– Bienvenue à Essems ! s’exclama le vieil homme en faisant quelques pas. Méfie-toi de la population locale, certaines des lois imposées par ton frère leur restent en travers de la gorge. La crise financière doit cesser au plus vite, sinon Victor risque de se faire trop d’ennemis.

Thomas s’interrogeait sur ces lois sévères. Il avait tenté d’en savoir plus sur l’actualité du pays au repas avec Sire Marlow, mais questionner l’étrange bonhomme n’avait pas porté ses fruits. Selon le trésorier, les lois en vigueur étaient justement réparties et peu dignes d’intérêt en comparaison avec le gibier qu’il avait chassé.

Des cris retentirent. Thomas analysa rapidement la situation : une ménagère avait vidé un seau d’eau par la fenêtre d’une maison qui avait atterri droit sur un ivrogne qui hurlait à la mort. Un enfant pleurait pour avoir perdu son père. Une femme jurait que l’on venait de lui voler sa poule. Le brouhaha omniprésent jaillissait de tous les côtés, à toutes les tonalités.

Les deux hommes poursuivirent leur chemin, Hoswalde en tête, fendant la foule et percutant des coudes, écrasant à regrets des pieds. Les citadins s’enfonçaient dans des flaques d’eau boueuse qui suintait entre les pavés rugueux. Un barde poussait quelques accords sur un luth aux cordes effilochées, attirant peu de passants et de pièces. Un couple se disputait furieusement sous le porche d’une maison, une enfant dans les bras de la mère. Essems n’avait absolument rien d’une ville prospère.

Ce ne fut qu’après avoir écarté un groupe de badauds devant une roulotte où l’on proposait des spécialités exotiques que Thomas remarqua qu’ils avaient quitté la place et s’enfonçaient dans l’artère principale. Ici, la foule décroissait progressivement au fil des boutiques de moins en moins importantes. Le prince remarquait une avancée progressive dans la misère à mesure que les cabanons remplaçaient les habitations. Les constructions de bois branlant se dressaient aussi haut que des arbres et absorbaient le ciel dans leurs grandes silhouettes noires. Les conduits de cheminée crachaient d’épais nuages noirâtres qui obscurcissaient l’allée au point de se croire au crépuscule, dans un endroit peu fréquentable.

Thomas s’inquiétait fortement. Hoswalde n’avait pipé mot depuis qu’ils avaient emprunté ce dédale de structures de bois pourri et de tissus miteux. Ils avaient eu le temps d’observer une cavalcade de rats traverser la ruelle, un groupe d’ivrognes se battre en duel et mordre la poussière avant même d’avoir assené un premier coup et un chat ayant été jeté de la fenêtre du rez-de-chaussée d’un des cabanons, et qui avait terminé sa course en claudiquant au milieu de la fange.

– Où nous emmenez-nous Hoswalde ? demanda-t-il en croisant le regard d’une bohémienne allongée sur le sol. Je doute fort que vos emplettes se fassent dans cette partie de la ville.

Nouveau silence. Ils avaient maintenant tourné à droite et se tenaient face à un vieux bâtiment de briques décrépi, qui contrastait totalement avec les autres édifices de fortune. De véritables fenêtres protégeaient l’intimité de l’intérieur, et une double porte fermée laissait deviner une vaste pièce par-derrière. Hoswalde enjamba la volée de marches et se plaça devant l’imposante bâtisse.

– Je vais te présenter à des amis dans le besoin. Ils sont les représentants des opprimés d’Essems, et ils veulent que tu les aides.

Thomas restait abasourdi. Visiblement, cela se lut sur son visage, car le vétéran ajouta :

– N’aie pas peur, mes amis ne vont pas te faire de mal. Je leur ai interdit.

Le jeune homme laissa tomber sa main le long du corps. Elle rencontra le pommeau du glaive accroché à sa ceinture. Cela lui offrit un mélange de puissance et de réconfort, une assurance contre tous les dangers. Il plaçait toute sa confiance dans sa relation avec son mentor, et savait qu’il ne le trahirait pas ou qu’il ne ferait rien d’insensé.

Alors, serrant de toutes ses forces la poignée de la dague, accroché à sa vie, il suivit les pas du vieil homme dans un monde inconnu.

Dès que les portes se refermèrent derrière eux, Thomas sut que tout le monde ici l’attendait. Il se trouvait dans une taverne, où une douzaine de tables était en attente de clients à servir. Les chaises étaient toutes rangées, et on aurait pu discerner une fine couche de poussière si on y avait prêté attention. Derrière le long comptoir se tenaient deux personnes assises sur des caisses, une femme aux cheveux châtains et un homme aux épaules voutées. Une inexplicable colère éclairait leurs yeux, comme les bougies qui se réverbéraient sur les carreaux de céramique rouge et noire. Un clavecin était disposé dans un angle de la pièce, et des partitions de musique trônaient sur les touches. Sur chaque table reposait un chandelier au piédestal rouillé, dont la cire des bougies coulait le long du métal.

Deux hommes étaient accoudés à la balustrade de l’étage supérieur. Thomas ne voyait pas leur ceinture, mais il était prêt à parier qu’ils étaient armés. Ils avaient des têtes bourrues, rondouillardes et un costume de laine trop ample pour leur corps. Thomas ne sut que penser de cet étrange endroit désert. Brisant le silence qui s’était installé, Hoswalde fit quelques pas et prit place à une table proche du bar.

– Je te présente Muriel Dargot et Ronan Coyle, annonça-t-il en montrant les deux personnages. Ils sont les représentants dont je t’ai parlé. Écoute ce qu’ils ont à te dire, c’est très important.

Thomas cligna des yeux. Il ne comprenait plus rien. Que venait faire Hoswalde dans cette taverne mystérieuse ? Il n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage. Déjà, la femme au beau visage prenait la parole :

– Merci à vous d’être venu en ce lieu, Votre Altesse. J’espère que vous avez votre temps, il y a tant de choses dont nous voudrions parler.

Ainsi, cette Muriel le connaissait. Depuis combien de temps le soldat sur la retraite fréquentait-il ces gens ? Ronan Coyle l’invita à s’asseoir auprès d’eux. Il apporta deux chopines de bière dont la mousse blanchâtre émergeait comme un nuage de vapeur. Thomas le remercia d’un signe ; la lueur de colère avait disparu dans le regard des deux personnages.

– Nous parlons aujourd’hui au nom de toute la plèbe d’Essems. Nous venons demander le soutien qu’un monarque se doit normalement d’apporter à ses sujets.

– Si vous souhaitez le soutien de votre roi, ce n’est pas à moi qu’il faut parler, commença-t-il prudemment. Je ne vois pas ce que je peux faire pour vous.

– Votre frère a assigné la direction des usines à Isaac Ovire, et depuis ce jour nous sommes exploités ! reprit Ronan. Il dirige les industries d’une main de fer, et il peut décider d’enfermer des travailleurs s’ils manifestent la moindre colère. Il pourrait tous nous tuer sans que votre frère ne lève le petit doigt pour nous.

La conversation avait monté d’un ton. Thomas avait vaguement entendu parler de ce Isaac Ovire. Cependant il ne l’avait jamais vu, restant pour lui un mystère sans explication. On prétendait qu’il passait tout son temps au cœur des industries, plongé dans son travail. C’était là le point de vue de son frère et des nobles avec qui il avait discuté. Mais quelle était l’exacte vérité ?

– Savez-vous ce que représente la totalité des employés des industries Ovire ? questionna un des bonhomme au premier étage.

– Plus de la moitié des habitants d’Essems, répondit Muriel en abattant ses poings sur le comptoir. Nous vivons tous dans la misère ici. Cela doit changer, et vite. Avec ou sans votre frère.

Thomas se leva d’un bond. Il avait bien compris le sous-entendu qu’avait glissé la tavernière.

– Que signifie tout cela ? demanda-t-il en se tournant vers Hoswalde. Est-ce une réunion de malfrats révolutionnaires visant à tuer mon frère ? En lui enfonçant l’épée par derrière, au sein de sa propre famille ?

Muriel sourit, comme à un enfant qui dit une bêtise. Elle devait avoir quatre ou cinq ans de plus que lui. Tous ici étaient plus âgés. Cependant, il était de loin le plus important.

– Nous avons prévu d’agir, si rien ne change dans ce monde. Vous êtes le pion qui peut nous faire gagner ce conflit sans un violent combat. Influencez votre frère sur les lois qu’il met en œuvre contre nous. Prenez peu à peu des décisions qui façonneront le monde et qui rétabliront un équilibre entre les classes sociales.

– Tout commence ici, reprit Ronan en avalant une rasade de bière. Signez aujourd’hui une pétition visant à diminuer les heures de travail au sein des industries Ovire. Convainquez des nobles de rejoindre notre cause. Et enfin, quand nous serons nombreux, forcez votre frère à l’adopter. Forcez-le à garder Isaac Ovire en respect.

– Et si je refuse ? Qu’ai-je à gagner dans toute cette mascarade ?

– Un trône et une place en or. Si vous faites tomber votre frère tyrannique et que vous levez le voile de misère qui plane sur tout le pays, vous serez vu par tous comme un sauveur et un monarque bienveillant envers son peuple. Les gens vous apprécieront, contrairement à votre frère.

Thomas fit deux pas en arrière, comme pour montrer son refus.

– Mon frère a ses raisons. Il ne me les a expliquées, mais je sais que son cœur est bon, et ses pensées justes.

Le prince ne savait pas s’il pensait ce qu’il disait. Au fond de lui, il l’espérait. Il espérait que son frère saurait se faire pardonner toutes ses erreurs, car ses ennemis ne plaisantaient pas. Une menace sérieuse pesait sur la couronne. Les enjeux devenaient trop importants. Signer leur pétition signifiait accepter trahir son propre sang. Son frère ne lui pardonnerait jamais.

Une bouffée de chaleur l’envahit. Il avait envie de courir dehors, aussi loin de cette horde révolutionnaire et de ces complots royaux. Il devait choisir vite, mais la tête lui tournait ; sa gorge sèche lui brûlait les poumons. Lorsqu’il se leva, un vertige le saisit. Il s’agrippa à la table du coin de ses phalanges blafardes et se dirigea vers le comptoir. Chaque pas devenait pour lui une douleur insupportable, lui criant de faire marche arrière. Mais il avançait, toujours vers le bar et vers la feuille de papier racorni que lui tendait Muriel avec un sourire crispé.

Il l’empoigna solidement avec la plume que lui tendait Ronan Coyle. Il la posa sur la planche de bois, et ne prit pas la peine de lire. Tout devenait flou devant ses yeux. Il signa d’un gribouillis au bas de la feuille et lâcha la plume comme si cette dernière l’avait mordu. Bousculant deux chaises sur son passage, il tituba jusqu’à la sortie.

La fraîcheur de la nuit l’envahit. Ils avaient du parler assez longtemps pour que le soleil se couche. Les étoiles brillaient dans le ciel, indifférentes à ses malheurs. Un calme surprenant s’était abattu sur la ville. Plus un bruit ne se faisait entendre. C’était le reflet exact de sa situation actuelle. Il était seul face à l’univers.

Il leva les yeux vers la colline voisine. Le château d’Essems s’élevait au-dessus des cyprès d’argent, ses murs de pierre blanche baignés dans l’obscurité, comme à son habitude. On aurait dit que tout était normal. Il savait que quelque part, entre les murs de la forteresse, son frère travaillait. Travaillait-il vraiment ? Ou était-il en train d’ourdir un plan sinistre contre ses sujets ? En ce moment même, il était incapable de le dire. Et ce vide derrière cette question lui donnait l’impression de plonger dans les abysses de la terre. La tête en avant.

Un bruit le fit immerger de ses pensées. Hoswalde venait de quitter la taverne. Il vint enserrer ses épaules. Thomas aurait bien eu besoin d’un réconfort, d’un bras sur lequel reposer. Mais pas celui-ci ; il se dégagea de son emprise et descendit les marches, puis s’écroula comme un vulgaire chiffon. Il était sur le point de défaillir. La peur lui tordait le ventre. La peur de l’inconnu. La honte de la trahison. L’épouvante des répercussions de son échec s’il n’y parvenait pas. Il avait beaucoup à faire. Beaucoup de chemin à parcourir avant de mettre la main sur son frère. Il venait de s’engager sur un sentier dont il n’était pas sûr d’en ressortir indemne. Ni même d’en ressortir.

III
Trahison, violence et désaccord

Le retour se fit dans le plus grand silence. Ils avaient réveillé le cocher, qui s’était endormi au pied de la calèche. Thomas était remonté avec Hoswalde à contrecœur. Il n’aurait pas supporté entendre un mot de plus de la part de ce traître. Mais n’était-il pas lui aussi un traître depuis qu’il avait signé ce bout de papier ? Qu’allaient-ils en faire ? Le montrer à Isaac Ovire et à tous les aristocrates qu’ils rencontreraient ? Autant abandonner cette idée.

Thomas avait l’impression de se comporter comme un automate depuis qu’il avait pénétré dans la taverne. Il ne pensait plus ; il avait signé, avait regagné la voiture, et maintenant il projetait d’aller se coucher sans prendre la peine de manger. Il ne voyait pas d’autre solution qu’attendre que la pétition se fasse entendre. Et là, le scandale éclaterait. La réaction de son frère serait sans appel. Froide et impardonnable. Mais justifiée.

Il avait toujours vu son frère en héros, en noble dirigeant qui dépensait tout son temps pour rendre la vie de ses sujets meilleure. On lui avait enfoncé une idée dans le crâne, et elle contaminait la base de ses pensées, brouillait tout ce qui lui avait semblé clair auparavant. Et lui procurait de fichus maux de têtes abominables. Son frère lui apparaissait progressivement comme un tyran.

La calèche stoppa sa course là où tout avait commencé quelques heures plus tôt, dans la cour du château. Le silence, encore une fois, marquait le décor. On pouvait voir sur la façade quelques lumières, et surtout celle du bureau de Victor, dans la tour sud, qui illuminait la cour comme un phare dans la nuit. Thomas brûlait d’envie de savoir ce qu’il faisait à ce moment même.

Hoswalde et lui s’extirpèrent de la banquette arrière et le cocher repartit sans un mot de plus, les laissant seuls au milieu des jardins vides.

La fontaine de la Balade des Évadés ne lui était plus d’aucun secours. Le visage du poète Himilcare, enfin terminé, n’apportait pas la moindre aide. Il allait remonter les escaliers de ses appartements, la tête basse, lorsqu’il sentit le vieil homme le retenir par le bras. Il le regarda alors dans les yeux, pour la première fois depuis longtemps.

– Je suis fier de ce que tu as fait aujourd’hui. Tu as remis en cause tout ce que Victor t’avait enseigné, et ce pour le bien du peuple que tu as écouté. C’est le début de la libération que je vois là.

– Mon père n’aurait jamais apprécié vos méthodes, cracha-t-il au visage du vétéran. S’il avait su ce que vous étiez devenu, il vous aurait chassé du château dès qu’il aurait appris votre conspiration !

Hoswalde encaissa en silence. Aucune réaction ne se lut sur les traits fatigués de l’homme. C’était terriblement déstabilisant ; il avait dû en voir bien d’autres.

– Tu penses que je t’ai mis devant le fait accompli, mais tu te trompes, commença-t-il de la voix la plus posée qui soit. Je n’ai fait que t’ouvrir les yeux sur la misère quotidienne du peuple. Il y a bien longtemps que j’ai constaté que l’Antarion était malade des actions de ton frère, et qu’elle courait à sa perte tant qu’il serait sur le trône. Ton père aurait mis tout son possible pour arrêter son fils, s’il avait été là.

La plaie se rouvrit au fond de son cœur. Son père, qu’il avait si peu connu, et qui occupait la place centrale de chaque histoire que le vieux conseiller et protecteur lui avait racontées. Son père, qui avait sauvé le monde une dizaine de fois selon les proches qui l’avaient connu. Son père, une ancienne légende vivante, marquait les souvenirs de tous.

– Aujourd’hui, tu n’as rempli que le début de ce que ton père aurait voulu que tu fasses pour lui. Je ne peux pas te promettre l’avenir des jours qui arrivent, mais beaucoup de choses vont changer d’ici là. Sois très prudent et méfies-toi de tous.

Hoswalde lui sourit une dernière fois, et quitta les jardins. Il disparut bientôt derrière une haie d’hortensias, laissant Thomas dans une grande solitude. Les tourments précédents l’avaient plongé dans une armada de maux, physiques comme psychologiques. Il gravit les marches en courant, comme s’il espérait dépasser ses soucis en les laissant derrière lui. Il parvint devant les grandes portes, et les poussa sans plus attendre. Frédéric était absent, sans doute reparti se coucher.

Il retira ses chaussures et s’effondra sans prendre la peine de se déshabiller. Cependant, il s’endormit.

Ce fut une des nuits les plus tourmentées de sa vie monotone au château. Dans ses cauchemars, il se voyait, lui et Hoswalde adossés contre les hauts murs du château, un peloton d’exécution devant eux. Il voyait le regard abyssal de son frère, le voyait ordonner leur fin. Les soldats se mettaient en joue et tiraient. Leur corps s’effondraient, sans vie, et restaient ainsi durant des jours, attirant les rapaces et les aristocrates moqueurs venus admirer les macchabées. Leurs rires grinçaient comme des poulies, leurs visages se distordaient, leur voix glissaient entre grave et aiguë. Il se réveillait alors, baigné de sueur, et vérifiait constamment que personne ne grattait à sa porte, venu observer sa dépouille. Vers six heures, ne trouvant plus le sommeil et le soleil venant baigner la pièce d’une douce clarté, il décida d’émerger de son lit. A trois reprises, il observa la cour du château à la recherche d’ennuis. Mais elle restait décidément vide de toute agitation matinale.

Après un rapide bain et...