L'ère napoléonienne : le passé, le présent, l'avenir, poëme / par Mme Bernard de B***,...

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Dentu (Paris). 1859. 1 vol. (187 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1859
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L'ÈRE
NAPOLÉONIENNE
LE PASSÉ, LE PRÉSENT, L'AVENIR
POEME
l'Ait
M'"r BERNARD DE B
Auteur tta L'Autriche an ban de l'Europe
\A\ poésie, c'est le coeur !
(Lord BYRON.)
Jpûris
DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS , 13
18S9
L'ÈRE
NAPOLÉONIENNE
IMPRIMERIE DE CH. JOUAUST
RUE SA1NT-HONORÉ , 338
L'ÈRE
NAPOLÉONIENNE
m PASSÉ, LE PRÉSENT, L'AVENIR
POEME
PAT.
Mmt BERNARD DE B
Auteur de L'Autriche an ban de l'Ettrope
La poésie, c'est le cc*ur !
(Lord RYRON.)
fJttris
DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13
1859
A SON ALTESSE IMPÉRIALE
LE PRINCE
EUGÈNE NAPOLÉON
Chacun se plaît à dire, ô noble Prince EUGÈNE,
Que vous avez un coeur de séraphin ;
On exalte partout votre candeur sereine,
Votre front d'ange et votre oeil enfantin !...
Si du pouvoir humain vous occupiez le faîte,
Si vous étiez un sublime Empereur,
Certes, je n'aurais pas osé lever la tête ;
Croyez-le bien! j'aurais eu trop de peur...
Mais non, je ne crains pas, et ce qui me rassure,
C'est qu'en vos mains ne brille pas l'acier;
Je sais que le sourire est votre seule armure,
Et la douceur votre seul bouclier...
Hélas! je ne suis, moi, qu'une bien faible femme;
Et vous saurez que mon coeur abattu
Ne fut jamais qu'amour, que tendresse et que flamme
Pour les enfants, ces perles de vertu!
Désirant donc offrir à l'Élu de la France,
Dont la grande âme a sauvé le pays,
Le gage pur et vrai de ma reconnaissance,
J'ai mieux aimé m'adresser à son fils...
Noble Enfant', recevez les présents de ma lyre,
Soleil futur d'un siècle tout nouveau !
C'est un doux chant d'amour, que ma muse en délire
Vient déposer près de votre berceau!...
Ah! Prince,'protégez ce modeste poëme,
Plus délicat qu'un nuage d'encens ;
J'en serai toujours fière, et mon coeur, qui vous aime,
Prîra pour vous le Dieu des Innocents!...
Si jamais des méchants, aux trames criminelles,
Lancent sur lui leurs dards et leurs poisons,
Cachez-le tendrement sous vos charmantes ailes,
Mon bel Archange aux brillants cheveux blonds...
Ainsi, le front couvert de votre noble égide,
Bravant les traits de la malignité,
Il sera, dans son vol, plus libre et moins timide
Vers les hauteurs de l'immortalité!...
De grâce, acceptez-en, Prince, la dédicace !...
Quand vous serez plus tard un Empereur,
Quand l'âge aura sur moi posé sa main de glace,
De mon vieux luth vous serez protecteur...
Daignez le recevoir avec vos doigts de roses,
Pour le donner aux auteurs de vos jours ;
Et puis dites-leur-en mille petites choses,
Beau rejeton de leurs chastes amours!...
4
Qu'en les baisant, alors, votre bouche coquette
Leur dise enfin, avec un doux souris :
« N'oubliez pas le pauvre et généreux poëte,
Pensez pour elle au nom de votre fils!... »
DES BRAVES MORTS SUR LE CHAMP D'HONNEUR
POUR LA SAINTE CAUSE
DE L'INDÉPENDANCE
Hélas ! ils sont tombés comme tombent les braves,
Ils ont trouvé la mort en brisant leurs entraves ;
L'ange du noir trépas, implacable faucheur,
Les a tous moissonnés sur le champ de l'honneur!...
Dans ces plaines de mort, aux effrayants fantômes,
Ils étaient là beaucoup de nobles jeunes hommes
Qui n'avaient pas encôr vécu trente printemps ;
Qui cachaient à la fois sous leurs durs vêtements
6
Une âme de lion, un tendre coeur de fille,
Et dont la voix tremblait au seul nom de famille!...
Pauvres enfants ! mourir si jeunes et si tôt,
Quand on n'a pas encor donné son dernier mot ;
Quand on laisse après soi des amis, une mère,
Et qu'on n'a pas des jours vidé la coupe amère !
C'était bien triste, hélas ! d'entendre le martyr
Se dire en succombant : « Eh quoi! si tôt partir! »
Frères, consolez-vous ! votre âme est immortelle ;
Votre cause était juste, et votre mort est belle.
Ah! ne vous plaignez pas de vos bienheureux sorts!...
LES VIVANTS BRÛLERONT DES LAMPES POUR LES MORTS ! ! !
Notre esprit gardera toujours votre mémoire.
A vous, jeunes Héros, à vous ces chants de gloire!
A vous, fils du PASSÉ , ce pieux souvenir !
Apôtres du PRÉSENT, soldats de I'AVENIR!...
Hélas! ils sont tombés comme tombent les braves,
Ils ont trouvé la mort en brisant leurs entraves ;
L'ange du noir trépas, implacable faucheur,
Les a tous moissonnés sur le champ de l'honneur!...
INTRODUCTION
Les circonstances ne forment pas les
hommes : elles les montrent, et dévoilent
la royauté" du génie....
(LAMENNAIS.)
Lorsque le vent des révolutions a soufflé sur un pays et que
l'esprit humain, dans un coupable entraînement, a méconnu
les droits de la raison, c'en est fait de l'ordre social; le vertige
s'empare des têtes les plus sages; la modération devient
impossible, et, dans ce déchaînement frénétique des passions,
le thermomètre politique marque toujours les deux extrêmes.
Le bien et le mal, le vice et la vertu, gisent oubliés dans
les ténèbres de l'indifférence, ou roulent confondus dans le
8 INTRODUCTION.
pêle-mêle des laves bouillonnantes que lance le volcan révo-
lutionnaire ; et ce n'est plus désormais qu'en passant par le
sang et les plus terribles épreuves qu'un peuple puissant,
énergique et fort, peut arriver à sa régénération !... La moin-
dre résistance irrite le torrent dévastateur, la société agonise
dans les convulsions de l'anarchie, et la tourmente sociale fait
monter à la surface l'écume de l'humanité !...
Puis il arrive un moment où l'écume dispersée retombe au
fond du gouffre d'où elle était sortie naguère : le volcan
épuisé ne lance alors vers le ciel qu'une fumée noirâtre et
fétide, mais complètement inoffensive, et le torrent, parvenu
au delà du but qu'il s'efforçait de franchir, n'est qu'un marais
croupissant Oh! dans ces moments d'épreuve et
d'angoisse cruelle, malheur! trois fois malheur ! C'en est
fait de la nation s'il ne se rencontre en son sein une main
ferme et puissante pour relever le peuple abattu et démoralisé,
pour rendre la vie à ce cadavre sans mouvement et pour dire
à ce grand paralytique : « Lève-toi et marche l » Ces moments
de prostration sont plus à craindre pour l'avenir d'une société
que les heures de crise, d'agonie et de luttes fratricides!
Là où est la force, là est aussi la vie et par conséquent
l'espoir!... Mais, quand le pouls a cessé de battre, et qu'il ne
reste plus au grand corps populaire aucune condition de vita-
lité , il n'a qu'à s'ensevelir dans le linceul de la mort et qu'à
attendre l'heure fatale d'un inévitable trépas!...
INTRODUCTION. 9
Tel était le cruel état où se trouvait la France pendant la
période dictatoriale 93, en abattant, avec sa hache
ëgalitaire, les plus hautes et les plus précieuses têtes du
royaume, n'avait pas oublié d'élever, à côté des saints tem-
ples profanés, des autels infâmes à la corruption, à l'athéisme,
au fanatisme et au préjugé! L'heure des crises était pas-
sée , et, sur les laves encore fumantes du volcan révolutionr
naire, les aristocrates du Directoire bâtissaient de somp-
tueuses villas, où ils renouvelaient, en face de la démocratie
mourante,-les dégoûtantes orgies de la Régence.
Ces Louis XV au petit pied faisaient pâlir, dans leurs ïnàé-
centes agapes, les Sardanapales Ninivites de l'antiquité... La
démoralisation s'emparait de toutes les classes ; plus de vi-
gueur, plus d'énergie. Voltaire, l'infâme vieillard, régnait en
despote sur tous les coeurs;... et puis, à l'horizon, apparais-
saient 1,200,000 baïonnettes ramenant la barbarie!... C'en
était fait de la France!... Où donc était le peuple alors, le
vrai peuple français? Hélas! on lui avait enlevé sa belle
toison, il n'osait plus se montrer; ses pasteurs corrompus
s'engraissaient à ses dépens ; le bélier, naguère si superbe,
avait honte de lui-même ; il poussait de temps à autre de tristes
et prophétiques bêlements : il attendait un VENGEUR !...
Ah ! ce n'était plus ce peuple indépendant et fier, qui quel-
ques années auparavant brûlait sur la place de la Révolution
10 INTRODUCTION.
le tyrannique manifeste de l'orgueilleux Brunswick, et qui
d'un seul coup envoyait sur ses frontières 300,000 de ses
enfants, dont le courage, le patriotisme et l'abnégation
faisaient oublier les horreurs des Marat, des Danton et des
Gollot-d'Herbois!...
Désormais ce peuple ne pouvait plus rien sans l'influence
irrésistible d'un puissant initiateur ; la France en était venue
au dernier degré de dégradation morale et de lassitude : car,
enfin, à force de détruire, les bras se lassent de démolition ;
l'homme s'épouvante du vide qu'il fait; son coeur-desséché se
•fend et s'ouvre avec une amère douleur, comme une terre,
jadis fraîche et riante, dont le sein brûlé par un éternel soleil
ne connaît plus depuis longtemps les larmes vivifiantes des
nocturnes rosées!...
Le désespoir était à son comble, la confusion était extrême,
et la civilisation française allait expirer, si du sein ténébreux
du chaos l'arbitre des empires et des nations n'eût fait surgir
le génie colossal appelé à le débrouiller... C'est alors que des
bords de l'Orient où IL était allé chercher le prestige de sa fu-
ture grandeur, apparut l'homme de Dieu ; il n'eut qu'à se
montrer, et la nation, se levant comme un seul homme, vint se
rallier sous son fatidique étendard... Enfants du dix-neuvième
siècle, n'en soyons pas étonnés: pour laver la tache de sang
qui souillait la patrie, il fallait de la gloire; pour sauver la
INTRODUCTION. M
patrie de la démoralisation et des baïonnettes étrangères, il
fallait un NAPOLÉON!...
Homme extraordinaire ! ta vie, plus extraordinaire encore,
tient du prodige, de la légende, du merveilleux ! Dans cent
ans on ne comprendra ni ton apparition du sein d'une île
abrupte de la Méditerranée, ni ta disparition sur les noires
falaises d'une île déserte de l'Océan. Ton histoire est dominée
par trois grands caractères : l'excès du génie, l'excès de la
fortune et l'excès du malheur... Nos Talleyrands modernes
n'ont cessé de te jeter la pierre de la calomnie, de l'invective
et de l'ingratitude ; dès que le vent de l'adversité t'a fait dé-
choir de ton piédestal, pauvre grand homme! ces parasites
insolents t'ont craché au visage et t'ont lâchement souffleté,
comme si ta gloire n'eût pas été celle de la patrie, comme si
le soufflet que leurs indignes mains appliquaient sur ta joue
n'eût pas été directement adressé à la France !...
Et pourtant ces mêmes hommes, qui ne trouvaient pas
alors d'expressions assez avilissantes pour te jeter à la face,
s'inclinaient naguère, en tremblant, devant ta suprême puis-
sance!... Et pourtant tu les avais gorgés d'honneurs, de
dignités et de richesses... Et pourtant tu ne leur demandais à
eux ni leurs trésors, ni leurs enfants!...
12 INTRODUCTION.
Quand l'horizon est sombre, qui fait les sacrifices? C'est le
peuple, toujours le peuple, qui ne calcule jamais dans son
amour... Eh bien! cet amour, il te le conserve encore, il te
je conservera jusqu'à la fin des siècles ; et, si c'est le peuple
qui fait la popularité, réjouis-toi et tressaille d'allégresse sur
ta colonne de bronze : car, ô Napoléon! jamais homme sur la
terre ne fut plus populaire que toi !
Qu'ils aillent, ces froids politiques dont l'esprit doctrinaire
s'évertue nuit et jour à te trouver des torts , qu'ils aillent dans
le moindre petit hameau de nos départements, qu'ils entrent
dans la cabane rustique du laboureur, et le premier objet qui
frappera leurs regards sera ta mâle figure se dessinant mysté-
rieusement dans la pénombre du mur, placée entre le rameau
de buis bénit, le portrait du Juif-Errant et la statue de la
Vierge !... Qu'ils daignent adresser la parole au bon paysan
péniblement courbé vers le sol qu'il fertilise de ses sueurs;
que les grands noms d'Alexandre, d'Annibal et de Titus, de
Philippe-Auguste, de François Ier ou de Richelieu, tombent
de leurs lèvres, l'homme des champs ne lèvera pas la tête :
ces noms ne lui disent rien ; mais que ton nom magique , ô
sublime Corse, vienne frapper son oreille, voilà que soudain
un frisson électrique a parcouru ses veines, son oeil s'est illu-
miné, une larme a coulé sur sa joue, et sa bouche a murmuré :
« Ah ! s'il vivait, s'il vivait encore !... »
Et sais-tu bien , incompréhensible génie ! d'où t'est venu
INTRODUCTION. 13
cet amour, ce culte, cet enthousiasme, de la part du peuple?
C'est parce que tu enchaînas à ton char glorieux le démon de
l'anarchie, qui n'a des séides que dans la populace ; c'est
parce que tu fermas de ta large et puissante main le cratère
toujours fumant du Vésuve démagogique ; c'est parce que tu
rendis à la Révolution sa véritable splendeur ; c'est parce que
ton élévation fut celle du peuple même, qu'en ta personne il
fut compté pour quelque chose, et qu'il put dicter ses volontés
aux rois absolus de la vieille Europe.... C'est parce que tu lui
donnas de bonnes et salutaires lois; parce que, en récompen-
sant tous les mérites, tu le gratifias de la véritable égalité, de
la véritable justice, de la véritable indépendance; et qu'en
échange d'une liberté, hélas! trop chèrement achetée, tu
versas sur son front des torrents de gloire... lui qui en avait
tant de soif!
Géant de mon siècle, je te salue ; missionnaire de l'idée,
-sois béni : car, si cette poussière qu'on appelle ton corps a
été emportée par le vent, ta grande âme, c'est-à-dire les idées
que tu as semées avec tant de profusion par le monde, ont
germé dans le silence, et maintenant elles portent des fruits
au centuple. En vain l'Adamastor de l'absolutisme s'est dressé
terrible et menaçant devant toi; Gama du progrès et de la
civilisation, tu as doublé, malgré la houle et les orages, lé
cap des tempêtes de la barbarie.,.. Et nous, les fils et les
14 INTRODUCTION.
filles de cette vigoureuse génération de l'empire que tu menais
triomphante du Thabor au Kremlin , nous recueillons main-
tenant la magnifique moisson de tes fatigues et de tes labeurs....
Lorsque arriva la grande chute, l'hécatombe de Waterloo,
ce lamma-sa-bacthani des peuples, comme dit Alphonse
Esquiros, on crut un moment que l'idée fécondatrice, l'idée
napoléonienne, était morte, morte pour toujours ; mais on ne
sait donc pas que l'idée est fille du VERBE et qu'elle ressuscite
comme le Verbe lui-même?... L'idée, c'est le foie sans cesse
renaissant du martyr caucasien, dont le noble crime fut d'avoir
trop aimé l'humanité. Nous le savons aujourd'hui, ce que tu
voulais, immortel empereur ; le fils et l'interprète de ton idée,
NAPOLÉON III, nous l'a fait connaître : tu voulais la fraternité
universelle, la paix et la liberté!... La victoire à Moscou
seulement, et ton but était atteint. Mais rassure-toi : le linceul
qui couvrait ta dépouille mortelle sous le saule pleureur de
Sainte-Hélène contenait dans ses plis le Passé, le Présent,
VAvenir!... Ton linceul pavoise maintenant le mur des Inva-
lides , mais la mystérieuse trinité dont il était le dépositaire
ne s'est point envolée, comme se le figuraient les Thiers de
la diplomatie, à travers les brumes de l'Océan ; et aujourd'hui
même, à l'heure qu'il est, l'impérissable triangle commence à
luire plus brillant que jamais sur l'Europe étonnée....
Le temps ne te permit pas de mettre la dernière main à ton
INTRODUCTION. 15
oeuvre gigantesque ; mais Dieu, qui t'inspirait, ne pouvait pas
la laisser ainsi inachevée; après quarante ans de repos, pour
ne pas dire d'obscurité, elle a été reprise, d'une manière on
ne peut plus glorieuse, par ton illustre neveu, NAPOLÉON III.
Epurée par le creuset de l'oubli, elle n'en reparaît que plus
éclatante , plus immaculée et plus divine.
Comme ton coeur paternel et français doit palpiter d'enthou-
siasme en voyant l'admirable ligne de conduite que ton légi-
time héritier n'a cessé et ne cesse de suivre depuis dix ans...
Sa place dans le ciel est désormais à côté de la tienne, et la
couronne qui doit ceindre son front n'aura pas les quelques
taches que les circonstances, les malheurs des temps, les né-
cessités de la politique et la rage de tes ennemis ont jetées sur
ton diadème impérial... Sa gloire sera plus pure, je dirai même
plus grande : car il a sur toi l'immense avantage d'avoir connu
le malheur avant de prendre en main les rênes du gouverne-
ment. Comme toi, il a sauvé du naufrage le vaisseau de l'État
prêt à sombrer ; comme toi, il a remis sur le bon chemin le
char de la France, que des guides imprudents avaient laissé
dévier; comme toi, il a arrêté dans sa marche envahissante
l'Attila communiste ; comme toi, il est le soldat de Dieu, le
missionnaire de l'idée; mais, instruit par l'adversité, il a profité
de l'expérience des siècles et n'a pas commis les fautes qui
pèsent encore sur ta mémoire, bien que tu les aies mille fois
expiées par ta longue et douloureuse PASSION !
16 INTRODUCTION.
Quels joyaux pour une couronne que l'agrandissement moral
et l'embellissement ; général de la France; que la prise de
Sébastopol, le Congrès de Paris, l'ouverture de l'Isthme de
§uez et la délivrance de la Péninsule Italienne!... Oh! c'est
ce dernier fait surtout qui met le sceau, à sa gloire; c'est la
sainte cause, c'est l'immortelle guerre, qu'il a soutenue avec
tant d'éclat, de courage et de désintéressement, qui lui vaudra
pendant des siècles les incessantes actions de grâces de tous
les vrais amis de la liberté, de la justice et. de la civilisation !
Votre gloire, ô Napoléon III, surpassera toutes les gloires
humaines !... La souffrance et la douleur ont versé dans votre
grand coeur des trésors incomparables ; c'est dans les horreurs
de l'adversité que vous avez appris à gouverner la France et
que votre ange inspirateur a soufflé dans votre esprit les plus
hautes et les plus généreuses conceptions ! C'est dans la soli-
tude d'Arenenberg et dans les sombres cachots de Ham que
vous avez appris à méditer sur les magnifiques paroles qui
sont tombées plus tard de votre plume, et qui se répandent
chaque j our de votre bouche sur les nations du monde entier.
C'est aux pieds du Christ que vous avez épanché votre coeur
navré par la misère et la détresse.... c'est là que vous avez
appris à dire au genre humain les grandes et belles véri-
tés dont vous avez doté l'Europe!... C'est dans l'exil, enfin,
que vous avez rêvé le bonheur de la France !... Aussi, grand
INTRODUCTION. 17
Empereur, l'auréole qui ceint votre front rejaillira sur votre
fils, l'amour de la France, et sous votre puissante égide il
saura dire un jour à l'Europe : Moi aussi, Napoléon IV, je suis
l'enfant du progrès, de la liberté et de la foi !...
Va, repose tranquillement dans ta blanche couchette, enfant
prédestiné, et laisse les langues malveillantes aiguiser dans
l'ombre leurs traits empoisonnés : la cuirasse de ton aïeul et
le puissant bouclier de ton père les empêcheront d'arriver
jusqu'à toi!... Nouveau Marcellus, les plus brillantes destinées
t'attendent : quelque chose me dit que sous ton règne s'achè-
vera la grande régénération que l'on aperçoit déjà surgir à
l'horizon, et que les plus hardis penseurs de notre siècle ont
entrevue en poussant leurs sévères investigations dans le
champ toujours inexploré de la science, de la philosophie et
de l'histoire !...
Déjà les haines disparaissent, les rancunes s'éteignent, les
vieux partis s'effacent ou se rallient à l'ordre nouveau : le génie,
les vues grandioses et l'admirable politique de l'auteur de tes
jours; les vertus, la bonté et l'intelligent patriotisme de celle
qui t'a porté neuf mois dans ses flancs ; enfin, la sage direction
que leur esprit rénovateur a imprimée au mouvement qui
entraine toutes les intelligences, ont ramené des millions de
coeurs à la cause NATIONALE de I'AVENIR.
18 INTRODUCTION.
Tous les citoyens vous aiment et vous bénissent, ô famille
de héros!... Vous vous êtes IDENTIFIÉS à la France, vous avez
noblement servi le peuple, et le peuple vous a donné le pou-
voir ; et le premier usage que vous en avez fait a été de rendre
notre patrie et la vôtre la première nation du globe !...
Il existe sans doute encore, à l'heure où nous écrivons, de
ces mécontents jaloux qui, simplement guidés par un intérêt
personnel, ne sauraient adhérer d'une manière franche et
sincère aux idées larges, généreuses et toutes chrétiennes qui
forment le brillant apanage de votre couronne !... Sans doute
il en est qui se refusent de marcher avec le siècle et à qui
l'expérience n'a rien appris. Mais aussi, en revanche, à vous
les hommes sincères du parti républicain, parce que votre
gouvernement repose sur la démocratie ; à vous les hommes
progressistes du droit national, noble phalange qui place au-
dessus de tout les véritables intérêts du pays!... A vous
cette ardente et fière jeunesse qui ne respire que la gloire et
les nobles idées ; à vous enfin tout le peuple français, qui a
si généreusement déposé sur vos augustes têtes le vrai pouvoir
qu'il tient lui-même de Dieu !...
Courage donc, ô fondateurs de l'Ere Napoléonienne ; cou-
rage !.. en avant, toujours en avant, dans la voie du progrès !
Dieu vous protège et vous conduit. Puissent les voeux que je
forme pour vous monter comme un encens d'agréable odeur
INTRODUCTION. 19
jusqu'aux pieds du trône de l'Éternel, et vous attirer mille
bénédictions!...
Je ne serais point surprise que ces appréciations, faussement
interprétées, fournissent à des Aristarques malintentionnés
l'occasion de faire pleuvoir sur moi leurs sarcasmes amers,
me traitant de folle et de téméraire. Mais pourquoi donc folle
et téméraire? De ce que je ne suis qu'une femme, me serait-il
défendu d'entretenir dans le foyer de mon coeur la lampe du
patriotisme ? Me serait-il défendu d'apporter mon contingent
d'admiration à ce qui élève, honore et agrandit la France?...
En présence des saintes, grandes et belles choses qu'accomplit,
en face du monde étonné, le magnanime libérateur de l'Italie,
dois-je refouler au fond de moi-même le trop-plein de mon
âme? Non, non; mille fois non !...
La femme, avons-nous dit dans notre brochure L'Autriche
au ban de VEurope (1), a une fonction sociale à remplir; elle
doit aider l'homme dans sa mission civilisatrice, elle doit
réunir sa petite pierre aux superbes matériaux que préparent
à grands frais les architectes de la pensée.... Eh bien ! ce que
(1) VAutriche au ban de-l'Europe. —Avril 1839. Dentu, Paris.
20 INTRODUCTION.
nous avons dit dans notre opuscule sur la question italienne,
nous nous plaisons à le répéter ici. Pleine de ces idées, nous
avons mûrement réfléchi sur les prophétiques événements qui
composent l'histoire de nos soixante dernières années ; nous
avons considéré la marche du siècle et de l'humanité ; nous
avons levé les yeux au ciel, et dans l'ardeur de nos convictions
nous avons murmuré le nom de la Providence ; nous avons
compris que le temps des fadaises anacréontiques est passé,
que le poète ne doit plus prostituer son génie à de stériles
et romantiques langueurs, que sa mission est de s'emparer
d'une idée utile, de la faire germer et de la jeter ensuite en
pâture à ses frères !... Voilà pourquoi nous avons suspendu,
au fond du sanctuaire où trône l'inspiration, la lyre des
rêveries et la harpe des solitudes ! Voilà pourquoi nous avons
détaché la trompette épique et nous avons chanté NAPOLÉON !
Nous avons chanté cette FAMILLE PROVIDENTIELLE, parce que
nous sommes de ceux qui ont foi en elle ; parce que nous
avons sucé avec le lait le dévouement, le respect et l'admira-
tion pour ses illustres et héroïques représentants; parce que
nous aimons le peuple et notre patrie, comme on aime quand
on est jeune, de toutes les aspirations de son être, de toute
l'énergie de ses facultés, et que les Napoléon ont toujours été
les élus du peuple et de la nation ; parce que cette famille a
deux fois sauvé la France de la honte ou de la mort, qu'elle a
INTRODUCTION. 21
rendu la patrie au culte de ses pères, et qu'elle a replacé le
représentant du CHRIST sur son trône pontifical ; parce qu'en
elle se trouve définitivement conclu l'hymen si difficile entre
la Démocratie et Y Autorité, et que notre illustre et bien-aimé
empereur Napoléon III a été le premier à comprendre et à
enseigner à l'Europe que la véritable monarchie consiste dans
« l'identité des intérêts entre le souverain et le peuple (1); »
parce qu'enfin, l'aigle impérial porte I'AVENIR sous ses puis-
santes ailes, et qu'en notre qualité de Française et de chré-
tienne, nous devons payer à la famille prédestinée la dette de
la reconnaissance et de l'amour!
Nous avons chanté les Napoléon, parce qu'il n'existe pas
dans le monde un sujet qui soit plus digne des méditations
du poète que l'incommensurable fortune du vainqueur de Ma-
rengo, que l'inexpiable martyre du captif de Sainte-Hélène...
Est-il, du reste, un sujet qui prête plus aux brûlantes inspi-
rations d'une âme généreuse que les pathétiques infortunes
du prisonnier de Ham, que la vie merveilleuse et les grandes
actions du libérateur de l'Italie? Est-il enfin un sujet plus ca-
pable d'occuper les loisirs d'un esprit rêveur, croyant au règne
de la fraternité universelle, que l'avenir de cet Enfant royal
dans le berceau duquel sont renfermées les destinées de la
France et Deut-êlre de l'Europe entière?
(1 ) Idées napoléoniennes. — L. Napoléon.
22 INTRODUCTION.
En présence d'une pareille source de poésie, notre âme,
comme l'esprit de la sibylle antique, a palpité d'enthousiasme
sur le trépied du sanctuaire!... Prêtresse de l'idée, nous
l'avons parée des beautés de la forme afin de la graver plus
profondément dans le coeur de ceux qui s'avancent à pas pres-
sés sur le chemin du progrès et de la civilisation.
NAPOLÉON !... qu'il résonne fièrement à mon oreille ce nom
sublime, mystérieux et indéfinissable ! comme il réveille en
mon coeur de touchants et pathétiques souvenirs!... Moi, fille
d'un de ces braves guerriers de la Révolution et de l'Empire
dont l'épée se transformait du matin au soir en bâton de ma-
réchal ; moi, bercée dans mon enfance au bruit d'une chanson
militaire, j'ai appris à ne prononcer qu'avec respect et enthou-
siasme ce nom magique devant lequel je voyais se courber re-
ligieusement la tête blanchie du vénérable auteur de mes
jours!...
Dors en paix, ô le meilleur des pères ! ta fille n'a pas dégér
néré; ce sont tes patriotiques leçons, embellies des ornements
de la poésie, que je donne aujourd'hui à méditera mes conci-
toyens!... Mais, ô mon père! reçois-en le premier hommage :
car c'est toi qui fus mon auge inspirateur ; car, dans mes lon-
gues veillées nocturnes, alors qu'à la clarté indécise et vacil-
lante de ma lampe, j'évoquais la Muse des grands événements,
je voyais ton âme descendre des célestes demeures, s'incliner
INTRODUCTION. 23
voluptueusement au-dessus de ma tête et me souffler ensuite
doucement à l;oreille : « Courage, ma fille! encore un effort!
« Courage ! courage ! »
Et toi, bergère de Domremy, descends à ma prière du sé-
jour de la béatitude ; viens mettre dans ma bouche des paro-
les de flamme, afin que je puisse dignement chanter la vertu
et fièrement anathématiser le crime... Oh! Jeanne-d'Arc,
ma glorieuse patronne, sois ma Béatrix dans le long et pé-
nible voyage que je vais entreprendre, portée sur les ailes
du songe et de la méditation! Comme la Béatrix de Dante
Alighieri, mets dans mon coeur un rayon de ce feu patriotique
dont tu étais animée au mémorable siège d'Orléans, alors que
tu apparaissais le soir aux ennemis de la patrie, semblable à
l'ange exterminateur planant sur le camp de Sennachérib....
Que j'ai pleuré de fois, ô héroïque paysanne, en me rappe-
lant ta douloureuse et lamentable histoire !... Combien de fois
j'ai mélancoliquement salué dans le lointain des âges ta suave
et virginale apparition !... Oh ! Jeanne-d'Arc, tu es pour moi
la plus sublime et plus noble personnification de la patrie, tu
es pour moi le peuple fait femme!...
Lorsque, succombant sous le faix d'un passé qui l'accable,
un siècle vieilli incline vers le couchant pour s'endormir dans
l'éternité ; lorsque apparaît à la surface du globe un de ces
24 INTRODUCTION.
phares lumineux et inextinguibles qu'aux époques de renais-
sance Dieu place sur la terre afin de conduire les peuples
dans la voie du progrès, l'ère qui commence porte le nom de
ce géant et le transmet, accolé au sien, à l'ardente jeunesse des
générations futures; de même qu'on a dit déjà : l'ère de Cyrus,
l'ère d'Alexandre, l'ère de Charlemagne, l'ère de Louis XIV ;
de même on pourra dire : L'ÈRE NAPOLÉONIENNE... Le titre de
notre poëme est donc pleinement justifié, et nous ne croyons
pas faire preuve de témérité en embrassant à la fois le PASSÉ ,
le PRÉSENT, I'AVENIR!...
Napoléon le Grand n'est-il pas en effet le gigantesque
inaugurateur des temps modernes, l'étonnant messie des idées
nouvelles?... Napoléon III n'en est-il pas le sublime et géné-
reux propagateur?... Et ne pouvons-nous pas prévoir le rôle
brillant de continuation dans cette oeuvre humanitaire que
l'avenir réserve à celui qui sera un jour NAPOLÉON IV?... »
Puissions-nous ne pas être restée au-dessous de notre
sujet! Puisse ce travail faire naître dans l'âme de nos frères
une idée patriotique et hâter l'heure bienfaisante de Vuniver-
selle réconciliation! Ce sera la plus belle et la plus douce ré-
compense de nos veilles et de nos labeurs
L'EUE NAPOLÉONIENNE
CHANT Ier
LE PASSÉ
L'ÈRE NAPOLÉONIENNE
Si l'on TOUS dit que l'art et que la poésie ,
C'est un flux éternel de banale ambroisie ;
Que c'est le bruit, la foule, attachés à vos pas ;
Ou d'un salon doré l'oisive fantaisie ;
Ou la rime, en fuyant, par la rime saisie,
Oh ! ne le croyez pas !
(VICTOR HUGO.)
Ne me demandez pas, fils de la jeune France,
Pourquoi j'ai déposé la lyre de l'enfance,
Pourquoi mon luth d'amour est devenu d'airain,
Pourquoi je viens de mettre un glaive dans ma main,
Pourquoi j'ai ressenti dans ma poitrine ardente
La flamme de ce feu qui consumait le Dante;...
Pourquoi je vais chanter sur un ton solennel
La gloire, les bienfaits et le nom du mortel
A qui DIEU confia les destins de l'Europe;...
Pourquoi je vais chanter son coursier qui galope,
Sa redingote grise et son petit chapeau,
De nos braves soldats fantastique drapeau ;
Pourquoi mon humble vers, escaladant les cimes,
Va prôner la grande âme et les vertus sublimes
28 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
Des nobles rejetons du terrible EMPEREUR,
Dont le regard faisait pâlir les rois de peur;...
Pourquoi ma muse enfin entonne un chant de guerre.
Vous voulez le savoir, vieux enfants.de la terre!...
Ah! c'est que j'ai compris-ma sainte mission;
C'est que je sens mon coeur battre d'ambition,
De cette ambition qui fait les grandes âmes,
Que nous avons aussi nous autres faibles femmes!...
Ah! c'est que le poëte est le héraut de Dieu;
Qu'il doit monter un char au magnétique essieu,
Se mêler aux combats, aux luttes de son âge,
Évoquer de l'honneur l'incomparable image,
Guider le pauvre peuple au chemin du progrès,
Encenser la vertu, mais le crime jamais !...
Ah ! c'est qu'il doit flétrir l'affreuse barbarie,
Verser dans tous les coeurs l'amour de la patrie,
Ranger sous ses drapeaux les fils de l'avenir,
Être même un apôtre, au besoin un martyr...
Et conserver enfin, tout en restant poëte,
Dans son âme de feu le rayon du prophète,
S'il veut que son ouvrage, aux parvis éclatants,
Comme un roc de erranit brave la faux du temps !...
CHANT PREMIER
Songeous que, sur Ta mer des mondes en travail,
Du vaisseau du progrès Dieu tient le gouvernail.
L.-C PONCY.
T
IL2 IBAIPVlmiK
Je vis (était-ce encore un rêve?)
Je ne sais quelle femme angélique comme Eve,
(Edouard TURQUETY.)
Le tonnerre grondait par une nuit d'orage,
L'éclair de ées rayons inondait mon visage,
Mon âme errait pensive au gré de ses désirs :
C'était l'heure du rêve et l'heure des plaisirs...
30 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
Mon esprit, dégagé de sa frêle enveloppe,
Méditait tristement sur le sort de l'Europe ;
Les peuples d'autrefois, les peuples d'aujourd'hui,
Comme un convoi de morts défilaient devant lui !...
Muet d'étonnement et palpitant de crainte,
Mon coeur ne battait plus sous cette double étreinte.
La tempête cessa, le brouillard s'entr'ouvrit;
Sur un char de vapeurs une femme en sortit.
Je n'avais jamais vu créature plus belle!...
L'amour des séraphins brillait dans sa prunelle ;
Un voile blanc couvrait son corps mystérieux,
Et ce voile, ondulant aux quatre vents des cieux
Comme une gaze d'or brillant de pierreries,
Enveloppait son corps de larges draperies ;
Des ailes de sylphide, au moelleux frôlement,
Dans les plaines de l'air la berçaient mollement,
Et j'aperçus alors cette femme inconnue
Dans un modeste essor fendre la blanche nue...
Puis je la vis vers moi se pencher à dessein,
Comme un cygne nageant au milieu d'un bassin!
Ses noirs cheveux tombaient en tresses ondoyantes
Sur le chaste contour de ses ailes tremblantes...
Mais voilà qu'aussitôt, s'arrêtant près de moi,
Et puis me regardant avec un doux émoi :
I" CHANT. — LE BAPTÊME. 31
« Ma fille, ne crains pas, me dit sa voix divine,
« Je suis de Vaucouleurs l'immortelle héroïne ;
« J'avais nom Jeanne-d'Arc, et dans mon coeur français
« L'Éternel avait mis un carcan pour l'Anglais!...
« Tu dois savoir combien, innocente bergère,
« J'ai souffert pour mon roi, pour la France ma mère ;
« Aussi ma place est belle au séjour immortel,
« Et la France a déjà trois patronnes au ciel ' !...
« Des parvis de Sion j'ai vu ton âme aimante
« Épancher tous les soirs une oraison brûlante,
« Au pied de l'humble croix qui surmonte ton lit,
« Pour la femme qui pleure et l'homme qui gémit >
« Pour l'avenir du peuple et la mère-patrie...
« Crois-moi, rien n'est plus fort qu'une femme qui prie !
« De la part du Très-Haut je viens te consoler...
« A tes yeux désormais tout va se dévoiler;
« Comme dans un miroir tu vas voir, ô ma fille !
« Les destins surprenants de la grande famille
« Que Dieu prédestina de toute éternité
« Pour l'honneur de la France et de l'humanité!...
« Tu verras ces héros brisant le despotisme,
« Et de leurs bras de fer renversant l'islamisme,
« Soldats de l'Éternel, puissants législateurs,
« Être de l'univers les nobles bienfaiteurs...
32 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
« A travers l'Océan et ses ondes amères,
« Sur les bords merveilleux du pays des chimères,
« Emportée avec moi sur l'aile du zéphyr,
« Tu verras le Passé, le Présent, l'Avenir!...
« Ensemble nous lirons le ténébreux mystère
« Qui depuis soixante ans enveloppe la terre!...
« Viens sans crainte, suis-moi vers des lieux enchantés ;
« Sur ce char nébuleux prends place à mes côtés! »
Elle dit, et soudain mon corps devint agile :
L'esprit avait dompté son despote d'argile ;
Sans effort, sans soutien, nous planions dans les airs ;
Sous nos pieds nous voyions passer les hautes mers ;
La lune de ses feux éclairait notre route ;
La terre m'apparut comme une immense voûte.
—Dis, Jeanne, est-cebienloinl'endroitoù nous allons?
Est-ce dans la planète où dansent les démons?...
Allons-nous dans le globe où le sol est en flammes,
Ou bien chez les Péris, qui ravissent les âmes
Des enfants nouveau-nés qu'on a laissés mourir 2? —
Mais Jeanne se taisait. — Devons-nous parcourir
Les sombres régions qu'habite le mystère,
Ou bien descendrons-nous ensemble sur la terre? —
1er CHANT.— LE BAPTÊME. 33
Jeanne se tut encore, et notre char brumeux;
S'arrêta, suspendu, sous la voûte des cieux!
Au milieu d'une mer. aux ondes caressantes,
Une île projetait ses crêtes menaçantes :
C'était l'île de Corse, aux vallons gracieux ;
C'était l'île de Corse, aux flancs mystérieux,
Où les montagnes ont les neiges pour couronne,
Où le proscrit s'endort aux pieds de la madone!...
Tout à coup j'entendis les cloches, les bourdons,.
Lançant aux vents du sud leurs joyeux carillons.
Un cortège nombreux, longeant la capitale,
Vint enfin s'arrêter devant la cathédrale....
Dans un charmant berceau de guirlandes orné,
On portait à l'église un enfant nouveau-né...
Les rayons du soleil se miraient sur.sa tête!... ..
De l'Étoile des mers c'était la grande fête 3 !...
Les grillons de la plaine et les oiseaux des bois.
Modulaient tendrement mille chants à la fois...
C'étaitun bien beau jour, le jour de ce baptême!..
Le saint temple brillait d'une splendeur suprême!.
La grande Geneviève et l'archange Michel
Quittèrent ce jour-là les portiques du ciel,
34 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
Et, voilés tous les deux sous un nuage austère,
Ils vinrent se placer aux pieds du baptistère.
Alors il me sembla que les deux messagers
Imprimaient sur l'enfant de célestes baisers!...
Qu'ils lui mettaient au front la flamme du génie,
Devant lequel devait fléchir la tyrannie!...
« Vois-tu ce pâle enfant qu'on baptise là-bas?
« Ce pâle enfant, dit Jeanne, un jour tu le verras
« Relever notre honneur sur les champs de bataille,
« Vomir l'égalité des flancs de la mitraille,
« Et, domptant à la fois mille peuples divers,
K Dicter en souverain des lois à l'univers...
« Tu le verras, couvert d'une humble redingote,
« Écraser les.tyrans du talon de sa botte*!...
« Tu verras les vaincus qui traîneront le char
« Du conquérant gaulois, du moderne César,
« Tu le verras, enfin, sans sceptre et sans couronne,
« Faire pâlir encor tous les rois sur leur trône !... »
—Quel est donc cet enfant? Jeanne, quel est son nom?-
La mer me répondit trois fois : NAPOLÉON ! ! !
II
Ifclfi PlTRâmiJlDlSS
Songez que du haut de ces monuments
quarante siècles vous contemplent !
(NAPOLÉON.)
Comme un roi qui s'endort après une victoire,
Le soleil se couchait resplendissant de gloire.
Il avait disparu par delà l'horizon ;
Mais au pâle reflet de son dernier rayon
J'aperçus cet enfant, qu'on baptisait naguère,
Jouant innocemment sur le sein de sa mère ;
Son père le berçait sur ses mâles genoux,
Et puis, le caressant d'un regard tendre et doux,
36 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
Le vieux Corse pleurait comme une simple femme ;
Mille pensers divers s'agitaient dans son âme!...
Mais la scène changea : mon esprit étonné
Aperçut de nouveau l'enfant prédestiné
Se promenant pensif dans la vallée obscure,
Livrant à l'aquilon sa blonde chevelure ;
Dans la forêt ombreuse et le long des ravins,
Je le vis aspirer les arômes divins...
Je le vis des rochers escalader le faîte,
Et méditer déjà quelque plan dans sa tête...
J'admirais tristement notre jeune rêveur;
—Jamais je ne sentis tant de trouble en mon coeur !-
Quand soudain notre char, emporté dans l'espace,
Gravita vers le sud, comme une ombre qui passe...
— O Jeanne! où sommes-nous? lui dis-je en souriant.
« Ma fille, sur les bords du magique Orient...
« Tu vas voir le pays des rêves fantastiques,
« Des palais de cristal? des héros féeriques!... »
L'Orient ! à ce nom, mon esprit confondu
Comme par un fil d'or se trouva suspendu...
Balancé doucement sur les ailes du rêve,
Mon esprit vit alors une imposante grève
Ier CHANT. — LES PYRAMIDES. 37
Sur laquelle brillaient l'opale et le saphir,
Le rubis, Pémeraude et la perle d'Ophir !...
Alors je vis l'Éden qu'habitait notre père,
Et la grotte mousseuse où dormit notre mère ;
Plus bas se déroulaient l'orgueilleuse Babel,
La tente d'Abraham, le palmier d'Ismael,
Les rochers d'Engaddi, que le soleil colore,
Et puis, sur un fond noir, l'endroit où fut Gomorrhe!
Ici, le temple saint du grand roi Salomon ;
Tout près, Tyr la marchande et l'antique Sidon;
A l'est, Persépolis, Tadmor, Suze, Ecbatanes,
Ces reines du désert, dormant sous les platanes...
Là, l'heureuse Yémen étalant ses palmiers;
Plus haut, c'est la Syrie avec ses verts figuiers ;
Plus loin, Delhi, Bagdad, la ville des merveilles;
Puis la triste Balbek aux flancs ornés de treilles,
Et du fier Osmanli le riche minaret,
Et la Mecque la sainte, où naquit Mahomet;
Et la tour de Médine, aux tremblantes clochettes,
Où fument nuit et jour soixante cassolettes...
Au nord, où bien souvent tremble et frémit le sol,
Alep, près de la mer, s'étend en parasol ;
Et puis enfin l'Egypte,, aux campagnes fertiles,
Se mirant dans le Nil, père, des crocodiles...
38 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
<( Vois-tu ces monuments, noircis par les hivers,
« Dont l'ombre se prolonge au nord des grands déserts,
« Ces amas de granit qui menacent les têtes,
« Et sous le front desquels s'abritent les tempêtes?...
« Ce sont les vieux tombeaux des puissants Sésostris 1,
« Qui sur les bords du Nil ont dominé jadis...
« Ces masses qui du temps ne portent pas les rides,
« Ce sont, dit Jeanne-d'Arc, ce sont les PYRAMIDES !... »
Et je vis à l'instant, auprès de ces tombeaux,
S'agiter, se presser, des hommes, des chevaux ;
Je vis flotter au vent le drapeau tricolore,
Et nos soldats s'ébattre au pied du sycomore...
Je vis bondir au loin de brillants escadrons,
Et sur le sable en feu passer des bataillons ;
Je vis un cavalier, jeune homme au front superbe,
Monter un fier coursier qui piétinait sur l'herbe...
Il montrait l'édifice et regardait le ciel :
On eût dit un prophète au sommet du Carmel...
Il parlait aux soldats; sa voix était sublime...
« Compagnons, disait-il, sur l'éternelle cime
« De ces blocs de granit, refuge des autans,
« J'ai vu la nuit, j'ai vu se promener le Temps...
Ier CHANT. — LES PYRAMIDES. 39
Le vieillard contemplait, du haut de ces murailles,
Et vos exploits futurs et nos grandes batailles ;
Il admirait, amis, votre intrépidité,
Et vous marquait du sceau de l'immortalité!...
Enfants... dans votre coeur vous portez la victoire;
Poursuivez en héros le chemin de la gloire !...
Vos noms seront inscrits au sommet de ces tours,
Et, dans mille ans d'ici, les morts vivront toujours. »
Puis voilà qu'aussitôt cette vaillante armée,
Océan furieux, tressaillit enflammée!...
Pareille, en son ardeur, au lion de l'Atlas,
Elle se précipite et sème le trépas
Dans les rangs ennemis, que sa valeur étonne...
Maîtres du champ d'honneur, ces enfants de Bellone,
Vainqueurs des Mamelouks et des fils du sultan,
Menacent d'écraser tout l'empire ottoman!...
Mais Dieu, dont la sagesse est l'arbitre des hommes,
Calme pour un instant ces généreux symptômes...
Alors un des héros de ce jour glorieux 2
S'avance noblement, l'oeil fier et radieux,
Vers le jeune guerrier,... l'orgueil de la patrie;
Puis, dans l'élan du coeur, il l'embrasse et s'écrie :
40 ■ '■■■'■ L'ÈRE NAPOLÉO NIE : NNE.
.« Venez, bravés amis, venez tous applaudir
« Au vainqueur triomphant du Caire et d'Aboukir! »
Puis il dit, l'élevant au-dessus de cette onde :
« Vous êtes, général, aussi grand que le monde!3... »
Et je me demandais, dans ma vive stupeur :
Quel est donc ce mortel au front dominateur?...
Jeanne me dit alors : « L'enfant du baptistère,
« Que deux anges baisaient, cet enfant du mystère,
« Le reconnais-tu bien?... C'est le même,... c'est lui...
« Dans son berceau naguère, aux combats aujourd'hui,
« C'est toujours ton héros!... Sur les bancs de l'école
« Autrefois tu le vis,... et puis sous un vieux saule
« Tu l'as surpris souvent, solitaire et pensif,
« Élevant vers le ciel son regard expansif,
« Méditer de César les savants commentaires 4,
« Tressaillir au récit des exploits militaires
• « Du grand Philopoemen et du fier Annibal ;
« On l'appelait déjà le PETIT CAPORAL!...
« Plus tard, la Renommée, embouchant sa trompette,
« Au siège de Toulon dore son épaulette...
« Son génie à la terre alors se révéla,
« Et l'Europe bientôt à son seul nom trembla!...
1er CHANT. — LES PYRAMIDES. .41
« Le voilà maintenant, aux champs de l'Âusonie,
« Dans un cercle de fer bridant la tyrannie..,
« Tout cède au seul aspect de ce guerrier hardi :
« Le mâtin c'est Arcole, et le soir c'est Lodi !...
« Semblable au fier lion des déserts de l'Afrique,
« Au coursier de l'Arabe, à l'aigle d'Amérique,
« II quitte l'Occident et traverse la mer :
« Son vol est une flèche, et sa marche un éclair...
« Rien n'arrête sa fougue et son ardeur guerrière !...
« L'approche du péril hérisse sa crinière ;
« Au seul bruit du canon il bondit de plaisir...
<( Écoute ce qu'il dit aux héros d'Aboukir :
« Les Anglais, se vengeant comme de vils esclaves,
« Ont brûlé notre flotte, ô compagnons, mes braves!...
« Eh bien ! courage, enfants, nous romprons nos liens !
« Nous sortirons d'ici plus grands que les Romains !... »
Et voilà qu'aussitôt les aquilons soufflèrent.
Sur un point de la mer mes regards se portèrent...
J'aperçus un vaisseau qui cinglait vers le nord;
Immobile et debout un homme était à bord :
Il sifflait, et l'écho, docile en sa présence,
Porta son sifflement vers les rives de France...
42 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
Le canon d'Angleterre à l'orient grondait,
Et j'entendis alors Jeanne qui me disait :
« Saluons ce vaisseau que la vague importune •
« Il porte dans ses flancs César et sa fortune ! ! ! »
III
US ^Uîïsi^itâlî
Canon de la France, qui résonnas de
l'orient à l'occident, sois béni!... Banales
flancs profonds tu portais l'idée nouvelle !...
(Hip. f.ASTILLK.)
Le temps marchait toujours; un siècle allait finir;
Sur le monde planait l'esprit de l'avenir...
Sombre et silencieux, un passé lamentable,
Ne laissant rien de lui, rien qu'un nom détestable,
S'engloutit à jamais dans la nuit du néant,
En vomissant la mort de son gouffre béant !...
Du grand corps de la France environné de chaînes
Rarras et ses suppôts se disputaient les rênes ;
Par d'impurs avocats le peuple était vendu ;
Le crime était partout, nulle part la vertu !...
44 L'ÈRE NAPOLÉONIENNE.
L'ouvrier de ses mains ornait les saturnales
Que célébraient, la nuit, de vils Sardanapales.
Ces tribuns, endormis sur les bords du volcan,
Mettaient pour un plaisir la justice à l'encan...
Désormais le trépas, la honte et la misère,
Sont le seul avenir que la patrie espère!...
De vils conspirateurs, lâches Amphictyons,
Dans l'ombre méditaient mille .proscriptions.
L'Europe avait frémi du succès de nos armes ;
Elle voulait changer nos victoires en larmes ;
Le vaisseau de l'État était prêt à sombrer,
Faute d'un bon pilote et faute de nocher...
La France allait périr, de trop avides princes
Se partageaient déjà nos plus riches provinces!...
Mais voilà que soudain, météore brillant,
Le sauveur du pays surgit de l'Orient!...
Le vainqueur d'Aboukir échappe à l'Angleterre
Pour venir prendre en main le bâton consulaire;
Pour rendre la puissance, et la vie, et l'honneur,
' A ce peuple qui boit le fiel du déshonneur!...
Il quitte le matin la ville d'Alexandre,
Et le soir dans son port Fréjus le voit descendre..
César vient de franchir le Rubicon du jour.
La France le bénit et tressaille d'amour...
1er CHANT. — LE CONSULAT. ' - 45
Les Fouché, les Barras, deviennent plus timides
En voyant arriver l'homme des Pyramides !...
Il vole vers Saint-Cloud, suivi de ses soldats,
Et l'intrigue s'enfuit au seul bruit de ses pas !...
L'encens ne fumait plus au fond des sanctuaires :
Le peuple avait perdu le culte de ses pères...
Depuis cinq ans, hélas!... l'athéisme et le deuil
Avaient fait du pays un lugubre cercueil...
Un peuple sans la Foi n'est qu'un peuple d'esclaves!...
Mais l'illustre Consul dissipa les entraves
Qui mutilaient le corps, en étreignant le coeur
De la France écumant sur son lit de douleur!...
Chrétien, il se souvint du Dieu de son enfance ;
Sa catholique voix fut un chant d'espérance...
Tout le peuple revint à son antique foi,
Du Dieu de saint Louis il observa la loi...
Le monde radieux, sortant d'un chaos sombre,
Voit se fermer enfin les blessures sans nombre
Que l'affreuse Discorde, aux sombres visions,
Faisait depuis longtemps au sein des nations !...
Tout renaît au bonheur!... Mais l'Europe se lève
Et force le Consul à reprendre son glaive...
46 L'ÈRE NAPOLEONIENNE.
A ces tigres jaloux, aveuglés par l'orgueil,
Le Corse va creuser un immense cercueil! ! !...
L'aigle reprend son vol, et c'est Dieu qui le mène :
Tremblez, tyrans, tremblez ! le mondeest son domaine.
Le voilà, franchissant l'escarpé Saint-Bernard,
Et sur les monts neigeux plantant son étendard...
Le moderne Annibal descend au pas de course,
Et les torrents, d'effroi, remontent vers leur source...
Puis sur le col de Tende et les rives du Pô
L'invincible guerrier va planter son drapeau...
Bientôt notre canon fera le tour du monde,
Semant le grain nouveau, la semence féconde,
Et lançant à la fois, sur la terre et les mers,
L'esprit de liberté de ses flancs entr'ouverts!...
Encore quelque temps, les fleuves d'Allemagne
Porteront sur leurs flots un autre Charlemagne...
Encore quelque temps, l'Alexandre français
Fera pâlir de peur et le Russe et l'Anglais,
Et ses fiers escadrons, sur les champs de bataille,
Mêleront leurs vivats au bruit de la mitraille...
Quelques heures encore, et le peuple vainqueur
Proclamera soudain le héros EMPEREUR!...
IV
a»igïii!PaiaiB
Gloire à lui ! Notre-Dame, ébranlant ses tours noires,
Tourmente son bourdon, ce tocsin des victoires ;
Le canon, répondant au timbre de la tour,
Annonce à tont Paris l'Empereur de retour.
(BARTHÉLÉMY.)
Et je suivais toujours, dans sa course féconde,
Celui dont le génie allait changer le monde.
Chaque pas présentait un émouvant tableau
Qui s'offrait à nos yeux comme un drame nouveau.
Et Jeanne, m'effleurant doucement à l'épaule,
De sa plus tendre voix prend ainsi la parole :
« O toi, dont le coeur noble a toujours palpité
« Pour la vertu, l'honneur et pour la vérité,

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