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L'errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun

De
206 pages
Cet ouvrage analyse les questions qui émanent du phénomène de l'errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun. Il part de l'hypothèse selon laquelle l'errance est vécue par les personnages comme un exutoire à leurs frustrations. S'appuyant sur la sociocritique comme outil d'analyse, il démontre que l'errance est non seulement symptomatique du mal-être, mais également un processus de reconstruction identitaire, au terme duquel le personnage vivrait cette expérience comme l'expression de la liberté.
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Faustin Mvogo et Marie AndelAL’errance dans les romans
de Tahar Ben Jelloun
Cet ouvrage analyse les questions qui émanent du phéno- L’errance dans les romans
mène de l’errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun.
Il part de l’hypothèse selon laquelle l’errance est vécue par de Tahar Ben Jelloun
les personnages comme un exutoire à leurs frustrations.
S’appuyant sur la sociocritique comme outil d’analyse, il
démontre que l’errance est non seulement symptomatique
du mal-être, mais également un processus de
reconstruction identitaire, au terme duquel le personnage vivrait
cette expérience comme l’expression de la liberté.
Faustin Mvogo, HDR de littérature africaine, est maître
de conférences, chef du département de littérature et
civilisations africaines à la faculté des arts, lettres et sciences
humaines de l’université de Yaoundé-I et coordonnateur
du CELMA (Cercle d’études des littératures du Maghreb
et d’Afrique noire). Enseignant de littérature maghrébine
dans les universités du Cameroun, il est auteur de plusieurs articles et de
nombreux ouvrages.
Marie Andela, doctorante à l’université de Yaoundé-I, est membre du
CELMA. Son champ de recherche porte sur la littérature et les civilisations
du Maghreb.
Préface de Clément Dili Palaï
Photographie de couverture de Claude Truong-Ngoc :
Tahar Ben Jelloun, septembre 2013, sous licence CC
BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.
Écritures maghrébines
20 € de part et d’autre du Sahara
ISBN : 978-2-343-06376-8
H-CAMEROUN_S_ECRITURES-MAGHREBINES_MVOGO-ANDELA_ERRANCE-DANS-ROMANS-DE-TAHAR-BEN-JELLOUN.indd 1 13/05/15 18:59
Faustin Mvogo
L’errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun
et Marie AndelA






L’errance dans les romans
de Tahar Ben Jelloun

Écritures maghrébines
de part et d’autre du Sahara
Collection dirigée par Faustin Mvogo

Cette collection spécialisée est la vision, au sud du Sahara, du
champ littéraire et social maghrébin, avec pour objectif la
destruction du mur d’incompréhension entre peuples africains.
Ceci passe aussi par l’étude des littératures et la maîtrise des
civilisations, de part et d’autre du Sahara.
Les objectifs spécifiques suivants sont assignés :
– publier en priorité les travaux de recherche sur la littérature
orale, écrite et/ou comparée du champ du Maghreb ;
– aider à constituer une classe d’intellectuels au sud du Sahara
aptes à contribuer à l’innovation dans la recherche en matière
d’études de la littérature et des civilisations maghrébines ;
– reproduire des scientifiques et satisfaire la demande en
travaux de haute qualité sur les littératures et les civilisations
maghrébines.
Avec la collection « Écritures maghrébines de part et d’autre du
Sahara », L’Harmattan poursuit simplement son entreprise de
construction de la pensée universelle.
Contacts : faustin_mvogo@yahoo.fr / littafric@gmail.com



Déjà paru

Faustin MVOGO, Le Printemps arabe. Prémisses et autopsie
littéraires, 2012.

Faustin MVOGO et Marie ANDELA



L’errance dans les romans
de Tahar Ben Jelloun







Préface de Clément Dili Palaï























De Faustin Mvogo

Guide pédagogique de L’Enfant de la révolte muette, Yaoundé,
CEPER, 1996.
Aspects de la littérature maghrébine, Yaoundé, PUY, 2000.
Une Ecriture de la dénonciation ; la littérature maghrébine,
Yaoundé, PUY, 2010.
L’Adversité, source de créativité littéraire ; une lecture de Morituri
et Timimoun, Yaoundé, CLE, 2010.
Rupture et transversalité de la littérature camerounaise, Yaoundé,
CLE, 2010.
Le Printemps arabe : prémisses et autopsie littéraires, Paris,
L’Harmattan, 2012.
L’Otage (roman), Paris, L’Harmattan, 2012.
Aube (recueil de poèmes), Paris, L’Harmattan, 2014.











© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06376-8
EAN : 9782343063768
Préface
Quand on connaît le parcours intellectuel et humain de
Tahar Ben Jelloun, lauréat de plusieurs prix d’envergure, on
s’arrête et on cherche à savoir ce que Mvogo et son assistante
Andela veulent révéler au lecteur, et qui n’ait pas encore été
étudié par des devanciers. Avec pour titre L’errance dans les
romans de Tahar Ben Jelloun, la présente recherche s’attèle à
analyser les questions qui émanent de ce phénomène.
Qu’exprime Tahar Ben Jelloun par sa manière d’aborder les
questions relatives à l’errance dans ses romans ? C’est la
question qui problématise la vision que cet auteur de renom a
de l’errance.
Partant de l’hypothèse selon laquelle l’errance est vécue
par les personnages comme un exutoire à leurs souffrances et
à leurs frustrations, les auteurs promènent le lecteur à travers
le fonctionnement de ce phénomène de par ses manifestations
physiques, psychologiques et même oniriques. L’examen de
l’écriture de l’errance chez Tahar Ben Jelloun est alors axé
sur l’étude des procédés esthétiques qui interviennent dans la
mise en texte de ce phénomène. Les deux auteurs ne s’y
arrêtent pas ; ils explorent ensuite la polysémie de l’errance
comme l’a voulu l’écrivain prolixe et fort intentionné, ce qui
a permis aux deux exégètes de faire ressortir, à travers les
multiples orientations sémantiques de ce phénomène qu’on
retrouve dans les romans, l’idéologie du romancier et de
retracer l’ancrage sociogénétique de certains faits littéraires.
La sociocritique, par sa double démarche matérialiste et
formaliste, a été adoptée par ces chercheurs qu’on peut dire
confirmés, Faustin Mvogo ayant déjà livré au public de
nombreuses publications scientifiques reconnues. La
sociocritique qu’il actionne ici pour la compréhension de son
argumentaire apparaît comme la perspective méthodologique
idoine au développement d’un sujet en prise avec la société.
En termes de résultats, on notera la découverte
esthétiquement argumentée selon laquelle l’errance est non
seulement symptomatique du mal-être, mais surtout un
processus de libération et de construction identitaire au terme
duquel, l’individu, libéré des pesanteurs sociales avilissantes,
vivrait cette expérience comme l’expression de sa liberté.
Voilà une conclusion qui surprendra plus d’un ; mais qui
ressort fatalement des textes de Ben Jelloun qui certainement
très intentionnellement, l’a glissé dans ses textes, considérant
le lecteur comme quelqu’un d’intelligent, capable d’entrer
dans le texte pour en découvrir la substantifique moelle.
C’est cela un des mérites de cet ouvrage ; les auteurs sont
allés chercher dans les profondeurs des signes, le véritable
sens des écrits de Tahar Ben Jelloun. Il est vrai que le
CELMA, le Cercle d’études des littératures du Maghreb et
d’Afrique noire, dont les deux auteurs font partie, s’est déjà
distingué par des publications scientifiques de très haute
facture. Entre une écriture très soignée et la démonstration de
ce que l’errance chez Tahar Ben Jelloun est une ouverture
vers l’épanouissement de l’individu, contrairement à
l’appréhension qui étreint dès lors qu’on pense à l’errance,
surtout en situation d’émigration avec son lot de
clandestinité, de mort, d’exclusion et de réclusion, on
retrouve les analyses osées des exégètes de CELMA. On se
souvient de leur culot pour décrypter le phénomène encore
tout fumant du printemps arabe, un ouvrage dont le lot du
premier tirage avait été vendu comme de petits pains, du fait
de l’herméneutique pertinente et de l’actualité du sujet.
Nous avons voulu mêler nos encouragements aux
nombreux autres, consécutifs à la parution du Printemps
arabe (L’Harmattan, 2012) pour contribuer à faire connaître
le champ littéraire maghrébin au sud du Sahara. Car, on le
sait, ce champ est resté résiduel dans les programmes de
6
formation dans nos pays. Il est de notoriété publique que les
recherches sur ce champ n’ont été systématisées qu’avec le
Professeur Mvogo, il y a quelques années. C’est cela qui
nous vaut aujourd’hui de nombreux mémoires de Master et
même quelques thèses sur le point d’être soutenues, et un
cercle de recherche dont les travaux tournent en grande partie
autour du champ maghrébin. On comprend dès lors
l’importance qu’il y a à mettre l’accent sur tout ce qui relève
de la littérature et des civilisations du Maghreb, si la
littérature doit contribuer au rapprochement des peuples.
C’est bien par la connaissance de l’autre que les Africains
pourront entretenir un vrai dialogue entre eux, dans la
perspective de l’intégration africaine projetée par d’autres
instances. La maison d’édition L’Harmattan, qui a bien
compris cette exigence, a créé une nouvelle collection dédiée
aux productions qui rentrent dans ce canevas, collection
d’ailleurs dirigée par le Professeur Mvogo et qui doit aider à
créer une nouvelle classe de chercheurs dans le champ
maghrébin.
On est donc dans une dynamique qui semble irréversible
et on peut s’attendre à voir de plus en plus d’œuvres dans ce
domaine. Au demeurant, la présente étude sur une partie de
l’œuvre de Tahar Ben Jelloun, un des plus talentueux
écrivains du Maroc, confirme cette tendance.

Professeur Clément Dili Palaï
Université de Maroua

7

Certains êtres humains, à un moment de leur existence, se
sentent prisonniers du cercle dans lequel ils sont nés et
ressentent le besoin de l’agrandir et de découvrir de
nouveaux espaces. Cette opinion est partagée par Roger
Mathé, lequel suggère aussi que pour satisfaire ce besoin, les
hommes entreprennent des voyages vers des contrées parfois
lointaines, espérant ainsi améliorer leurs conditions ou
découvrir le pays idéal.
Le désir de changer de vie dont parle Roger Mathé, amène
souvent les personnages désireux de se débarrasser des
pesanteurs et des contraintes politiques, sociales,
économiques et culturelles qui les compriment et les
frustrent, à se mouvoir, à changer de place au gré de leurs
aspirations. Ce faisant, ils s’exposent à vivre le phénomène
de l’errance qui se révèle être une source d’inspiration pour
des écrivains de cultures et d’horizons divers.
Dans la littérature maghrébine, l’errance est un thème
récurrent. D’après Jean Déjeux, certains critiques vont
jusqu’à parler, quoique de manière un peu réductrice du
roman maghrébin, « comme n’étant par excellence que celui
1de l’errance » . Aussi peut-on comprendre que ce phénomène
soit récurrent dans le roman maghrébin de langue française.
Du fait des relations historiques qui ont pour fondement la
colonisation et la proximité géographique, les œuvres
littéraires maghrébines sont souvent tournées vers l’Occident.
On observe dans ces œuvres une prédisposition des
personnages à l’émigration vers les anciennes puissances
colonisatrices et, en tant qu’émigrés, ces êtres de papier font

1 Jean Déjeux, La Littérature Maghrébine d’expression française, Paris,
PUF, 1992, p.94.
9
souvent l’expérience de l’errance. Le personnage principal de
2La Réclusion solitaire de Tahar Ben Jelloun en est une
illustration. Ce roman retient particulièrement l’attention
s’agissant du traitement que le romancier y réserve au thème
de l’errance dans le cadre de l’émigration. Il semble
intéressant de s’y arrêter. La description de l’errance des
personnages maghrébins dans leur propre pays peut aussi
3présenter un intérêt. C’est à ce titre que La Nuit sacrée du
même auteur constitue la deuxième œuvre élue pour ce
travail. On le sait, cette œuvre a valu à Tahar Ben Jelloun le
Prix Goncourt de l’année 1987.
4Le troisième roman retenu, Partir, apporte plus de
lumière sur l’identité des migrants. L’auteur situe la trame de
son roman à Tanger dans les années 1990. La ville est
gangrenée par le chômage, la prostitution et les trafics de tout
genre. Le lieu est un parfait observatoire des rêves d’une
Espagne située à 14 kilomètres, au-delà du détroit de
Gibraltar. Au café Hafa, Azel, diplômé en Droit sans emploi,
est obsédé par l’ailleurs. Quitter le pays est une sorte de folie.
Comment s’en sortir, comment en finir avec l’humiliation ?
« Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants,
tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et
peut-être riche, partir pour sauver sa peau, même en risquant
5de la perdre ». L'idée de mouvement est ainsi ancrée en des
personnages mis en scène par l'ensemble des œuvres
retenues.
L’errance peut être définie comme l’action d’errer,
c’est-àdire, de marcher çà et là, à l’aventure, d’aller de part et

2 Tahar Ben Jelloun, La Réclusion solitaire, Paris, Denoël, 1976. Cette
édition servira de référence tout au long de ce travail.
3 Tahar Ben Jelloun, La Nuit sacrée, Paris, Seuil, 1987. Cette édition sera
la référence retenue tout au long de ce travail.
4Tahar Ben Jelloun, Partir, Editions Gallimard, 2006.Cette édition sera la
référence retenue tout au long de ce travail.
5Idem, p.25.
10
d’autre. La personne errante est décrite comme un nomade,
quelqu’un qui voyage sans jamais s’arrêter, qui erre, qui n’est
pas fixé. En comparant le verbe errer à ses synonymes que
sont vaguer et vagabonder, le dictionnaire fait ressortir la
spécificité de l’errance. C’est ainsi que celui qui erre va sans
savoir son chemin, cependant il a un but. On erre par
ignorance, parce qu’on s’égare, ou parce qu’on obéit à une
force majeure ; on vague par fantaisie, on vagabonde parce
qu’on n’a pas ou ne tient pas à avoir une demeure fixe.
L’errance est donc dictée par un but. Cette définition
rejoint une autre selon laquelle errer renvoie à être égaré, à
aller sans direction précise en cherchant son chemin. La
recherche de ce chemin, qui peut être matérielle,
psychologique ou symbolique, motive souvent des
personnages qui font l’expérience de l’errance dans la
littérature maghrébine et particulièrement dans l’expression
romanesque de Tahar Ben Jelloun. Dans La Réclusion
solitaire, La Nuit sacrée et dans Partir, l’absence de
précision de l’itinéraire, de la destination, l’instabilité
spatiotemporelle, traduisent une quête ou le désir de combler un
manque.
La définition de l'errance soulève un certain nombre de
préoccupations. Que traduit l’errance à travers ses différentes
manifestations et ses multiples formes dans les romans de
Tahar Ben Jelloun ? Telle est la question centrale. En d’autres
termes, cette réflexion cherche à savoir ce qu’exprime Tahar
Ben Jelloun par sa manière d’aborder les questions relatives à
l’errance dans les trois romans sus cités, en connaître la
portée.
Cette question autorise une hypothèse primaire qui donne
à voir l’errance comme un exutoire, comme un moyen de fuir
des réalités asphyxiantes, frustrantes et liberticides. De cette
hypothèse primaire peuvent découler quelques hypothèses
secondaires. La pluralité des mouvements spatio-temporels
11
révèle des états d’âme des personnages et leur cheminement
intérieur. L’errance pourrait constituer pour les personnages,
une échappatoire, un mode d’évasion. La mobilité
spatiotemporelle permettrait également aux personnages de suivre
un processus de libération et de reconstruction. L’errance
finit parfois par transformer l’homme en une race manquée :
ni Noir ni Blanc, ni homme ni femme.
Le phénomène de l’errance dans la littérature maghrébine
a certainement intéressé plus d’un critique, mais au cours des
recherches, peu d’ouvrages portant exclusivement sur ce
thème spécifique ont été recensés en dehors de quelques
travaux universitaires, lesquels méritent d'être visités. Dans
sa thèse intitulée : Lectures de l’errance chez Jean Marie
Gustave Le Clezio : cas de Le Livre des fuites, Désert, Étoile
errante etHazard suivi d’Angoli Mala, Louis Hervé Ngafomo
étudie l’errance dans le cadre de la littérature française. Après
avoir décrit les paramètres spatio-temporels de l’errance des
personnages, il procède à l’analyse de ses manifestations et
de sa poétique avant d’en interpréter les mécanismes de
fonctionnement. D’après lui, le thème de l’errance pose le
problème de l’intégration des personnages dans leur milieu
naturel ou culturel et suscite « plusieurs situations :
l’assimilation ou la discrimination, l’adoption ou la
6récupération, la liberté ou l’affirmation » . L.H. Ngafomo
traite du thème de l’errance et les personnages des œuvres de
Le Clezio sont d’origines diverses (européenne, indienne,
arabo-palestinienne, juive…) ; il n’aborde cependant pas le
cas particulier et emblématique du Maghreb, notre champ de
prédilection.
Il en est de même de Patrice Nganang qui, dans une
section de son Manifeste d’une nouvelle littérature africaine :

6 Louis Hervé Ngafomo, Lectures de l’errance chez Jean Marie Gustave
Le Clezio : cas de Le Livre des fuites, Désert, Etoile errante et Hazard
suivi d’Angoli Mala, Thèse de Doctorat, Université de Yaoundé I, 2008.
12
pour une écriture préemptrice réservée au roman de
l’émigration, démontre que l’errance des personnages
africains entre Afrique et Europe dans ce type de roman, quel
que soit l’angle d’après lequel on l’aborde (départ, chemin,
arrivée, retour), n’est ni libre ni fortuite. Elle ne fait en effet
que suivre le triangle du chemin tracé à l’avance par le
négrier. C’est ce qui explique que les personnages qui, plutôt
que de rester dans leur pays où ils se sentent prisonniers du
7« tourbillon de l’histoire », partent pour les mêmes
destinations, à Londres pour les anglophones, à Paris pour les
francophones et plus récemment aux USA, l’autre pôle du
triangle. De ce point de vue, le roman de l’émigration n’a rien
de nouveau.
Selon Nganang, la nouveauté dans la littérature africaine
serait par exemple le voyage du Japon aux États-Unis d’un
personnage africain. Le voyage deviendrait ainsi errance
guidée par : « l’incertitude productive du flâneur qui marche
8sans savoir le but de son avancée » donnant ainsi naissance à
un genre du roman du voyage qui est encore inexistant dans
la littérature africaine. « Au lieu du roman de l’émigration, il
9peut soudain devenir roman de l’errance », privilégiant ainsi
l’aspect de l’errance qui se veut aventure, déplacement sans
but précis, vagabondage et ne s’appesantissant pas sur
l’errance définie comme le fait d’être égaré, le fait d’aller
sans direction précise en cherchant son chemin dont les
personnages font l’expérience sur bien des plans.
S’exprimant sur la spécificité du roman maghrébin dans
un essai intitulé La Littérature maghrébine d’expression
française, Jean Déjeux détermine comme type de roman, sur

7 Patrice Nganang, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine : pour
une écriture préemtrice, Paris, Homnisphère, 2007, p.234.
8 Idem, p. 237.
9 Ibid. Que l'on ne s'étonne pas de voir des allusions centrées sur le
Cameroun. En effet, nous restons dans notre logique de faire connaître un
champ littéraire resté résiduel en Afrique au sud du Sahara.
13
le plan de la forme, le roman-errance ou du voyage (chez
quelques auteurs depuis les années 80) où certains critiques
10discernent même des "écritures de l’errance" . D’après lui,
ce type de romans occupe certes une place importante dans la
littérature maghrébine, mais il serait hasardeux, voire erroné,
de « généraliser et de parler du roman maghrébin comme
n’étant par excellence que celui de l’errance, même si depuis
quelques années, ce genre est exploité par plusieurs
11romanciers » . Parlant des thèmes récurrents dans la
littérature issue de l’immigration, il affirme que : « l’errance,
le voyage et la déambulation reviennent souvent dans ces
12romans » qui se situent au carrefour des cultures. Il faut le
préciser, Jean Déjeux ne fait qu’évoquer le phénomène de
l’errance sans vraiment l’analyser, parce que cela n'était pas
sa préoccupation.
L’abondante et riche œuvre romanesque de Tahar Ben
Jelloun a eu de nombreux échos dans la critique littéraire.
Elle a été l’objet de notes de lecture, d’articles, de colloques,
d’essais et d’ouvrages critiques qui sont autant de sources
auxquelles ce travail pourra librement s’abreuver. L’ouvrage
13intitulé Tahar Ben Jelloun : stratégies d’écriture , paru sous
la direction de Mansour M’Henni, rassemble les actes d’un
colloque dont les sujets portent sur le récit, le temps, l’espace,
les figures de style, l’idéologie dans l’œuvre romanesque de
Tahar Ben Jelloun, un écrivain qui, tout en étant enraciné
dans son terroir, s’ouvre au monde. Françoise Gaudin lui
consacre également un essai, La Fascination des images : les

10 Jean Déjeux, La Littérature maghrébine d’expression française, Paris,
PUF, 1992, p.94.Il faut tout de même noter que Jean Déjeux a écrit cet
ouvrage il y a plus de vingt ans et d'aucuns pourraient penser que la
situation générale peut avoir évolué. Nous adhérons nous à cet avis qui
reste d'actualité et qui convient à notre démonstration.
11 Ibid.
12 Idem, p 86.
13Mansour M’Henni, Tahar BEN Jelloun : Stratégies d’écriture, Paris,
L’Harmattan, 1997.
14
14romans de Tahar Ben Jelloun . Elle analyse les images
employées par l’auteur dans ses romans et fait ressortir ses
techniques de composition et son idéologie. On a pu noter
aussi quelques travaux de recherche que nous-mêmes avons
initiés avec des étudiants de l'université de Yaoundé I et dont
la problématique ne fait qu'effleurer la question de l'errance
en littérature. Nous ne nous y attardons pas, bien que ces
travaux soient d'un intérêt certain pour la vulgarisation d'une
littérature restée marginale dans l'enseignement au sud du
Sahara.
Ce rapide parcours de la littérature révèle que la
problématique de l’errance dans le roman maghrébin et en
particulier dans les romans de Tahar Ben Jelloun est un sujet
dont certains aspects sont parfois évoqués ou analysés, mais
qui n’a pas encore fait l’objet d’une étude un peu plus
profonde et vraiment détaillée, comme voudrait le tenter le
présent texte.
La littérature étant une transposition de la réalité sociale,
cette réflexion adopte comme support méthodologique les
travaux d’Henri Mittérand qui propose une lecture
sociocritique du roman réaliste du dix-neuvième et du
vingtième siècles. Sa perspective préconise de lire le texte
romanesque comme une sorte d’énoncé encyclopédique,
c’est-à-dire, comme un tout, une entité à étudier pour
ellemême dans sa globalité. Il incite à considérer le roman
comme un ensemble de signes à la fois artistiques et
idéologiques dont aucun ne peut être décrypté isolément.
Selon lui, « tout roman propose à son lecteur, d’un même
mouvement, le plaisir du récit de fiction, et, tantôt de manière
explicite, tantôt de manière implicite, un discours sur le
15monde. » C’est à partir de cette conception du texte

14 Françoise Gaudin, La Fascination des images : les romans de Tahar
Ben Jelloun, Paris, L’Harmattan, 1998.
15 Henri Mittérand, Le Discours du roman, Paris, PUF, 1980, p.5.
15
littéraire que la sociocritique prescrit une double démarche.
D’abord, il est préconisé de procéder à l’analyse interne de
l’œuvre qui permet de dégager la triple compétence sociale,
narrative et linguistique de l’écrivain. Il s’agit ensuite de
démontrer que cette triple compétence est un héritage social
qui détermine l’être de l’écrivain, influence sa créativité et
son idéologie. Il est question à ce niveau de procéder à une
sociogenèse qui permettra de mettre en évidence la vision du
monde du romancier. Cette grille méthodologique autorise
d’étudier le phénomène de l’errance dans l’optique du double
discours dont parle Mittérand et de la double attitude qu’il
prescrit.
Dans un article paru dans Dédale n°5 et 6, Daryush
Shayegan décrit deux attitudes contradictoires de
l’expérience de l’entre-deux, "une nouvelle dimension
existentielle" qui émerge à "la lisière de mondes souvent
16incommensurables" et qui implique les cultures
occidentales et les cultures dites indigènes dont la rencontre
crée un espace interstitiel riche, varié et fécond pour la
littérature. La première est celle du mutant qui de manière
inconsciente, se laisse errer au gré de vents culturels
contradictoires. Guidé par l’instinct de préservation, il subit
l’entre-deux. La deuxième est celle du migrant qui, conscient
des richesses de l’entre-deux, « évolue dans tous les
espacetemps décalés et voyage d’un continent à l’autre de la
17pensée » . Cette théorie de l’entre-deux permettra de
conceptualiser certains aspects de l’analyse de l’errance. Et
puisqu'il s'agit de personnage, leur lecture pourra de temps en
temps convoquer les champs modaux que théorise Philippe
Hamon et qui permettent d'observer autant leur savoir, leur
vouloir que leur pouvoir. Cette étude ne manquera pas enfin
de faire librement appel aux théories de Jean Pierrot sur le

16Daryush Shayegan, « L’entre-deux dans la littérature aujourd’hui » in
Dédale n°5 et 6, Printemps.1997,p.291.
17Daryush Shayegan, Idem, p308.
16
rêve, chaque fois que l'analyse se penchera sur la psychè des
personnages, d'autant qu'elle évolue au gré de leurs
déplacements et des rencontres, au gré des espaces visités ou
traversés.
À partir de cette recherche, il est possible d’établir qu’à
travers l’expérience de l’errance, les personnages, guidés par
une quête existentielle et identitaire, parviennent à se réaliser.
L’errance onirique leur permet de s’évader d’un
environnement étouffant et frustrant. Les personnages
goûtent à la liberté qu’ils n’ont pas dans la réalité, vivent
leurs cauchemars et leurs phantasmes, errent dans des lieux
imaginés ou dont ils se souviennent, rencontrent des
personnages imaginaires et cela leur permet, le temps d’un
rêve, d’une vision, de sortir de l’enfermement, de la solitude
et de la rigueur des règles et normes sociales qui les
18compriment .
L’errance onirique ne suffisant pas à combler le manque,
survient une prise de conscience, un évènement déclencheur
qui initie une nouvelle ère marquée par une errance physique
au cours de laquelle les personnages se débarrassent de tout
ce qui les opprime ou les frustre pour se reconstruire.
L’errance devient ainsi un processus initiatique qui permet de
s’épanouir et d’accéder à la liberté. Comme on peut donc le
constater, on est désormais bien loin de la critique formulée
dans la revue Souffles en octobre 1969, qui prenait les écrits
des Marocains comme « des floraisons de courants littéraires
bâtards qui se confinent dans un mimétisme complaisant de

18Il ne faut pas s'éloigner de la pensée selon laquelle la condition de la
femme n'était vraiment pas enviable dans la société maghrébine, du fait
de l'Islam d'une part et d'autre part, des traditions séculaires qui
confinaient la femme à des rôles de soumission, d'acceptation et de
procréation.
17
modes littéraires importées, sans attaches réelles avec les
19réalités profondes de nos pays » .
Trois axes principaux font l’ossature de la présente
réflexion. Le premier, consacré aux aperceptions du
phénomène de l’errance, étudiera le fonctionnement de ce ène social à travers ses manifestations physiques,
identitaires et oniriques. Le deuxième est réservé à l’examen
de l’écriture de l’errance dans les romans de Tahar Ben
Jelloun, tandis que le troisième voudra faire ressortir la
polysémie de ce phénomène et son utilité dans la construction
identitaire.



19 "Appel aux écrivains maghrébins", Souffles, n° 15, 3è trimestre 1969,
pp 99-102, cité par Charles Bonn in La Littérature algérienne de langue
française et ses lectures, Imaginaire et Discours d'idées, Ottawa, Editions
Naaman, 1974, p.14.
18






I

LES APERCEPTIONS DE L’ERRANCE