L'Espagne : 1868-1870 : gouvernement provisoire, pouvoir exécutif, régence / Amédée Boudin et Félix Mouttet

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Alcan-Lévy (Paris). 1870. 1 vol. (189 p.) ; in-4.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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AMÉDÉE BOUDIN ET FÉLIX éMOUTTET
RÉVOLUTIONS MODERNES
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CESPAGNE
1868-1870
GOUVERNEMENT PROVISOIRE
POUVOIR EXÉCUTIF
RÉGENCE
PARIS
ALCAN-LÉVY, IMPRIMEUR-LIBRAIRE-ÉDITEUR
6l, RUE LAFAYETTE, 61
1870
T ---J
KVSNT-PROPOS
L'Europe entière a les yeux fixés sur l'Espagne.
Le spectacle d'une révolution, s'accomplissant avec rapi-
dité et presque sans obstacles; marchant, sous une énergique
impulsion, vers un but immense, glorieux, — qui est le
rêve de tous les peuples et sera le dernier mot de leurs des-
tinées : « Le triomphe absolu de la souveraineté nationale
avec un gouvernement démocratique, de quelque nom
d'ailleurs qu'il doive se revêtir : aujourd'hui monarchie
et demain république » ; — ce spectacle, disons-nous, si
majestueux, si grandiose, frappe tellement de surprise et
d'admiration, qu'il devait tenter vivement l'impartialité de
l'historien, séduire même l'imagination du poète, passionner
enfin tout écrivain qui a une plume au service des idées
généreuses.
— 6 —
Au poète, qui traite l'histoire comme un roman, laissons le
facile plaisir de charmer par ses aimables fictions.
Nous préférons le rôle plus sérieux d'instruire les jeunes
générations. Pour l'accomplissement de cette mission, assuré-
ment plus ingrate, l'historien a le devoir d'unir à l'exactitude
rigoureuse, dans le récit des faits, — l'esprit de justice et la
»
réserve dans les appréciations, l'indulgence pour les fautes
involontaires, le respect pour les vaincus.
A ce devoir — nous tenons à honneur de rester fidèles.
N'ayant point à retracer ici l'histoire d'un gouvernement
tombé sous un verdict universel, nous glisserons rapidement
sur les éyénements qui ont précédé la catastrophe de 1868.
Simples spectateurs de ce grand drame, dont le dénoûment,
plein de difficultés encore — et peut-être de périls, — pour-
rait bien étonner, un jour, le monde entier par l'imprévu de
son audace, nous sommes en mesure de juger plus saine-
ment, à distance, les hommes et les choses. Nous n'avons
pas été à Madiid prendre le mot d'ordre de tel ou tel parti,
les inspirations de tel ou tel personnage. Nous avons, — loin
de toute influence et dans l'isolement de l'étude, --puisé nos
documents à ces sources nombreuses que nos modernes
annalistes alimentent au jour le jour; cherchant à faire jaillir
la lumière de ce chaos historique ; obéissant souvent à de
vagues pressentiments, toujours aux sûres intuitions de la
conscience. *
-7-
Que si la vivacité, avec laquelle nous esquisserons certains
portraits, trahit, — sinon nos préférences, — du moins nos
admirations, qui pourrait nous en blâmer? Nous n'avons nulle
raison pour avoir des préférences, puisque nous sommes par-
faitement désintéressés dans le débat; tandis que l'admira-
tion s'impose par le prestige des grands caractères et des
destinées merveilleuses.
De l'admiration à une foi profonde dans le rôle, — qu'on
est convenu d'appeler providentiel, — réservé à certains
hommes créés pour commander, il n'y a qu'un pas. Ce n'est
point une théorie que nous venons ici développer, défendre,
affirmer; c'est un sentiment tout personnel. Mais, il faut bien
le reconnaître, la philosophie de l'histoire n'a bien souvent
pour bases que des instincts et des convictions morales.
L'existence des peuples, comme celle des individus, est rem-
plie d'accidents imprévus, d'écarts violents, de défaillances et
d'entraînements irrésistibles.
Seulement, dans le cours des âges, surgissent à de longs »
intervalles des intelligences supérieures qui dirigent la foule
et soumettent les événements à leur patiente volonté.
L'Espagne touche à une de ces heures suprêmes où les peu-
ples se relèvent d'une longue déchéance par le génie d'un seul
homme; et ce n'est pas pour le futile plaisir d'employer une
métaphore ambitieuse que nous croyons entrevoir dans les
profondeurs de son horizon politique l'ombre imposante d'un
nouveau Charles-Quint !
— 8 —
Pour l'œuvre de la régénération sociale, qui tourmente les
peuples du dix-neuvième siècle, — le plus grand de tous
les siècles, — l'histoire constatera que :
L'Italie a eu Cavour;
L'Autriche, — son empereur François-Joseph;
L'Espagne, — Juan Prim !
Maintenant, il nous importe de dire comment nous com-
prenons notre tableau de la révolution espagnole. C'est à
grands traits que nous entendons le tracer.
Le lecteur ne prendrait aucun intérêt à suivre pas à pas,
jour par jour, la marche des modestes événements qui se
perdent dans les grandes crises de ces deux années d'agita-
tion révolutionnaire ; — à connaître tous les menus détails des
réformes improvisées dans l'administration générale du pays;
— à lire en entier tous les documents incommensurables
qui sont, il est vrai, les pièces justificatives du procès fait au
gouvernement déchu, mais qui se répètent forcément et nui-
raient à la rapidité du récit.
Compiler tous les documents officiels, tous les actes du
gouvernement nouveau ; énumérer tous les épisodes de la place
publique; compter tous les morts et les blessés; n'omettre
enfin aucun des accidents de cette existence fiévreuse qui
s'épanche partout, dans la rue, dans les clubs, dans l'As-
semblée constituante, en conflits ardents, en discours pas-
sionnés, en imprécations, en cris de joie, en triomphes ou en
,-9-
défaites ; — tout cela demanderait plusieurs volumes qu'un
historien national peut seul écrire avec des chances de succès,
mais qui, chez nous, n'auraient pas de raison d'être.
Nous avons médité une étude consciencieuse, mais très
condensée, de la révolution qui vient de s'accomplir dans la
Péninsule; — sobres de détails, en ce qui concerne les ques-
tions économiques, qui ne peuvent intéresser que le peuple
espagnol; nous bornant à accentuer les phases principales, à
en faire ressortir les enseignements et les conséquences, à
mettre en lumière les figures magistrales qui dominent les
événements.
A cette tâche bien simple, et peut-être utile, suffisait, nous
le croyons, le modeste volume que nous offrons à notre juge,
— le public.
14 juillet 1870.
GOUVERNEMENT PROVISOIRE
L'ESPAGNE
1868-1870
1
LE PRONUNCIAMENTO DE CADIX
L'Espagne réveille, dans les âges passés, des souvenirs
si grandioses; elle a été mêlée à nos destinées d'une
façon si intime, — quand on se rappelle le mot de
Louis XIV, en lui donnant un roi : « Plus de Pyrénées» —;
elle a subi de si cruelles vicissitudes, après tant de gran-
deurs, que l'on ne peut rester indifférent à sa régénéra-
tion politique. La nation, qui « a rêvé, un instant,
appuyée sur le génie de Charles-Quint, la monarchie
universelle »; qui, « naissante, a tenu en échec Char-
lemagne et, mourante, Napoléon », — a droit à toutes
les sympathies, à toutes les admirations, le jour où, s'af-
franchissant des entraves du despotisme, elle se relève,
plus grande qu'au moyen âge, pour reprendre son rang
et « redevenir l'égale de la France et de l'Angleterre. »
- 14 -
OEuvre immense, ardue, mais glorieuse pour les
hommes qui en ont été les hardis et heureux initiateurs.
Le témoignage le plus évident que la révolution es-
pagnole a excité des sympathies universelles, c'est l'em-
pressement de tous les gouvernements européens à la
sanctionner par la reconnaissance officielle du nouvel
ordre de choses; c'est leur adhésion silencieusement si-
gnificattve à ce tableau si calme, si modéré des causes
qui ont amené fatalement la déchéance d'Isabelle II :
« Examinez, » — dit M. de Lorenzana, le premier mi-
nistre des affaires étrangères de la révolution, dans le
remarquable document du 19 octobre 1868, où, s'adres-
sant à l'Europe entière, il énumère les griefs de la nation
contre la dynastie bourbonienne, — ce examinez impar-
tialement l'histoire du dernier règne, et l'on se convain-
cra que, sous le voile obscur de ses contradictions et
inconstances apparentes, s'agite, infatigable, la pensée
d'empêcher que la moderne civilisation prenne racine
dans notre sol, y porte ses fruits; — que l'unité de ce
plan est telle et que le principe auquel il obéit est telle-
ment inflexible, que son action se réfléchit jusque dans
ces mouvements délicats de la vie intime qui par leur
nature devraient être régis par des lois différentes.
« Désorganiser les partis, user leurs hommes les plus
notables, opposer un gouvernement secret au gouverne-
ment officiel, stériliser par de ténébreuses combinaisons
l'efficacité des mesures les plus salutaires, si elles révé-
laient une tendance libérale ; se courber devant la force
supérieure des événements, tout en se réservant de
regagner dans un moment donné le terrain perdu, décon-
- 15 -
certer et fatiguer jusqu'à les forcer à la retraite les
consciences droites, dans le but de recruter des com-
plices et de dignes instruments ; exploiter et se laisser
volontairement exploiter ensuite par les habiles bienfai-
teurs de la spéculation religieuse; porter jusqu'au délire,
comme l'a démontré l'expérience des deux dernières an-
nées, la passion de l'arbitraire et la haine inextinguible
de toute règle de modération et de prudence ; provoquer
par tous les moyens l'incendie d'une guerre intestine,
destinée à marquer le terme funeste de sa domination,
comme il avait illuminé son principe de ses sinistres
lueurs. Telle est la noble et généreuse entreprise au succès
de laquelle l'ordre de choses, que le souffle populaire
vient de renverser, avait consacré, systématiquement et
sans scrupules, pendant la durée d'un demi siècle, les
immenses ressources que procure la possession de la
souveraineté.
« La plus haute personnification du pouvoir public se
trouvait de plus entourée d'influences de diverses na-
tures, destinées les unes à maintenir dans toute sa vi-
gueur l'esprit de la réaction, et les autres chargées de
fonctions complètement étrangères à la politique, et sur
lesquelles de hautes considérations de respect nous im-
posent un silence significatif, silence que comprendront
et approuveront sûrement tous ceux qui ne prétendent
pas confondre, dans une commune responsabilité et dans
la sévérité d'un même jugement, des institutions d'une
haute importance dans l'histoire et celles auxquelles l'a-
venir réserve de grandes destinées, ainsi que la repré-
sentation de ces institutions qui, régénérées aujourd'hui
- 16-
par l'esprit moderne, continuent d'être encore la forme
de pouvoir acceptée ou élue par toutes les révolutions
du continent européen.
« Le pays voyait en outre le contraste énorme qui
existait entre la fortune publique soumise à une série
incessante de dépressions considérables, à certaines for-
tunes privées dont l'élévation colossale et rapide coïnci-
dait toujours avec l'exercice des fonctions publiques,
avec cette circonstance douloureuse que ce triste
phénomène ne se présentait pas isolé et contenu dans
d'étroites limites, mais, au contraire, par suite d'une
espèce de profonde répercussion morale, acquérait la
proportion d'une sorte d'ubiquité qui le rendait double-
ment désastreux. Et ce n'est pas parce que le parti, qui
représente en Espagne l'attachement systématique et
aveugle à la tradition des temps anciens, manquait
d'hommes capables de concilier le culte que les âmes
honnêtes savent rendre à la morale, avec la plus sévère
application de ses principes, mais parce que, entre ces
hommes et le pouvoir, le sentiment de la dignité person-
nelle avait creusé un abîme insondable et créé un irré-
conciliable antagonisme.
« Il y avait donc longtemps que le trône devait se con-
sidérer comme vacant, et la monarchie comme privée de
sa manifestation pour ainsi dire extérieure et sensible.
La personne que le grand parti libéral, sans distinction
de groupes ni de nuances, avait choisie comme symbole
et emblème de ses aspirations, avait cessé d'être une
force vive dans l'organisme politique de la nation, du
jour et de l'heure où, infidèle à ses serments sacrés, elle
—17—
3
brisa le pacte qui, écrit et scellé avec le sang le plus gé-
néreux et le plus pur, était le titre vraiment irréfragable
de son pouvoir suprême. Une obstination qui étonne,
tant elle était invincible et aveugle, à suivre le chemin
qui conduisait droit à l'abîme, la dépouilla successivement
des attributs les plus essentiels et les plus précieux de la
souveraineté. Elle avait perdu la majesté et avec elle le
droit au respect que doit la société au dépositaire de l'au-
torité suprême. Elle avait cessé d'être auguste, et par
cela même le privilège d'irresponsabilité, perdant dans
le vrai sens du mot sa signification constitutionnelle, se
réduisait à une pure fiction, à une vaine formule. Ainsi
s'expliquent la rapidité de la catastrophe et le vif senti-
ment de la satisfaction et la glaciale indifférence qui
l'ont accueillie.
« Le peuple espagnol, instruit par d'amers enseigne-
ments et pleinement convaincu qu'il n'était pas possible
de consolider l'édifice de la prospérité et de la liberté de
la nation sur des sentiments de repentir forcé et sur des
amendements simulés, fit un effort suprême pour se
débarrasser de l'élément constamment perturbateur qu'il
portait dans son sein, et, comme l'Europe l'a vu, le suc-
cès a répondu à la générosité de la résolution prise et à
la noblesse des moyens employés. »
Cet acte d'accusation, ainsi formulé avec tant de net-
teté, d'énergie et de modération à la fois devant le tribu-
nal de l'opinion publique, dépasse-t-il les limites de la
vérité la plus scrupuleuse ?
En consultant la conscience de tout un peuple révolté
- is -
contre le dernier règne, en étudiant le caractère et le
mérite des hommes considérables qui se sont mis à la
tête du mouvement révolutionnaire, il faut bien s'incliner
devant la nécessité des choses accomplies.
La souveraine, que nos respects entourent dans l'exil,
et qui reste d'autant plus sacrée à nos yeux que nous ne
voyons plus sur son front que l'auréole du malheur,
avait certes le pressentiment de l'orage qui menaçait son
trône, quand, au lieu d'en conjurer l'éclat par de promptes
et honorables concessions à l'esprit de libéralisme, elle
laissait son ministère consommer « par des mesures bru-
tales » l'union, la coalition contre lui des partis les plus
discordants, les plus hétérogènes; exiler, sans même la
forme d'un procès ou d'un jugement quelconque, les plus
illustres généraux, et même, sans cause assignée, le duc
de Montpensier, dont la popularité était alors le seul
crime. Isabelle II, reine constitutionnelle et irresponsable,
« régnait et ne gouvernait pas » , et, à ce titre, elle croit
pouvoir se défendre des fautes commises par ses conseil-
lers imprudents; mais il y a longtemps que l'expérience
a cruellement démontré combien l'irresponsabilité royale
est une amère fiction. Isabelle II voyait l'abîme qu'on
creusait sous ses pas, la désaffection se faire autour d'elle,
et, chaque jour, en signant une nouvelle liste de pros-
cription, elle perdait des amis et des défenseurs.
En effet, les mécontentements grandissent et devien-
nent conspirations. Malgré les démentis de la presse
officielle, tout révèle les défiances et les inquiétudes du
gouvernement. Déjà les révolutionnaires commencent
à lever la tête ; les alarmistes prédisent de prochains
- 19-
désordres. Les plus graves symptômes se manifestent :
les démissions se succèdent, les exils se multiplient.
M. de Castro résigne ses fonctions d'ambassadeur à
Rome ; le maréchal Pezuela se retire dans ses terres,
après avoir renoncé au commandement général des hal-
lebardiers et avoir obtenu un congé d'un mois comme
gouverneur de la Catalogne. En vain quelques manifes-
tations d'officiers et de sous-officiers nécessitent certaines
mesures ; en vain la garde civique exécute de fortes pa-
trouilles dans les rues de Madrid. En Catalogne, les au-
torités civiles et militaires sont en conflit; le gouverneur
civil de Barcelone est même destitué par le marquis de
Novaliches, capitaine général de la province (3 août 1868).
Le gouvernement reste sourd à tous ces avertissements,
et la reine, que personne n'éclaire sur ses véritables in-
térêts, sur les périls de la situation, quitte sa capitale
pour aller peut-être solliciter, dans une entrevue à Saint-
Sébastien, l'appui de l'empereur Napoléon. C'est sa pre-
mière étape sur la route douloureuse de l'exil; car elle a
vu Madrid et le palais des rois d'Espagne pour la der-
nière fois !
En effét, l'infortunée princesse ne tarda pas à recon-
naître que Napoléon, malgré ses sympathies pour la
femme, ne pouvait rien pour la reine, et que le briga-
dier Topete, en faisant le pronunciamento de Cadix,
avait mis le feu à la traînée de poudre qui devait incen-
dier toute la Péninsule.
- 20 -
II
RÉVOLUTION
C'est le 19 septembre qu'eut lieu, dans le sens progres-
siste, le fameux pronunciamento de la baie de Cadix.
Des troubles éclatèrent aussitôt dans la ville, sur la gra-
vité desquels il n'était pas possible de se méprendre.
Que devait faire Isabelle dans cette circonstance ? Courir
à Madrid, où régnait encore le calme le plus complet. Sa
présence y eût arrêté sans doute les premiers élans de la
révolte, et les intérêts de sa dynastie compromise lui
eussent inspiré des réformes politiques.*
Point.
Isabelle, se bornant à charger le maréchal Concha, de
constituer un nouveau ministère pour résister au choc de
la révolution, reste à Saint-Sébastien. Le maréchal obéit
à sa souveraine, et seul maître du terrain, comme prési-
dent du conseil, emploie généreusement et loyalement
tous ses efforts à localiser l'insurrection qui a trouvé des
auxiliaires dans la marine et l'armée. L'état de siège est
proclamé ; les généraux, restés fidèles à la cause d'Isa-
belle, sont mis à la tête des grands commandements mi-
litaires.
Mais-la reine ne quitte pas Saint-Sébastien, — les
yeux tournés anxieusement vers les côtes de l'Angle-
—21—
terre, où lui apparaît peut-être l'ombre menaçante de
Juan Prim !
Les dévouements ne lui font pas défaut cependant. Le
comte de Girgente, son gendre, n'a pas oublié que sa
place est au milieu des dangers qut menacent le trône
des Bourbons. Il accourt à Saint-Sébastien, puis se rend
sur le champ de bataille où va se jouer la suprême partie
d'une monarchie séculaire.
Stériles efforts ! Les événements se précipitent, l'insur-
rection gagne du terrain ; et, pendant les alternatives de
victoires et de défaites subies par les troupes royales, la
situation s'aggrave par le retour rapide des généraux
exilés. Le maréchal Serrano, duc de la Torre, apporte
au mouvement l'influence de son illustre personnalité ; le
général Prim arrive à Cadix et se présente avec de nom-
breux officiers à bord de la frégate commandée par l'a-
miral Topete (17 septembre). Le 18, à cinq heures du
matin, la population s'éveille au refrain de l'hymne de
Riégo ; l'infanterie de marine débarque sans résistance,
accueillie par les cris de « vive la liberté ! » Les chefs
de l'insurrection cherchent à organiser un gouvernement
provisoire, et une Junte, composée du corps commercial
de la ville, nomme présidents Topete et le duc de la
Ribera.
Jean-Baptiste Topete, que la presse espagnole a sur-
nommé « le libérateur de l'Espagne, le bras armé de la
révolution, » était capitaine de vaisseau, quand il se dis-
tingua particulièrement dans la campagne du Pacifique.
Sa bravoure bien connue, son esprit de décision, sa po-
pularité rendaient son concours très précieux dans la
- 22-
conspiration militaire qui éclatait. Comme président de
la Junte de Cadix, il expliqua, dans une proclamation du
17 septembre, « l'attitude hostile de la marine vis-à-vis
du gouvernement malencontreux (malfadado) qui régis-
sait les destinées de4a nation. » En même temps, la Junte
appelait les citoyens aux armes, « dans l'intérêt de la ré-
génération politique et financière du pays », au cri de
« vive la liberté ! vive la souveraineté nationale ! à bas
les Bourbons ! »
La population répond à cet appel, et quelques fonc-
tionnaires payent même de leur vie la velléité de s'op-
poser au soulèvement. L'île de San-Fernando est prise
parles insurgés après une faible résistance. Xérès, Porto
de Santa-Maria, Porto-Réal et Médina-Sidonia, voisines
de Cadix, cèdent à l'impulsion insurrectionnelle. « L'heure
de la révolution a sonné, remède héroïque à la vérité,
mais inévitable et urgent, alors que le salut de la patrie
le réclame ! »
Ainsi parle la voix puissante du général Prim, dont
les proclamations électrisent tous les cœurs.
Et pendant ces préludes sinistres de l'effondrement de
la monarchie, on apprenait avec autant de surprise que
de tristesse que « la reine Isabelle et sa famille étaient
encore à Saint-Sébastien; qu'elles se promenaient dans
une voiture découverte, traînée par six belles mules
noires, aux harnachements de cuivre; — que la plus
grande confiance régnait à la cour au sujet de la prompte
répression du mouvement révolutionnaire ! »
Quel profond enseignement pour les maîtres de la
terre dans cet étrange et fatal aveuglement! Quelle
—33—
sombre et douloureuse comédie ! Une partie suprême et
terrible, dont son sceptre est l'enjeu, se joue dans le
cœur de ses Etats, — et la reine, qui avait quelque
chance d'enrayer la révolution par son retour hardi dans
la capitale, et par la réparation de ses fautes politiques,
« se promène aux environs de Saint-Sébastien dans une
voiture traînée par six belles mules noires aux harnache-
ments de cuivre, et sa confiance est extrême au sujet de
la prompte répression du mouvement révolutionnaire ! »
N'est-ce pas le cas de répéter, pour la centième fois,
avec lé poëte latin :
Quos vult perdere Jupiter dementat.
Pauvre reine ! rien ne l'éclairait sur sa situation, —
ni le nom redoutable des chefs de la révolte, ni la for-
mation de la Junte de Cadix, ni le programme des insur-
gés : « Suffrage universel et libre ; liberté illimitée de la
presse, abolition de la peine de mort, modification du sys-
tème des prisons et diminution des impôts. » Et, il faut
bien l'avouer, l'inertie, — nous dirions presque la rési-
gnation d'Isabelle — est d'autant plus incompréhen-
sible que, dans les premiers éclats de cette tempête qui
devait emporter son trône, un fait particulier frappe l'ob-
servateur; c'est l'attitude passive de la partie civile de la
nation devant ce qui se passe sous ses yeux. Tout d'a-
bord, elle n'est pour rien dans le soulèvement de la flotte,
ni dans celui de la faible portion de l'armée qui, à Sé-
ville, à Malaga, à Santander, a fait cause commune avec
-24 -
celle-ci; elle assiste impassible à la répression laissée
tout entière aux troupes restées fidèles.
Que conclure de cette abstention générale ? C'est que
la nation ne se rangeait ni du côté de la reine et de son
gouvernement, ni du côté des généraux révoltés ; — non
par indifférence pour les événements et le sort qui lui était
réservé, mais par inquiétude de la situation, par impa-
tience des humiliations multipliées qu'on lui faisait subir.
Quoique mécontente de son gouvernement, elle n'avait
pas encore confiance dans ceux qui l'attaquaient. Le sen-
timent public n'était ni avec l'infante Marie-Louise, sœur
de la reine, connue seulement à Séville; ni avec les car-
listes, depuis longtemps étrangers pour l'Espagne; ni
avec les républicains, dont les idées politiques ne s'ac-
corderaient pas avec les vieilles traditions de l'Espagne.
Ce que voulait le pays, c'était « le maintien du sys-
tème monarchique, mais, par-dessus tout, un gouverne-
ment digne de ce nom. Il voulait un gouvernement qui
fît honneur à l'Espagne, en ramenant à l'intérieur non
seulement l'ordre matériel, mais le règne des lois, les
pratiques d'une sage liberté, l'application sincère de la
Constitution; — un gouvernement enfin quî se préoccu-
pât de la chose publique ; qui s'efforçât de développer
les forces économiques de la Péninsule ; seul moyen de
la régénérer, en créant une bourgeoisie riche et une
classe ouvrière intelligente et industrieuse, dans laquelle
on pût recruter la première. »
Telles sont les résolutions qui auraient dû ramener la
reine Isabelle à Madrid, où elle eût rallié la nation espa-
gnole, en lui offrant des gages certains de l'application
—25—
4
de ce programme ; où elle régnerait encore, et eût mérité,
un jour, comme son aïeule, le surnom d'Isabelle. la
Grande.
Hélas!
Habent sua fata Reges !
Tandis que la dynastie bourbonienne se suicidait à Saint-
Sébastien par l'incroyable inertie de la reine, ses vaillants
défenseurs essayaient de disputer la partie à la révolution.
Efforts généreux, mais désespérés ! La cause d'Isabelle,
énergiquement défendue par quelques troupes fidèles, fut
définitivement perdue sur le champ de bataille d'Alcoléa
(19 septembre), où il y eut de part et d'autre des pro-
diges de valeur et des actions d'éclat; — une résistance
héroïque du côté des vaincus; — des traits de magnani-
mité antique du côté des vainqueurs. Le général mar-
quis de Novaliches eut la mâchoire emportée par un bou-
let, le général Sartorius reçut une balle au genou. Le
général Gaertner et le brigadier Lacy tombèrent entre les
mains des libéraux. Ces quatre intrépides lieutenants
d'Isabelle avaient payé jusqu'à la dernière heure la dette
sacrée du devoir. Le maréchal Serrano qui, dit-on, s'é-
tait fait amener le brigadier Lacy, l'embrassa et le laissa
libre de se joindre ou non à l'armée libérale ; mais, sur
la déclaration de Lacy qu'il préférait rester prisonnier de
guerre avec ses troupes, Serrano, dans un élan de géné-
rosité toute chevaleresque, lui dit qu'il était libre de se
retirer.
La victoire d'Alcoléa (province de Giudad-Réal) déter-
- 26 -
mina l'insurrection de la capitale. Le marquis de la
Havane et le capitaine général de la province de Madrid
résignèrent leurs fonctions. Dès lors, les événements mar-
chent avec la rapidité de la foudre. Une Junte provisoire
de gouvernement se forme à l'aide des chefs des diffé-
rentes nuances de l'insurrection; les écussons royaux
sont enlevés de tous les édifices publics, et brisés ; la ville
illumine, et l'on n'attend plus que Serrano pour lui con-
fier le pouvoir suprême.
C'en est fait, la révolution est accomplie. Le jour même
(30 septembre), où la reine signe son inutile protesta-
tion, la Junte révolutionnaire de Madrid « s'associant, à
l'unanimité, aux vœux universellement exprimés par le
peuple espagnol, proclame :
« La souveraineté nationale,
« La déchéance de dona Isabelle de Bourbon du trône
d'Espagne,
« L'incapacité de tous les Bourbons de régner en Es-
pagne. »
III
LA REINE ISABELLE
Devant la puissance irrésistible des faits, Isabelle ne
devait plus conserver aucune illusion. Elle se décida à
quitter Saint-Sébastien pour se réfugier en France, et en
fit informer l'Empereur, qui s'empressa d'envoyer à la
frontière trois officiers de sa maison pour recevoir l'il-
—27—
lustre exilée. Le train royal arriva à Handaye, le 29 sep-
tembre, à onze heures du matin, portant la reine, le roi,
les quatre infants d'Espagne, l'infant don Sébastien,
oncle de la reine, le ministre d'État et plusieurs per-
sonnes attachées à Leurs Majestés. Les honneurs souve-
rains furent rendus à Isabelle, à sa sortie de l'Espagne.
L'Empereur, l'Impératrice et le prince Impérial, entou-
rés de leur maison, l'attendaient à la gare de la Négresse.
Après une entrevue empreinte de cette sympathie qu'in-
spire toujours le malheur, le train reprit sa marche vers
Pau, où la reine devait se reposer quelque temps dans
le château que l'Empereur avait mis à sa disposition.
Dans cet acte, qui honore notre souverain, dans ce tri-
but chevaleresque ainsi payé par lui à l'infortune, on crut
voir d'abord un symptôme de son intention d'intervenir
en Espagne. L'erreur fut bientôt dissipée. Si la politique
impériale devait, avec raison, se préoccuper de la forme
de gouvernement ou du roi que choisirait l'Espagne, —
et les événements ne témoignent que trop de la légiti-
mité de cette préoccupation, — le procédé courtois de
Napoléon à l'égard d'Isabelle prouvait une fois de plus
aussi « qu'il y a dans tous ses actes personnels une gé-
nérosité, une grandeur, que les adversaires même de son
gouvernement sont obligés de reconnaître. »
La reine arriva à la résidence de Pau dans la soirée du
29 septembre. Le lendemain, elle adressait au peuple
espagnol une protestation qui, affichée par les soins des
autorités nouvelles dans toute la Péninsule, porta le der-
nier coup aux espérances de ses partisans. Dans cette
revendication de ses droits et de ceux de son fils, la sou-
—28—
veraine détrônée déplorait « la série lamentable des dé-
fections, les actes d'incroyable déloyauté, qui blessaient
encore plus sa fierté d'Espagnole qu'ils n'atteignaient sa
dignité de reine, » et recommandait à ceux en qui elle
voyait toujours des sujets, de rester fidèles à leurs ser-
ments et à leurs croyances, et « — de laisser passer,
comme un fléau, le vertige révolutionnaire, dans lequel
s'agitaient l'ingratitude, la félonie et l'ambition. »
La malheureuse reine ne voulait pas encore com-
prendre qu'en mettant le pied sur le sol hospitalier de la
France, elle avait laissé sa dernière espérance au-delà de
la frontière ; qu'elle avait bien fini de régner « sur son
Espagne bien-aimée. »
Isabelle II, dit un de nos publicistes, M. Robert Mit-
chell, « manquait assurément des qualités politiques les
plus essentielles. Ses vues étaient étroites, son caractère
faible et hésitant. Mais, en somme, son règne ne fut pas
sanguinaire, et l'on dit même que, livrée à ses propres
inspirations, elle usait largement de la plus belle préro-
gative des souverains : le droit de grdce. Les réactions
de Narvaez ne doivent pas nous faire oublier l'amnistie
qui suivit l'expédition du comte de Montémolin et du gé-
néral Ortéga. La reine était généreuse ; elle était clé-
mente. Quelles qu'aient été ses fautes, l'expiation a com-
mencé pour elle. »
Proclamée reine à l'âge de trois ans, Isabelle II aura
régné juste trente-cinq années. Le 29 septembre 1833
est la date de son avènement au trône ; — par un singu-
lier jeu du hasard, le 29 septembre 1868 est celui de sa
déchéance.
—29—
IV *
LE MARÉCHAL SERRANO
On se souvient que le maréchal Serrano, duc de la
Torre, était attendu à Madrid, pour y recevoir de la Junte
révolutionnaire la direction du gouvernement. L'impor-
tance de son rôle dans la révolution nécessite un crayon
de son portrait, que nous empruntons au jugement de
ses compatriotes. Regardé, comme « l'un des plus puis-
sants promoteurs de la révolution, » Serrano en est, à
coup sûr, l'un des héros par le triomphe d'Alcoléa, de
même qu'il est devenu l'une des plus austères figures du
nouveau gouvernement, à titre de président ou de
régent.
Représentant un parti considérable, qui résumait, en
quelque sorte, toutes les forces vives de la bourgeoisie
espagnole et de l'aristocratie illustrée, il était, en outre,
« le trait d'union entre l'ancien et le nouveau régime, à
la fois conservation et progrès; réunissant dans sa
haute personnalité le maintien de la tradition et la satis-
faction des droits du peuple (ANGEL DE MIRANDA). » Mêlé
à toutes les intrigues et les contre-intrigues du dernier
règne, il avait été à même d'acquérir une grande expé-
rience en politique et ne devait pas avoir de peine à être,
comme président de la révolution « faite gouvernement, »
à la hauteur de sa mission. Dès ce jour, en effet, il cessa
-30-
d'être « l'homme d'un parti, pour devenir l'homme de
la nation. » C'est son plus beau titre de gloire aux yeux
du peuple espagnol. « D'une modestie extrême, dit l'é-
crivain déjà cité, modéré dans son triomphe jusqu'à s'ef-
facer complètement devant la volonté nationale, sans
mettre jamais en avant ni son rang, ni son influence, ni
ses titres à la reconnaissance publique ; conciliant sans
faiblesse, jouissant, grâce à ces rares qualités, du don
de captiver les esprits les plus hostiles, le maréchal Ser-
rano a rendu un service inappréciable à la cause natio-
nale par son dévouement dans cette crise décisive. »
Le 3 octobre, il fit son entrée à Madrid, félicité chaleu-
reusement par la Junte et de nombreuses députations,
acclamé par une population enthousiaste. Les hommes se
découvraient, disent les relations, criaient, hurlaient; les
dames agitaient leurs mouchoirs, jetaient des fleurs sur
son passage. « On eût dit le sauveur de la patrie rentrant
couvert de lauriers, après vingt campagnes heureuses. »
Le maréchal, suivi de sept généraux, d'un nombreux
état-major et d'un cortège de brillants équipages, arriva
au ministère de l'intérieur sur la Puerta del Sol. Un
homme portait devant lui une immense couronne civique.
Le duc de la Torre parut au balcon de l'hôtel, harangua
le peuple et annonça « qu'il avait informé Espartero —
que lui, Prim et les généraux se mettaient à sa disposi-
tion. « Puis il rentra dans son hôtel, — poursuivi par
les mêmes hourras. Le soir, Madrid illuminait, comme
Paris illumine dans ses grands jours. Ajoutons, pour n'y
plus revenir, que le duc de la Victoire, trop vieux pour
reparaître sur la scène politique, où semblaient vouloir
- 31 -
le rappeler, par simple déférence, les chefs de la révo-
lution, se contenta d'applaudir, du fond de sa retraite,
au triomphe de l'indépendance de sa patrie.
Un fait ressort de l'accueil fait à Serrano par la popu-
lation madrilène ; c'est qu'on voyait en lui l'une des per-
sonnifications du mouvement révolutionnaire, qui eût
évidemment un caractère militaire, avant d'avoir un
caractère populaire; et si, pendant quelques jours, la
capitale fut gouvernée par l'élément civil, représenté
par la Junte provisoire, celle-ci s'empressa de confier le
pouvoir suprême au maréchal Serrano, ainsi que le soin
de former, sous sa présidence, un ministère, qui gouver-
nât jusqu'à la réunion des Cortès constituantes.
Aussitôt, le duc de la Torre avertit, par le télégraphe,
le général Prim et don Salustiano Olozaga de venir avec
lui former un gouvernement provisoire, lequel nomme-
rait les ministres et prendrait la direction des affaires. En
attendant, il prit le commandement général des troupes,
et M. Amable Escalante, membre du parti démocratique,
devint chef des citoyens armés de la capitale. Le 5 octobre,
une Junte supérieure révolutionnaire, élue au suffrage
universel par les districts de Madrid, pour remplacer la
Junte provisoire, se constitua définitivement et nomma :
Présidents honoraires, — le duc de la Torre et le général
Prim; président effectif, M. Joaquin Aguirre, et vice-
présidents, MM. Rivero et le marquis de la Vega de Ar-
mijo. Sa première proclamation exprimait « une con-
fiance entière dans les initiateurs de la révolution, dans
les éminents patriotes qui avaient entrepris l'oeuvre de
—32—
la régénération politique et sociale de l'Espagne (7 oc-
tobre). »
Tout d'abord, la Junte inaugura son avènement, en
décrétant :
1° La tolérance religieuse ;
2° L'expulsion des Jésuites ;
3° L'abrogation de toutes les grâces accordées depuis
le 11 juillet 1866 jusqu'au 30 septembre 1868;
4° La suppression de l'octroi ;
5° La diminution d'un tiers des droits de douane dans
la province de Madrid du 1er au 16 octobre.
Elle prit ensuite des mesures, tendant à la prochaine
abolition de la loterie, cette plaie de l'Espagne ; ouvrit
un emprunt de dix millions de réaux, pour assurer du
travail aux classes ouvrières et industrielles, et procéda
à la réorganisation de la municipalité dans les districts
de Madrid.
V
JUAN PRIM
Nous n'avons encore vu apparaître Juan Prim qu'à
Cadix, d'où il jette aux populations frémissantes son éner-
gique appel aux armes. En marche pour Madrid, où l'at-
tendait, lui aussi, l'honneur d'une éclatante ovation, il
semble avoir voulu ménager à son entrée dans la capi-
tale des Espagnes tous les prestiges d'une mise en scène
pour ainsi dire théâtrale.
-33-
5
Juan Prim, comte de Reuss et marquis de los Castille-
jos, est une figure merveilleusement accentuée entre
toutes celles qui attirent les regards de la société con-
temporaine. Sa vie touche presque à l'épopée, ses aven-
tures tiennent du roman; son caractère est celui d'un
héros, son ambition — celle d'un cœur vaillant et fort.
Dieu l'a créé dans le même moule que Bonaparte. Gé-
néral à vingt-six ans, comme Bonaparte, il a eu comme
lui sa campagne d'Orient. Comme lui, il a été l'âme et la
force d'un triumvirat révolutionnaire, comme il est
encore, derrière le Régent d'Espagne, l'âme et la force
d'un pouvoir qui gouverne une grande nation.
Fils d'un lieutenant-colonel, Juan Prim était presque
enfant, quand la guerre civile de 1834 le trouva simple
soldat dans un bataillon de volontaires. Pendant sept ans
que dura la lutte entre les Carlistes et le parti libéral, il
conquit tous ses grades à la pointe de l'épée. Il était
colonel à la fin de la guerre. Il devint alors député aux
Cortès; puis entraîné de nouveau sur les champs de
bataille de 1841 à 1843, il eut le bonheur de pacifier la
Catalogne, après une série de victoires. A vingt-six ans,
il était déjà maréchal de camp et comte de Reuss. Mais
le jour où le parti de la réaction reprit le dessus, le pre-
mier ministère Narvaez fit arrêter, mettre en jugement
et condamner Prim à une réclusion aux îles Philippines.
Grâcié par la souveraine, au bout de six mois, il con-
tinua de représenter le parti progressiste aux Cortès
jusqu'à l'époque où le grade de lieutenant général lui
ouvrit les portes du Sénat (1854).
C'est ainsi qu'on voit grandir la personnalité de Juan
—34—
Prim à travers les vicissitudes de son parti, malgré toutes
les persécutions; éloigné de la Péninsule comme un dan-
ger, sous le prétexte d'une mission en Orient; caressé,
comme une espérance,, par les amis de la liberté ; homme
d'Etat et orateur dansles luttes du Parlement; vainqueur
dans la glorieuse campagne du Maroc, où il commandait
le corps de la réserve ; enfin grand d'Espagne de pre-
mière classe, marquis de los Castillejos, inspecteur direc-
teur général du génie.
Où s'arrêtera la fortune toujours ascendante de Juan
Prim, aujourd'hui « maréchal, comte, riche à millions,
ressuscitant la tradition de Warwick, qui faisait et défai-
sait les rois?
« Peut-être sera-t-il roi lui-même. — Il l'a rêvé, et il a
raconté son rêve à ses amis. Quelques-uns de ces der-
niers prétendent qu'il joue en ce moment sa dernière
partie, dont le trône est l'enjeu, et que ce parrain de
princes à placer use simplement ses filleuls, afin de rester
seul et de se faire offrir ce qu'il n'ose prendre (15 juillet
1870). »
M. Tony Révillon, — un de nos plus fins, de nos plus
sympathiques écrivains, — en racontant ce détail étrange
qu'on retrouve dans la jeunesse d'Olivier Cromwell, a,
selon nous, parfaitement étudié le héros castillan. Au
moment où la candidature du prince Léopold de Hohen-
zollern au trône d'Espagne, présentée par l'illustre maré-
chal, faisait éclater la guerre entre la France et la Prusse,
il a esquissé avec autant de verve que de vérité cette
puissante physionomie, dont les circonstances nous font
un devoir de mettre en relief les caractères principaux.
- 35 --
« Soldat, orateur, écrivain, touriste, dandy Prim
n'est premier en rien : mais il fait le premier en tout,
et il le fait si bien qu'il en impose ! » Un jour, Prim, que
brûlait, dans sa jeunesse, dit-on, la passion du jeu, perd
40,000 fr., et, ne pouvant les payer, va se suicider. Un
ami lui donne cette somme; le général, devenu riche à
millions, cherche son créancier, le trouve à Clichy,
paye ses dettes, qui se montaient à 100,000 fr., et, l'invi-
tant à sa table, place 40,000 fr. sous sa serviette : « Les
100,000 fr. n'étaient, dit-il à son créancier surpris, que
pour avoir le plaisir de dîner avec vous. » C'est ià,
comme le fait observer M. Tony Révillon, un des traits
les plus saillants du caractère de Prim : « La mise
en scène appliquée à tous ses actes, même les plus
louables. »
« La biographie de ce joueur, ajoute-t-il, ressemble à
un roman. Soldat, il combat avec l'épée ; député, avec la
parole. Aussi, le jour où la reine triomphe, elle fait Juan
Prim comte de Reuss et gouverneur de Madrid. Bientôt
cette faveur rapide a son revers. Le peuple le trouve
trop modéré, — la cour trop avancé et l'envoie en pri-
son pour six ans. Il y reste six mois, en sort, parcourt
l'Europe, visite les capitales, s'arrête à tous les lansque-
nets, entre au service de la Turquie, revient en Espagne,
est élu aux Cortès avec Olozaga, fait la campagne du
Maroc, rêve la conquête du Mexique, publie des bro-
chures, écrit des articles, prononce des discours. puis,
un jour, quitte brusquement Madrid. » Il sentait alors
gronder sous ses pas le volcan révolutionnaire.
Ailleurs qu'en Espagne, Juan Prim, naturellement, ne
- 36-
peut pas être connu et admiré comme il le mérite : il
nous apparaît, dans le lointain, avec toutes les propor-
tions d'un héros légendaire ; ne nous lassons pas d'ex-
pliquer, autant que faire se peut, ce sphinx de l'avenir,
— mais d'un avenic aujourd'hui très-proche. Nous
avons dit qu'il y avait une singulière affinité entre les
destinées de Bonaparte, général, premier consul et em-
pereur, et du maréchal Prim, le principal initiateur de
la révolution espagnole , — et, par le fait seul de son
ascendant moral, le chef véritable du gouvernement
actuel. D'autres écrivains l'ont comparé aux plus illustres
pour la bravoure, et les épisodes sont nombreux dans sa
carrière militaire, qui témoignent de sa prodigieuse témé-
rité. « Au feu, — c'est M. Tony Révillon qui parle, —
Prim est un homme à la Murât ; non qu'il affectionne les
panaches et les broderies; mais si le costume est simple,
l'allure est théâtrale. Ceux qui ont vu le soldat ne peu-
vent se le représenter autrement que la face illuminée
par un regard de feu, debout sur ses étrieïs, le bras
tendu, et, au bout, le sabre décrivant une courbe acadé-
mique.
« Prim est Castillan; les allures chevaleresques sont
naturelles chez lui, comme le faste, comme la confiance
en soi, comme l'ambition. La petite canne à pomme
d'or, qu'il tient à la main dans la mêlée, rappelle invo-
lontairement le bâton de commandement, qu'un autre
jeune homme jeta par-dessus les remparts de Fribourg,
en disant à ses soldats : — « Allez me le ramasser !. »
et les soldats espagnols suivent Prim comme les pre-
miers fantassins français suivirent le grand Condé. »
—37—
La conduite du général Prim dans l'expédition du
Mexique, -— dont on l'a accusé de rêver la conquête à
son profit, —' a été diversement jugée avant le drame
lugubre de Queretaro. Non-seulement elle a été justifiée
d'abord par la conduite même de Angleterre, notre troi-
sième alliée en cette circonstance; mais, Prim l'a loya-
lement expliquée dans une lettre célèbre adressée à l'em-
pereur Napoléon. Enfin, les événements se sont chargés
bien cruellement de lui donner raison.
Depuis lors, à mesure que le gouvernement espagnol,
'déviant de son programme libéral, roule sur la pente
réactionnaire, le rôle du comte de Reuss s'accentue de
plus en plus. Libre de toutes fonctions officielles, il
marche ouvertement à la tête du parti progressiste ; bien
résolu désormais d'en appeler aux armes, vu l'inutilité
• de la résistance loyale dans les élections. Le mouve-
ment, inauguré par lui en janvier 186S, fut la consé-
quence de cette détermination, dont le résultat devait
provoquer celui de juin, la chute d'O'Donnel, et précipiter
l'Espagne dans cette lutte suprême, où, — pour em-
prunter une expression énergique à l'inflexible patriote,
— elle a fini « par trouver une issue à travers la mll-
« raille de fer du despotisme qui Vétouffait. »
Juan Prim a donc été bien véritablement le premier et
courageux auteur de la révolution, qui a changé les des-
tinées de l'Espagne. Il en a été la pensée, l'âme et la
tête; Serrano en a été le complice également convaincu,
le bras intelligent et énergique; —le brigadier Topete,
'l'auxiliaire résolu et heureux.
Aussi le parti vaincu, — prempt à faire au comte de
-38-
Reuss un crime de son ambition, — ne lui épargne-t-il
p^s le ridicule reproche d'ingratitude !
Certes, il serait puéril de nier l'ambition de Prim,
nous le répétons ; mais son ambition est celle qui fait les
héros et les grands hommes; car il est bien le fils de
ses œuvres. C'est son courage et son génie qui l'ont fait
ce qu'il est. Si la reine Isabelle a récompensé ses ser-
vices, — ce n'était que justice. Nous pourrions dire
que la vie politique s'accommode fort peu de sentimenta-
lisme , et que c'est surtout, quand il s'agit de la gran-
deur d'une nation, que, pour un vrai patriote, « l'ingra-
titude est l'indépendance du cœur. » Mais, sans s'arrêter
à cette haute considération : — « que la loi du devoir
envers la patrie est supérieure à toutes les autres, »
— l'Histoire et la Postérité verront dans Juan Prim un
grand citoyen, qui, désespérant de l'avenir et du bonheur
de son pays sous un pouvoir a persistant dans l'arbitraire,
obstiné dans le mal, opiniâtre dans l'immoralité, » n'a pas
hésité à sacrifier au triomphe de la liberté les faibles
liens d'un devoir purement sentimental.
C'est en raison des proportions héroïques de cette
mâle figure que nous avons dû élargir le cadre de notre
portrait. Si elle ne reste d'abord qu'au troisième plan, —
après le pronunciamento de Cadix et le lendemain de la
victoire d'Alcoléa; — si, pendant que la foule salue de
ses premières acclamations l'amiral Topete et le ma-
réchal Serrano, elle n'avance que lentement à travers les
provinces de l'Andalousie, — fulgurante, mais sereine au
milieu des éclairs de la tempête, — c'est pour mieux *
affirmer la supériorité de ses lignes magistrales, lorsque,
- 39-
placée en pleine lumière, elle projettera ses rayons éblouis-
sants sur cet immense océan, — qu'on appelle une
nation, — et dont son souffle puissant a suffi pour sou-
lever les flots !
C'est sous cette radieuse auréole, constatent tous les
témoins oculaires, que l'illustre aventurier (et nous
employons ce qualificatif dans son acception la plus
noble), franchit fièrement le seuil de la capitale.
Le 7 octobre, la journée avait mal commencé; elle de-
vait bien finir. Prim était attendu à Madrid. Jamais homme
ne reçut pareille ovation. Tout était disposé pour la faire
exceptionnelle à cette idole du peuple et de l'armée. Les
soldats d'Alcoléa eux-mêmes devaient accompagner le
marquis de los Castillejos, pour ajouter à l'éclat de son
triomphe. C'était plus que de l'enthousiasme, c'était de
la folie, du délire, tout ce qu'on peut imaginer de plus
bruyant, de plus tumultueux, de plus extravagant. La
plume la plus féconde, la plus colorée ne pourrait que
faiblement dépeindre cette scène merveilleuse. Des arcs
de triomphe étaient dressés partout sur le passage de
Juan Prim. Les plus riches tentures ornaient les balcons.
Le nombre des couronnes, qui devaient lui être offertes,
était considérable. Sur tout le parcours de la promenade
d'Atocha, du Jardin botanique, du Musée, du Prado, on
n'entendait qu'un cri unanime : Vive la liberté! vive
la souveraineté nationale ! vive le général Prim ! Les
arbres étaient couverts de monde, et souvent, trop faibles,
pour supporter le poids de ces grappes humaines, ils
s'abattaient, meurtrissant les envahisseurs.
Le cheval du général était porté sur les épaules de la
—40—
foule ivre de joie, folle, éperdue. Les généraux Rosas de
Olano, Caballero de Rodas, de Orive, Serrano-Bedoya,
Jovellar, etc., lui formaient une brillante escorte, La
Junte révolutionnaire, installée de la veille, montée dans
les riches équipages de la présidence du Congrès, s'était
portée au-devant du héros populaire.
Prim passa en revue les troupes de la garnison, dé-
ployées depuis la station du Midi jusqu'à la Fuente-Cas-
tellana, c'est-à-dire sur une étendue de près de quatre
kilomètres ; une foule d'habitants de Madrid, à cheval,
entouraient le général. Les étudiants, ayant à leur bou-
tonnière les couleurs distinctives de chaque Faculté,
portant des bannières avec cette inscription : Vive l'en-
seignement libre ! et chantant des airs nationaux com-
posés pour la circonstance, vinrent aussi féliciter le héros
de la révolution. Enfin, depuis le Prado jusqu'à la Puerta
del Sol, retenu constamment par de nouvelles députa-
tions, le triomphateur mit quatre heures à parcourir cet
espace si court. Les balcons étaient occupés par les plus
belles dames. Le général s'avançait au milieu de cet eni-
vrement de la population, vêtu d'un uniforme de cam-
pagne des plus simples.
L'opinion du peuple de Madrid était caractérisée dans
cette légende, inscrite au balcon d'un club démocratique :
Vive Topete et la marine ! vive Serrano et Varmée !
vive Prim et la souveraineté nationale !
« Prim, dit un écrivain, est l'homme du nouveau gou-
vernement, en qui les masses ont le plus de confiance ;
elles le proclament le défenseur de leur liberté, et, avec
lui à leur tête, elles se croient invincibles. »
—41—
6
Aprèsune courte harangue au Palais national des Cortès,
legénéral se rendit au Palais, principal siège de la Junte;
— et, du balcon, avec un geste énergique, qui électri-
sait une foule de 40,000 personnes, il remercia chaleu-
reusement le peuple de Madrid de son accueil. Il lui dit
« que le jour qui s'écoulait était le plus beau de sa vie ;
que le peuple avait raison de se confier à lui; que, puis-
qu'il lui avait conquis sa. liberté, il saurait le défendre
contre toute attaque. »
« Le peuple espagnol, ajouta-t-il, doit sa délivrance à
la marine espagnole. Il faut qu'il respecte cette brave
marine; qu'il l'aime, qu'il apprenne à ses enfants à l'ai.
mer et à prier pour elle, comme si elle était un dieu tuté-
laire. Il doit en être de même pour le brave et modeste
duc de la Torre. »
Affirmant qu'il était lié à ce dernier par les sentiments
et les idées politiques, il l'embrassa avec effusion aux
acclamations de la foule. Puis, recommandant surtout
l'union entre tous les partis, il s'écria : « Grâce à notre
union, nous avons renversé la tyrannie ; aussi soyez con-
ciliants, ne vous désunissez pas ; car l'ennemi guette à
la porte cette désunion pour nous détruire. Cet ennemi
existe ; il a été vaincu, mais il est encore debout, quoi-
que caché ; la terre ne l'a pas englouti ! Aussi organi-
sons-nous, resserrons-nous. Aidez-nous à former un
gouvernement libre et durable. Vive la marine ! vive
Varmée ! vive le peuple libre ! et abajos los Borbones ! »
Le peuple en masse répondit par un hourrah formidable.
Puis, tout à coup, les cent orchestres, dispersés dans la
foule, entonnèrent l'hymne de Riégo; les têtes se décou-
— 42 —
vrirent, les chapeaux furent jetés au vent, les femmes
agitèrent leurs mouchoirs. Ce fut une scène vraiment im-
posante, magique, splendide, inénarrable!
Au moment où Prim, revenant au ministère de Go-
bernacion, descendait de cheval, à la porte de l'hôtel de
Paris, dont il occupait le premier étage, un bataillon des
milices qui défilait, fit halte, et les trompettes sonnèrent
la fanfare royale comme on le faisait au passage de la
reine.
A Carthagène déjà, le peuple avait acclamé le comte de
Reuss au cri de : Viva el emperador Prim!
L'Espagne pressentait-elle « dans ce héros, dans ce
demi-Dieu » le maître futur de ses destinées ?
VI
MONARCHISTES ET RÉPUBLICAINS
Il ne restait plus à la révolution qu'à se constituer en
gouvernement. Dans ce but, le duc de la Torre forma
sous sa présidence un ministère ainsi composé :
Le général Prim, à la guerre ;
L'amiral Topete, à la marine;
M. FiguJrola;" aux finances;
M. Lorenzana, aux affaires étrangères;
M. Romero Ortez, à la justice ;
M. Sagasta, à l'intérieur;
M. Ayala, aux colonies;
M. Ruiz Zorilla, aux travaux publics.
43
La Junte supérieure révolutionnaire, satisfaite du choix
de ces noms, tous aimés, tous populaires, comprit la né-
cessité de sa dissolution, afin de laisser l'unité se faire
dans le gouvernement. Toutefois, elle ne voulut pas abdi-
quer sans attacher son nom à la déclaration des droits
du peuple espagnol, proclamant : « le suffrage universel;
— la liberté des cultes; — la liberté d'enseignement; —
le droit de réunion et d'association pacifiques; — la
liberté de la presse; — la décentralisation administra-
tive : —le jury pour les affaires criminelles; — l'égalité
devant la loi;—l'inamovibilité judiciaire: — la sécurité
individuelle; — l'inviolabilité du domicile et de la cor-
respondance, — et l'abolition de la peine de mort. »
( De leur côté, les Juntes des quarante-neuf autres pro-
vinces se hâtaient de décréter l'expulsion des jésuites,
l'abolition des octrois, la diminution des impôts; de procla-
mer enfin les libertés qui leur convenaient. Il était temps
de mettre fin à l'anarchie qui suit nécessairement les
grandes crises sociales.. -
« Maintenant que nous voilà constitués, écrivait le
général Prim au journal le Gaulois, nous ne tarderons
pas à consolider la situation sur les bases de notre pro-
gramme. Nous espérons qu'avec le concours de l'Assem-
blée constituante, qui ne tardera pas à être convoquée,
nous parviendrons dans un très bref délai à le réaliser.
Nous serons alors parvenus à posséder Yidéal politique
de l'Espagne contemporaine, c'est-à-dire une vraie lno-
narchie constitutionnelle, fondée sur les bases libé-
rales les plus larges que ce genre de gouvernement com-
porte. »
—44—
Jusqu'alors les causes de la révolution espagnole étaient
connues ; mais son but n'était pas défini. De la déclaration
fort nette de Juan Prim, il résultait que la souveraine
seule, — et non la monarchie, — avait été renversée.
La question, ainsi posée, préoccupait les esprits, et, dans
le monde politique, on se demandait, avec quelque sur-
prise, la raison d'être de la déchéance d'une dynastie,
si le principe était réservé.
« Lorsque on pousse la confiance en soi, écrivait,
à son tour, M. Emile de Girardin au comte de Reuss, jus-
qu'à ne pas craindre d'être révolutionnaire, alors il ne
faut pas l'être à demi. On n'est excusable de jeter par
terre et de fouler à ses pieds un gouvernement, si
arriéré qu'il soit, qu'à la condition de renfermer dans
la cavité de son crâne un gouvernement qui soit' meil-
leur et tout prêt. »
Assurément l'auteur de cette lettre affirmait avec raison
que « rien n'est si aisé que de renverser; que cela se fait
très lestement, sauf à ce qu'on s'étonne ensuite que ces
renversements si soudains sont restés stériles. » On ne
le sait que trop par expérience, sur les ruines faites par
une révolution, la solution de ces questions brûlantes
n'est pas facile au milieu des partis qui s'agitent et ont
chacun leur combinaison. Toutefois, la déclaration du
général Prim était péremptoire, et sa réponse à M. de Gi-
rardin mérite d'être rapportée; car elle éclaire la situa-
tion, sans détruire, - il faut le reconnaître, — les diffi-
cultés que devait soulever le choix du futur souverain.
« Vous me dites, — répondait le général, — que ren-
verser est chose facile et que la rapidité de notre éman-
—45—
cipation n'est pas une exception dont nous devions nous
enorgueillir; vous citez à l'appui l'exemple de vos révo-
lutions de 1830 et de 1848. Je n'.ai revendiqué aucun:
genre de supériorité pour notre révolution ; je me suis
borné à constater qu'elle s'est faite promptement et sans
grande effusion de sang, ce qui fait l'éloge du peuple
espagnol aussi généreux que méconnu.
« Vous me demandez ensuite si je crois que la liberté
ait gagné quelque chose en France par le renversement
de Charles X et par celui de Louis-Philippe. Je n'ai pas
à me prononcer sur ce sujet ; du reste, les circonstances
et ma position me feraient un devoir de m'abstenir.
« Je suis d'accord avec vous : il faut remplacer vite
ce que l'on a renversé; mais je ne conçois pas que vous
tiriez de ce principe un prétexte pour nous accuser d'im-
prévoyance, en alléguant que nous ignorions la veille ce
que nous voulions fonder le lendemain.
« Nous savions ce que nous renversions : un pouvoir
arbitraire, qui violait constamment la loi fondamentale;
nous savions ce que nous voulions mettre à la place : un
pouvoir libéral, monarchique et constitutionnel, nous en
rapportant cependant à la décision de la souveraineté na-
tionale. Seulement vous confondez ce qui est immuable
avec ce qui est accidentel, et vous me faites un injuste
reproche, quand vous dites que, ayant eu l'idée bien
arrêtée de coopérer à l'établissement d'une monarchie
constitutionnelle , je n'ai pas eu d'avance un candidat
désigné pour le trône. J'ai contribué de toutes mes
forces au renversement d'une dynastie que je savais
incompatible avec la liberté de ma patrie, mais je n'ai
—46—
jamais songé à imposer à mes concitoyens un monarque
de mon choix. Je suis et resterai le défenseur d'un
principe; je ne suis point le représentant de tel ou tel
prince.
« Je n'examinerai pas votre proposition de l'appel
aux Chambres élues par le pouvoir déchu pour désigner
le gouvernement révolutionnaire; elle me paraît para-
doxale et peu en harmonie avec .votre esprit si net et
si pratique.
« Où voyez-vous l'incompatibilité que vous dites exister
entre les cris : A bas les Bourbons ! et : Vive la mo-
narchie constitutionnelle ! je les croyais, au contraire,
synonymes.
« Vous prétendez que le peuple espagnol ne trouvera
ni en Portugal, ni en Italie, ni en France, ni en Angle-
terre, un prince qui consente à occuper le trône d'Es-
pagne. Vous pouvez avoir raison ; mais qui vous dit
cependant que la justesse de vos informations d'aujour-
d'hui ne se trouvera pas démentie par les événements de
demain?
« L'histoire est remplie de surprises de ce genre. Pour
moi, j'ai la confiance que l'Espagne rencontrera un prince
digne d'elle.
« Vous relevez aussi l'expression constitués, dont je me
suis servi dans ma lettre au Graulois; vous m'avez mal
compris, ou je me suis mal expliqué. J'entendais dire
que nous avions franchi la période de lutte armée ; que
nous possédions un gouvernement régulier, quoique
provisoire, et non pas que nous fussions arrivés à notre
constitution définitive.
—47—
« Abordons maintenant le point capital de votre lettre.
Après m'avpir reproché de témoigner mes sympathies
pour une monarchie constitutionnelle, vous me faites un
crime de ne pas avoir imposé à l'Espagne la république,
sans même réunir une Assemblée constituante que vous
qualifiez inutile, et dont vous regardez la convocation
comme un signe d'impuissance. La contradiction est
étrange de la part d'un homme aussi logique que vous,
et cette théorie n'est point d'accord avec les principes
d'un écrivain qui a proclamé si souvent et d'une façon si
éloquente les droits du suffrage universel. Mais je n'abu-
serai pas de votre distraction, et me bornerai seulement
à rétorquer un de vos axiomes.
« Pour fonder une monarchie, il faut un roi ou une
reine, dites-vous; pour faire une république, il faut des
républicains, dis-je, moi. Si, en Espagne, ce dernier
parti est représenté par une fraction, celle-ci, quoique
très respectable, n'est point, à mon avis, assez nombreuse
pour pouvoir prendre la direction des affaires, et, en un
mot, gouverner. Dans notre situation actuelle, rien ne
l'empêche de propager librement ses idées, et si elle ar-
rive à convaincre la nation de l'excellence de ses doctrines,
celle-ci satisfera ses aspirations. En attendant, elle, comme
moi, nous n'avons qu'à nous incliner devant la volonté
nationale, et je vois avec satisfaction que nous la com-
prenons tous de même, puisque les membres les plus
éminents de la démocratie secondent, avec une abnéga-
tion qui les honore, nos efforts, qui n'ont d'autre but
que de fonder la liberté de notre patrie sur des bases
solides. »
— 48 —
Le langage du comte de Reuss était clair, loyal, franc.
Ces explications données, il ne s'agissait plus que de dé-
blayer les ruines et de relever les colonnes de l'édifice,
de préparer les réformes, fonder la constitution nouvelle
avec l'aide des Cortès élues au suffrage universel, et de
clore l'ère révolutionnaire par le choix d'un souverain.
Or, nous le répétons, quels que fussent l'honnêteté, le
sang-froid, l'expérience des chefs du,gouvernement nou-
veau, le bon esprit et le calme de la nation, l'œuvre était
ardue, pleine de difficultés et de périls; car la faim me-
naçait, le blé manquait, les finances étaient dans un
* triste 'état, l'hiver approchait, la démagogie s'agitait.
L'ordre et le travail étaient les premiers besoins.
Convaincu que le principal obstacle à la régénération
de l'Espagne était dans les abus du dernier régime, et
que, ce régime une fois disparu, rien ne s'opposerait plus
à une liberté régulière, à la probité dans les finances et
dans les fonctions publiques, à une sage administration,
et au développement de tout ce qui contribue à la
prospérité nationale, — le gouvernement provisoire se
mit courageusement à l'oeuvre. Après le programme de
la Junte supérieure vint le fameux manifeste, dont nous
avons parlé au début de cette étude. Ce document, —
considérable par ses tendances et ses vues, rédigé par le
ministre des affaires étrangères, M. Lorenzana, « publi-
ciste distingué, unissant à une grande profondeur d'idées
une vaste érudition et une élégante pureté de style, —
était un premier pas fait en dehors de la voie révolu-
tionnaire. Il reçut, dans son ensemble, un accueil favo-
rable de la part des gouvernements européens. » En dépit
—49—
7
des conseils qui lui étaient donnés par des esprits aven-
tureux, il indiquait clairement que le gouvernement ne
voulait pas être un gouvernement de dictature ou de
démagogie. Il faisait appel à la souveraineté nationale,
s'exprimant par le grand organe de la politique moderne,
— le Suffrage universel. Sans préjuger la forme du
gouvernement futur, il marquait franchement ses préfé-
rences pour la monarchie constitutionnelle. Enfin, il ren-
dait hommage à la religion du pays dans les termes les
moins équivoques, tout en réservant les droits de la liberté
des cultes, et surtout en répudiant avec énergie les tra-
ditions de la vieille intolérances Sauf le procès fait au
dernier règne pour justifier les événements accomplis,
c'était plutôt un manifeste conservateur et réformiste
qu'un manifeste révolutionnaire. Il répondait, — c'est
ce qui est apparu de la satisfaction générale, — au vrai
sentiment et à la vraie mesure de l'opinion publique en
Espagne, ou du moins des idées qui y dominaient d'une
manière sensible. Aussi tous les partis montraient-ils une
grande déférence pour le gouvernement issu de l'insur-
rection, et cette soumission ne devait pas peu aider le
ministère à traverser les premiers jours de la tourmente
révolutionnaire. Les Juntes, suivant l'exemple de la Junte
de Madrid, s'étaient dissoutes pour céder la place aux
conseils provinciaux et municipaux, nouvellement élus
par le suffrage universel. Le gouvernement provisoire
était donc à peu près maître absolu de la situation. Pre-
nant sa mission fort au sérieux; il voulut marquer son
passage par les mesures les plus urgentes d'intérêt et
d'ordre général, entre autres :
—50—
« Le remaniement du système économique; la mo-
dification de l'impôt; la liberté de l'enseignement; la
réorganisation du conseil d'Etat; la nomination des gouver-
neurs de province ; la refonte de la monnaie ; la réouver-
ture des cours de l'Université et la création de quelques
chaires importantes; la réglementation de l'exercice du
droit de réunion; la réduction du service pour la marine,
l'infanterie de marine et les gardes des arsenaux, de deux
ans, dont moitié imputable sur la réserve ; la garde et
l'administration des biens de la couronne; la suppression
de l'inamovibilité des professeurs nommés en violation
des lois en vigueur; le renouvellement des juges de paix;
la suppression provisoire des conférences de Saint-Vin-
cent-de-Paul; la liberté des professions d'agents de
change, de courtiers de commerce et d'interprètes de na-
vires ; la suppression de l'école centrale d'agriculture
pour lui substituer des écoles agricoles provinciales et
régionales, etc. »
Tout en avisant aux réformes les plus urgentes, le gou-
vernement était impatient d'abdiquer en faveur d'un pou-
voir définitif, constitué par la volonté nationale ; —
seconde phase, phase décisive de la révolution espagnole.
La question de la forme gouvernementale était vivement
débattue dans les réunions politiques de la capitale, et
les esprits fort divisés.
Les partis modéré et progressiste manifestaient leurs
préférences en faveur de la monarchie constitution-
nelle; — c'est dans ce sens que se prononçaient les
membres les plus influents du gouvernement, tels que
MM. Serrano, Prim, Olozaga, Topete, les uns par convic-
- 51 -
tion, les autres par raison politique. Vis-à-vis de cette
opinion se plaçait le parti démocratique avancé qui vou-
lait la république fédérale ou unitaire, et s'apprêtait à
organiser un mouvement dans tout le pays. Pour faire
cesser cet antagonisme dangereux, les ministres son-
gèrent, un moment, à soumettre au suffrage de la popu-
lation la question de forme gouvernementale, préalable-
ment à celle du titulaire des fonctions de chef de l'Etat,
au lieu d'en réserver la solution aux Cortès constituantes.
Le général Prim était, dit-on, des plus ardents à brusquer
les choses et à soumettre le plébiscite au peuple espa-
gnol, dans l'excès de ses scrupules, pleins de délicatesse.
Il entendait dégager de la sorte sa propre responsabilité.
Il semble que cette idée du plébiscite aurait dû rallier
tous les partis, à la condition, bien entendu, que le scru-
tin s'effectuât en dehors de toute pression. Tout d'abord,
elle rencontra de l'opposition auprès des radicaux de Ma-
drid. Par une absence totale de logique, ils considéraient
le plébiscite comme un attentat à la souveraineté natio-
nale; et, tout en érigeant le principe de cette souveraineté
en principe dominant, ils paraissaient déclarer, en même
temps, le peuple souverain incapable de prononcer sur
ses destinées. C'est ce que la Junte de Madrid expliqua
nettement dans sa résolution du 17 octobre :
cc Considérant, — disait-elle, — que la forme du
gouvernement est une des questions les plus importantes
pour l'organisation de l'Etat, et que le gouvernement est
d'autant plus solide et respecté qu'il est davantage l'ex-
pression de la volonté nationale ;
« Considérant que la résolution sur la forme du gou-
- 52 -
vernement doit être complètement décidée, et qu'un
plébiscite qui n'est pas précédé d'une mûre délibération
ne saurait être l'expression de la volonté raisonnée de la
nation ;
« Considérant que le vote d'un plébiscite, avant que
le jugement des électeurs ait été éclairé par de nom-
breuses discussions publiques et par les journaux, ne
serait pas l'expression consciencieuse de la souveraineté
nationale ;
« Considérant que, vu les circonstances qui ont pré-
cédé la révolution espagnole, le peuple n'a pu éclairer sa
conscience sur la forme du gouvernement qui lui con-
vient le mieux, ni juger exactement les personnes qui
peuvent être proposées pour occuper le premier poste de
l'État ;
« Considérant que, autant il importe de hâter la réu-
nion des Cortès constituantes pour sortir d'un régime
provisoire' dangereux, pour la révolution et préjudiciable
aux autres intérêts de la patrie, autant il est utile que le
suffrage soit conscient pour être libre, chose qui sera im-
possible, si les électeurs sont appelés dans un bref délai
à décréter la forme du gouvernement et à désigner le
chef de l'Etat, attendu qu'ils céderont à des sympathies
irréfléchies, ou obéiront à des pressions étrangères, au
lieu de s'inspirer d'un jugement correct ;
« La Junte propose au gouvernement provisoire de
déclarer qu'il appartient uniquement aux Cortès consti-
tuantes, conformément au manifeste de Cadix, proclamé
dans toutes les provinces, de décider la question fonda-
mentale de la forme du gouvernement sans que pour cela
- 53 -
on veuille méconnaître le droit de tout Espagnol, et même
de tout fonctionnaire public, d'émettre son opinion ou de
manifester ses sympathies individuelles, mais exemptes
de tout caractère officiel. »
Ce fut, en quelque sorte, le dernier acte, par lequel la
Junte de Madrid manifesta son existence. Satisfaite d'a-
voir entravé le projet du plébiscite, elle ne tarda pas à
prononcer sa dissolution, en déclarant « que le gouverne-
ment méritait la confiance publique et que les Juntes,
devenues inutiles, ne sauraient plus qu'entraver sa
marche. » L'exemple fut suivi par la plupart des Juntes
locales et provinciales; mais le gouvernement dut en dé-
créter d'urgence la dissolution générale, pour mettre un
frein à la confusion de pouvoirs que fesaient naître ces
corporations révolutionnaires.
VII
DON SALUSTIANO OLOZAGA
Ce qui caractérise particulièrement la nouvelle phase,
dans laquelle entrait la révolution d'Espagne, c'est
la reprise régulière de ses relations diplomatiques avec
les gouvernements européens, dont la circulaire du mi-,
nistre des affaires étrangères lui avait conquis les sym-
pathies.
Le nouvel ordre de choses fut reconnu successivement
par l'Italie, la Belgique, les Etats-Unis , la France,
l'Angleterre, le Portugal, l'Autriche, la Prusse, la Hol-

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