L'Esprit public , par Hubert, auteur de "Savez-vous lire et apprécier une constitution ?"...

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C.-F. Patris (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8, 32 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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PAR HUBERT,
AUTEUR DE Savez-vous lire et apprécier
une Constitution? Bonaparte était-il
Administrateur? Sur la Liberté de la
Presse, etc.
A PARIS,
Chez C.-F. PATRIS, imprimeur-libraire, rue de
la Colombe, en la Cité, n° 4;
Et chez tous les marchands de Nouveautés.
Mai 1814.
F RAPPER l'imagination de la multitude et lui
donner une impulsion, est un secret que pos-
sède le bateleur aussi bien que l'homme d'état ;
c'est dans le choix de la direction que se montre
l'élévation des idées ; le but seul caractérise le
grand homme ou le charlatan.
Donner un même esprit à plusieurs individus
réunis, n'est pas un art nouveau; il date de
l'origine des sociétés. Dans tous les temps, le
chef d'une horde a su , comme le plus puissant
monarque, que l'union facilitait le succès des
entreprises ; et tous deux , pour obtenir cette
union, se sont toujours servis du même mo-
bile , l'intérêt commun.
Mais l'intérêt commun n'a trop souvent été
que le prétexte qui couvrait les projets de l'am-
bitieux ; au nom de l'intérêt commun il tra-
vaillait à son intérêt propre, il froissait les in-
térêts particuliers et il opérait la ruine géné-
rale.
Cependant, l'intérêt commun n'est pas un
vain mot ; il existe réellement, dans chaque
(4)
société, une union d'intérêt qu'où doit appeler
l'intérêt commun.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans la cons-
truction et l'entretien d'un grand nombre de for-
teresses? Oui et non : oui, parce que des for-
teresses garantissent d'une invasion étrangère;
non, parce que le prince y prépare les moyens
d'attaquer ses voisins et d'opprimer ses sujets.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans une
armée nombreuse et aguerrie ? Oui et non :
oui, parce qu'une armée est la force agissante
qui défend une nation ; non, parce que l'obéis-
sance aux drapeaux est le soutien du despo-
tisme.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans la
grande puissance du prince? Oui et non : oui,
parce qu'un prince n'est jamais assez puissant
pour faire le bien ; non , parce qu'il l'est tou-
jours trop pour faire le mal.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans l'in-
dépendance des premières autorités ? Oui et
non : oui, parce que cette indépendance leur
permet d'observer leurs devoirs ; non , parce
qu'elle détruit l'unité d'action tant nécessaire
au bien des Etats.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans la ga-
rantie de la liberté individuelle ? Oui et non :
oui, parce que cette garantie s'oppose à la dé-
(5)
tention arbitraire; non , parce que la police
ne peut prévenir le délit.
L'intérêt commun se trouve-t-il dans la li-
berté de la presse? Oui et non : oui, parce
que le peuple est plus éclairé ; non , parce
qu'elle produit la licence.
En examinant ainsi toutes les institutions ,
on trouvera que l'intérêt commun est dans
toutes, et n'est dans aucune ; ce qui prouverait
assez qu'il ne gît pas précisément dans l'insti-
tution, mais bien dans l'application , dans le
gouvernement, dans l'art d'administrer.
Toutes les institutions sent bonnes et mau-
vaises ; toutes produisent le bien et le mal ; ce
sont les langues d'Esope ; c'est la plume qui
exprime la pensée d'une manière noble ou tri-
viale; c'est l'instrument qui rend des sons har-
monieux ou discordants; c'est le pinceau qui
trace la laideur ou la beauté.
C'est dans la direction donnée à la langue ,
à la plume, à l'instrument ou au pinceau, que
se trouve le mérite essentiel ; et cette direction,
en matière de bien public , c'est le gouverne-
ment, ce sont les autorités qui administrent.
L'institution est la règle morte ; le gouverne-
ment est la règle vivante; les règles ont bien
indiqué la marche, mais elles n'ont pu pré-
voir tous les incidents, et c'est dans ces in-
( 6 )
cidents que se trouvent les difficultés , et c'est
dans la manière de surmonter ces difficultés
que se trouve le mérite.
Nous avons trouvé que, dans une réunion
d'hommes , l'intérêt commun était le mobile,
l'institution la règle, et le gouvernement l'ac-
tion ; mais il nous reste encore à chercher l'in-
tention , l'appréciation, le guide, l'âme enfin. Il
ne suffit pas d'avoir immobile, des règles, et une
puissance active ; il manque à tout cela une im-
pulsion, un moteur; car il y a cette différence
entre le moteur et le mobile, que l'un est celui
par qui ou agit, et l'autre celui pourquoi, on
agit. Eh bien! le moteur, c'est l'esprit public.
C'est,l'esprit public qui est le principe fon-
damental; c'est, la pierre angulaire; c'est lui
qui anime tout, qui vivifie tout. Mais l'esprit
public n'est pas toujours ce que dit le public,
c'est ce qu'il doit dire.
L'esprit public est un sentiment de ce qui
est convenable ; je dis convenable et non con-
venant, parce que l'un est fondé sur la justice,
qui est de convenance éternelle, l'autre est
fondé sur là politique, qui est de convenance
accidentelle. Après avoir considéré toutes les
causes, l'esprit public ne calcule que les effets
immédiats , et il laisse les effets médiats a l'a-
venir ; il dédaigne les chimères et ne s'attache
(7)
qu'aux réalités. L'esprit public ne cherché pas
le mieux; il veut le bien; il s'accommode à
toutes les situations ; il se résigne à tous les
événements; il écarte la haine et la vengeance ;
il ne conçoit point d'antipathie ; il est défiant
sans être ombrageux ; il est actif sans être
violent ; il est prudent sans être craintif ; il est
indulgent pour les erreurs , sévère pour les
fautes, impitoyable pour le crime. Il voit des
hommes dans les magistrats, et n'exige point
d'eux dés vertus angéliques ; il compatit aux
faiblesses , il excuse les passions, mais il mé-
prise le vice ; il n'accorde aux distinctions que
des égards relatifs ; il apprécie lés hommes
suivant leur mérite intrinsèque, et non d'après
l'habit, la fortune, le titre, le cordon ou le
grade ; il repousse toute autre influence que
celle de la raison ; il soutient le vertueux contre
les attaques du méchant; il n'encourage point
le scandale par un sourire approbateur ; il re-
pousse les insinuations perfides, et s'oppose à
leurs progrès; il dissipe l'erreur par le raison-
nement, et non par des outrages ; il voit le
bien dans le bonheur général, et non dans le
succès de quelques spéculations ; il ne con-
sidère point les charges, mais bien l'emploi
des charges ; enfin , l'intérêt commun est le
(8)
point où l'esprit public rapporte toutes les
actions et toutes les pensées.
Tout le monde sait qu'il n'existe pas de
mouvement sans moteur, mais tout le monde
ne fait pas attention quedans une société le
moteur est l'esprit public. Il y en à qui ,
en prononçant sur l'adminisnation d'un em-
pire , n'imaginent pas qu'ils se jugent; il y en
a même qui poussent l'égarement jusqu'à trou-
ver détestable ce qu'ils ont consenti, voulu,
ordonné. C'est qu'en effet le résultat est pal-
pable; et l'impulsion ne l'est pas.
C'est une vérité désolante, mais c'est une:
vérité qu'il faut reconnaître: tous les biens et
tous les maux d'un peuple viènent de lui-même ;
soit qu'il ait mal choisi ses délégués , soit qu'il
leur ait donné de mauvaises instructions, soit
qu'il les ait mal guidés, la faute est de lui et
de lui seul.
Mal guidé! mais un peuple a des guides.—
Non; un peuple a des agents; mais il est le
guidé, le souverain, le moteur; et vu en massé,
il est et ne peut être autre chose. Sans doute
qu'il est commode pour un peuple de secouer
la responsabilité quand le mal est survenu
mais s'il parvient à se dégager de l'odieux par
des illusions, il ne peut empêcher qu'il ne soit
de vérité éternelle que le tout est plus grand
(9)
que la partie ; que la communauté est plus puis-
sante que les délégués.
J'avoue que voilà une vérité affligeante pour
l'homme qui ne se croyait d'autre droit que
celui de sentir son mal et de l'imputer au pre-
mier que sa fantaisie choisissait. En prenant
cette vérité pour règle, il faudrait que cet
homme passif eût la conduite, le raisonnement,
la dignité d'un moteur, d'un être supérieur à
celui dont il croyait être l'esclave. Allons!
c'est une dérision, diront certains individus en
scrutant leurs facultés intellectuelles; je sens
mon insuffisance, je me récuse, je résigne
mon droit, j'abdique ma puissance. — Soit,
j'y consens, abdiquez; mais alors songez bien
que vous ne faites plus partie du peuple ; que
vous n'avez plus le droit de blâme ou de
louange; que vous devez être impassible,
muet. Vous êtes un étranger, vous n'avez plus
de patrie, vous avez brisé tous les liens qui
vous unissaient à vos concitoyens; vous n'ap-
partenez plus à aucun lieu du monde, puisque
vous abandonnez le droit que vous avait donné
la nature. — Mais ces devoirs sont tellement
pesants. —Tellement pesants ! penses-tu donc
avoir été créé seulement pour jouir? espères-tu
ne te réserver que le droit de louer ou blâmer
le zèle, l'ardeur, l'égarement, l'enthousiasme,
(10)
l'erreur, l'émulation de tes compatriotes, et
te mettre à l'abri de la récrimination, en te
retranchant derrière ton insuffisance ? On ne te
demande point de génie, d'instruction, de
talents ; on réclame la justice que Dieu a mise
au fond de ton coeur, afin de l'exercer dans
toutes tes actions; descends-y, cherches-la et
fais en usage.
Je sais que les principes, les axiomes, les
apostrophes ne changeront pas l'allure habi-
tuelle; mais je sais aussi où elle doit conduire,
et je vais essayer d'en tracer le tableau.
J'ai dit que, pour faciliter le succès des en-
treprises, il fallait l'union des membres qui
doivent y coopérer; pour que cette union
existe, il faut un lien, et ce lien c'est l'intérêt.
L'intérêt né signifie pas seulement des biens,
des pensions, de l'argent, il comprend encore
tout ce qui peut flatter l'homme ; des préroga-
tives, des honneurs, des titres, des grades,
enfin toutes les superfluités inventéés par l'i-
magination pour tenir lieu des biens réels dont
Je sage sait se contenter.
Je ne veux pas dire que l'intérêt commun
se trouve exclusivement dans les intérêts in-;
dividuels enfantés par la vanité et la cupidités
Le cultivateur, le manufacturier y le commer-
çant, le littérateur, l'artiste, le rentier, le sage,
(11)
ont aussi,des intérêts.propres , et c'est dans
cette masse d'intérêts, presque tous incohé-
rents, qu'il faut chercher l'intérêt commun.
On croirait, qu'il est impossible de réunir
tant d'intérêts divers, et cependant cette opé-
ration est tellement aisée, que dans la science
du gouvernement on la compte pour rien. La
nature a mis en nous des passions ; ces passions
se rattachent à des fils bien distincts; or tirez
certain fil et les. marionnettes exécuteront cer-
taine danse.
Cette manière d'exciter, les passions produit
un esprit public artificiel; ce n'est pas l'esprit
public, c'est l'esprit du public. L'esprit public
est fondé sur la raison, l'esprit du public est
fondé sur l'erreur.
On conçoit que les belles qualités et les
nobles fonctions attribuées à l'esprit public
ne sauraient convenir à l'esprit du public: l'un
est moteur, l'autre est mû; l'un est souverain,
l'autre est esclave. Cependant l'effet extérieur
est le même; l'esprit du public agit comme
l'esprit public, mais les causes diffèrent essen-
tiellement. L'esprit du public a l'impétuosité
du délire ; l'esprit public a l'exaltation que
produit l'amour de la justice; l'un fait des sa-
crifices par irritabilité, l'autre par raisonne-
ment: en tout l'action est semblable et le
(12)
motif différent ; mais c'est surtout dans le ré-
sultat que cette différence est sensible. Après
le succès, l'un est orgueilleux et exigeant,
l'autre est modeste et généreux ; dans la dé-
faite, l'un sacrifie ses guides, et l'autre honore
ses soutiens. C'est ainsi qu'à Carthage l'esprit
du public chassait Annibal, tandis qu'à Rome
l'esprit public remerciait le général pour n'a-
voir pas désespéré du salit de la patrie. A
Londres, les ministres montrent au peuple Per-
kins mutilé, et provoquent une guerre qui lés
renverse; en Espagne, l'oppression révolte, la
guerre s'allume, les revers exaltent, le triom-
phe adoucit, et tandis que, d'une main, la
modération panse les plaies de là patrie, de
l'autre elle offre l'olivier à ses ennemis; enfin,
tout ce qu'il y a de beau, de grand, de noble,
vient de l'esprit public, et tout ce qu'il y a de
lâche, de vil, de méprisable, vient de l'esprit
du public.
Quand un prince veut gouverner avec jus-
tice, il créé un esprit public, c'est-à-dire qu'il
répand et laisse répandre toutes les lumières
qui peuvent éclairer le peuple sur ses vérita-
bles intérêts. Guidé par cet esprit publie, et
appuyé sur lui, il peut défier tout l'univers;
son trône est inébranlable. Quand, au con-
traire, un prince veut gouverner par l'injus-
( 13 )
tice, il ensevelit d'abord la nation dans l'obs-
curité, puis il jète des reflets de clarté sur les
objets qu'il a préparés, afin de produire l'illu-
sion. C'est par un jeu d'optique continuel qu'il
fait naître les impressions qui conviènent à
ses projets; et l'effet qu'il obtient par ces illu-
sions sur l'esprit de la multitude , s'appèle
l'esprit du public. Veut-il inspirer au peuple
l'amour des conquêtes? il cache le deuil j le
sang, les larmes, les ravages, le viol, l'in-
cendié, la dévastation; il fait paraître les tro-
phées de la victoire, des tableaux, des statues,
des captifs, de l'or, des provinces, des hon-
neurs, des couronnes, la splendeur, l'immorta-
lité. En voyant ces prestiges, tous se précipi-
tent avec ardeur vers l'ombre transparente;
tous veulent saisir l'image trompeuse du bon-
heur, et ils n'embrassent que le vide. C'est
alors que l'indignation éclate; la fureur suc-
cède à l'imbécillité, le peuple désabusé brise
ses instruments et déchire,son propre sein.
Alors, mais alors seulement, dans le paroxisme
de la rage, lorsqu'il est hors d'état de sentir et
d'apprécier, alors, dis-je, il distingue que sou
pouvoir est aussi incontestable que son exis-
tence , et il en use sans modération; il crie, il
tempête, il écrase: c'est un esclave qui se bat
contre les fers qu'il a rompus ; puis, fatigué de
(14)
ses excès, las de ses extravagances, épuisé,
abattu, consterné, il supplié qu'on lui rattache
ses liens, il sollicite de nouvelles fictions, il
demande à s'ensevelir encore dans une lâche
apathie.
C'est ainsi qu'agit l'esprit du public : tels
sont les misérables résultats de la crédulité
des peuples et de l'orgueil du despotisme !
Aussi long-temps que les princes influence-
ront l'esprit public , aussi long-temps que. les
peuplés ne jugeront pas avec discernement les
insinuations qui leur seront faites, on doit s'at-
tendre aux mêmes erreurs et aux mêmes ré-
sultats. Il faut se pénétrer que l'ordre naturel
doit seul former l'esprit public, et cet ordre
naturel est écrit dans le coeur de l'homme par
celui qui l'a créé. Une vanité coupable per-
suade à quelques individus qu'eux seuls sont
élus pour distinguer cet ordre naturel; leur
présomption décide que le peuple ne peut
juger par lui-même, et ils s'arrogent le droit
de diriger son esprit. Et qui es-tu! loi, pré-
destine à diriger tes semblables? Dieu t'a-t-il
départi un corps moins sujet aux maladies,
des sens moins soumis aux passions, un esprit
moins accessible à l'erreur ? Ton éducation,
tes lectures,- tes voyages, ton expérience, ont
fortifie ton corps , ont épuré XQS moeurs et ont '
( i5)
éclairé ton esprit; je l'admets : tu es supérieur
à tes semblables , tu vois, tu penses, tu agis
mieux qu'eux ; mais pour me convaincre de
ton infaillibilité, pour me porter à te suivre
aveuglément, pour me contraindre à étouffer
le sentiment intérieur qui s'élève contre tes
maximes, pour ne me laisser aucun doute que
la providence t'ait créé tout exprès pour me
guider, montre-moi un seul de ceux qui t'ont
précédé dans cette mission sublime, un seul
de ces chefs de nation dont la conduite ait été
pure, dont les lois ayent été parfaites, dont la
sagesse n'ait pas été contestée ; alors tu me
verras me soumettre à tes ordres sans exhaler
un murmure; je déposerai entre tes mains ce
libre arbitre que le créateur m'avait confié :
mais si partout, dans tous, je ne vois que
mensonge, vanité, égoïsme, erreur, avarice,
alors laisse-moi, homme, te juger comme lu
as le droit de me juger toi-même. Laisse-moi
sentir fortement que je suis le chef d'une fa-
mille, que je suis membre libre d'une société,
que je dois compte au monde entier de mes
actions publiques ; que la honte ou la gloire
de ma nation doit rejaillir sur moi et sur mes
enfants ; que je ne dois consulter que ma con-
science et ma raison pour concevoir la véné-
ration ou le mépris. Enehaîne-moi, présomp-
( 16 )
tueux, si tu veux n'avoir autour de toi que des
esclaves qui ne pensent et n'agissent que par
toi et pour toi ; mais rive mes fers , car, en les
rompant, je t'anéantirai.
Et pourquoi n'emploierais-tu pas tes lu-
mières , ta sagesse , ton génie pour éclairer
des créatures qui, comme toi, ne veulent que
le bien ? Je te défie de juger autrement qu'en
comparant; eh bien ! trouve-moi le paysan le
plus grossier, le plus ignorant, s'il jouit d'ail-
leurs de toutes ses facultés mentales, qui ne
puisse juger également en comparant? Sou-
mets-lui une question sous tous ses points de
vue, et tu le verras, comme Sancho, distinguer
celui qui se rattache à l'ordre naturel ; ne vas
pas l'étourdir avec le fatras scholastique, em-
ployé les expressions les plus simples , mets-
toi à sa portée ; tu ne veux que l'opération de
l'esprit qu'on appelé le jugement, ne l'obs-
curcis point par des métaphores, par toutes
les subtilités inventées par la supercherie ;
vas droit au but, et tu verras ce rustre, cet
ignorant, ce misérable, prononcer un juge-
ment que n'auraient pas désavoué Bias, An-
tisthène ou Zénon.
Oui le peuple sait juger, et je soutiens que
la sagesse préside à tous ses jugements , lors-
qu'une influence perfide ne vient pas obscur-?
( 17 ).
cir sa raison; ne présentez pas l'appât d'un.
avancement rapide , des dotations, des cor-
dons ; cessez de leurrer la multitude ; dites
la vérité, toute la vérité, rien que la vérité;
puis soyez certain que vous au'cz de chaque
individu, comme de toute la masse, un juge-
ment sain , un jugement bien plus équuàbJè
que celui prononcé par un aréopage, ou par
un conseil d'état.
Oui', le peuple sait juger lorsqu'il n'est pas
circonvenu ; il sait même, juger lorsqu'un
éclair dé vérité percé le nuage du meusonge :
mais souvent il est trop tard, ses mains sont
enchaînées , il faut qu'il se résigne. J'en ap-
pelé à tous les Français : ils diront que c'est
l'imposture qui les a portés à ensanglanter
leurs mains ; ils attesteront que c'est l'astuce
qui les a rendus les soutiens de la tyrannie.!
Supposons un instant que le tableau anticipé
de leurs affreux excès eût été soumis à leurs
regards, pouvons-nous croire qu'ils auraient
adopté par choix, des horreurs qui mainte-
nant les révoltent !
Ils Se repentent d'avoir été les instruments
de l'ambition et de la cruauté; l'illusion est
dissipée; ils ont recouvré leur raison. Trom-
pés par quelques individus , ils les ont anéantis,
( 18 )
et les voilà redevenus libres. Leurs regrets
tardifs ne peuvent rétablir le passé , des portes
d'airain sont fermées sur lui, mais il leur reste
l'avenir, et cet avenir est une,propriété en-
core intacte. Comment en useront-ils ? com-
ment se serviront-ils de l'avenir, en prenant
le passé pour exemple? Ils ont été trompés
par un homme, par des hommes ; ces hommes
exigeaient la confiance , l'obéissance,, la sou-
mission ; ces hommes leur demandaient leurs
biens , leur vie et la vie de leurs enfants; ces
hommes leur parlaient au nom. de l'intérêt
commun , au nom de la patrie :; ces hommes
proscrivaient le raisonnement et voulaient une
foi implicite ; ces hommes se peignaient comme
ayant toutes les vertus et tous les talents ; ces
hommes promettaient les richesses , la gloire,
le bonheur ; et cependant ces hommes , ces
mêmes hommes ont répandu des torrents de
maux sur la France! Supposons que d'autres
hommes leur succèdent et vièneut réclamer
le même pouvoir, la même abnégation, la
même servilité ; que doit dire le peuple, que
doit-il faire ? Sans doute il est défendu de
pré-admettre le mal, sans doute ce serait
rompre l'un des principaux liens de., la so-
ciété que de détruire cette confiance qui rap-
proche et unit les individus ; mais quand le
(19).
peuple a été séduit par des promesses et trompé
par des actions , doit-il encore se livrer im-
prudemment à des promesses, et ne chercher
aucune garantie pour les actions? Après qu'un
homme, dix hommes , cent hommes m'ont
trompé successivement, et tous de la même
manière, le cent-unième ne serait-il pas injuste
de donner le nom de crime à ma défiance?
Si je le vois s'indigner de mes craintes , n'au-
rai-je pas le droit de soupçonner que ses in-
tentions sont perfides? S'il méprise mon im-
puissance , s'il s'entoure de soldats , s'il me
commande le silence ; que dois-je croire, que
dois-je espérer? Hélas! je ne dois plus que
mé soumettre, gémir et invoquer les dieux
qui humilient le superbe et punissent le mé-
chant. Mais si au contraire je vois l'homme
juste s'approcher, compatir à mes. peines ,
essuyer mes larmes, m'accorder un appui gé-
néreux , Signer un contrat d'alliance, établir
des conditions qui garantissent la même union
entre ses descendants et les miens, s'engager
à me consulter sans cesse pour le soutien de
nos intérêts communs, livrer ses actions à ma
surveillance, m'autoriser à lui adresser mes
conseils, mes observatiàps etrnes plaintes; alors
j'embrasse cet homme vénérable, je suis son
soutien, son ami, je le chéris comme un père.
( 20)
Je ne sais si ces divers sentiments sont par-
tagés universellement; je veux ignorer s'il
existe des hommes assez vils pour baiser la
main qui les frappe , ou assez ingrats pour
haïr celui qui les aime ; mais je jure qu'en
descendant au fond de mon coeur, je n'y'
trouve que haine pour la tyrannie, et amour
pour un gouvernement libéral. Quelque dure
que soit l'oppression, je me sens assez de
courage pour la préférer à l'insurrection : mais
la soutenir par mes applaudissements ! Non ,
jamais. Si moi, tranquille dans ma solitude ,
moi que.les passions n'aveuglent pas, moi qui
n'espère que le fruit d'un travail légitime ; si
moi, dis-je, je pense ainsi, il est présuma-
ble que d'autres, que la saine partie du public
partage mon opinion ; eh. bien ! cette opinion,
c'est celle qu'il faut consulter, parce qu'elle est
franche et désintéressée; c'est l'esprit public.
Mais le pacte est consenti, signé, ratifié;
tout est-il fait? Non, tout n'est pas fait; tout
reste encore à faire, c'est-à-dire.qu'il n'existe
encore que des promesses, et que c'est l'exé-
cution seulement qui importe. En m'engageant
à vous servir sous de certaines conditions,
qu'ai-je fait? Rien d'effectif; c'est l'accomplis-
sement de mes promesses qui est quelque
chose, qui est tout. Quand d'une part le public,
( 21 )
et d'autre part l'autorité qu'il délègue, ont signé
le contrat, c'est alors seulement que commen-
cent les fonctions. — Mais le public a cedé ses
droits. — Oui, le public a cédé ses droits d'ac-
tion, mais il conserve ceux de surveillance.—
Mais le corps législatif et le sénat surveillent
le pouvoir exécutif.... — Oui, ils le surveillent
immédiatement; ils exercent une partie du
droit d'action, et le peuple se réserve le droit
d'opinion qui est inaliénable; c'est la seule
arme qu'on ne peut lui arracher; c'est cette
opinion seulement qui peut maintenir l'équi-
libre entre les différents pouvoirs ; c'est elle
qui dissipe les armées et foudroyé les forte-
resses ; c'est elle qui fait trembler la tyrannie ;
c'est elle qui soutient le magistrat courageux,
lorsqu'il brave les cachots, le stilet et l'écha-
faud ; c'est elle qui juge les justices ; c'est elle
enfin qui est la seule force effective et indes-
tructible. Comprimez l'opinion,, elle se cache,
mais elle existe, et elle se montre pour frap-
per. Quant à la détruire, renoncez-y, ou régnez
sur un désert. Vous ne pouvez donc que la di-
riger par des prestiges, où l'éclairer par la
raison; choisissez, et de ce choix dépend la
stabilité du trône, et le bonheur du peuple. Ne
tentez pas de vous garantir des coups de l'opi-
nion, vos efforts seraient vains; quelque puis-

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