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DIALECTIQUE DE L’INSTANT

Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.com

Littératures
une collection dirigéeparDanielCohen

Littératuresest une collection ouverte,toutentière, àl’écrire,
quellequ’en soit laforme :roman,récit,nouvelles, autofiction,
journal ;démarche éditoriale aussi vieillequel’éditionelle-même.
S’ilestdifficile de blâmer les ténorsde celle-cid’avoireu legoût
des genres qui lui ont ralliéun largepublic,il
resteque,prescripteurs ici, concepteursdelaformeromanesquelà, comptablesde
ces prescriptionsetde
cesconceptionsailleurs,ont,jusqu’àundegré critique, asséchélevivierdes talents.
L’approche deLittératures, chezOrizons, est simple— ileût
étévaindel’indiquerend’autres temps:publierdesauteurs que
leur forcepersonnelle,leurattachementaux formes multiplesdu
littéraire,ontconduitsaudésirdefairepartager leurexpérience
intérieure.Du texte dépouillé àl’écrit portépar lesouffle de
l’aventurementale et physique,nous vénérons, entretous
lescritères supposantdéterminer l’œuvrelittéraire,lestyle.Flaubert
écrivant:«J’estimepar-dessus toutd’abordlestyle, etensuitele
vrai » ;plus tard,lephilosophe Alain professant:«c’est toujours
legoût quiéclairelejugement »,ils savaientavoir raisoncontre
nosdépérissements.Nousen faisons notre credo.D.C.

ISBN :978-2-296-08806-1
© Orizons, Paris,2011

Henri Heinemann

L’ÉTERNITÉ PLIÉE

Dialectique de
l’instant

TOME IV,1984-1986

2011

Du même auteur

Poésie
Le Temps d’apprendre à vivre, Hervé-Anglard, Limoges,1970
Jean, tel qu’en lui-même, Hervé-Anglard,1972
Quarantaine, préface de Serge Brindeau, Hervé-Anglard,1974
Je ne te parle que du ciel,relié, Hervé-Anglard,1981
Sèves, Le Pontdel’Épée, Paris,1986
L’heure Obsidienne,Groupe de RecherchesPolypoétiques, Paris,(prix
Monpezatdela Société deGensde Lettres)
L’Année du crabe, Vague Verte, Inval-Boiron,1996,(Bourse Poncettonde
la Société desGensde Lettres)
Un jardin de Plein Vent, Vague
Verte,2002,(PrixPaulFortdelaFédérationdesÉcrivainsdeFrance)
Ouvre seulement les yeux,CahiersPoétiquesEuropéens,2004,
LesGrandsle-Roi
Nouvelles
Quatuor etÉlévation, L’Athanor,1976, Paris
Tant l’on crie Noël, Le Pontdel’Épée,1984, Paris
Avant l’an neuf, Vague Verte,1994
Monsieur de Pont-Rémy et autres histoires, Vague Verte,2005
Mélanges littéraires
Le blé et l’ivraie, L’Amitiépar le Livre,1993,Besançon
Vingt ans,Groupe de RecherchesPolypoétiques,2006, Paris
Romans
LaCourse, L’Amitiépar le Livre,1978,postface de Suzanne Prou,(prix
Hutin-Desgrées)
Scènes de la vie deBenoît, Vague Verte,2001,(prixduConseilRégionalde
Picardie)
Journal, éditions fragmentaires
Bois d’Amour, Pontdel’Épée,1983
Si peu que ce soit, Vague Verte,1996
LeCahier22, Vague Verte,2003

Journal
Sous le titre génériqueL’Éternité pliée :
L’Éternité pliée, tomeI, Orizons, Paris,2008
La Rivière entre les doigts, tomeII, Orizons,2008
Graine de lumière, tomeIII, Orizons,2009
Dialectique de l’instant, tomeIV, Orizons,2011
Autobiographie
LeMoulin-Vert, L’Amitié par le Livre,1991
LesAnnéesBatignolles, L’Amitié par le Livre,1997, (Grand Prix de
l’Académie des ProvincesFrançaises)
Théâtre
Philippe ou la mémoire, Vague Verte,1990
Ouvrages collectifs
Gens dePicardie, L’Amitiépar le Livre,1988
Gens deFranche-Comté,id.,1993
Gens deBourgogne,id.,1994
LeRire des poètes,1998, Paris, Poche-Hachette
LaRévolte des poètes,id., L’Amitiépar le Livre,1998
Balade dans l’Aisne,Alexandrines, Paris
Balade dans laSomme,id.,2003
Balade enCalvados,id.,2004
Picardie,Auto-Portraits, La Wède,2005,Beauvais
L’auteur participe àlarédactiondeplusieurs revues:LeCerf-Volant,Le
Bulletin de l’Association desAmis d’AndréGide,L’Étrave,Jointure.Il
publie des nouvellesdansLeCourrierPicardetL’Éclaireur duVimeu.Enfin,
ilestchroniqueuràRadio-CôtePicarde.

DANS LAMÊME COLLECTION

MarcelBaraffe,Brume de sang,2009
Jean-PierreBarbier-Jardet,EtCætera,2009
Jean-PierreBarbier-Jardet,Amarré à un corps-mort,2010
MichèleBayar,AliAmour,2011
Jacques-EmmanuelBernard,Sous le soleil deJerusalem,2010
FrançoisG.Bussac,Les garçons sensibles,2010
FrançoisG.Bussac,Nouvelles de la rueLinné,2010
PatrickCardon,LeGrandÉcart,2010
Bertrand duChambon,La lionne,2011
DanielCohen,Eaux dérobées,2010
Monique LiseCohen,Le parchemin du désir,2009
ÉricColombo,La métamorphose deAiles,2011
PatrickCorneau,Îles sans océan,2010
MauriceCouturier,Ziama,2009
CharlesDobzynski,le bal de baleines et autres fictions,2011
SergeDufoulon,LesJours de papier,2011
RaymondEspinose,Libertad,2010
JeanGillibert,Àdemi-barbares,2011
JeanGillibert,Exils,2011
JeanGillibert,Nunuche, suivi deLesPompes néantes,2011
GérardGlatt,L’ImpasseHéloïse,2009
CharlesGuerrin,La cérémonie des aveux,2009
HenriHeinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale.
FrançoisLabbé,LeCahier rouge,2011
DidierMansuy,Cas de figures,2011
Gérard Mansuy,LeMerveilleux,2009
Kristina Manusardi,Au tout début,2011
Lucette Mouline,Faux et usage de faux,2009
Lucette Mouline,Du côté de l’ennemi,2010
Anne Mounic,(X)de nom et prénom inconnu,2011
GianfrancoStroppini,Le serpent de mord la queue,2011
BéatrixUlysse,L’écho du corail perdu,2009
Antoine de Vial,Debout près de la mer,2009

Nosautrescollections:Profils d’un classique,Cardinales,Domaine littérairese corrèlent
au substrat littéraire.Lesautres,Philosophie –La main
d’Athéna,Homosexualitéset mêmeTémoins,nepeuvent pas yêtreétrangères. Voir notre site
(décliné en page2decet ouvrage).

1

9

8

4

3janvier
e temps des avions renifleurs est là.Dans le subtil concert des
présiL
dentiables de1978, tous les dièses sont mis : ça promet. On se piège de
partout, on jouit des chausse-trapes où tombent lesautres et plus encore
que l’adversaire, c’est le partenaire qu’on aime y savoir dégringolé. Sans
doute le condottiereChirac a-t-il bien du plaisir au malheur présent du
rondBarre et du longGiscard. Le prince se tait et mijote ses sauces à lui :
donnée mystérieuse d’un jeu de patience que le prince se tait et mijote ses
sauces à lui : donnée mystérieuse d’un jeu de patience qu’il connaît
magistralement...
La nuit, il m’arrive d’évaluer le temps d’être qui me reste, sans
frayeur. Simplement, la mort s’inscrit — monD! —ieu, suis-je curieux
comme l’épreuve qui manque à mon tableau de chasse. Ni crainte, ni
gourmandise :la mort m’intrigue un peu. Mais je ne vis pas dans
l’obsession de...Chaque minute prend plus d’intensité, peut-être, plus de
qualité :je ne la mesure point à la durée de l’ensemble à venir, mais à ce
qu’elle vaut et que me révèle le voyage qu’en elle je me surprends à
effectuer.Esavouren sorte que j’ai de belles minutes parfois, que je
comme jamais auparavant, lorsque je travaille, lorsque je regarde un
spec

10

L’ÉTERNITÉ PLIÉE

tacle, lorsque je traverse un parc, lorsque je croise un enfant, lorsque me
parle un être aimé. Si, si : comme jamais auparavant. Est-ce vivre en
connaissance de cause ?Ça durera ce que ça durera.

Je m’étais promisderelater notrevoyage de find’été enAngleterre etau
Paysde Galles, confiantenma mémoire.Craignons sesdéfaillances!
Cela commenceparlesautillementd’unblue-tit nommé aussi
farlouse(et pourles savants paruscaerulens!),quivient régulièrement
picorerdans une espèce d’abri-perchoir que lesBrown ont placé dansleur
jardin.Ce Blue-tit,que j’ai finiparassimilerau«pipi des prés»,sevoit
disputerlesgrains pardesmoineaux, desmerles: ma foi, celanesepasse
quand mêmepas tropmal...
Nous ne connaissions pasBath,surl’Avon.Expédition sans
histoire entre Wokingham etAvon, dans un paysdevallons, depetits
massifsardennais oùles villagesbiengroupés sont
rares.AprèsAvon,obliquant plusauSud,nousavons trouvé des vallées plus profondes,
verdoyantes, jusqu’auxabordsde Bath dontlesmaisons ontlargementfait
appel aux pierresde Cotswold Hills.Nous voici danslavieille « Georgian
City», dontlenomn’est pas usurpé, carlestyle hanovrien
règne,notammentdanscertains quartiersducentre de laville et nonloinde l’Avon ; on
se croirait parfoisà Copenhague, età l’Établissement thermal, lesjeunes
serveuses portent uncostumepluscontemporainde1800que
d’aujourd’hui.Lesmaisons traditionnelles ontla lourdeurgermanique, les
murs sales, comme calcinés.Lesfenêtres sontétroites, hautes, même aux
mansardes.Parbonheur, lesespaces verts ne manquent pas.Au total, la
visitene déçoit pas,ona accrules rues piétonnesjolimentachalandées, et
lavisite des thermes romainsdénoteuneremarquable mise en valeur, en
particulier surleplande l’éclairage.Onaurait tortd’oublierl’occupation
romaine,qui dura aussi longtemps qu’enGaule...

7janvier

Sylvie M.: « Jevousconfieune chose, ehoui : leplusbeaujourde l’année
1983a certainementétépourmoi le dernier.Ce jour-là,
j’auraivuetentendu toutesles personnes qui mesontchèresence monde.Puis, en
vingtquatre heures,que d’émotions! Voyez-vous, lorsquevousmetrouviez
«heureuse », ilyaquelques semaines,vousanticipiezlégèrement surmon
bonheur, maisaujourd’huivousauriez raison: il estClà
!!!!’estformi

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

11

dable, maisjene l’écris qu’àvous...Pourl’instant...» Àquoi,pour
répondre, jevais offrircesmotsde JulienGreen, extraitsdesonJournal, à la
date du29juillet1940: «Hier, le bonheurestentrétoutà coup, comme
jadis, etils’est tenu uninstantdansle grandsalon sombre et silencieux...
J’aisentique le bonheurétait proche, humble
commeunmendiantetmagnifique commeun roi.Il est toujourslà(mais nous n’en savons rien),
frappantà laporte,pour quenousluiouvrions, et qu’il entre, et qu’il
soupe avecnous».Étonnante coïncidenGce :reenestapparuà
latélévision toutà l’heure !

11janvier

Biographie de Richelieu.Une ascension rapide d’unfort-en-thème,une
place de Ministre enviable, l’écroulementdu système...Deserreurs...Une
traversée dudésert...Un retouretlepouvoir suprmême :oi, ça me dit
quelque chose.Jepense à celuique certains,rares, appellentFrançois.

15janvier, Villemomble

Colloque André Gide, ce « contemporaincapital ».Les participants,outre
lesFrançais, arriventdesÉtats-Unis, duCanada(où, me confie Jacques
Cotnam, il gèle à moins trente cinq), de Belgique, d’Allemagne, d’Espagne,
duJaponmême.Lorsque j’énonce ces paysà Françoise, et que cesgens-là,
troisjoursdurant,ontglosé essentiellement surl’engagementde Gide,ou
les rapports subtils qu’entretiennentleshérosdesFaux-monnayeursentre
eux, elle estcomme abasourdie.Je luiparle derecherche fondamentale,
qu’elle admettrait s’ils’agissaitde lasexualité des renoncules ouducancer
de l’orteil, mais qui luiparaît superbementfutilequand l’analyse
desmouvementsde l’âme estencause.PourOdette, cesglobe-trottersmarchentà
côté de leurs souliers! Maisaurais-je envie de jeterenlotde consolation,
qu’ils parlentadmirablement notre langue !
Séance inaugurale à la Sorbonne.Mallet, moinsen verveque dans
leprivé, expliqueque Gide a démontré en permanence l’impossibilité de
détacherle corpsde l’âme, a imposé, en s’engageant,unêtre
global.JeanLouisCurtisd’ajouter, finement,qu’il aremuévéritablement —
textuellement —Ciel etTerrepourmériterd’être lui-même.
À l’opposé de Claudel, Gide a manifestéune curiositépermanente,
allantaudevantdesêtresetdeschoses, déclarantjustementà l’adresse du

12

L’ÉTERNITÉPLIÉE

premier : « Il faut comprendre ceux qui ne nous comprennent pas ».Cette
curiosité dérange, bien sûr, encore qu’aujourd’hui tout un chacun en
convienne. N’empêche que l’idée que l’œuvre d’art doive être
dérangeante, reçue comme un poncif, courait moins les rues et les salons à
l’aube de notre siècle : quandGide l’a proclamé, il prêchait en solitaire.
Le témoignage au quotidien d’unJacquesDrouin (d’unRobert
Malletégalement, j’y reviendrai)metouche infiniment.J’ainotéquelques
bribesdesesconfidencesIl: «portait sur nous, enfants qu’ilretrouvaità
Cuverville,son regard chinois.Nousadmirions ses souliersadmirablement
cirés, cevestonàpoilsde chameaudanslequelonlesentaitbiendans sa
peau.Il montraitlaplus vive attentionauxmoindreschangements
survenusdanslesbacsà fleurs.À l’heure du petit-déjeûner, l’oncle André
croquait voracementdes tartinesgrillées que luiservaientles
petitesbonnesluxembourgeoises... que de fois, à l’ombre ducèdre, l’après-midi,
avons-nousécouté lesexercicesdepianoauxquelsilse livrait, avecune
applicationexigeantequi le faisaitgrognerlorsqu’ilreprenaitcertains
passages ;jamaisjen’ai entendujouerChopin si merveilleusement, et
mêmeparles plus talentueux...S’il lui arrivaitdepréférerlasieste, dans sa
chambre monacalesituée dansl’angleouestde la demeure, alors,tout
bruitdevaisselle était rigoureusementinterdit! Le dimanche, il jouaitau
tennisavecnous,vêtud’un vieux pantalon retroussénousmontrant ses
moletsmusclés, etchaussé d’espadrilles.Aufuretà mesure, des souvenirs
resurgissent.Tenez, j’avaus quatreoucinqans, etjerevois —avant1914
donc— une cavalcade d’hommesen tenue de bainàrayures, Gide , Ghéon,
Copeau, Schlumberger, mon père Marcel Drouin,spectaclepeu ordinaire
assurément.Toutcelas’estachevépar une douche en pleinair:un seau
d’eauchaudeplacésureux, etdéversé àtourderôle,provoquait plaisiret
grognements,tandis quetournaitl’orage.Autresouvenir, celui de
l’automne1928,oùj’étais restéseul auprèsde l’oncle André etdetante
Madeleine;ilya avaitdeschats siamoisdansdesz paniersd’osier.Durant
les soirées trèsfamiliales, ilnousfaisaitdenombreuseslecturesà haute
voix,respectant soigneusementles silences.
Encore des réminiscences, certesdésordonnées: Gide actionnant
devant nous une montgolfière,oujouantaucroquet, Madeleinetirantfort
bienà la carabine, ce àquoi luirépugnait...S’ilpleuvait, étendus sur un
canapé,nous nous régalionsdes trésorsde lecturequenotreonclenous
réservait: Stevenson, Kipling.À l’occasion, avec force conseils surl’artde
tourner soigneusementles pages, ilnousautorisaità lire « L’illustration»,
si bien que demeurent présentesà monespritdesfresquesde guerres

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

13

coloniales, d’accidentsgigantesques,tel l’incendie de l’Opéra.Ouencore,
je levois, curieuxdes premiersbalbutiementsde laradio,traitantavec
désinvolture lesdeuxboutons qui, à
l’époque,permettaientderéglerlesimposants récepteurs:unjour,tante Madeleine lui a dit: « Cher,ne crains-tu
pasde démoraliser (sic !)leposte enletripotantainsi?» Une des passions
de Gide, c’étaitde jouerauxéchecs.Parailleurs, l’hommesavait recevoir
etécouterles plushumbles, journaliersetfermiers, insistantAlle: «z-y,
monami, jeveuxcomprendre ».Cequi mereste de Cuverville, c’est un
charme inexprimable,voulu par tante Madeleine, admis parGide, entre
lesquelsjepréciseque jamaisjen’airessenti la moindre gêne dansleurs
rapportsapparents.Et puis, c’estle défilé d’illustres visiteurs, de Copeauà
MartinduGard,quiontfaitde Cuvervilleune illustre maisonde la
littérature française.Une image dramatique, entre autres, alors que j’avais
environ quinze ans: MartinduGard,peiné, déchirantdes
pagesd’unmanuscrit,parcequetel chapitre destiné auxThibaultn’est pasbon, aux
1
diresde Gide...Mes souvenirsduVaneaudatentd’aprèsla guerre
de4045.Gide avait vieilli, maisleregard demeurait vif, auxaguets, derrière les
lunettes:une fois, iltrituraitavec curiosité(toujourselle) undes premiers
stylosà bille.Antérieurement toutde même, j’ai connulavilla
Montmorency, etjenepuis oublierGide, éclairé d’un rayondesoleiltombant
d’une fenêtresituée àsa gauche, jouantChopinetmodulant quelquefoisà
voixbasse lapartitionde la maindroite...
Pour terminer, deux réflexions surdesformulescélèbres.Le
« Hugo, hélas» estàsituer seloncertainescisconstances, caren réalité
Gide admirait sincèrementHugo, etle « Familles, jevoushais, foyersclos
etc...»oùil fautdonneraumotfamilles un senslarge, caren réalité il a
aiméune certainevie familiale.Pourquoi est-ce j’admire mon oncle?Il a
étépourainsi direseul, enavant-garde,parmi lesclercs, às’attaqueraux
tabous,sexualité, justice bourgeoise, conformismestalinien.Quelle
lucidité ! »
Letonde cesconfidencesde JacquesDrouin (qui m’apromis
qu’elles seraient publiéesbientôt),nousl’avons retrouvé lorsde la « Table
ronde »finalequiréunissaitRogerVrigny, JacquesBrenner (gentil,son
« C’est vouslepoète ! »qu’il m’a adressé lorsd’unepause), Michel
Drouin, HubertJuinetRobertMallet.PourBrenner, il existeune filiation
indiscutable entre Gide etlesétudiantsen révolte de
mai68...Maisceuxci l’ignoraient! C’està dix-septans que l’auteurdesLumièresde Parisa

1 1bis, Rue Vaneau, dernière demeureparisienne de Gide.

14

L’ÉTERNITÉPLIÉE

découvertGide, par la lecture deSi le grain ne meurt, dont l’auteur, avec
plus tard Sartre etCamus, l’un de nos denriers maîtres à penser.
MichelDrouin n’a connuGide que dans ses deux dernières
années, et s’il l’a découvert plus tard, c’est à cause de la musique, car son
professeur avait été marqué par sa rencontre avecGide.Les Notes sur
Chopinlui furent une révélation. Un jour, quand même, le petit eut à jouer
devant son grand-oncle et celui-ci, loin de le critiquer, observa seulement :
« Tusais, mon petit, c’est un nocturne», phrase que l’enfant-adulte ne
2
peut oublier .
Roger Vrigny — avec ce côté débraillé, journaliste en vadrouille,
qu’on lui connaît — a trouvé enGide, lorsqu’il avait seize ans, une morale
de l’effort. Leur première (et unique) rencontre se raconte comme une
histoire savoureuse.Au rez-de-chaussée du «Figaro » se trouvent côte à côte
le vieillard illustre et l’auteur rougissant d’un premier roman. Le premier,
qui ne connaît pas le second, insiste pour que les deux prennent
l’ascenseur :« Si,si... Montons ensemble». Vrigny tente une manœuvre
maladroite pour s’effacer, et l’autre le pousse : «Passez le premier, ce sera plus
simple ! »En haut, le jeune homme s’assoit sur une banquette ; au fond du
couloir,Gide entre chez PierreBrisson, lequel ressort aussitôt, demandant
qui est monté avec son visiteur. Vrigny, gelé, se tait.Brisson rentre,
ressort : « M.Gide veut absolument savoir qui... etc... etc... »Bref, Vrigny ne
répondit pas et... Une autre rencontre n’eut jamais lieu !
Quant à celle deGide et Robert Mallet, ce dernier la relate avec
truculence. On avait rapporté les termes d’un discours fait parGide
devant les étudiants de Moscou, et en substance ceci «Étudiants
communistes, je vois ici enfin que j’ai été compris». Mallet alla enURSSl’année
suivante, et y vit ce que l’autre avait vu, et en tira les mêmes leçons.D’où,
au retour, un manifeste rédigé avec quelques camarades, du genre : « Non,
monsieurGide, nous vous avions compris avant ! »Àleur grande surprise,
Gide les reçut et ainsi s’amorça entreGide et le jeune Mallet une relation
que l’on connaît...

17janvier

... Relation qui ne se prolongea pas sans quelques tribulations. Lorsque
Gide s’avisa de publier ses feuillets d’Automne, il y avait inséré des
pas

2

Gide, attentif, à toute spécificité (ici nocturne, là étude) eut le même soin de
n’écrire pas au hasard roman, récit, sotie, etc...

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

15

sages réputés scabreux,tel celuiquiracontait ses relationsavec desgamins
duCaire.Sollicité de donner sonavis, Mallet s’inquiéta de
laparutiondesdits passages, cequiprovoquaune épouvantable colère de l’auteur.Ce
sontdetels passages, justement,qu’ilse devaitd’imposer.

22janvier

Nous recevonsmon successeurà la mairie.Mitrondèsl’âge de douze ans,
il a étéprivé d’instruction, etleressentmaintenantcommeune infirmité.
Cependant, il adore lire,surtoutles romanshistoriques.Iln’est point sot,
perçoit vite lepiège dansles textes quesa fonctionl’oblige à étudier.C’est
un politique astucieux,plusindépendant qu’on ne le dit, moins versatile
qu’onl’aprétendu, fidèle àuncentrisme de gauchequ’il
a,selonlesépoques,trouvé chezles radicaux, les socialistes oucertains
réformistes.Sensible etgénéreux, moinsfait pourle bureau quepourleterrain, il a de la
ruse etde la bonhomie, et une bonne dose deténacité :sixans, il
apoursuivi l’uniqueobjectif derevenirauxcommandes, conscientdesfacteurs
qui fragilisaientmonéquipe, etdivinement serviparmon
retrait.Si,rétrospectivement, jeregrette le coursde certainsévénements,s’il m’arrive
d’imaginer un retourauxaffaires publiques, jene crois pasêtre
autantmotivéqu’il le fut.Oualorsil faudrait soit une extraordinaire compétence de
quelques partenaires,soitdescirconstancesinouïes.
Scherzo n.3en ut dièse mineur: ces roulementsde mouvement
perpétuel,soudain tempérés pardesgraves questionsàquoirépondun
ruissellementcristallinconduisantà laprofonde
méditation.Riencependant n’estdit:violence du naturelqui marque le final.Chopin:passionet
continence.
La biographie de Richelieu quepublie Michel Carmonatémoigne
s’il étaitencorenécessaire combienl’exercice du pouvoir tuesonhomme
parfois:pas une minute derépit n’a été accordée auCardinal, en une
époqueparticulèrement troublée il est vrai,oùles piègesétaient quotidiens,
leshaineséternelles, lesambitionsmultiplesetcontraires, la misère
épouvantable, les puissancesgourmandes.Audépart, ilyaun surdoué devenu
évêque à21ans, auxidées novatrices — tel l’emploi dufrançais pourla
messe—et qui lorgneviteversParisetlepouvoir.Le mauvaischoix, c’est
Concini :erreur quisepaiera dequelquesannéesdetraversée dudésert,
commequoi ce genre de mésaventure estdetousles temps, d’où sesortent
seulementlesâmesbien trempées.Vient, à la force du poignetetde la
nécessaire duplicité—carlepersonnage est un rusé,quelquefoismêmeun

16

L’ÉTERNITÉPLIÉE

gaffeur — le retour au palais.Ce qui fait la force de l’homme est une vision
politique globale qu’il parvient à faire admettre à un LouisXIII, peu doué
par ailleurs et dont c’est cependant le grand mérite. On en connaîtles trois
points : mettre au pas les protestants, ce qu’il fera sans tomber dans
l’intolérance ;mettre au pas les grands, ce qui l’obligera à déjouer un complot
permanent et à trancher un bon nombre de têtes : onne fait pas
d’omelettes sans casser d’œufs ; mettre un terme à l’excès de puissance de la maison
d’Ajours après la mortsix mois après la mort de Richelieu, neufutriche :
de LouisXIII, c’est la victoire étourdissante de Rocroi. Lutter ainsi sur tous
les fronts, en particulier sur celui des grands, c’était se forger une nuée
d’ennemis, à commencer par la mère, l’épouse et le frère du Roi,
infatigables tisseurs de trahisons. Le plus étonnant, la clé de tout, même, est que
deux hommes unis par la raison bien plus que par le cœur — le Roi et son
ministre — aient la plupart du temps marché du même pas, ce qui vaut de
la part du premier des lettres d’une très haute tenue et d’une grande
lucidité politique.
Biographie d’un grand homme (d’un homme avec ses faiblesses, ses
doutes, ses découragements, ses appétits, ses petitesses), le livre est également
passionnant par le tableau qu’il représente d’un pays, par la mise en valeur des
problèmes de gouvernement intérieure et de stratégie économique auxquels
n’échappe point notre époque: que de similitudes! Quant à ceux qui
s’engouffrent dans l’histoire comme dans un roman d’AlexandreDumas, la réalité
ne saurait les décevoir : pas le temps de s’ennuyer, y compris à l’article de la
mort !
On a plaisir, le livre refermé, de vite courir aux historiettes de
Tallemant de Réaux, décidément bien informé : MichelCarmona, comme
beaucoup d’autres historiens, y a puisé le sel de son ouvrage !

25janvier

Tristesse de n’avoir jamais d’enfants.Confession duDocteur T.
Riche et légèredeFlorenceDelay. Tout en goûtant fort le style, le
parfum du roman, je m’y suis mal attaché et le regrette. Plus exactement,
les peintures l’ont emporté sur l’événementiel: une femme se cherchait,
sans le savoir, en cherchant l’âme d’autrui, en y guettant des secrets au
travers d’ambiguïtés.Ceux qui avaient traversé son existence et
paraissaient l’avoir influencée, voilà qu’au milieu d’un été andalou elle allait
discerner leurs jeux, comme à force denouer des fils on tisse une intrigue
policière.En vérité,FlorenceDelay touche par la lucidité de ses formules :

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

17

« Commentavais-jepuaccepter quevivresoit une habitude, interrompue
uneseule fois parla mort ?»,parlapoésie de certaines pages, de certains
portraits (p.88),par sonartderetransmettre aulecteurl’ambiance etla
couleurd’une Espagnie «ntérieure »qu’elle connaîtbien,parl’intensité
desdialogues-confidences.Auboutde laquête désenchantée de l’héroïne,
une aube enfin se lève etl’amour varépondre àsesattentes, àses
questions.Àquiserégale desdissectionsducœur, ceromanapporte le
plaisir,quene gâtepasle hasard des rivagesibériques,
descorridasétouffantes, des nuitsandalousesetdes terrasses tièdes.

18

L’ÉTERNITÉPLIÉE

7février, Villemomble
ans un Paris secoué par les bourrasques — àCayeux ou ici, cela ne
D
désempare pas depuis trois semaines — je lis leVenisesde Paul
Morand, qui me ravit. Venise, au singulier cette fois-ci, c’est le décor
symbolique de voyages, naturellement, et aussi de rêves, de souvenirs, de
lectures, d’une époque ou plutôt d’époques ; il arrive même que Paris soit le
tout-Venise, pour peu que s’y retrouvent tous ceux dont un instant de la
vie s’est aventuré là-bas.Venises: autre manière de se raconter, puisque
d’emblée l’auteur annonce la couleur, déclarant tout de go que «toute
existence est une lettre postée anonymement». La sienne porte trois
cachets :Paris, Londres, Venise, et la Sérénissime des eaux trouve sa place
entre les eaux fœtales et celles du Styx.Àpartir de là, toute page est régal,
on y pourrait tout souligner, une phrase sur Racine, un mot sur l’écriture,
le fameux «J’arrivetoujours quandonéteint», l’entrée enItalie, la
découverte de Venise etavec elle, detousceux qui l’onthantée aucoursdes
siècles,pourfinir ou presqueparlesAutrichiens,puislesderniers
poètesseigneursde l’avant14.Comment s’étonner qu’unDiaghilev,qu’unProust
traversentlascène.Paul Morand a lesecretde merveilleusesannotations:
« Bienécrire, c’estle contraire d’écrire bien...Les raccourcis ont
singulièe
rementallongé mavie...Lepremier, cetâge boutonné [duXVIIsiècle] a
crudevoircacher ses péchés...À Venise, lapédérastien’était que leplus
discretdesbeaux-arts...Henri de Régnier,sasilhouette
depeuplierdéfeuilléparl’automne...Que detemps perduà gagnerdu
temps!...Qu’estceque l’art,sinonchaquetempsen sa
chose?...Lesbouteillesdeplastique, ces nénupharsd’aujourd’hui...etc...[etjen’en suis
qu’auxdeuxtiersdulivre !]
Hier,vu une expositionde la collectionDutuit, auGrand-Palais:
vaseset rhytonsgrecs, cachets sumériens,statuettesétrusques,rétableset

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

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bijouxmédiévaux,tapisseries, coffrets sertisd’émaux:oubli, à lesadmirer,
de mon siècle etde mon souci.
S.atenté desesuicider parceque, comme chante Halliday, il
aoublié devivre.Éducateur, ils’est noyé den’avoir pasassez pris
sesdistances ;homme, iln’a capté aucune femme.Levide, àtrente-cinqans, à cause
du trop-plein.Alors,unenuit, il a commencéparfusiller sonchienà la
tête, etcomme la bête a encore eudes soubresauts, il a craintlesmêmes
déboireset s’est visé le cœur.Nul enanatomie, il apercéson trou un peu
plusbas, asurvécu, atéléphoné...levoilàsans rate, amputé du pancréas,
de bribesdereinetdepoumon.Sesmotsdisent qu’il estheureuxdes’être
raté.Jen’ycroisguère :c’estl’euphorie de lasurdose.Craignonsla
dépression.

8février

Une dame m’écrit: « Si l’un n’est pasaimé, essayerde garderl’illusionde
laréciprocité, c’estleplusbeaumensongeque l’on puissese faire ».
Christine ArnothyLe: «sFrançaisaimentl’idée de l’alternance,
pasl’alternance ».
Chevènement: « Simone Veil donneune imagesatisfaisante du
videqui esteneux».Et pan!
S.M., àqui, le7/1, jerappelaiundevoir surle bonheur qu’elle avait
faiten1981, en partantd’unepage de JulienGreen, et que jesoupçonnais
d’avoir oublié la chose, meprouve le contraire, en ressuscitantles
observations que m’avaientinspirées son travail : « J’aime ceux quiprennentdes
risques (carilyavaitdes sujets plusfacilesàtraiter):quoiquetuaies
rédigé,tuasbienfaitde les prendre ».Elle, finement, de me
faireremarquer que le bonheurest souventà ceprix!

9février, Paris

Certainesgens nous sontconnues parl’oreille,parceque,
fance, ellesfaisaient partie du rapport quotidien quenos
geaientau repasdu soir.

durant notre
enparents
s’échan

20

L’ÉTERNITÉPLIÉE

10février,Abondance (Haute-Savoie)

Amertume mal feintequi clôtVenises.Un vieillardneseretrouveplus
dans unmondequi fuit versl’avant...
Tempsfroid,neige, encettevalléesavoyarde.Guère envie de la
photographier: il mesemble l’avoirfaitcentfois.alors, je merêve encore
Venise,seseauxclapotantes, Murano où
naissentdesflammesdesmerveillesdeverre, lesbateaux platschargésde légumesetde fruits, l’église.
SanPaolo,unepetiteplaceoùj’ai dégusté ma deriérepasta avec Jeannette,
letout salué, enguise depointfinal, d’uncapuccinomerveilleux...
IouruAndropovestmort, etlanouvelle—d’abord en pointillé—
s’est peuàpeugonflée.
Meramenantà l’Italie, j’airetrouvé l’ambiance fébrilequirégnait
auPalaisBorghèse, à Rome, en1964, etdura deuxheures, jusqu’à cequ’un
huissier,sepenchant versl’ambassadeur —Sah !on nom m’échappe,
quoiqu’il électrifie le boutde ma langue : le Canard enchainé, longtemps,
luireprocha desentirla lavande...cenom en ski... oui : GastonPalewski !
—lui eut révélé lanouvelle,quisidéra mes voisins, duPontavice,
Mitterrand, Maurice Faure, FélixGaillard.C’est parmi lesjournalistes ques’était
propagée larumeur, depuisdixheuresenviron, ils
seréunissaientenconciliabules,se montraienténigmatiques,prudentsmaisentendus, couraient
auxderniersarrivés,pourleurarracher quelque confidence.Que j’aimai
cettesoirée,quis’acheva au sondesmandolines, dans unetrattoria...
Moran« Ced :que jereproche auxchats, c’estdene jamaisdire
bonjour...»
Désarroi de LaurentN. (Ce juifquin’eût pas sacrifié Jésus, lui ai-je
dit): croyantavoirconstruitavecune Isabelleune amitiériche et pure,
s’aperçoità la longuequ’elle lui est plusindispensable à luique lui à elle,
et souffre dudécalage au pointderompre définitivement.L’amitiése bâtit
mal avecune femme : la Vérité est que Laurent,sans vouloir se l’avouer,
l’aimaitd’amour, etelle,point.

15février, Abondance(Haute-Savoie)

Insomnie : « L’incomptablevacuité desfaux sommeils».
Ce bonheurfaçonGreen, dontjeparlaisl’autre jour,ne l’ai-jepas
senti me frôlerà Châtel.Laneige glorifiaitcrêtesetchalets,
avalaitàpleines pentes saprovende desoleil, conféraitaucielunbleumarial, des

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

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choucas plongeaientdes toits versd’autresencontrebas, finissant par un
volplané leur trèshautexercice de corbeauxdeshauts villages.Une
fondue bourguignonne(la « Savoyarde » de laveillenous y poussait)et un
gamay transplanté,puis une marche de huitkilomètres,tel futle lotde
l’après-midi...

26février, Cayeux

Lettre àS.: « Jesuishorrifiéparcequi m’arrive : cinquante-septansbien
tassés.Qu’est-ceque celasignifie?Dubon, dumauvais.Dubon:unbrin
de maturité;cettesensation qu’unêtre de dix-huitansdemeureunenfant
dont on observe, mêmesousles traitsd’unhomme, d’une femme, lesjeux
avectendresse;cette certitude d’uncapitalpossédé;cetart un
peumagiciende devinerendiversescirconstancescequivas’ensuivre;cette
disponibilité acquise deregarderlanature, etDieuenlanature; un regard
lucideposésurla mort possible.Dumauvais:voirl’observateur relayer
l’acteur,n’êtreplus ni désiréni désirable(et pourtantdésirer...)et savoir
enfin que leparcoursest tropamenuisépour y pouvoirmettre le morceau
d’espérances qu’onéchafaudaitàquinze ans.Puis, lesfaillesdansl’édifice
ducorps...»

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L’ÉTERNITÉPLIÉE

5mars
près les rafales éclaboussant à fortes goulées nos toits et nos façades,
A
une journée qui sent son printemps proche vous étourdit presque.
Sortie par les chemins : des arbrisseaux verdissent timidement, le duvet de
blé pointe et frissonne.Et moi, je lis le théâtre deClaraGazul,Les
Espagnols au Danemark:vaut surtout pour son souffle romantiqueIrèneet
Zaïrefont poussière à côté ! Mais, quoique signée Mérimée — à vingt ans, il
est vrai ! — la pièce n’apporte pas grand’chose.

6mars

Toutefois, cette impression se nuance, se corrige à la lecture deLa
Tentation de Saint Antoine: le côté burlesque, opéra-bouffe ne manque pas de
sel, et la composition même dénote beaucoup d’originalité avec, par
exemple, l’introduction de laBallade irlandaise.
Curieux courrier de PhilippeC. (mon jeune correspondant du
Bois d’Amour). Il m’envoie une carte reproduisant une peinture assez
morbide, « Le Mur », dans le genre « punk », et écrit ceci : «C’est étrange,
en vous écrivant ce mot, j’éprouve un sentiment, non pas d’indifférence,
mais d’éloignement.Jevousai euen pointde mire.Puis toutà coup, j’ai
changé derepère.Vosidéesmeparaissentétrangèresà monidéal.Maisen
fait,quesuis-je?Jene mereconnais plus, fatigué età la fois protégépar
unevolonté devaincre, mais qui,quoi?Jen’arriveplusà mesituer, à
m’expliquer.Sinous parlions une heure ensemble?...»

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

13mars, Villemomble

23

Détresseperceptible chezCatherine : lesexamensgynécologiques ne
laissentguère espérerd’enfantenl’étatactuel deschoses.Aucuneplainte.Je
la connais: ellesouffre à l’intérieur.Quel animal curieux que cette fille:
perduet quiseretrouve, faible etfort,variable, comme le baromètre,
changeantcomme le cieloula mer...
Lu un recueil depoèmes, d’Henri Thomas: Le Joueur surpris.
Joueur surpris par qui?Par quoi?Aufil des pages,une brèverencontre,
l’absurdité deschoses, desamoursfugaces, desjeuxd’eau, devent, de
neige, depluie, desexe etd’enfancesfanées.Surprisd’avoirjoué, de jouer
encore à lavie.donc à la mort.Rancœur:non.Lucidité :oui.On sent
bien, iciuneride, làune grimace, ailleursla blessure d’unami enallé d’où
l’on nerevient pas.letemps passe,naturellement,ni meilleur nipire
qu’avant — parlez-moi des pestesd’antan!— porteurdesouvenirs sur quoi
mieux vaut sourire,par pudeur,ques’éterniser.Mais qui, misboutà bout,
vouslaissent un sacréparfum.Ceregardquiseveut narquois — pisser
contreunarbre, à huitans, et savourerle ciel d’automne, c’estdécouvrirle
temps — quitoujours se défend desattendrissements, et surtoutde
s’attendrir sur soi,n’échappe guère à l’inquiétudequipoigne en nous.
Saurai-je jamais, ditce livre, «quel filet setissesousma chute?»Tel
joueur surpris surprend :sesjeuxd’hommeont ungoûtdesel.
[Voyage enAngleterre.Suite du7janvier: Charme exquisde la
vallée de la Tamise enamontde Londres.Nous y sommesallés
undimanche matin, jourbéni desmarinsinvétérés reconvertisdansletourisme de
rivière.Desdizainesd’embarcationsattendentà l’écluse,qu’on nomme ici
«the loceck »,quis’apparenteparfaitementau néerlandais ouà
l’allemand.Riende moinsennuyeux pourlepromeneur que d’observercette
attente doublementinsulaire(carl’écluse, comme lepontde
boispasserellequenousavonsemprunté,prend appuisur une îlette) tant
l’endroitestcharmant, élégant, fleuri, etles scènesmarinières très
pittoresques.Unchien saute d’uncruiser,nagevers une compagniepacifique
de canards quis’envole encouinant pourfreinerdetoutesleurs palmes un
peu plusloin: desenfants,torses nus, faufilentleurscanoësà grands
coupsdepagaies:unloupde merastiqueses nickels,sousl’œil bonnard
d’unéclusieràtête d’amiral.Ce havren’est pasloinde Marlow, de
Henley,paradisde lapérissoire,quenousavions vuavecplaisirilya
plusieursannées, comme,toujoursdanscette dernièreville,
desanti

24

L’ÉTERNITÉPLIÉE

quaires. Nous adorons le cœur de la vieilleAngleterre, entreAvon et
Tamise, et tout nous y semble profondément humain. La campagne
verdoie, les bois abondent, l’eau offre de délicieux mirages : il paraît y régner,
loin de notre continentalité nerveuse, une lente douceur de vivre, qui tout
de même fait songer au Nivernais ou à la vallée duCher...
...Côte Sud du pays deGalles.Au-delà du pont sur la Severn, la
route, jusqu’à Swansea, traverse une région industrielle, mais à partir de
Llanelly, voici une autreBretagne, aux profondes échancrures, aux
maisons basses, aux fleurs et aux genêts. La basse mer s’en va bien loin,
dégageant des fonds de sable où s’assemblent les mouettes. Les noms de pays
chantent le gaëlique, on n’inscrit plus seulement «Bed andBreakfast » à la
porte des jardinets, mais aussi «Gwely a brecwast». Tenby, que nous
avons visité, c’est un Saint-Cast mâtiné deDinan et de Saint-Malo avec, de
part et d’autre d’un éperon rocheux, deux plages de sable, noires de
monde en fin août. On grimpe sur l’éperon par un sentier qui mène à un
fort ancien armé de canons noirs bien astiqués, posés sur des fûts de bois
munis de roulettes.Coup d’œil magnifique sur le grand large, retour en
ville par des rues commerçantes très animées, tant même que nous avons
préféré pique-niquer sur une plage, plus calme, à quelques miles, assis
entre des rochers noirs pour la partie immergée à chaque retour du flux.
Une nuit, et un copieux petit déjeûner (Ô, ces œufs frits parmi ces ronds
de tomate), voilà qui vous refait ensuite une santé.
Le lendemain, deCardigan, nous avons longé la côte ouest, par des
routes fort sinueuses dominant la mer d’Irlande.Entre routes et côte
paissaient de ces moutons à tête noire qui donnent de l’excellente laine.Et
toujours, dans les villes et autour des ports, des ruines jalousement
entretenues, et cerclées d’espaces verts équipés de bancs.C’est alors
qu’abandonnant la route côtière nous avons résolument attaqué l’arrière-pays en
direction de Llanidloess, un arrière-pays montagneux qui en trente
minutes nous a transportés quelque part dans lesArdennes ou les hautes
Vosges, au-dessus de vallées profondes vers lesquelles descendent en masses
serrées de majestueux sapins d’un vert intense. Les rares bourgades
traversées ont pris la teinte de schiste ou d’ardoise si caractéristique de
notreAuvergne.Au nord duDevil’s bridge, c’est un parc régional de toute beauté
qui nous a accueillis, avec ses aires tournées vers une vue admirable où
contrastaient le vert tendre de la vallée et celui, vert bouteille, des forêts
remontant vers nous. Plus haut, la bruyère mettait une note de rose autour
des roches presque à nu.Dans le ciel progressaient sagement des
troupeaux blancs...

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

25

Avantdeprendrenos quartiers nocturnesdans une fermerustique
et propre,nousavonsfait une bonne
marchesurlescollinesenvironnantes, chassantde craintifsmoutonset recevant, dansla fraîcheurdu
débutdeseptembre,un ventannonciateurdu probable changementde
temps: aumatin vintlapluie...

13mars,suite du voyage

Il merevient queplus tôtdansl’après-midi, après quenouseûmeschoisi
notre gîte,nousavons tourné autourduLlynClywedog, lac-réservoiraux
rivesfantasques, cerné de collineset plateaux sauvages oùl’herbe battue
parlevent offresaprovende auxmoutons.Guère d’habitations,on
neretrouve arbresethautesdigitales qu’auxabordsdulac.Avantderegagner
«notre » ferme,nousavons soupé, entre autresmets, d’une «pie », genre
depâté encroûteréchauffé etde fortbongoût.
Donc, le lendemain, lapluie,qui Dieumercinevapasdurer.
Notre matinées’est passée à finirdetraverserlepaysde Galles, àretrouver
les paysagesd’Angleterre, lesjardinetsfleuris, les prairies verdoyanteset
lesmaisonsde brique.Celanousa menésà StrasforduponAvon,
laplupartdu temps pardes routesdetraverseparéesde haies.Premier souci : le
choixd’unlogement.Nous nousapprêtionsàuserdenosmédiocres
ressourceslinguistiques pour séduire l’hôtesse,quand ellese jetasurla langue
de Molière goulûment, arguantdeson origine mauricienne, cequinous
valutde longsmonologues, d’interminablesconfidences sur sa famille, et
les splendeursde la Colonie.Aumoinsai-je appris que Baudelaire écrivit
sa « Dame créole » en songeantauxPamplemousses-gardensde là-bas...
Stratford, cesontbien sûrlesdemeures« àlanormande
»,nombreuseset soigneusement restaurées, et plus quetoutcelle de Shakespeare,
transformée enmuséeoù sepresseun publicqui défile de manière
ininterrompue.Onaimese fairephotographierdansle jardinintérieur, dessiné
etfleuri avecsoin.Enfait, laville est si commerçantequ’on s’ybalade avec
plaisir, etje merappelle ceracoleurcostumé encomédien, culottesafran,
pourpointmauve,plume à latoquenoire,souliersà boucle,qui distribuait
des tracts pour quelquespectacleshakespearienauquel,probablement,
nous n’eussions riencompris! Après un tourà jenesais quelle chapelle
éclairée devitrauxdédiésauxfamiliersde l’illustre enfantde laville,nous
nous sommes rapprochésdubord de l’Avon, coupantendiagonale des
jardinsensoleillésetdes pelouses où seprélassaientlesflaneurs.Et
toujours une animationjoyeusesurlarivière, et
toujoursdescanardsac

26

L’ÉTERNITÉPLIÉE

courant, si l’un peut dire, au moindre envoi de pain, se hissant lourdement
sur la rive à la rencontrede donateurs, ou s’enfuyant dans un concert de
cancans parce qu’un bambin venait troubler leurs ébats gastronomiques.
Cela se passait non loin du plus beau pont de briques qu’il m’ait été donné
d’admirer : comme le soir descendait, les rayons du soleil plus obliques
incendiaient le parapet d’un feu rose superbe, sur lequel nous noussommes
plusieurs fois retournés en dirigeant nos pas vers le théâtre.
Blenheim sous la pluie. La masse hanovrienne, lourde, du château
où naquitChurchill, la pièce d’eau insérée dans un vallonnement
harmonieux de gazons pentus où, ça et là, jaillissaient des touffes de roseaux et
d’arbrisseaux, et quelques arbres centenaires, cèdres et chênes.Étranglant
le lac et le scindant, un ponceau blanc... Quelle propriété, dont les jardins
consolent du château-pâtisserie !
Dernière soirée outre-Manche : avec lesBrown (je ne compromets
personne avec un des noms les plus usités chez nos voisins, quoiqu’il
s’agisse bien de leur vrai nom !), nous nous rendons au Pub duGolf, lieu
de rencontre des joueurs — on y tolère les épouses, maintenant, whata
pity... — où, en buvant des bières racées entre copains, vous riez, et vantez
d’hypothétiques exploits de l’un ou del’autre. Ici, la vieilleAlbion porte
encore ses fards et sa crinière !

Lettre à Théodoric : « Les journées me sont trop courtes. Il est vrai que de
sept heures à neuf heures du matin, je commence par lire au lit. La toilette
et le déjeuner suivent, la lecture du courrier. Voilà une journée bien
entamée. Si je réclame l’indulgence (mon retard à écrire), c’est que, d’une part,
la lecture est un vice enrichissant, d’autre part que je remets à goûter de la
vie, des plaisirs que j’avais négligés pendant des dizaines d’années :
déjeuner et se laver valent bien qu’on s’y attarde. L’avenir m’est compté, sinon
conté : je veux mourir nourri et propre.
... Peu d’échos deF., il la faut laisser à son mutisme.Je l’aitoujours
assimilée àunchatde gouttière,réapparaissantdetempsà autre àtelleou
telle fenêtrepour peu que l’y poussentla faim, la curiositéou quelquevieil
instinctaffectueux.Jadis, j’ai glissé mapatte de loupdans sonexistence;
les sentiments qui m’y poussaient subsistent, maislapatte, comme lereste,
aprisdu poil grisetde latimidité...»

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

24mars, Villemomble

27

J’airevuPhilippe C.Débarrassé desesboutonsd’adolescent, levisage
offre deslignesépurées,plusharmonieuses que belles ;ilsourit peu.La
voixgrave ajoute à cevisage d’homme fait uncharme encoreplusmâle.Le
romantismevoudrait virerà l’épicurismepresque cynique :Philippe
entame la geste duconquérantdominateur, duDonJuan qui déjà maîtrise
sesmontures.« Car,observe-t-il, je leurfaisbienl’amour».Etde me
désigner sanouvelle élève, dix-huitans, enmaindepuis troismois, et toujours
vierge : il l’amuse etl’éduque au plaisir,se gardantle meilleurautant qu’il
est possible.Ainsi joue le chatavec lasouris, attentif àne lapascroquer
prématurément.Comme il estfierderéglermentalementl’horlogerie de la
jouissancepromise...Unjoli blasépourles tempsfuturs!
Deuxjoursdevapeurs printanières, de merétale
etcommeoléagineuse, au sortirde deuxautresinfinimentbrumeux.J’aime le brouillard,
les touffes-ilôts surgissantducoton, lesmoignonsde marronniers tondus
dujardin public, leslaines planantau-dessusdesmarécages, les yeux
jaunes tronant surlaroute l’opacité des nimbes, la corne métronomique
qui gémitauHourdel.
À laradio, j’entendslavoixde Roland Dumas, Ministre
desaffaireseuropéennes, expliquantde malheureuses négociations.Maisje
lerejoinsailleurs, danslepassé.Le20avril1968, je l’avais reçuauclub des
Pavillons sousBois: aprèsavoir tourné deux ou troisfoisautourd’un pâté de
maisons, ilnousavaitenfin trouvés,nous, c’est-à-direunepetite fouleque les
énervements prochesde moi émoustillaient paravance.Bel homme, élégant,
avecune allure générale du visagerappelantcelle duchanteurClaude
François,quoique la coiffurenesuggerâtaucuneressemblance : lepointd’identité
setenait plutôtdansl’articulationdesmâchoires.Je mesouviensde mon
émotionlorsque, laveille de lasoirée-débat, il avaitfallu obtenirde
Chaban-Delmas une modificationdansl’organigramme de laprésidence
des séancesde la chambre :monDumasme glisserait-il entre lesdoigts
commeune anguille?Finalement,tout se déroula à merveille.Àquelque
tempsde là, l’assemblée futdissoute,onconnaîtlasuite.J’ai dû raconter
l’autresoirée mémorable à Aulnay, avec Mitterrand, àquoisuccédèrentles
piètres résultatsélectorauxde Juin:quelletoSeiile !ze ansaprès, le
premierestministre, lesecond Président ;il m’estaussi arrivé des tasde
choses!
Le cielroule deschiensgrisd’ouestenest.

28

L’ÉTERNITÉPLIÉE

A».Pont de l’épéeu «Je feuillette des recueils,rêve, hésite,
construis,spécule :quel enfant sortira de moi, l’hiver prochain ?

28mars

Pluie.Saletempsboudeur.
LuCancériadede Daniel Cohen.À la fois texte homérique,
éphéméride, journal incantatoire, et surtoutchantd’amour, le livre installe
le lecteurdansl’épouvantableprocessusducancer: la mère du narrateur,
l’Aimée, àqui l’attachentdesliensautantd’amant que de fils,vit sa
passionetlui,qui a choisi d’êtresonaide-soignant, confie à l’écriture ce
doublevécu, celui de l’Aimée, celui de l’amant.Faisantalternerla
méditationdevantletombeaudesaisonen saison, l’hommage à la dame
défunte, la description sansconcessionducombatcontrLa che «ose !la
bête ! L’araignée ! La Chair prédatrice ! L’immonde », Daniel
Cohenbouleverse,parleparoxysme desmots, le mérticuleuxdesimages, l’analyse
destructive deses propres pensées, doutes, espoirs,remords.Le martyre
commence enIsraël,sepoursuità Paris: mêmevolonté deprotection,
mêmerévolte contre ceque, hâtivement,nousappelons
parfoisl’accoutumance froide ducorpsmédical auxangoissesdumalade etdeses
proches (mais, caparaçonnésface ànosangoisses,sansdoutetaisent-ilsles
leurs), mêmesinstantsexquisderémission trompeuse, même contrôle
intérieurchezlenarrateurdetoutcequi lui grouille dansl’âme.Celanous
vautdes pagesadmirablesd’amour partagé, de lutte héroïque,tandis que
serenouvelle constammentlanature et que laterrene
cessepasdetourner.On sentbien, chezcetathée affirmé,unarrière-plande foi, aumoins
detradition religieusaie :nsi lesdernières pagesdulivres’appelent-elles
Kaddish.S’yajoutentlesfruitsd’une authentique culture
:poèmesaffleurant,réminiscencesdetextes philosophiques.Le lecteur, au sortird’un tel
livre,n’est plusintact, « mêmesi cequi,théoriquement,sepressent,n’est
jamaiségal à cequisevoit».Sansdoutepourra-t-on taquinerl’auteur,
emportépar sonlyrisme douloureux, àproposdesongoûtimmodéré,
quelquefoismaladroit,pourl’imparfaitdu subjonctif,pour quelques tics
«proustiens»qu’illustre le fameux«téléphonage
»plusméritoirequ’usuel,pourl’éliminationcurieuse etfréquente du secondterme de
lanégation ;l’inverse m’agace, celui-ci m’intrigue.Mais que l’arbrene cache
pasla forêt: àtout prix, il fautlireCancériade.
J’ai engénéral horreurdeslivresde ce genre, etl’amitiéseule m’a
poussé à le lire.Cequine modifierienaux remarquesci-dessus.Peurde la

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

29

mortetdesapourriture?Je l’avoue, comme j’avoue l’aspectégoïste de
monattitude.Aseptiserlavie, c’estla falsifier: elle estdouleur,putridité,
fécalité.Aurais-je à affronterle cancerle courage admirable d’unC., d’un
3
P.,trouverais-je des ressources que j’ignore.Dieu veut que le cœur risque
enmoi de mieuxflancher que lereste, etcetteperspective meréconforte.
Au-delàtous nous nous rejoignons.Honte à moi de merêver une mort
propre...

3Enfait, j’auraiuncancer…en 1995.Lecteur,patience !

30

L’ÉTERNITÉPLIÉE

4avril
utre le plaisir de « dire » qui me fait aimer l’heure passée en poésie à
O
Radio-Amiens — car c’est un plaisir de maîtrise des mots et du
rythme, de souffle retenu, de silences, j’allais presque dire, bien articulés—
une heure jetée vers des amis inconnus, je me délecte aux lectures que
m’impose une telle émission.Et de retrouver le printemps dansDaphnis et
Chloé ou Perceval, chezGuillaumeGuéroult,Jeande la Taille, Philippe
Desportes,poètesde la Renaissance, Madame de Sévigné...Parmi
lescontemporains, m’aparticulièrement touché cePrintemps du corpsde Robert
Sabatier quirejointmonespérancevégétale.J’ai lu, enfind’émission, ma
« Pâquesaubord deseaux»que jetirai deson sommeilvieuxdevingt
ans: déjà ! Revenantdenuitencompagnie de mesdeuxjeunescomplices,
Michaël, Stéphanie, jenesentais pasla fatiguepeser.
Envie de m’attaquerau sujet romanesquequi metrotte en tête
depuislongtemps.Cela mûritetm’élance commeunmal blanc.

6avril

Ondit quenous vivons un tournantdu septennatMitterrand, marquépar
cette conférence depressetenue debout, et
sciemmentdramatisée.Affronterlatourmente,seul,offreune griserie àquis’yemploiie :nsoucieux
d’apparence aux réactionsépisodiquesautant qu’épidermiquesdumagma
deshautes sphères —majorité,opposition — sourd mais pointinsensible
auxgémissements qui montentdepartout, Mitterrand, commetoujours,se
donnerendez-vousà lui-même loindevant.Qu’il joue gros n’ychange
rien, etcette attitudene manquepasde crânerie.Pourmoi, j’admire, et
tiens que la ligne droite estle meilleur parcoursàpartirdumoment où
l’on se fixeun pointde mire.Première etdurepartie à jouer:
leslégisla

DIALECTIQUE DE L’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

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tivesde1986.L’écueil franchi—Dieu saitcomment —lasecondepartie
vaudra lapremièrle :’échéance de1988, car, mêmesinotre hommenese
représentepas, gageons qu’iltirera lesficelles.Comme
l’onditeuphémiquement: ceneserapas triste !
Loindetoutcela, etàunetoutautre échelle,voiciLe Singe,
l’Afrique et l’homme, magnifiqueparcours,surcentcinquantepages, de
soixante-dixmillionsd’années,qu’YvesCoppens propose
etmènetambourbattant.Parcoursémouvant que celui de ceprimatequi
devienthomme,parcoursdifficile à jauger:quesont nos sixmille
anschargésd’histoire à côté de ce marathonà lapuissanceX! Mais surtout, ce livre est
clair pourlesemi-profane, inscrivant
parfaitementl’évolutiondanslescontraintesgéologiques, géographiques, climatiquesd’unmonde changeantet
qui,n’endoutons pas, change etchangeratoutautant.Nous-mêmes
sommes observateursd’une immobilitéqui bouge comme la flèche de
Zénond’Élée : de l’invisibleprocessif.
Idée-clé : Nous ne descendons pasdu singe, maisd’un singe, issu
d’un ultimesurgeon.Eneffet, iln’y pascontinuitéverticale du
parapithèque au ramapithèque, à l’Australopithèque, à l’homo-habilis, à
l’Homo-Sapiens:systématiquement part, latéralement,un rameau quise
développe enmêmetemps que continue la brancheporteuse, maislerameau
vaplusloinetmieux.Seconde idée-clé: climatet végétationdéterminent
l’évolution, et sonteux-mêmesdéterminés parla mobilité des
plaquescontinentalesles unesen regard desautres: ainsi faut-il considérercomme
déterminante lasoudure, ilya17millionsd’années,quis’établitentre
l’Afrique etl’Eurasie : le climat s’assèche enAfrique, il fautdescendre des
arbreset regarderauloin, mangermoinsde fruits tendreset
plusderacinesdures.Condamné à être attentif, le futurhomme
commencesonaventure culturelle,s’adaptantàtout,
évitantlaspécialisation-impasse.Intelligemmentillustré,rédigésansaridité,Le Singe,l’Afrique et l’hommeestle
récitd’une belle aventurequirend curieuxde lasuite : « La Méditérranée
diminue, l’Inde disparaît sousl’Himalaya, les volcansduMassif central
préparentleur réveil, la cinquième glaciationestannoncée etl’homme,
mêmenanti detoute la liberté desanature consciente,n’a guère deraison
de demeurercequ’il est».Quelroman policier pourrait suggérermeilleur
suspense?

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L’ÉTERNITÉPLIÉE

9avril

Nous ne voyagerons jamais dans ce qui doit être, nous voyagerons
peutêtre dans ce qui fut, auquel cas j’aimerais follement en être...
Les crocus se sont refermés avec le retour de l’ombre vespérale.
Tout à l’heure, leur corolle s’ouvrait largement, éployant six pétales blancs
veinés de mauve : on eût dit de la peinture sur soie.Jaillissantd’étamines
jauneslogéesaufond de la corolle, lepistiltriomphaloffraitàson sommet
le jeufripé detroiscollerettes orange.

22avril, Dimanche de Pâques, dix-huitheures

Pourlapremière foiscette année, j’écrisdansle jardin,tantlesPâques
sont radieuses, encette find’avril : ilne mesouvient pasd’enavoirconnu
detellescette décennie :prèsde moi, à l’ombre des troènes, O.aplanté
desjacinthesdontlesclochettes rosesà long coloffrentaucontemplateur
béat que jesuisleurs structuresd’une élégantesolidité.Lesclochesde la
dernière messerésonnent, des promeneurs, derrière la haie, bavardentet
se hèlent, departoutcourentdesbruits —chiencourroucé, coq
triomphant, aviondéchirantmonciel endiagonale, mères rieuses ou
réprobatrices, mômes quis’enfichent... —Cetarc-en-cielpascaltrouantla grisaille
froide, etl’activisme débordantde ma dernièrequinzaine,quelle
béatitude ! Quoique j’aime leshommes —et tant pis,s’ilscourentà leurs œuvres
perverses — unbrindesolitude m’enchante etmevégétalise;je mepenche
surdesfleursdontma cervelleneretientguère les noms,surdesfourmis
qui besognentdansl’herbenaissante,sur unepousse de lilas qui fait sa
puberté...C’estavant-hier que latiédeurestapparue,que le ciel aviré au
bleu,quetoutcequi, malgrétout,s’ouvraità lasaison — qu’ilpleuveou
vente, le calendrier respecteseslois —a enfinéclaté.Sansdoute est-ce aussi
avant-hier que j’ai eu, commetout unchacun, envie de
m’yintéresser.Reprenantdu service,nosbicyclettes ont retrouvé les petitscheminsbordés
de jeunes saules toutfiersde leursfeuilles pointantet s’éployant ;elles se
sontattardéesle long descoursesbordéesderoseaux
qu’inclinaitdélicatement une brise denorois,ou prèsdesmaresaux ravissantesmousses
ellesaussi fleurissantes.Quelle find’après-midi était-ce, hier, avant-hier,
quesais-je?J’ai aperçu troisgaminsinsouciants, aubord d’un ruisseau
paresseux,quis’amusaientà « gober»sousl’eaudesgrenouilles, à les tenir

DIALECTIQUE DEL’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

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entre leursdoigts taquins,puisà les relâcherdansl’herdbe :’instinct, les
jeunesbatraciens,probablementfortémus,replongeaient.Espiègleries!
Dommage, hélas,queLa Vallée des chevauxoutrepasse le droit
du romancierà l’imaginationetà l’invraisemblance.Cette « Ayla », enfant
d’homo sapiensélevéepardeshommesde Néandertal appelésici «
Têtesplates», découvre coup surcoup —ilyatrente cinqmille
ans!—l’allumage dufeu parétincellesdesilex, la domesticationducheval etdulion —
à califourchon,s’ilvoucplaît!—l’emploi du trait paranimalpourle
transportdumatériel, etleplaisiramoureuxenlieuet place ducoït violeur
et violent.Bigre,qu’ontfait nosaïeux pendantles
troiscentcinquantesiècles quirestaient ?
Haroum Tazieff, lui, m’a ébloui à latélévision,
avecsesdeuxémissions surl’histoire de laterre etl’évolutiondescontinents.Il estallé filmer,
enAfriqueorientale,une fracture incandescente de l’écorceterrestre, à la
césure de deux plaques tectoniques,parvenantàsituerleprésentdans une
dimensionfantastique à l’échelle desmillionsd’années.Et toutcela, avec
soncommentairerocailleuxetbonhomme, le doigt pointévers unclapotis
de matière enfusion,ungenre depurée depoisfaisantdesbulles orange...

23avril

Passé lescollinesduPerche, etMortagne—cesommetd’opérette—c’estle
vrai débutdu voyage.Nousdescendons versle Loir, etbientôtla Loire.
Pique-niquetrèschampêtre avantSaint-Calais, le ciel est superbe,partout
leprintempséclate : j’observe, encorepetiteset serrées, lesfeuillesdentées
des poussesde charme autourdesquellesdansentdesmoucherons
;j’hésitesurlesfleurscommeunélève ignare :violetteou pervenche?Et n’en
cueille aucune,vieille habitudequiremonte à monenfance.O. n’hésitepas
et reconnaîtlaviolettesauvage chère à Colette.
Le Loir serpente,paresse,s’offre descourbesentre les prés ouà la
sortie des villages.Il estdesendroitscharmants où soneau tranquille
taquine laroue inerte d’unancienmoulin.La Vivonne coule dansmatête
(versCabourg,une localités’appelle Dironne etje me demandesi Proust
n’apas pêché làun nomqui iraitbienducôté d’Illiers!)
Tours.Courte halteprèsdu pont surle fleuve,un pontblancsous
lequel la Loire estencore grosse avantl’étiage.Unjour, lavisite de Tours
s’imposerjea :n’enconnais que l’axeroutier! On sembleyavoircultivé
un urbanismesage,parexemple aucarrefour qui marque l’extrémitésud
du pont ;lesimmeubleschapeautésd’ardoises ontbonaspect, fleursetjets

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L’ÉTERNITÉPLIÉE

d’eau égaient les places, le midi commencerait-il ici pour leFlamand que je
suis ?Ah !Que le temps est beau!Dans le ciel se baladent des nuages
bien innocents. Nous quittons la route pour élire domicile, l’espace d’un
soir, dans un méandre de l’Indre où se loge le village de Veigné, un village
fort anonyme dont nous ne retiendrons qu’un ancien moulin repeint en
rose bonbon et un curieux clocher tout de pierre construit.Derrière le
moulin mousse une chute, que nous observons par-dessus le pont, d’un
point peu éloigné en aval. Quant à l’hôtel, on n’en imaginerait point de
plus banal. Pourquoi faut-il qu’à la nuit tombante la sirène m’ait déchiré
les oreilles, précipitant la sortie d’une rouge auto-pompe, et jetant sur le
combiné d’un téléphone la voisine d’en face, une vieille fille-cancan sans
cesse à l’affût paraît-il ?

24avril

Au matin, ciel toujours aussi radieux, jeune patron de l’hôtel déjà en forme
à son comptoir, lieu d’élection des réparties joyeusement vides et des
plaisanteries équivoques. Un bon point pour la maison, le seul : la modestie de
la note...Halte à Montbazon que domineunchâteau,ou plutôtles ruines
e
qu’il en reste;ilparaît qu’auXsiècleun seigneurdu nom de Foulques y
régna en roitelet.Àvrai dire, ces toursdepierre claire jaillissant,sur un
piton, de laverdure envahissante, mériteraient unbrinderésurrection.
Quittantlaroutenationale,nousallons versRichelieu, dans un
paysagequisetourmente,sevallonne,s’arrondit —c’est sa façond’achever
le Massif Central.Rares sontles villages,vastesles surfaceslabourées, les
unes, cellesduhaut,presque blanchesà cause ducalcaire, lesautres, celles
dubas,rousseset plusgrasses.Des tracteursàtête d’homme, carle corps
diapraîtdansl’habitacle,vontet viennent, laborieux,parcourant une
longue écharpe deterre entre deuxaveuglantesétenduesde colza.Isolée, au
boutd’unlong chemind’accès oùfrémitle maïs vert,une ferme fortifiée
au toitdetuiles rondes, et,tout près,sur une jachère,un troupeaude
biquettes.C’estencore la Touraine, maismoins sage,plusfantaisiste.
Ilnousa fallufaire halte à Richelieu, admirerla bourgade fidèle au
dessinimaginéparle Cardindeal :ux rues principales se croisantà angle
droit, avec, comme aux quatresextrémitésd’une croix potencée,quatre
bâtiments ;le long de cesdeuxartères, c’est unalignement rigoureuxde
portescochères peintesenmarron, alternantavec deslampadairesà
l’ane
cienne.Aucentre, l’architectureun peulourde de l’église duXVIIsiècle
et,nonloin, à l’une des quatrepotences,uneporte deville débouchant sur

DIALECTIQUE DEL’INSTANT,JOURNAL,ANNÉE1984

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uneplace extérieure, avec, jouxtantlaporte,une auberge mignonne à la
place d’unancienmoulinà eau.Lastatuesale de Richelieu s’élèvesurcette
place, mais surtout, à l’opposé de laporte deville,une grille donnesurle
parcsuperbe dontle château seul a disparu.Une allée droitepassesousla
majesté d’unencorbellementde hautsmarronniers ;elle estbordéepar un
genre derivière-canalnonmoins rectilignequ’agrémentent surlarive, ici
des touffesde bambous, làunjeune magnolia, autourdesquels se
dandinentdescanards qui bientôtévoluerontentre les nénuphars.Aufond, la
rivière-canal donnesur unepièce d’eau, et uncharmant pontmène,surla
gauche,vers uneroseraie.Leparc, etles raresbâtiments, cellier, musée,
appartementà l’université, commenousl’explique avec gentillesseun
jeune hommevêtud’un treillis que j’aiprisàtort pour unétudiant.Le
parc a le calme de certaines retraites vastesetcachées qui entourentles
monastères.
Jevoulais rencontrerCharlesBory, dontj’aime lapoésiesolide,
glèbe, herbe etblésmûrsmêlés.Nousl’avons trouvé dans un quartier
excentréoù sesontconstruitsdes pavillons.Ilsortaitde l’hôpital, mal en
point,unbrasinerte,un œil aveugleou peu s’enfaut,soutenu par son
épouse.Revenudesasurpriseun peugémissante, ilnousa accueillisdans
sonatelier,pleinde livresen rayonnages,tapissé de dessinsde famille,
décoré d’objetsetd’éditionsanciennes trahissantle collectionneur.D’une
voixdouce, lepoète—maraîcherà l’origine—aparlé amoureusementde
livreset poésies, faisant remarqueravec coquetterieunde meslivresà
portée desa main.Madame Boryl’écoutait, attentive etcommeveillant
pourles tempsfuturslà «’œuvre ».Àvrai dire, là gît un secret
probablement: ilyaquelquesannées,une autre femmeoccupaitlavie de
CharlesBory, et surtout ses pensées, jusqu’àpublieravec luiunlivreoù, deux
pardeux, leurs poèmes respectifsdialoguaient.Idylleplatonique,
aujourd’hui estomplée :’âge,plus quetout, assagit, etlaisse le champlibre aux
gardiensdufoyer...

Pourdéjeunerilnousfallait uncoin tranquille, à l’écartde laroutetrop
droite et tropfréquentée; nousl’avons trouvé ducôté de Couhé,sur un
chemin ombragé conduisantàune ferme.Le collégien timidequi en
venait, eta détourné latête en nousdépassant, a dû s’interroger! Ilneigeait
des pétalesblancs sous notrepommierd’adoption, carlevent soufflaiten
douces rafales...Commeunaéroplane déchiraitdeson vrombissementle
gazouillisdenotre éden,unchœurdevachesdésapprobateura mugi,
inquiétant un troupeaude chèvres qui leurfaisaitface.De celles-ci,nous

36

L’ÉTERNITÉPLIÉE

nous sommes approchés, profitant de leur regroupement entre la haie et la
face cachée de notre pommier, nous montrant leurs pis énormes, et le
bouc méfiant couché à l’écart, le vrai barbichu de carrière...
Passage par Sauze-Vaussais, et le village de Montjean
oùDominiqueB. s’était mariée. Ohé, la mariée !Jene mesouviens pasd’unesi
nombreuse, et si joyeuse,noce de campagne.Troisjours qu’ailleursj’ai
racontés...
Nousdescendons versSaintes,par un paysde bocage gentiment
ondulé etdes plus verdoyants oùlavigne,peuàpeu,se multiplie.Les
villages ontbeau se méridionaliserà l’approche de la Gironde, le
SudOuest n’est pasle Sud !Seulement unepetitetouche d’accentchezcette
châtelaine-récoltantequinousa accueillisdans sa demeure confortable, et
faitdéguster un pineaufrais, de cevin quirepose cinqàsixansavant
qu’on ne le consomme.Curieusement, le château (mot par tropambitieux)
dormaitdansl’oasisd’ombre d’unjardin plantfé derênesetd’acacias où
se dressait une escarpolette.Au-delà dufeuillagetourmentéparlevent,on
apercevaitde hautes vignes,plus propicesà l’entretienmoderne, et, encore
au-delà, les terresensoleillées...C’est peut-être dansle même bourgque
nousavons remarquéunevieille femmesaintongeaise...Etguère loin que,
dans un sous-bois,nous sontapparuesdesjacinthes sauvages,tachantce
sous-boisdetouchesimpressionnistes.
Saintes.Dansl’avenue Gambetta,sitôtfranchi lepontde la
Charente,pour peu qu’onenlonge, à gauche, le cours,onaccède au
quartier piétonnier, etc’est unautre monde,oùles pierreschantent,oùlesgens
déambulentde larue de l’Abreuvoirà larue Saint-Michel, de larue
Desilesà larue Saint-Pierre,sousleslampadairesd’une autre époque.Charme
desboutiques, gentil bourdonnementà laterrasse descafés, élégance des
balconset,pourcequ’onendevine, desescaliersà l’airlibre montantdans
descoursintérieureset portant unenchevêtrementde glycinesengrappe...
Toutà l’heure,sousla lumière iodée,nous nous
promèneronsencompagnie denotre hôte, Nita Corelli, etle charme du quartierapparaîtra.
Auparavant, j’aitraîné le long de la Charente,qui enjambeun pontdans
l’axe d’unarc detriompheromain quisetient surl’autrerive.J’aime les
fleuvesmodestes: celui-ci,paraît-il, déborde goulûmentàsesheures, mais
jen’ycrois pas plus qu’à la colèreoccasionnelle
desdébonnairesSaintBernard, l’eauclapote,pacifique, et roulesans passion sur une courbe
molleoùle fleuve m’échappe.À mes pieds, jouxtantlapile du pont,un
espacesuffit pourle jeune garçon quipêche;à deuxmètres,une barque
auxflancsbleusdanse en tirant sur sa longe.Enface, departetd’autre de

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