//img.uscri.be/pth/5cb8576723ebeb9dff0484bf1b14304944c46fb8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - PDF - MOBI

sans DRM

L'Étudiant en sociologie

De
248 pages

« On voyait bien, lorsque le regard se portait vers la Montagne Noire, des fumées opaques et tournoyantes monter à l’assaut du Pic de Nore. (...) À un moment, un homme avait traversé la place, les bras et les mains tendus devant lui pour griffer le jour et la figure gonflée, pareille à une baudruche violette, en hurlant comme un égorgé, puis était disparu derrière le musée ; l’attroupement s’était figé, interloqué ; l’homme venait de là-bas, donnait l’impression de s’en être échappé, de souffrir, ce n’était pas un canular ! (...) C’est seulement en allant au centre-ville qu’Archipel commença à réaliser que quelque chose d’étrange, d’irrémédiable, perdurait depuis l’explosion, en tout cas quelque chose qui pourrait le concerner. »


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-89949-1

 

© Edilivre, 2015

I

Il retourna dans la maison. La fraîcheur du hall y était délicieuse, et les rais de lumière douce filtrés par les vitraux de la porte soulignèrent aussitôt le silence. Ce recueillement lui plut, et il s’arrêta un instant pour le savourer. Puis il fit quelques pas jusqu’au pied de l’escalier. Son regard se fixa au départ de la rampe, sur la grosse boule en verre à peine ambré, dont les reflets concentraient tout le décor ; il se pencha sur elle, mais n’y découvrit rien, rien de magique en tout cas ; juste quelques minuscules bulles d’air, emprisonnées là depuis des lustres, et qu’il n’avait jamais remarquées auparavant.

Levant la tête, il suivit alors des yeux la trajectoire de la rampe, ses contorsions régulières qui se resserraient en s’élevant vers les étages. Il lui sembla que, tout en haut, la lumière était plus vive, comme si la spirale de bois avait atteint l’infini du ciel. Depuis son enfance, il était resté fasciné par les rampes d’escalier ; en une sorte de vertige inverse, il se laissait hypnotiser par l’énorme vis creuse dont l’enroulement perpétuel laissait deviner les paliers d’accès à d’autres univers qu’il n’osait imaginer, afin de préserver le plaisir d’une éventuelle découverte.

La main guidée par ce fil d’Ariane, il se contentait de gravir mentalement les degrés menant aux portes successives ; à quoi ressemblaient les microcosmes qu’elles cachaient, ces portes ? Qui se dissimulait derrière elles ? Et si elles n’étaient qu’un trompe-l’œil ? A moins qu’elles ne fussent que des pièges diaboliques, ouverts sur des abysses incommensurables, ou sur le sombre vide intersidéral ? Chaque fois que son regard embrassait une telle perspective, son cœur battait un peu plus fort…

Pourtant, il la connaissait parfaitement, cette cage ; et il savait qu’à part lui, la maison était vide. Mais cette paix tamisée qui le baignait contrastait tellement avec la fournaise du dehors, il s’y sentait si léger, dans la plénitude de son isolement, que ses vieux rêves avaient resurgi, avec cette exaltation contenue que procure une longue expérience, juste épicée par la pointe de nostalgie inhérente à son âge.

Combien de temps est-il resté là, les yeux levés, une main sur la boule de verre, perdu dans l’écheveau de ses pensées ? Il se sentait incapable de le dire, et de toute façon, cela n’avait pas la moindre importance. Simplement, machinalement, il a fini par consulter sa montre : dix-sept-heures dix.

Il pensa que, vraisemblablement, il avait encore une heure de solitude devant lui, et sortant un peu de ses brumes onirique, à demi-réveillé, il se dirigea vers le salon. Les antiques chevrons du parquet de chêne gémirent sous ses pas, et il prit un malin plaisir à les torturer. Il fit ainsi le tour de la pièce, s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la place, tentant d’apercevoir quelque chose à travers les fentes des persiennes fermées ; puis remonta vers l’autre fenêtre en vis-à-vis, parcourut du regard le jardin clos inondé de soleil, avant de choisir un fauteuil, et de s’y laisser choir.

Depuis son arrivée, la veille au soir, il n’avait pas eu de répit. Les retrouvailles, après toutes ces années, cette fébrilité un peu tendue, ces éclats joyeux, ces plongées intermittentes dans les souvenirs, avaient bousculé ses idées, les avaient enchevêtrées en une formidable pagaille ; et quand, fort tard, il avait rejoint sa chambre, le sommeil l’avait happé sournoisement, pour une nuit épaisse peuplée de rêves chaotiques dont il n’aurait pu préciser la teneur, au réveil.

Une obligation prévue de longue date avait contraint Martine et Jean-Jacques à s’absenter pour la fin de l’après-midi, et il n’avait pas été fâché de se retrouver seul un moment. En même temps qu’il avait renoué ces liens distendus depuis si longtemps, il avait pu mesurer sur leurs visages les effets de l’âge ; c’étaient toujours Martine et Jean-Jacques, mais si changés ! Les autres nous donnent un reflet de nous-même incomparablement plus pénétrant que le miroir de notre salle de bain ; et instantanément il s’était vu, dans tout le réalisme de son état présent. L’effet de surprise aidant, cette image l’avait troublé, plus qu’il ne l’eût voulu.

Maintenant il savait… Douillettement calé dans son fauteuil, ses pensées s’étaient remises à dériver, mais pas n’importe où ; le courant ne pouvait les entraîner que vers ELLE…

Ida, trois lettres, trois petites lettres de rien du tout… Et pourtant, elles avaient brûlé sa vie, enflammé son corps et son âme… Rien qu’à cette évocation, son cœur s’était accéléré, jusqu’aux palpitations douloureuses ! Ida ! Ses yeux pers, ses cheveux noirs, mi-longs, coupés si nettement qu’on eut dit une perruque, ses traits d’une régularité quasi-parfaite, sa peau lisse et à peine ocrée, qu’elle tenait d’un ancêtre asiatique, ses lèvres pulpeuses dont elle usait en une infinité de moues, de grimaces, de sourires, une bouche qui subjuguait, instantanément, avant même qu’un son en sortît ! Ida… Quand ça le prenait, même les yeux ouverts, il ne voyait, n’entendait plus qu’elle… Sa voix, naturellement un peu basse, et qu’elle modulait avec une virtuosité ! Une voix qui caressait, et qui, l’instant d’après, pouvait mordre cruellement, une voix qui transportait au paradis, aussi aisément qu’elle glaçait, une voix délicieuse et chaude de confidente, ou alors une voix sans réplique, qui laissait penaud, muet, désarmé… Et ses mains, les mains d’Ida, des mains magiques, qui parlaient, qui calmaient, qui guérissaient, qui… Il en frissonnait… Et ses seins… Et… lorsqu’il n’était pas seul, il devait déployer des efforts prodigieux pour la sortir de sa mémoire, pour la fuir… Son bas-ventre réagissait si vite ! Plusieurs fois, il en avait été particulièrement gêné…

Ida, neuf mois d’amour fou, de bonheur infini, sans une seconde de pause, neuf mois de plaisirs partagés jusqu’au geste le plus anodin, sans l’esquisse d’une fausse note, neuf mois d’embrasements en chaîne, neuf mois d’un inépuisable soleil, neuf mois pour accoucher… du néant !

Il avait pile trente ans ; c’était le jour de son anniversaire… Et pour une surprise, ce fut une surprise ! Dans chaque vie il faut affronter, au moins une fois, ces moments-là où le temps s’arrête, coups de frein d’une brutalité inouïe, qui vous plient en deux, l’estomac au bord des lèvres, pupilles dilatées devant ce mur incompréhensible surgi on ne sait d’où…

Retenu par un client, il était rentré plus tard que d’habitude… Quatre à quatre il avait grimpé l’escalier ; dans sa tête une seule image, un seul parfum, une seule voix : Ida ! Son anniversaire, il n’en avait cure ; détail sans importance, fioriture inutile… Il allait retrouver Ida !

La porte palière était fermée à clef. Premier indice qui ne l’avait même pas effleuré. Fébrilement il avait sorti son trousseau, et dès le paillasson franchi, il avait su… Sensation animale, inexplicable, primitive, viscérale, du vide, de l’absence ! Vingt ans après, son émotion était intacte…

Repoussant son instinct, il avait refusé la vérité ; il s’était forcé à imaginer qu’elle avait été retardée par son patron, qu’elle n’avait pas pu le prévenir… Ce sont des chose qui arrivent, non ? L’argument lui avait donné un peu d’air, assez pour ne pas rester planté dans le hall d’entrée. Il était allé d’abord dans la cuisine, – le courage a ses limites ! – ; évidemment, rien n’avait changé depuis qu’il l’avait quittée ce matin. Alors, stimulé par ces quelques pas, il était revenu dans l’entrée, et en tremblant, il avait ouvert le placard en grand. Malgré le voile qui lui obscurcissait le regard, séquelle d’une lutte intérieure à son paroxysme, il n’avait pas pu ne pas voir son propre imperméable, son manteau, ses blousons, ses vestes, et rien, rien, rien d’autre !

Juste pour faire quelque chose, à moins que ce ne fût par besoin d’aller au bout de sa souffrance, il s’était précipité dans la chambre, puis dans la salle de bain, avant de s’écrouler dans un fauteuil du salon. Combien de temps était-il resté prostré, les yeux fixes, dans ce fauteuil ? Il ne se souvenait plus que d’avoir eu froid tout à coup, un froid colossal, à claquer des dents, un froid qui lui glaçait les tripes, comme s’il se vidait de son sang. Il s’était traîné jusqu’au réfrigérateur, tel un automate, avait pris le bac à glaçons, s’était réinstallé dans le même fauteuil, muni d’un verre et d’une bouteille de Scotch. L’alcool l’avait un peu réchauffé… Il s’était mis à parler tout seul

– « Ida… Ida… Ida… Pourquoi ? Pourquoi ? »

Puis il s’était tu ; avant de s’agiter à nouveau. Si seulement il avait pu la haïr, se mettre en colère, l’injurier, casser la vaisselle… Mais c’était impossible ; il l’aimait trop Ida, Ida, Ida…

– « Tu m’assassines, Ida, pourquoi ?… Si c’est pour ton bonheur… Je veux bien, tant pis pour moi… Je veux bien crever pour toi ! »

– « Tu m’entends ? », avait-il crié, avec ce qui lui restait de force, avant de sombrer dans un profond coma éthylique.

Trois jours, il était resté cloîtré dans son appartement, pantelant, sans se raser ni se laver, englué dans une sorte de brume où, par moments, désespérément, il cherchait avec une avidité infantile à renifler, ne fût-ce qu’un souffle, une trace, un atome du parfum d’Ida, pauvre relent de son amour défunt.

II

Il était encore sous l’emprise de sa mémoire, quand Jean-Jacques et Martine sont rentrés, tout guillerets.

– « Alors Rémi, tu n’as pas trouvé le temps trop long ? »

Il protesta, énergiquement, afin de se réveiller tout à fait.

– « Penses-tu ! J’étais tellement bien installé dans ce fauteuil que j’ai failli m’endormir ! »

– « Hé là ! Pas si vite mon vieux ! Avant de te coucher, tu as encore plein de choses à nous raconter ! Un petit apéro, pendant que Martine nous prépare à dîner ? »

Il observa jean-Jacques qui cherchait des bouteilles dans un placard. Il hésitait, lisait les étiquettes, les remettait parfois en place. Finalement, il en déposa trois sur la table du salon. Trois, c’était le bon chiffre ; pendant leur décennie de fréquentation régulière, il n’en avait jamais sorti plus ; souvent moins ! L’apéro, pour lui, avait un arrière-goût d’excès, voire de gaspillage. Et s’il ne le servait pas au compte-gouttes, l’esprit y était ; la contenance des verres, du reste, rendait l’accessoire inutile !

Rémi sourit, intérieurement surtout. Le temps ne change rien à l’affaire, se dit-il, les gènes n’ont pas pris une ride !

– « Donne-moi donc du bourbon. »

– « Tu sais que tu as de la chance toi ! C’est une bouteille qu’on m’a offerte ! Je vais te chercher des glaçons… parce que je suppose que tu prends toujours TON glaçon ? »

Cette fois, Rémi libéra franchement son sourire.

– « le dîner dans une heure ! », annonça Martine en revenant de la cuisine, un verre d’orangeade à la main. Son à-priori contre l’alcool, – champagne excepté dans les très grandes occasions ! –, était resté entier.

Ils trinquèrent, choquant leurs verres.

– « Alors, vieux brigand, tu as roulé ta bosse sur les cinq continents ? »

– « N’exagère pas ! Seulement l’Afrique et l’Amérique du sud… »

Il n’avait pas le choix ; leurs yeux brillaient de curiosité impatiente, et il s’exécuta de bonne grâce. Il narra son départ, dans le cadre d’une mission humanitaire, pour le Tchad. Par la suite il avait bourlingué, avec des fortunes diverses, au Niger, au Mali, et avait échoué en Côte d’Ivoire. C’était de là qu’il s’était embarqué pour le Brésil. Un peu par hasard, à la suite d’une soirée bien arrosée, dans un tripot d’Abidjan. Il n’avait presque plus d’argent, en tout cas pas assez pour se payer un billet d’avion ; il venait d’apprendre que ses parents étaient morts, et il s’était sentit plus seul que jamais… Le cargo appareillait le lendemain matin ; l’occasion était trop belle de fuir, plus loin, encore plus loin, toujours plus loin.

– « Tu leur donnais parfois de tes nouvelles, à tes pauvres vieux ?

– « Une ou deux fois par an… Je leur mentais effrontément, pour ne pas les inquiéter… »

Il avait débarqué à Recife, et là, les vraies embrouilles avaient commencé. Apprendre le portugais, même sommairement, lui avait pris des mois. Son maigre pécule avait fondu, et très vite il avait connu la faim, l’insécurité, enfin la galère, la vraie, celle où il faut ramer pour chaque heure de survie ! Il avait dérivé à travers le continent, de favellas en trottoirs, de geôles sordides en lits de carton sous tôles ondulées ; il s’était nourri de tout et de n’importe quoi, avait failli claquer de dysenterie, avec ça et là quelques éclaircies, fugaces mais ô combien vitales, moments d’oubli total, dans l’ivresse de la bière et des sambas. Pour finir, il était devenu chercheur d’or ; une de ces fourmis semi-aquatiques couvertes de la boue qu’elles remuent à longueur de journée, le cerveau atrophié, réduit à une seule pensée qui tenait en deux mots : pépites et cruzeiros ! Durant toutes ces années, il n’avait fait que creuser, transporter, tamiser et retamiser des tonnes et des tonnes de terre et de cailloux, abruti de fatigue, abruti tout court.

Et un jour, la chance qu’il attendait en y croyant de moins en moins lui sourit ; il était tombé sur un filon, un de ces filons fabuleux qui excitent la convoitise autant que l’ardeur, et qu’il avait dû défendre nuit et jour à coups de fusil. Peut-être même avait-il tué… Sur l’instant, quelle importance ? Plus tard pourtant, dans le confort feutré d’un palace, la question avait surgi, troublante, insidieuse, fort désagréable…

Quand son matelas de dollars lui était paru suffisant, c’est-à-dire quand le relevé du compte qu’il avait ouvert dans une banque américaine ne fut plus en mesure de faire taire sa peur, il avait offert le reste du filon à ses compagnons d’enfer, leur abandonnant son matériel, et il avait décampé sans bagages, de nuit, juste muni d’une arme et de ses papiers.

Rapidement, il avait repris figure humaine ; rasé de près, coiffé, manucuré, dans un costume de bonne coupe, il ressemblait à nouveau à un être civilisé. Désormais délivré des soucis matériels, et trop heureux d’être encore en vie, il avait fait la fête, somptueusement, outrageusement. Mais cette folle insouciance n’avait guère duré plus longtemps qu’un feu de paille. Un matin, il s’était réveillé morose et désabusé. Il ne s’y attendait pas ; cloué par la surprise, il avait été long à réagir. On peut lutter contre les éléments, contre les autres, avec courage et pugnacité ; quand il s’agit de se battre contre soi-même, c’est une autre histoire ! Rémi avait fui depuis si longtemps qu’il avait oublié son seul véritable ennemi : lui ! Et l’adversaire venait de le frapper par surprise. Le combat était engagé, et cette fois, il ne pouvait plus se dérober.

Sa déprime avait duré plusieurs mois. A cinquante ans, les bilans ont une tendance naturelle, et fâcheuse, à tomber comme des couperets. A part quelques années d’Afrique, il ne s’était pas senti très fier de son passé. Qu’avait-il fait de sa vie, sinon suivre son instinct, s’abandonner à ses pulsions, tête baissée, comme un animal sauvage ? Et il se découvrit d’une inutilité flagrante, insupportable. Il fallait mettre un terme à ce gâchis ! Se supprimer ? Il y avait songé, sérieusement, avant de réaliser que c’eût été, encore, une fuite ; la dernière, mais une fuite quand même, lâcheté suprême, et ridicule dans sa situation ! D’autre part, pouvait-il concevoir de ressembler à ces milliardaires repus, blasés, dégoûtés de tout ? Le peu de fierté qui lui restait s’était brusquement hérissée. Il avait côtoyé trop de misères, de saletés, d’horreurs, pour ne pas profiter de sa fortune. Et, petit à petit, son cerveau s’était débarrassé de la gangue de crasse dans laquelle il s’était si longtemps englué, complu. Après de mûres et douloureuses réflexions, il avait décidé de réapprendre à vivre, de marcher debout, comme un homme.

Sa première démarche avait été de revenir en France, et d’affronter le regard des siens, de sa famille et de ses amis.

– « voilà, conclut-il, le pourquoi et le comment de ma présence, aujourd’hui. »

Martine et Jean-Jacques hochaient la tête, le regard tourné vers l’intérieur, digérant laborieusement les aveux de leur ami.

– « Un moment, nous avons cru que tu étais mort là-bas, fit Jean-Jacques, toujours songeur, et de toute façon, nous nous étions progressivement habitués à l’idée que tu ne reviendrais jamais… »

– « Vous n’aviez pas complètement tort ; je suis souvent passé à deux doigts d’y laisser ma peau ! Le hasard, la chance… »

– « Et maintenant, te voilà assagi, vieux sacripan ! Dieu que c’est bon de te retrouver ! Buvons à ton retour ! »

Ils trinquèrent joyeusement ; une fraction de seconde, Rémi se dit que sa présence ici pouvait ressembler, un peu, au retour du fils prodigue…

– « Et que vas-tu faire maintenant ? Retravailler peut-être ? »

– « Pas le moins du monde ! Je gère mon argent, je cultive mon jardin, et je profite de ma maison. Hé oui, je vous ai dit en arrivant que j’étais rentré depuis quatre mois ; et bien j’ai passé tout ce temps à me chercher une demeure ; je l’ai trouvée, je l’ai achetée, et j’ai commencé à l’aménager à mon goût. Aux prochaines vacances, je vous y invite. C’est un ancien moulin, dans un merveilleux coin de Périgord… Sérénité assurée ! »

La proposition fut acceptée sans précaution oratoire, sans excès de politesse, comme il sied à de vieux amis, et Rémi en conçut une satisfaction qui frisa l’émotion.

Ils passèrent à table ; évidemment, il se sentit obligé de répondre à leur curiosité, même si elle était discrète, et comme il ne manquait pas d’anecdotes à raconter… Mais il dut attendre la fin du repas pour poser la question, celle qui, au fond, motivait son voyage. Après avoir engagé la conversation sur leurs relations communes, – et X ou Y, que sont-ils devenus ? Il s’en passe des choses en vingt ans ! –, il parvint enfin à énoncer, le plus naturellement du monde, d’un ton détaché, la question qui lui brûlait les lèvres depuis des heures.

– « Et Ida, l’avez-vous revue depuis mon départ ? »

Jean-Jacques le fouilla du regard, avec juste assez de gravité pour montrer à Rémi qu’il n’était pas dupe.

– « Tu y penses toujours, n’est-ce pas ? La réponse est non… Elle m’a seulement téléphoné, une petite semaine après t’avoir quitté, – du reste, c’est elle qui me l’a appris, il me semble que j’ai déjà dû te le dire-… Mais tu étais dans un tel état à cette époque ! Je me rappelle très bien ; elle m’a juste dit qu’elle avait ses raisons pour partir, de bonnes raisons, qu’il lui était cependant impossible de divulguer ; elle m’a demandé de prendre soin de toi ; puis elle a raccroché, sans me laisser le temps de placer un mot ».

– « Tu oublies quelque chose, fit tout à coup Martine en s’adressant à son mari, la carte postale, la carte du Maroc, que nous avons reçue quelques jours après son coup de fil. Je sais où elle est rangée ! »

– « C’est vrai, dit Jean-Jacques avec fatalisme, mais elle ne t’apprendra rien de plus. Le texte est banal, et très succinct ».

Rémi cachait son émotion. Il tourna et retourna plusieurs fois la carte entre ses doigts, une vue portuaire avec, au verso, l’écriture d’Ida, sans le moindre doute possible, et l’encre ne pouvait être que celle du « Montblanc » qu’il lui avait offert…

– « Chaleur torride ; affectueux souvenir du Maroc. Ida. »

Un court instant, le monde venait de se rétrécir à ce petit bout de carton. Il lui vint même l’étrange idée d’en détacher le timbre ; c’était la salive d’Ida qui l’avait collé…

– « Au Maroc ! Des vacances au Maroc ?!, marmonna-t-il pour lui-même, pas une seule fois elle n’a fait allusion à ce pays devant moi… »

Jean-Jacques le dévisageait sombrement.

– « Hé bien mon vieux ! C’est encore plus grave que je le pensais… Pas guéri du tout à ce que je vois ! »

Il se contenta d’un sourire triste en guise de réponse. En son for intérieur, une sorte de déception sournoise commençait à le miner, et il pressentait que sa quête d’Ida, si elle aboutissait un jour, risquait de ressembler à une longue souffrance… Il se reprit :

– « Je vais vous faire une confidence : Ida est la seule et unique femme de ma vie. Et au lieu de fuir bêtement comme je l’ai fait jusqu’ici, j’ai décidé de refaire le chemin en sens inverse, de la retrouver, de tenter ma chance à nouveau… »

Martine et Jean-Jacques échangèrent un regard où la douleur le disputait à l’impuissance.

– « Vingt ans après, est-ce que tu rends compte ?… Je te souhaite bon courage, mon vieux Rémi ! Mais permets-moi de te dire que tu cherches une aiguille dans une botte de foin… regarde les choses en face : elle a disparu volontairement, Ida, sans laisser de trace… Dieu seul sait où elle peut bien être, à cette heure… »

Un ange passa ; puis ils levèrent leur verre, à leur amitié, à l’espoir, au futur, et le présent eut le parfum épicé et capiteux d’un vieux Pomerol.

III

Des aiguilles dans une botte de foin… L’idée lui trottait dans la tête, leitmotiv qui, après l’avoir quelque peu découragé, avait fini par stimuler son envie de chercher, son besoin de savoir.

Souvent, dans ses rêves, il avait tenté d’imaginer cet instant unique, ces minutes magiques, où ils allaient se retrouver face à face. Il ne lui demanderait rien, pas la moindre explication, pas même un mot ; il la prendrait simplement dans ses bras, il l’étreindrait de toutes ses forces, et cacherait ses larmes dans ses cheveux ; il ne la quitterait plus d’un pas, d’une seconde… hélas, la suite du rêve s’avérait beaucoup moins idyllique ! Elle pouvait parfaitement s’être mariée, avoir des enfants, et lui n’allait-il pas débarquer comme un cheveu sur la soupe, risquant de mettre sa vie en péril ?… Si elle est heureuse, vraiment heureuse, alors non, il ne toucherait pas à son bonheur. Il se contenterait d’un regard, à la dérobée, entre deux portes, sans qu’elle s’en aperçusse, et disparaîtrait sur la pointe des pieds, définitivement, gardant son visage comme seule icône, viatique autant que cilice pour le restant de ses jours… A condition bien sûr qu’elle fût toujours en vie ! Mais il repoussait une telle hypothèse de toutes ses forces ; le fait même de poser la question lui nouait douloureusement les tripes.

En près d’un quart de siècle, Caen avait énormément changé. L’attention qu’il avait dû soutenir pour retrouver son chemin parmi les nouvelles artères, les sens uniques, pour contourner les zones piétonnes, avait heureusement tempéré l’émotion qui lui faisait cogner le cœur dans la poitrine. Après quelques détours qui lui permirent de se repérer, il finit par trouver une place de stationnement, – miraculeusement ! –, rue des Fossés-Saint-Julien. Là, dans la vieille ville, il renouait avec son passé, et dans l’atmosphère qu’il respirait avec une sorte de recueillement fébrile, se bousculaient par bouffées les volutes oppressants des souvenirs. Au sortir de sa voiture, il en tituba presque.

Sans hésiter, il descendit vers la rue Guillaume-le-conquérant et, tournant le dos à la place Fontette, il continua sur le même trottoir, en direction de la rue de Bayeux. En quelques pas il fut à destination. La lourde porte cochère laquée vert-foncé lui parut un peu sale, mais les plaques de cuivre, astiquées chaque jour, resplendissaient sur le mur gris de tout l’éclat d’une bourgeoisie bien assise. Il eut le sentiment que sa dernière visite ne remontait pas à plus de quelques semaines…

Comme par jeu, il prit le temps de lire, plutôt de relire, la plaque du haut : Maître Jean-Louis MARIE, Notaire, 2ème porte à gauche, 1er étage. Une chance, se dit-il, le vieux est encore là ! Puis d’un pas décidé, il pénétra sous le vaste porche.

La surprise du tabellion éclaboussa de drôlerie l’ambiance empesée de l’étude. Les yeux écarquillés derrière ses grosses lunettes, il polissait et repolissait de la main son dôme crânien déjà luisant.

– « Monsieur Lalande… Si je m’attendais… »

Le « vieux » méritait désormais physiquement une appellation qui, autrefois, qualifiait surtout un mode de vie. Ses cheveux l’avaient abandonné, sa peau s’était fripée, et, tassé au fond de son fauteuil, il ressemblait à un Bouddha myope.

– « Maître, je n’abuserai pas de votre précieux temps. Pendant vingt ans j’ai, disons, bourlingué à travers le monde ; me voici de retour en France, et j’éprouve le besoin, que vous pouvez certainement comprendre, d’y asseoir ma nouvelle vie sur les vestiges de l’ancienne. Je crois que nous avons tous besoin de racines… »

Le notaire hocha la tête.

– « Vingt ans ! Vous ne me rajeunissez pas ! Mais je pense saisir le sens de votre démarche. Que voulez-vous de moi exactement ? »

– « Mademoiselle Ida Person, maître… »

– « Evidemment ! Soupira le notable, en prenant le plafond à témoin ; mon cher ami, je ne sais rien, strictement rien de la vie de mademoiselle Person depuis son départ de l’étude, sinon qu’elle a quitté la ville, et vraisemblablement le jour-même. »

– « Et… Elle ne vous a rien dit ? Quant aux motifs de son départ par exemple ? »

– « Autant qu’il m’en souvienne, elle est venue me voir en fin de matinée ; elle avait le visage tendu, et m’a paru très énervée ; je lui ai même demandé si elle se sentait bien… Je pense qu’elle était pressée, extrêmement pressée… Elle m’a dit que son bureau était rangé, qu’elle avait préparé un dossier explicatif pour toutes les affaires en cours, et m’a supplié de la laisser partir sans attendre. J’en suis resté pantois ! Elle était mon meilleur clerc ; il n’y avait pas le moindre nuage entre nous, et j’avais une absolue confiance en elle… Elle a refermé cette porte sur elle, et jamais plus je ne l’ai revue, ni entendue, monsieur Lalande. Croyez bien que je l’ai regrettée… »

Rémi se retint pour ne pas laisser échapper un « et moi donc ! ».

– « Pardonnez mon insistance, maître, mais vous connaissez, côtoyez, tant...