L'Expiation, par Fanny Villars

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Barbou frères (Limoges). 1867. In-8° , 168 p., planche.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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CHRÉTIENNE ET MORALE,
APPROUVÉE
PAR MONSEIGNEUR L'ÉVÉQUE DE LIMOGES.
Tout exemplaire qui ne sera pas revêtu de
notre griffe, sera réputé contrefait et pour-
suivi conformément aux lois.
L'EXPIATION.
L'EXPIATION
PAR
MME FANNY VILLARS.
LIMOGES
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.
1867
L'EXPIATION.
Le général de Servière à Henri de Servière.
Mon cher fils.
Voici la fin de l'année; encore une quinzaine de jours,
et ton sort sera fixé. Mais il l'est déjà ; oui, le rang que
tu tiens dans l'école depuis que tu y es entré m'est un
garant de la réussite de nos projets. Que Dieu nous pro-
tége, que les examens se passent bien, et ton but, un
noble but, sera atteint : tu sortiras dans le génie, tu se-
ras officier, tu pourras servir ta patrie et acquérir quel-
que gloire sur le champ d'honneur. Dans une semaine
nous serons tous à Paris; ta mère la désiré, ta soeur
m'en a supplié, et moi aussi j'avais hâte de te revoir.
Mes paroles te causent peut-être quelqu'étonnement.
Jusqu'ici, Henri, tu n'as vu en moi qu'un censeur aus-
tère, qu'un père inflexible dont la sévérité redoutait tout
épanchement. Je sais que, sûr de ma justice, tu doutais
quelquefois de mon amour. O mon fils ! je voulais faire
L'EXPIATION.
de toi un homme ! je voulais neutraliser les effets de la
complaisance et du dévouement parfois aveugle d'une
mère trop bonne et trop tendre. Je craignais que ton
âme ne devînt efféminée sous ces molles caresses, et
il m'a fallu, par une froide sécurité, établir un contre-
poids.
Va, cette contrainte m'a coûté à moi-même! Souvent
il m'est arrivé, tout près de te donner l'éloge que tu mé-
ritais, de voir ce mot arrêté sur mes lèvres par l'expres-
sion plus exaltée de ta mère, qui te louait, disant devant
toi : je suis la plus heureuse des mères.
Moi aussi, mon fils, entends-moi donc le dire pour la
première fois : Je suis le plus heureux des pères ; je suis
fier démon fils !
Ton éducation a répondu à mon attente, lu t'es mon-
tré soumis parce que tu as compris de bonne heure que
pour savoir commander un jour, il fallait savoir obéir.
Je t'ai vu avec une joie plein d'ardeur pour le travail et
désirant progresser, non seulement en intelligence, mais
en vertu.
Tes études sont finies; lu vas entrer en possession de toi-
même et de l'avenir. Tu vas revêtir la robe virile, tu
prends possession de la jeunesse, de toutes ses jouissan-
ces, de toutes ses brillantes perspectives ! Mais aussi, tu
es arrivé à une époque grave et sérieuse, car ce sera à ta
raison seule à te conduire; le danger des illusions com-
mence, et, pour jouir des trésors que la Providence pla-
ce devant toi, il faut, avant tout, n'en pas abuser.
Tu aimes le bien et le beau avec enthousiasme, et je
n'ai pas à craindre de te voir jamais commettre quel-
qu'action dont je dusse rougir ; il est donc superflu de te
L'EXPIATION.
dire que le déshonneur mettrait entre nous une sépara-
tion éternelle. Ce que je puis seulement craindre, c'est la
promptitude d'un premier mouvement, c'est l'irréflexion
naturelle à ton âge.
Pour corriger cette tendance il n'est qu'un nroyen, et
voici le fondement sur lequel tu établiras tout l'édifice de
ton perfectionnement, voici la condition de laquelle dé-
pendra en grande partie ton avenir : apprends à exercer
l'empire sur toi-même. C'est l'autorité nouvelle que la
raison te confère aujourd'hui, c'est la dignité dont tu dois
te revêtir. Etudie-toi dès ce moment à maîtriser tes pas-
sions lorsqu'elles te livreront le combat. Commence cette
victoire dans les petites choses pour qu'elle te soit facile
dans les grandes.
Le corps se fortifie en s'endurcissant au froid, au chaud,
à la fatigue ; ainsi tu fortifieras ton âme en supportant
vaillamment toutes les contrariétés qui ne sont que de
légères épreuves dans la vie. Sache te modérer dans les
plaisirs, quoiqu'innocents ; essaie-toi à triompher des
premiers mouvements, lorsqu'ils tendraient à troubler la
paix de ton coeur. Secoue les molles habitudes, repousse
l'esclavage de tes aises, élève-toi au-dessus des dégoûts
et des ennuis; aborde avec hardiesse les choses qui te
paraissent difficiles, pénibles, quand elles sont dans la
ligne de ton devoir et de ton travail. Age, viriliter age.
Exerce-toi volontairement par de petits sacrifices, accepte
franchement les choses qui le déplaisent dès qu'elles se-
ront nécessaires, et ne te laisse pas rebuter par les obsta-
cles. Tels sont les préceptes et les exemples que l'ont
laissés les grands hommes dont tu admires justement la
1.
10 L'EXPIATION.
vie : ils ont été grands parce qu'ils ont eu la force que
donne l'empire sur soi-même.
Tu me demanderas peut-être le secret pour atteindre
à ce glorieux empire sur toi. Je t'indiquerai les moyens
que m'a fournis ma propre expérience.
Le premier de tous ces moyens pour se bien gouverner
soi-même est de se connaître, de s'observer avec soin.
C'est une étude nouvelle qui s'ouvre devant toi, la pre-
mière de toutes ; celle que l'oracle avait indiquée comme
contenant toute la sagesse, et dans laquelle Socrate, en
effet, avait renfermé toute sa philosophie. Rentre souvent
dans ton propre coeur ; interroge-toi avec candeur ; rends-
toi compte de tes motifs, de tes dispositions; agis yis-à-
vis de toi comme vis-à vis d'un ami à qui tu devrais des
conseils. Qu'une sorte de miroir soit placé devant toi
pour te montrer tout ce qui se passe dans' ton inté-
rieur.
Sache ensuite de quelle puissance tu disposes en
disposant de ta volonté. C'est un secret immense que de
savoir vouloir; or, la force de la volonté repose surtout
dans la raison : tu voudras avec énergie ce que ta ré-
flexion t'aura appris être juste. Une volonté aveugle n'est
qn'un caprice; la conviction seule enfante et nourrit une
résolution véritable.
Tu as déjà le sentiment de ce qui est vrai ; toutes
les fois que tu t'appuieras sur ce qui est vrai, tu seras
fort.
Enfin, il est une source principale dans laquelle tu
puiseras la véritable force : c'est le sentiment de tes de-
voirs. A mon sens, la vertu et la force n'ont qu'une même
détermination primitive. Il y a des hommes qu, sans
L'EXPIATION. 11
vouloir manquer à aucun de leurs devoirs, ne les obser-
vent que d'une manière molle, s'en acquittent comme
d'une sorte de charge qui leur est imposée ; s'y résignent
plutôt qu'ils ne les embrassent et fuient la faute plutôt
qu'ils ne s'attachent à la vertu. Ces gens-là sont en grand
nombre; ce sont d'honnêtes gens, mais ne leur deman-
dez aucune énergie morale, aucune action vraiment belle :
ils pratiquent le bien comme les Juifs suivaient les céré-
monies de la loi, c'est pour eux une chose d'usage et
non de zèle et de conviction.
L'amour de la vertu peut seul, en remplissant et ani-
mant le coeur, nous révéler nos véritables forces et nous
enseigner à en jouir. Cette passion sublime, c'est la vie
morale de l'homme; c'est le ressort puissant qui met en
mouvement toutes nos facultés. Voilà le feu sacré dont
furent embrasés tous ces hommes distingués qui se dé-
vouèrent au salut de leur pays, au bien de l'humanité :
illustres et volontaires victimes, gloires de notre nature,
modèles sublimes dont l'étude a déjà fait tressaillir ton
coeur d'une généreuse émulation !
Je me suis souvent complu, en secret, à voir l'enthou-
siasme que le beau l'inspire quand tu le contemples dans
les chefs-d'oeuvre de l'art, dans les ouvrages immortels
du génie. Le même sentiment, tu l'éprouveras chaque
jour, et bien plus profondément encore, pour la vertu;
car la vertu est le vrai beau, le beau mis en pratique et
en réalité. C'est à elle que le génie emprunte; elle est le
foyer éternel d'où vient tout ce qui rayonne, tout ce qui
doit vivre. La vertu, disait Platon, exciterait d'admira-
bles amours si elle pouvait se présenter sous une forme
visible.
12 L'EXPIATION.
Mais, je t'entends, mon fils. Tu me promets de rester
vertueux, tu jures que tu seras toujours l'honneur de ta
famille, la gloire de ton père, la joie de ta mère et de cette
pure enfant qui te nomme son frère. Je te crois, Henri,
je te crois.
Cette lettre est longue, trop longue peut-être pour le
moment, car tu es trop occupé encore de tes études
pour la lire avec fruit; parcours la aujourd'hui, médite-
la plus tard. A bientôt, mon cher Henri.
Ton père et d'aujourd'hui ton ami.
Général DE SERVIÈRES.
Gabrielle de Servières à Henri.
Mon cher grand frère.
J'ajoute quelques lignes, par contrebande, à la lettre de
papa. Je n'aurais jamais osé lui demander de le faire ,
mais heureusement il a donné la sienne toute ouverte à
maman en lui disant : Tu peux lire ; tu l'enverras. Puis
il est sorti, et j'ai été bien étonnée de voir cette chère ma-
man pleurer presqu'au commencement de la lettre; elle a
mis un peu de temps à la lire ; moi je tournais çà et là ;
je ne prétends pas dire que je ne suis pas un peu cu-
rieuse ; oh dit que toutes les filles d'Eve le sont ; (tu me
L'EXPIATION. 13
diras si ses fils ne participent pas aussi à ce défaut), en-
fin maman m'appela; elle avait achevé de lire la lettre,
mais elle eut la bonté de me permettre d'en prendre con-
naissance en me disant que je devrais tâcher de me rap-
peler chacune de ces lignes qui peuvent servir de conseil
et de règle à la fille comme au fils. Et elle me disait cela
d'un air si touchant et si pénétré, que je faillis pleurer de
confiance. Mais je n'en ai pas eu le temps, parce que ma-
man m'avait dit qu'après la lecture de la lettre je pour-
rais écrire quelques lignes.
C'est vraiment beau tout ce qu'il a écrit, papa. En gé-
néral, j'ai remarqué que tout ce qu'il dit pourrait être
imprimé. Aussi, il ne parle guère, et il réfléchit beaucoup.
Juste le contraire de moi. Mais, je suis jeune ; ma langue
n'est pas du tout usée ; quand elle sera à l'âge de papa,
peut-être sera-t-elle aussi bien aise de se reposer.
O mon cher Henri, quel plaisir de voir Paris, et puis
toi! Pardon! j'aurais dû te mettre avant Paris; mais la vé-
rité l'a emporté; je t'ai vu, je te reverrai souvent, et je ne
connais pas Paris. Et dire que le Général a failli ne pas
m'emmener! Il disait à maman : Elle est encore trop jeune
pour apprécier tout ce qu'il y a de grand et de beau dans
Paris. J'ai pris la parole bien timidement et en rougissant,
comme cela m'arrive toujours quand je m'adresse à mon
père; et je lui dis : Mais, papa, savez-vous que j'ai eu
quinze ans hier?
— Est-ce vrai, Marie, dit le Général.
Ma mère fit signe qu'oui en souriant, et la promesse de
départ m'a été donnée. Tu peux compter que nous ne
nous tourmentons pas du tout de ton examen. Tu as tou-
jours été dans les dix premiers à Sainte-Barbe ; tu as
14 L'EXPIATION.
toujours eu un rang excellent depuis que tu es entré à l'é-
cole polytechnique, tu en sortiras donc, comme on dit,
par la bonne porte. Le colonel Duport en est sûr, il l'a
écrit à papa. Aucune inquiétude ne vient donc troubler
ma joie ; je te vois déjà, beau lieutenant, te pavaner avec
ton épaulette et ton brillant costume. Quel dommage
d'avoir à te quitter avant que tu en sois revêtu ! mais tu
viendras à vol content nous dire Adieu. Puis il y aura les
congés, les trimestres. Je ne veux pas penser à autre
chose ; je ne veux pas songer à la possibilité d'une guerre,
car toute ma joie disparaît. Adieu, mon cher Henri. Ta
petite soeur t'aime tendrement et t'embrasse de même.
GABRIELLE.
Henri au général de Senières.
Mon père, ô mon père ! combien votre lettre m'a ému !
Que je suis heureux et touché de votre tendresse, fier de
la confiance que vous me témoignez ! Comment une âme
que vous avez pris soin de former vous-même à la vertu
y faillirait-elle, et comment pourrais-je ne pas suivre les
nobles exemples que vous m'avez donnés? Je suis glo-
rieux de porter ce nom que vous avez illustré par de
beaux faits d'armes et par une vie sans tashe. Soyez
L'EXPIATION. 15
tranquille, mon père, je ne le laisserai pas tomber. Moi
aussi je veux me distinguer ; j'y parviendrai.
Que vous êtes bon de venir pour moi à Paris, d'y ame-
ner ma mère et ma soeur ! Vous savez que les examens
sont fixés à lundi. Votre présence me donnerait du cou-
rage si j'en manquais; mais heureusement, je me sens
maître de mes moyens. C'est un grand avantage dont je
remercie Dieu quand je vois plusieurs de mes pauvres
camarades convaincus qu'ils perdront l'esprit et la mé-
moire devant les examinateurs. Je vous quitte pour me
remettre au travail ; il est pressant, mais je n'ai pas voulu
que vingt-quatre heures s'écoulassent sans vous apporter
le tribut de ma reconnaissance passionnée pour les pa-
roles que vous m'avez envoyées.
Votre fils respectueux.
HENRI.
Gabrielle de Servières à madame Marcel.
Chère bonne maman.
Victoire ! Victoire ! Henri, notre cher Henri a eu le
numéro 12. Quel bonheur ! Ah! si tous les fils savaient la
joie qu'ils peuvent causer à leurs parents par le succès
16 L'EXPIATION.
de leurs études, je crois qu'ils travailleraient tous bien !
Jamais je n'ai vu à papa un air si rayonnant; jamais le
sourire de maman n'a été si heureux. Quel dommage,
chère bonne-Maman, que vous n'ayez pas voulu nous
accompagner à Paris sous prétexte de votre âge qui ne
paraît pas du tout ce que vous prétendez qu'il est. Vous
auriez partagé toutes nos émotions de plaisir et je ne
serais pas là à me dire : Mon Dieu, j'ai beau faire et me
dépêcher de noircir du papier; grand-maman n'appren-
dra toujours la bonne nouvelle que 24 heures après
nous ! C'est bien triste de penser que vous êtes peut-être
inquiète, tandis que nous sommes si contents !
Comme nous sommes arrivés six jours avant les exa-
mens, papa les a employés à me faire courir Paris. Il y
a mis vraiment une grande bonté, car cela ne devait pas
l'amuser beaucoup, lui qui a déjà vu tant de fois tout ce
qu'il me montrait. Maman nous a très-peu accompa-
gnés; elle se trouvait un peu fatiguée, puis elle est venue
souvent à Paris.
J'ai eu beaucoup de plaisir à me promener aux Tuile-
ries et aux Champs-Elysées; je croyais Mézières la plus
belle ville du monde, mais je vois bien qu'à côté de Paris
elle ne brille pas. Quelles magnificences de monuments
et d'objets d'art! des maisons qui ressemblent à des pa-
lais, des rues larges comme nos places et entrecoupées
de beaux jardins; des magasins qui ont un air féerique;
et de si belles églises !
Nous avons visité Notre-Dame d'abord, comme la plus
belle ; papa prétendant qu'il ne faut pas chercher à gra-
duer notre admiration parce qu'elle finit par se lasser et
L'EXPIATION. 17
ne plus payer que languissamment son tribut à ce qui le
mérite le mieux.
J'ai été bien impressionnée en contemplant ces vastes
nefs, ces beaux vitraux coloriés qui jettent dans l'église
des teintes si harmonieuses, et ces belles colonnes si dé-
licatement sculptées. Il me semble qu'on doit mieux
prier ici qu'ailleurs, parce que le temple est plus digne
de Dieu.
Je n'aime pas tant la Madeleine, quoique ce soit bien
grandiose, mais j'ai visité avec bien du plaisir Saint-
Etienne-du-Mont et Saint-Sulpice.
J'ai été aussi au Louvre et au Luxembourg. Papa avait
la bonté de m'indiquer les tableaux des grands maîtres,
et me défendait de m'arrêter à regarder les autres, pour
que, disait-il, je ne gaspillasse pas mon attention.
J'ai fait ainsi connaissance avec Raphaël et Pérugin
son maître, avec Michel-Ange, le Titien, Léonard de
Vinci, le Corrège, le Dominicain, et tant d'autres qui
m'ont initiée à ce que la peinture a produit de plus beau.
En quittant le Louvre, papa, qui a sans doute voulu
voir si les leçons de mademoiselle Néry n'étaient pas
perdues, m'a dit tout à-coup: Par l'ordre de qui le palais
du Louvre a-t-il été construit? — Par Catherine de Mé-
dicis, ai-je bien vite répondu. — Et le Luxembourg? —
Par Marie de Médicis.
Nous repartons dans trois à quatre jours, mais il est
convenu qu'Henri passera un mois à Paris avant de nous
revenir à Val-Content, où il attendra le moment de re-
joindre l'école. Ce cher Henri est dans l'ivresse. Son
épaulette et tout son costume d'officier est déjà com-
mandé. Comme cela lui ira bien ! je me réjouis de le
18 L'EXPIATION.
voir ainsi. Papa trouve juste qu'après avoir tant travaillé,
il jouisse un peu des plaisirs qu'offre le séjour de Paris ;
voilà pourquoi il lui permet d'y rester. Il n'y est pas
seul : Philippe-Lambert, qui y demeure, lui en fera les
honneurs. Vous vous rappelez , bonne-maman? Philippe
est le fils d'un ancien métayer de Val-Content, qui se fit
soldat pour suivre son maître qu'il aimait tant et auquel
il sauva la vie à Lutzen. En reconnaissance de ce ser-
vice, papa s'est chargé de Philippe et l'a fait élever
comme son propre fils ; mais il n'a pas travaillé au Lycée
comme Henri, de sorte qu'il n'a pas pu aborder les éco-
les. Il est 2e clerc aujourd'hui dans une étude de notaire
à Paris, et on dit qu'il s'y conduit très-bien. C'est dom-
mage que le vieux Lambert ne soit plus là pour s'en ré-
jouir, mais il est mort l'année dernière, tranquille sur le
sort de son.fils, dont papa lui promit d'avoir soin.
Philippe est aussi rassis, aussi prudent et tranquille
qu'Henri est étourdi et impétueux.
J'ai vu que maman aurait bien mieux aimé qu'Henri'
vînt de suite avec nous à Val-Content, et qu'elle éprouve
une certaine crainte en le laissant ici, abandonné à sa
sagesse de vingt ans et à celle de Philippe, qui a deux
ans et demie de plus que lui ; mais papa, à qui elle fai-
sait à demi-voix une observation, lui répondit : C'est une
marque de ma confiance et une épreuve de ses forces.
Comme vous n'aimez pas à écrire et qu'il faut absolu-
ment que vous me répondiez, faites vite mettre vos che-
vaux à votre bonne berline, chère grand'maman, et venez
nous voir. Maman me charge de vous dire qu'elle ne joui-
rait qu'à moitié du séjour d'Henri si vous ne passiez pas
tout ce temps à Val-Content.
L'EXPIATION. 19
Je vous embrasse bien fort, chère Bonne-Maman et suis
votre soumise et affectionnée petite fille.
GABRIELLE.
Le colonel Duport au général de Servières.
Mon vieux camarade,
J'ai une fâcheuse nouvelle à te donner, et, le diable
m'emporte, si je n'aimerais pas mieux avoir une jambe
cassée que d'avoir à te porter un pareil coup! Henri a
joué, il a perdu, il doit, et il est en prison. Voilà toute
l'affaire en peu de mots.
Je n'avais pas vu ton fils depuis huit jours, bien que tu
lui eusses recommandé, je le savais, de venir me voir
deux fois par semaines. J'avais essayé, mais en vain, de
le rencontrer chez lui.
Un vieux barbon comme moi, me disais-je, n'est pas
une compagnie très-récréatives pour un jeune homme.
Et je trouvais sa négligence assez naturelle.
Hier, à une heure, je vois entrer dans ma chambre une
figure, moitié finaude, moitié tartuffe, dont la vue me dé-
plut fort. Je lui demandai un peu brusquement ce qu'il
y avait pour son service; il prononça un nom qui provo-
20 L'EXPIATION.
qua sur-le-champ mon intérêt. Il me raconta, avec toutes
sortes de détails dont je te fais grâce, qu'il était avec un
certain Philippe, ton protégé et l'ami d'Henri, et qu'il
occupait le poste de »2e clerc dans l'étude de Me Molart,
notaire; qu'il y avait là un premier clerc, jeune homme
qui a la passion du jeu et qui, maintes fois avait voulu
persuader à lui et à Henri de le suivre dans un maison
clandestine. Que tous deux résistèrent jusqu'à un cer-
tain jour où un souper fin ayant surpris la raison
d'Henri, il accepta, rien que pour voir, dit-il.
Moi, Monsieur, ajouta le susdit Philippe, je refusai
positivement et je fis à Henri toutes sortes de remontran-
ces qu'il n'écouta pas; je rappelai aussi à César Gand,
c'est le nom du premier clerc, qu'il devait avoir dans sa
bourse une somme de cinq cents francs qu'il avait tou-
chée dans la journée pour le patron, et qu'il serait inex-
cusable d'y toucher. Il me fit voir qu'il l'avait mise à
part, dans une des pochettes de sa bourse, amplement
garnie d'argent à lui.
Ils partirent donc; Henri m'avait promis de ne demeu-
rer absent qu'une heure, mais elle s'écoula, et une autre
avec, sans le ramener. Devenu fort inquiet, je résolus
d'aller dans la maison où il devait se trouver ; mais j'avais
mal retenu le numéro, et je passai une partie de la nuit
dans des recherches vaines ; enfin je la trouvai et entrai.
Jugez de ma frayeur et de mon chagrin ! Henri, pâle,
furieux et comme privé de raison, se débattait entre deux
agents de police qui cherchaient à l'emmener ; il s'é-
criait : Je ne suis point un voleur !
Alors, Monsieur, lui dit froidement un étranger placé
près de lui, pourquoi m'avez-vous pris ma bourse?
L'EXPIATION. 21
Heuri se tordait les mains. Je voulus empêcher son
arrestation, et j'allai glisser à l'agent le nom du général
de Servières ; mais il s'écria aigrement, à haute voix, que
quand ce jeune filou serait fils d'un prince, il n'en serait
pas moins mis en prison sous l'accusation d'avoir volé
trois mille francs.
— Trois mille francs ! m'écriai-je en interrompant
Philippe ; Henri a joué trois mille francs ?
— Hélas ! oui, Monsieur, me répondit le jeune Lambert,
mais ce n'est pas tout. J'ai quelques milliers de francs
placés chez mon patron ; je songeai aussitôt que je pour-
rais désintéresser la partie plaignante. Je courus en pro-
poser l'échange contre un désistement.
Si cela s'était arrangé ainsi, continua ton protégé avec
lequel je commençais à me réconcilier un peu, ni vous ni
personne n'auriez jamais rien su de la chose. C'est au
général que je dois tout ce que je possède et tout ce que
je suis ; j'eusse été trop heureux de pouvoir, par ce ser-
vice secret, reconnaître ses bienfaits. Malheureusement
le plaignant, qui est un normand des plus fins , a flairé
une bonne aubaine. Je lui ai offert jusqu'à cinq mille
francs, tout ce que je possédais, pour qu'il abandonnât
l'accusation, il n'a pas voulu.
Inutile, mon cher ami, de te dépeindre mes impres-
sions pendant tout ce récit. Le coeur me saignait pour toi,
mais le plus pressé était d'aller au secours de ce malheu-
reux enfant. J'ai fait ce que tu aurais fait, j'ai passé par
les fourches caudines de ce satané normand à qui j'ai
remis , ce matin , douze mille francs que j'ai empruntés
en partie.
Henri doit être libre à l'heure qu'il est. Maintenant
22 L'EXPIATION.
laisse-moi te prier de modérer ton ressentiment. Une
leçon de ce genre suffit pour toute la vie ; et Henri, j'en
suis sûr, rachètera sa faute par une conduite exemplaire
à l'avenir.
Tout à toi.
DUPORT.
Le général de Servières à Henri de Servières.
J'avais un fils ; je n'en ai plus. Vous n'avez pas espéré,
sans doute, que je partirais avec le déshonneur ; que je
prendrais ma part de la bassesse et de la flétrissure de
votre crime en vous le pardonnant. Vous me connaissiez,
et vous saviez que cet abîme de honte où vous vous êtes
plongé nous séparait éternellement. Qu'il en soit donc
ainsi. Je ne vous défends pas de m'écrire, vous n'auriez
pas cette hardiesse ; mais rappelez-vous que je vous dé-
fends d'écrire à votre mère; tout mes soins tendront à lui
faire oublier comme à oublier moi-même que nous avons
eu un fils qui fut long-temps notre amour et notre espé-
rance et qui est maintenant notre honte et notre mal-
heur.
Général SERVIÈRES.
L'EXPIATION. 23
Gabrielle à son frère.
O mon pauvre frère ! ô mon cher Henri, que tu dois
être malheureux ! Depuis hier, depuis cette terrible lettre
dont notre mère m'a donné connaissance, nous n'avons
fait que pleurer. Hélas ! qu'il suffit de peu de tenir pour
changer la joie en tristesse. Qui nous aurait dit cela à
Paris, quand nous faisions mille projets pour l'avenir et
que nous étions si heureux ! Mais toi, par qui notre cha-
grin arrive, tu dois être encore mille fois plus à plaindre
que nous, puisque tu as à supporter à la fois tes remords
et nos peines. Bien sûr que, dans cette fatale nuit, tu
avais perdu l'usage de ta raison ; papa devrait bien pren-
dre cela en considération, mais il ne veut rien entendre.
Il a réuni tous les domestiques et leur a défendu, sous
peine d'être renvoyés à l'instant, de prononcer ton nom,
de faire jamais aucune allusion à ta personne. Il a fait la
même prière à mademoiselle Néry, qui a promis en sou-
pirant de se conformer à ses volontés; mais ce qu'il y a
de plus terrible, c'est l'ordre qu'il a donné à notre pau-
vre maman de ne jamais l'écrire et de ne jamais recevoir
des lettres de toi. Quand il lui a dit cela, avec ce ton que
tu lui connais, j'ai cru qu'elle allait s'évanouir, tant
elle est devenue pâle. Elle a ouvert la bouche comme pour
protester, mais tu sais que jamais nous ne l'avons en-
tendu discuter un ordre du général ; elle s'est tue en
poussant seulement un grand soupir. Tout-à-coup la
24 L'EXPIATION.
réflexion m'est venue qu'on ne m'avait rien défendu, à
moi, et pour qu'on m'oubliât, je me suis glissée sans
bruit hors de la chambre. Heureusement j'étais près de
la porte. J'ai revu papa depuis, et il n'a pas fait attention
à moi ; alors j'ai voulu t'écrire pour te dire, mon pauvre
cher Henri, que tu auras toujours une soeur en moi.
Est-ce que papa croit qu'une affection qu'on a dans le
coeur depuis sa naissance peut s'en aller ainsi? Je suis
bien sûre que maman pense comme moi; pour le mo-
ment je n'ose rien lui dire; mais plus tard, va, je saurai
bien trouver le moyen de me faire dire à moi qu'elle
aime toujours son fils, et vite je te l'écrirai.
Puisque le général n'a fait aucune mention de moi, il
me semble que nous pourrons bien correspondre ensem-
ble. Tu sais que le courrier arrive toujours pendant
l'heure de sa sieste, il me sera facile de soustraire tes
lettres. Tous nos domestiques qui t'aiment beaucoup
m'aideront. Je t'assure qu'ils paraissent bien attristés
de la défense qui leur est faite et de la rigueur avec
laquelle tu es traité. Le pauvre vieux Jean surtout n'en
prend pas son parti; il t'a fait sauter sur ses genoux, il
a connu notre père jeune, et il est très-attaché à toute
notre famille.
Il faut pourtant que je finisse cette lettre. J'ai peur
qu'on ne vienne dans ma chambre. Mademoiselle Néry
est déjà entrée plusieurs fois, mais elle croit que je fais
un devoir. Adieu, prends courage , mon cher Henri, et
prie bien le bon Dieu.
Ton affectionnée petite soeur.
GABRIELLE.
L'EXPIATION. 25
Philippe Lambert à M. Michon.'
Mon cher cousin ,
L'affaire est bâclée et tu as dû en savoir quelque
chose, car on dit qu'il y a eu un terrible grabuge à Val-
Content. Tout a tourné mieux encore que nous ne l'es-
périons. Tous deux nous voulions nous venger, toi du
général, qui a gagné un procès contre toi il y a quelque
dix ans; moi d'Henri, qui m'a toujours écrasé de sa
supériorité, qui s'est toujours mis sur ma route quand
j'aurais pu espérer quelque distinction ; d'Henri que je
n'aime pas enfin , parce qu'il est riche sans avoir rien
fait pour cela, comme je suis pauvre sans, l'avoir mé-
rite.
Je t'avais bien dit qu'un jour ou l'autre j'arriverais à le
faire descendre. C'est mieux qu'une déclinaison, c'est une
chute dont il ne se relèvera jamais.
Je voulais simplement une chose : lui inoculer la pas-
sion du jeu, sachant déjà que cette passion peut con-
duire à tout ce qu'on est convenu d'appeler vicieux ou
dégradant.
En conséquence, aussitôt que la famille a été partie,
j'ai lancé après Henri le premier clerc, César Gaud, un
joueur émérité qui tiendrait durant quarante huit heures
sans boire ni manger autour d'un tapis. J'avais fait la
leçon à Gaud ; je lui avais dit que le jeune homme m'é-
L'EXPIATION. 2
26 L'EXPIATION.
tant en quelque sorte confié, je devais paraître contraire
à son projet d'initiation. Un jour enfin , la curiosité le
fit consentir à entrer dans une maison de jeu. Il croyait,
le pauvre garçon, trouver un salon rempli d'honnêtes
gens, et, tout en arrivant, il demandait à Gaud , qui
faillit pouffer de rire à son nez, où était la maîtresse de
la maison pour l'aller saluer. Je vais la chercher, lui
répondit Gaud, qui se hâta d'aller prévenir une femme
qu'il connaissait. Elle avait assez mauvaise mine, mais
il n'avait pas le choix. Il dit à Henri que c'était une com-
tesse espagnole, et elle put à son aise écorcher le fran-
çais.
Bientôt, comme nous l'avions prévu, Henri voulut
hasarder une petite somme; il eut un bonheur si cons-
tant qu'il en fut regardé de travers par les autres joueurs.
Trop généreux pour vouloir emporter un millier de
francs à une si bonne société, il resta au jeu avec l'inten-
tion de se retirer quand il serait au pair. Mais cela ne lui
fut plus possible : la fièvre du jeu lui arrivait à mesure
qu'il perdait, et, plus il voyait ses pièces d'or disparaître,
plus il croyait à des calculs certains pour les ramener.
En ce moment j'arrivai à la porte. Gaud remplissait
philosophiquement sa grande bourse de peau ; il avait
gagné deux mille francs et, croyant la veine épuisée, il
souhaitait suspendre son jeu pour lui donner le temps de
revenir du même côté. En me voyant, il vint à moi et nous
sortîmes sans qu'Henri m'eût aperçu, sans qu'il eût seu-
lement détourné son regard ardent de ce tapis vert qui
exerçait sur lui une si grande attraction.
Je restai environ trois quarts d'heure à me promener
L'EXPIATION. 27
avec Gaud, puis nous rentrâmes juste au moment où l'on
criait : Au voleur ! contre Henri de Servières.
Voici, il paraît, ce qui s'était passé en notre absence.
Un certain normand; lourd et rusé, se trouvait près
d'Henri. Il avait gagné toute la soirée. Il sort un ins-
tant, oubliant sa bourse. Celle bourse est pareille à celle
de Gaud. Henri,qui n'a plus rien et qui veul jouer encore,
regarde autour de lui, cherche son compagnon pour lui
demander à emprunter deux cents francs; il ne trouve
pas Gaud, mais il croit reconnaître sa bourse, met la
main dessus et joue avec tant de rage et tant de malheur
qu'il en était à ses dernières pièces quand le normand
arrive, voit sa bourse vide entre les mains de son voisin
et crie au voleur si bel et si bien que les agents arrivè-
rent. Aussitôt tout le monde de déguerpir. Henri ne niait
pas avoir pris une bourse qui ne lui appartenait pas,
mais il s'indignait qu'on le désignât comme un voleur.
Je trouvai moyen de dire son nom et d'apprendre au nor-
mand qu'il avait un père qui aimerait mieux donner
vingt mille francs que de laisser son fils sous une accu-
sation de vol. Cela le rendit très-difficile à retirer la
sienne. Il prétendait avoir été volé de trois mille francs,
il n'avait peut-être pas douze cents francs dans sa bour-
se ! Mais je fis semblant de le croire, et je lui dis que je
comprenais bien que la peur et l'ennui qu'il avait eus
valaient une indemnité ; que moi qui étais l'ami d'Henr
je ne pouvais lui offrir que cinq mille francs, mais que
j'allais chercher quelqu'un qui donnerait mieux.
Le lendemain, j'allai, en effet, chez le colonel Duport,
un brave homme, peu riche, qui vit de sa retraite et qui
a été compagnon d'armes et aussi d'enfance du général
28 L'EXPIATION.
Et je lui racontai toute mon histoire.
Il ne paraissait pas m'avoir en amour dans les commen-
cements ; mais quand je parlai de cinq mille francs que
j'avais offerts et qui étaient, ajoutai-je, toute ma fortune,
ses traits s'adoucirent et je vis qu'il était conquis.
J'y suis retourné ; j'ai su qu'il a financé de douze mille
francs avec le Normand.
Le général a écrit à Henri qu'il le renonçait pour son
fils. Il a juré de ne plus le voir.
Eh bien ! je serai là, moi. Il m'aimait déjà au souvenir
de mon père qui lui a sauvé la vie dans une bataille en
le chargeant, blessé, sur ses épaules ; il m'aimera en-
core parce qu'il aura besoin de moi pour flatter ses
manies. Je saurai le prendre par son faible; d'ailleurs, je
suis son filleul. A ce litre , n'ai-je pas quelque droit à sa
fortune?
Conserve-moi donc bien le notariat jusqu'à ce que je
sois en âge , et vends-le cher : c'est M. de Servières qui
paiera !
Le colonel Duport au général de Servières.
Mon cher ami, ton fils n'est pas si coupable que nous
le pensions. Son plus grand tort a été de se laisser en-
traîner dans une maison de jeu et de se croire assez fort
L'EXPIATION. 29
pour résister au mauvais exemple. Il perdait, il a pris à
côté de lui une bourse qu'il crut reconnaître pour appar-
tenir à ce drôle qui l'avait mené là. Il avait, bien entendu,
l'intention de rendre cet argent à Gaud. Enfin , que te
dirai -je? il faut ici quelqu'indulgence. Si tu éloignes
pour jamais ton fils, tu le condamnes aux yeux du monde,
tu lui fermes toute chance d'avenir. Rappelle-toi ce quo
disait le grand homme dont nous révérons le souvenir :
«Il faut laver son linge sale en famille. » Donne à
Henri une mercuriale d'un genre un peu soigné; prive-
le, si tu veux , des douceurs d'un supplément de solde ,
mais n'ébruite pas cette sotte affaire ; pardonne-lui , et
surtout tâche qu'il se pardonne ; car, s'il faut que je te
confesse toute la vérité , c'est surtout la sévérité de ce
pauvre garçon vis-à-vis de lui même qui me porte à l'in-
dulgence.
Quand il est venu me voir, je l'ai à peine reconnu tant
cette fatale nuit et les vingt-quarre heures qu'il a passées
en prison l'ont changé. Je me préparais à le gronder ,
mais la parole s'est arrêtée sur mes lèvres. Il était resté à
la porte, pâle, muet, confus, les yeux baissés.
Il serait mort, je crois, si je ne lui eusse dit : Allons ,
Henri, allons, mon garçon, tu répareras cela.
Alors, il se précipita dans mes bras et cacha son visage
en sanglotant.
Quand il fut un peu remis, il me raconta ce que je t'ai
marqué plus haut. Ce n'est pas, a-t-il ajouté, que je veuille
excuser ma faute;, elle est inexcusable. Qui mieux que
moi devait être prémuni contre les entraînements de la
jeunesse? Quel père fut jamais plus éclairé et plus occupé
de son fils que le mien? Quel guide plus sage et plus
30 L'EXPIATION.
prudent ? Quel ami plus vrai? Sa grande âme n'a jamais
connu d'autre culte que celui de l'honneur, de la vertu.
Il m'en donnait à la fois l'exemple et le précepte. J'ai
tout oublié, et dans quel moment, grand Dieu ! lorsqu'il
me faisait connaître toute sa tendresse, lorsqu'il me
comblait des témoignages de sa confiance. Ah ! colonel,
je mérite la punition qu'il m'inflige , quelque cruelle
qu'elle soit. Si je n'avais pas été chrétien, si la foi n'avait
pas survécu en moi au naufrage de mon honneur, je me
serais tué vingt fois pour une, car j'ai eu à souffrir mille
morts, et mon existence ne peut plus être qu'un long
malheur; mais j'ai pensé que Dieu nous défendait de
paraître devant lui sans qu'il nous appelât, et je me suis
résigné à vivre.
S'il vous est permis de prononcer une seule fois mon
nom devant celui que je n'ose plus appeler mon père,
dites-lui, ah ! dites-lui bien que son malheureux fils
courbe la tête et se soumet à sa volonté; dites-lui que
j'irai au-delà des mers chercher une autre patrie, et
qu'il n'entendra plus parler de l'infortuné exilé.
Voilà, mon cher ami, ce que ce pauvre Henri m'a dit;
laisse-moi espérer que ta sentence n'est pas sans appel;
songe à ta femme, songe à ta fille; réfléchis à la tristesse
de cet intérieur où chacun sera préoccupé de la même
pensée qui n'osera jamais se faire jour.
Ton ami,
DUPORT.
L'EXPIATION. 31
Le général au colonel Duport.
Mon cher Duport, nous sommes de bien vieux amis.
Notre liaison a commencé au lycée, elle s'est continuée
à l'armée, et nous nous sommes donné l'un à l'autre des
preuves d'un attachement véritable. Juge donc de la fer-
meté de ma résolution par la parole que je te donne de
rompre avec toi, si tu persistes à plaider la cause d'un fils
indigne— d'un voleur. — Oui, c'est le mot, quelqu'ha-
bile que tu sois à le gazer. Qu'importe que la bourse ait
été à Pierre ou à Paul ; elle n'était pas à lui, cela devait
lui suffire. Si ce normand avait tenu à la vengeance plus
qu'à l'argent, le jugement flétrissant eût été prononcé, et
il eût été juste! mais, quoiqu'on ait pu l'y soustraire, le
crime n'en existe pas moins, et tout crime requiert sa
punition.
Cependant, pour te montrer ma bonne volonté à t'obli-
ger, et à condition que désormais tu respecteras, dans
ce que tu appelles mon inflexibilité, l'application des
principes de toute ma vie , j'ai permis à madame de Ser-
vières d'écrire à son fils avant son départ pour l'Améri-
que, départ que j'approuve.
Tout à toi,
DE SERVIÈRES.
32 L'EXPIATION.
Madame de Servières à Henri de Servières.
Mon fils, ô mon fils ! c'est la dernière fois que je pro-
nonce un nom si cher et si doux. Mon coeur se brise à
cette pensée! Je voudrais t'exhorter au courage; hélas!
combien j'en aurais besoin moi-même! Cherchons-le
donc tous deux à sa source; implorons Celui qui seul peut
nous le donner; Celui par lequel toute affliction peut se
tourner en joie. O mon enfant! j'ai demandé à ton père
la grâce de te faire entendre, pour la première fois, cette
voix aux conseils de laquelle tu t'es toujours montré
docile. Il m'a semblé que tu pourrais être encore aujour-
d'hui fortifié par elle ; elle pourrait t'encourager à vivre
et te montrer les moyens de ne pas vivre trop malheu-
reux.
A côté de la sévérité des pères , il y a l'indulgence des
mères, et, au-dessus de tout, la miséricorde de Dieu.
Ecoute moi, mon Henri. Le passé n'est plus en ton
pouvoir, mais l'avenir t'appartient. Tu peux racheter la
faute d'un jour par toute une vie consacrée à de nobles
actions. Il est beau de ne pas pécher, mais il est beau aussi
d'expier. Dieu a fait du repentir une vertu qui est la joie
de ses anges. D'une mère bien malheureuse tu peux ,
oui, tu peux encore faire une mère glorieuse et honorée
dans son fils. Tu n'as plus l'appui d'un père, sache t'en
passer ; de nombreux amis n'aplaniront pas ta route par
leur bienveillance ; ton mérite en sera plus grand si tu
L'EXPIATION. 33
frayes seul ton chemin ; tu le sentiras bien triste dans ton
isolement, le devoir te semblera parfois rude.— Néan-
moins, en l'accomplissant, tu peux encore avoir quelque
bonheur dans cette vie. Le travail, le devoir ! Dieu
a attaché de saintes joies à ces deux choses; tu l'é-
prouveras. Tu verras quelle force et quelle sérénité
l'homme puise dans sa conscience et dans la pensée qu'il
fait le bien dans la mesure de son pouvoir. Fais-toi une
règle de conduite et ne t'en dépars point; prends pour
règle infaillible la loi divine, celle qui dit : « Ne faites
pas à d'autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous
fit. » Tu auras besoin de beaucoup de prudence et de cir-
conspection, car tu auras à te décider toi-même de toutes
les circonstances importantes de ta vie. Habitue toi donc,
dès à présent , à réfléchir et à peser tes paroles et les
actes pour n'avoir pas à les regretter.
Je te conjure surtout, ô mon fils ! de ne pas laisser
échapper de ton coeur les croyances religieuses que j'ai
eu le bonheur d'y voir germer. Reste fidèle à Dieu, rends-
lui le culte qui lui est dû ; il te consolera dans tes peines
et te relèvera dans tes chutes. Quand lu te sentiras bien
isolé, bien misérable, pense que tu as là, près de toi, le
plus puissant des protecteurs et le meilleur des amis.
Vis en sa présence, consulte-le ; il te répondra. « Jetez-
vous entre les bras de Dieu, dit saint Augustin , il ne se
retirera pas pour vous laisser tomber. »
C'est à sa divine Providence que je confie mon enfant
chéri; c'est en elle que notre pensée et notre amour se
rencontrera, Henri, et, si nous ne devons plus nous revoir
sur cette terre, c'est elle qui nous réunira dans le ciel !
Et maintenant adieu, mon fils bien aimé ! Je le suivrai
2.
34 L'EXPIATION.
dans tes pèlerinages ; prends courage, aie confiance, ta
mère te bénit.
Marie de SERVIÈRES.
Gabrielle à Henri.
Je suis bien chagrine, mon cher frère, de penser que
tu veux aller si loin de nous ; mais, peut-être, cela vaut-
il mieux ainsi. Peut-être le ressentiment de notre père
s'apaisera plus aisément quand il se verra si prompte-
ment obéi, et qu'il te saura si éloigné Tu vas être bien
heureux de recevoir une lettre de maman. Pauvre ma-
man ! elle a eu bien de la peine à obtenir la permission
de t'écrire. Ce matin, j'étais entrée au salon un peu à
l'étourdie. Dieu! quel saisissement j'éprouvai en voyant
notre vénérée mère prosternée devant le général, et lui
disant d'une voix suppliante : Si j'ai toute ma vie été
pour vous une épouse fidèle et dévouée, si je vous ai
toujours obéi sans me permettre un murmure, donnez-
moi cette récompense, laissez-moi dire adieu à mon
fils!
Je n'ai pas osé rester pour en entendre davantage; on
n'avait pas fait attention à moi, et je me suis retirée dans
la chambre à côté, où je me suis mise à pleurer de tout
mon coeur de l'état où j'avais vu notre chère marna
L'EXPIATION. 35
Vraiment, je ne pouvais m'empêrher de penser qu'il faut
avoir l'âme bien dure pour lui résister quand elle
prie !
Un instant après, maman est entrée l'air radieux, les
yeux brillants. Elle m'a vue pleurer et est venue près de
moi, en me disant : Qu'as-tu, ma chérie? Je pleurai
davantage dans ses bras, en murmurant que papa était
trop sévère. Elle me fit taire aussitôt, me disant que je
ne devais pas me permettre de le juger; que, quand il
avait prononcé, notre devoir était de nous soumettre sans
murmurer.
Puis elle me dit qu'elle allait t'écrire, et que je pou-
vais en faire autant.
Remarque, m'a-t-elle dit, la bonté de ton père : il ne
t'a rien défendu ; cependant, il doit penser qu'Henri t'é-
crira, et que j'aurai par toi de ses nouvelles. Il ne s'y
oppose donc pas. Et j'espère, a telle ajouté par réflexion,
que je n'ai pas de scrupules à me faire si je lis ce qu'il
t'écrit, car on ne m'a défendu que de recevoir moi-même
de ses lettres ou de lui écrire.
Nous attendons demain ma bonne-maman. Je suis
bien contente qu'elle arrive pour distraire de son chagrin
notre chère petite mère. Si tu savais comme je me pro-
mets d'être bonne et sage, pour qu'elle reçoive de moi
toutes les consolations qui seront en mon pouvoir !
Tu m'écriras encore avant de quitter la France, n'est-
ce pas, mon cher frère? Adieu. Ta petite soeur t'em-
brasse de tout son coeur.
GABRIELLE.
36 L'EXPIATION.
Henri à Gabrielle.
Je respecte la défense de mon père, je ne réponds pas
à la meilleure des mères; mais toi, Gabrielle, tu pourras
lui dire tout ce que j'ai senti de bonheur à la vue de ces
caractères chéris, et de reconnaissance de sa tendresse
et de ses sages avis. Elle daigne encore m'aimer, elle
daigne avoir confiance en moi Ah! elle m'a relevé à mes
propres yeux. J'accepte comme une expiation le travail
et la médiocrité. Sans fortune, sans famille, sans amis
désormais, je trouverai, je le sens, une certaine douceur
à tout devoir à mon propre courage. Les paroles de ma
mère seront mon bouclier contre la mauvaise fortune et
contre les tentations. Je gerderai sa lettre sur mon coeur ;
chaque jour je la relirai pour me conformer fidèlement
à ses préceptes. Ah ! je ne méritais pas tant de bonté. Je
me suis dégradé à mes propres yeux par un acte que je
ne comprends plus maintenant, qu'en admettant un mo-
ment de folie. Oh ! qu'il est cruel de sentir dans une âme
comme la mienne l'aiguillon du remords! A chaque ins-
tant du jour, je me dis : tu n'es pas digne de vivre Tou-
tes les nuits un cauchemar affreux me poursuit en me
représentant trop fidèlement une scène odieuse. Si je
goûte un moment de sommeil plus tranquille, à mon ré-
veil et avant que ma pensée ait renoué ses fils brisés, je
sens un poids énorme sur ma poitrine ; et quand ma mé-
moire trop fidèle m'a rappelé la cause de cette douleur,
L'EXPIATION. 37
je me jette la face contre tere ; je pleure, je vous appelle,
père, mère, soeur, vous tous que j'ai perdus !
Mais cette lettre, cette lettre adorable a tout calmé.
Je me sens encore vertueux, puisque je suis aimé ; je
me sens fort puisqu'on a confiance en moi. Je reprends
goût à la vie, en me disant qu'elle m'offrira des chances
d'expiation et de dévouement.
Notre mère, le sais-tu? a fait vendre ses diamants à
Paris, et m'a fait remettre cinq mille francs du produit
de leur vente. Encore une preuve de son amour ! je les
enregistre dans mon coeur, à côté de mes chers souvenirs
d'enfance. S'il m'arrive d'être las, découragé, d'éprou-
ver des obstacles, je fouillerai dans ce sanctuaire et j'y
trouverai de bonnes pensées, qui me rendront la force et
la résignation.
Le colonel Duport est excellent pour moi. Il m'a fait
promettre de lui écrire, et m'a mis en relation avec un
négociant de New-York, venu en France pour recueillir
un héritage. M. Dawson veut profiter de son voyage
pour emporter des marchandises, qui seront revendues
en Amérique avec bénéfice. M. Duport a su inspirer à ce
brave homme tant d'intérêt pour moi, qu'il m'offre d'en-
trer dans sa maison comme teneur de livres, à deux mille
francs d'appointements, nourri et logé.
Commerçant! .. Ah ! ce n'est pas ce que j'avais es-
péré. J'ai accepté néanmoins. Je trouverai là le travail,
cette sauvegarde recommandée par ma mère. M. Dawson
ayant su que je pouvais disposer de cinq mille francs,
m'a proposé de m'en faire une pacotille, qu'il adjoindra
à la sienne; j'ai cru ne pouvoir faire mieux que de sui-
38 L'EXPIATION.
vre son conseil, et je lui ai remis mon argent, qu'il a
sur-le-champ converti en objets de quincaillerie.
Ce n'est pas à New-York qu'il trouve son meilleur dé-
bouché ; c'est parmi les peuplades indiennes, le long de
l'Hudson. Nous partons d'aujourd'hui en huit. Adieu,
mère chérie; adieu, petite soeur; tout ce que j'aime,
adieu !
HENRI.
New-York.
Henri à Gabrielle.
De même que ma dernière pensée en France avait été
pour toi et pour ceux que je n'ose nommer, de même, en
Amérique, ma première pensée a embrassé les êtres si
chers dont je suis à jamais séparé. Quelle distance ma
folie a mise entre nous ! mais la distance morale est plus
grande encore : c'est celle qui existe entre la vertu et le
vice, entre l'innocence et la faute !
J'avais prié le colonel de ne pas me faire connaître
à M. Dawson et de me présenter comme un pauvre en-
fant trouvé, élevé par charité sous le nom de Paul. Je
prenais un plaisir amer à m'infliger cette humiliation et
à déposer volontairement ce nom glorieux que j'ai désho-
noré. Le colonel n'a pas voulu. « Puisque, par un scru-
pule que je respecte, m'a-t il dit, tu renonces au nom de
L'EXPIATION. 39
ton père, tu prendras le mien, et je te le confie sans
crainte. Tu seras,Paul Duport, un orphelin de ma fa-
mille auquel je m'intéresse et que j'aime comme mon
fils.
Grâce à cet excellent homme, je suis donc ici Paul
Duport.
M. Dawson a plusieurs comptoirs et un grand nombre
de commis, dont l'éducation m'a paru laisser beaucoup à
désirer.
J'ai eu la faiblesse d'être bien aise qu'il ne me confon-
dît pas avec eux et me donnât un petit bureau à part
pour travailler. C'est là que, du matin au soir, j'aligne
des chiffres et j'additionne des colonnes. Autrefois, une
telle besogne m'eût semblé impossible; j'étais vif, impa-
tient; autour de moi je voyais l'horizon si largement ou-
vert ! Tous mes désirs, toutes mes aspirations tendaient
à la gloire, à la science, au beau dans toutes ses formes.
Aujourd'hui, ma nature est changée; je cherche seule-
ment l'utile; je me sens si humble et si petit, que l'ou-
vrage le plus infime me paraît être celui qui me convient
davantage. Je vois M. Dawson surpris de mon zèle; il
me dit quelquefois : Mais, reposez-vous; sortez un peu.
Il ne sait pas qu'à côté de moi une voix me crie inces-
samment : Le travail, le devoir sont deux choses saintes;
par elles, tu te réhabiliteras !
Oh! c'est bien vrai ce qu'elle a dit, ma mère, car,
quelquefois, j'ai voulu suivre le conseil de M. Dawson
et me reposer; mais aussitôt mon imagination me reje-
tait dans une mer d'angoisses ; je devenais faible et
lâche ; je pleurais avec amertume sur mon sort jusqu'à
40 L'EXPIATION.
ce que, secouant mes pensées, je me fusse ressaisi de la
plume et de mes additions.
Dieu a attaché sa bénédiction au travail.
Dans les commencements, je n'entendais pas très-bien
l'anglais, quoique je l'aie appris en France ; mais on ne
sait jamais bien une langue qu'on n'a pas parlée avec
ceux pour qui elle est familière dès l'enfance. La grande
difficulté de l'anglais consiste dans les nombreuses éli-
sions qu'on lui fait subir. On prononce un mot à moitié;
devinez le reste.
Cependant, au bout de peu de temps, mes oreilles se
sont habituées à ces inflexions, et tu rirais, ma petite Ga-
brielle, si tu voyais comme à présent ma mâchoire in-
férieure s'anglomanise , c'est à dire s'avance, pour pro-
noncer le terrible th des indigènes.
M. Dawson est marié ; il a deux filles de seize et dix-
huit ans. On les dit bonnes et aimables. Toutes deux sont
blondes, blanches et roses, presqu'autant que ma chère
Gabrielle. Je les connais peu ; quoique M. Dawson m'ait
engagea le visiter le dimanche , jour de repos, je n'ai pas
pris souvent cette liberté. Je ne me suis lié avec au-
cun des jeunes gens ; je sais que les uns m'appellent l'or-
gueilleux, les autres le sauvage; peu m'importe ! Il faut
avoir l'esprit libre et la conscience tranquille pour aimer
la société de ses semblables.
Je suis un des trois employés que M. Dawson loge dans
sa maison et reçoit à sa table.
Le voyage sur le fleuve pour la vente aux peuplades
indiennes se fera dans deux mois seulement. Comme cela
me regarde un peu, puisque mes marchandises s'y trou-
vent, il est convenu que je ferai partie de la caravane qui
L'EXPIATION. 41
se compose de ton frère, du premiers commis, de deux ser-
viteurs sur qui M. Dawson peut compter et de quatre
hommes d'équipage. La perspective de ce voyage sur l'eau
me sourit; il me semble que je vais être jeté hors de moi-
même par mon contact avec des êtres si différents de
nous par leurs moeurs et leurs habitudes. Je me retrou-
verai toujours trop tôt !
Gabrielle, ma petite soeur chérie, n'oublie pas que
je n'ai plus que toi pour me dire : Je t'aime!
HENRI.
Gabrielle à Henri.
Ce mot que tu me réclames, mon cher frère, je vou-
drais le répéter à satiété, trois mois après qu'il m'est
demandé. Mais Dieu est bon ; il ne permettra pas qu'une
expiation si noblement acceptée n'ait pas un terme: nous
nous reverrons, mon cher Henri, et les tristes jours se-
ront effacés comme un mauvais rêve. Quel bonheur j'ai
éprouvé en recevant ta lettre ! J'ai couru pour la porter à
notre chère maman ; mais, arrivée à la porte du salon et
après l'avoir ouverte, je me suis arrêtée toute consternée :
papa était là Je tenais mon papier à la main et ne savais
plus si je devais avancer ou reculer. Dans cette indécision,
je me sentis rougir très fort au premier regard que le gé-
42 L'EXPIATION.
néral, étonné, leva sur moi. J'essayai de couvrir avec ma
main gauche le papier que je tenais de la main droite :
manoeuvre maladroite qui eut pour résultat immédiat de
faire froncer les sourcils de papa. Il se leva vivement, fit
quelques pas dans la chambre, puis, d'une voix et d'un
ton sévère, il dit à maman : Vous savez qu'il y a un sujet
dont je ne veux pas que vous vous entreteniez avec votre
fille, songez à ne pas éluder mes ordres.
Et il sortit.
Pauvre maman ! avec sa conscience délicate, elle n'o-
sait plus seulement me regarder, tant est grande sa sou-
mission ; heureusement, grand-mère était là qui me dit
tranquillement : Donne la lettre, petite; il ne nous a pas
défendu de la lire.
Alors maman a respiré plus facilement; le sourire a re-
paru sur sa douce figure et elle a accepté la lettre que
lui tendait bonne-maman; je me suis éloignée pour ne pas
la gêner dans ses épanchements, par ce n'est qu'avec moi
qu'on lui a ordonné de se taire.
Il n'a donc été question de rien entre nous; mais de-
puis, je sens que tu es au fond de sa pensée; quelquefois
elle me dit une chose qui est à ton adresse, et dont je
prends note pour toi. Ainsi, dernièrement, elle s'étendait
sur les inconvénients qu'il y avait pour un jeune homme
à fuir la société de ses semblables.' « Il y a toulours, di-
sait-elle, un fond d'orgueil dans ce désir de solitude
absolue. Ou l'on croit les autres supérieurs à soi et
l'on évite leur société pour ne pas se sentir humilié par
cette conviction secrète, ou bien l'on se croit plus qu'eux
par l'éducation, par la naissance ou par les sentiments,
et l'on reste seul parce qu'on se préfère à tout le monde.
L'EXPIATION. 43
Il y a dans les deux cas un fond de fierté que Dieu con-
damne, lui qui est venu établir l'égalité et la fraternité
parmi les hommes. D'ailleurs ce n'est que par le contact
des autres qu'on peut perfectionner son caractère, l'ha-
bituer au support, à l'indulgence, à la charité. Quelles
bonnes oeuvres peut faire celui qui vit isolé ? de quelle
utilité est il ? Il n'apportera pas de scandale, mais quels
exemples donnera-t-il? Peut-être, par une parole dite à
propos, aurait-il redressé une erreur; par un conseil
amical, par quelques bonnes paroles, il aurait pu tourner
au bien une âme faible que Dieu avait mise sur sa route,
et dont il s'est détourné dédaigneusement. »
Le général a toujours son air sévère. Si tu nous voyais
à table, mon pauvre Henri, tu nous plaindrais; c'est
Jean qui nous sert; il ne manque pas, quand il passe
la place qui fut la tienne, de faire un gros soupir aux-
quels les nôtres répondent. La gêne et la contrainte pré-
sident à ces repas. Maman s'efforce de trouver un sujet
de conversation, mais je ne suis pas habile du tout à lui
donner la réplique. Nous avons tous au fond la même
pensée, et comme elle ne peut pas se faire jour, chacun
se tait.
C'est singulier comme chacun dans la maison craint
mon père. Mademoiselle Néry, qui est assez causeuse de
son naturel, semble changée en statue quand il est là;
maman lui parle d'une voix timide, et moi je ne lui parle
pas du tout ; nos domestiques en ont une peur effroyable.
Il n'y a que deux personnes qui se soient soustraites à
cette épidémie ; c'est ma bonne-maman et le vieux Jean;
cela se comprend ; c'est l'âge qui leur donne celte vail-
lance. Malgré cela, notre père est adoré : il est si bon
44 L'EXPIATION.
avec ces formes sévères ! sa bourse est toujours ouverte
à ceux qui en' ont besoin ; son coeur est plein de généro-
sité, de loyauté et de désintéressement. Il a, comme dit
le colonel Duport, toutes les vertus antiques. Mais aussi,
ajoute-til, il n'a qu'une parole, et, une fois prononcée,
elle équivaut à tous les serments. Hélas! c'est cela qui
nous rend tous si tristes !
Notre bonne mère, je ne te l'ai pas dit, a été malade ;
rassure-toi, elle va mieux. L'arrivée de bonne-maman
lui a fait grand bien ; je sais bien pourquoi. Il ne lui est
pas défendu de lui parler de toi, et je suis sûre que c'est
le sujet de toutes leurs conversations, quand je ne suis
pas là; car, hélas ! le général a défendu à maman de
s'entretenir avec sa fille de ce cher objet, et il faut obéir.
J'attends prochainement une visite dont je me promets
un grand plaisir; je veux le conter cela, car quoique
absent, mon cher frère, je prétends que tu sois toujours
de moitié dans ma vie ; tu feras comme moi, tu m'ini-
tieras aux détails de la tienne, de sorte que quand nous
nous retrouverons, Dieu veuille que ce soit bientôt ! nous
n'aurons presque rien à nous apprendre; nous ne serons
jamais restés étrangers l'un à l'autre.
Eh bien donc! tu te rappelles, n'est-ce pas, qu'il était
question quelquefois chez nous d'une soeur du colonel
Duport qui était restée veuve? Cette dame est morte
aussi, et elle laisse une fille unique, qui a deux ans de
plus que moi, et qui n'avait jamais quitté sa mère.
Pauvre jeune fille ! qu'elle doit être à plaindre!
Naturellement, M. Duport se charge de sa nièce. Il
est allé la chercher à Orléans; mais, avant de l'emmener
L'EXPIATION. 45
à Paris, il doit se détourner de sa route et venir avec elle
à Val-Content passer deux mois.
Papa me chante les louanges d'Adèle sur tous les tons :
elle est sérieuse, elle est raisonnable, elle est instruite;
elle faisait tout le ménage de sa mère, qui vivait d'une
pension assez minime et de ce que le colonel lui envoyait ;
enfin c'est une vraie perfection.
Moi, qui n'en suis pas une, tant s'en faut, j'avoue que
cela me fait peur. Une perfection, ce n'est d'ailleurs pas
amusant. Je me rappelle ma grand-tante, morte il y a
sept ou huit ans, quand j'étais encore enfant. On la di-
sait parfaite ; elle ne prononçait pas quatre paroles dans
toute la journée, ne blâmait ni ne louait jamais rien, et
n'avait pas l'air de se sentir vivre. Je m'ennuyais profon-
dément près d'elle, et, si c'est ce genre de perfection
qu'Adèle possède, je sens que je ne pourrais pas l'aimer.
Malgré tout, je l'attends avec impatience. Les petites
feuilles commencent à pousser aux arbres ; l'anémone et
la primevère se montrent dans le jardin, l'air est tiède et
doux. Qu'il fera bon courir dans les allées fleuries !...
Pourvu qu'elle sache courir !
Voici une lettre bien longue, et il ne faut pas que je la
termine, autrement M. Dawson dirait que je te fais per-
dre trop de temps. Je t'envoie, mon cher frère, un million
de baisers. Mets-en sans crainte la moitié au compte de
notre chère maman.
Ton affectionnée petite soeur,
GABRIELLÈ.
P. S. — Joseph n'a pas pu porter ma lettre en ville, et
46 L'EXPIATION.
j'en suis bien aise, puisque je peux y ajouter une grande
nouvelle; celle de l'arrivée de M. Duport et de sa nièce.
Elle n'est pas du tout comme ma grand-tante ; elle
cause, et même fort bien, tandis que, toute intimidée, je
n'osais dire un mot. Elle est sensible aussi, car une allu-
sion à sa mère a amené des larmes dans ses beaux yeux
bruns dont le regard est si sérieux, si doux et si tran-
quille.
Moi, j'aurais pleuré tout de bon ; mais il faut qu'elle
ait un grand empire sur elle-même, car elle a souri
presqu'au même instant à mon père qui lui demandait
si elle n'était pas trop fatiguée.
Elle n'est pas précisément jolie, mais sa physionomie
est charmante. Et elle a l'air si bon qu'on se sent attiré
vers elle. On dit qu'on se plaît en raison même des con-
trastes. S'il en est ainsi, nous nous aimerons; car je suis
petite et rondelette, tandis qu'Adèle est grande, élancée;
j'ai, dit-on, un minois chiffonné, elle possède des traits
réguliers, quoique un peu forts. Au moral je pense que
nous différons aussi. Je suis toujours mon premier mou-
vement, ce qui fait que j'agis à l'étourdie. J'ai, dit ma-
man, une nature spontanée, et pardonne-moi si j'ajoute
le mot que mes fines oreilles ont entendu prononcer,
généreuse. Adèle, au contraire, me fait l'effet d'être si
sage et si raisonnable, que toutes ses actions sont ré-
fléchies.
Cette fois, ma lettre va partir pour tout de bon.
L'EXPIATION. 47
M. Dawson, au colonel Duport.
Monsieur,
Il y a long-temps que jaurais dû vous écrire pour vous
parler de votre jeune parent Paul Duport Pardonnez-
moi ma négligence. J'ai eu d'autant plus tort que j'avais
à vous remercier du cadeau que vous m'avez fait en me
confiant ce jeune homme qui m'est vraiment utile dans
mon commerce, et qui a une conduite exemplaire. Son
zèle et sa capacité ne se sont pas démentis un instant,
et son aptitude pour les chiffres est remarquable. Je lui
ai annoncé hier qu'à la fin de son année, dans deux
mois, je doublerai ses appointements. Il a su se faire
aimer et respecter de tous les employés de ma maison
par sa douceur et sa fermeté. Pendant les premiers mois
de son arrivée, il était d'une réserve ou d'une sauvagerie
telle qu'il repoussait toutes les avances et ne voulait
frayer avec personne. Depuis, il s'est humanisé et va
avec ses camarades. J'ai, seul, à me plaindre de lui,
car il n'a jamais voulu paraître chez moi le soir, quand,
pour distraire mes filles, je réunis quelques personnes.
On fait un peu de musique, on joue; quelquefois la soi-
rée se termine par une sauterie, mais Paul n'en a jamais
pris sa part, malgré mes instances. Il m'a toujours dit
que son deuil était trop récent pour qu'il pût songer à
s'amuser. Il faut qu'il aimât bien son père pour le re-
L'EXPIATION.
gretter ainsi. C'est un sentiment trop respectable pour
que je cherche à le combattre; j'espère que le temps,
qui modifie tout, adoucira de si cuisants regrets.
J'aurais voulu, pour le distraire, le faire voyager.
J'envoie tous les ans une pacotille dans l'intérieur de
l'Hudson, à un chef indien avec lequel je suis depuis
bien des années en relation, et qui m'envoie en lingots le
prix de mes marchandises. Le changement de pays et de
vie, la vue de ces peuplades indiennes retirées dans les
forêts de l'Ouest pour conserver leur indépendance, tout
cela aurait pu contribuer à arracher votre neveu à ses
sombres pensées. Malheureusement il est tombé assez
gravement malade à cette époque, et je n'ai pas pu re-
tarder le voyage, parce que mon Indien m'attend à jour
fixe on à peu près, sur les bords du fleuve.
Ce sera pour une autre année.
Paul est complètement rétabli maintenant A quelque
chose malheur est bon; sa maladie a rompu la glace
entre lui et ma famille. Soigné par ma femme qui s'in-
téresse beaucoup à lui, veillé par elle ou par une per-
sonne de confiance qu'elle commettait à cet effet, Paul
croit avoir contracté une dette de reconnaissance qui ne
lui permet plus de repousser nos avances. Il est éloigné
de la réunion ; mais il passe avec nous les soirées où
nous sommes en famille, et je puis vous dire, Monsieur
le colonel, que nous sommes toujours plus charmés de
lui. Sous des dehors modestes, il cache une instruction
sérieuse; sa conversation est intéressante, il cite, il
conte avec esprit. Mais trop souvent, prêt à s'abandonner
à une saillie, il s'arrête comme devant un souvenir cruel.
Je vous ai donné tous ces détails, Monsieur, pour que
L'EXPIATION. 49
vous fussiez bien assuré que l'orphelin que vous m'avez
confié a.retrouvé en nous une famille. Je prendrai soin
également de son avenir.
Agréez, Monsieur le colonel, mes salutations amicales,
F. DAWSON.
Gabrielle à son Frère.
O mon pauvre Henri! tu as été malade ! Voilà donc la
cause de ce silence de quatre mois qui nous a tant in-
quiétées! Dieu soit loué, tu vas bien maintenant; du
moins je l'espère. Quand je pense que peut-être j'étais
gaie au moment où l'on craignait pour la vie, il me sem-
ble que je ne pourrai plus jamais rire, de peur de le faire
mal à propos. C'est une chose bien terrible que les dis-
tances et les séparations qui vous exposent à cela !
Mais, comme ces Dawson ont été bons pour toi! Oh!
moi, d'abord, je les aime de tout mon coeur, et, je veux
absolument que tu m'en parles beaucoup. Si tu lisais la
lettre de M. Dawson au colonel, tu verrais quels cas il
fait de toi, quels éloges il te donne. Vraiment, tu serais
son fils qu'il ne semblerait pas t'aimer davantage. Il a
deux filles, qui sait s'il ne t'en destine pas une?
C'est pour le coup que je suis contente que maman ne
L'EXPIATION. 3
50 L'EXPIATION.
lise pas les lettres que je t'écris, car elle ne manquerait
pas de me gronder, de m'appeler une étourdie. Pas du
tout: je suis très-raisonnable à mon sens. Puisque tues
forcé de rester loin de nous, je voudrais qu'une femme
bien dévouée, bien bonne, bien gentille t'adoucît cet exil.
Puis, plus tard, tu nous l'amènerais, et j'aurais une
soeur que j'aimerais bien. Tu vois que rien ne manque à
mon château en Espagne.
Ce nom de soeur m'amène à te parler de ma nouvelle
connaissance, Adèle. Nouvelle ! Il me semble que je l'ai
toujours connue, toujours aimée. Elle a passé deux mois
avec nous, et nous avons versé bien des larmes en nous
séparant. Adèle est la raison même, mais accompagnée
d'indulgence et de grâce. Il y a quelque chose de si
attrayant dans ses manières, dans sa parole, dans tout
son ensemble, qu'elle séduit dans ceux qui l'approchent.
On sent cependant que ce n'est pas une personne dont on
ferait tout ce qu'on voudrait ; elle a de la fermeté, de la
décision, mais c'est pour les choses un peu importantes.
Dans la vie habituelle, elle cède et s'oublie toujours pour
les autres. Dans la conversation elle fait de l'opposition
juste assez pour empêcher la monotonie et animer l'en-
tretien. Ses conseils, et elle m'en donnait souvent,
étaient accompagnés de tant de douceur et de paroles
si affectueuses que je n'aurais su lui résister quoique je
la trouvasse plus sévère que maman. Nous faisions un
échange de nos pensées ; je lui parlais de sa mère qu'elle
vénère comme une Sainte, et qu'elle regrette comme la
plus tendre des mères; elle me parlait de toi. Il m'était
si nouveau et si doux de pouvoir prononcer ton nom et
de l'entendre retentir à mes oreilles! Adèle me disait que
L'EXPIATION. 51
la persévérance de ta bonne conduite ne pouvait man-
quer de ramener mon père tôt ou tard; que sa tendresse,
refoulée au fond de son coeur, n'était pas détruite et
qu'elle te serait rendue.
En attendant cet heureux moment, Adèle me conseil-
lait de m'appliquer à satisfaire de tous points le général
et de lui montrer un visage gai, une humeur douce et
prévenante. Il ne faut pas, ajoutait Adèle, parce que ton
père croit avoir perdu un enfant, qu'il en perde deux. Il
est malheureux ; est-ce une raison pour que sa fille le
boude, lui montre une physionomie qui a l'air d'un re-
proche permanent? Redouble, au contraire, de soins et
de tendresse; tu acquerras par là plus d'influence et tu
pourras un jour en essayer en faveur du cher absent.
Ah! tout cela me paraissait facile quand elle était là,
et que mon coeur était réchauffé par sa généreuse parole!
N'importe ; je tâcherai ! Je sens aussi que notre pauvre
mère a besoin qu'on lui aide à supporter son chagrin au-
trement qu'en le partageant. Je tâcherai de l'en distraire;
je l'occuperai de moi, je babillerai ou, mieux encore, je
lui parlerai de pauvres à soulager, à habiller Ne t'of-
fense pas, mon cher Henri, si je veux détourner un peu
de toi la pensée de notre mère ; elle ne t'en aimera pas
moins, va, ni moi non plus. C'est sur cette assurance,
que je te quitte en t'embrassant de tout mon coeur.
GABRIELLE.
P. S. — Adèle était étonnée de m'entendre quelquefois
dire : le général, en parlant de mon père. Je lui ait dit
que, comme tout le monde lui donne ce nom, j'en ai pris
aussi l'habitude.
3.
52 L'EXPIATION.
Henri à Gabrielle.
Chère petite soeur,
J'ai été malade, bien malade. Un moment j'ai cru que
Dieu trouvant mon expiation suffisante, m'enlevait à une
vie d'amertumes et de regrets. S'il me l'a laissée, c'est
qu'il ne m'a pas jugé digne encore d'aller à lui. Le re-
mords a purifié mon coeur, sans doute, mais la faute, le
crime, dois-je dire, n'est pas assez expié.
Que sa volonté soit faite !
Qu'il est triste, qu'il est cruel d'être malade loin de
ceux qu'on aime; de se sentir seul pour lutter contre la
souffrance ! Je me rappelais l'année où, dans notre chère
solitude de Val-Content, je fus pris par une fièvre perni-
cieuse qui régnait au village. De quels soins je fus l'ob-
jet! Je vois encore ma mère se tenant au chevet de mon
lit prête à obéir à mon premier geste, au moindre de mes
désirs. C'étaient de douces caresses, des mots de conso-
lation et d'espoir murmurés à mon oreille pour contenir
mon impatience à souffrir et à être retenu prisonnier
dans ma chambre; puis venaient les lectures de tout ce
qui pouvait m'intéresser ou m'amuser. Tu venais aussi,
toi, chère Gabrielle, toute petite et mignonne enfant. Tu
marchais sur la pointe de tés petits pieds pour ne pas
fatiguer ton grand frère. Oh ! que je voudrais être encore
malade comme cela, pour m'appuyer sur le coeur de ma

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