L'héritage de saint Leibowitz

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Des siècles après le Grand Déluge de Flammes, quelques communautés émergent de la barbarie. Parmi elles, un ordre religieux fondé par le savant Leibowitz pour sauvegarder les livres et le savoir qui subsistent. Le frère Dent-Noire Saint-Georges, un moine d'origine nomade appartenant à l'ordre albertien de Leibowitz, reprend le flambeau, tant bien que mal. En effet, il doute de plus en plus de sa foi et souhaiterait être libéré de ses vœux. Mais les temps qui viennent risquent d'avoir raison de ses désirs : un conflit menace de nouveau, l'élection d'un nouveau pape est de plus en plus difficile et le monde pourrait bien retomber dans ses pires travers.
Publié le : lundi 3 juin 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072477041
Nombre de pages : 720
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Walter M. Miller Jr.
L’héritage de saint Leibowitz
Postface de Terry Bisson
Traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque
Gallimard
Pilote de chasse pendant la Seconde Guerre mondiale, Walter M. Miller Jr. (1922-1996) a tiré de cette expérience traumatisante les fondements de l’un des chefs-d’œuvre de la science-fiction :Un cantique pour Leibowitz, qui remporta le prix Hugo en 1961, et qui longtemps demeura son unique roman. Récit ironique et cruel de la vaine reconstruction de la civilisation après un conflit atomique, ce livrea tardivement fait l’objet d’une suite,L’héritage de saint Leibowitz, laissée inachevée à la mort de Miller et complétée par l’écrivain Terry Bisson. Auteur d’une œuvre aussi brève que brillante, Walter M. Miller n’a par ailleurs écrit que quelques nouvelles — réunies dans le recueilHumanité provisoire— qui figurent parmi les plus raffinées du genre.
À David, ainsi qu’à tous ceux qui ont vogué contre l’Apocalypse. Les héritiers de Walter M. Miller Jr. tiennent à remercier Terry Bisson pour sa contribution éditoriale à ce roman.
NOTE
Larègle fictive de saint Leibowitz est une adaptation de la règle des bénédictins à la vie dans le désert du Sud-Ouest après l’effondrement de la Grande Civilisation, mais il est à remarquer que les moines fictifs de l’abbaye de Saint-Leibowitz s’y conforment de façon moins parfaite que ne le faisaient les moines de saint Benoît. Pour l’édition française de ce roman, il a été fait appel àLa Règle de saint Benoît, éditée par Antoine Dumas, Éditions du Cerf, collection « Foi vivante », 1989.
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« Écoute bien, mon fils, les leçons du maître, incline l’oreille de ton cœur… » Première phrase de laRègle. « Qui que tu sois donc, qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis, avec l’aide du Christ, cette petite Règle élémentaire écrite par nous ; et alors, sous la garde de Dieu, jusqu’aux plus hautes cimes de la doctrine et des vertus que nous avons mentionnées ci-dessus, tu arriveras. » Dernière phrase de laRègle. Ces deux phrases, rédigées vers l’an 529 après Jésus-Christ, durant l’Âge des ténèbres, encadrent les préceptes tout simples que saint Benoît conçut pour une vie monastique qui devait perdurer même à l’ombre de laMagna Civitas. Alors qu’il attendait en frissonnant que le tribunal décide de son châtiment, frère Dent-Noire Saint-Georges, OAL, assis dans le lugubre couloir devant la salle de réunion, se rappela le jour où son oncle l’avait emmené voir la Femme-Mustang lors d’une cérémonie tribale des Nomades des Plaines, ainsi que la façon dont le diacre Poney-Brun (dit « Sang-Mêlé »), à l’époque en mission diplomatique dans les Plaines, avait tenté d’exorciser les prêtres de la Femme-Mustang avec de l’eau bénite et de chasser son esprit de la loge du conseil. Pendant l’émeute qui avait suivi, les chamans (« hommes-médecine ») avaient tenté de s’en prendre au jeune diacre, qui n’était pas encore devenu cardinal, se faisant pour leur peine exécuter sans sommations par le sharf nomade fraîchement baptisé. Dent-Noire, qui avait sept ans à l’époque, n’avait pas vu la Femme-Mustang, mais son oncle lui avait affirmé qu’elle était présente dans la fumée du feu jusqu’à ce que les ennuis commencent. Sans doute n’aurait-il pas cru son père, mais il avait eu foi en la parole de son oncle. Plus tard, avant qu’il ne s’enfuie de chez lui, il avait vu la Femme-Mustang à deux reprises, la première en plein jour, alors qu’elle chevauchait nue sa monture en haut d’une crête, la seconde à la lueur d’un feu de camp, alors qu’elle rôdait dans les ténèbres près de l’enclos sous sa forme de Sorcière de la Nuit. Il n’avait pas oublié ces visions. Désormais, ses liens avec la chrétienté exigeaient qu’il les considère comme des hallucinations infantiles. Parmi les crimes dont on l’accusait, l’un des moins plausibles était d’avoir confondu la Femme-Mustang avec la Mère de Dieu. Le tribunal prenait son temps. Il n’y avait pas de pendule dans le couloir, mais une bonne heure s’était écoulée depuis que Dent-Noire avait témoigné pour sa propre défense, puis s’était vu prier de sortir de la salle de réunion, à savoir le réfectoire de l’abbaye. Il s’efforçait de ne pas réfléchir à la signification de ce délai, ni au fait que le rôle d’amicus curiae soit aujourd’hui Sonéchu par le plus grand des hasards à ce même diacre, Éminence Poney-Brun (dit « le Diacre rouge »). Le cardinal n’était arrivé au monastère qu’une semaine plus tôt, en provenance du Saint-Siège, et bien que rien n’ait été annoncé officiellement, tout le monde savait qu’il était ici pour discuter avec Son Éminence l’abbé Jarad de l’élection pontificale (la troisième en quatre ans) qui serait organisée dès que le pape actuel aurait fini d’agoniser. Dent-Noire ne savait pas si la participation de l’éminent Sang-mêlé serait favorable ou défavorable à sa cause. Il n’avait pas oublié la nuit de l’exorcisme, et il n’avait pas non plus oublié qu’à cette époque Poney-Brun était
plutôt hostile aux Nomades des Plaines, qu’ils soient sauvages ou civilisés. Selon certaines rumeurs, sa mère nomade avait été violée par un cavalier du Texark et l’avait abandonné à la porte d’un couvent. Ces dernières années, cependant, le cardinal avait appris la langue nomade et consacré son temps et son énergie à forger une alliance entre les sauvages des Plaines et la papauté exilée à Valana, dans les montagnes Rocheuses. Dent-Noire était quant à lui un Nomade de pure race, bien que ses parents aujourd’hui décédés aient été déplacés dans les colonies fermières. Comme sa mère ne possédait pas de juments, il n’avait aucun statut aux yeux des tribus sauvages. Ses origines ethniques ne l’avaient nullement handicapé dans la vie monastique ; les frères étaient d’une extrême tolérance, sauf pour ce qui était des questions de foi. Mais dans le monde prétendument civilisé, il était dangereux d’être nomade quand on ne vivait pas dans les Plaines. Il entendit des éclats de voix dans le réfectoire sans pour autant distinguer un seul mot. D’une façon ou d’une autre, son sort était décidé ou presque, et il ne parvenait plus à le supporter. À quelques pas du banc où il était censé attendre le verdict se trouvait une alcôve creusée dans le mur, à l’intérieur de laquelle se dressait une statue de saint Leibowitz. Frère Dent-Noire se leva et alla prier à ses pieds, désobéissant ainsi au dernier ordre qu’on lui avait donné : Asseyez-vous et attendez. Rompre son vœu d’obéissance devenait pour lui une habitude. Même un chien est capable d’attendre assis sur un banc, lui rappela son démon. Sancte Isaac Eduarde, ora pro me ! Comme le prie-Dieu était trop près du saint pour qu’il lève les yeux vers son visage, il adressa une prière à ses pieds, qui étaient posés sur un tas de fagots. Quoi qu’il en fût, cette figure ridée lui était désormais familière. Lorsqu’il était arrivé à l’abbaye, le supérieur de l’époque, dom Gido Graneden, avait ordonné que la statue soit évacuée de son bureau, son lieu de résidence traditionnel, pour être placée dans le couloir où elle se trouvait toujours. Le prédécesseur de Graneden avait pris la décision sacrilège de faire peindre l’antique trésor en bois « aux couleurs de la vie » et l’abbé, qui préférait cette statue dans son état originel, ne supportait ni la vue de son visage bariolé et de ses iris révulsés vers le ciel, ni l’odeur et le bruit que causerait inévitablement sa restauration. Dent-Noire n’avait jamais pu apprécier l’étendue du sacrilège, car à son arrivée la tête et les épaules d’un homme de bois émergeaient déjà de ce qui ressemblait à un saint de plâtre. On traitait progressivement la statue avec un composé de phosphate concocté par le frère Apothicaire et le frère Portier. Dès que la peinture commençait à s’écailler, ils nettoyaient soi gneusement la zone stratégique en s’efforçant de ne pas abîmer le bois. Ce processus était extrêmement lent, et un an s’était écoulé avant que la statue ne soit complètement restaurée ; à ce moment-là, comme un meuble-classeur occupait sa place dans le bureau de l’abbé, elle était restée dans le couloir. Cette restauration n’était d’ailleurs pas tout à fait complète, du moins aux yeux de ceux qui se rappelaient la statue dans son état originel. De temps à autre, le frère Charpentier se plantait devant elle d’un air renfrogné, puis attaquait ses pattes-d’oie avec un cure-dents ou ses espaces interdigitaux avec du papier de verre ultra-fin. Comme il s’inquiétait des dégâts que le phosphate avait pu causer au bois, il lui arrivait fréquemment de cirer la statue avec amour jusqu’à la faire briller. Cette statue six fois centenaire était l’œuvre d’un sculpteur nommé Fingo, auquel le bienheureux Leibowitz — pas encore canonisé — était apparu dans une vision. La ressemblance frappante qu’elle présentait avec un masque mortuaire que Fingo n’avait jamais vu avait joué en faveur de la canonisation, car elle semblait confirmer la réalité de la vision du sculpteur. Leibowitz était le saint préféré de Dent-Noire, après la Vierge Marie, mais il était temps pour lui de le quitter. Il se signa, se leva et, obéissant comme un chien, retourna « s’asseoir et attendre » sur son banc. Personne ne l’avait vu prier excepté son démon, qui le traitait d’hypocrite. Dent-Noire n’avait pas oublié le jour où, pour la première fois, il avait demandé à être dégagé de ses vœux envers l’Ordre monastique de Saint-Leibowitz. Bien des choses s’étaient passées cette année-là. C’était l’année où il avait appris la mort de sa mère. C’était aussi l’année où l’abbé Jarad avait reçu la barrette des mains du pape à Valana, et où Filpeo Harq avait été couronné septième Hannegan du Texark par son oncle Urion,
l’archevêque de cette ville impériale. Et, détail peut-être plus important, cette année était la troisième que Dent-Noire (sur ordre de dom Jarad lui-même) consacrait à la traduction des sept volumes duLiber Originum du Vénérable Boedullus, cette œuvre érudite mais hautement spéculative dont le but était de reconstruire le e XXI siècle, la période la plus sombre de l’Histoire, à partir des années qui l’avaient suivi ; il devait traduire le néo-latin archaïque du vieil auteur monastique dans la plus improbable des langues, sa propre langue maternelle — le dialecte sauterelle des Nomades des Plaines —, pour laquelle il n’existait même pas d’alphabet phonétique correct avant que Hannegan II ne conquière le territoire jadis appelé Texas (3174-3175 apr. J.-C.). Dent-Noire avait maintes fois demandé à être soulagé de cette tâche, et il avait fini par émettre la requête qu’il redoutait tant, à savoir être libéré de ses vœux, mais dom Jarad lui avait reproché son entêtement, sa bêtise et son ingratitude. L’abbé avait conçu le projet de créer une petite bibliothèque nomade, qui représenterait un don culturel de la civilisation chrétienne en général et des Memorabilia monastiques en particulier aux tribus d’infidèles qui erraient encore dans les Plaines du Nord, ces vachers nomades qui viendraient un jourà l’alphabétisation grâce à des missionnaires jadis considérés comme comestibles et qui ne l’étaient plus depuis que les hordes et les États agraires voisins avaient signé le Traité de la Jument sacrée. Comme le taux d’alphabétisation était encore inférieur à cinq pour cent dans les tribus des Sauterelles et des Chiens-Sauvages qui faisaient paître leurs bêtes velues au nord de la Nady Ann River, une telle bibliothèque ne représentait qu’un projet à très long terme, y compris aux yeux de l’abbé, jusqu’à ce que frère Dent-Noire, poussé par le désir de plaire à son maître et inconscient de l’ampleur de la tâche, lui explique que les trois principaux dialectes nomades étaient plus proches qu’on ne l’aurait cru à les entendre, et qu’en adoptant une orthographe hybride et en évitant les idiotismes, on pourrait produire une traduction compréhensible même pour un sujet ex-nomade de Hannegan VI établi dans le Sud, où le dialecte des Lièvres était encore parlé dans les champs, les étables et les taudis, tandis que la langue des Ol’zarks, c’est‐à-dire celle des classes dirigeantes, était parlée dans les commissariats, les tribunaux et les demeures de l’élite. Comme le taux d’alphabétisation s’élevait à vingt-cinq pour cent au sein de cette nouvelle génération soumise et mal nourrie, du jour où dom Jarad avait imaginé ces chères têtes brunes recevant l’enseignement du grand Boedullus et des autres notables de l’Ordre, il avait été impossible de le faire renoncer à son projet. Quoique persuadé de la vanité et de la futilité d’une telle entreprise, frère Dent-Noire n’avait pas osé exprimer son opinion, de sorte qu’il avait passé trois ans à se prétendre incapable d’accomplir la tâche à lui confiée, critiquant sans ménagement la piètre qualité de son travail. L’abbé n’avait aucun moyen de juger celui-ci, se disait-il, car seuls frère Roitelet Sainte-Marie et frère Vache-Chantante Sainte-Marthe, ses anciens compagnons, savaient lire la langue nomade, et il était sûr que dom Jarad ne leur demanderait jamais leur avis. Mais l’abbé lui avait ordonné de faire une copie supplémentaire de son travail, et il avait envoyé celle-cià Valana, à l’un de ses amis membre du Sacré Collège qui parlait couramment le lièvre. Ledit ami s’était déclaré enchanté et avait émis le souhait de lire les sept volumes une fois que le travail serait achevé. Cet ami n’était autre que le Diacre rouge, le cardinal Poney-Brun en personne. Dom Jarad avait convoqué le traducteur dans son bureau pour lui faire part de ses louanges. « Le cardinal Poney-Brun est personnellement responsable de la conversion de plusieurs familles nomades de première importance. Vous voyez donc que… » Il s’interrompit lorsque son traducteur se mit à pleurer. « Dent-Noire, mon fils, je ne vous comprends pas. Vous êtes aujourd’hui un homme éduqué, un érudit. Bien sûr, ce n’est qu’une conséquence indirecte de votre vocation de moine, mais je ne savais pas que vous attachiez si peu d’importance à ce que vous avez appris ici. » Dent-Noire s’essuya les yeux avec la manche de sa robe et tenta de manifester sa gratitude, mais dom Jarad ne lui en laissa pas le temps. « Rappelez-vous ce que vous étiez en arrivant ici, mon fils. Trois garçons de quinze ans à peine capables de s’exprimer dans un langage civilisé. Vous ne saviez même pas écrire votre nom. Vous n’aviez jamais entendu
parler du Seigneur, même si vous en saviez beaucoup sur les lutins et les sorcières. Vous croyiez que le bord du monde se trouvait un peu au sud d’ici, n’est-ce pas ? — Oui,domne. — Bien, et maintenant pensez aux centaines, aux milliers de jeunes gens aussi sauvages que vous l’étiez. Vos parents, vos amis. Et dites-moi : qu’est-ce qui pourrait être plus gratifiant, plus satisfaisant à vos yeux que de transmettre à votre peuple ne serait-ce qu’une parcelle de la religion, de la civilisation, de la culture dont vous avez reçu le don ici, à l’abbaye de Saint-Leibowitz ? — Le père abbé oublie peut-être une chose. » Le jeune homme illettré était devenu un moine de trente ans, au visage triste, à l’allure timide et aux façons empruntées qui ne rappelaient en rien ses féroces ancêtres. « Je ne suis né ni libre ni sauvage. Mes parents ne sont nés ni libres ni sauvages. Ma famille ne possédait plus de chevaux depuis l’époque de mes arrière-grand-mères. Nous parlions la langue des Nomades, mais nous étions des fermiers, des anciens Nomades. De vrais Nomades nous auraient traités de mangeurs d’herbe et nous auraient craché dessus. — Ce n’est pas ce que vous avez raconté lors de votre arrivée ! dit Jarad d’un air accusateur. L’abbé Graneden pensait que vous étiez des Nomades sauvages. » Dent-Noire baissa les yeux. Dom Graneden les aurait renvoyés s’il avait su la vérité. « Ainsi, de vrais Nomades vous auraient craché dessus, hein ? reprit dom Jarad d’un air pensif. C’est donc là la raison de votre attitude ? Vous ne voulez pas jeter des perles aux pourceaux ? » Frère Dent-Noire ouvrit la bouche et la referma. Il vira à l’écarlate, se raidit, croisa les bras, croisa les jambes, les décroisa lentement, ferma les yeux, plissa le front, inspira à fond et se mit à gronder sans desserrer les dents. « Des perles… » L’abbé Jarad l’interrompit pour éviter une explosion. « Vous êtes trop pessimiste au sujet de ces tribus. Vous pensez qu’elles n’ont aucun avenir de toute façon. Eh bien, je ne suis pas de cet avis, cette tâche sera accomplie et vous êtes la seule personne qualifiée pour cela. Avez-vous oublié votre vœu d’obéissance ? Ne pensez plus au but de ce travail, si vous êtes incapable de croire en lui, et trouvez-vous un butdansle travail. Vous connaissez le dicton : “Travailler, c’est prier.” Pensez à saint Leibowitz, pensez à saint Benoît. Pensez à votre vocation. » Dent-Noire reprit le contrôle de lui-même. « Oui, ma vocation, dit-il avec amertume. Je croyais naguère que ma vocation était la prière — la prière et la contemplation. Ou du moins c’est ce que l’on m’a dit, frère abbé. — Et qui vous a dit que la contemplation et le travail étaient incompatibles, hein ? — Personne. Ce n’est pas ce que… — Dans ce cas, vous pensez sans doute que c’est la contemplation et l’érudition qui sont incompatibles, hein ? Vous pensez que vous vous rapprocheriez davantage du Seigneur en récurant le sol ou en pelletant la merde qu’en traduisant le Vénérable Boedullus ? Écoutez-moi, mon fils, si l’érudition et la contemplation n’allaient pas de pair, que faudrait-il penser de la vie de saint Leibowitz ? Que faisons-nous dans ce désert depuis douze siècles et demi ? Qu’ont fait les moines qui ont gagné leur sainteté dans le scriptorium même où vous travaillez aujourd’hui ? — Mais ce n’est pas pareil. » Dent-Noire rendit les armes. L’abbé l’avait pris au piège, et le seul moyen pour lui de sortir de ce piège était de contraindre Jarad à reconnaître une distinction qu’il évitait délibérément d’évoquer. Il existait une forme d’« érudition » qui avait fini par devenir une pratique religieuse et contemplative associée à l’Ordre, mais elle n’avait rien à voir avec ce casse-tête qu’était la traduction des vénérables historiens. Jarad faisait référence à l’œuvre pour laquelle l’abbaye avait été créée, et qui perdurait sous la forme d’un rituel, à savoir la préservation des Memorabilia de Leibowitz, les archives fragmentaires et le plus souvent incompréhensibles de laMagna Civitas, la Grande Civilisation, des archives sauvées des autodafés de la Simplification par les premiers disciples d’Isaac Edward Leibowitz, le saint préféré de Dent-Noire après la Sainte Vierge. Par la suite, les disciples de Leibowitz, rejetons d’un âge des ténèbres, avaient entrepris la tâche abrutissante consistant à copier età
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