L'héroïne d'Alsace : récit en vers / par Eugène Beaujort

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E. Lachaud (Paris). 1871. 15 p. ; in-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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L'BËROÏNE
■D'ALSACE
RECIT EN VERS
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PARIS
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L HÉROI-NE
D'ALSACE
RECIT EN VERS
PAR
EUGÈNE <BEQâUJO%T
PRIX I 50 CENTIMES
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THE ATR.E - FRA N Ç A I S ; 4,.
1871
*i
I/HÉROINE
D'ALSACE
C'était une nuit noire, épaisse, de janvier;
Les ténèbres régnaient sur le pays entier.
Je m'étais accoudée au vieux balcon de pierre
Qui semble s'élancer des murs de la chaumière
Comme un grand cygne blanc qui va piendre son vol
Mes yeux étaient fixés sur quelque point du sol.
Je regardais sans voir. La brise fugitive,
Qui me glaçait le front dans sa course trop vive,
De temps en temps jetait comme de longs échos
Que l'on entend le soir aux portes des tombeaux.
Des murmures lointains avec des voix rampantes
Se mêlaient dans la brise à d'autres voix puissantes ;
Et j'écoutai longtemps, ne les comprenant pas,
Ces plaintes que la nuit fait entendre là-bas,
Sous les murs des jardins... Quelques flocons de neige
L'HEROÏNE D'ALSACE.
Tombaient en tournoyant jusqu'aux pieds de mon siège,
Après avoir erré sur ma tête un instant.
La terre se couvrait d'un voile blanchissant.
Il faisait froid. Ma main appuyée à la tempe
S'était presque engourdie, et l'huile de ma lampe
Avait gelé peut-être, — elle n'éclairait plus.
Le vent souilla moins fort, et les bruits inconnus,
De longs échos, les voix que j'avais entendues
Comme des chants de nuit et qui se sont perdues,
S'élevèrent ensemble à notre vieux balcon !
Je me sentis courir dans le dos un frisson !
J'eus peur!... et, replongeant mon regard dans cette ombre,
Me courbant pour mieux voir d'où partait le bruit sombre,
Ces plaintes qui font peur quand on écoute seul,
Je vis trembler la neige en ses plis de linceul !
— Alors, alors revint en moi, rayon sublime,
Un souvenir lointain, confus, que rien n'exprime,
Plus vague que le souffle emporté par le vent,
De quelque chose enfin vue au soleil couchant !
Oserai-je le dire? et pourtant mon ouïe...
Eh bien, oui ! le combat, la bataille inouïe
Qui fit crier le fer et le cuivre rugir !
Ah! l'avais vu des morts avant de m'endormir !...
Je ne respirais plus, — c'étaient des vivants pâles
Tous ces cris exhalés étaient de derniers râles !
Quelques-uns plus aigus que les autres mourants,
Plus distincts, s'adressaient, je crois, à des parents,
L'HEROÏNE D'ALSACE.
A des fils éloignés, à des soeurs, à des frères !
Qu'elles sont tristes, Dieu, les minutes dernières!
A ce sombre moment une rouge lueur,
D'une torche allumée au sein de cette horreur,
Vint jeter ses reflets sur les débris immondes,
Qui me parurent être autant de têtes blondes,
Dont les lèvres encore ouvertes à demi
Voulaient dire des mots, appeler un ami ;
Qui sait? — peut-être dire à l'épouse, à la mère
De venir pour fermer une cave paupière !
Qui pourrait dire enfin si ces corps palpitants,
D'une effrayante orgie ô 1 estes infamants!
Ces cadavres noircis au milieu de la poudre
Quand l'éclair devant eux passait comme la foudre,
Ces êtres remuant leuis bias, leurs mams, leurs os
Ne demandaient l'aumône à de profonds tombeaux?
Que ce deuil était triste ! et ce silence sombre
Qui, par instants, régnait comme ainsi règne l'ombre !
Quand je fus lasse enfin de voir tous ces débris,
Encore palpitante et les yeux tout meurtris,
Je voulus m'assurer si mon père et mon frère
— Que j'avais vus partir comme on part à la guerre —
Etaient rentrés chez nous ; je descendis en bas
Dans la petite salle où l'on fait les repas :
L'HEROÏNE D'ALSACE.
Sur un vieux baie de bois ma mère était couchée,
Elle ne dormait pas ; je m'étais approchée
Du lit, au coin de l'âtre encor sans feu, je vis
Qu'il était vide! — Au mur, pendait un ciucifix,
Noirci par la poussière et le visage blême.
Je fus saisie au coeur d'une douleur extrême.
Devant la couche vide et devant le foyer,
Portant déjà le deuil aux pauvres familier,
Je fléchis les genoux et dis une prière
Tout bas, le front courbé ; puis quand j'eus fini : — Père
N'est donc pas là, maman? sais-tu?... — Je ne sais pas,
Me dit-elle en tremblant. — Et mon frère?— Là-bas...
Ce fut tout. Par le froid, par les pleurs épuisée,
Par la grande douleur et l'attente brisée,
Elle n'espérait plus les revoir tous les deux ;
— C'était des mauvais jours le rêve malheureux!
Je me tenais debout, muette devant elle,
Partageant de son coeur une peine mortelle,
Quand la porte grinçant sur ses deux gonds rouilles
Laissa passer une ombre, un homme aux yeux fouillés
Par la douleur peut-être et le visage sombre ;
Je reconnus mon père au milieu de cette ombre,
Il marchait lentement et courbé ; ses effets
Etaient tout en lambeaux; et je vis aux reflets
De notre lamperon qu'il coulait sur sa joue,
D'une blessure au front, du sang mêlé de boue !
Je lui mis un bandeau pour refermer un peu

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