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L'homme de chair et l'homme reflet

De
270 pages
Nouvelle édition
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couverture
 

MAX JACOB

 

 

L'HOMME DE CHAIR

 

ET

 

L'HOMME REFLET

 

 
NRF

 

 

GALLIMARD

 

MAX JACOB. Photographie de Man Ray.

© Man Ray Trust/ADAGP, 1994.

 

Au Lieutenant Louis VAILLANT,

pour ce que lui doivent ce livre,

Filibuth, et

son ami,

Max JACOB.

PROLOGUE

 

« Vous avez l'époque néolithique, l'époque jurassienne, l'époque... l'époque... non ! merci pas de vin !... primaire, tertiaire, j'ai oublié tout ça, mais pour en revenir au fait, c'est un brave homme qui a deux ou trois millions de rente. Il mange tous les jours place de la Madeleine, avec Loucheur, avec Citroën, avec Barthou et tous les autres. C'est vous dire, n'est-ce pas, que j'aurais pu voler dans les hauteurs ultra au lieu de ce stage comme contrôleur aux Folies-Bergère. A quoi cela me servirait-il ? Gagnez donc un peu moins et soyez libre. Ah ! cette liberté ! cette liberté ! Et puis, en somme, ça n'a pas d'importance ! je suis à même de... non merci ! pas de beefsteak !... de continuer ma petite vie paisible avec ce que j'ai hérité de mon pauvre père. Mais je vous ai froissé... si... si... est-ce que je ne vous choque pas ? il ne faudrait pas que... Je vous disais donc... Tant de luttes ! tant de soucis ! Quand je considère ma vie, je suis si attristé par tant de petites choses ridicules qui me tyrannisent... Je vous parlais... ah ! oui ! de ce restaurant chic place de la Madeleine... Houm ! évidemment à cet hôtel ce qu'on mange est assez dégoûtant. Vous avez remarqué ? Du veau, toujours du veau sauce piquante, sans préjudice des haricots rouges ! Moi, n'est-ce pas, je n'y vois pas d'inconvénient ! Je ne suis pas un gourmet comme M. Guérin, mon ex-collègue des Contributions : et puis ! les braves gens ! ils font ce qu'ils peuvent, hein ? mais c'est le service qui est la gabegie, la gabegie administrative et çà, moi... le service, oh !!! quelle bonne nous avions avant que vous soyez arrivé ! Oh ! la brave personne et travailleuse ! une blonde forte fille... vous savez, comme dit Horace, incessu patuit. Je l'admirais énormément... tout à fait la « servante au grand cœur » de Baudelaire. »

Après divers souvenirs de collège, de caserne, de bureaux et l'éloge de la campagne, après les évocations brillantes de la dernière guerre, les regrets de tables dans telles villes, où le voyageur peut, pour des prix extraordinaires, apprécier la valeur de la cuisine de famille et des vins du coteau, M. Lelong (Maxime) me parla « brocante ». En vérité, quel malheur que les antiquaires ignorassent le département du Var, cette mine de meubles anciens. Non ! M. Maxime ne négligerait pas de s'entremettre entre les Parisiens et l'art provençal, bien qu'il vînt récemment d'éprouver l'ingratitude humaine à propos d'une commode en bois de citronnier. En manière de parenthèse et sur la foi d'une domestique de son étage, il m'affirma que le voyageur-placier de produits végétariens, au bout de la salle à manger, portait un faux ventre : un ventre réclame. Il émit encore une proposition, celle-ci aussi hasardée que toutes ses opinions. Selon lui, ledit placier en produits végétariens ressemblait à l'un de ses ex-amis et dont il avait à se plaindre : M. Ballan-Goujart le fils du député bien connu. Je m'intéressais beaucoup à M. Ballan-Goujart, le fils du député.

« Alors j'ai idée que vous avez des nouvelles de mon ex-légitime épouse : l'ex-madame Lelong. Oh ! vous pouvez insister, ça ne me dérange pas ! A ce qu'il paraît, elle n'est plus au Casino de Paris : ah ! oui ! les temps sont bien changés. Estelle a été si bien élevée ! Ils sont dans la mouise, elle et Georges ! tant mieux ! »

La fin du repas m autorisait à rompre une conversation dont le tour devenait gênant. On prenait du café sur la terrasse de palmiers. La falote personne de M. Maxime Lelong se fondit au salon dans un groupe de vieilles dames et le piano, au sein des piétinements, exhalant des fox-trotts, des shimmys, des tangos m'apprit qu'on dansait. Aux congratulations des jeunes filles qui, après la séance de chorégraphie, recherchaient la fraîcheur du jardin, à l'air humble et ravi de mon voisin de table, je vis qu'il était l'auteur et l'animateur de ces bruits.

– N'est-ce pas ? j'ai passé par le piano à Stanislas, comme tout le monde ! Ah ! Stanislas ! c'était l'âge d'or ! Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que j'ai absolument abandonné ces futilités depuis Stanislas !

Pourtant, M. Lelong, on n'enseignait pas les rythmes du tango, le fox-trott et le shimmy à Stanislas, il y a trente ans. Ah ! M. Lelong, je vous soupçonne d'avoir plongé votre barbe blanchissante et méphistophélique sur les tangos depuis Stanislas : comment donc ! vous les avez appris par cœur ? Quel travail ! En somme, vous n'avez peut-être retenu ces tangos que pour complaire à vos supérieurs hiérarchiques et obtenir de l'avancement dans l'administration des Contributions ? Car on obtient de l'avancement aussi par le piano et le tango.

« C'est une relation très agréable : je suis enchantée de lui, disait une mère de famille : il est toujours d'accord avec mes enfants. Et si correct ! si poli !

– Poli i oh ! mais ! cet homme est affreux ! je vois que vous n'êtes pas au courant ! (Et la dame se penche à l'oreille de quelqu'un, )

– Rien n'est impossible d'un divorcé, dit une dame pieuse qui soignait une gastralgie. Divorcé, cela suffit !

– Comment vous dire ? comment me faire entendre ? dit un monsieur pâle qui, d'ailleurs, fut peu compris, les faibles ont la qualité ou le défaut des faibles : le pessimisme éclôt sur leur destin mauvais : c'est leur modestie ; ils envient la victoire sans oser l'espérer. M. Lelong admire, il n'est pas envieux. Le ridicule genre « comme il faut » d'avant-guerre, le genre frivole et empesé, le genre parleur philosophe (mon genre à moi) leur paraît un genre de victoire. Mais voici mon fils ! Marcel suce le lait de la science physiognomonique, il va vous dire ce qu'il pense de M. Lelong. Allons, Marcel ! »

Tandis que le père balançait affirmativement la tête, Marcel, levant un regard innocent, dit :

« Quand on a de grands yeux tirés vers les tempes, on est un liseur et un menteur. Quand on a la lèvre du bas plus grosse que celle du haut, on est...

– Et moi ? et moi ? et moi ? dirent plusieurs dames charmantes.

– Je trouve, moi, que M. Lelong danse très légèrement pour son âge, dit la mère de famille ; et qu'il joue gentiment du piano pour faire danser. Croyez-moi ! j'ai du bon sens !

– Vous condamnez cet homme ! dit le monsieur pâle.

Véritablement, je me suis toujours intéressé à Georges Ballan-Goujart, ainsi qu'à son père Ballan-Goujart, le député bien connu, ainsi qu'à la mère, la bourgeoise socialiste, et aussi à l'enfant de Germaine (mais ceci est une autre affaire). J'ai toujours aimé les gens qui ne ressemblent pas à leur milieu ; or Georges étant étudiant en médecine en même temps que moi à Paris, ne ressemblait pas à un étudiant ; quand il était motocycliste, il n'avait pas l'air d'un motocycliste ; quand il était rentier, il n'avait pas l'air affairé d'un rentier, et, maintenant qu'il est pauvre, il a l'air d'un riche. Ce n'est donc pas par désœuvrement que je devins l'inséparable de M. Lelong, c'est par un intérêt amical pour l'absent. Au surplus, je n'aime pas les relations de ces plages : on s'y voit à tout instant, on en arrive à recevoir des confidences surtout des gens à têtes vides et romanesques comme M. Lelong ; à l'ordinaire, je n'aime pas les confidences. Il a des attitudes intellectuelles, des paroles évangéliques, mais il épie ses voisins l'oreille au mur de sa chambre. Je vous fais grâce de ses jérémiades ; ah ! si vous saviez tout ce que j'ai supporté de plaintes sur les « supérieurs hiérarchiques », sur les coulisses des Folies-Bergère, sur les femmes en général et l'ex-madame Lelong en particulier, l'insolence des jeunes gens ; si vous le saviez, vous auriez certes une haute idée de l'intérêt que je porte à la famille Ballan-Goujart, notam ment à Georges et à l'enfant de Germaine.

(Réflexion in petto de l'auteur)... de ces hommes qu'on verrait aux enterrements, aux mariages s'ils n'y passaient inaperçus. Non pas aux fêtes de gymnastique, car celles-ci sont entachées de vulgarité.

Il s'agit de Maxime Lelong.

« Je ne sais pas... comme vous voulez... ça m'est égal ! » disait-il en vernissant une paire de souliers, pieds nus et la chemise ouverte. Les femmes de chambre ne le servaient en rien. Il n'osait pas se plaindre.

« Je ne me rappelle pas son nom, mais il était toujours le premier à Stanislas. En somme à quoi ça lui sert-il, hein ? je l'ai retrouvé marchand de quelque chose quelque part. Ah ! Gassin ! il s'appelle Gassin ! D'ailleurs un garçon intelligent, détestant la routine ! nous nous entendions à merveille. »

Là ! vous avez devant vous un homme débarrassé de tous soucis matériels. Admettez que la toilette l'aide à consommer une heure de pendule, que le sommeil de la nuit l'occupe pendant neuf autres heures et celui de la sieste – Dieu merci, il y a la sieste – eh bien ! deux heures environ, que fera-t-il de toute la dimension des treize heures restant ? Ah ! il y a encore, Dieu merci ! les repas. Mais franchement, peut-on allonger les repas plus d'une heure chacun ? On ne le peut pas, Maxime. On peut en revanche allonger la promenade à pied... On le peut, Maxime. O chère promenade toute cousue d'autos ! ô chères autos toutes cousues d'espérances ! Pensez quelle joie si « eho ! Maxime ! comment va ! » un ex-labadens de Stanislas malgré la rapidité de la torpédo ayant reconnu la noblesse élégante de sa démarche s'écriait : « eho ! Maxime ! comment va ? » Hélas ! aucune auto n'apportait rien de pareil à un labadens de Stanislas et M. Lelong retournait à ses romans. Ai-je dit que M. Lelong s'enivrait de romans ? Oh ! bien entendu pas des romans populaires, oh !... Quand on a reçu une certaine éducation, il y a là une question de décence, de... de... de style, de bon... de mauvais style... de... de goût.... de... choses. Il y a pour les lettrés délicats Balzac et Dostoïewsky. Lettré délicat, soit ! est-il digne d'un lettré délicat de chercher sans faux-col un domestique sur le tapis rouge d'un escalier d'hôtel ? et que d'explications maintenant pour un broc d'eau ! Cette amicale et – je veux bien – toute charmante conversation avec une domestique, est-elle digne d'un lettré délicat ? Rentrez dans votre chambre, lettré délicat ! Remettez votre col. Vous pouvez descendre, descendre jusqu'aux solitaires mosaïques du hall américain... Observons ici M. Lelong ! il a pris la Revue des Ebats politiques et parlementaires. Il lit « Rapports de l'Amérique du Nord et du Guatemala », il lit comme un lettré délicat, c'est-à-dire comme s'il s'agissait de sa propre vie et de sa propre mort. Encore un devoir à faire comme au temps du collège ! à table, ce soir, nous aurons de quoi discourir, oui ! si les fuites de cette maudite mémoire, si le sourire méprisant du Monsieur pâle ne nous paralysent pas. Ah ! digne lecture et lecture digne d'un lettré délicat ! je suis bien fâché que vous la quittiez pour ce Badinage Louis XV – Piano seul et le Hall américain pour le solitaire Salon XVI. « C'est M. Lelong qui joue le Badinage Louis XV » diront les étages sonores. « C'est lui » diront les jardins en pente et les cailloux de la plage. Je pense simplement que ce Badinage Louis XV éveillera cinq ou six siestes qui ont eu un mauvais début à cause des mouches. Quant aux rapports de l'Amérique et du Guatemala, c'est moi qui en bénéficiai. Quels martyrs, mes chers confrères en roman, fait de nous, la passion de s'inoculer les types de l'humanité. Passion ! patience ! Oui, j'aurais voulu m'identifier à toi, Maxime, et je t'écoutais parler de l'Amérique et du Guatemala. J'aurais voulu tes confidences et les plaintes que t'inspire Georges Ballan-Goujart, le fils du député bien connu et je les attendais. Qui me dira sinon toi-même l'histoire de ce Georges ? – car un Parisien ne sait rien d'un autre Parisien – l'histoire de sa famille, l'histoire de cet enfant, l'enfant de Germaine ? Parle de l'Amérique, parle, Maxime, parle du Guatemala, je saurai bien te faire parler d'Estelle Charruy.

– L'Américain n'a pas d'idéal, c'est un grossier, me dit M. Lelong à propos du Guatemala.

Et il continua : « La finesse ne le dérangeait pas beaucoup, Georges ! Quelle spiritualité ! Oh là là ! La jouissance de ses droits ! L'autorité sur les femmes ! « La vie est bonne tout de même quand on sait s'arranger, » voilà sa doctrine ! Il me faisait assez l'impression d'une machine à assommer ses contemporains sans perdre son brave rire. Oh ! un maître, par exemple ! Ça, c'est exact, mais à quoi ça lui a-t-il servi ? Son père ne lui sert plus de pension à cause de ma femme. C'est le châtiment du Ciel !

– Je me le rappelle plutôt hésitant, moi ! Est-il toujours hésitant ? Mon Dieu ! les hésitations de Georges Ballan-Goujart ! il ne parlait que par interrogations : « Faut-il continuer ma médecine ou faire du sport ? Est-ce que vous me conseillez de rompre avec Geneviève Stéphany ? Vous préférez Éliane » ? Ah ! Il était bien de son temps ! Une époque à lois de circonstance comme le cerveau de Georges. Notez qu'il ne suivait pas les conseils et gardait de vagues rancunes d'on ne sait quoi, cachées par son rire sensuel. C'était un garçon cultivé !

– Evidemment, vous qui êtes un cerveau, si, si !... vous n'avez pas à tenir compte de l'opinion d'un humble crétin comme moi, mais je proteste que Georges n'a pas de délicatesse : c'est un orgueilleux !

– On prend souvent pour un orgueilleux un taciturne, un brutal.

– Ça me paraît qu'il est brutal chaque fois qu'il touche aux humbles (vous me comprenez ?) pour évoquer à lui-même l'idée de sa force, mais vous le verriez fasciner une femme tout bas, ce qu'il est gentil, ah ! Et son sérieux avec ceux que j'appelle les grands-ducs ! ce qu'il est modeste !

– On peut être brutal et savoir séduire. Il a tous les talents, ce Georges : il improvise sur tous les instruments, il écrit, il peint à l'aquarelle et même à l'huile. Je ne l'ai jamais rencontré sans un livre sous le bras.

– Ah ! artiste, poète ! Mais c'est par assimilation, ce n'est pas intérieurement. En général, il laisse tomber ses talents ; il n'y touche qu'avec dégoût, en cas de force majeure : il n'a pas de spiritualité, d'idéalisme, il n'a pas de délicatesse. Comme vous avez raison quand vous dites que c'est un brutal ! Oh oui ! un tigre sans griffes ni dents, comme dit Balzac.

A partir de cette conversation, à partir de ce jour là j'eus tous les récits, toutes les biographies, toutes les confessions, toutes les confidences, toutes les médisances que je souhaitais de M. Maxime Lelong. Et voilà mon prologue fini. Oh ! je ne tenais pas à écrire un prologue ! mais ce livre a besoin d'une excuse. Pourquoi parler, pendant deux ou trois cents pages, de messieurs aussi peu intéressants que MM. Lelong et Ballan-Goujart : des hommes comme on en rencontre partout, comme on en rencontrait avant la guerre. Au fait ! où ont-ils passé depuis ? J'ai pensé à écrire ce livre d'après les confidences de Maxime et aussi d'après les histoires d'amour de Ballan-Goujart auxquelles je fus souvent mêlé. Oh, décemment ! Ne croyez pas qu'il y ait jamais rien eu d'indécent dans ma vie, c'est pourquoi je me permets de faire un peu de morale voilée à mes contemporains. Ballan-Goujart était un don Juan, un don Juan à motocyclette et sans panache, mais un don Juan. Maintenant, puisque Maxime est le mari de sa femme, – vous comprendrez cela tout à l'heure – je vais raconter comment Maxime épousa Estelle. Ce sera le chapitre premier, ou le chapitre second, ou le chapitre troisième... enfin un chapitre quelconque, mais je suis décidé à raconter comment Maxime épousa Estelle.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Quand M. Lelong père rencontrait son fils... Je vous parle d'il y a trente ans au moins... Quand M. Lelong (Alexandre) rencontrait son fils, il glissait les doigts dans son propre gousset, se souvenait qu'il était vide et lui donnait des conseils : « Ne te mets jamais dans les affaires, c'est des métiers de maux d'estomac ! Un bon fonctionnaire touche ses appointements et le monde peut crouler. D'ailleurs parles-en à ta mère ! » M. Lelong père admirait sa femme : elle était aussi maigre qu'il était gras, aussi « pincée » qu'il était ouvert, elle se disait dévote bien qu'elle n'allât jamais à l'église. Mais, je vous prie, arrêtons-nous à « maux d'estomac ». Le caractère du père Lelong est dans « maux d'estomac » et sa destinée tout entière. Le moindre médecin vous dira par quels rapports subtils le souci, agissant sur la bile, compromet l'équilibre délicat qui constitue un bon estomac. Or M. Lelong père avait ce souci : n'avoir point de soucis ! et le malheureux ! le malheureux, dis-je, en avait chaque jour plus de mille. Il pratiquait cet étrange métier : acheter, pour les revendre avant de s'en être servi, les établissements les plus inattendus : fabriques de réchauds à gaz, d'eau de seltz et levure de bière, de chocolat suisse ou français, de futailles, bordages et rances, de lustres ou de raphia des Bermudes, etc... etc... O vous qui connaissez la malignité humaine, vous étonnerez-vous que l'infortuné Alexandre fût souvent mal payé des services qu'il rendait à l'humanité ? La place me manque pour dire ici leur fait aux mauvais payeurs : je pourrais aussi en dire long sur la question des intermédiaires, les précieux intermédiaires. Mais revenons à « maux d'estomac ». Les affaires de M. Lelong se traitaient à table comme beaucoup d'affaires parisiennes. Ou bien c'était l'acquéreur d'un ratodrome qui ne voulait dire son dernier mot qu'après un dîner chez Prunier, ou bien c'était le vendeur de chaises viennoises qui ne se sentait en verve de signatures que sur les fauteuils d'« Henry ». Un certain sourire indulgent et blasé de M. Lelong père durant les anecdotes lui valait la réputation du « vieux Parisien qui en sait long » et plusieurs agents de publicité se faisaient gloire de l'avoir à leur table. Il passait pour très fort ; on lui attribuait des maîtresses. A cause de cela, matin et soir, il devait boire d'excellents calvados qui compromettaient l'équilibre de son estomac. « Avez-vous encore votre vieille chartreuse ? » demandait l'amphytrion au sommelier en ouvrant une boîte de cigares chamarrés, et M. Lelong père pensait à son procès avec le ratodrome, à sa pauvre femme qui faisait miracles pour « recevoir » une fois par mois. Et les trimestres de Stanislas ? Maxime ?... Je n'insiste pas, vous avez compris, compris « maux d'estomac ». Ah ! il est parti du cœur ce « maux d'estomac », et quel cœur ! celui d'un père fait pour manger la salade sous la lampe, en pantoufles, le cœur d'un réjoui manqué fait pour sourire aux mines du collégien Maxime et de Lisette, et non pour souffrir des lenteurs de la justice humaine et de l'ingratitude d'un successeur quelconque du ratodrome. Vous me direz : « Pourquoi, si le pauvre est si pauvre, trop pour s'asseoir à d'autres restaurants que les plus chics, pourquoi son fils est-il à Stanislas ? » Attendez ! Attendez ! vous ne connaissez pas encore Mme Lelong, la mère de Maxime, la dame en noir et sans bijoux. Je vous ai dit qu'elle était maigre, pincée ; cela ne suffit évidemment pas à faire connaître une dame dont le nom figure au Tout Paris-Mondain. Lelong Alexandre, industriel, officier d'Académie et madame, née Gagelin, 47, avenue Kléber (2e mardi du mois et 4emercredi).

Il y a des érudits enragés de grec ou de syriaque, les joueurs qui transpirent d'émotion à Longchamp et à la Bourse ; il y a dans les pharmacies à deux heures du matin des morphinomanes presque nues sous leur manteau, l'hiver ; il y a les inventeurs et le plancher de Bernard Palissy ; il y a le rire infernal, oh ! oui infernal de la passion qui satisfait sa main tremblante, sa face d'hallucinée... Eh bien ! Mme Lelong était mondaine comme... Mon Dieu ! adorables lecteurs, nous aimons, vous et moi, le froufrou soyeux des conversations après minuit, les flirts discrets (hum !) la station au buffet, le tango, et ce n'est pas, je pense, un détraquement criminel, mais elle était, cette chère dame, mondaine comme on est démoniaque, cleptomane, ascète, dipsomane, peintre ou avare. Je n'exagère pas, elle l'était au point d'imposer le régime du jeûne à son pauvre Maxime, pour bourrer de foie gras des inconnus. O cruauté ! ô cruauté implacable de la passion ! Lisette ! Lisette est morte d'anémie à seize ans sans avoir vu un médecin ! Je sais bien que Lisette était fille adultérine, ou presque, de M. Lelong ! Est-ce une raison pour la tuer – car vous avez tué cette petite, Mme Lelong ! et si c'est une raison pour la tuer, ne valait-il pas mieux... mais j'y reviendrai... Et voyez la maigreur comme le sceau de la misère sur Maxime – oh ! encore aujourd'hui et, je pense, encore le jour de la Résurrection des Morts – la maigreur indélébile de cet homme... Dame ! quand il était petit, les jours qui n'étaient pas au champagne étaient aux pommes de terre et au pain dur. Le lit sans lumière. On louait du linge pour les grands dîners, car il n'y en avait pas dans les armoires ; on louait des chaises, on louait des domestiques. Pas de femme de ménage le matin chez les Lelong. Madame frottait les meubles gantée pour ne pas rider les mains ; les immondices et les balayures, elle les descendait la nuit, guettée par la concierge qui la disait avare. « Ah çà ! mais voyons ! me dit une adorable lectrice, il faut des toilettes pour recevoir. A qui ferez vous croire... Oh ! et les bijoux ?... » Mme Lelong n'avait qu'une robe, une robe noire et un peignoir violet pour le matin, elle n'avait qu'un collier, un velours noir avec une croix de bois, mais elle avait de l'imagination et l'astuce des grandes passions. Savez-vous comment elle expliquait sa robe noire, son unique robe noire ? Eh bien ! elle disait à Mme Krauss-Cognon qu'elle avait fait à la sainte Vierge ce vœu après un grand chagrin : ne plus porter que cette pauvre robe, et Mme Krauss-Cognon répétait le vœu à chaque nouveau venu. Pour rendre plus vraisemblable le vœu et le chagrin – l'art du mensonge est l'art des détails – l'innocente Krauss-Cognon ajoutait que cette grande artiste (élève de Paderewski pour le piano et de Mme Caron pour le chant) avait, dans sa douleur, renoncé au piano et au chant. Et le piano fermé comme un cercueil était là, témoin ! et quand on en levait le couvercle, les soirs de danses, les personnes sérieuses avaient des regards de triste connivence, des regards de sympathie sincère vers Mme Lelong comme aux enterrements : « C'est une grande âme », disait Mme Krauss-Cognon aux nouveaux venus. Une grande âme ! Mme Lelong était une grande âme ; elle avait fini par le croire elle-même, Mme Krauss Cognon le croyait, et moi, depuis que je connais l'histoire de Lisette, je le crois aussi. La grande artiste et son grand silence ! le grand chagrin et la petite robe noire ! les grands diners, tout cela constitue une grande âme. J'aime parfois à espérer que Dieu pardonne les grandes passions aux grandes âmes. Pardonnera-t-il la mort de Lisette ?

La vaste figure désespérée de Lelong père et son vaste ventre rencontrèrent un dimanche au bois la robe noire de sa femme et les airs de caniche de Mme Krauss-Cognon. Or, la robe noire et les airs de caniche baissèrent pudiquement les yeux et traversèrent la chaussée et ce, parce que la robe noire et les airs de caniche étaient, comme on disait alors des dames comme il faut, et des dames comme il faut en ce temps-là baissaient pudiquement les yeux et traversaient la chaussée quand elles rencontraient un M. Lelong avec une « fille », cette « fille » fût-elle, comme il arriva dans cette occasion, ennoblie par la présence d'un enfant. La vaste figure d'Alexandre Lelong traversa la chaussée ; il rejoignit son épouse légitime et l'inévitable Krauss-Cognon qui, du bout de son ombrelle, chatouillait les herbes folles au bord du trottoir.

– « Anna, dit Alexandre, tu connais mon estime pour toi ! dis-le moi, dis-moi que tu es persuadée que je t'ai aimée, que je t'aime encore ! Écoute-moi, Anna, cette femme... eh bien oui ! cette petite fille est une folie de jeunesse. Oh ! les femmes ! elles ne pourront donc jamais se mettre dans la tête qu'un homme est un homme, que diable ! Est-ce qu'Alexandre Lelong est de ceux qui abandonnent un enfant, un enfant de moi ? L'aurais-tu fait à ma place, Anna ?

– Eh bien, mon cher, on épouse la mère dans ces cas-là.

– Et si c'était toi que j'aimais, Anna !... Ah !...

– Vous n'avez qu'à m'amener cet enfant... je l'élèverai, moi !

Pour les gens qui s'y connaissent, voilà le sublime ! Élévation dans le sentiment, simplicité dans l'expression. Dire que dans mon intime conscience j'ai traité plus d'une fois cette dame Lelong de « tête folle, de mégère non apprivoisée, de grotesque perruche ». Comme si une grande âme pouvait être en même temps « tête folle, mégère non apprivoisée et grotesque perruche » ! Non ! rien n'est moins frivole que la passion, rien ! mais la passion est indifférente à tout, on le lui fit bien voir. A qui donc ? A cette petite Lisette, parbleu ! car c'était elle. Pauvre petite Lisette, pendant qu'elle suçait des croûtes, madame méditait, le crayon à la main : « Pâté de canard pour sept : 52 fr... Les vins 170 fr.... Est-ce que je suis aussi stupide crétine que Mme Krauss-Cognon ? C'est raide ! Deux et trois, 5 ; huit et huit, seize ; je pose six et je retiens un !... Quatre cent vingt-six francs, soixante !... » Personne ne s'occupa de Lisette, elle mangea des pommes de terre comme tout le monde et du pâté de foie gras une fois par mois : on la présenta comme une orpheline pieusement adoptée. Remarquons toutefois que Mme Lelong avait profité de l'occasion pour s'affubler vis-à-vis de son mari et de tout ce qui ne faisait partie ni de son dîner mensuel ni de ses thés bi-mensuels, d'un genre glacé comme les bombes à la vanille et confit comme les fruits du riz à l'Impératrice. M. Lelong soupirait quelquefois en regardant Lisette. Il pleura le jour de son enterrement. Un beau matin il partit pour Marseille où il représenta le chic parisien dans le genre noble. Entre parenthèses, Marseille se passe fort bien du chic parisien, elle en a plusieurs autres, cette ville. M. Lelong dirigea avec une douloureuse correction un café élégant ; il envoyait une pension à sa femme et payait Stanislas pour son fils. Ce fut là qu'il mourut peu après... Mais, soyez tranquilles, je vous tiendrai au courant... A l'époque où commence ce récit Mme Lelong ressemblait à la déesse Vesta, la Vesta d'un foyer vide. Elle avait toujours trouvé excellent d'afficher un grand dédain de la famille, de Maxime, de son mari, de Mme Krauss-Cognon et en général de tout ce qui n'était pas le thé et les dîners de gala. A l'époque où commence ce récit, les jeunes femmes la consultaient pour ce qui concerne les célébrités du passé. Elle parlait de Massenet, de la baronne X*** ou du comte Z***, de Bastien-Lepage comme d'amis intimes et avec des sourires ou des grimaces douloureuses. On lui disait : « Vous qui avez vécu dans le plus grand monde... » : Elle disait : « Moi qui ai tant vécu... » ou « quand on a un peu vécu... » Elle a offert du foie gras et des petits fours jusqu'à la fin de sa vie. A la vérité elle n'a jamais vu Massenet ! et Bastien-Lepage envoya un croquis à une vente de charité où elle tint un comptoir au mois de juin 188..., le 15 ou 16 juin.

O cellule vivante d'une cité ! ô immeuble ! ô cellule anatomique de Paris ! je te considère, 47 de l'avenue Kléber et, te considérant par la pensée je dis : Il y a deux manières de considérer un immeuble, la vie d'un immeuble : 1o la pensée prend l'escalier de service et voilà la vie intime des serviteurs ; 2o elle peut prendre l'escalier à tapis et à baguettes dorées, et voilà la vie des maîtres. Il y a aussi une 3e manière, la pensée peut s'arrêter à l'amphibie : ni maître ni valet ! la pensée peut s'arrêter aux concierges. Il y a deux sortes de concierges connues : la concierge rogue et aphasique et la concierge inclinée, bavarde et compatissante. Ne négligez pas l'étude de la concierge si vous procédez à l'étude d'un immeuble particulier : le pouls de la concierge est celui de la maison. Tels maîtres, tels valets, dit un proverbe et j'ajoute : tels valets, telle concierge. Quel dommage qu'on me mesure ici la place : j'argumenterais ! je prouverais victorieusement que la concierge est le galvanomètre des courants sentimentaux dans la vie générale d'un immeuble. Mme Lelong n'avait pas de valet, pas de rapports avec les valets, je dirais volontiers qu'elle n'avait pas de concierge, tant celle-ci comptait peu dans son organisation. Il n'en fut pas de même pour son fils Maxime à l'âge de quatre ans. En effet, Mme Krauss-Cognon enseignait quelquefois les éléments de la lecture sur un banc de l'avenue Henri-Martin au pauvre Maxime. Elle ne les lui enseignait jamais ailleurs, de sorte que l'hiver Maxime n'avait pas de leçons. Le jeune Maxime n'avait pas encore pour la lecture ce goût qu'on lui a vu depuis. Un matin d'été, Maxime, passant devant la loge de la concierge, aperçut parmi les correspondances un petit cheval de plomb auquel il manquait une patte. Ceci décida de sa vocation pour l'escalier de service. Rien, pas même la patience de Mme Krauss-Cognon ne put le décider à sortir de l'extase où le jetait le cheval de plomb. Mme Krauss-Cognon, qui avait un rendez-vous avec Mme Chelles, place du Trocadéro, à onze heures, abandonna Maxime, et la concierge le fit entrer auprès du cheval à trois pattes. Cette concierge appartenait (voir plus haut) à l'espèce « inclinée, bavarde et compatissante » ; les cuisinières, caméristes et soubrettes étaient également inclinées, bavardes et compatissantes, et je ne sais où le jeune Maxime, âgé de quatre ans, eût trainé ses petites jambes et les heures des journées si ces dames n'avaient pas été ce qu'elles étaient. Rien au monde ne me fera oublier les enseignements de mon professeur de philosophie, et dans cet enseignement une phrase qui, toute ma vie, fut, est, sera mon guide, ma morale et mon préservatif : « L'habitude commence avec le premier acte. » Oui, certes, cher M.L.D., c'est avec le premier acte que commence l'habitude, fussent l'acte et l'habitude d'un chien, d'un enfant, et cette habitude fût-elle de venir contempler un cheval de plomb à trois pattes. Les habitudes de notre existence commencent avec les premiers actes de notre éducation, et celle de fréquenter les femmes de chambre persiste encore chez Maxime Lelong, qui aura quarante-six ans le 4 mars de l'an prochain : « C'est le petit du troisième ! » disait la concierge aux caméristes, et les chuchotements allaient leur train ; cela finissait par une tablette de chocolat, un fruit pris aux provisions qu'attendait la dame du premier, du second, du quatrième, du cinquième ou du sixième. La dame du troisième n'attendait ni bonne ni provisions. Hélas ! la dame du troisième n'attendait même pas son fils : quand par hasard elle le rencontrait, elle se bornait à rectifier le nœud de sa cravate, à lui reprocher cette mèche, qui terminait en aigrette le sommet de l'occiput. « Comme il parle facilement, n'est-ce pas ? disait la concierge. On en fera un avocat. » Malheureusement, si à cinq ans le petit Maxime avait le don des relations utiles, il n'avait pas celui de les conserver : « C'est un petit menteur, disait la cuisinière du 1er, et moi je n'aime pas qu'on me mente. »« Et tout le veau froid que je gardais pour moi ! c'est un petit voleur ! je n'en veux plus ! De l'office au salon, il n'y a qu'un corridor, beaucoup de très célèbres hommes l'ont suivi. Maxime était un « petit rapporteur », et dans tous les mondes, c'est un défaut que l'on redoute et pour cause : « Tout de même ! aller raconter sur les genoux de Mme Folmiche que Louise a dormi la tête à la table de cuisine et que la bouteille s'est cassée par terre du coup !... » Les genoux de Mme Folmiche ! Maxime avait donc franchi le corridor-Rubicon !... Mme Lelong, qui n'avait jamais essayé de supporter son enfant, le déclara insupportable. Il avait huit ans, on l'enferma à Stanislas, et Lisette lui succéda dans les cuisines de l'immeuble.

NEUF ANS DE COLLÈGE : notes d'un bulletin synthétique décerné par l'auteur à l'élève Lelong (Maxime). Élève inerte, bavard, mou, triste, gai, remuant, geignant, souriant, paresseux, acharné au piano, battu, aimé, gourmand, sobre, indocile, obéissant, affectueux, amer, doux, humble, orgueilleux, méprisant, brutal, maniaque du sublime et de la suprême perfection, obtus, excellent en narration française, nul en sciences. Apprend par cœur ce qu'il ne comprend pas par amour pour son professeur de troisième B, devient à l'âge de quatorze ans un fort en thème, pédant, indiscret, dogmatique, autoritaire, irritable jusqu'à la folie quand on le contredit, discoureur, inconscient. NOTE PARTICULIÈRE : adopte tous les tics de ses maîtres et finit par leur ressembler physiquement.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

 

LE ROI DE BÉOTIE.

FILIBUTH OU LA MONTRE EN OR.

LE CABINET NOIR.

CINÉMATOMA.

BOURGEOIS DE FRANCE ET D'AILLEURS.

L'HOMME DE CHAIR ET L'HOMME REFLET.

SAINT MATOREL.

CONSEILS À UN JEUNE POÈTE, suivis de CONSEILS À UN ÉTUDIANT.

LE CORNET À DÉS, I-II (Poésie/Gallimard).

DERNIERS POÈMES EN VERS ET EN PROSE (Poésie/Gallimard).

MÉDITATIONS RELIGIEUSES.

POÈMES DE MORVEN LE GAÉLIQUE.

LE LABORATOIRE CENTRAL (Poésie/Gallimard).

LA DÉFENSE DE TARTUFFE.

LE TERRAIN BOUCHABALLE.

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BALLADES suivi de VISIONS INFERNALES, de FOND DE L'EAU, de SACRIFICE IMPÉRIAL, de RIVAGE et de PÉNITENTS EN MAILLOTS ROSES.

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